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Blog de Jean-Claude Grosse

L'Extravagance/Mémoires de Salah Stétié

28 Novembre 2014 , Rédigé par grossel Publié dans #notes de lecture

Avec les Mémoires de Salah Stétié, L'extravagance, parue chez Robert Laffont, on a affaire à une démarche de mémorialiste, assez peu soucieux de chronologie, de précision. Au gré des jours, des humeurs viennent les écritures plurielles, souvent belles, poétiques, émouvantes mais aussi caustiques, cassantes, sans complaisance sur des souvenirs s'entraînant plus que s'enchaînant par association. Plus de 600 pages de Mémoires, n'est-ce pas une tentative vaine ? J'ai hésité à me lancer dans ce marathon de lecture : c'est plusieurs semaines de temps or le temps m'est compté comme à chacun. Mon amitié pour lui et la connaissance que j'ai de son œuvre et de sa culture ont levé mes hésitations. Je me suis embarqué dans cette traversée de 50 ans qui précède ma propre traversée de onze années.

Salah Stétié est issu d'un milieu cultivé du Liban. Il a accès facilement aux livres, fait des études de qualité. Le Liban et Beyrouth attirent l'élite intellectuelle française. Stétié en profite, va écouter les conférenciers, n'hésite pas à intervenir, souvent avec un humour peu apprécié de ses victimes.

Il a une écriture travaillée, avec des phrases souvent longues, descriptives. Les épithètes sont nombreuses ainsi que les images. Références et citations montrent bien la culture immense de l'homme, capable de dire des poèmes pendant une heure (il l'a fait chez moi au Revest vers 1990, en particulier Jodelle, quelle modernité !), culture d'Occident acquise en partie pendant son long séjour en sanatorium où il a lu jour et nuit, homme des deux rives, donc de deux civilisations et cultures, l'orientale et l'occidentale. Indéniablement arabe, indéniablement musulman, sévère sur les dérives fanatiques et intégristes, il est aussi un moderne, soucieux de toutes les révolutions esthétiques du XX° siècle et en partie des révolutions scientifiques et techniques.

Poète, il est aussi un penseur de l'écriture poétique. Son récit d'enfance et d'adolescence nous montre comment certaines images, certaines métaphores obsédantes (selon Charles Mauron) lui sont venues, très tôt, comment elles l'ont travaillé avant même qu'il ne les travaille. Ce récit d'enfance à Barouk donne des paysages montagnards du pays du cèdre, une image de paradis et pour un enfant, cela doit l'être. Mais les drames atteignent aussi les enfants et la disparition d'une tante et de son fils dans un incendie (lui a un an au moment du drame) a durablement marqué l'homme et le poète. J'en frémis rien qu'à l'évoquer.

Ur en poésie, Les porteurs de feu, La Unième nuit sont de magnifiques essais que tout amateur de poésie se devrait d'avoir lu pour sa propre écriture ou pour l'évaluation des poètes qui ont sa prédilection. L'air du temps fait des réputations et le temps passant, l'aura s'estompe, le souvenir s'efface, la grandeur décline et le poète encensé se trouve ravalé au ras des pavés. Cela m'incite depuis longtemps à beaucoup d'humilité, à être économe en écritures rendues publiques. Salah Stétié nous révèle ainsi comment son admiration pour Liberté d'Éluard s'est transformée en incompréhension devant cette erreur de jugement. Comme lui, j'ai connu, je connais mes désaffections pour, allez, je le dis, Saint-John Perse, René Char et beaucoup d'autres. Aujourd'hui, ce sont seulement quelques fragments de poèmes pour une image, une association qui me nourrissent.

Salah Stétié, homme des mots, arpenteur de villes et de mythes est sensible à l'effervescence intellectuelle. Jeune homme faisant ses études à Paris, c'est-à-dire en dilettante disponible comme cela se pratiquait (ce qui n'est plus le cas aujourd'hui ; tout est extrêmement encadré, sans doute pour contrôler toute tentative de révolte, toute remise en cause du système) et malgré une certaine timidité, il fréquente assidument petits théâtres légendaires (La Huchette) et librairies mythiques (Adrienne Monnier, Sylvia Beach). Stétié a cette capacité très jeune à oser, à chercher la rencontre. Il en fera de très nombreuses, de très belles. Des amitiés durables en naîtront. J'aime bien ce type d'entreprenant. Je l'ai moi-même fait en écrivant à des gens que j'aimais, Odysseus Elytis, Lorand Gaspar, Le Clézio, Beckett, Lawrence Durrell, Emmanuelle Arsan, Marcel Conche, Salah lui-même. J'ai ainsi été invité à Rabat et à La Haye dans deux de ses postes d'ambassadeur et ces séjours ont été productifs : N° 13 de la revue Aporie, Salah Stétié et la Méditerranée noire, édition de Lumière sur lumière ou l'Islam créateur, Le Voyage d'Alep.

Mais cet entreprenant, ce reliant, ce passeur revient aujourd'hui de tout cela. Peu d'amis, peu de souvenirs heureux, beaucoup de souffrances, beaucoup de déceptions, de désillusions, d'amertume. Le monde lui fait mal. Écartelé entre ses idéaux humanistes et l'impuissance à agir, à changer les choses au proche et moyen-orient, au Liban, son pays tant aimé, si meurtri, détruit et s'autodétruisant. L'ambassadeur, le diplomate ont vécu des moments difficiles dans des situations où il était mal aisé d'y voir clair, d'avoir des repères. J'avoue que tout ce que raconte Salah Stétié sur les conflits israélo-arabes, sur les Palestiniens, sur les dictatures en Irak, en Syrie, au Yémen, en Égypte, en Lybie, sur les révolutions du printemps arabe est passionnant, consternant, effrayant. Quasiment au coeur de ce monde pas encore en fusion mais ça viendra, faisons confiance aux barbus des 3 camps (les israéliens, ultra-orthodoxes, les sunnites, salafistes et autres des royaumes et émirats, les chiites d'Iran et d'ailleurs, arme atomique comprise, j'en suis persuadé, les références bibliques et autres rendant possible par métaphore cet usage du feu céleste sur terre; que peuvent et pourront contre les paroles des Dieux abrahamiques, chacun ayant le sien, les paroles diplomatiques, politiques, les résolutions onusiennes, européennes ?), Salah nous fait prendre conscience des complexités, des ambiguïtés (ce mot est important chez lui; je pense qu'il accepte les ambiguïtés, qu'il ne cherche pas à les lever, façon de maintenir la dialectique agissante) de la dangerosité de cette région du monde dont les secousses, les séismes n'ont pas fini de nous ébranler. Il est évident que la création d'Israël en 1947-1948 est l'origine de cet abcès. L'attitude deux poids, deux mesures des États-Unis, selon qu'on est juif ou palestinien, nourrit la haine des uns et des autres. L'immense richesse due au pétrole et au gaz, inégalement répartis, ajoute aux risques de généralisation des incendies, au propre.

Salah Stétié, c'est clair, souhaite la séparation du spirituel et du temporel comme Abdelwahab Meddeb, il est laïque et donc une exception en cette partie du monde, pas prête à renoncer aux dits d'en haut du très Haut. Il souhaite la paix mais tant d'autres préfèrent les braises, l'enfer sur terre au nom du paradis ailleurs. Il a payé cher puisque pendant la guerre civile, outre les balles qui ne l'ont pas atteint, il a perdu ce qu'il possédait à Beyrouth (les pillards et les squatters ont eu raison de lui et même après la guerre, il n'a rien pu récupérer). Dépossession comme la vivent tant de gens devant fuir les fous de Dieu. Je comprends mieux l'attachement à l'argent de Salah, pas trop mais ce qu'il faut pour vivre et assurer l'avenir de Maxime comme de Caroline.

Salah assume ses amours et ses haines. Avec le temps, il n'est pas devenu sage mais a réduit sa surface d'exposition quoique faisant une dizaine de voyages dans le monde par an, toujours invité à des manifestations prestigieuses pour y porter sa parole. Il revendique son oeuvre pour 2000 lecteurs sachant lire. Il y a une croyance en la force, la durée, l'éternité de l'oeuvre qui me semble excessive. Je ne crois plus à cette ultime illusion. Ses références à la modernité selon Baudelaire et quelques autres, à de grands formulateurs en poésie, ses réquisitoires contre la fausse poésie, la littérature romanesque de consommation, ses liens avec les artistes peintres et sculpteurs pour des livres d'artistes et des oeuvres que j'ai pu voir au Musée Paul Valéry de Sète, c'est la face créatrice, ouverte de l'homme, ouvert à l'inédit, à l'inouï, au neuf, au départ dans l'affection et le bruit neufs, à l'imagination de l'obscur, du centre obscur.

Alors c'est qui l'extravagant, c'est quoi l'extravagance. Le verbe est employé une fois (page 544, "car c'est sans doute extravaguer que de vouloir raconter sa vie") et "extravagant", deux fois. Salah raconte bien des épisodes de sa vie avec les autres, contre certains autres. Il raconte bien sa présence au monde, ses combats dans ce monde de bruit et de fureur où la raison a peu de place, où les pulsions meurtrières rassemblent, dressent, séparent, où la justice est sans cesse bafouée, où l'incendie se propage menaçant présent et avenir. C'est le monde qui est extravagant, qui délire. Et les diplomates avec leurs rituels hypocrites, leurs discours incompréhensibles, codés, les politiques avec leur vision bornée de l'Histoire dont ils font une machine broyeuse d'hommes et de femmes ajoutent à ce délire du monde où les intérêts priment, financiers d'abord. Mais l'extravagant est aussi le poète, celui qui ne parle pas le langage commun, celui qui fait advenir du sens autre, d'autres façons de parler le monde et l'homme. Il y a du mystique (le soufisme en particulier) chez Salah. Et les pages sur sa vie à Trembay sur Mauldre, au milieu de ses chats, des fleurs et des abeilles sont pour moi parmi les plus belles avec celles sur l'enfance à Barouk. J'y retrouve ce qui me suffit, à la fois rétrécissement (ma juste place, une toute petite place éphémère) et élargissement (ma restitution matérielle et immatérielle au Ventre-Mer), les augures d'innocence de William Blake :

Voir un Monde dans un Grain de sable

Un Ciel dans une Fleur sauvage

Tenir l'Infini dans la paume de la main

Et l'Éternité dans une seconde.

Jean-Claude Grosse, Le Revest, le 28 novembre

(le 29 novembre à 21 H, cela fera 4 ans déjà)

L'Extravagance/Mémoires de Salah Stétié
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Épicure en Corrèze/Marcel Conche

11 Novembre 2014 , Rédigé par grossel Publié dans #notes de lecture

Oublier, se souvenir

Épicure en Corrèze de Marcel Conche

L'Éternité d'une seconde Bleu Giotto

Par rapport à ce que nous vivons, que nous soyons directement concernés ou que nous soyons seulement témoins, nous avons deux attitudes possibles, oublier, nous souvenir. Les philosophes ont médité sur le temps, sur la mémoire, sur l'oubli. Il y a ceux qui prônent l'oubli, ceux qui prônent le souvenir.

Les gens ordinaires, de la moyenne région selon l'expression de Montaigne qui s'adressait aux gens de son temps, pas aux élites dont il se méfiait car il se considérait comme un quidam comme un autre, se comportent souvent en oublieux, certains ont le culte de la mémoire, ils se font mémorialistes.

Les sociétés elles, ont des rapports complexes et variées avec la mémoire. L'Histoire est souvent une reconstruction selon les besoins idéologiques du moment. Comment regardons-nous 14-18 par rapport à ceux qui ont vécu, raconté ? En 100 ans, c'est combien de 14-18 différentes qui nous ont été racontées ? Une chose est constatable, la généralisation des commémorations dans nos pays. Servent-elles à ne pas oublier ? à nous éduquer : plus jamais ça ? à tirer les leçons de l'Histoire ? quelle blague ! je me demande si les abondantes commémorations ne masquent pas l'impuissance créatrice de nos vieilles sociétés fatiguées. Bien sûr, il y a comme toujours le business de la mémoire, on escompte des retombées touristiques, économiques sur les lieux de mémoire, les champs de bataille, les musées, les sites rénovés. Le patrimoine est un patrimoine exploitable et exploité. Autant dire que je me détourne de toutes ces ferveurs et ces migrations touristiques.

Marcel Conche n'a pas spécialement d'intérêt pour le travail de mémoire. Ce n'est pas l'objet de sa vocation de philosophe. S'il a écrit Ma vie antérieure, c'est à la demande d'une revue corrézienne. Ce livre reprend les 4 articles écrits pour cette revue. Marcel Conche ayant eu droit à un chapitre dans un livre sur Les Corréziens de Denis Tillinac datant de 1991, sans doute la revue a-t-elle voulu aller plus loin.
Ce livre commence par l'évocation très belle de la fin de vie de sa femme dans Traces de mémoire. Marie-Thérèse Tronchon qui fut son professeur de lettres classiques en 1°, de quinze ans son aînée, est partie début décembre 1997. Il distingue la fin, le telos comme accomplissement, plénitude et la fin, le teleutè comme terme. Quand on atteint le telos, on vit pleinement et Marie-Thérèse a atteint son telos dès 1947. Quand on atteint le teleutè, on cesse de vivre. Pour Marie-Thérèse ce furent donc 50 ans de plénitude parce que épouse devenue mère, accomplissement d'une femme selon Marcel Conche. Suivent des chapitres portant des noms de lieux : Mon enfance à Altillac, Mon adolescence à Beaulieu, Ma jeunesse à Tulle, Ma jeunesse à Paris. Fils de paysan, prenant part aux travaux des champs, Marcel Conche a une excellente mémoire des noms, des lieux, des dates, des mots de son pays. Il évoque de façon claire, simple, conditions de vie, heurs et malheurs de cette période. Ses conditions initiales d'entrée dans la vie ne sont pas propices à un accomplissement de philosophe. Fils de paysan, il n'apprend guère au cours complémentaire, il rate un concours d'entrée à l'école normale d'instituteurs, il ignore l'existence des lycées. Le hasard le fera rentrer au lycée de Tulle comme élève-maître. Acharné à combler son retard, il sera un excellent élève. Il réussira à devenir lui-même, à réaliser sa vocation de philosophe à force de volonté, de travail. Il se sera lui-même libéré des limitations d'origine, confirmant sa conception de la liberté absolue de chacun, notre pouvoir de dire NON. Une anecdote m'a particulièrement intéressé dans ce livre. Marcel Conche donne à lire la fin de sa dissertation sur un sujet donné par sa professeur : L'attachement aux objets inanimés. Ses causes. Ses manifestations. Elle-même avait eu à traiter ce sujet comme élève. Elle avait obtenu 16, elle lui mit un 18. Deux univers, deux écritures. Une élève issue d'un milieu cultivé, sachant faire usage de références et citations. Un élève issu d'un milieu ignorant le livre mais connaisseur de la nature : « La nature paraît répondre si bien aux appels de notre cœur et s'accorder avec nos tristesses et nos joies !... L'homme, c'est bien lui l'agent puissant du monde qui va au sein de toutes choses leur insuffler la vie. (p.18-19) » Aujourd'hui, le philosophe écrirait autre chose. Devant les flots changeants de la Dordogne, dérangeant parfois l'ordre des choses par inondation brutale, il rapetisserait le pouvoir de l'homme à l'image en plus limité de celui de la nature quand il est au meilleur de lui-même, poète, créateur, il mettrait en avant l'infini pouvoir créateur (et destructeur) de la Nature, agissant en aveugle, au hasard, sans se soucier de raison, de sens mais produisant de l'harmonie avec l'unité des contraires, vie-mort, fugitivité-éternité, fini-infini.

Dans son second livre consacré à sa vie, Ma vie, un amour sous l'occupation (1922-1947), on retrouve 7 chapitres avec des noms de lieux : Le Rodal (3 chapitres), La Maisonneuve, Tulle, Limoges, Paris. Dans ce livre, Marie-Thérèse Tronchon est fortement présente au travers de ses lettres à Marcel. La professeur Marie-Thérèse Tronchon sera la correspondante de l'élève Marcel Conche à Tulle. C'est ce qui se passait quand on était pensionnaire, interne pour un trimestre. Si on voulait échapper aux promenades collectives du dimanche, il fallait avoir un correspondant vous accueillant chez lui, le dimanche. J'ai connu la même expérience que Marcel à Tulle, lui au lycée Edmond Perrier en 1942, moi aux enfants de troupe (de 1954 à 1957, dans les casernes Lovy, Marbot, Les Récollets ; l'EMPT a été dissoute en 1967 ; Yves Gibeau a écrit un livre fort sur sa vie d'enfant de troupe à Tulle, Allons z'enfants - 1952- dont Yves Boisset a tiré un film en 1981, vu à Toulon avec mes parents, scandalisés par ce qu'ils découvraient, eux qui m'avaient incité à passer le concours d'entrée à l'EMPT).

Son 3° livre de souvenirs, tout frais sorti des presses, est une initiative de l'éditeur Stock, Épicure en Corrèze. C'est la vie entière de Marcel Conche qui est parcourue avec une grande liberté de ton, quelques termes inattendus sous sa plume (sans doute dus au fait que ce livre a été précédé d'entretiens avec une collaboratrice-journaliste de l'éditeur), une certaine légèreté et sa profondeur de sage. On retrouve les mêmes noms, les mêmes lieux, les mêmes anecdotes mais éclairés différemment, par la sagesse « épicurienne » de l'homme d'Altillac.

En quoi consiste cette sagesse ? À devenir soi, en usant de sa raison et de sa volonté pour se libérer des désirs vains de pouvoir, de richesse, de gloire et même d'amour charnel, pour ne satisfaire que des désirs simples, naturels, et l'essentiel désir de philosopher qui l'a saisi très tôt quand il a voulu aller voir à 6 ans si le monde continuait après le tournant de la route. Marcel Conche ne cède pas aux sirènes de la consommation, du tourisme, des voyages, de la « culture » spectaculaire, de la mode (des effets de mode, y compris intellectuelles). Il juge par lui-même en argumentant, contre-argumentant, ce qui le conduit à des positions singulières, les siennes, et singulières par rapport à l'esprit du temps (sur l'avortement, sur la guerre en Irak, les interventions des pays démocratiques en Libye, en Syrie, sur le suicide en fin de vie, sur la grandeur ou petitesse des hommes politiques).

Marcel Conche, l'Épicure d'Altillac, n'a pas de disciple, c'est un solitaire aimant la discussion épisodique avec des amis, (ses amis les plus fidèles sont des philosophes grecs : Héraclite, Parménide, Anaximandre, Épicure, Lucrèce, et Pascal, Montaigne ; il a dû renoncer à écrire sur Empédocle), aimant la nature, les paysages de Corrèze, les flots toujours renouvelés de la Dordogne, les figuiers qu'il a plantés et arrose, les chats errants qu'il nourrit sans s'attacher à eux. Sa maison d'enfance n'est plus celle qu'il a connue, elle a été transformée, il s'en accommode. Marcel Conche est un insoumis qui réussit à avoir avec son œuvre une audience et sans doute une influence ne dépendant pas des médias. C'est (sauf l'épisode Émilie qu'on peut aussi appeler l'intermède corse) le bouche à oreille qui fait la notoriété de ce philosophe hors-normes, hors-modes.

En attendant, je veux continuer à me questionner sur oubli et souvenir, en lien avec L'Éternité d'une seconde Bleu Giotto.

Un de mes thèmes est :

quand quelque chose a lieu, est dit, pensé, vécu, senti ... (tout ce qui est humain quoi), ça prend un peu de temps, un peu du temps infini, éternel sans lequel notre temps n'existerait pas, notre temps fini de vie dont on ignore la durée

(pour que mes 74 ans comptés existent à mon passage à la station des os usés sur la berge du temps, il faut que préexiste le temps de Tout Le Temps, le Temps du Tout)

donc un événement a lieu dans notre temps de vie

à partir du moment où il a eu lieu, rien ne peut faire qu'il n'ait pas eu lieu

donc il sera toujours vrai, éternellement, que j'ai écrit ce qui précède ce 11 novembre à 16 H

que devient cette vérité ?

c'est indépendant de moi, de mon souvenir, de mon oubli

et ça commence à ma naissance et ça continue jusqu'à ma mort

j'écris un livre, pas écrit d'avance, pas utile pour un jugement dernier

où est, où va ce livre éternel de la vie de chaque vivant mort ?

le passé passe-t-il et s'efface-t-il ?

s'il est ineffaçable comme vérité éternellement vraie de ce qui a eu lieu

(puisque rien ne peut faire que ce qui a eu lieu n'ait pas eu lieu),

que devient-il, où va-t-il ?

si elle est inutilisable une fois oubliée par les vivants et survivants, puisque les hommes se souviennent ou oublient et qu'aucune trace humaine n'est éternelle

à quoi sert cette mémoire non humaine (naturelle, récupérée par la Nature, restituée à la Nature) de nos vérités éternelles ? (je crois qu'avec cette idée, je vais sortir de l'impasse, la mort comme retour à la Nature)

questions pertinentes ou pas ?

en tout cas, elles me questionnent depuis plusieurs mois,

...

L’épousée – il y a des choses à penser sur ce qui se passe quand on passe, qu’est-ce que nous devenons

L’épousé – les Répondeurs religieux ont des réponses

L’épousée – réponses toutes prêtes, pour tous, je veux qu’on cherche nous-mêmes

l'écriture comme maturation ou plutôt n'étant possible, pour moi, qu'en lien avec la vie, avec ma maturation

sur 13 ans d'écriture de L'Éternité d'une seconde Bleu Giotto, une panne de 8 ans (2002-2010), une révélation en août 2010 au Baïkal, une autre à l'annonce en septembre 2013 du Festival de théâtre francophone à Cuba, une autre le jour anniversaire de l'épousée, le 14 février 2014 et la dernière réplique du texte au réveil, le dimanche 12 octobre 2014

13 ans pour un récit de 42 pages, ça me va.

Jean-Claude Grosse

Épicure en Corrèze/Marcel Conche
Épicure en Corrèze/Marcel Conche
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