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Blog de Jean-Claude Grosse

Chagrin d'école de Daniel Pennac

9 Janvier 2008 , Rédigé par Jean-Claude Grosse Publié dans #notes de lecture

Chagrin d’école de Daniel Pennac
chez Gallimard

Ce récit  a pour figure centrale, le cancre, le mauvais élève. Figure déclinée à la 1° personne quand l’auteur évoque sa longue cancrerie, n’hésitant pas à passer à la 3° personne comme pour se mettre à distance, objectiver le portrait, permettre l’identification par autrui.

L’auteur n’est plus le cancre qu’il fut. De cancre à professeur puis écrivain populaire, voilà une métamorphose  peu banale qui doit beaucoup, l’essentiel,  à l’amour.
Mais le cancre n’est pas mort avec le professeur ou l’écrivain. Le professeur lui doit une attention particulière aux cancres et une réflexion pleine de bon sens sur l’école de la République. L’écrivain lui doit des interpellations, des interruptions, des irruptions intempestives, savoureuses, qui font « bruit » dans la belle construction du professeur écrivain, montrant combien l’opposition cancre-professeur, ignorance-savoir est devenue dialectique fructueuse, non élimination du contraire mais enrichissement réciproque : l’ignorant apprenant à savoir, le savant apprenant à ignorer.
Le récit finit presque par donner le dernier mot au cancre : L’amour. Comme le professeur, pédagogue, veut nous faciliter la compréhension du mot, il transforme en poète, une situation réelle en métaphore : c’est l’amour qui nous fait ranimer une hirondelle assommée, point  final. Doublon du dessin métaphorique-métonymique du début où le  « a » engendre le « b » puis un personnage batifolant horizontalement, loin des contraintes du cartable, avant de plonger, de se noyer et d’être repêché par le fond du pantalon, sauvé par un professeur-sauveteur renvoyant le cancre aux joies du cartable.
Les portraits de professeurs-sauveteurs, variés, révèlent à quelles conditions le sauvetage est parfois, souvent, possible : être pleinement présent à la matière enseignée, être pleinement présent aux élèves de la classe,  à « ses » élèves  de « sa » classe.
Le 1° paragraphe de la page 123 énonce fortement ces vérités : les maux de grammaire se soignent par la grammaire… De nombreux passages montrent comment la grammaire, sous forme de questions-réponses adressées à l’un, à toute la classe, permet de rompre avec la pensée magique (on rompt un sort, on sort du rond), de trouver le sens de ce qu’on dit sans réfléchir : je n’y arriverai jamais ; je l’ai pas fait exprès ; les profs, ils nous prennent la tête, m’sieur !…
Loin des sermons, des appels à la volonté, à l’effort, loin de la notation des réponses absurdes, loin des mensonges et hypocrisies du système, loin de l’humiliation et de la culpabilisation, ces exemples constituent une propédeutique pour un autre regard sur les élèves en difficulté. Les professeurs-sauveteurs ne sont pas des héros, ils ne réussissent pas avec tous les élèves. Par contre, ils ne s’exonèrent pas de leurs responsabilités par l’excuse : nous n’avons pas été préparés à ça, à savoir à trouver dans nos classes, des élèves estimant ne pas être faits pour ça, à savoir apprendre à l’école. Ils sauvent par amour comme devoir, par devoir d’amour, sans tri affectif, sans ostracisme, sans racisme, par agapé, par bonté  (dans ce monde, il faut être un peu trop bon pour l’être assez ; Marivaux : Le jeu de l’amour et du hasard).
La figure du cancre est traitée à travers des exemples individuels (celui de l’auteur, celui de Maximilien, le coupable idéal et d’autres) mais aussi de façon générale dans le contexte sociétal et historique.
Au cancre quasi-impersonnel à bonnet d’âne  en fond de classe s’est substituée l’image raciste, ostracisante de la caillera, colportée, massifiée par les médias, véritable crime contre l’école, véritable arme électorale contre plus de justice,  plus d’égalité. Maximilien en est le symbole.
Et changement radical, bouleversant l’école, la société de consommation, Mère-Grand marketing  a transformé enfants et adolescents en clients comme leurs parents. Un enfant moyen, un adolescent moyen va à l’école avec 880 euros de marques de toutes sortes.
La société de satiété permet à l’enfant, à l’adolescent de prendre ses désirs pour  des besoins, de se sentir tout-puissant. Changement de comportements, changements de mentalités qui font voir l’école comme  un ghetto, image également colportée par les médias. L’école de Jules Ferry a donc duré un siècle, de 1875 à 1975.
Dans ce contexte, les professeurs-sauveteurs, s’ils sont indéniablement à la hauteur, ne me semblent pas suffisamment nombreux pour rendre leur tête à tous les Maximilien. Plus, l’école telle qu’elle est ne me semble pas à même de vaincre Mère-Grand, la grande dévoreuse de temps, d’argent, de gens.
Les vérités de la page 123 et de bien d’autres pages  me semblent convenir à la période d’avant 1975 et au cas par cas, à aujourd’hui mais le cancre consommateur d’aujourd’hui, deviendra peut-être le professeur consommateur de demain, donc le client de la société de satiété jusqu’à une fin de carrière comme celles décrites  page 74 : ôtez-nous  le rôle, nous ne sommes même plus l’acteur ; réduits à nous-mêmes, nous nous réduisons à rien. Heureux qui sait alors quitter l’état qui le quitte, et rester (devenir) homme en dépit du sort ! (Rousseau, page 164)
Cette faille, à tout le moins, dans notre éducation (page 74) me semble être aussi la faille, à tout le moins, dans ce récit. La mission de l’école de Jules Ferry (pages 284-285) ne suffit plus. L’école peut-elle nous apprendre à nous émanciper de la servitude volontaire (vécue comme toute-puissance) popur essayer de devenir cause de soi-même (plus précis, plus exigeant que devenir ce que l’on est, se connaître soi-même) ? C’est la question non abordée par ce récit car quant à lui parler (à l’élève) de nous ou de lui-même, pas question : hors sujet (page 132).
On pourra donc dépasser le chagrin d’école en plongeant dans Pour une école du gai savoir (un livre qui débloque), édité à 700 exemplaires en 2004 et dont il reste 200 exemplaires aux Cahiers de l’Égaré. Ce n’est donc pas un succès de librairie, cette école du gai savoir en compagnie de Rabelais,  La Boétie, Montaigne, Nietzsche, Marcel Conche. Rares sont ceux, à commencer par les adultes, qui ont la passion de la purgation, de la purge, prescrite par Ponocrates, purge de légende, métaphore dont il nous faut, chacun de nous, pour soi-même, trouver l’usage pour tenter de vivre notre vie en connaissance de cause, en cause de soi-même.

Jean-Claude Grosse

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