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Blog de Jean-Claude Grosse

Qui va payer la note ?

26 Octobre 2011 , Rédigé par grossel Publié dans #agoras

Voilà une lettre de l'ami Robert, du meilleur cru et du meilleur style, sur ce qui nous attend, tsunami financier et rigueur, austérité, les décideurs d'aujourd'hui comme ceux de demain nous faisant croire que tous vont payer, surtout les responsables de la crise (j'ai lu dans le Nouvel Obs que le PS parle d'une autre rigueur que celle de la droite, déjà ?; que nenni, les payeurs seront toujours les citoyens, les couillons sauf s'ils se mobilisent, s'indignent, occupent ...             grossel

 

GUEULES DE BOIS
ANCRÉES DANS LE TEMPS

 
 
 
« L’Europe et l’euro doivent être sauvés. Mais ce sauvetage ne peut se faire sans les citoyens, qui ne veulent pas être les seuls sacrifiés. Si la crise est systémique, c’est l’ensemble du système financier qui doit rendre des comptes. Pas seulement les chômeurs de Salonique. » écrit Pierre Sergent dans son éditorial, (Libération 20 octobre) le voilà soudé aux appréciations répandues dans la chronique d’Alain Duhamel à la même date, dans le même journal. Ne l’oublions pas  Demorand, c’est lui qui l’affirme, s’inspire des informations fournies par Alain Duhamel, il est donc probable que l’éditorialiste du jour doit connaître et suivre le cap.
Le 20 octobre donc, le cap est orienté conservateur bon enfant et souriant, équivalant à la réaction masquée, la plus pernicieuse, celle qui dissimule le couteau dans la manche. Donc, Duhamel, pervers comme un chat chassant sur la moquette, s’amuse de sa dernière proie, Arnaud Montebourg un « opportuniste flamboyant ». Ne nous arrêtons pas aux détails d’une folle extravagance - Montebourg aurait « des manières et un style Saint Just » ! - s’il pointe les vrais problèmes écrit-il, il n’apporte que « solutions chimériques ». Son « exact contemporain » serait Manuel Valls qui aurait déployé « autant de dons que lui (Arnaud) avec plus de vraisemblance », premier indice de ce que sera la vraie cible ; second indice, « ses trois prestations ont enchanté la fraction la plus à gauche des électeurs volontaires. », discerner le véritable danger et c’est en cela qu’il lui découvre un cousinage avec Mélenchon, ce en quoi il n’a pas tort et chacun l’aura compris sans avoir besoin de recourir à ses explications chantournées . D’ailleurs il y vient, il attaque le dernier paragraphe bille en tête : « La psychologie montebourgeoise n’est cependant pas l’essentiel (il était temps de s’en rendre compte). Ce qui frappe par dessus tout dans ce destin qui s’esquive (aurait-il voulu dire qui s’esquisse ?), qui s’annonce, c’est qu’en somme, lorsqu’on lit de près les textes enflammés de Montebourg et qu’on écoute attentivement ses harangues inspirées, on constate en réalité qu’il prend à l’envers le fameux tournant de 1983. Cette année-là, François Mitterrand avait dû (…) enterrer la politique économique et financière du projet socialiste… », les griffes sont sorties, la souris ou le lézard – vous choisirez – va rendre l’âme. Arnaud revient en arrière et reprendrait les utopies initiales, nous y voilà.
Pour plus d’information voyez le programme, voyez son cadre tel que décrit et fixé par leur porte-parole Canto-Sperber et autres disciples souples, à l’oreille fine. Les bornes à ne pas dépasser, sous quelque motif que ce soit, sont celles qui ont été désignées par le capitalisme devenu trafiquant financier planétaire. François Mitterrand l’aurait « tourné en ridicule » l’Arnaud flamboyant ? Pas de quoi mon bon Maître, n’était le Doge lui-même qui avait ouvert la voie en se dédisant deux ans seulement après son intronisation. A l’envers du vôtre il se ridiculisait mais lui, servi par une verve chatoyante, sut un temps nous enfumer.  A moins que la chose, regardée sous l’angle purement cynique d’un reniement calculé de longue date, nous ayons eu affaire avec le camarade à la Francisque, amicalement côtoyé par les célébrités de la collaboration, à une revanche machiavélique… Cela pourrait au moins provoquer l’ombre d’une inquiétude dans l’esprit du Monsieur. Et chez beaucoup d’autres “socialistes“… dont il reste le grand prêtre.
De sorte que Pierre Sergent écrivant que « les citoyens, (qui) ne veulent pas être les seuls sacrifiés.{…} , c’est l’ensemble du système financier qui doit rendre des comptes. Pas seulement les chômeurs de Salonique. » ne prône rien de moins qu’une justice équitable – pour la forme je parie – assurant que la population grecque est toute entière concernée par le sacrifice, que les chômeurs sont, à leur tour, prêts à consentir des sacrifices – mais qu’auraient-ils encore à sacrifier à part la vie ? -  à condition que « l’ensemble du système » rende des comptes : où habite-t-il ce système dans son ensemble, qu’on lui règle son compte ? Quelle gueule peut bien avoir « l’ensemble du système» ? Son idiome est impénétrable et s’essayer à la pratique risque de donner ceci : « Le taux de pauvreté monétaire ancré dans le temps » pour dire la pauvreté d’en dessous le seuil de pauvreté (954 mirifiques euros par mois rappelle CQFD) ; s’appelait la misère il n’y a pas si longtemps encore.
En l’occurrence comme il apparaît qu’un rapport annuel du Parlement sur le sujet démontre donc que c’est une grande misère française qui se dégage de ces cinq années de règne une ministre, la Bachelot – comme on eut dit la Madelon – vient nous servir à boire et à manger sur le thème : on vient de se prendre en pleine poire une crise pas comme les autres, que notre produit intérieur brute il s’est brutalement affaissé qu’on peut pas dire qu’on s’en est pas sorti comme on pouvait et que voici la preuve par huit : d’abord un recul de 2,7% du PIB qu’il en résulte 225 000 emplois de passés à la trappe et que d’une certaine façon, quoique d’une façon certaine, « le taux de pauvreté monétaire ancré dans le temps s’établit en 2011 à 11,8%. Et le nombre de personnes en dessous du seuil de pauvreté ancré dans le temps a baissé de 5% depuis 2007. Ce n’est pas rien. » qu’elle ajoute « En dépit de cette crise majeure, nous avons réussi à ne pas reculer » que ça en est même moins que rien, bravo à la cantinière, la soupe elle était fameuse ! Servie dans Libération le mercredi 19 octobre.
C’est pas tout ça, mais va falloir penser à demander la note. Dans une ambiance viennoise fin de siècle, on vous aura fait valser avec des résultats en lucre candide ; vous permettez ? un tour de piste avec DEXIA par exemple. Elle était notée comme la meilleure il y a quelques mois, bien au-dessus du lot, le “test stress“ l’avait portée aux nues. Cela nous donne dans l’idiome concerné : « Recapitalisée à hauteur de 6,4 milliards d'euros durant la crise financière par la France, la Belgique et le Luxembourg, Dexia a affiché un ratio Tier One de 10,9% dans un scénario "stressé".{…} Ce chiffre de 10,9% est le plus élevé des quatre autres banques françaises testées » (Boursorama.com). Et là vous avez des noms propres - des patronymes ne confondons pas –, capitalistes en chair et en os,  qui surgissent es qualité : coup d’œil rapide sur trois petits tableaux de la galerie des portraits : Pierre Richard, banquier cofondateur de Dexia, avait signé le pacte écologique de monsieur Hulot ; Axel Miller, l’homme du système qui dénonçait les manipulations peu scrupuleuses sur le marché des valeurs, qui sauta en parachute doré de plusieurs millions d’euros ; Pierre Mariani, succède à Axel Miller et frappe très fort, il augmente son salaire de 30% par rapport à celui de son prédécesseur (1 million d’Euros/an). L’homme vécut longtemps dans la proximité de not’ Président. DEXIA, la meilleure d’entre toutes dans la panade et les Mariani et consorts voudraient nous extorquer nos sous pour tenter de survivre… et comme on le voit : ça s’éclaircit tellement mieux en prononçant les noms qui vont là-dessus. C’est très humain, à portée de main ils ne sont pas vraiment du premier cercle, mais tous sans exception ont un nom quelque soit leur grade. Quelques dizaines de centaines et nous des millions, des milliards : nom, prénom, comment avez-vous gagné tout ce pognon ? qu’en avez-vous fait ? que savez-vous faire à part ça ?
C’est trop simple, je sais, mais l’esprit général de notre “cap“ est celui-là. Et quand nous lisons « Le CAC 40 galvanisé par des espoirs de soutien de la FED » (La Tribune 1er septembre) derrière l’acronyme lesquels agissent, lesquels se cachent, lesquels manipulent ? Lesquels finiront par faire replonger le CAC après avoir profité de la relance galvanisée par eux-mêmes ?
Autrement que voyons-nous ? En chair et en os un type comme Le Guen (Jean-Marie), par exemple, le meilleur copain lieutenant de DSK du temps où Dominique marchait sur l’eau et qui depuis a dû manœuvrer rapidement pour se retrouver dans le sillage du Hollande gagnant ; ce type là lâchait quelques propos édifiants en plein mois d’août au Nouvel Observateur en voici la quintessence : « Dire la vérité aux Français (aïe !), leur expliquer (aïe ! aïe !) la nécessité de plus de rigueur, leur faire prendre (des vessies pour des lanternes ?) la mesure des dangers que court notre modèle (modèle ? Vous avez dit modèle mon cher cousin !), ce n’est pas forcément les assommer (pas forcément mais on peut essayer quand même… ?). {…} Mais dès lors que (la voie de la remobilisation) est vraiment expliquée et qu’elle est équitablement répartie… » là il doit s’arrêter, inutile d’en dire plus. Monsieur Le Guen nous vous avons trouvé un CDI de chef des ventes aux farces et attrapes 13ème mois et sécurité sociale assurés, salaire raisonnable au-dessus du SMIC. Il le mériterait à peine, c’est ce que nous pensions après avoir lu qu’il fallait désormais éviter l’écueil « du bon vieux discours redistributif cher à la social-démocratie des années 1970. Le socialisme des frontières et des allocations était moins que jamais sa tasse de thé (à Dominique, il répondait pour lui). » C’est qu’en matière de rigueur il en connaît un rayon le compère, 4 jours de cellule privée dans l’Etat de New York, ça force l’admiration. Il s’est fait tout seul le type Strauss-Kahn, ou presque, avec son pote Le Guen.
 
Alors il devient évident que prenant connaissance de ce qui suit, l’horizon leur paraîtra sombre et orageux :
« Le Caire. Les Comités populaires invitent les citoyens “à prendre conscience de leurs droits.
 Loin des débats constitutionnels et des discussions sur le découpage électoral qui déchirent la classe politique, ils mobilisent au quotidien les habitants des quartiers sur leurs préoccupations premières. Gaz, sécurité, logement, contrôle des prix, santé, éducation, télécommunication, salaires minimums, vote : leurs membres sillonnent les rues pour collecter les signatures, s’attablent aux cafés pour impliquer les gens dans des actions concrètes pour la défense de leurs droits et leur expliquer les enjeux électoraux » (Le Monde, 11/12 septembre 2011). 1905 St Petersbourg, c’était déjà à peu près la même chose… Madrid, Barcelone, il y a peu, quelque chose s’en approchait…
 
…et au fronton de l’Abbaye de Thélème ce passage retient encore l’attention :

Ci n’entrez pas, vous usuriers chichars,
Briffaulx, léchars, qui toujours amassez

Et entassez, poltrons à chiche face :
La male mort en ce pas vous défasse !
 
Rabelais ;Gargantua, livre I.
 
Il y a si longtemps déjà… Changera, changera pas… Convenons au moins que la langue de Rabelais était vraiment à la hauteur de l’engueulade et de la flagellation quand notre verbe policé ne peut que les susurrer.
 
Robert
 

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Pourquoi les indignés ont raison ? Sur la dette

25 Octobre 2011 , Rédigé par grossel Publié dans #agoras

Pourquoi les "indignés" ont raison

En quelques semaines, le climat a changé. Début 2010, quand nous expliquions que la crise n'était pas finie et qu'une réplique plus grave encore était en préparation, nous étions à contre-courant du discours dominant : tout était sous contrôle ! Il y a cinq mois encore, nous étions "trop pessimistes" : le G8 de Deauville, fin mai, n'a pas consacré une minute à la crise financière !

Mais aujourd'hui, nul ne conteste la gravité de la situation : le président de l'Autorité des marchés financiers (AMF) affirme que nous risquons "un effondrement de l'ensemble du système économique mondial". Quant à Nicolas Sarkozy, il expliquait récemment devant quelques députés qu'un tsunami menace nos économies : "Non pas une récession, comme en 2008-2009 mais un vrai tsunami."

Il faudrait être aveugle pour ne pas voir les dangers : la dette totale des Etats-Unis atteint 250 % du PIB. Au premier trimestre, alors que la dette publique augmentait de 380 milliards de dollars (274,8 milliards d'euros) en trois mois, le PIB n'a augmenté que de 50 milliards. De plus en plus de dette pour de moins en moins de croissance ! La première économie mondiale est comme une voiture qui a besoin d'un litre d'huile tous les 300 mètres. A tout moment, elle peut casser une bielle et le moteur va exploser.

En Chine, la bulle immobilière a atteint deux fois la taille du maximum atteint par la bulle aux Etats-Unis avant la crise des subprimes. En 2009, pour éviter la récession, le gouvernement a ordonné aux banques d'accepter toutes les demandes de crédit qui leur parvenaient. En un an, on a injecté dans l'économie 44 % du PIB (30 % par le crédit privé, 14 % par la dette publique). Partout, on a construit... Partout, il y a pléthore d'immeubles vides. En avril, les prix de l'immobilier ont baissé de 5 %. C'est la première baisse en vingt ans. On a vu en Espagne ce que donne l'éclatement d'une telle bulle : le chômage a triplé en trois ans. Que va-t-il se passer en Chine, où il y a déjà 20 % de chômage et où les émeutes sociales sont de plus en plus violentes ?

La prochaine crise risque d'être plus grave que celle de 2008 car les Etats n'ont plus la capacité de venir au secours du système financier s'il subit un choc violent. Quand la banque Lehman Brothers est tombée, la panique n'a duré que quelques jours car le président George Bush et le secrétaire au Trésor Henry Paulson ont dit qu'ils mettaient 700 milliards de dollars sur la table. Le calme est revenu très vite parce que nul n'avait de doute sur leur capacité à payer ces 700 milliards, mais le choc a quand même provoqué une récession mondiale et des dizaines de millions de nouveaux chômeurs à travers la planète... Trois ans plus tard, personne ne sait comment le président Obama pourrait trouver 700 milliards de dollars si c'était nécessaire. Il faut donc éviter à tout prix d'en arriver là.

Nos politiques sont paralysés aujourd'hui car ils veulent "rassurer les marchés financiers", qui ont des demandes contradictoires : face à une croissance qui diminue dans les pays du G7 (0,1 % de croissance seulement au second trimestre, avant les crises de l'été !), faut-il entreprendre de nouveaux plans de relance jusqu'à être écrasés par la dette, ou faut-il voter des plans d'austérité et retomber en récession ?

 

Croissance moyenne des pays du G7 depuis 2010.

Croissance moyenne des pays du G7 depuis 2010.OCDE

Dans un contexte de chômage de masse, quel salarié peut négocier une augmentation de salaire ? Qui peut donner sa démission en espérant trouver assez vite un autre emploi ? La peur du chômage est dans toutes les têtes, et ce qui va aux salaires est tombé à un plus bas historique.

 

Part des salaires dans la valeur ajoutée des entreprises.

Part des salaires dans la valeur ajoutée des entreprises.OCDE

 

Part des salaires dans la valeur ajoutée des entreprises (Allemagne, Suède, Etats-Unis, Japon, Royaume Unis, Danemark, Italie, Espagne, France, Pays-Bas, Autriche, Belgique, Finlande, Grèce et Irlande).

Part des salaires dans la valeur ajoutée des entreprises (Allemagne, Suède, Etats-Unis, Japon, Royaume Unis, Danemark, Italie, Espagne, France, Pays-Bas, Autriche, Belgique, Finlande, Grèce et Irlande).OCDE

La question de la dette des Etats est très importante (entre 80 % et 90 % du PIB en France et en Allemagne), mais au lieu de bloquer les retraites et de couper dans le financement de la santé ou de l'éducation, ne faut-il pas utiliser tous les leviers fiscaux possibles pour récupérer une bonne part de la "dette des marchés", ces 150 % du PIB que les 0,2 % les plus riches doivent aux peuples de nos pays, si on considère que le partage entre salariés et actionnaires était juste et efficace dans les années 1970 ?

Les "indignés" ont raison : "Ceci n'est pas une crise, c'est une arnaque !" Il ne s'agit pas ici de minimiser la responsabilité (ou l'irresponsabilité) des gouvernements et des citoyens, mais seulement d'apporter le diagnostic le plus complet possible de la situation. Car si le diagnostic est faux, il n'y a aucune chance qu'on parvienne à vaincre le mal.

Le 19 octobre à Francfort, la chancelière Angela Merkel affirmait qu'il fallait "attaquer la crise à la racine" au lieu de s'attaquer seulement aux symptômes. Elle a parfaitement raison ! Et les racines de la crise, c'est trente ans de chômage et de précarité. C'est à cause du chômage de masse que la part des salaires a tant diminué. C'est à cause du chômage, des petits boulots et des petits salaires que nos économies ont besoin de toujours plus de dette. Le chômage n'est pas seulement une des conséquences de la crise. Il en est l'une des causes premières.

Pour sortir de notre dépendance à la dette, il faut réguler les marchés et taxer les plus hauts revenus mais il faut surtout s'attaquer au chômage : c'est seulement en donnant au plus grand nombre un vrai emploi et une vraie capacité de négociation sur les salaires qu'on sortira durablement de la crise.

En 1944, avant de convoquer le sommet de Bretton-Woods qui allait reconstruire le système financier, Franklin Roosevelt organisait le sommet de Philadelphie, qui adoptait comme priorité absolue le respect d'un certain nombre de règles sociales : "Il n'y aura pas de paix durable sans justice sociale", affirmaient Franklin Roosevelt et les autres chefs d'Etat avant de définir des règles sur les salaires, le temps de travail et le partage entre salaires et dividendes... Des règles très concrètes, à respecter dans chaque pays comme dans le commerce mondial. Avant que les néolibéraux ne les démantèlent, ces règles ont permis trente ans de prospérité sans dette.

Bonne nouvelle ! Si ce sont des décisions politiques qui nous ont amenés à la crise, d'autres décisions politiques peuvent nous en sortir. La justice sociale n'est pas un luxe auquel il faudrait renoncer à cause de la crise. Au contraire ! Reconstruire la justice sociale est la priorité absolue, le seul moyen de sortir de notre dépendance à la dette. Allons-nous attendre qu'il soit trop tard pour agir ? Quand Franklin Roosevelt arrive au pouvoir, en 1933, il succède à Herbert Hoover, dont le surnom était "Do Nothing" ("ne fait rien"). Le but de Roosevelt n'est pas de "rassurer les marchés financiers" mais de les dompter ! Il lui suffit de trois mois pour mettre en oeuvre quinze réformes majeures.

Les actionnaires sont furieux et s'opposent de toutes leurs forces à la loi qui sépare les banques de dépôt et les banques d'affaires, comme ils s'opposent aux taxes sur les plus hauts revenus, mais le président Roosevelt tient bon. Les catastrophes annoncées par les financiers ne se sont pas produites. Et l'économie américaine a vécu avec ces règles pendant un demi-siècle. "We must act !" répétait Roosevelt. Nous devons agir ! Hélas, depuis 2008, nos dirigeants font preuve d'une inertie aux conséquences dramatiques. Si l'Europe avait créé une taxe Tobin fin 2008, au plus fort de la première crise financière, elle aurait déjà rapporté entre 200 et 600 milliards d'euros, selon les différents scénarios en débat à Bruxelles.

Avec une telle cagnotte, le Parlement européen aurait réglé la crise grecque en quelques semaines sans demander le moindre effort aux citoyens et sans attendre le feu vert de seize Parlements nationaux. Et ce qui n'était qu'un problème modeste à l'origine (coût estimé à 50 milliards d'euros en 2009 et 110 milliards aujourd'hui) n'aurait jamais pris les proportions que la crise grecque a prises depuis quelques semaines. Le principe d'une taxe Tobin a été adopté par le Parlement européen, droite et gauche confondues, mais il est toujours "en discussion" dans les méandres du Conseil européen, et les lobbies financiers font tout pour ralentir son adoption définitive... Nos dirigeants discutent encore quand les spéculateurs agissent avec toujours plus de rapidité et d'efficacité. Qu'attendons-nous pour créer enfin cette taxe et rassurer le peuple allemand et les autres peuples d'Europe ?

C'est la dernière fois qu'on leur a demandé un effort ! Dorénavant, ce sont ceux qui ont accaparé des sommes considérables depuis trente ans qui seront mis à contribution pour abonder le Fonds européen de stabilité. Il faut dire la vérité : vu l'énormité des déséquilibres accumulés aux quatre coins de la planète, nous n'éviterons pas une nouvelle crise. La seule question qui se pose (mais elle est fondamentale !) est de savoir si cette crise se traduit seulement par quelques grosses turbulences, qui sont l'occasion de renforcer notre cohésion nationale, de construire enfin une Europe politique et d'humaniser la mondialisation, ou si elle est semblable au tsunami dont parle Nicolas Sarkozy. Un tsunami qui provoque l'effondrement de pans entiers de nos sociétés.

Vu l'interdépendance de nos économies et vu la mobilité des capitaux, il est évident que les décisions qui seront prises - ou ne seront pas prises - par le G20 de Cannes, début novembre, sont d'une importance cruciale. Il reste bien des leviers disponibles au niveau national et au niveau européen, mais une action concertée au niveau international aurait une tout autre efficacité.

Le G20 va-t-il enfin déclarer la guerre à la spéculation et à l'injustice sociale ? Ce G20 va-t-il retrouver l'esprit de Philadelphie et être à l'origine d'un sursaut de coopération et de justice sociale, ou restera-t-il dans l'histoire comme un sommet de mensonges et de lâcheté, comme les accords de Munich à l'automne 1938 ? Le G20 va-t-il vouloir encore "rassurer les marchés financiers" ou va-t-il enfin décider de les remettre à leur place ?

En France, toute la gauche a les yeux rivés sur l'élection de 2012. Cette élection est fondamentale, mais si le système économique s'effondre d'ici là, si l'analyse néolibérale s'impose dans le débat public et si les populismes se nourrissent du désespoir, rendant inaudible tout discours rationnel, la gauche aura la tâche encore plus difficile pour sortir de la crise.

L'économie mondiale n'est pas calée sur mai 2012. Vu la vitesse à laquelle la situation peut se dégrader, la présidentielle française est encore loin. Le devoir de la gauche est donc de dire toute la vérité et de peser avec force dans chaque débat, sur chaque décision. Tel est le sens de l'appel que nous venons de lancer (www.poureviterleffondrement.fr). Dès le G20 de Cannes et dans les prochains mois, les citoyens peuvent montrer qu'ils ne relâcheront pas la pression sur leurs dirigeants. Il n'est plus l'heure de parler mais d'agir. Pour que le G20 se donne les moyens de reconstruire la justice sociale, pour éviter l'effondrement de nos sociétés, soyons le plus nombreux possible à le signer et à le diffuser autour de nous.

Pierre Larrouturou, membre du conseil politique d'Europe-Ecologie (Le grand débat)

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Lumières sur la banque de l'ombre

24 Octobre 2011 , Rédigé par grossel Publié dans #agoras

Voilà un article éclairant; on y lit ce que j'ai pu lire pendant des années, depuis 1995, dans Nouvelle Solidarité, le journal de Solidarité et Progrès de Jacques Cheminade, un des premiers à avoir dénoncé chez nous le cancer financier et préconisant depuis des années des mesures qui commencent à rencontrer un écho mais les politiques sont trop liés aux banques qui ont su noyauter les institutions et le mouvement des indignés est nettement insuffisant, alors qu'est devant nous un tsunami financier.

grossel

Régulation financière : le G20 au défi de la "banque de l'ombre"

 

 


Alors que les dirigeants des pays du G20 préparent leur réunion au sommet à Cannes, les 3 et 4 novembre, le monde de la finance est de plus en plus dans la ligne de mire des politiques et des opinions.

Le mouvement des "indignés" illustre le ras-le-bol devant ses dérives, en s'attaquant aux temples du capitalisme que sont Wall Street, la City ou Genève.

Le président de la Commission européenne, José Manuel Barroso, veut inscrire dans le droit européen la responsabilité pénale individuelle des financiers.

Le 18 octobre, l'Union européenne a interdit les instruments hyperspéculatifs appelés contrats "CDS à nu", qui amplifient la crise de l'euro en facilitant les paris sur la banqueroute d'un Etat. Le même jour, le régulateur américain des marchés à terme, la CFTC, a imposé une limite aux positions per-manentes des fonds spéculatifs sur les marchés des métaux, des produits agricoles et du pétrole.

IMPUISSANCE

Mais cette soudaine agitation, à l'approche d'un G20 destiné à faire oublier le peu de résultats de ses prédécesseurs de 2009 et 2010, ne reflète-t-elle pas plutôt une certaine impuissance ?

Pour échapper au renforcement de la régulation, les banques ont en effet déplacé leurs activités à risque dans la sphère du "Shadow banking", la banque de l'ombre, peu ou pas réglementée.

Hedge funds, firmes de capital-investissement, activités spéculatives des banques d'affaires, placements immobiliers et sociétés hors bilan représenteraient, selon une étude de la banque fédérale de New York, 16 000 milliards de dollars (11 570 milliards d'euros) d'actifs, face aux 13000 milliards de dollars d'avoirs bancaires "officiels".

Le 21 avril, avant de partir prendre ses fonctions à la tête du FMI, Christine Lagarde confiait ses inquiétudes : "Il faut qu'on aille voir ce qui se passe à la périphérie (du système financier). Un certain nombre de risques qui se trouvaient dans le système sont en train de partir à l'extérieur."

Certes, en 2009 et 2010, des progrès ont été réalisés en matière d'encadrement des produits dérivés, des agences de notation, des fonds spéculatifs ("hedge funds") ou de rémunération des opérateurs de marché.

Le relèvement des ratios de fonds propres des banques d'ici à 2019 - le processus dit de Bâle 3 - devrait améliorer la -couverture des prêts et diminuer la prise de risques.

La promulgation de la loi Dodd-Frank et de la règle Volcker aux Etats-Unis - qui visent à protéger les consommateurs de services financiers et à réduire la gamme des activités spéculatives -, la mise en place de trois organismes de supervision (pour les banques, les marchés et les assurances) au sein de l'Union européenne, les propositions de la commission Vickers au Royaume-Uni - qui entendent dresser une "muraille de Chine" entre activités de crédit et activités de marché - et enfin le resserrement de la législation financière dans nombre de pays émergents ont été autant d'avancées.

Comment expliquer dans ces conditions qu'en dépit des mesures prises et de la mobilisation de régulateurs désormais plus agressifs, les autorités redoutent une réédition de la crise de 2008, qui suivit la chute de Lehman Brothers, d'autant plus dangereuse cette fois que les Etats n'ont plus, de nos jours, les moyens pour venir au secours de banques en faillite.

LÉZARDES

Sur le papier, la finance officielle - celle des banques de dépôt et des marchés organisés - est aujourd'hui (relativement) bien régulée. Mais sous cette antienne rassurante, les lézardes continuent de miner les places financières.

Tout d'abord, la taille excessive des banques dites universelles, les conflits d'intérêts entre activités de dépôt et de spéculation, l'envolée des bonus et les transgressions aux règles de bonne gouvernance, restent autant de points noirs.  

"La concentration sur des solutions techniques, comme la recapitalisation des banques ou les ratios de liquidité, délaisse les problèmes structurels, à savoir la trop grande gamme d'activités des banques d'affaires", insiste l'essayiste Philip Augar, auteur de Chasing Alpha (Bodley Head, 2009), consacré à la crise financière.

Dans les salles de marché, les déontologues et contrôleurs sont souvent dépassés par le développement de produits financiers sophistiqués ou des transactions ultrarapides automatisées, le trading "à haute fréquence".

Bâle 3 ? Pour qu'une banque -puisse survivre aux différents types de crises vécues depuis le XIXe siècle, il faudrait un ratio de capital quatre fois plus élevé, estiment bon nombre d'experts.

Dodd Franck et Volcker ? Comme le montre le récent scandale du trader fou d'UBS à Londres, les paris sur les ETF (Exchange-traded funds), un produit boursier hyperspéculatif adossé à des stocks de matières premières ou à des indices, permettent de contourner en toute légalité les prohibitions.

Le rapport Vickers ? L'entrée en vigueur de la "sanctuarisation" des banques de dépôts britanniques au sein des supermarchés de l'argent, prévue en 2015, a été reportée à 2019, voire au-delà. De plus, chaque banque a été autorisée à en fixer le périmètre et le calendrier...

Le poids du lobby bancaire, les lacunes des régulateurs, la complicité des auditeurs, des cabinets juridiques ou des consultants agissant en cartels, la faiblesse des contre-pouvoirs (presse, ONG, analystes) émasculent les nouvelles réglementations.

COMPLICES BIENVEILLANTS

Fascinés par l'univers de la haute finance, les politiques restent les complices bienveillants de ces dérapages. Le réseau de pouvoir tissé par la banque d'affaires Goldman Sachs au sein des administrations américaines successives illustre jusqu'à la caricature ces liens troubles.

En Europe, le cercle magique du "gouvernement Goldman" est constitué d'anciens commissaires européens ou d'ex-responsables du Trésor recrutés pour leur entregent et leur familiarité avec tous les rouages du pouvoir.

Mario Draghi, qui doit succéder à Jean-Claude Trichet à la présidence de la Banque centrale européenne, le 31 octobre, a été vice-président pour l'Europe de la filiale londonienne de GS entre 2002 et 2005.

Il y a d'autant plus péril en la demeure que les bombes à retardement du shadow banking sont le plus souvent domiciliées dans des centres financiers offshore, les paradis fiscaux. Un secret bancaire d'airain conjugué à une réglementation laxiste et à un impôt minimal permettent d'attirer les capitaux, pas toujours licites, venus d'ailleurs.

La protection des Etats, qui s'en servent comme rabatteurs de fonds ou pour s'adonner, tout comme certaines organisations internationales et entreprises multinationales, à des pratiques financières discrètes, ont préservé l'attractivité et la nocivité de ces "trous noirs" de l'économie internationale, dont les politiques avaient annoncé un peu trop vite, dès 2009, la "mise sous tutelle".

Pris isolément, les intervenants de la finance de l'ombre ne constituent pas une menace. Mais en raison de l'endettement excessif des particuliers, des entreprises et des Etats, de l'interconnexion des marchés et de la mentalité moutonnière des acteurs qui agissent en meute, la faillite d'opérateurs en grand nombre au même moment peut faire imploser la planète financière.

Par le biais des innovations technologiques, des monstres informatiques et de la mondialisation des échanges financiers, l'effet domino peut en effet se répercuter dans le secteur bancaire traditionnel.

Pour pallier de nouvelles turbulences, une profonde reréglementation s'impose. A la lumière de la crise de la dette souveraine, c'est le chantier des chantiers. "Il faut trancher le noeud gordien entremêlant l'Etat et les banques, dit Peter Hahn, professeur de finances à la Cass Business School de Londres. Pour parvenir à une refonte totale de la finance, une volonté politique irrévocable "d'aller au charbon" est essentielle." Sera-t-elle au rendez-vous de Cannes ?

Marc Roche

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