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Blog de Jean-Claude Grosse

La liberté/Marcel Conche

23 Novembre 2011 , Rédigé par grossel Publié dans #notes de lecture

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François Carrassan / Note de lecture / La liberté de Marcel Conche, Encre Marine/Les Belles Lettres, 2011. (Les chiffres entre parenthèses renvoient aux pages du livre).

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La liberté du philosophe

___

 

 

Quand on demandait à Eric Weil - mon maître en sagesse, écrit Marcel Conche (39) - si la philosophie était nécessaire, il répondait, étonné, que rien en ce monde n’est nécessaire, pas plus la philosophie que tout le reste, et que la philosophie devient nécessaire seulement si l’on opte pour elle.

Quand il a opté pour la philosophie, Marcel Conche rappelle ainsi que cette décision inaugurale de consacrer le temps de sa vie à l’étude (11) était une parfaite expression de sa liberté absolue. Elle le demeure. Avec cette précision, déjà soulignée en 1991 dans Vivre et philosopher (Le livre de poche, pp. 202-203), que si je suis libre de philosopher, soit de rechercher la vérité pour elle-même, cette recherche ne saurait se concevoir sans être libre elle-même. Et tel fut donc le choix de Marcel Conche, d’aimer la philosophie, de porter le regard vers ce qui, dans cette vie, compte vraiment, loin de toute occupation besogneuse, utilitaire, servile.

 

Dans La liberté, il nous en dit davantage sur sa liberté qui est fondamentalement solitaire parce qu’elle est une liberté de philosophe et qu’elle demeure réticente à se plier à toute règle commune (15).  Et qu’elle porte en elle une puissance illimitée de dire « non ». Car si Marcel Conche a dit « oui » à la philosophie, il a aussi dit « non » au service militaire (11) manifestement contraire et défavorable au développement de sa pensée. Car, seul à pouvoir décider de qui est bon pour sa vie, sa liberté peut en faire un rebelle.

C’est que le philosophe ne reconnaît d’autre autorité que la raison et que l’exercice de son esprit critique ne se soumet à aucune autre règle que celles de cette étrange faculté par laquelle l’homme connaît, juge et se conduit : la raison, qu’il postule présente en chaque homme, universelle en ce sens, et qui rend seule possible un dialogue contradictoire sur le chemin de la vérité. En ce sens on pourrait aussi dire que la philosophie est le lieu par excellence de l’ouverture au monde (17, 50), et encore le foyer de la liberté.

On verra volontiers dans ce refus de toute autorité extérieure à la raison la condition même de la vie philosophique qui est de penser sans entrave (11) et de façon autonome (15), en ajoutant que cette affirmation d’une raison universellement partagée permet de dire de son exercice critique qu’il est d’essence démocratique. Encore que la pratique politique de la démocratie en paraît si éloignée qu’il vaudrait mieux le dire anarchiste au sens où il n’a ni dieu ni maître. Ce qui laisse entendre que la vérité de la démocratie ne se trouverait véritablement achevée que dans l’anarchie, là où s’étendrait le règne réel de la liberté. Au fond, ne serais-je pas anarchiste ? s’était demandé Marcel Conche dans Vivre et philosopher.

 

Libre d’une liberté infinie dans la Nature infinie (16), tel apparaît l’homme aux yeux du philosophe. Et cette liberté prend corps dans une personne surgie du hasard, inattendue et imprévisible, au sein de mondes changeants. Fidèle au De natura rerum de Lucrèce, Marcel Conche souligne ici le caractère aléatoire (66) de la combinaison fugitive qui donne naissance à chaque figure de l’existence où se révèle le paradoxe d’un être à la fois réel et passager, minuscule et singulier. C’est toute notre liberté, à la fois brève et infinie, telle une option éphémère de la Nature dans son incessant devenir.

 

Mais une ombre vient toucher le tableau de cette liberté infinie au moment où Marcel Conche semble finir de le peindre. Un malheur (53), une tristesse (54). Est-ce à son origine hasardeuse qu’on le doit ? Car il y a la liberté dans la pensée et la liberté dans le monde. Et si je suis infiniment libre d’opter pour la philosophie, que devient ma liberté d’aller et venir si je n’ai pas l’argent du voyage ? Où l’on retrouve la célèbre distinction que Descartes introduisit au fond de l’homme (54), entre un entendement limité, celui d’une créature finie, et une volonté illimitée semblable à celle de Dieu mais dont l’action, quand elle outrepasse notre ignorance, nous ferait tomber dans l’erreur. En droit, dit ainsi Marcel Conche, ma liberté est illimitée : en fait, elle est limitée(60).  Et dans le règne du hasard et du non-sens qu’il affirme (73), le philosophe mesure son impuissance devant l’injustice et la misère du monde, et sa liberté lui paraît soudain vide (71). A quoi bon alors cette liberté quasi divine, si c’est juste pour parler et se payer de mots devant l’injuste ordre des choses (52) ?

 

Mais Marcel Conche avait prévenu : l’envers de ma vocation purement intellectuelle est une volonté d’intervention minimale dans les affaires du monde (in Vivre et philosopher, p. 242). Des affaires qui, pour le dire de façon stoïcienne, ne dépendent pas de nous et face auxquelles notre impuissance vient de notre condition. Aussi le sage préférant la liberté intérieure à toute autre (ibid. p. 238) surmontera-t-il cette apparente contradiction, irritante aussi, quelque regrettable que soit la marche du monde.

Car si vous n’avez pas cette liberté intérieure, insiste-t-il, vous êtes un être du dehors, aliéné aux circonstances ; (…) une sorte de caméléon… (ibid. p. 242).

On mesurera donc ici combien est nécessaire la solitude du philosophe - et d’une nécessité essentiellement philosophique - et à quel point sa liberté est une liberté de sauvage. Sauvage au sens de Littré qu’aime rappeler Marcel Conche : qui se plaît à vivre seul, qui évite la fréquentation du monde.

 

François Carrassan, 22 novembre 2011

 

 

La liberté de Marcel Conche/Note de lecture de Jean-Claude Grosse

Encre Marine 2011

 

Voilà un livre de 100 pages qui en 35 courts chapitres fait le tour d'un thème qui ne fait pas l'unanimité. Il y en a qui croient à la liberté. Il y en a qui n'y croient pas. Il y ceux qui posent la liberté comme constituant chacun, donc originelle et originale. Et ceux pour qui la liberté n'est qu'une succession de libérations.

Peu importe l'unanimité, peu importent les clivages. En philosophie, selon la conception de Marcel Conche, il n'y a pas de preuves, seulement des arguments. Son essai a donc la nervosité de quelqu'un n'ayant pas envie de perdre son temps à convaincre un interlocuteur rétif. Arguments et exemples sont souvent accompagnés de etc, … Une liberté ne peut convaincre une autre liberté que si celle-ci veut bien l'être. La liberté de chacun est infinie mais impuissante dans le rapport à l'autre, limitée dans le rapport au monde, au temps. Libre mais seul. Ou libre parce que seul, unique.

La conception que nous expose Marcel Conche vaut pour lui. Elle est le fruit de sa liberté de penseur et de pensée. Elle fonde et s'appuie sur sa métaphysique naturaliste. Elle le constitue comme homme et philosophe, depuis son enfance. Marcel Conche, homme et penseur libre ou liberté pensante et en acte, est libre par le pouvoir de dire NON, pouvoir infini, illimité. Ce pouvoir originel, constitutif se limite ensuite. Le pouvoir de dire OUI vient après et lui n'est pas infini, il est non pas limité (on retrouverait la conception des déterminations dont on se libère progressivement) mais limitant (le libre Marcel Conche n'est pas limité par toutes sortes de limitations, de déterminations, il se limite lui-même par ses choix). Selon cette conception, l'homme libre, bien que né et vivant dans un monde daté, marqué, plein de significations préexistantes, s'individualise parce qu'ouvert à la vérité et à l'universel, en recherche, se servant de la raison en vue du juste, du vrai, du bien, du bon, du beau. Libre arbitre, acte libre, vie libre dans la durée sous le régime esthétique, éthique, ou poiétique, autant de pistes ouvertes par Marcel Conche, faisant de ce petit livre, un manuel de liberté pour qui le veut bien. Des affirmations fortes comme la bonté de l'homme liée à la bonté de la Nature, le mal étant donc un accident, lié à une inégale répartition des ressources, mettant les hommes en conflit … Avec lui, on n'est pas dans un combat entre nécessité et liberté où la liberté est toujours petite, toujours fragile. Sa vision de la liberté va jusqu'au Tout. Le philosophe crée sa métaphysique, son Réel, son Tout. Cette conception amène Marcel Conche à reprendre son nihilisme ontologique. Chaque chose du Tout n'est qu'apparence, apparence absolue, il n'y a pas d'être, pas de sujet, donc pas de liberté d'un être, pas de liberté d'un sujet. En conséquence, le philosophe « est » une liberté infinie. En un temps où les sentiments dominants sont la peur et l'impuissance, où l'on vit « petit », ce petit livre est un appel à vivre libre car vivre est bon et cela a du sens, un appel à s'engager dans le monde avec le meilleur de soi pour donner le meilleur de soi, pour créer ce que l'on peut de mieux. Désir, raison, volonté sont réveillés ou revivifiés et invités à jouer au jeu de dés car l'aléatoire est au cœur de la liberté.

 

Jean-Claude Grosse, le 8 novembre 2011

 

À peu prés en même temps, j'ai lu Petit traité de vie intérieure de Frédéric Lenoir. Philosophe et journaliste, Frédéric Lenoir sait nous mener en bateau sur le long fleuve tranquille de la vie heureuse et bonne. Il y en a pour tous les goûts, pour tous les problèmes. L'universel est ramené à l'universalisme des doctrines, croyances, pratiques héritées de millénaires de pensée humaine, de révélations divines. Ce petit traité est un présentoir de super-marché dévolu à la vie intérieure et spirituelle. Éclectique au possible, syncrétique par juxtaposition des citations, des exemples, il donne le tournis en ramenant des doctrines hétérogènes à un corpus de sentences sentencieuses, sensées, censées nous guider. Bref, on en a pour son argent. Notre libre arbitre nous conduira à un libre choix entre une pratique bouddhiste de visualisation et une retraite dans un monastère, entre une méditation de ko-an sur un tapis volant et une prière dans une église romane. Je vais de ce pas pratiquer le yo yo du yin et du yang, me situer dans la perspective de l'amor fati avec une pincée de Coran et un zeste de sermon sur la montagne … J'invite chacun à se concocter son infusion, source de bien-être.

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Vous qui lisez ne me regardez pas/Gilles Cailleau

9 Novembre 2011 , Rédigé par grossel Publié dans #cahiers de l'égaré

Paru, fin novembre 2011

Vous qui lisez ne me regardez pas

de Gilles Cailleau

400 pages, 13,5 X 20,5

en souscription
23 euros franco de port
à l'ordre des Cahiers de l'Égaré
669 route du Colombier
83200 Le Revest

 

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VOUS QUI LISEZ, NE ME REGARDEZ PAS

(œuvres quasi complètes)
Autant d’écritures que d’histoires racontées.

On voyage beaucoup dans le temps et l’espace,

une mappemonde à portée de regards

et des rêves possibles sur des noms de villes, villages, de lieux divers, inattendus ;

l’amour beaucoup, jamais toujours

mais c’est beau, frais,

douloureux

et suprêmement déllicieux, tentateur,

éprouvant, tendre et cruel.


Jean-Claude Grosse

 

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L'argent/Le hasard et la mort/Gérard Lépinois

9 Novembre 2011 , Rédigé par grossel Publié dans #cahiers de l'égaré

Viennent de paraître deux livres de Gérard Lépinois

 

L'Argent

(tel un divin néant pour une humanité ultime ?)

106 pages, 16,5 X 24, 20 euros frais de port compris

chèque à l'ordre des Cahiers de l'Égaré

669 route du Colombier

83200 Le Revest

 

L’argent
Tel un divin néant pour une humanité ultime ?
Qu’on s’en satisfasse ou non, un vide propre au commerce – généralisé indissociablement comme réalité et modèle, simplicité et sophistication – s’installe doublement : et comme vide
de l’argent, et comme vide de l’absence d’argent. Ces vides se complètent et tendent à passer pour l’essentiel de la vie.
Le second ne concerne pas seulement la pauvreté, mais aussi tout ce dont on prétend pouvoir faire l’expérience en dehors du primat de l’échange marchand. C’est ce dehors lui-même qui paraît devenir presque impossible.

 

couverture-L ARGENT

 

Le hasard et la mort

200 pages, 16,5 X 24, 25 euros frais de port compris

chèque à l'ordre des Cahiers de l'Égaré

669 route du Colombier

83200 Le Revest

 

Le hasard et la mort
Un coup de dés jamais n’abolira le hasard, mais il suffit d’un seul pour le faire exister. Pour faire exister quoi, au juste ? Certainement pas, hypostasiés, le hasard ou la fortune. Et si ce qu’on appelle hasard était
coextensif aux innombrables coups de dés qui en relèvent ? Y a-t-il d’abord, dans l’existence très en général, autre chose que des coups de dés (même s’ils se passent de dés et ne prennent pas forcément la forme de coups) ? Localement, il semble bien y avoir des nécessités ou, sur un autre plan, des mérites, mais que subsiste-t-il d’eux à l’échelle impensable de la pluralité
des mondes ? À remarquer qu’en tant que paysans, attachés au mieux à la localité terre,
il est heureux que nous puissions essayer de nous raccrocher à quelque nécessité ou mérite, car vivre un « pur » hasard incessant risquerait fort de nous disloquer l’entendement et le reste.
Mourir, c’est au moins devoir être arraché à notre échelle humaine (je ne me risquerai pas à dire que c’est en changer). Le problème, c’est que nous y tenons beaucoup à cette échelle, à cette mesure de toutes choses : aux aléas et aux nécessités, aux mérites et aux démérites, etc., de l’existence humaine. Il semble à nombre d’entre nous que cela vaut beaucoup mieux que rien, puisque mourir condamne pour eux à l’inexistence.
« Rien » est ce drôle de mot qui, étymologiquement, dit la chose pour en arriver, dans notre langue, à dire la non-chose. Il suggère à sa façon que nous n’arrivons pas à penser la mort autrement que comme une négation de nos choses (êtres, affaires, faits, etc.). « Néant », si on s’en tient à son étymologie, est pire encore, car il peut signifier« non-race ».
Pourtant, nos choses sont bel et bien hasardeuses. Intégralement, aucune nécessité ne les ordonne et aucun mérite (ni démérite) n’en rend compte ; loin s’en faut.

 

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Gilles et Bérénice de Gilles Cailleau

8 Novembre 2011 , Rédigé par grossel Publié dans #cahiers de l'égaré

Le livre de Gilles Cailleau est paru lundi 10 octobre. Il sera disponible pour les représentations du spectacle à La Garde du 12 au 15 octobre et pendant la tournée du spectacle.
Bonne chance au livre et au spectacle. JCG

 

 

 

couv-GILLES BERENICE complet

 

EN GUISE DE POSTFACE POUR GILLES ET BÉRÉNICE


Les grandes tragédies classiques sont interprétées la plupart du temps par des acteurs d’expérience. Il est rare de jouer Phèdre, Hermione ou Oreste à 20 ans. Chemin faisant, on en oublierait que les histoires que ces textes racontent sont celles de très jeunes gens.
Ni Bérénice, ni Titus, ni Antiochus n’ont plus de 19 ans, ce sont des gamins que la vie bouscule. Ils vivent leur premier amour. Leur première déception. Imaginez Titus : il perd son père, on le bombarde empereur... Et ces trois gosses, le monde est à leurs pieds, alors! ce qu’il leur faut faire d’efforts pour ne pas attraper la grosse tête.
Bien sûr, ils s’aiment, mais ils ne savent pas faire. À chaque fois qu’ils se parlent, ils se vexent.
Et c’est ça qui est magnifique et mystérieux dans BéréNICE, l’implacable adresse du langage de racine, dans laquelle s’incarne la maladresse incroyable de ses héros. Dans cette langue si pure, ces 2 garçons et cette fille bafouillent. Ils cafouillent en alexandrin. La poésie de la pièce, ce n’est pas la pureté de son langage, c’est le mariage improbable entre des contraires : la perfection du langage et le bredouillage des sentiments.

Peut-être alors cette tragédie, on le lui a assez reproché, n’est que l’histoire d’une brouille amoureuse... Mais comme elle arrive à des adolescents, elle suffit à effacer le monde. Ce qui m’amène à l’autre secret de la pièce.
On les compte sur les doigts de la main, les tragédies où personne ne meurt à la fin. La tragédie, on le sait depuis Eschyle et Sophocle, c’est l’opposition des irréconciliables. Antigone doit choisir entre sa loi et la loi. Elle en meurt et tous autour d’elle. Ici, les mêmes choix agôniques. « Je t’aime » est interdit. Mais pourquoi, alors que Roméo et Juliette meurent de ce même amour interdit, Titus, Bérénice et Antiochus y survivent ?
Peut-être pour la même raison que nous survivons, nous, la plupart du temps, à nos chagrins. Si l’auteur tragique simplifie la vie en tirant les conséquences de nos douleurs et de nos choix, nos existences sont plus compliquées. On ne peut pas mourir à chaque chagrin d’amour, on se relève... Bref ! La vie malicieuse repousse comme du chiendent sur nos cœurs anéantis.
D’ailleurs, qui-ce qui est le plus tragique dans nos défaites ? Le matin le plus difficile, est-ce celui où on s’est quitté, ou celui, quelques mois après, où on se réveille en s’apercevant qu’on n’en souffre plus ?
Et c’est ça le courage de Racine dans Bérénice. Il ne simplifie rien, il ne se débarrasse de personne. Bérénice, Titus et Antiochus, on le sait, vont devoir vivre avec leur douleur, mais leur véritable douleur, celle dont ils ne parlent jamais, parce qu’elle leur est intolérable, c’est qu’ils savent déjà qu’ils vont passer à autre chose, s’apaiser, en aimer un ou une autre...
Si ces trois gamins apprennent quelque chose, c’est le courage de vivre.
 

 

Gilles Cailleau le 13 septembre 2011

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Comment Solon d'Athènes vint à bout d'une montagne de dettes

2 Novembre 2011 , Rédigé par grossel Publié dans #SEL

Le combat depuis 1995 de Jacques Cheminade

contre le cancer financier

une vidéo très instructive

 

 

 

 

 

COMMENT SOLON D’ATHÈNES VINT À BOUT D’UNE MONTAGNE DE DETTES

 

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Par Andréa Andromidas - importé du site Solidarité et Progrès

« Il faut supprimer un quatorzième du salaire mensuel. Les gens ont vécu au-dessus de leurs moyens, maintenant il faut se serrer la ceinture ! »

Voilà ce qu’on entend souvent dire aujourd’hui à propos de la Grèce, et pourtant tout le monde sait que les montagnes de dettes des banques portugaises, irlandaises, espagnoles, italiennes, allemandes et autres, sont non seulement gargantuesques, mais qu’elles ont été générées de manière tout à fait frauduleuse.

Solon d’Athènes (VIIe siècle av. J.-C.), homme d’Etat encore encensé aujourd’hui, non sans raison, comme un modèle de sagesse, fut confronté à un problème d’endettement similaire, lorsqu’il fut élu archonte en 594 av. J.-C. La situation à l’époque étant beaucoup plus évidente que celle de notre monde « mondialisé », le lecteur pourra saisir plus facilement les principes se rapportant à la situation actuelle.

Un peu d’histoire

Au VIIe siècle av. J.-C., la Grèce sombre dans une terrible crise sociale. Les soulèvements armés de l’aristocratie sont devenus monnaie courante tandis qu’une tyrannie en chasse une autre. La population, qui vit en grande partie de l’agriculture, s’enfonce dans la misère. Les paysans sont obligés d’hypothéquer leurs terres pour obtenir des prêts, et s’ils ne parviennent pas à rembourser avec la prochaine récolte, il ne leur reste plus qu’à se mettre eux-mêmes en gage ! C’est ainsi que d’innombrables citoyens endettés sont réduits en esclavage, privés de tous droits, et parfois même vendus en terre étrangère. Parmi ceux qui refusent ce sort, bon nombre doivent s’exiler. Dans la mesure où la richesse se concentre entre les mains d’un groupe de plus en plus restreint, alors que la productivité de la population ne cesse de diminuer, le pays se retrouve bientôt criblé de dettes et la guerre civile gronde.

Du poème de Solon Au peuple d’Athènes, il ressort très clairement que la dangereuse crise d’endettement qui menace de détruire le pays n’est pas le fait d’une population qui aurait vécu au-dessus de ses moyens, mais bien la conséquence de la perversité de ses gouvernants :

« Même obtenue à un prix monstrueux, la quête de la richesse reste encore votre unique but !

Vous ne respectez ni le bien sacré, ni encore les possessions du peuple, et vous volez et pillez, là où il reste encore un butin. Et vous ne tenez aucun compte des nobles règles de Dikè [1], qui certes, garde encore le silence et laisse passer ces évènements, mais qui bientôt, lorsque le temps sera mûr, sans pitié, exigera des réparations ».

Aujourd’hui

Ceux d’entre vous qui avez suivi dernièrement les interrogatoires des hauts responsables de Goldman Sachs par la Commission de Carl Levin au Sénat américain, aurez immédiatement reconnu sur quoi porte ce discours-poème. Aujourd’hui aussi, la richesse s’obtient au prix d’injustices monstrueuses. Au sommet, les gérants de Goldman Sachs vendaient, sans scrupules, des titres toxiques sans valeur à leurs clients et faisaient ensuite des gains considérables en spéculant sur leur effondrement.

Cependant, Goldman Sachs n’est pas le seul à se livrer à cette pratique. Presque toutes les banques le font. Et à la fin, est-ce aux citoyens ordinaires d’être saignés pour rembourser ces dettes ?

Solon d’Athènes a vu clair dans ce jeu rusé, prévoyant qu’à la fin tous seraient frappés par le malheur si on ne mettait pas fin à ces pratiques. Convaincu qu’il était possible de ressusciter l’assiduité au travail chez les Athéniens, il se mit à élaborer sa législation.

Sa première tâche consista à faire ce que les Grecs appelaient à l’époque « l’élimination des charges » (Seisachtheia en grec ancien). Aujourd’hui on dirait : la suppression des dettes. Mais un tollé de mécontentement s’éleva alors de toutes parts. L’aristocratie perdait d’un seul coup tout espoir de recouvrer ses prêts, mais les couches sociales les plus pauvres n’étaient guère plus enthousiastes, car elles avaient espéré une redistribution des terres. Solon, cependant, ne toucha pas aux propriétés des nobles. A la place, il leur interdit d’endetter le peuple injustement et leur ôta tout pouvoir de réduire les gens en esclavage par le biais de l’endettement.

La bataille pour la justice

Solon réprima sévèrement le mal, comme il le dit lui même. Sa législation visait avant tout à combler le profond fossé qui s’était creusé entre riches et pauvres.

Au-delà de l’annulation des dettes, sa législation prévoyait de relancer l’économie. L’agriculture de l’Attique ne suffisait pas à elle seule pour nourrir une population croissante. C’est pourquoi une grande partie de ses nouvelles lois s’appliquèrent à augmenter le nombre d’entreprises et de commerces, mettant à profit sa propre expérience de négociant. Il commença par interdire l’exportation de tout produit issu de l’agriculture, dont dépendait la survie de la population. Par contre, il promut la culture de l’olivier, afin d’encourager l’exportation d’huile d’olive.

S’attaquant ensuite à cette idée aberrante héritée de l’ancienne éthique de la noblesse, qui refusait tout travail manuel, il promulgua une loi obligeant les parents à donner une formation artisanale à leurs enfants, faute de quoi ils ne pourraient bénéficier d’aucune aide dans leurs vieux jours. Il ouvrit aussi la porte aux entreprises commerciales étrangères, à condition que leurs employés, et toute leur famille, s’engagent à devenir citoyens athéniens.

La réforme de la politique monétaire fut organisée de manière à favoriser les exportations, stimuler le désir de tous les citoyens de participer à la vie économique et relancer l’économie. De plus, il intégra une importante réforme constitutionnelle, comprenant de nouvelles lois dans les domaines de la religion et de la justice, qu’il serait trop long de détailler ici.

Solon avait reconnu un principe fondamental, plus que jamais d’actualité pour la crise financière qui nous frappe. L’injuste accumulation de dettes étrangle peu à peu la capacité productive réelle de l’économie. Si l’on maintient coûte que coûte le droit au recouvrement de ces dettes illégitimes, alors la paix sociale s’en trouve détruite et c’est la guerre civile qui s’annonce inéluctablement.

Qu’on laisse les traders, les spéculateurs, les investisseurs, les ignobles (peu importe le nom qu’on leur donne), en liberté ou qu’on les mette derrière les barreaux n’est qu’une formalité. Mais si l’on veut survivre, il faut leur ôter au plus tôt le pouvoir d’agir injustement contre la société. Nous devons leur refuser le droit d’infliger à la population le remboursement des dettes contractées ces dernières années sur le casino financier, qui n’ont de toutes façons aucune valeur.

Une fois cette décision prise, la prochaine étape sera : comment redonner à la population le goût du travail productif ? Comment relancer l’économie ? N’étant plus obligés d’engloutir des sommes insensées pour rembourser les dettes, la tâche sera beaucoup plus simple. On pourra investir dans l’économie réelle, domaine dans lequel la Grèce a, aujourd’hui, bien plus de possibilités qu’à l’époque de Solon.

Le grand défi historique qui nous est posé reste le même qu’à l’époque : allons-nous décider d’être aussi sages que Solon ? Ajoutons encore qu’il ne fut en fonction qu’une seule année, que ses lois, malgré les nombreuses tempêtes, ont perduré et que sans lui, l’antiquité n’aurait probablement jamais connu cette renaissance classique sur laquelle fut fondée notre civilisation européenne.

Extraits d’un poème de Solon d’Athènes
(592 – 559 avant J.-C.)

Nommé archonte (grand législateur) en l’an 569 av. J.-C., pour un an, Solon abrogea d’abord les lois injustes de Dracon (à qui nous devons aujourd’hui le mot draconien) et rétablit la stabilité et l’harmonie à Athènes, à travers des lois sages. Il refusa cependant le pouvoir souverain en disant qu’il ne se « ferait jamais le tyran de ses égaux ». Après avoir pacifié Athènes, il prit volontairement la route de l’exil pendant dix ans, après avoir fait jurer à ses concitoyens qu’ils vivraient en paix jusqu’à son retour. Voici malheureusement ce qui arriva. Combien de fois les hommes laisseront-ils l’histoire se répéter de la sorte ?

Jupiter ou le Destin qu’il représente veut que notre ville ne soit jamais détruite ; elle est en outre défendue par la fille illustre du dominateur éternel, Pallas Minerve, qui l’a bâtie de ses mains. Mais hélas ! des citoyens insensés veulent détruire eux-mêmes cette cité superbe par leur amour insatiable de l’or : ceux qui la gouvernent entassant injustice sur injustice hâtent encore sa ruine. Leur immense avidité n’a aucune borne. Ils ignorent que le bonheur de la vie est dans la modération et la tranquillité ; ils ne songent qu’à amasser des richesses par des moyens honteux.

Ils ne respectent ni les propriétés sacrées ni le trésor public ; ils pillent tout ce qui se rencontre au mépris des saintes lois de la justice.

Mais cette justice éternelle, silencieuse aujourd’hui, conserve dans sa mémoire leurs coupables rapines ; elle connaît le passé, elle voit le présent, elle arrive à l’heure marquée, elle punit enfin tant d’infamies. C’est par ces raisons criminelles qu’Athènes tout entière se trouve affligée de cruelles souffrances, que nous sommes tombés dans un esclavage insupportable, que nous avons été environnés d’horribles séditions, qu’une guerre cruelle est venue nous dévorer et qu’au bonheur le plus doux ont succédé des maux affreux. Notre ville si puissante et si aimable a été tout à coup opprimée par des hommes féroces : le crime triomphe ; l’homme de bien est exposé à l’outrage ou à la mort. Voilà les malheurs qui sont venus fondre sur Athènes. Et défié plusieurs de nos citoyens, mis à d’indignes enchères, chargés de liens comme des criminels, sont entraînés ignominieusement dans des régions lointaines.

La calamité publique envahit toutes les maisons particulières ; ni les beaux portiques ni les portes d’airain ne sauraient l’empêcher : elle monte sur les toits les plus élevés et y découvre ceux qui s’y réfugient comme s’ils étaient dans leur lit. Que les Athéniens apprennent ainsi que l’injustice est toujours la ruine des empires. Avec la justice au contraire règne la modération : elle tempère la dureté, elle abaisse l’ambition, elle repousse l’injure et l’outrage ; elle détruit les semences naissantes de la discorde, elle rectifie les jugements, elle calme les cœurs aigris, elle met un frein à la sédition ; sous son gouvernement heureux la sagesse et l’intégrité règlent toutes les actions des hommes.

Athéniens, n’attribuez pas aux dieux les maux qui vous accablent ; c’est l’œuvre de votre corruption : vous-mêmes avez mis la puissance dans la main de ceux qui vous oppriment. Vos oppresseurs se sont avancés avec habileté comme des renards, et vous, vous n’êtes que des imprudents et des lâches : vous vous laissez séduire par la vaine éloquence et par les grâces du langage. Jamais la raison ne vous guide dans les choses sérieuses.

Une force destructive s’échappe de la nue embrasée et de la grêle retentissante ; un tonnerre impétueux sort de l’éclair brillant ; le vent soulève d’immenses orages sur la mer, et souvent par les grands hommes périssent les grands Etats ; souvent les peuples imprudents se trouvent tout à coup dominés par les usurpateurs. J’avais donné par mes lois une égale puissance à tous les citoyens ; je n’avais rien ôté, rien ajouté à personne ; j’avais ordonné aux plus riches et aux plus puissants de ne rien faire contre les faibles, j’avais protégé les grands et les petits d’un double bouclier d’une force égale de chaque côté, sans donner plus aux uns qu’aux autres ; mes conseils furent méprisés : on en porte la peine aujourd’hui. »

(Traduit par Ernest Falconnet)


Notes:
[1] Dikè : divinité de la justice qui symbolisait à la fois l’idée abstraite du droit et, sous de multiples formes, l’action judiciaire.

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