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Blog de Jean-Claude Grosse

Comment rater sa psychanalyse ?

9 Mai 2009 , Rédigé par grossel Publié dans #spectacles


Comment rater sa psychanalyse
Texte de Bernard Cremniter

Conception et réalisation
Alain Gintzburger & Johanna Korthals Altes

Avec
 Johanna Korthals Altes, Katia Ponomareva, Sylvaine Hélary,
 Denis Mathieu, Alain Gintzburger

Et chaque soir des Experts en Raté/Ratage : Eugène Durif (auteur), Jean Pierre Han (journaliste, critique), Christian Prigent (poète), Thierry Niang (chorégraphe),
Ben (plasticien), Anne Saulay (Administrateur du Sénat), Christophe Lamiot Enos (poète),
Dgiz (slameur)… et des économistes, juristes, sportif…

Atelier du Plateau
du 22 avril au 2 mai

 
« Non, on ne donne pas de coup de pieds dans les meubles. Non, on ne gifle pas le psychanalyste. Ou rarement. Non, les séances ne sont pas gratuites. Non, on ne vous paye pas pour venir. Non, on ne mange pas pendant les séances. Non, les séances n’ont pas lieu à trois heures du matin (ni dans les catacombes). Non, on n’amène pas sa mère en séance. Non, on n’a pas besoin d’avoir confiance pour s’analyser. Non, on ne tire pas les cheveux du psychanalyste. Non, il ne s’agit pas d’intéresser le psychanalyste. Non, on ne tape pas les enfants des autres en salle d’attente… »


Théâtre d’Eleusis: 06 13 43 55 40
eleusis@wanadoo.fr

Intentions

« Comment rater sa psychanalyse » est un projet de Théâtre d’Investigation qui vise la rencontre de ce qui se joue dans la psychanalyse.
Notre point de départ est le texte « Comment rater sa psychanalyse » écrit par Bernard Cremniter, éminent  psychanalyste de l’Ecole de la Cause Freudienne.

Ce projet est une passerelle entre l’espace public et la sphère privée, entre le plateau et le cabinet, entre le monde et l’immonde, entre la Scène et l’Autre Scène, entre le savoir et le jeu.

En chœur, nous aborderons ce texte en pratiquant la méthode analytique qui consiste à associer librement, condenser, déplacer, abolir la chronologie, interpréter, suspendre, surprendre… dire ce qui passe par la tête.
Cette méthode s’arcboute à la phrase de Lacan : « Je pense où je ne suis pas, donc je suis où je ne pense pas »
Nous jouerons à tirer les ficelles des conséquences de cet énoncé.

Le public, placé en bi-frontal, sera le témoin de nos tentatives ratées…

Avec un groupe de vraies/fausses actrices, d’un vrai/faux assistant, d’un faux/vrai metteur en scène…et de vrais Experts en Raté/Ratage, nous inventerons toute une série de Protocoles ludiques pour faire entendre ce qui se dit / ce qui ne se dit pas dans le texte et … dans l’analyse.

« Comment rater sa psychanalyse » investira divers registres de la représentation : lecture, improvisation, petites annonces, interview, Karaté Lacan, témoignage réel, danse du ratage, vrai/faux vidéo-reportage, séance d’hypnose, dictée Lacanienne, remplacement d’acteur au pied levé…

Chaque soir, nous ouvrirons une fenêtre sur un Expert en Raté/Ratage, qui parlera en direct de ce qui rate dans son domaine, preuves à l’appui: Thierry Niang (chorégraphe), Christian Prigent (poésie), Jean Pierre Han (journaliste, critique), Eugène Durif (auteur), Dgiz (slameur), Ben (arts plastiques), Anne Saulay (Administrateur du Sénat), Christophe Lamiot Enos (poésie)…ainsi que des économistes, avocats, sportifs, kiné…


Il y aura 10 représentations uniques qui seront marquées par 10 prises de paroles uniques.

Alain Gintzburger & Johanna Korthals Altes


Comment rater sa psychanalyse ?

J’ai vu ce spectacle 2 fois à l’Atelier du Plateau, les 22 et 23 avril à Paris. Avec l’expérience et l’habitude du choix motivé, je me trompe rarement quand je choisis de voir un travail. Évidemment, j’en vois moins qu’au temps où je programmais à la Maison des Comoni au Revest. Aujourd’hui, des considérations plus personnelles me guident dans mes choix.
L’espace de l’Atelier du Plateau était aménagé en diagonale, les spectateurs répartis sur les 4 côtés du dispositif, comédiens répartis dans le public ainsi que le témoin du soir, changeant chaque soir, tout cela en pleine lumière, créant une assemblée, tous regardants et regardés, créant ainsi une circulation muette, non programmée d’énergies, d’émotions, de ressentis, contribuant à enrichir la palette proposée par les artistes.
Comment rater sa psychanalyse est un livre d’un psychanalyste, publié une 1° fois sous nom d’emprunt, une 2° fois sous le nom de son auteur : Bernard Cremniter.
Le travail nous est présenté comme une ébauche, une élaboration en cours. Face à un tel objet, les questions premières sont pourquoi ce choix, travailler avec qui, comment commencer. Ces questions servent à construire la structure du spectacle, offrant une grande latitude de modifications, de réagencement d’un soir à l’autre, permettant d’intégrer les retours pertinents d’après spectacle. C’est du théâtre en train de se faire sous nos yeux, utilisant voix et corps des comédiens, vidéos, musique en live, lectures et jeu, au service du texte et s’en servant pour construire des situations. L’intervention en cours de spectacle du témoin du soir sur ses ratages, (le 22, Eugène Durif,  auteur, le 23, Anne Saulay, administratrice du Sénat) comme les questionnements des comédiens et du metteur en scène donnent au spectacle une fragilité, une prise de risque intéressante.
La tonalité dominante le 1° soir fut l’humour ce qui m’a gêné car je me suis demandé si ce spectacle cherchait à démolir la psychanalyse alors que le propos de l’auteur est de montrer comment défenses, résistances, préjugés éloignent les gens du bon usage de leur analyse, celle qui en fait des sujets de leur parole et non les perroquets coincés de leurs arriérés.
Le 2° soir apporta une correction à cette tonalité en nous livrant plus de sens, plus de clefs tout au long du spectacle, vérité explicitement exprimée dans la vidéo  d’interview de l’auteur, risible au début avec ses silences, ses mimiques et finissant par retourner notre rire moqueur par la pertinence de son propos (comme Susan Boyle, retournant jury et public, il y a peu en Angleterre).
D’après les échos que j’ai eus, le spectacle n’a pas arrêté de bouger pendant la dizaine de représentations. Il a rencontré un vrai succès public et de nombreux professionnels l’ont vu. Espérons donc qu’une suite sera donnée à ce travail et qu’une tournée pourra se mettre en place.
Jean-Claude Grosse, le 9 mai 2009, jour de Jeanne d'Arc qui entendit des voix
et jour de l'Europe qui n'existe pas pour les gens, seulement pour les dirigens.


Psychanalyse du ratage

 

L’Atelier du plateau dans le dix-neuvième arrondissement, lieu de création qui se veut expérimental, fête ses dix ans avec un évènement bien dans l’esprit de l’endroit. « Comment rater sa psychanalyse », d’après un livre du psychanalyste Bernard Cremniter, est en effet un spectacle qui échappe aux définitions. Projet en forme de puzzle pour cinq vrais-faux acteurs (plus un invité), cette « performance » aussi déroutante que séduisante mérite au moins la palme de l’originalité.

 

Comment faire exister la psychanalyse sur scène ? Alain Gintzburger apporte une ébauche de réponse avec un spectacle… à l’état d’ébauche qui revendique son inachèvement. Il est en effet d’emblée présenté avec humour par le metteur en scène comme un projet « décennal » prévu pour aboutir en 2018 ! Ni étude de cas ni discours théorique : il s’agit d’aborder la psychanalyse de biais, et de jeter une passerelle entre la scène de l’inconscient et le plateau du théâtre à travers la question du ratage, puisque, selon un fameux paradoxe lacanien : « l’acte ne réussit jamais si bien qu’à rater ».

 

Dès les premières minutes (et l’annonce initiale du remplacement au pied levé d’une des actrices du spectacle), il apparaît clair qu’il s’agira moins de jouer le texte de Bernard Cremniter que de jouer avec, ce qui est peut-être une façon de lui être fidèle. Alain Gintzburger a en effet imaginé un espace de jeu ludique : devant les spectateurs placés en bifrontal, les comédiens « proposent » à tour de rôle une interprétation de certains passages du livre. Le metteur en scène dirige en chef d’orchestre leurs interventions et donne ses instructions depuis sa chaise. Eux comme lui resteront mêlés au public pendant toute la durée de la pièce, et, malgré l’aspect un peu statique, c’est déjà l’un des intérêts de ce spectacle que d’avoir su créer cet espace de « convivialité » qui déjoue tout dispositif théâtral répertorié.

 

Dans ce processus expérimental revendiqué comme tel, les propositions ou interventions des comédiens se veulent des « protocoles ludiques » : lecture à plusieurs voix, danse, improvisation musicale, interview, vidéo-reportage sont les ingrédients de ce joyeux patchwork (in progress). Malgré le côté un peu décousu, on apprécie assez le ton décalé d’un spectacle bricolé qui ne se prend pas au sérieux. Les artistes présents sont souvent polyvalents : Sylvaine Helary, en particulier, fait admirer son talent de flûtiste au style parlé-joué original. Le récit (sous forme de courtes séquences vidéo) des ratages successifs du metteur en scène dans ses tentatives de rendez-vous avec l’auteur constitue un fil directeur assez désopilant.

 

© Denis Mathieu

 

Le ratage intéresse les psychanalystes depuis toujours – c’est-à-dire depuis Freud, qui a assez tôt mis en évidence les conduites d’échec. Malgré la référence au médecin viennois, présenté comme un hypnotiseur raté qui aurait alors inventé la psychanalyse sur les ruines de son ancienne méthode, c’est plutôt vers Lacan que le spectacle fait signe, Lacan qui remarquait la tendance persistante des analysants à « aller chercher là où ça n’est pas ». Le texte de Bernard Cremniter, derrière son titre provocateur, fait pour sa part défiler tous les préjugés et les idées reçues sur la psychanalyse, évoque sur un ton plaisant les plaintes et les angoisses des patients, ou nous apprend comment choisir son analyste (énumération un peu longue de coordonnées de psychanalystes).

 

Quant au metteur en scène, il part en quête du ratage sous toutes ses formes. Et le livre n’est plus qu’un prétexte à une création qui se cherche et s’élabore en quelque sorte sous nos yeux, avec ses moments drôles, sa place laissée à l’imprévu (la parole de l’« invité »), ses effets de surprise et aussi, pourquoi pas, ses ratages. Sous cette allure un peu désinvolte, beaucoup de choses sont dites qui laissent à penser, en particulier lorsque l’intervenant du jour, l’écrivain Eugène Durif, prend la parole pour évoquer, entre autres, la peur du ratage comme condition naturelle de l’artiste. À cette occasion, Beckett (« Rater quelque chose, le recommencer et le rater un peu mieux ») est convoqué à bon escient.

 

L’intérêt du procédé est de faire jaillir le sens là où on ne l’attend pas forcément. J’ai ainsi été sensible au développement sur le suicide raté, ou encore à l’interview filmée du boxeur Stéphane Ferrara, réellement intéressante. Autre trouvaille : la courbe d’évaluation du spectacle (ses temps forts, ses temps faibles) établie par les comédiennes. Elle vient illustrer ironiquement l’ultime séquence filmée, dans laquelle Bernard Cremniter porte un jugement éclairant sur la situation actuelle de la psychanalyse et sur l’état d’esprit de patients aujourd’hui, surtout soucieux d’efficacité et de rendement.

 

Le spectacle contient ainsi en quelque sorte sa propre autocritique. Nonobstant, il laisse quelques regrets, comme le « ratage » de la vidéo de Christian Prigent. Ou encore une connivence avec le public parfois un peu forcée, qui en vient à friser la complaisance. C’est le cas par exemple lorsque le metteur en scène s’exclame de façon répétitive : « Super ! » à la fin de chaque prestation. D’autre part, certaines scènes (en particulier celle du « silence ») paraissent moins convaincantes. Malgré ces défauts, inhérents à la nature même de ce projet aussi hétéroclite qu’iconoclaste, l’intérêt ne faiblit pas et la troupe de comédiens dirigée par Alain Gintzburger parvient à faire bouger les lignes avec talent. 

 

Fabrice Chêne

 

Les Trois Coups

 

 

 

 

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La politique de l'oxymore/Bertrand Méheust

8 Mai 2009 , Rédigé par grossel Publié dans #notes de lecture

La politique de l’oxymore de Bertrand Méheust
Les empêcheurs de penser en rond/La Découverte, 2009

Voilà un essai particulièrement intéressant et dérangeant. Son pessimisme méthodologique, son heuristique de la peur suffiront-ils à ouvrir les yeux des gens ? Sans doute pas.
De quoi est-il question ? De notre système, de notre modèle, système de prédation reposant sur des résultats tellement probants, l’élévation du niveau de vie, du confort du plus grand nombre dans les pays développés qu’il est inconcevable de le voir changer de paradigme, de renoncer à ses dogmes : la croissance comme moteur du progrès pour tous, la croissance infinie comme moyen de réduire les inégalités, les bienfaits de la main invisible du marché pour résoudre les problèmes rencontrés par le système, l’homme de la science et de la technique trouvera toujours les remèdes aux dégâts qu’il cause.
S’appuyant sur des concepts de Georges Simondon, l’auteur montre qu’un système persévère dans son être jusqu'à saturation et jusqu’à la rupture. Notre système n’échappe pas à la règle d’autant que la pression du confort rend très difficilement envisageable les mesures de décroissance supportable qu’il faudrait prendre dès maintenant à supposer qu’il ne soit pas trop tard. L’auteur  pense que notre biosphère est atteinte de façon irrémédiable sans pouvoir le prouver autrement que par des exemples (mais les optimistes de la croissance, les mitigés du développement durable ne peuvent pas davantage prouver le contraire pour la bonne raison que l’échelle de temps à considérer est trop importante : des milliers, voire des millions d’années).
La réflexion sur les échelles de temps est importante et ici je la combine avec celle de Marcel Conche : le temps du marché, de la bourse est quasi-nul, c’est le temps de l’immédiateté ; le temps de chacun entre sa naissance et sa mort est un temps rétréci, le temps du souci, le temps de l’emploi ou du chômage, le temps des crédits à court terme (2-3 ans) ou à plus long terme (15-20 ans) ce qui signifie notre servitude volontaire pour 2 à 20 ans et l’impossibilité de se libérer des schémas de vie proposés par le système ; le temps des sociétés, des cultures, des civilisations, le temps de l’histoire, de la longue durée (200-5000 ans) ; le temps de l’homme, de l’hominisation (plusieurs centaines de milliers d’années) ; le temps de la planète, de notre biosphère (plusieurs millions d’années) ; le temps de l’univers (plusieurs milliards d’années), le temps de la Nature au sens de Marcel Conche (temps infini, éternel).
Grâce aux connaissances accumulées, nous sommes capables aujourd’hui d’avoir une vision temporelle très vaste, vision nécessaire pas seulement pour comprendre d’où nous venons, où nous allons mais pour agir en relative connaissance de causes et d’effets. Vivre à l’échelle de l’immédiateté c’est s’aveugler volontairement, s’impuissanter quand les catastrophes surviennent. Cette incapacité à se placer à la bonne échelle, aux bonnes échelles est liée à cette morgue dont fait preuve l’homme cartésien , voulant devenir maître de la nature.
Le chapitre qui donne son titre au livre est court, accrocheur, montrant que l’oxymore est toujours utilisé dans les temps de tension et pour manipuler les esprits. Il montre avec pertinence que le nazisme est la matrice du monde-spectacle dans lequel nous nous vautrons. Des esprits suffisamment lucides sur les moyens mis en œuvre par ce que j’appelle les brasseurs de langue de bois comme par les brasseurs de langue de vent peuvent-ils échapper à cette virtualisation des cerveaux, à cette déréalisation du réel au profit de ses reflets dans le lobe droit ou gauche de chacun ? Certes le réel ne se fait jamais oublier, se rappelle au bon souvenir de ceux qui gouvernent, manipulent en l’évacuant à coups d’oxymores déroutant les esprits car cette union des contraires en temps de tension a bien pour objectif de faire vaciller les repères, de rendre impossible le retour à la lutte des classes, le recours à la révolution.
C’est moi qui dis cela, en conclusion de cette note, tirant l’auteur dans mon sens.
Note de lecture de Jean-Claude Grosse, 8 mai 2009

La politique de l’oxymore*

Politis, jeudi 9 avril 2009, par Dominique Plihon


Ceux qui nous gouvernent sont des illusionnistes qui, en s’appuyant sur les médias, nous abusent en faisant le contraire de ce qu’ils annoncent à grand renfort de publicité. Ainsi, la défense du pouvoir d’achat est érigée en slogan de campagne électorale puis en objectif prioritaire du gouvernement. Mais quand la crise est là, qui touche en premier les bas revenus, c’est une relance « par l’offre » qui est orchestrée, c’est-à-dire la multiplication des aides et des exonérations de charges en direction des entreprises. Politique non seulement inéquitable, mais aussi contre-productive, puisque c’est d’un effondrement de la demande des ménages, lié à la déflation salariale, que souffre l’économie. De même, la « moralisation du capitalisme » est décidée face au scandale des patrons voyous qui se goinfrent de primes et de parachutes dorés. Mais le bouclier fiscal qui protège les grandes fortunes n’est pas remis en cause. Et le décret sur les bonus et les stock-options exonère la plupart des PDG du CAC 40 pour ne toucher que les patrons des quelques banques et entreprises ayant reçu des aides de l’État. Le Medef peut se rassurer, il n’est pas question de supprimer les stock-options ni d’imposer une limite aux rémunérations des patrons, ce qu’ont pourtant fait les autorités américaines et allemandes.

Allant crescendo, nos gouvernants proclament une « refondation du capitalisme mondial » à l’occasion du G20 de Londres, présenté comme historique. La fermeture des paradis fiscaux, jugés intolérables, est annoncée. Et l’on se retrouve avec un catalogue de mesures ronflantes mais molles, telles que la levée partielle du secret bancaire et la publication d’une liste de « paradis fiscaux non coopératifs ». Et nos autorités se gardent bien de s’attaquer aux principaux paradis fiscaux européens, à commencer par Monaco et le Luxembourg – ce dernier étant dirigé par le président de l’Eurogroupe, chargé de coordonner la politique économique européenne…

Sur le thème des migrations, les dirigeants européens ne sont pas à une contradiction près. Chantre de la mondialisation et de la liberté de circulation des personnes à l’intérieur de ses frontières, l’Europe a érigé des remparts technologiques et policiers, se transformant en « forteresse » pour celles venant de l’extérieur. Continent des droits de l’homme, elle a vu des milliers de migrants mourir à ses frontières et met en danger l’un des droits les plus précieux : le droit d’asile. Pour donner à cette politique un nom respectable, on la qualifie de migrations choisies, alors qu’il s’agit d’une politique migratoire sélective, fondée sur la contrainte.

Dernier exemple de cette politique de l’oxymore (la liste pourrait être beaucoup plus longue), qui n’est pas le moins inquiétant : la question écologique, présentée comme l’ardente obligation de ce début de XXIe siècle, Grenelle de l’environnement à l’appui. Or, la plupart des cent mesures du plan Fillon de relance consistent à accélérer la construction d’autoroutes et à bétonner le pays, tout en affirmant que l’objectif de croissance à tout prix (rapport Attali pour une croissance forte oblige) est la seule voie pour sortir la France de la crise. Le salut viendra du « capitalisme vert », autre splendide oxymore ! Cette utilisation massive des oxymores – qui consistent à fusionner deux réalités contradictoires – remplit trois fonctions pour le pouvoir politique. C’est d’abord une technique éprouvée pour occuper l’espace médiatique, avec l’aide d’organes de presse souvent complaisants, voire complices, en exhibant à coup de gesticulations des objectifs mirifiques qui suscitent le débat. C’est ensuite un moyen de neutraliser l’opposition en la doublant sur sa gauche (pouvoir d’achat) ou sur sa droite (migrations). C’est enfin, ce qui est le plus grave, une stratégie destinée à « enfumer » les citoyens, en s’attaquant à leur univers mental et en jouant avec leurs rêves. Ceux qui gouvernent ainsi font preuve d’un cynisme et d’un mépris profonds des citoyens. L’art de gouverner se confond avec celui de manipuler. La politique et la démocratie en sortent dévalorisées…

 

La politique de l’oxymore

de Françoise Simpère


    "La politique de l’oxymore » (éd. La Découverte) c'est le titre ô combien littéraire- "cette obscure clarté qui tombe des étoiles", mon oxymore préféré- le titre donc  d’un petit bouquin dont je vous recommande la lecture, écrit par un philosophe. Ce n’est pas la joie, puisque, en gros, il affirme que nous sommes foutus si nous ne nous décidons pas à changer de logiciel de pensée- ce que je répète ici sans me lasser- mais rappelle que l’être humain a le plus grand mal à le faire pour moult raisons.   

      Première raison, résumée brillamment par mon directeur d’agence bancaire : « Les décisions prises contre la crise émanent des décideurs à l’origine de cette crise, qu’ils soient politiques ou financiers. Il ne faut pas oublier que celle-ci, avant de leur faire perdre de l’argent, leur en a fait gagner tellement que même avec les pertes actuelles, ils restent gagnants. Pourquoi voudriez-vous qu’ils changent un logiciel qui leur est bénéfique ? Ils vont calmer les esprits avec un peu d’argent et repartir dans la même direction.» Absence de changement par intérêt personnel, pas moral mais logique.    

    Deuxième raison, fréquente : l’absence de changement par peur de la     nouveauté et/ou du risque. C’est le cas de ceux qui restent dans un couple ou un boulot qui ne leur conviennent plus, au motif qu’on sait ce qu’on perd, mais qu’on ne sait pas si on va gagner. La merde dont le goût est familier, on finit par s’y habituer... jusqu'au jour où elle rend malade.  

      Troisième raison, irrationnelle : le refus de la réalité, de la nécessité     absolue de changer de logiciel, parce qu’on ne VEUT pas y croire. Exemple : tout le monde se SAIT mortel,     personne n’arrive à s’imaginer mort. Tout le monde SAIT que la planète ne PEUT pas supporter qu'on continue à l’exploiter sans mesure, mais personne ne veut vraiment y croire, car imaginer la fin du monde et de     l’humanité est insoutenable.   

      Alors, les cyniques qui ont intérêt à ce que ça continue pour les deux ou trois  décennies qui leur restent à vivre (les puissants sont rarement très juvéniles) ont inventé la politique de l’oxymore : ils associent des concepts     incompatibles qui donnent l’illusion qu’ils agissent, et font croire à ceux qui ont peur de  changer ou qui ne veulent pas admettre la nécessité de changer qu’on va pouvoir, au bord du   gouffre, faire un grand pas en avant sans tomber, comme dans les dessins animés où Donald pédale dans le vide …   

      MORALISER LE CAPITALISME: impossible puisque ce système, basé sur l’appropriation par quelques-uns de toutes   les richesses du monde au détriment de la majorité des gens, basé donc sur l'injustice et l'exploitation est, par essence, immoral.   

      DEVELOPPEMENT DURABLE : une croissance continue sur une planète limitée aux ressources épuisables est évidemment impossible. Pour que tous les terriens puissent accéder à un confort convenable, il faut que les plus favorisés modifient leur mode de vie en consommant et polluant moins. Y a de la marge, vu les gaspillages!   

      NUCLEAIRE ECOLOGIQUE : une énergie qui produit des déchets toxiques indestructibles qu’on ne sait pas où mettre excepté sous le bitume des cours d’école et des routes (excellent documentaire récent sur le sujet à FR3) n’est pas écologique puisqu’elle oblitère le destin des générations futures. Le fait qu’elle ne produise pas de CO2 ne suffit pas à la rendre inoffensive, sans même parler de son éventuelle utilisation militaire.   

      GUERRE PROPRE : sans commentaire.   

      FLEXIBILITE PROFESSIONNELLE SECURISEE : l’emploi est stable et sûr, ou flexible et précaire, ceci sans jugement de valeur sur ce qui est souhaitable pour mieux vivre. Mais en aucun cas il ne     peut être flexible et sûr ! Perso, je pense que la sécurité est mieux assurée avec plusieurs employeurs qu'un seul, toujours le principe écologique de la diversité, qui évite la dépendance.

La politique de l’oxymore se nourrit de contradictions : prétendre revaloriser le travail mais refuser la moindre augmentation des salaires. Prôner l’effort et le mérite mais favoriser fiscalement les revenus des capitaux et l’héritage qui n’exigent pas d’efforts démesurés pour les gagner. Limiter la vitesse pour les conducteurs, mais ne pas brider les moteurs des automobiles. Faire de la publicité pour une barre riche en sucres et en graisses et écrire en dessous « pour votre santé, manger moins gras et moins sucré ». Multiplier les
informations alarmistes et les faits-divers en boucle puis exhorter les gens à «mieux gérer leur stress ». Prôner le goût du risque mais mener une politique obsessionnellement sécuritaire. Parler de simplification administrative et pondre une nouvelle loi et dix décrets par jour. Considérer que les services publics ne servent pas à grand-chose et déplorer que leurs grèves bloquent le pays. Vouloir la libre circulation des marchandises et des capitaux mais fermer les frontières à la libre circulation des humains.   

      Ca rend fou, non ? Effectivement, oxymore signifie étymologiquement « folie aigue », dit l’auteur du livre. Une folie qui préfère s’enivrer de contradictions plutôt qu’accepter que son logiciel de pensée soit périmé. Pourtant, comme dit le proverbe, « se cacher la tête dans le sable n’a jamais empêché  l’autruche de se faire botter le cul. » 
   

 


L’intraitable beauté du monde,
adresse à Barak Obama

par Patrick Chamoiseau, Edouard Glissant


Deux écritures pour cette adresse, l’une poétique, l’autre politique, même si chaque écriture contamine ou hybride l’autre. L’une plus rationnelle, l’autre plus métaphorique, ma préférence allant à l’écriture politique rationnelle car les métaphores du gouffre, du limon m’ont peu parlé pour entendre les voix, les souffrances des esclaves.
L’élection de Barak Obama est pour eux l’émergence de la diversité, de la créolisation, au plus haut niveau, dans le pays le plus puissant du monde et les effets de cette émergence seront indépendants de ce que fera ou ne fera pas Obama.
Ils attribuent à Obama une vision, une intuition poétique, une connaissance du monde inattendue chez un Américain, un African-American, (Obama a eu cette chance de n’être pas un descendant d’esclaves, de n’être ni Américain blanc ni American-African noir; son père est Africain, sa mère Américaine…et à ses débuts, il ne fut reconnu ni par les Noirs ni par les Blancs), intuition ouvrant des possibles en particulier à la beauté car la beauté est manifeste quand la politique mise en œuvre est d’ouverture et non de fermeture, est une politique de Relation.
Ils montrent comment la campagne d’Obama a su surmonter les clivages, les antagonismes, a su rassembler, réconcilier, même si ensuite en cours de mandat,  on assistera à une remontée des haines.
Cette adresse à Obama, l’ayant lue après ma lecture de La politique de l’oxymore, m’a paru en deçà des enjeux du Tout-Monde. Je ne crois pas que la créolisation, les petites sociétés soient l’avenir du Tout-Monde même si c’est mieux que la mondialisation, la séparation, (paradoxe en effet de voir des murs se dresser au temps de la mondialisation ; ponts et routes seraient préférables) car je pense qu’il est déjà trop tard, que nous avons heurté le mur écologique et que nous n’en avons même pas conscience parce que nous vivons dans un temps trop rétréci, nos échelles de temps sont trop petites, incapables de se situer à l’échelle de la biosphère : l’immédiateté du gain, des besoins, du confort et les millions d’années de la biosphère ne font pas bon ménage.
Cette adresse écrite dans la foulée de l’élection d’Obama, de son investiture ne peut bien évidemment pas prendre en compte ses premiers choix politiques. Les auteurs ne font pas de pari sur ce que sera la politique d’Obama, à la différence de Noam Chomsky ou de Kristin Ross qui n’attendent pas de modifications de la politique américaine. Ils pensent que son élection a ouvert une voie à l’ouverture. On était en droit d’attendre d’eux un peu plus de perspicacité. Là où Obama va rater, c’est sur le plan financier, sur le plan économique : il ne prendra pas les mesures fortes qu’il faudrait prendre, organiser la banqueroute des banques d’affaires pour sauver ce qui doit l’être et qui concerne le quotidien et le demain des gens. Mais même s’il prenait de telles mesures, elles s’inscriraient dans le schéma de la croissance ou plus modérément dans celui du développement durable, oxymore typique de notre temps pour se masquer la réalité et se faire croire que nous avons encore un peu de temps pour retarder l’inévitable, pour corriger l’inévitable.
Note de lecture de Jean-Claude Grosse, 8 mai 2009



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