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Blog de Jean-Claude Grosse

Disparition du Père / 7 février 1986

7 Février 2017 , Rédigé par grossel Publié dans #pour toujours

peinture de notre père par Jean-Pierre Grosse en 1987

peinture de notre père par Jean-Pierre Grosse en 1987

Disparition du Père, il y a 31 ans, 7 février 1986

30 ans déjà. Je suis allé ce matin, 7 février 2016, au cimetière du Revest, j'y vais rarement. La tombe familiale est sans fleurs. Seulement deux plaques, une pour lui, mon père.

Sur la pointe des pieds

je suis parti

Crainte de tout casser

en faisant trop de bruit.

Une pour ma mère, partie le 19 mai 2001. Ça va faire 15 ans.

Au secret

je pars à regret

Beau jeu de ma vie

Par où la sortie ?

J'aime les épitaphes, les écrire. J'ai imaginé un métier passionnant, épitaphier, pour nous sortir de ces mièvreries écrites par les vivants parlant d'eux, leurs regrets éternels, leurs promesses éternelles alors qu'il faudrait entendre la parole singulière de ceux qui sont partis.

Je suis donc allé au cimetière sur une impulsion, sans me rappeler que c'était ton jour anniversaire, sans avoir conscience que tu es là depuis 30 ans.

Là au cimetière du Revest, contre le mur du fond, le plus au fond du caveau parce que le premier à l'occuper. C'est un beau paysage qui entoure ce cimetière aux allées de gravier. La falaise du Mont Caume qui plonge sur nous est impressionnante. Et le vallon forestier en contrebas, très apaisant, pas de bruit si ce n'est le vent quand il souffle en mistral, ciel bleu ou en vent d'est, ciel chargé de nuages à déverser des trombes de pluie ravageuse.

Tes dernières semaines, je m'en souviens comme d'hier. À la clinique où on vient de t'amputer de la jambe droite. Atteint de cancer de l'intestin, ayant métastasé, cancer généralisé, tu n'es sans doute pas au meilleur endroit pour être traité. Transfusé, je l'ai compris bien après, tu as été infecté par le sang contaminé venu de je ne sais quels prisonniers de je ne sais quelles prisons. Tu attrapes toutes les saloperies qu'on attrape dans les cliniques, les infections nosocomiales. Juste après l'amputation, je vais te voir. Il y a mes enfants, l'épousée, maman. On te demande comment tu te sens, on te caresse les mains, maman t'embrasse sans fin.

Et soudain, tu t'adresses à moi :

  • si tu es mon fils, va chercher un fusil et qu'on en finisse

Je suis estomaqué, sous le choc. Silence. Mis au défi, je ne sais quoi répondre, quelle esquive, quelle autre issue proposer.

  • mais papa, il n'est pas question que je t'aide à te supprimer

  • je vais te ramener à la maison dit maman qui a trouvé la bonne réponse, la solution.

Effectivement, on t'a ramené à la maison. Le but était de calmer les douleurs, d'empêcher que tu partes d'une embolie pulmonaire brutale qui aurait projeté ton sang jusque sur le mur d'en face. Le médecin avait préparé ce qu'il faut, prescrit ce qu'il faut. Je me souviens d'un matin où tu t'es émerveillé de ce que tu avais sous les yeux.

  • je suis content, je suis chez moi, avec vous, c'est bon, c'est beau les amandiers en fleurs et toutes les fleurs dans les pots

  • profite bien de ton petit déjeuner

Et nous t'avons regardé dévorer ton petit déjeuner. Oui, dévorer, c'est la sensation que j'ai eue. Un grand appétit, toi si affaibli, un appétit de vie, de vivre. On était le 6 février 1986. Plus tard, j'appris que ce côté glouton pouvait annoncer un départ proche. Le 7 février, j'étais avec toi dans la chambre, à côté de toi, maman de l'autre côté. On ne disait rien. On te regardait respirer, un peu rapide. Coup de téléphone, maman va répondre. Toi tu te soulèves un peu, tu fermes les yeux, tu ouvres grand la bouche, ton dernier souffle dans mes bras. Quand je réalise, j'appelle. Maman ne t'a pas vu partir sur la pointe du dernier souffle. Et dire que dans ton épitaphe, je te fais partir sur la pointe des pieds, toi à qui il manque une jambe. Ô herméneutes, au travail !

Jean-Claude Grosse

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Grosse Jean-Claude 07/02/2017 13:45

merci pour ce commentaire que je vais reproduire sur ma page FB; je n'ai toujours pas réussi à écrire sur le départ de la mère en 2001

La Baladine 07/02/2017 13:32

Quel beau texte, bel hommage à cet homme dont le sourire bienveillant éclaire le portrait. Quoiqu'on dise, quoiqu'on fasse, quoiqu'on vive, on reste orphelin à vie...