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Blog de Jean-Claude Grosse

Voyage à Paris et à Lille pour Marilyn et Arrabal

27 Mars 2013 , Rédigé par grossel Publié dans #voyages, #pour toujours

Mon voyage à Paris et à Lille

 

 

Monté à Paris pour la soirée Marilyn après tout du 21 mars à la cinémathèque de la Sorbonne Nouvelle, organisée par Bernadette Plageman avec la participation de quelques auteurs et comédiens parisiens, je me suis fait le vidéaste de cette séance qui réunit une trentaine de personnes dans une salle pas évidente à trouver et peu accueillante pour du théâtre. Mais auteurs et comédiens sont plein de ressources et qui apporte un lampadaire, qui robe et fourrure, qui bougies, vin, champagne, qui propose un diaporama sur Marilyn. Ainsi on a pu entendre Fly away de et par Bernadette Plageman en américain, The late Marilyn Monroe de et par Bagheera Poulin avec Moni Grego, après projection d'un extrait du film MMM, Dérives de Monique Chabert par Shein Baker, Oh my lady Marilyn de et par Moni Grego, La clandestine de et par Simone Balazard, Flashes de et par Noëlle Leiris, Ton homme Marilyn de Daddy, Waterboy de et par René Escudié. N'ont pu être lus par manque de temps, Blanchiment de Benjamin Oppert, Elle/Elle de Gérard Lépinois, Que l'amour de Shein Baker. Au restaurant où nous nous sommes retrouvés, Bagheera Poulin et Benoît Rivillon improvisèrent un happening sur mon texte Dans le sillage de Marilyn. Ce fut un moment suspendu avec clin d'oeil au Stanley Kowalsky d'Un tramway nommé désir.

 

Arrivé à Lille vendredi 22 mars, fin d'après-midi, 45 ans après le 22 mars 1968 qui lança le mouvement de mai 68 dont un jeune étudiant en théâtre me dit que le meilleur se situa en amont entre 62 et 68 car dès 70, les 68tards s'étaient pour la plupart réconciliés avec la société de consommation et de communication, j'ai assisté à la lecture d'une pièce récente d'Arrabal consacrée à une œuvre de Dali : Prėmonition de la guerre civile, éditée dans la collection Ekphrasis aux éditions invenit à Tourcoing. C'était à la librairie Dialogues Théâtre, 34 rue de la Clef à Lille, une librairie indépendante en lien avec une maison d'édition théâtrale, Les Éditions La Fontaine qui existent depuis 25 ans avec 110 titres publiés, animées par Janine Pillot. Librairie très bien achalandée, représentative de ce qui s'offre aujourd'hui en matière de textes contemporains, sans oublier les classiques. Une cave superbe pour accueillir des lectures, des rencontres, des débats, un lieu culturel dynamique animé par Soazic Courbet et Léonie Lasserre depuis janvier 2012.

La pièce d'Arrabal met en scène 4 personnages: Dali, Picasso, Gala, Dora Maar. Formidable confrontation prenant le contre-pied de tout ce qui se dit sur l'un et l'autre. Le pas encore communiste stalinien Picasso est un conservateur et un imposteur avec sa Fée électricité renommée Guernica, 4 jours avant l'exposition universelle de 1937. Le pas encore réactionnaire Dali est à ce moment-là un trotskiste, un révolutionnaire et il pousse le castré Picasso à s'engager politiquement et artistiquement. Les comédiens porteurs de ce texte ont été excellents (Camille Dupond, Lola Lebreton, Thomas Debaene, Maxime Sechaud). Une mise en scène avec décor n'ajouterait pas grand-chose.

Dans le débat qui a suivi, Arrabal, fidèle à lui-même, s' est complu avec satisfaction dans des anecdotes concernant un certain nombre de gens, des artistes, des philosophes, des mathématiciens, Dali, Picasso, Wittgenstein, Popper, Mandelbrot, Thom, Prigogine. Cela peut impressionner mais à part l'affirmation que faire se rencontrer de tels personnages débouche non sur l'accord des esprits mais sur le conflit, on ne voit pas le profond intérêt de ces confrontations réelles ou imaginées. Dommage car cela aurait contribué à clarifier peut-être la notion si confuse de confusion qu'Arrabal préfère à celle de hasard.

 

Une moule frites au restaurant Aux moules à Lille est toujours un moment savoureux. Les moules charnues, moelleuses viennent de Hollande et les frites sont faites maison. Bref un moment propice à la discussion sur le panique arrabalien et la confusion, les doigts pleins de sauce. Panique vient de Pan qui veut dire en grec Tout. Le panique arrabalien affirme que le Tout est confus et qu'il ne faut pas chercher à clarifier la notion de confusion. La confusion est en lien avec la mémoire d'une part, le hasard d'autre part. Comme le dit un aphorisme trouvé par hasard par Arrabal : l'avenir agit en coups de théâtre. Un autre aphorisme affirme : la vie est la mémoire et l'homme est le hasard. D'où une définition de la confusion  : état panique par essence qui comme le hasard détermine le temps et l'espace; seule une lecture confuse de la Confusion peut revigorer le cerveau sans oeillères. Et si on n'a pas compris, ces propositions logiques de Jodorowsky sont là pour mettre les points sur les i : A est A, A n'est pas A, A est plusieurs A, A n'est pas A mais a été A, A n'est pas A et n'était pas A, A n'est pas A mais il était et n'était pas A ... On voit comment sans qu'il soit évoqué, Héraclite apporte sa contribution au mouvement panique, un des moments du flux perpétuel, un des moments de l'unité des contraires. Mon interlocutrice a eu du mal à déguster ses moules. Heureusement le nougat glacé est venu compenser.

 

Samedi 23 mars à 16 h, à la librairie Dialogues Théâtre, la séance de lecture de textes tirés du livre Marilyn après tout, a fait le plein de la cave de la librairie (une cinquantaine de personnes), comme la veille pour Arrabal, espace convenant à la culture dans les catacombes évoqué par le Transcendant satrape pataphysicien. Ont été lus Ainsi naissent les addictions de Yoland Simon, la lettre à Marilyn de Denis Cressens, No retourn de François Carrassan, La clandestine de Simone Balazard, Destins de femmes de Sylvie Combe, Waterboy de René Escudié, Le bal des suicidés de Roger Lombardot, la lettre à Marilyn de Marcel Moratal, Le combat de Dominique Chryssoulis plus pour terminer quelques Fragments de Marilyn. Organisée par les EAT Nord-Pas de Calais, cette séance fut très appréciée par le public, conquis par le professionnalisme des comédiens, par la diversité et la qualité des écritures. René Pillot introduisait chaque texte. Ont lus René Pillot, Violaine Pillot, Sophie Descamps, Janine Masingue. Le pot de l'amitié a conclu cette lecture-spectacle dont on trouvera trace sur YouTube. Il faut croire que la magie a fonctionné puisqu'une auditrice m'a dit à la fin qu'elle avait été étonnée de découvrir que Marilyn avait eu une sœur bergère, Fine du Revest.

 

Cette rencontre a incité l'animateur d'une émission de poésie à Radio Campus Lille Poètes mais pas les plombs à m'inviter au pied levé, le lundi 25 à 17 H. Nous nous sommes retrouvés à 6 autour des micros pour me découvrir comme auteur sans lecteur. Ont été lus quelques poèmes de La Parole éprouvée, quelques scènes de L'Île aux mouettes (Janine Masingue et René Pillot) et quelques pages du roman de Cyril Grosse, Le Peintre. Ce fut une émission émouvante pour moi.

On peut la télécharger à ce lien

http://www-radio-campus.univ-lille1.fr/ArchivesN/2013-03-25/17h.mp3

 

Elena's Aria de Anne Teresa de Keersmaeker. J'ai vu ce spectacle de 1987, le dimanche 24 mars 2013 à 16 h à l'opéra de Lille. Durée : 1 h 50. Je ne peux que tenter de décrire ce que j'ai vu et entendu. Silences durables avec absence de mouvements des corps féminins ou avec mouvement des corps. Mouvements sur des airs d'opéra d'abord inaudibles puis devenant progressivement très présents (Lucia di Lammermoor). Mouvements dans l'air pulsé par une soufflerie. Mouvements sur des images de bâtisses soufflées par des dynamitages préparés. Mouvements sur un discours soporifique de Castro. Ces mouvements ou repos, ces poses et pauses m'ont paru les uns dans le relâchement, les autres dans la tension ou l'énergie. Parfois c'est tout le groupe des 5 danseuses qui se déplace à l'unisson, parfois des dissymétries sont proposées : 2 danseuses exécutent les mêmes mouvements chassant de sa place une 3ème danseuse qui s'esquive. Les mouvements sont parfois tirés du quotidien, parfois on a affaire à des poses sophistiquées qui mettent en valeur la beauté plastique de ces corps et de leurs déplacements. Cela est assez répétitif, s'exécutant sur la ligne des chaises du milieu de scène ou sur le cercle dessiné à la craie ou dans le cercle. Bref des variations, des exercices où pendant que certaines travaillent, dansent, les autres se reposent sur des chaises en désordre. La chaise est l'objet omniprésent de ce spectacle, 30 ou 40 pour 5 danseuses. Elles permettent chutes retenues, glissements, enroulements, allongements au sol, rétablissements. Le rideau tombe, 5 chaises sont en avant-scène, les danseuses exécutent à l'unisson sur une sonate de Mozart, une sarabande de postures, positions, à la fois quotidiennes, immédiatement lisibles ou plus abstraites, artificielles. Ce moment est proprement magique, d'une grande beauté et sensibilité. Pour ces 5 minutes, je peux supporter 1 h 45 de propositions au ralenti puis en pleine énergie. Propositions qui en dehors d'une émotion esthétique n'ont mobilisé que mon sens de l'observation pour tenter d'appréhender ce que me proposait la compagnie Rosas. 5 lectures viennent séparer les séquences. Quel mépris pour les textes de Tolstoï et Dostoievskï que de les faire lire par des danseuses inaudibles et inexpressives. Voilà un parti-pris dans l'air du temps, un parti-pris de méfiance envers la parole et le sens. Pourquoi donc avoir autant le souci de la construction, de la structure, pourquoi s'appuyer autant sur la musique qui parle au cœur si c'est pour réduire à rien les pages sans doute sublimes des deux génies russes, évoquant peut-être des déceptions amoureuses. Un spectacle qui m'a fait découvrir de Keersmaeker sans regrets mais sans envie de renouveler l'aventure.

 

Dans le TGV de retour du mardi 26, j'ai lu avec avidité La dernière génération d'Octobre de Benjamin Stora, que m'a offert un des Lillois rencontrés, un ancien de l'OCI comme moi. Ce livre raconte le parcours personnel de Benjamin Stora dans cette organisation. Il tente aussi en historien de réfléchir au mode de fonctionnement de l'OCI. Il me semble qu'il vise dans le mille. Il faudrait bien sûr que d'autres témoignages et analyses viennent conforter ou infirmer ce que Stora repère et pointe. En tout cas pour moi, une référence pour tenter de comprendre 12 ans de militantisme frénétique.

 

JCG

 

Voyage à Paris et à Lille pour Marilyn et Arrabal
Voyage à Paris et à Lille pour Marilyn et Arrabal
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Qu'est-ce qu'être une femme/L'autre jouissance/Lol V. Stein

16 Mars 2013 , Rédigé par grossel Publié dans #agoras

Qu’est-ce qu’être une femme au-delà des semblants, de l’apparence, de la mode ?

Freud a découvert en écoutant ses analysantes que c’était la question des femmes hystériques.

Lacan  a précisé qu’une femme ce n’est pas une mère.

Nous interrogerons  la théorie freudienne de la sexualité féminine  avec l’éclairage de Lacan.

Nous illustrerons  cette question  d’exemples tirés de romans et de la clinique.

La femme au miroir   Eric-Emmanuel Schmitt, Albin Michel, 2011

Histoire d’une femme libre   Françoise Giroud, Gallimard,  2013

À la librairie Le carré des mots, place à l'huile à Toulon, le dimanche 10 mars 2013, de 11 à 13 H, Marie-Paule Candillier (M.-P. C.) et Marie-Claude Pezron (M.-C. P.) ont abordé un sujet délicat Qu'est-ce qu'être une femme ? Sous l'angle de la psychananlyse (Freud et Lacan).

Pour aller à l'essentiel de cet exposé à deux, remarquablement conduit, « naturel », ce qui amène le public à intervenir sans hésitation, je relèverai 3 réponses :

La question qu'est-ce qu'une femme ? est la question apportée par les hystériques, Dora par exemple, à Freud.

Freud en arrive à la conclusion qu'il n'y a pas de réponse à cette question, que la sexualité féminine est un continent noir, obscur sur lequel rien ne peut être dit.


Lacan va proposer deux réponses :

  • la femme n'existe pas (dans la mesure où il n'y a pas de signifiant propre pour la représenter, le sujet homme ou femme se construisant en référence au signifiant phallique)

  • une femme peut avoir accès à une jouissance autre que la jouissance phallique, une jouissance éprouvée dans le corps, indicible ; c'est la jouissance supplémentaire ; cette jouissance est du côté du réel, au-delà du langage

Le moment de l'Oedipe est un moment structurant, différent pour le garçon et la fille. C'est la découverte de la différenciation sexuelle chez la fille, la constatation qu'elle n'a pas ce que le garçon a

d'où son ressentiment vis à vis de la mère qui l'a mal faite,

son identification au père qui a ce qu'elle n'a pas et peut lui donner ce qu'elle n'a pas, l'enfant, substitut du phallus.

En devenant mère, la femme se retrouve en position phallique mais la mère n'est pas la femme.

La femme se construisant par rapport à un signifiant qui ne lui est pas propre mais par rapport à un signifiant propre à l'autre sexe est amené à développer des stratégies diverses pour s'assurer qu'elle existe par rapport à l'homme. Peut-elle le séduire ? Comment ? Selon les époques et les sociétés, les femmes développeront ruses, mascarades, stratagèmes pour masquer l'absence de phallus, s'assurer un pouvoir sur les hommes ou à la manière des hommes. Parures et parades seront des armes entre leurs mains. Avec le féminisme, ce sont des revendications d'égalité qui émergent et modifient les relations entre les sexes. Ce n'est peut-être pas un hasard si on passe du continent noir de Freud à la jouissance supplémentaire de Lacan, qui fait de la femme, un être ayant un accès à l'infini, au prix de l'indicible. Ce qui ne peut que rendre plus difficiles les relations mères-filles, les filles sentant cette dimension, les mères l'ayant peut-être éprouvé mais ne pouvant rien en dire. Et ces relations pourront aller de l'extase au ravage.

Cet exposé, plus riche que ce que j'en rapporte, surtout par les exemples littéraires évoqués (la biographie de Françoise Giroud, La femme au miroir d'Éric-Emmanuel Schmitt) m'a éclairé certains aspects de la mouette. Il m'est devenu évident que cette femme de l'absence et du silence était sous le signe de la jouissance supplémentaire, refusant tout mot, toute parole, perdue dans une sorte de contemplation extatique d'un monde autre, auquel je n'avais aucun accès ce qui était frustrant et fascinant.

Cela m'a amené à poser une question qui n'a pas été entendue. Amour platonique, amour courtois, pur amour, amour sublimé sont des amours où les mots, ce qu'attend la femme, importent plus que l'acte sexuel. Ce sont des formes d'amour qui entendent sans doute cet appel féminin de l'infini et qui peut-être sont plus gratifiants pour certaines femmes que la sexualité de passage et de passade comme celle d'Anny, la star du roman de Schmitt. Autrement dit, le culte sexe, sea and sun n'est peut-être pas ce qu'il y a de mieux pour certaines femmes (même Anny renonce à la défonce en voulant incarner à l'écran Anne de Bruges, l'extatique). La liberté sexuelle, la libération sexuelle ne favorisent peut-être pas l'accès à la jouissance supplémentaire. L'extase n'est pas à la portée de toutes.

En tout cas, je ne peux que conseiller la fréquentation du Carré des mots et de ses animations.

Jean-Claude Grosse, relu par Marie-Paule Candillier

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L’Autre jouissance

 

Séminaire « Malédiction sur le sexe » du 19 juin 2012

 

Marie-Paule Candillier

 

 

Freud comparait la femme au «continent noir», il avouait ainsi que son approche de la sexualité féminine restait un domaine encore sombre et à explorer. Si Freud a buté sur cette question, ce n’est pas seulement parce qu’il était un homme et « machiste » comme l’ont prétendu les féministes mais parce qu’il a été confronté à un impossible à dire, à un réel.

Lacan a tenté d’avancer sur cette question dans le séminaire XX, Encore,en nommant la jouissance qu’une femme peut éprouver, la jouissance Autre ou l’Autre jouissance ouencore lajouissance supplémentaire. Il l’a aussi appelé le pas-tout. Il fautentendre par pas-tout, une jouissance qui ne serait pas toute inscrite dans la fonction phallique, une jouissance au-delà du phallus. Cette jouissance serait indicible et illimitée.

Pour tenter de l’approcher sans rester dans une trop grande abstraction, je vais l’illustrer avec le destin de trois femmes du roman d’Eric-Emmanuel Schmitt, « La femme au miroir» et le témoignage d’AE (analyste de l’Ecole).

Mais avant, reprenons quelques repères théoriques sur la sexualité féminine.

 

Genèse freudienne de la sexualité féminine

 

L’accès à la féminité passe par l’oedipe pour Freud : la petite fille quitte la phase phallique et rentre dans l’oedipe par la castration. Quand elle prend acte de son manque pénien et surtout du manque phallique de la mère, elle change de zone érogène et d’objet. Elle abandonne la masturbation clitoridienne adressée à la mère pour investir le vagin et se détourne de la mère « qui l’a si mal faite ». Elle oriente alors son amour vers le père espérant obtenir de lui le pénis sous la forme d’un enfant. Elle renoncera au père et reportera ce désir sur un homme plus tard.

Au fond pour Freud, l’accès à la féminité passe par l’amour du père et la maternité, donc par la dimension phallique.

En effet selon la théorie du primat du phallus, le sexe féminin n’a pas de représentation dans l’inconscient, seul le phallus s’inscrit pour les deux sexes, du côté plus ou du côté moins.

 

Lacan : du désir à la jouissance chez une femme

 

Dans son premier enseignement, Lacan reprend la théorie freudienne en faisant du phallus un signifiant, pour le démarquer de l’organe. Le phallus représente à la fois la castration symbolique inhérente au sujet humain en tant qu’il parle et le signifiant du désir.

Ainsi, en 1958 dans la signification du phallus, il énonce quel’homme a le phallus qui cause le désir de la femme et que la femme est le phallus pour un homme. La femme « trouve le signifiant de son désir dans le corps de celui à qui s’adresse sa demande d’amour »1. Une femme veut être désirée autant qu’aimée et pour rendre l’homme désirant, elle est prête à voiler son manque dans la mascarade qui pallie à son défaut d’être.

En 1962, dans le séminaire X L’angoisse, qui marque un tournant dans son enseignement, Lacan assimile le phallus à un objet a, cause du désir et met l’accent sur la jouissance. Sa célèbre maxime « La femme ne manque de rien2 » indique que la femme est supérieure à l’homme dans le domaine de la jouissance « copulatoire » car ses limites ne dépendent que de l’homme dans la détumescence. Lacan précise cependant que l’angoisse d’une femme se situe devant le désir de l’Autre, un Autre qui manque.

 

L’Autre jouissance

Son approche de la jouissance féminine culmine en 1972 dans le séminaire XX, Encore. Il l’aborde par la logique en construisant les tableaux de la sexuation à partir du mythe de la horde :du fait de l’exception du père de la horde, les hommes obéissent à la loi phallique, quant aux femmes, du fait qu’il n’existe pas pour elle d’exception, il ne leur est pas possible de se ranger « toute » dans la fonction phallique.

La jouissance sexuelle relève de la fonction phallique. Lacan la qualifie de jouissance de l’idiot car c’est une jouissance solitaire qui passe par l’objet a dans le fantasme sans rapport à l’Autre sexe. Hommes et femmes ont accès à la jouissance phallique mais les femmes ne s’y rangent pas-toute, pas exclusivement. Pourquoi ?

 

La formule lapidaire de Lacan, « La femme n’existe pas », traduit la forclusion du signifiant Lafemme, son absence de représentation. Les femmes ont affaire en tant que femme à une « faille dans l’Autre »3, à un défaut de fondement de l’ordre symbolique que Lacan écrit sous la forme du mathème S (A/). Il y a du réel qui ne se réduit pas au signifiant, que l’on ne peut pas écrire. L’Autre jouissance de la femme relèverait du réel. Cette jouissance féminine échapperait au signifiant phallique car elle se produit dans une dimension Autre.

 

La jouissance d’une femme ou de tout sujet inscrit du côté femme dans la sexuation ayant ce rapport à A barré, se dédouble donc entre d’une part, la jouissance phallique auquel elle a accès en tant que sujet de l’inconscient dans son rapport à la castration, Ф, et d’autre part, cette jouissance féminine que Lacan nomme supplémentaire ou pas-tout (pas toute phallique) de par ce rapport à A barré où elle ne rencontre qu’absence.

 

Cette jouissance supplémentaire, est radicalement Autre pour elle et la rend absente à elle-même. Elle ne peut rien en dire, elle l’éprouve. Cette jouissance Autre n’entre pas dans le cadre du fantasme, elle est illimitée. « Abîme et néant mais aussi extase et rage forment les extrêmes » de cette jouissance chez une femme. « Elle la dépasse, l’ébranle, l’envahit ou la ruine faisant figure de non sens ou de bizarrerie »4.

 

Le destin de trois femmes

 

Le roman d’Eric-Emmanuel Schmitt, « La femme au miroir» présente le destin de trois femmes qui se sentent différentes de leurs contemporaines et qui cherchent leur voie au-delà du rôle que leur imposent les hommes et la société. Toutes trois consentent à une perte pour se réaliser en tant que femme. Elles « cherchent des solutions du côté des semblants pour habiller leur être de femme, s’extrayant d’une solution du côté du phallus »5.

 

Hanna vit à Vienne en 1906, à l’époque de Freud, elle épouse le comte Von Valberg et vit dans le luxe d’une société aristocratique. Bien qu’adorée de son mari, elle reste insatisfaite ; elle est frigide et stérile. C’est une hystérique. - Rappelons que l’hystérique n’est pas en position féminine car elle reste en position phallique dans l’identification au père. De ce point d’identification, elle pose la question « qu’est-ce qu’une femme ? », « Qu’est-ce qu’une femme pour un homme ?».-

Son analyse permettra à Hanna de s’éveiller à la sexualité et de s’émanciper. Elle quittera Vienne, son mari et son statut social pour vivre des aventures amoureuses avec des inconnus, condition de sa jouissance à laquelle elle consent. Elle deviendra psychanalyste. C’est dans ce travail qu’elle s’accomplira, ne cédant pas sur son désir malgré les préjugés de son époque et de son milieu. Elle s’adonnera à l’écriture d’un livre sur le mysticisme flamand.

 

Anny est star de cinéma à Hollywood de nos jours. Elle se défonce dans la drogue, le sexe et la vitesse, ne trouvant consistance que dans son jeu d’actrice. Elle excelle dans l’interprétation de ses rôles. Un homme -un infirmier rencontré lors d’une cure de désintoxication- qui se refuse à elle, va être le point de départ d’une interrogation sur sa vie. Au sommet d’une brillante carrière et adulée de tous, elle quitte l’Amérique pour interpréter en Europe, le rôle d’une jeune béguine, condamnée par l’église pour hérésie. Ce rôle de femme martyr, la sauvera.

 

La vie d’Anne de Bruges à l’époque de la Renaissance, troisième femme de ce trio va fasciner les deux héroïnes : Hanna va écrire un essai sur elle tandis qu’Anny va l’interpréter au cinéma. Nous repèrerons dans ce qui capte Anne, cette jouissance Autre évoquée par Lacan chez les mystiques.

 

Anne de Bruges : l’extase

Anne de Bruges est une jeune fille orpheline, élevée par sa tante. Elle est sur le point d’épouser un beau Flamand que les autres femmes lui envient. Mais elle est ailleurs. Tandis qu’on prépare son mariage qui va avoir lieu dans quelques heures, elle contemple le soleil, écoute le silence et n’est sensible qu’au printemps. « La nature l’attirait davantage que son fiancé...Ce qui lui arrivait -s’unir à Philippe -s’avérait dérisoire par rapport à cette splendeur 6».

Le jour de son mariage, indifférente à l’attrait du garçon dont elle apprécie pourtant la présence, elle s’enfuit dans la forêt et y passe la nuit lovée dans les racines d’un chêne. « Une immense félicité l’envahit, elle sent l’univers habité par une énergie latente, persistante… Anne vibre au centre d’un accord merveilleux, si inouï qu’elle ne comprend pas de quoi il se compose. Elle ressent un désir « délicat à définir… Désir de quelque chose de grand, d’essentiel »7. Elle est contemplative, « présente à toute chose, absente à elle-même8 ».

Elle trouve sa jouissance dans la proximité de la nature, les animaux et en particulier avec un arbre à qui elle parle en rentrant dans l’extase.

Est-elle folle ?

« Je pressens que je dois aller ailleurs…plus loin en l’amour…» dit-elle au moine qui la découvre dans la forêt. Elle se sent différente : aucun mot ne revêt la même signification pour elle et pour ses interlocuteurs9 . Elle éprouve le vide qu’elle a amadoué depuis l’enfance et se dissout dans la contemplation et la fréquentation du silence10.  Elle irradie la joie. Un sourire épanoui s’affiche constamment sur son visage. 11

« Il y a dans l’univers un amant invisible, […] il se trouve partout et nulle part. C’est la force de l’aube, c’est la tendresse du soir, c’est le repos de la nuit […] C’est une force infinie, plus grande que le plus grand d’entre nous » explique-t-elle au moine qui voit Dieu dans cette description.

 

Anne va chercher dans l’écriture de poèmes une manière d’exprimer ce qui la relie au monde, une description de l’état extatique dans lequel elle rentre et que les autres, notamment ce moine, vont corréler à Dieu. Mais pour elle, l’amour infini qu’elle ressent est d’une autre nature que les mots ne peuvent traduire. Elle trouvera une forme de réalisation de sa différence et de son être féminin dans le béguinat, une forme laïque de vie monacale dans le retrait du monde et la mise à l’écart des hommes et de la sexualité. Elle finira brûlée sur un bûcher condamnée par l’église pour hérésie.

 

Autres exemples de l’Autre jouissance

 

L’Autre jouissance ne se manifeste pas seulement chez les mystiques. Deux analystes de l’Ecole, Sonia Chiriaco et Hélène Bonnaud nous ont évoqué récemment dans leur témoignage de passe, la façon dont elle s’était traduite pour elles.

Pour Sonia Chiriaco, cette jouissance s’est manifestée par un phénomène hors sens qu’elle a nommé, « éclair sur l’horreur « ou « éclair de vérité ». « Il se produisait dès qu’elle s’endormait, la réveillant aussitôt, ne laissant qu’une trace d’angoisse et l’intuition qu’il contenait une vérité insaisissable12… » L’après-coup de l’analyse lui a permis de relire cet évènement hors sens, indicible comme se référant à l’Autre jouissance. L’expression « qui vive » surgit de l’inconscient lui apparut comme la traduction de la réconciliation avec la jouissance, c'est-à-dire la vie, alors qu’on « l’avait donnée pour morte à quelques jours de vie ».

Pour Hélène Bonnaud13cette jouissance supplémentaire s’éprouvait comme « chute du corps ». Cet évènement de corps « inscrit dans l’être même du sujet comme manifestation d’angoisse » trouvait sa racine dans un dit prononcé par son père avant sa naissance « Si c’est une fille, on la jettera par la fenêtre ». « Le sujet n’a cessé de s’arracher à cette chute, s’arracher de son éjection ». L’analyse lui a permis d’admettre de n’être pas-toute à elle-même car arrachée de son propre corps. « Une part de la jouissance dite féminine autorise » maintenant «un attachement à l’homme qui la ressuscite14 ».

 

Du fait de cette Autre jouissance aucune complémentarité n’est possible entre les partenaires dans le rapport sexuel. Le courage d’un homme est de soutenir dans la rencontre d’une femme, l’interrogation que fait surgir ce point de non savoir de la jouissance féminine.

 

 

 

1 Lacan J., Ecrits, Seuil, Paris, 1966, p. 694

2 Lacan J., Le séminaire, livre X, L’angoisse, p. 211

3 Lacan J., Le séminaire, livre XX, Encore, Paris, Seuil, 1975, P. 31

4 Miller D., La Cause du désir N° 81, p.

5 Ségalen MC., La lettre mensuelle N° 308

6 Smitt E-E., La femme au miroir, Albin Michel, 2011

7 Id, p. 49

8 Id , P, 85

9 Id, p. 89

10 Id, p. 120

11 Id, p. 232

12 Chiriaco S., Une femme, deux jouissances », La Cause du désir N° 81

13 Bonnaud H., id

14 Id

 

ThereseBernin

Le vacillement du corps chez Lol V. Stein

Marie-Paule Candillier

 

Séminaire Le corps et ses embrouilles du 4 décembre 2012 à Toulon

 

 

Le roman de Marguerite Duras, Le ravissement de Lol V. Stein1, paru en 1964, nous plonge au cœur d’une expérience de corps extrême chez une jeune femme: le vacillement de l’image du corps allant jusqu’à la perte totale de corps et le sentiment d’une inexistence radicale.

Le mot « ravissement » peut prendre plusieurs sens : enlèvement, rapt mais aussi enchantement, exaltation, envoûtement. Ravir peut signifier voler, dérober mais aussi être transporté, subjugué dans l’expérience amoureuse ou dans l’extase mystique.

Tout l’art de Marguerite Duras est d’approcher ce phénomène de corps entre rapt et extase, qui n’est pas sans évoquer la schizophrénie, sous une forme poétique.

Rappelant avec Freud que l’artiste toujours précède le psychanalyste, Lacan lui fait l’éloge de savoir sans lui ce qu’il enseigne2.

 

Le personnage de Lol est inspiré à M. Duras de la rencontre d’une femme dans un asile psychiatrique. Elle a choisi, dit-elle, le nom de Lol en pensant à l’actrice dramaturge française Loleh Belon qu’elle admirait.

Le récit commence ainsi : « Lol V. (une abrévation, pour Valérie ?) Stein est née à S. Tahla, » une ville balnéaire imaginaire, « elle y a vécu une grande partie de sa jeunesse3 ». Le style est épuré mais derrière une apparente simplicité, se révèle une grande complexité de la situation et des personnages.

Le narrateur est incertain, il oscille entre l’auteur contant un récit biographique et un personnage nommé Jacques Hold qui deviendra l’amant de Lol de manière très particulière dans un ternaire avec une autre femme. Il raconte l’histoire de Lol.

 

La scène du bal, premier évènement traumatique

 

Lol a 19 ans. Un soir de bal au casino de T. Beach (une station balnéaire) avec son fiancé, Michael Richardson, elle assiste au rapt de son fiancé.

« Lol, frappée d’immobilité, avait regardé s’avancer4 » dans la salle de bal, une nouvelle venue, Anne-Marie Stretter,  une femme plus âgée dont « l’élégance inquiétait ». Richardson a le coup de foudre pour cette femme. « Il était devenu différent. » dit Lol, «tout le monde pouvait le voir. Lol le regardait changer ». « Ils avaient dansé, dansé encore […] Ils, ne s’étaient plus quittés5». Après le bal, Richardson quitte Lol pour suivre cette femme sans explication et disparaît à jamais. Près d’elle, Tatiana Karl, sa meilleure amie, assiste à la scène.

Lol s’évanouit et reste dans un état de prostration pendant plusieurs semaines. Commence le ravissement.

Quand elle paraît remise, Lol recommence à sortir, de nuit. Elle rencontre un homme dans la rue, Jean Bedford un musicien. Il la demande en mariage, elle accepte. Sur les conseils de la mère de Lol, ils vont vivre dans une autre ville loin de T. Beach, à U. Bridge. Ils ont trois enfants. Lol mène une vie conventionnelle. « Dans les semblants de sa vie familiale, elle est une épouse et une mère sinon heureuse, du moins joyeuse »6.

Dix ans plus tard, après la mort des parents de Lol, ils reviennent s’installer à S. Tahla dans la maison familiale. On comprend que Lol a gardé en secret la scène du bal.

Un jour, de son jardin, elle voit passer un couple qui s’embrasse dans la rue et croit reconnaître son amie d’enfance, Tatiana, témoin de la scène du bal. Elle recherche l’homme, le retrouve et reprend contact avec Tatiana qui est mariée. Elle apprend qu’elle a une liaison adultère avec cet homme, Jacques Hold, ils se rencontrent à l’hôtel des bois où Lol retrouvait son fiancé. L’attirance entre Jacques Hold et Lol est immédiate mais elle lui demande de garder Tatiana comme maîtresse. Allongée dans un champ de seigle qui fait face à l’hôtel, Lol se cantonne à épier les retrouvailles érotiques des deux amants par la fenêtre éclairée.

Jacques Hold accepte tacitement les règles imposées par Lol, celles de vivre leur amour dans les bras de Tatiana devenue le véhicule de leur passion. Lol vit ainsi leur relation par procuration et par le regard. Faire l’amour avec Tatiana revient alors pour Jacques Hold, à faire l’amour à Lol. Une seule fois, Lol se donne à lui dans le train qui les mène à T. Beach, l’endroit du bal. Par ce pèlerinage au casino, en présence de Hold, sorte de retour sur le lieu de l’effondrement, elle va revivre son passé et tenter de se le réapproprier.

 

En quelques mots Lol donnera à Jacques Hold et au lecteur une clé de ce qui s’est produit pour elle avec l’évènement de la salle de bal du casino de T. Beach : la disparition brutale de l’amour, la profondeur de cette absence, le rôle instantané de la femme dans la fin de cet amour. Jacques Hold le réduit en un mot : remplacement.

 

Le remplacement pour avoir un corps

 

Essayons de préciser ce qui s’est passé pour Lol, à l’aide du cours de JAM Les Us du laps.

Lors de la scène du bal, à l’arrivée d’Anne-Marie Stretter, Lol éprouve soudain « une absence d’amour ». L’objet d’amour, le fiancé est soudain désinvesti, sa libido est transvasée vers le couple que son fiancé forme avec cette autre femme, plus exactement vers cette autre femme plus âgée et mystérieuse, qui ne regarde personne et qui est au centre des regards.

Ce qui se joue pour Lol dans cette scène traumatique ne se précise qu’après une incubation de dix ans, lorsqu’elle revient dans la ville où a eu lieu le bal et qu’elle s’insère dans le couple formé par Tatiana et Hold. Dans ce couple, c’est son amie qui l’intéresse, le corps de Tatiana qui vient à la place de son corps. On s’aperçoit que ce qui était en jeu dans l’apparition d’ Anne-Marie Stretter était « une métaphore du corps derrière la métaphore de l’amour7 ». Lol était en attente d’un corps depuis toujours : « elle n’était pas là » se rappelle Tatiana au collège. Elle n’était pas là où était son corps, peut-on dire.  Elle donnait depuis toujours à ses proches, le sentiment d’une absence. Lol n’a pas de corps, elle n’en a jamais eu, ça lui est révélé au moment où apparaît le corps d’une autre, lors du bal. « Je ne comprends pas qui est à ma place » dit-elle. Le trouble du rapport du sujet à son corps va jusqu’au trouble du sentiment même de la vie. Elle cherche un remplacement.

 

On retrouve dans l’hystérie cet appel fait au corps d’une autre femme comme support d’indentification car le sujet hystérique souffre d’un défaut d’identification narcissique. On retrouve aussi cet appel à l’homme en tant que signifiant maître pour traiter le manque à être de son propre corps. Mais l’hystérique a accès à la fonction paternelle, l’identification imaginaire est soutenue par la fonction symbolique et elle interroge dans l’autre femme ce qu’est une femme en l’absence de signifiant de la femme.

Lol n’est pas hystérique. Ce qu’elle met en jeu dans sa recherche d’être à trois n’est qu’une homologie formelle à l’hystérie. Anne-Marie Stretter et Tatiana ne représentent pas l’autre femme. Elles viennent comme point d’appui de son image défaillante, dans un remplacement.

 

On peut aussi retrouver le vacillement de l’image du corps, dans la rupture amoureuse, quand l’image dont l’amant vous revêtait, vous est dérobée. C’est alors l’objet a, l’objet déchet qu’habillait la splendeur de l’image qui apparaît. Mais vous vous en remettez car votre image soutenue par le symbolique n’est que momentanément abolie.

Rappelons que Lacan distingue deux aspects du corps, le corps enveloppe comme forme, image du corps i(a) du stade du miroir et le corps pulsionnel, l’objet a. L’image du corps soutenue par la fonction symbolique de l’Autre qui instaure I(A), l’idéal du moi, donne une enveloppe au réel du corps investi libidinalement.

 

Chez Lol, l’image non soutenue par l’Idéal du moi dans le rapport à l’Autre ne tient pas.

Au moment où son fiancé s’en va, quand l’image dont l’habillait son regard amoureux lui est soustraite, Lol ne perd pas seulement son image mais son être même car elle n’a pas d’autre corps que ce qu’elle est dans le regard de l’Autre. Ce qui apparaît alors est le vide. Elle est « dans un ravissement de l’être » : i(a), l’image est équivalente chez elle à l’objet a, son corps pulsionnel.

« Le ravissement tel que le cerne JAM […] précise Sophie Marret, est conjonction du défaut d’extraction de l’objet et du détachement de l’image du corps. Faute que soit advenue l’extraction primordiale de jouissance par l’opération de la castration symbolique, le ravissement est le phénomène par lequel l’image du corps détachée emporte avec elle l’objet pulsionnel, laissant le sujet à la pure vacuité.8 »

Lol n’a jamais eu de corps, déjà à l’adolescence, Tatiana, sa meilleure amie, lui servait de support imaginaire, mais ça lui est révélé lors de la scène du bal au moment où apparaît le corps sublime d’une autre.

Pendant dix ans ans, son mari lui avait permis de se soutenir dans les semblants de sa vie familiale en tant qu’épouse et mère sans d’identité propre. Durant cette période, elle gardait pourtant en secret le bal. Et quand elle voit passer ce couple qui s’embrasse passer devant chez elle, commence la construction du fantasme (ou délire). Elle reconstitue la fin du bal qu’elle a imaginé, « le geste de l’homme enlevant la robe de la femme », l’être à trois et son remplacement, en montant la scénario avec le couple Hold / Tatiana. Elle instrumente Jacques Hold (nom bien choisi car c’est vraiment celui qui tient la femme) à cette fin. Par la réalisation de son fantasme (passé dans le réel), elle fait consister comme tache, sous le geste de l’homme (Jacques Hold), « la femme nue sous les cheveux noirs » de Tatiana. Lol est ravie au double sens du terme : son corps disparaît, elle est en l’autre, remplacée. Elle fait exister, nouée à elle, la beauté du corps de la femme, pur regard. La tache (l’autre femme, AM Stretter et Tatiana ou elle-même couchée dans le champ de seigle), condense l’objet regard qui à la fois la passionne et la persécute.

Ce bricolage de corps par substitution aurait peut être pu tenir si Hold, à vouloir faire parler Lol pour la comprendre et la sauver, ne l’avait pas rendue folle. Faire la femme auprès de l’homme, lui est fatal. Trop près du regard, elle est à son tour l’objet regardé, la tache la regarde. Elle sait où est la femme, dans la tache fascinante.

 

Sans être un cas clinique, cet exemple tiré de la littérature nous enseigne l’arrangement possible d’un sujet pour soutenir son corps et ses limites.

 

 

1 Duras M., Le ravissement de Lol V. Stein, Folio, 2000

2 Lacan J., Hommage fait à Marguerite Duras, du ravissement de Lol V. Stein, Autres Ecrits, Paris, Seuil, 2001, p. 193

3Duras M., Le ravissement de Lol V. Stein, Folio, 2000, p. 11

4 Id, p. 15

5 Id, p. 19

6 Lazarus-Mattet C., Cours de JA Miller, Les us du laps, N° 22, leçon du 14-06-00, p.

7 Miller JA, Cours Les us du laps, N° 22, leçon du 14-06-00, p.7

8 Marret S., L’objet du ravissement : De Lol V. Stein à Marguerite Duras, Quarto N° 97, p.4

 

 

Qu'est-ce qu'être une femme/L'autre jouissance/Lol V. Stein
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La mort de la bien-aimée/Au-delà de l'absence/Marc Bernard

1 Mars 2013 , Rédigé par grossel Publié dans #notes de lecture

La mort de la bien-aimée

Au-delà de l'absence 

Marc Bernard 


L'imaginaire Gallimard

 

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http://marcbernardecrivain.blogspot.fr/

http://www.franceculture.fr/emission-l-atelier-de-la-creation-le-biographe-marc-bernard-et-moi-2013-02-14

 

Le 14 février 2013, avec trois amis, je fête l'anniversaire d'Annie, la mouette à tête rouge. Elle aurait eu 65 ans si un cancer foudroyant ne l'avait emportée le 29 novembre 2010. Pendant cette soirée, France Culture diffuse à 23 H, sans que j'en sache rien, un atelier de création de Stéphane Bonnefoi : Le biographe (Marc Bernard et moi).
Le 19 février 2013, je participe à une soirée de lectures Salle Vasse à Nantes. J'échange avec un inconnu qui m'est présenté : Bernard Bretonnière, ancien responsable du fond théâtre de la bibliothèque de Saint-Herblain. Sa connaissance des Cahiers de l'Égaré, son évocation de propos que j'ai tenus lors des Controverses d'Avignon off me le rendent attachant et je lui raconte le départ précipité de l'épousée, lui offre  L'Île aux mouettes, écrit pluriel dans lequel je tente de m'apaiser en revivant une si longue histoire d'amour que je la croyais vouée à se poursuivre et si brutalement interrompue. Bernard me cite alors le titre d'un livre, La mort de la bien-aimée de Marc Bernard. Je n'en ai jamais entendu parler. Dès le 20, je trouve le livre chez Vents d'Ouest à Nantes, ainsi qu'Au-delà de l'absence.

Je lis les deux livres lors du voyage retour (7 H de TGV). C'est vraiment un éblouissement, une découverte. Depuis, j'ai effectué quelques recherches sur Marc Bernard.
Dans cette note, je veux parler de ces deux récits, si proches de ce que j'ai vécu puisque Marc Bernard les écrit après la perte de son grand amour, Else, partie d'un cancer elle-aussi. Elle avait 66 ans, c'était en 1969, ma mouette allait avoir 63 ans.

 

la mort de la bien-aimée


La mort de la bien-aimée, publié en 1972, est un récit de fidélité à la disparue, à la bien-aimée. Leur histoire de 31 ans commence par une rencontre de hasard au musée du Louvre, en 1938, devant la Vénus de Milo. Marc Bernard, ébloui par cette beauté, ose et s'adresse à elle qui s'apprête à partir pour l'Amérique. Après quelques péripéties, le couple se constitue et va vivre une vie d'artiste, d'écrivain, Marc Bernard ayant décidé un beau jour de ne plus travailler. C'est souvent limite mais ils préfèrent la pauvreté libre à la sécurité aliénante. Ce récit, un peu au fil de la plume, sans ordre apparent, plutôt désordonné est à la fois descriptif, intime et réflexif. Pas d'outrances dans l'évocation de cet amour dans différents contextes (celui de Majorque est essentiel). Marc Bernard s'interroge sur le devenir d'Else, morte éternelle mais surtout vivante éphémère, sur le « hasard » de leur rencontre. Il passe d'eux à l'univers, se pose des questions d'enfant, les vraies questions philosophiques, d'où venons-nous, où allons-nous, la vie a-t-elle un sens, tout est-il voué au néant, tout est-il absurde ? Que reste-t-il de l'aimée après sa disparition ? Des souvenirs, des images, des habitudes, des rituels, de la nostalgie, de la tendresse, des moments d'émotion, des attentes, des espoirs, un rayonnement qui ne s'atténue pas même si la présence devient intermittente, à éclipses. La fidélité à la disparue est encore plus fidèle que la fidélité du vivant de la bien-aimée car l'autre étant vivant, souvent on est aveugle au miracle de sa présence, on ne sait pas assez contempler ce visage comme on contemple un paysage.

 

au-delà de l'absence

Au-delà de l'absence, publié en 1976, va plus loin dans la partie réflexive ; bien que des souvenirs remontent en surface, que la bien-aimée soit toujours présente. J'ai été surpris par l'actualité des réflexions métaphysiques de Marc Bernard. Ses connaissances scientifiques, celles de quelqu'un qui s'intéresse à son temps, lui permettent de tenter de trancher entre une conception théologique et une conception matérialiste de la création et de l'évolution. Il y a vraiment de très belles méditations à partir de ce qu'il a sous les yeux à Majorque. C'est en quelque sorte la contemplation de la nature, la mer, le ciel, de jour, de nuit, les étoiles, les tempêtes et orages, les vents, le calme serein, qui le réconcilie avec ce qui l'entoure, apaise sa douleur, lui ouvre les voies d'une métaphysique naturaliste où Else en poussière a sa place ainsi que lui, elle disparue dans le grand brassage universel, lui issu de ce brassage et devant le rejoindre un jour. Vie et mort sont à la fois séparées, opposées et conjointes. Mais si cette option naturaliste, issue de la contemplation, semble avoir son adhésion, il hésite aussi, oscille et assez souvent s'adresse à Lui. Cela dit, son adresse ne ressemble aucunement à celle d'un croyant. Les mots qu'il emploie pourraient être les mots d'un matérialiste ou acceptés par un naturaliste.

 

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Lisant, je ne pouvais m'empêcher de penser à la métaphysique de Marcel Conche et je me disais que sa fréquentation contribuait à clarifier les propos que je lisais chez Marc Bernard.

D'abord, la confusion entre science et métaphysique. On ne doit pas demander à la science de nous éclairer sur nos questions métaphysiques. Ce n'est pas au musée de l'homme que je vais trouver la réponse au passage de l'inanimé au vivant et au pensant. Ce n'est pas en observant les galaxies que je vais trouver la réponse à la question des origines de tout ce qu'il y a, de comment c'est advenu. La science est source d'illusions en ce qu'elle cherche à unifier alors que de toute évidence métaphysique nous sommes en présence de la diversité des mondes (le monde du chat qui occupe pas mal de pages chez Marc Bernard, le monde de l'énorme araignée vue un jour à Majorque et ces mondes sont inconnaissables), de l'infinité des univers et du mystère de tout ce qu'il y a, pensable mais non connaissable. Les questions que nous nous posons sont métaphysiques et nous devons donc tenter d'y apporter des réponses métaphysiques c'est-à-dire spéculatives. Nous proposerons des arguments et éviterons de nous servir des soi-disant preuves de la science qui ne valent que pour le domaine qu'elles éclairent. Les lois de l'univers ne nous donnent pas la clef de compréhension de tout ce qu'il y a, du Tout. C'est quand il écrit en contemplatif, en poète que Marc Bernard est le plus intuitif, le plus heureux, qu'il trouve les mots qui nous semblent justes, qui nous touchent. Avec le concept de Nature et sa métaphysique naturaliste, Marcel Conche nous montre ce qu'une pensée philosophique exigeante peut nous apporter pour nous éclairer, sans garantie de certitude. Mais personnellement, je me sens bien dans cette Nature, infinie, éternelle, créatrice, poète premier, créant au hasard même si bizarrement, tous les hasards vont semble-t-il dans le même sens, le bon sens, le sens du sens parce que c'est nous qui le donnons, le créons même. Je me sens bien dans une métaphysique genre celle d'Anaximandre, où l'infini est supposé engendrer tout ce qui est fini, où tout ce qui est hasardé doit donc nécessairement mourir pour faire place à d'autres tentatives, d'autres rencontres, télescopages de hasards, infinitésimaux d'ailleurs et ce à l'infini.

(C'est possible), ça va : tel fut le titre du dernier spectacle de Cyril Grosse. Si ça apparaît c'est que c'était possible, ainsi d'une rencontre de hasard au Louvre, ainsi d'une phrase dite dans un couloir de lycée. Et si c'est possible, je n'ai qu'une attitude possible, dire ça va, accepter le hasard de la rencontre, aborder Else, et bien sûr, si ça disparaît, c'est aussi possible (nécessaire et hasardeux parce qu'on ignore le moment et donc accepter la disparition, le retour peut-être au brassage universel).

 

Ensuite et enfin la fidélité à la bien-aimée, à l'épousée relève de ce qu'on peut appeler une sagesse tragique, donner le meilleur de soi pour que vivent autrement, par la pensée, l'évocation, la poésie, l'oeuvre, le meilleur de l'autre, le meilleur d'un amour de 31 ans pour Else et lui, de 46 ans pour la mouette et moi. Marc Bernard s'interroge sur l'homme donnant sens à l'univers ou cherchant le sens par la science. Il se demande à quoi sert ce que l'on fait, ce que l'on vit. Il n'est pas loin de penser « à rien », s'y refuse, cherche dans une sorte de panthéisme, d'harmonie avec la belle nature aux visages variés qu'il contemple à Majorque. Ce qui apparaît pour disparaître n'est pas absurde et n'a pas de sens non plus. Mais ce qui a eu lieu a eu lieu pour toujours. C'est ineffaçable même si on ne peut dire où vont tous nos souvenirs, tous les sens que nous donnons, créons, toutes les valeurs que nous accordons à ce que nous vivons.
Cimetière ou source ou les deux à des moments différents du temps. C'est nous qui donnons sens à nos histoires. Elles n'en ont pas en dehors de nous. Alors faisons notre travail d'homme ou de femme : aimons et souvenons-nous de nos morts, ces vivants éphémères que nous éternisons, le temps d'un éclair, le temps de notre passage. Cela débouche sur la temporalité humaine, le temps rétréci dans lequel nous pouvons vivre et projeter sans être effrayé non par les espaces infinis pascaliens mais par le temps éternel de la Nature.

Jean-Claude Grosse

 

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