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Blog de Jean-Claude Grosse

Prof... et fière de l'être !/Fanny Capel

21 Octobre 2008 , Rédigé par Jean-Claude Grosse Publié dans #notes de lecture

Note de lecture sur le livre de Fanny Capel :
Prof…et fière de l’être !
éditions du Rocher, septembre 2008 

   
Ce témoignage d’une « prof », agrégée de Lettres, en poste dans un lycée de Seine et Marne et membre de l’association « Sauver les Lettres » depuis sa création en 2000 ne pourrait être qu’un livre de plus dans le débat si médiatique depuis le Festival de Cannes autour de l’école.

En 29 courts chapitres, Fanny Capel nous fait entrer dans une parole vraie, non pas seulement parce qu’on y sent l’expérience vécue au plus près (avec quelques échantillons de la prose de ses élèves, la silhouette d’une Aurélia dont la présence récurrente signale un échec, ou encore les portraits de ses collègues de lettres esquissés d’un geste rapide et sûr), mais parce qu’elle s’interroge, analyse, questionne, mêlant de manière très réussie l’enquête de terrain, les références livresques (L’art d’apprendre à ignorer de X. Darcos ou Libres enfants de Summerhill de A.S. Neill), les sources officielles auxquelles nous sommes renvoyés précisément par des notes en bas de pages (rapports de l’OCDE, sites internets de l’Education Nationale) ou encore ses propres souvenirs et son imaginaire.
    Partant de la question digne d’un Montesquieu : « Comment peut-on être prof ? », l’auteure prend appui sur son parcours, règle son compte à la « vocation », préfère dire comme Zazie : « c’est pour faire chier les mômes » !…et nous montre, chemin faisant, la complexité de ce formidable métier, formidable même au sens classique du terme.
    Après les chapitres où elle parle de ce qui l’a amenée à cet étrange métier, si galvaudé, si mal compris, Fanny Capel passe à la défense et illustration de sa thèse : oui, elle rame à contre- courant, oui, la littérature française doit s’enseigner, c’est-à-dire se transmettre, oui, un cours magistral, cela peut se faire, sans culpabilité ! Il faut « oser faire cours » ! Fanny Capel dit merveilleusement son amour des grands textes, ceux qui nous construisent, consolent, aident à vivre, ceux qui nous rendent forts et libres. Et le propos alors se fait politique : l’école comme véritable apprentissage de la démocratie et non comme antichambre du supermarché. Et la voilà qui s’élève contre « Le règne des épiciers », réaffirmant avec beaucoup de vigueur : l’école n’est pas un coût, elle est un investissement. Les derniers chapitres se font plus graves, se chargent de pessimisme, même si la fin se veut bravache, face à toutes les menaces : « Merdre ! ». Mais le règne d’Ubu semble avoir de beaux jours devant lui…

Albertine Benedetto, 19 octobre 2008

 

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Noms/Journal étrange III/Marcel Conche

12 Octobre 2008 , Rédigé par Jean-Claude Grosse Publié dans #notes de lecture

Journal étrange III/Noms
de Marcel Conche
aux PUF



Ce 3° tome du Journal de Marcel Conche mérite comme les 2 précédents de trouver de nombreux lecteurs. Les sujets abordés par Marcel Conche sont variés : on est émerveillé d’être en compagnie de quelqu’un qui partage véritablement ses analyses, jugements, connaissances, émotions, interrogations. On passe du pire (pour l’essentiel, le nazisme et ses horreurs mais aussi le goulag) au meilleur (ce qu’apporte une présence féminine, la contemplation d’un paysage, d’un arc-en-ciel, d’une aquarelle), de la cruauté à la bonté. On apprend à reconnaître l’unité des contraires au travail, à accepter la fugitivité, l’évanouissement de toute chose, à savourer sans mots, avec mots aussi, de beaux moments, de belles âmes, à regarder avec lucidité l’expression du mal absolu, celui dont sont victimes les enfants. On apprécie le pouvoir argumentatif de Marcel Conche, ses jugements tranchants et tranchés, sa débonnarité conjointe à la fermeté. On apprécie sa puissance poétique moins pour créer que pour rendre compte de la poésie de la réalité, pour faire sentir le pouvoir créateur de la Nature. On apprécie son pouvoir narratif : raconter des histoires, des épisodes, rendre vivant un moment, un être de papier, un prénom. Fleurissent les prénoms de femmes, une bonne quinzaine, des portraits et des rencontres. On apprécie la sincérité de l’homme qui avoue sans honte les expériences qu’il n’a pu faire, le baiser en particulier, l’attente qu’il en a, tant d’années après. On est ému par cette quête très épurée qui met la sexualité à sa place, au 2° plan, qui vise à une communion de nature spirituelle (mais aussi sensuelle) et la trouve auprès d’Émilie. Les essais sur des philosophes comme Leibniz, Heidegger, Épicure, Pyrrhon, Kant, Sartre…, sur des sujets comme la beauté, le mal absolu sont éclairants, éclairant le philosophe invité mais aussi Marcel Conche, éclairant le sujet.
Voilà 81 chapitres en 430 pages qui se lisent dans la continuité ou le désordre. Pour ma part, j’y ai pris un vif plaisir. Par exemple au chapitre 78 : Elle, qu’on comparera à l’interview de Jacques-Alain Miller sur l’amour, dans Psychologies magazine d’octobre 2008. Ou au dialogue avec Kant, chapitre 12.
Jean-Claude Grosse, 11 octobre 2008

Mercredi 12 novembre 2008 à partir de 19 H, café-philo consacré à Marcel Conche, aux Chantiers de la Lune à La Seyne-sur-mer, avec Les 4 Saisons d'ailleurs et JCG
Samedi 15 novembre 2008, à partir de 14 H, pause-philo consacrée à Marcel Conche, à la médiathèque d'Hyères, avec Les 4 Saisons d'ailleurs et JCG.

ACTUALITÉ D’UNE SAGESSE TRAGIQUE
Les Cahiers de l'Égaré

(La pensée de Marcel Conche)
de Pilar Sánchez Orozco
Préface d’André Comte-Sponville.
ISBN: 2-908387-81-6 -  352 p. -   16,5x24 -  40€

Un extrait:

Comment vivre ? Comment avoir une bonne vie ? Ni la science ni la morale ne peuvent nous donner la réponse, car, bien que la première nous donne des connaissances sur le monde et la vie, et bien que la seconde nous informe de nos devoirs envers les autres, aucune des deux ne nous dit si cela vaut la peine de vivre, ni de quelle façon. Mais, puisque nous vivons, la question ne peut cesser de nous intéresser, et la philosophie ne peut cesser de se la poser. C’est en effet la question à laquelle l’éthique et la sagesse tentent de donner une réponse, comprenant que, d’une part, elles évoluent dans un domaine du savoir distinct de celui de la connaissance et que, d’autre part, elles vont plus loin que la morale.
Nous sommes à un moment où les grands discours traditionnels, telles que les grandes religions, les utopies politiques ou les cosmologies anciennes, ont perdu leur crédibilité. Nous évoluons dans un monde désenchanté et sans grandes espérances, où même la notion de sagesse peut paraître quelque peu anachronique. Nous vivons à une époque qui n’est pas encore sortie de la crise métaphysique et qui, par conséquent, dans l’absence d’une vision métaphysique nette, a beaucoup de difficultés à trouver une cohérence entre un énoncé éthique et une nouvelle vision métaphysique pas encore configurée, car la méfiance à l’égard de la métaphysique traditionnelle et ses fausses illusions semble avoir discrédité toute tentative de métaphysique. Par conséquent, comme beaucoup, nous évoluons habituellement dans le relativisme du pluralisme éthique : sans critère clair pour nous définir personnellement, comme si tout dépendait finalement des circonstances plus que de nous-mêmes. Mais le problème est que de toute façon, nous devons vivre et, si possible, trouver une réconciliation avec « la réalité » telle qu’elle est. Nous savons que cette réalité est problématique, en un double sens : premièrement au sens immédiat de la réalité commune, où nous rencontrons des problèmes vitaux auxquels nous devons répondre ; mais aussi en un second sens « métaphysique ». Et la sagesse, telle que l’entend Conche, implique un mode de vie en cohérence avec une compréhension métaphysique déterminée. Comment trouver une cohérence avec quelque chose qui n’est pas clair ? À partir de la défense d’un pluralisme philosophique, il est possible d’accepter différents modèles de sagesse. Mais, comme nous ne vivons qu’une vie, un choix vital et intellectuel s’impose en même temps à chaque individu.
L’on dit souvent que la philosophie est l’amour de la sagesse. Mais Conche ne voit pas les choses exactement ainsi. Il croit que l’objet ou la finalité de la philosophie n’est pas la sagesse, mais simplement la vérité. Pour chercher la vérité, et ne s’intéresser qu’à la philosophie, en laissant de côté une grande quantité d’intérêts « mondains », il est nécessaire d’avoir déjà, préalablement, beaucoup de sagesse. Autrement dit, la sagesse est une condition de la philosophie, et peut-être est-ce la raison pour laquelle les philosophes sont « rares ».



Marcel Conche par Jean Leyssenne


DU CHOIX D’UNE MÉTAPHYSIQUE
POUR DONNER DE LA VALEUR À SA VIE
POUR VIVRE VRAIMENT

Notre monde, notre époque, post-modernes pour certains, se caractérisent par la perte du sens et de la valeur. Le nihilisme et le relativisme conjuguent leurs effets dévastateurs sur les esprits qui ne croient plus à rien si ce n’est au triomphe du rien. Il y a là quelque chose qui semble profondément vrai : tout ce qui existe est voué à disparaître, ne laissant à terme aucune trace. Il n’y a pas d’être, il n’y a que  l’apparence absolue, tout étant voué à la mort, au néant. Ainsi donc, il y a un nihilisme ontologique indépassable. Mais il ne se déduit pas de ce nihilisme que, tout étant voué au rien, rien n’a de valeur. Paradoxalement, cette destinée, cette destination n’influent pas sur ma liberté : voué au rien, mais vivant , pour un certain temps, inconnu de moi, j’ai toute latitude pour vivre ma vie, un don, comme je l’entends. La fin, connue, anéantissement, néantisation, ne détermine en rien mon chemin, mon parcours : c’est moi qui le dessine et rien ni personne, même si aucune trace ne subsiste, ne pourront faire que mon dessin n’a pas été dessiné. Cette métaphysique de l’apparence ne m’affaiblit pas, ne me mutile pas.
Au contraire, je découvre que la valeur et le sens de ma vie, c’est moi qui en décide : je peux être cause de moi-même, dessiner mon parcours même si je sais qu’il peut être interrompu à tout moment, brutalement. Je peux décider de devenir ce que je suis, de développer mes dons (ce dont la Nature m’a fait don, ne serait-ce que cette faculté commune à tous les hommes : penser). Il y a là une posture tragique : affirmer ma vie et mes dons, malgré la mort qui me guette, qui n’est pas dans l’air du temps. On aurait plutôt tendance à baisser les bras, à se laisser aller, à se laisser vivre. Tel n’est pas mon choix : malgré les terribles épreuves infligées par la mort, j’ai fait choix de travailler à la mémoire des disparus, d’inscrire ce travail dans un travail plus vaste de partage de ce dont je suis convaincu et que j’appelle pour le moment : gai savoir mais que je devrais appeler : sagesse tragique. J’invite ceux qui se sentent un  peu dans cet état d’esprit à lire, méditer Marcel Conche.
Jean-Claude Grosse, 25 novembre 2006




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Jacques-Alain Miller: l'amour en questions

8 Octobre 2008 , Rédigé par Jean-Claude Grosse Publié dans #agoras

Jacques-Alain Miller:
 interview

à Psychologies Magazine
sur la question de l’amour.

Remarquablement éclairant.

 Jean-François Cottes

 
Interview de Jacques - Alain Miller

Psychologies Magazine, octobre 2008, n° 278
Propos recueillis par Hanna Waar

Psychologies : La psychanalyse enseigne-t-elle quelque chose sur l’amour ?


Jacques - Alain Miller : Beaucoup, car c’est une expérience dont le ressort est l’amour. Il s’agit de cet amour automatique, et le plus souvent inconscient, que l’analysant porte à l’analyste et qui s’appelle le transfert. C’est un amour factice, mais il est de la même étoffe que l’amour vrai. Il met au jour sa mécanique : l’amour s’adresse à celui dont vous pensez qu’il connaît votre vérité vraie. Mais l’amour permet d’imaginer que cette vérité sera aimable, agréable, alors qu’elle est en fait bien difficile à supporter.
 
P : Alors, c’est quoi aimer vraiment ?
 
J-A Miller : Aimer vraiment quelqu’un, c’est croire qu’en l’aimant, on accédera à une vérité sur soi. On aime celui ou celle qui recèle la réponse, ou une réponse, à notre question : « Qui suis-je ? »
 
P : Pourquoi certains savent-ils aimer et d’autres pas ?

J-A Miller : Certains savent provoquer l’amour chez l’autre, les serial lovers, si je puis dire, hommes et femmes. Ils savent sur quels boutons appuyer pour se faire aimer. Mais eux n’aiment pas nécessairement, ils jouent plutôt au chat et à la souris avec leurs proies. Pour aimer, il faut avouer son manque, et reconnaître que l’on a besoin de l’autre, qu’il vous manque. Ceux qui croient être complets touts seuls, ou veulent l’être, ne savent pas aimer. Et parfois, ils le constatent douloureusement. Ils manipulent, tirent des ficelles, mais ne connaissent de l’amour ni le risque, ni les délices.
 
P : « Être complet tout seul » : seul un homme peut croire ça…

J-A Miller : Bien vu ! « Aimer, disait Lacan, c’est donner ce qu’on n’a pas. ». Ce qui veut dire : aimer, c’est reconnaître son manque et le donner à l’autre, le placer dans l’autre. Ce n’est pas donner ce que l’on possède, des biens, des cadeaux, c’est donner quelque chose que l’on ne possède pas, qui va au-delà de soi-même. Pour ça, il faut assurer son manque, sa « castration », comme disait Freud. Et cela, c’est essentiellement féminin. On n’aime vraiment qu’à partir d’une position féminine. Aimer féminise. C’est pourquoi l’amour est toujours un peu comique chez un homme. Mais s’il se laisse intimider par le ridicule, c’est qu’en réalité, il n’est pas assuré de sa virilité.
 
P : Aimer serait plus difficile pour les hommes ?

J-A Miller : Oh oui ! Même un homme amoureux a des retours d’orgueil, des sursauts d’agressivité contre l’objet de son amour, parce que cet amour le met dans la position d’incomplétude, de dépendance. C’est pourquoi il peut désirer des femmes qu’il n’aime pas, afin de retrouver la position virile qu’il met en suspens lorsqu’il aime. Ce principe, Freud l’a appelé le « ravalement de la vie amoureuse » chez l’homme : la scission de l’amour et du désir sexuel.
 
P : Et chez les femmes ?

J-A Miller : C’est moins habituel. Dans le cas le plus fréquent, il y a dédoublement du partenaire masculin. D’un côté, il est l’amant qui les fait jouir et qu’elles désirent, mais il est aussi l’homme de l’amour, qui est féminisé, foncièrement châtré. Seulement, ce n’est pas l’anatomie qui commande : il y a des femmes qui adoptent une position masculine. Il y en a même de plus en plus. Un homme pour l’amour, à la maison ; et des hommes pour la jouissance, rencontrés sur Internet, dans la rue, dans le train…
 
P : Pourquoi « de plus en plus »

J-A Miller : Les stéréotypes socioculturels de la féminité et de la virilité sont en pleine mutation. Les hommes sont invités à accueillir leurs émotions, à aimer, à se féminiser ; les femmes, elles, connaissent au contraire un certain « pousse-à-l’homme » : au nom de l’égalité juridique, elles sont conduites à répéter « moi aussi ». Dans le même temps, les homosexuels revendiquent les droits et les symboles des hétéros, comme le mariage et la filiation. D’où une grande instabilité des rôles, une fluidité généralisée du théâtre de l’amour, qui constraste avec la fixité de jadis. L’amour devient « liquide », constate le sociologue Zygmunt Bauman (1). Chacun est amené à inventer son « style de vie » à soi, et à assumer son mode de jouir et d’aimer. Les scénarios traditionnels tombent en lente désuétude. La pression sociale pour s’y conformer n’a pas disparu, mais elle baisse.
 
P : « L’amour est toujours réciproque » disait Lacan. Est-ce encore vrai dans le contexte actuel ? Qu’est-ce que ça signifie ?


J-A Miller : On répète cette phrase sans la comprendre, ou en la comprenant de travers. Cela ne veut pas dire qu’il suffit d’aimer quelqu’un pour qu’il vous aime. Ce serait absurde. Cela veut dire : « Si je t’aime, c’est que tu es aimable. C’est moi qui aime, mais toi, tu es aussi dans le coup, puisqu’il y a en toi quelque chose qui me fait t’aimer. C’est réciproque parce qu’il y a un va-et-vient : l’amour que j’ai pour toi est l’effet en retour de la cause d’amour que tu es pour moi. Donc, tu n’y es pas pour rien. Mon amour pour toi n’est pas seulement mon affaire, mais aussi la tienne. Mon amour dit quelque chose de toi que peut-être toi-même ne connais pas. » Cela n’assure pas du tout qu’à l’amour de l’un répondra l’amour de l’autre : ça, quand ça se produit, c’est toujours de l’ordre du miracle, ce n’est pas calculable à l’avance.
 
P : On ne trouve pas son chacun, sa chacune par hasard. Pourquoi lui ? Pourquoi elle ?


J-A Miller : Il y a ce que Freud a appelé Liebesbedingung, la condition d’amour, la cause du désir. C’est un trait particulier – ou un ensemble de traits – qui a chez quelqu’un une fonction déterminante dans le choix amoureux. Cela échappe totalement aux neurosciences, parce que c’est propre à chacun, ça tient à son histoire singulière et intime. Des traits parfois infimes sont en jeu. Freud, par exemple, avait repéré comme cause du désir chez l’un de ses patients un éclat de lumière sur le nez d’une femme !
 
P : On a du mal à croire à un amour fondé sur ces broutilles !

J-A Miller : La réalité de l’inconscient dépasse la fiction. Vous n’avez pas idée de tout ce qui est fondé, dans la vie humaine, et spécialement dans l’amour, sur des bagatelles, des têtes d’épingle, des « divins détails ». Il est vrai que c’est surtout chez le mâle que l’on trouve de telles causes du désir, qui sont comme des fétiches dont la présence est indispensable pour déclencher le processus amoureux. Des particularités menues, qui rappellent le père, la mère, le frère, la sœur, tel personnage de l’enfance, jouent aussi leur rôle dans le choix amoureux des femmes. Mais la forme féminine de l’amour est plus volontiers érotomaniaque que fétichiste : elles veulent être aimées, et l’intérêt, l’amour qu’on leur manifeste, ou qu’elles supposent chez l’autre, est souvent une condition sine qua non pour déclencher leur amour, ou au moins leur consentement. Le phénomène est la base de la drague masculine.
 
P : Vous ne donnez aucun rôle aux fantasmes ?
 
J-A Miller : Chez les femmes, qu’ils soient conscients ou inconscients, ils sont déterminants pour la position de jouissance plus que pour le choix amoureux. Et c’est l’inverse pour les hommes. Par exemple, il arrive qu’une femme ne puisse obtenir la jouissance – disons, l’orgasme – qu’à la condition de s’imaginer, durant l’acte lui-même, être battue, violée, ou être une autre femme, ou encore être ailleurs, absente.
 
P : Et le fantasme masculin ?

J-A Miller : Il est très en évidence dans le coup de foudre. L’exemple classique, commenté par Lacan, c’est, dans le roman de Goethe (2), la soudaine passion du jeune Werther pour Charlotte, au moment où il la voit pour la première fois, nourrissant la marmaille qui l’entoure. C’est ici la qualité maternante de la femme qui déclenche l’amour. Autre exemple, tiré de ma pratique, celui-là : un patron quinquagénaire reçoit les candidates à un poste de secrétaire : une jeune femme de 20 ans se présente ; il lui déclare aussitôt sa flamme. Il se demande ce qui lui a pris, entre en analyse. Là, il découvre le déclencheur : il avait retrouvé en elle des traits qui lui évoquaient ce qu’il était lui-même à 20 ans, quand il s’était présenté à sa première embauche. Il était, en quelque sorte, tombé amoureux de lui-même. On retrouve dans ces deux exemples les deux versants distingués par Freud : on aime ou bien la personne qui protège, ici la mère, ou bien une image narcissique de soi-même.
 
P : On a l’impression d’être des marionnettes !

J-A Miller : Non, entre tel homme et telle femme, rien n’est écrit d’avance, il n’y a pas de boussole, pas de rapport préétabli. Leur rencontre n’est pas programmée comme celle du spermatozoïde et de l’ovule ; rien à voir non plus avec les gènes. Les hommes et les femmes parlent, ils vivent dans un monde de discours, c’est cela qui est déterminant. Les modalités de l’amour sont ultrasensibles à la culture ambiante. Chaque civilisation se distingue par la façon dont elle structure le rapport des sexes. Or, il se trouve qu’en Occident, dans nos sociétés à la fois libérales, marchandes et juridiques, le « multiple » est en passe de détrôner le « un ». Le modèle idéal de « grand amour de toute la vie » cède peu à peu du terrain devant le speed dating, le speed loving et toute floraison de scénarios amoureux alternatifs, successifs, voire simultanés.
 
P : Et l’amour dans la durée ? dans l’éternité ?

J-A Miller : Balzac disait : « Toute passion qui ne se croit pas éternelle est hideuse (3). » Mais le lien peut-il se maintenir pour la vie dans le registre de la passion ? Plus un homme se consacre à une seule femme, plus elle tend à prendre pour lui une signification maternelle : d’autant plus sublime et intouchable que plus aimée. Ce sont les homosexuels mariés qui développent le mieux ce culte de la femme : Aragon chante son amour pour Elsa ; dès qu’elle meurt, bonjour les garçons ! Et quand une femme se cramponne à un seul homme, elle le châtre. Donc, le chemin est étroit. Le meilleur chemin de l’amour conjugal, c’est l’amitié, disait en substance Aristote.
 
P : Le problème, c’est que les hommes disent ne pas comprendre ce que veulent les femmes ; et les femmes, ce que les hommes attendent d’elles…


J-A Miller : Oui. Ce qui objecte à la solution aristotélicienne, c’est que le dialogue d’un sexe à l’autre est impossible, soupirait Lacan. Les amoureux sont en fait condamnés à apprendre indéfiniment la langue de l’autre, en tâtonnant, en cherchant les clés, toujours révocables. L’amour, c’est un labyrinthe de malentendus dont la sortie n’existe pas.
 
Propos recueillis par H. W.
 
(1) Zygmunt Bauman, L’amour liquide, de la fragilité des liens entre les hommes (Hachette Littératures, « Pluriel », 2008)
 
(2) Les souffrances du jeune Werther de Goethe (LGF, « le livre de poche », 2008).
 
(3) Honoré de Balzac in La comédie humaine, vol. VI, « Études de mœurs : scènes de la vie parisienne » (Gallimard, 1978).

Note : dans un prochain article, je présenterai la vision de l'amour de Marcel Conche et je tenterai de comparer avec cette vision décoiffante proposée par J-A Miller.
JCG




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