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Blog de Jean-Claude Grosse

La nuit où le jour s'est levé / Théâtre du Phare

16 Janvier 2017 , Rédigé par grossel Publié dans #spectacles, #agoras

la métaphore des mains accoucheuses, la roue Cyr aux usages physiques et métaphoriques "efficaces", photos de  CHRISTOPHE RAYNAUD DE LAGE
la métaphore des mains accoucheuses, la roue Cyr aux usages physiques et métaphoriques "efficaces", photos de  CHRISTOPHE RAYNAUD DE LAGE

la métaphore des mains accoucheuses, la roue Cyr aux usages physiques et métaphoriques "efficaces", photos de CHRISTOPHE RAYNAUD DE LAGE

La nuit où le jour s'est levé

(ou le désir d'enfant comme chemin spirituel)

Théâtre du Phare

J'aurais pu aller voir ce spectacle rien que sur ce titre. La nuit se suffit comme nuit, le jour comme jour, entre ces deux grands moments du rythme quotidien, le rythme nycthéméral, arrivant alternativement, jour puis nuit, des états fugaces entre chien et loup, loup et chien et nous, vivant selon des rythmes circadiens, commandés par nos horloges biologiques internes toutes les 24 H, liées au rythme naturel nycthéméral et qui régulent le rythme de l'état de veille/sommeil, le rythme de la pousse des ongles ou des cheveux, le rythme de la production d'hormones, la pression sanguine, l'état de vigilance, la température corporelle...

Pour dire la nuit où le jour s'est levé, il faut que quelque chose se soit déréglé, mon rythme : sommeil profond-sommeil paradoxal-éveil s'est déréglé, insomnie ou réveil brutal provoqué par un rêve, un cauchemar, je passe le temps de nuit qui reste en activités diurnes, le reste de la journée sera maussade. Ne pas jouer avec les rythmes circadiens et nycthéméral, l'absence de sommeil engendre de graves conséquences en quelques jours. S'il vous plaît, laissez-moi dormir quand c'est l'heure et pour le temps qu'il faut, mes 8 H.

Ah, ce n'est pas le sens du titre ? C'est une métaphore qui signale un moment d'illumination, le moment où de l'obscurité, jaillit la lumière, une révélation, une vérité enfouie ? Ce spectacle racontera donc l'histoire d'une émergence, d'une révélation, d'une remontée au grand jour à l'occasion d'une nuit particulière. Ce qui émergera, ce sera l'inouï désir d'enfant.

Longue digression sur un titre, exercice souvent enrichissant.

J'ai donc vu vendredi 13 janvier 2017, date de chance, au PJP, Pôle Jeune Public, au Revest, la nouvelle création du Théâtre du Phare, La nuit où le jour s'est levé; j'ai beaucoup aimé; un grand moment de douceur, une ode à l'amour parce que trois hommes portent une voix de femme, Suzanne, 23 ans, en désir d'enfant (un tel désir a peu à voir avec le désir majoritaire de se trouver un homme ou une femme, en général pour peu de temps, j'y reviendrai), font le récit des péripéties de la vie de cette femme qui livrant sa vie au hasard (pas par la méthode de la roulette russe, celle-là a ma préférence, on peut opter aussi pour le Yi Jing, pour les dés) découvre par hasard l'amour (pas celui que vous croyez, attendez, cherchez), un amour sans raisons, sans explications ou justifications mais incarné qui l'amène à triompher des obstacles rencontrés, extérieurs (il y a toujours des obstacles quand les papiers sont de faux-papiers ou ne sont pas valables partout, quand le mensonge est d'abord l'arme du démuni avant de faire choix de dire simplement la vérité; sans papiers, apparemment on n'est rien; des solidarités inattendues ou sollicitées vous viennent en aide et vous sortent de là) et intérieurs (doutes, hésitations, bonnes raisons de la raison); fabuleuse fin, ce sont les gendarmes qui font passer la frontière à cette femme "enceinte" d'un enfant encore sans nom qu'elle porte contre son ventre, pas dans son ventre, sous son manteau, le gosse étrangement calme, miracle.

Trois auteurs: Sylvain Levey, Magali Mougel, Catherine Verlaguet (écritures efficaces, narratives et expressives, je n'ai pas vu ou senti les coutures, c'est une écriture à 6 mains m'a précisé Catherine Verlaguet), un metteur en scène subtil, Olivier Letellier, qui évite l'illustration et sait proposer des métaphores comme celle des mains qui aident à l'accouchement clandestin, une scénographie fluide dans sa complexité, l’usage ludique d’un lampadaire comme téléphone, un jeu d'acteurs et circassiens convaincant et prenant, très beaux usages de la roue Cyr (elle est utilisée pour représenter des lieux, des gens, des conflits), dans des éclairages clairs-obscurs, fluides comme nuages atténuant la lumière du soleil.
Bref, pour moi, un moment rare sur l'aile de l'Amour, plus fort que le monde dans sa brutalité, plus fort que nos mauvaises raisons et nos mauvaises peurs.

À débattre éventuellement, est-ce vraiment une pièce sur l'engagement, sur les petits engagements au quotidien (quid du "grand" engagement politique ou citoyen compatible d'après moi avec le "faire sa part" des Colibris) comme le dit l'équipe dans son dossier de présentation ou est-ce une ode à l'amour ? Les deux, camarade, si on affirme, l'amour est engagement, n'est qu'engagement ce qui n'est pas encore compris ni vécu par le grand nombre, méfiant devant cette puissance spirituelle unifiant corps et esprit, m'unissant à tout ce qui existe, visible, invisible, infime, infini, présent impermanent mais jamais manquant, passé éternellement mémorisé...; précision : l'amour comme engagement a peu à voir avec la volonté (ou avec Meetic) même si elle compte; l'Amour comme puissance, comme pouvoir d'unification et d'universalisation, non comme sentiment générateur de chaos affectif m'embarque, m'enveloppe, m'englobe, m'engage corps et âme, contre ma volonté s'il le faut, contre ma raison si nécessaire; ce n'est pas le triomphe de l'irrationnel ou de l'inconscient sur le calcul, la stratégie de vie du chacun pour soi; c'est une plongée ou un envol, les deux, camarade, dans la Vie créatrice.

Le désir d'enfant de Suzanne, 23 ans, ce n'est pas un projet de vie, ce n'est pas un calcul, c'est un désir de connexion à la Vie, à la transmission d'une vie puis d'une autre et ainsi de suite, longue lignée (je n'emploie pas chaîne) de passeuses et de traversées, une aventure de femmes, inaccessible aux hommes même avec toute l'empathie possible, avec tout l'accompagnement enchanté à la manière de Magali Dieux (voir la formidable vidéo en lien); le désir d'enfant c'est s'inscrire, c'est surtout être inscrit, embarqué, engagé dans ce qui m'a précédé et dans ce qui me suivra, balayé mon petit « moi », mon ego, l'enfant comme projection, prolongement de moi, substitut phallique. Dans cette pièce, le désir d'enfant prend le visage, le corps d'un enfant, d'un garçon qu'elle aide à naître et que la mère biologique « abandonne » parce que les conditions politiques et sociales l'obligent à ce renoncement, on est au Brésil, en un temps de dictature, il y a des trafics d'enfants, le couvent est un lieu hors norme transformé en maternité clandestine. Ce n'est donc pas son corps qui porte l'enfant, c'est pourtant elle qui se trouve investie par la mère supérieure, Maria Luz, du soin de l'enfant et qui va s'investir dans le soin d'abord de l'éloigner de son pays d'origine où l'attend le pire des sorts, donc de le ramener avec elle en France puis de l'adopter dans son pays d'adoption. C'est donc un enfant réel et symbolique qui va incarner son désir d'enfant, elle n'est sans doute pas stérile, on ignore si elle a connu des histoires sentimentales et sexuelles avec des hommes, c'est sans importance. Elle va se retrouver mère, la mère, après avoir dit OUI à ce que le hasard lui a proposé sur son chemin d'aventures, chemin où les obstacles tant extérieurs qu'intérieurs comme les bonheurs sont des "appuis" pour en faire un cheminement spirituel. Le désir d'enfant est décrit dans cette pièce pour ce qu'il est fondamentalement, un don de la Vie, on peut dire aussi du Hasard créateur, cher à Marcel Conche et donc une adoption, une acceptation. Il met en jeu des coïncidences, des synchronicités, encore faut-il entendre ou voir, être disponible, mot à revisiter, la disponibilité me semblant relever du silence, du vide plus que d'une aptitude, attitude à tout recevoir, plutôt attitude d'accueil à ce qui s'offre. Chapeau pour cette forte vision de la maternité, de la mère qui rejoint de grandes traditions de sagesse et d'initiation, invitation à l'Amour.

(J'ai tenté de parler de ce désir d'enfant dans une note sur "Le silence d'Émilie" de Marcel Conche ou dans ma pièce "L'éternité d'une seconde Bleu Giotto". C'est là-dessus que je travaille en ce moment, pour un grand bout de temps, sur "Ma dernière bande, rendre l'âme", car en partant, nous rendons. Quoi ?

Le désir d'enfant de Suzanne est désir de vie et en même temps porteur de "mort", je mets exprès des " " à "mort" car je suis de plus en plus persuadé que nous avons une vision simpliste, sclérosante, apeurée de la mort)

(merci Emmanuelle Arsan pour nos 17 ans de correspondance heureuse, sans rencontre, sans rien entre nous qui pèse ou qui pose, Khalil Gibran (lire les pages formidables du Prophète sur ce qu'est un enfant), Marcel Conche (pour sa métaphysique du Hasard), Deepak Chopra (pour Le livre des coïncidences , Le chemin vers l'amour) et autres passeurs)

Jean-Claude Grosse, le 16 janvier 2017

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