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Blog de Jean-Claude Grosse

Fiction du capital/Gérard Lépinois

26 Mai 2008 , Rédigé par Jean-Claude Grosse Publié dans #cahiers de l'égaré

Vient de paraître



Sollicitude
(extrait P.129-130)


La publicité semble être une question secondaire. On la trouve facilement plaisante. Elle se donne même comme la fantaisie de la réalité.
Cette dénomination indique pourtant clairement l’« essence » de ce qui est public, et donc proclame tout de suite la prétention d’annexer et de convertir celle-ci.
La publicité procède par stratégie et tactique. Quoi qu’on en dise, elle est, sous toutes ses formes, une théorie et une pratique de la force.
Elle est indissociable de tout un fonctionnement social et en donne une image, à la fois, déformée et fidèle.
Elle ouvre un champ de bataille majeur, où la guerre doit être menée avec des moyens paradoxaux en regard de l’image toute faite et refaite qu’on en a. Et c’est, précisément, la doxa qu’elle vise, afin de la transmuer.
La guerre économique doit se dérouler sur fond de libération, largement imaginaire, des corps et des esprits.
La publicité, à travers de multiples pressions éphémères, aide à constituer une atmosphère inéluctable. Comme facteur d’immanence, elle tend à envahir toute la sphère publique. Celle-ci sera aussi remplie d’elle que possible, mais la saturation (notion changeante) devra être évitée.
À haute dose, elle crée un continuum, au-delà de ses discontinuités, et une stagnation, au-delà de ses rotations. Elle finit par être là, même où elle semble absente ; et par sembler ne pas être là, même où elle est présente. Sa stagnation rotative prend alors, si l’on peut dire, un poids énorme de légèreté.
Son ton, son style de base s’insinuent partout. Loin d’avoir lieu seulement de temps à autre, elle annexe à son domaine jusqu’aux intervalles qui séparent ses apparitions. Sa logique étroite de l’irrationnel tient lieu de bien commun.
Elle fait école, soi-disant buissonnière : elle devient la vie, en tant que déni de la vie. Elle n’a rien de spontané, alors qu’elle en a tout l’air. Elle est la médiation par excellence qui, grâce à sa sophistication, devient capable d’être vécue comme immédiate.
S’ouvre tout un champ pour l’invention et la mise au point d’armes psychologiques (mais le corps entier est visé). Elles ont pour cible les masses.
Pourtant, il s’agit de pacifier. Quand on utilise un vocabulaire guerrier, c’est en modifiant son sens : il doit pouvoir signifier la vie comme griserie, détachement de tout, gratuité fantasmatique des plaisirs et de la jouissance, etc.
Il n’est question de cible qu’au prix d’un enveloppement et d’une pénétration qui ont peu à voir avec le rapport archaïque entre la flèche et l’animal.
La publicité contribue beaucoup à rendre naturelles, à travers toute une immanence, les formes de transcendance à l’usage des masses qui conviennent le mieux au développement du capitalisme.
En un sens, elle est bonne pour les hommes. Elle ne les traite pas comme des récepteurs passifs. Elle ne s’adresse pas à eux comme à des contenants et ne leur adresse pas des contenus. Elle est plus fine et perverse que cela. Elle les traite comme des hommes à la transcendance irrépressible : des hommes libres.

Fiction du capital de Gérard Lépinois
15x21, 224 pages, 15 euros
ISBN: 978-2-35502-006-3


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Discours sur le colonialisme/Aimé Césaire

14 Mai 2008 , Rédigé par Jean-Claude Grosse Publié dans #pour toujours

Discours sur le colonialisme  

Discours sur la Négritude

d’Aimé Césaire

Présence africaine

 

Relire des dizaines d’années après, ce discours, à l’occasion de la disparition le 17 avril 2008 d’Aimé Césaire, est une expérience surprenante.

On se souvient de la première lecture, quand nous étions embourbés dans les guerres d’indépendance, obligés à la décolonisation, totalement d’accord avec les opprimés, les colonisés voulant devenir indépendants et le devenant.

Il n’y avait aucun doute sur la justesse de ces combats, de leurs combats pour la justice, la dignité, la liberté.

A le relire aujourd’hui, on se rend compte du recul, de la régression que nous connaissons avec la remontée du racisme, avec le cynisme du discours de Dakar, avec ces députés voulant remettre au goût du jour, les bienfaits civilisateurs de la colonisation.

On se dit que le combat est toujours d’actualité, que la mémoire est courte, que c’est à se demander si on apprend vraiment et durablement quelque chose de l’histoire. On se dit que croire en un progrès moral de l’homme est une illusion et en même temps on ne peut pas ne pas y croire. Aimé Césaire est de ceux qui nous aident à croire en l’homme, en quelques-uns.

 Voilà donc un discours, publié en 1950, marqué par son marxisme, par sa vision lutte des classes qui n’a rien perdu de sa vigueur et de son actualité. Suivi du discours sur la négritude, prononcé 37 ans après, il constitue une leçon d’histoire et de politique exemplaire.

Usant de la polémique contre Gourou, Maspero, Caillois, il montre comment les idéologues se mettent au service des intérêts de la classe dominante, la bourgeoisie. On apprécie le jeu de massacre d’Aimé Césaire mais on se dit aussi que le massacre est à poursuivre contre les idéologues d’aujourd’hui,  Guaino et consorts, comme si on était incapable collectivement de faire le bilan, comme si on était incapable de se mettre d’accord collectivement, consensuellement, sur le désastre qu’a été la colonisation.

Avant Le Clézio, Montaigne déjà regrettait que la conquête du Nouveau Monde ait été l’œuvre des conquistadors espagnols et portugais, brutes, ignares, avides. On retiendra de leur histoire que Christophe Colomb finit oublié, qu’ Hernan Cortès finit endetté.

De quoi modérer les appétits mais non, ça continue sous d’autres formes. Même Césaire au Panthéon, ça ne changerait pas le comportement des prédateurs capitalistes. Il faut donc penser clair comme dit Césaire, ne pas vouloir l’impossible consensus, maintenir ou réaliser le rapport de forces nécessaire permettant un discours honnête, vrai, sur le colonialisme.  

Selon les époques, les discours mensongers seront plus forts que le discours vrai qui ne sera pas pour autant aboli, subsistera minoritaire ou au contraire, le discours vrai prédominera sur les discours mensongers devenus minoritaires.

Mais même quand Aimé Césaire montre qu’Hitler est au bout de n’importe quel bourgeois, de n’importe quel catholique ou chrétien bien pensant, quand il le dit avec force, cela ne freine pas les ardeurs cupides du bourgeois et du chrétien.

Le combat politique est certes un combat de discours, d’idéologies mais il est plus essentiellement révoltes, voire révolutions.

Les nègres ont en ce sens apporté beaucoup. Il y a toujours eu des réfractaires, des révoltés. Les marrons en étaient et Césaire montre très bien  dans son 2° discours comment se lient combat pour la liberté et combat pour l’identité. Des idées claires, des repères pour aujourd’hui.

Le meilleur hommage à Aimé Césaire fut pour moi, l’adaptation théâtrale et filmée du Cahier d’un retour au pays natal, interprétée avec vigueur par Jacques Martial, avec pour témoin en particulier un enfant martiniquais à lunettes évoquant irrésistiblement Aimé Césaire par sa dignité, son silence, son regard, sa présence, film réalisé par Philippe Béranger, en décembre 2007 et présenté sur FR 3, le samedi 19 avril à 23 H 15. Il y aurait à dire plus sur ce film à plusieurs niveaux, mêlant différents espaces, cours de fort, paysages de cannes à sucre, bords de mer, rivières, intérieur de chambre, salle à manger… faisant par suite entendre la voix du comédien de différents lieux, avec traversée du miroir, accessoire très présent dans le film.

Une belle tentative pour faire voir et entendre un texte essentiel dont je parlerai ultérieurement.

 Jean-Claude Grosse


Quatre semaines de tournages sur plusieurs sites de la Martinique viennent de s’achever pour donner corps à la littérature d’un des plus grand poète français, Aimé Césaire. C’est le cinéaste Philippe Bérenger qui s’est lancé dans l’aventure en choisissant d’adapter le Cahier d’un retour au pays natal : « Je suis là pour donner de la chair, du physique au texte d’Aimé Césaire. Je me suis rendu compte en venant ici (à la Martinique) que Aimé Césaire n’est pas un surréaliste comme on le dit en métropole, mais quelqu’un qui a ancré son texte dans une vraie réalité. », a-t’il expliqué au micro de RFO-Martinique.

Jacques Martial est le personnage principal de cette adaptation. Il l’avait déjà adapté pour le théâtre et dit une centaine de fois : « Aimé Césaire est un poète de l’oralité. Sa poésie est faite pour être dite et entendue et non pas seulement pour être lu comme un texte exclusivement littéraire. Les publics les plus différents devant lesquels j’ai eu l’occasion de le présenter se sont tous reconnus dans ce texte là. »


Hommage au chantre de la négritude

Olivier Ronsin, qui produit le film, a choisi de centrer cette fiction sur un personnage, Jacques Martial. Ce dernier interprète un homme qui revient chez lui comme Aimé Césaire l’a fait après son retour de Paris dans les années 30. A l’époque, l’écrivain avait décidé de revenir sur son île pour écrire sa vie avec les Martiniquais.

« Ce texte est d’une terrible actualité parce que face à un espèce de déni d’humanité, c’est un texte qui réfléchit et qui réagit. Hélas, ce déni d’humanité est une chose tout à fait actuelle. Il suffit de pousser la porte vers le monde pour s’apercevoir que, tout à coté de nous, ce déni d’humanité existe et qu’on doit le dire, le crier et réagir comme l’a fait Césaire dans son texte (...) Aimé Césaire a accueilli ce projet avec un grand émerveillement », a précisé Olivier Ronsin sur le plateau de RFO-Martinique.


Bien d’autres soufrières


Un homme, un homme seul, un athlète. Silence. Il avance. Une présence, une puissance. Il fait front. Seul. Il affronte ce silence qu’il impose. Il s’amasse et les planches sous ses pieds se rassemblent et la scène d’Odéon est un surf et la salle une vague qui se cambre, se retient et son souffle arrêté et le temps sous le verbe s’épaissit. C’est Césaire qui chevauche Jacques Martial. C’est Martial qui subjugue l’Odéon. Déferlantes de mots, cataractes du verbe, c’est un fleuve qui déborde de son lit. C’est un Nil dont Césaire est la source. Bords et débords, sacs et ressacs, flux et reflux, des mots  lumières, des mots cheval au galop. Bombardements. Et c’est Toussaint Louverture, et c’est le roi Christophe, et c’est Nelson Mandela et Martin Luther King et ce vieux noir râblé, ratatiné sur son siège d’autocar et plié sous le fouet d’un mépris millénaire et toute la négraille qui se dresse, nuée. Nuée ardente aux bouches noires des soufrières, et au cœur des montagnes des oubliés du monde, la forge d’Héphaïstos sous les mots de Césaire martèle la « lance de nuit » d’une belle poésie. Ce n’est pas un poème mais une cavalerie, et au galop des mots c’est Martial qui écume. Il se fait vague contre la vague et il déferle et nous recouvre et nous buvons la tasse bouche bée et yeux ouverts. Sa langue claque l’amertume sucrière et nous couvre de sel. Et puis silence. L’athlète vacille, le dos au rideau noir de l’Odéon et se repait de son propre épuisement. Et c’est une salve, une bordée qui lui vient de la salle. Le choc était frontal, le public est levé. Il clame et bisse et bat des ailes, se secouant de soixante quinze minutes de totale possession.

Avant que vienne le jour et son oubli, disons que cette nuit fut bien plus que le sacre d’un poète et de son héraut mais la conquête d’une scène comme territoire encore rebelle à la présence de ceux qui disent noir pour faire rimer espoir. Il y en eut d’autres gagnées et reperdues sans cesse, jamais acquises. Il y en aura de nouvelles gagnées avant d’être perdues. Césaire gagne encore en mourant. C’est le sort du poète. Mais sa vraie mort serait un mausolée. Un panthéon pour l’isoler. Ce soleil insulaire ne brille pas pour lui-même mais pour un continent, celui des oubliés. Césaire ne serait pas Césaire s’il n’était que Césaire. Ne vouons pas un culte à sa personnalité. Ce serait l’enterrer et avec lui un monde s’exhumant des décombres. Césaire s’est élevé pour dire que l’histoire n’est pas terminée. Avec sa mort, l’histoire ne fait que commencer. Derrière lui d’autres vagues qui viendront se briser aux contreforts d’indifférence, aux falaises blanches de la puissance.

En préambule à cette soirée, Olivier Py a dit qu’il n’osait pas penser à ce qui se serait passé si le poète André Breton entrant dans un bazar de Fort-de-France pour acheter un ruban à sa fille n’avait pas découvert Césaire et son cahier d’un retour au pays natal. Rassurons-le. Ce n’est pas un ruban de petite fille qui fit naître Césaire. Et ce n’est pas la providence d’une belle main blanche qui tissa son berceau. Les forces telluriques trouveront toujours une faille ou un volcan pour dire au ciel les colères souterraines. Sur la Montagne Pelée il est né un cratère nommé Césaire. Il y a eu et il y aura bien d’autres soufrières.

Alain Foix


"La conquête a effacé un héritage qui fait défaut encore aujourd'hui"

 J-M Le Clézio

Jean Marie LE CLEZIO pour son livre "Le rêve Mexicain", chez Gallimard.
Jean Marie Le Clézio, rayonnant d'intelligence et de force paisible, parle du "choc de deux rêves, deux mondes, deux paroles" qu'a représenté la conquête Espagnole au Mexique. Le "rêve" Indien, à travers les mythes, dictant à ce peuple une prémonition de sa disparition, le "rêve" espagnol se résumant, pour des conquistadors avides de richesses, au pillage et à l'appropriation de biens dont ils avaient été privés en Europe. Il formule à son tour un rêve : Que serait-il advenu si ces deux civilisations, au lieu de se combattre avaient pu se comprendre ?
Enfin, il évoque "la part de silence qu'il entend à présent dans le monde, depuis que Mexico a été détruite" : même les survivants des nations indiennes sont des gens silencieux.


EXTRAIT DU DISCOURS SUR LE COLONIALISME

 
Et puisque aujourd’hui il m’est demandé de parler de la colonisation et de la civilisation, allons droit au mensonge principal à partir duquel prolifèrent tous les autres.

Colonisation et civilisation ?

La malédiction la plus commune en cette matière est d’être la dupe de bonne foi d’une hypocrisie collective, habile à mal poser les problèmes pour mieux légitimer les odieuses solutions qu’on leur apporte.

Cela revient à dire que l’essentiel est ici de voir clair, de penser clair, entendre dangereusement, de répondre clair à l’innocente question initiale: qu’est-ce en son principe que la colonisation ? De convenir de ce qu’elle n’est point; ni évangélisation, ni entreprise philanthropique, ni volonté de reculer les frontières de l’ignorance, de la maladie, de la tyrannie, ni élargissement de Dieu, ni extension du Droit; d’admettre une fois pour toutes, sans volonté de broncher aux conséquences, que le geste décisif est ici de l’aventurier et du pirate, de l’épicier en grand et de l’armateur, du chercheur d’or et du marchand, de l’appétit et de la force, avec, derrière, l’ombre portée, maléfique, d’une forme de civilisation qui, à un moment de son histoire, se constate obligée, de façon interne, d’étendre à l’échelle mondiale la concurrence de ses économies antagonistes.

Poursuivant mon analyse, je trouve que l’hypocrisie est de date récente; que ni Cortez découvrant Mexico du haut du grand téocalli, ni Pizarre devant Cuzco (encore moins Marco Polo devant Cambaluc), ne protestent d’être les fourriers d’un ordre supérieur; qu’ils tuent; qu’ils pillent; qu’ils ont des casques, des lances, des cupidités; que les baveurs sont venus plus tard; que le grand responsable dans ce domaine est le pédantisme chrétien, pour avoir posé les équations malhonnêtes: christianisme = civilisation; paganisme = sauvagerie, d’où ne pouvaient que s’ensuivre d’abominables conséquences colonialistes et racistes, dont les victimes devaient être les Indiens, les Jaunes, les Nègres.

Cela réglé, j’admets que mettre les civilisations différentes en contact les unes avec les autres est bien; que marier des mondes différents est excellent; qu’une civilisation, quel que soit son génie intime, à se replier sur elle-même, s’étiole; que l’échange est ici l’oxygène, et que la grande chance de l’Europe est d’avoir été un carrefour, et que, d’avoir été le lieu géométrique de toutes les idées, le réceptacle de toutes les philosophies, le lieu d’accueil de tous les sentiments en a fait le meilleur redistributeur d’énergie.

Mais alors je pose la question suivante: la colonisation a-t-elle vraiment mis en contact ? Ou, si l’on préfère, de toutes les manières d’«établir contact», était-elle la meilleure ?

Je réponds non.

Et je dis que de la colonisation à la civilisation, la distance est infinie; que, de toutes les expéditions coloniales accumulées, de tous les statuts coloniaux élaborés, de toutes les circulaires ministérielles expédiées, on ne saurait réussir à extirper une seule valeur humaine.

Il faudrait d’abord étudier comment la colonisation travaille à déciviliser le colonisateur, à l’abrutir au sens propre du mot, à le dégrader, à le réveiller aux instincts enfouis, à la convoitise, à la violence, à la haine raciale, au relativisme moral, et montrer que, chaque fois qu’il y a au Viêt-nam une tête coupée et un œil crevé – et qu’en France on accepte –, une fillette violée – et qu’en France on accepte –, un Malgache supplicié – et qu’en France on accepte –, il y a un acquis de la civilisation qui pèse de son poids mort, une régression universelle qui s’opère, une gangrène qui s’installe, un foyer d’infection qui s’étend et qu’au bout de tous ces traités violés, de tous ces mensonges propagés, de toutes ces expéditions punitives tolérées, de tous ces prisonniers ficelés et «interrogés», de tous ces patriotes torturés, au bout de cet orgueil racial encouragé, de cette jactance étalée, il y a le poison instillé dans les veines de l’Europe, et le progrès lent, mais sûr, de l’ensauvagement du continent.

Et alors, un beau jour, la bourgeoisie est réveillée par un formidable choc en retour: les gestapos s’affairent, les prisons s’emplissent, les tortionnaires inventent, raffinent, discutent autour des chevalets.

On s’étonne, on s’indigne. On dit: «Comme c’est curieux ! Mais, bah ! C’est le nazisme, ça passera !» Et on attend, et on espère; et on se tait à soi-même la vérité, que c’est une barbarie, mais la barbarie suprême, celle qui couronne, celle qui résume la quotidienneté des barbaries; que c’est du nazisme, oui, mais qu’avant d’en être la victime, on en a été le complice; que ce nazisme-là, on l’a supporté avant de le subir, on l’a absous, on a fermé l’œil là-dessus, on l’a légitimé, parce que, jusque-là, il ne s’était appliqué qu’à des peuples non européens; que ce nazisme-là, on l’a cultivé, on en est responsable, et qu’il sourd, qu’il perce, qu’il goutte, avant de l’engloutir dans ses eaux rougies de toutes les fissures de la civilisation occidentale et chrétienne.

Oui, il vaudrait la peine d’étudier, cliniquement, dans le détail, les démarches d’Hitler et de l’hitlérisme et de révéler au très distingué, très humaniste, très chrétien bourgeois du XXe siècle qu’il porte en lui un Hitler qui s’ignore, qu’un Hitler l’habite, qu’Hitler est son démon, que s’il le vitupère c’est par manque de logique, et qu’au fond, ce qu’il ne pardonne pas à Hitler, ce n’est pas le crime en soi, le crime contre l’homme, ce n’est pas l’humiliation de l’homme en soi, c’est le crime contre l’homme blanc, c’est l’humiliation de l’homme blanc, et d’avoir appliqué à l’Europe des procédés colonialistes dont ne relevaient jusqu’ici que les Arabes d’Algérie, les coolies de l’Inde et les nègres d’Afrique.

J’ai beaucoup parlé d’Hitler. C’est qu’il le mérite: il permet de voir gros et de saisir que la société capitaliste, à son stade actuel, est incapable de fonder un droit des gens, comme elle s’avère impuissante à fonder une morale individuelle. Qu’on le veuille ou non: au bout du cul-de-sac Europe, je veux dire l’Europe d’Adenauer [Konrad Adenauer, 1876-1967,Chancelier de République fédérale Allemande de 1949 à 1963, président de la CDU – Union chrétienne-démocrate] de Schuman [Robert Schuman, 1866-1963, député démocrate-chrétien de 1945 à 1962, fondateur du MRP, a occupé de nombreux postes ministériels sous la Ive République française et est connu comme auteur du plan de la Communauté européenne du charbon etde l’acier en 1952, symbole de la réconciliation franco-allemande], Bidault [Georges Bidault, membre du Conseil national de la Résistance un des fondateurs du MRP, opposant farouche à l’indépendance de l’Algrie et donc aux option de De Gaulle, en la matière] et quelques autres, il y a Hitler. Au bout du capitalisme, désireux de se survivre, il y a Hitler. Au bout de l’humanisme formel et du renoncement philosophique, il y a Hitler.

Et, dès lors, une de ses phrases s’impose à moi: «Nous aspirons, non pas à l’égalité, mais à la domination. Le pays de race étrangère devra redevenir un pays de serfs, de journaliers agricoles ou de travailleurs industriels. Il ne s’agit pas de supprimer les inégalités parmi les hommes, mais de les amplifier et d’en faire une loi.»

Aimé Césaire


 








 

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Une opérette à Ravensbrück/Germaine Tillion

1 Mai 2008 , Rédigé par Jean-Claude Grosse Publié dans #notes de lecture

Une opérette à Ravensbrück

de Germaine Tillion

Collection Points

 « Vivre et agir sans prendre parti, ce n'est pas concevable : la vie n'est qu'options (...) nous optons sans cesse entre les êtres, entre les actions et nous sommes constamment orientés, fibre par fibre, vis-à-vis de cet immense réseau d'événements et d'enchaînements qui tisse l'histoire. Et, de même qu'il n'existe pas, moralement, de vrais médiocres, mais seulement des êtres qui n'ont pas rencontré les événements qui les révéleront, il n'existe pas davantage de vrais indifférents, de vrais neutres, mais seulement des êtres qui, par manque d'expérience, se croient neutres »

Comme une bonne librairie est incitative. C'est le cas de L'arbre à lettres au bas de la rue Mouffetard où je me rends chaque fois que je monte à Paris.

Là, ça faisait trois ans.

Bien sûr, c'est l'actualité qui commande sur les espaces dédiés à l'histoire, à la politique, à la philosophie et aux sciences humaines, au roman, à la poésie...

N'empêche qu'en une heure, j'ai mis de côté 20 livres, soigneusement choisis, chacun pour des raisons différentes.

Avec Quand le soleil voulait tuer la lune, chez Métailié, j'ai renoué avec une histoire vieille de 42 ans.

Déjà professeur dans le Nord mais encore étudiant 3° cycle en Sorbonne et à Nanterre, j'avais entendu parler par Leroi-Gourhan ou Roger Bastide ou Lévi-Strauss de la dernière des  Fuégiens, des Selk'nam, interrogée par une ethnologue et cela m'avait fait bondir, peuple génocidé par les blancs avec ethnologue sauvant par ses entretiens la culture de ce peuple. D'autres avaient déjà fait cela : Malinovski en Nouvelle-Zélande qui eut l'idée d'introduire le rugby pour remplacer la guerre entre les tribus ce qui a conduit au fameux cri de guerre des all blacks, le haka,

Bernardino de Sahagùn avec son Histoire générale des choses de la Nouvelle Espagne, livre qui disparut pendant deux siècles avant d'être retrouvé à Madrid et à Florence et sans lequel on ne saurait rien des Aztèques.

42 ans après la mort de Lola Kiepja, son informatrice, voici que paraît en français, le livre d'Anne Chapman consacré aux rituels et au théâtre, le Hain, de ce peuple disparu.

Je le lirai avec une émotion particulière et peut-être la même répulsion pour l'Occident que celle que j'avais à l'époque.

Qu'est-ce qui m'a conduit à choisir le texte de Germaine Tillion ?

Le sujet et les circonstances : une pièce écrite en camp.

J'avais accueilli en novembre 2004 à la maison des Comoni, au revest : Qui ne travaille pas ne mange pas, spectacle documentaire sur le théâtre au goulag, mis en scène par Judith Depaule.

Se saisir de sujets aussi terribles me semble une des missions du théâtre ou du cinéma, de la littérature aussi. D'où mon intérêt pour le texte de Germaine Tillion, mais aussi pour le livre de Jonathan Little : Le sec et l'humide.

Là, anecdote. Un des comédiens du spectacle sur le goulag, chez lequel je suis hébergé lors de mes sorties parisiennes, me parle de sa conversation avec Jonathan Little, venu voir le nouveau spectacle de Judith Depaule sur Gagarine à Chelles, le 27 mars, lui ne connaissant pas l'écrivain et l'écrivain parlant russe avec ce comédien, évoquant ses 2 années passées en Tchétchénie, ses rencontres avec Bassaiev et les risques encourus avec Khattab.

Feuilletant le livre, je trouve en fin de livre l'épilogue sur Bassaiev. D'où l'achat, d'autant que le sujet est : une brève incursion en territoire fasciste.

L'opérette-bouffe de Germaine Tillion : Le Verfügbar aux enfers, écrite à Ravensbrück en 1944 a été publiée en 2005, en poche en 2007. Germaine Tillion avait gardé sous le coude ce texte parce qu'il avait eu son utilité en son temps, le temps de son écriture et qu'elle ne voyait pas comment ce texte pourrait être reçu par des spectateurs sans expérience du camp.

Cette opérette a été écrite par la détenue NN, nuit et brouillard, Germaine Tillion, entre octobre 1944 et janvier 1945, à Ravensbrück.

Germaine Tillion refusa de travailler pour les nazis, devenant une Verfügbar, disponible pour toute corvée mais aussi et surtout une prisonnière rebelle, se cachant de block en block, au milieu des dormeuses (celles qui avaient travaillé de nuit). Protégée par ses compagnes de détention, écrivant dans une grande caisse, quand elle était envoyée au tri du pillage de l'Europe par les nazis, ayant mis en place  dans son block, le cercle d'études,  autre façon de résister ou de survivre, ultime forme du sabotage selon une de ses expressions, Germaine Tillion, ethnologue de métier et résistante de conviction, décédée le 19 avril 2008 à presque 101 ans, a écrit cette opérette bouffe pour ses compagnes car que reste-t-il comme arme de résistance, de survie, dans un univers de cette brutalité : le rire, le rire le plus caustique, le rire sur soi, le rire aussi sur les bourreaux mais l'essentiel est bien le regard porté sur cette nouvelle espèce, décrite par un naturaliste, charrié par le chœur, le Verfügbar aux enfers, titre inspiré d'Offenbach, Orphée aux enfers.

«L'humour noir et l'autodérision tendent aux détenues un miroir sans pitié, dont la description même force la réaction, entraîne le refus et représente une victoire de l'esprit sur le système de déshumanisation», analyse Claire Andrieu, dans la préface du Verfügbar.

L'opérette comporte plusieurs registres :

- un registre d'observations sur l'organisation du camp, son vocabulaire particulier, les différentes catégories de prisonniers, les différents niveaux de la hiérarchie, les différents niveaux de traitements infligés aux prisonniers, observations concises, précises, sans concession, dans leur cruauté, maladies, dysenterie chronique, blessures infligées, sélection pour élimination par différents procédés, expériences médicales ou chirurgicales...On a la vie quotidienne au camp et entre le 1° et le 3° acte, celle-ci envahit l'opérette comme si l'écriture ne pouvait suivre la dégradation des conditions de vie avec l'avancée des alliés, la désorganisation et la folie saisissant les SS : une des chansons est explicite, celle des 30 jeunes filles rencontrant un SS hurlant qui en tue une, la 30° puis au couplet suivant, la 29° et ainsi de suite.

- un registre d'airs et de chansons connus, aux paroles détournées, adaptées à la situation mais permettant à toutes les compagnes d'être dans le coup, de chanter.

- un registre de dérision par le jeu entre le naturaliste et le chœur, indocile, interrompant le conférencier pour apporter son grain de sel, son information, sa précision mais aussi ses rêves de bons repas dans les diverses provinces françaises.

Il se trouve que le Théâtre du Châtelet a eu l'heureuse initiative en juin 2007 pour les 100 ans de Germaine Tillion, avec son accord, de faire créer pour 3 représentations, l'opérette bouffe. L'initiative est revenue à un théâtre privé. Pas au théâtre public, faut-il s'en étonner ?

 

Jean-Claude Grosse

 

Le Verfügar aux Enfers
de Germaine Tillion

Opération survie en humour noir et musiques joyeuses Paris - Théâtre du Châtelet

Germaine Tillion, ethnologue, humaniste et grande résistante a eu cent ans le 30 mai dernier. Pour rendre hommage à cette personnalité d'exception le Châtelet a eu l'heureuse initiative de ressusciter un texte inédit rédigé en cachette dans le camp de Ravensbrück où elle était déportée. Pour soutenir le moral de ses camarades de captivité, elle avait inventé des couplets à l'autodérision couleur d'encre, faits pour être fredonnés sur des musiques familières. Une façon de ne pas se laisser aller à mourir comme des bêtes et à tracer des pistes de mémoire. Un outil pour déclencher les rires autour des corps dévastés et des têtes vidées, de la pire dégradation humaine.

Raconter l'horreur en s'en moquant

Germaine Tillion raconte l'horreur en s'en moquant, par petites phrases et petites rimes et les colle aux refrains connus, d'Offenbach à Gluck, en passant par Bizet, Hahn, , Christiné ou Lalo, par les rondes enfantines et les comptines... Le tout gravitant autour du thème des « Verfügbar », les « disponibles », les filles bonnes à tout faire, condamnées à toutes les corvées, substituts réactualisés des antiques esclaves ou des serfs du moyen-âge. Une race à part donc qu'un naturaliste de carnaval vient présenter au cours de conférences délirantes qui servent de fil rouge. Bérénice Collet pour la mise en scène et Christophe Ouvrard pour les décors et les costumes ont relevé le défi de mettre en images et en mouvement ce qui était à priori indescriptible. Quelques bancs, deux panneaux jouant sur les transparences et les projections qui sui suggèrent l'intérieur des baraquements ou des paysages en désolation, des robes colorées comme des rêves d'un autrefois fantomatique...

Un petit air de grande production


En dialogues, en chants et en chansons méticuleusement reconstitués par Christophe Maudot, six solistes connues des scènes lyriques, Hélène Delavault, Emmanuelle Goizé, Gaële Le Roi, Jeannette Fischer, Carine Séchehaye, Claire Delgado-Boge jouent et chantent en charme, aplomb, émotion autour du naturaliste Alain Fromager, Les choristes de la maîtrise de Paris et des chœurs des collèges Camille Claudel et Evariste Galois, ainsi qu'une équipe de jeunes danseuses issues de divers conservatoires parisiens s'intègrent aux actions, les illustrent et donnent à l'ensemble un petit air de grande production. Les instrumentistes de l'Orchestre de Chambre Pelléas dirigés avec cœur et doigté par Hélène Bouchez soutiennent autant qu'ils accompagnent cette magnifique leçon d‘espoir, cet acte de création et de civisme à nul autre pareil..

Un seul regret : qu'il n'y ait eu que trois représentations pour s'imprégner de cette page d'histoire qui a bouleversé les spectateurs qui ont le privilège d'y assister.

Le Verfügbar aux Enfer- opérette-revue à Ravensbrück, textes de Germaine Tillion, musiques de Bruno Coquatrix, Reynaldo Hahn, Georges Bizet, Henri Christiné, Oscar Straus, Henri Duparc... Orchestre de Chambre Pelléas, direction Hélène Bouchez, mise en scène Bérénice Collet, restitution et compositions musicales Christophe Maudot, décors et costumes Christophe Ouvrard, chorégraphies Danièle Cohen. Avec Gaële Le Roi, Jeannette Fischer, Carine Séchehaye, Claire Delgado-Boge, Emmanuelle Goizé, Hélène Delavault, Alain Fromager. Chœurs de la Maîtrise de Paris et des collèges Camille Claudel et Evariste Galois, danseuses des conservatoires municipaux de Paris.

Théâtre du Châtelet à Paris, les 2 & 3 juin 2007

 


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