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Blog de Jean-Claude Grosse

Le candidat de Gustave Flaubert/ Démocratie de Joseph Brodsky

21 Avril 2008 , Rédigé par Jean-Claude Grosse Publié dans #notes de lecture

Le candidat de Gustave Flaubert
Démocratie de Joseph Brodsky
deux pièces politiques pour fin de partie

Les circonstances m’ont fait lire dans la foulée ces deux pièces politiques.
Je suis tombé par hasard sur Le candidat, seule pièce de Flaubert, au sortir des élections municipales au Revest. Rééditée par les éditions Le mot et le reste, en janvier 2007, ce fut une réelle découverte, tombant à point nommé (mars 2008) puisque j’avais très vite eu le projet d’écrire une farce hénaurme à partir des élections municipales auxquelles j'ai participé comme tête de liste d'une équipe: Avec vous, maintenant..
Ecrite en 1873, au moment où Flaubert travaille à son œuvre maîtresse : Bouvard et Pécuchet, qu’il veut « guerre à la bêtise », cette pièce n’a été jouée que 4 jours en 1874. Pièce ratée ? Nenni ! Pièce aboutie, illustrant parfaitement, à partir d’une citation de Machiavel, ce qu’est une élection, ce qu’est la démocratie.
« Tout l’art du politique est de faire croire. Le gouvernement devra s’appuyer sur les plus vils des sujets, ceux qui ont quelque chose à se reprocher, car le fait d’avoir un emploi public, redorera leur blason, et comme ils sauront qu’ils ne doivent pas cette position à leurs propres mérites, mais uniquement à la faveur discrétionnaire du Prince, ils seront obligés d’être fidèles à celui-ci en toutes circonstances, alors que d’honnêtes gens pourraient se croire fondés à adopter un comportement indépendant. » Machiavel, Le Prince, XX.
Aujourd’hui, on appelle ce que montre la pièce, du clientélisme. Le candidat s’assure des voix d’un certain nombre d’électeurs en répondant à leurs attentes, à leurs demandes : leurs intérêts particuliers les amènent à offrir leurs voix au plus offrant, et on assiste dans la pièce à des retournements de veste et de situation franchement comiques en même temps que réalistes. Le candidat, lui, a besoin du soutien de certaines personnes influentes et il n’hésite pas, tant son désir d’être élu député est fort, à sacrifier sa fille en la mariant au fils d’un hobereau et à refuser de voir l’infidélité de sa propre épouse avec un jeune journaliste dont la plume lui est nécessaire.

Ce qui est frappant dans cette pièce, c’est sa modernité, la modernité des propos, la vérité des personnages, le réalisme des situations. L’intrigue est scandée par le temps qui s’écoule : avant le vote, pendant le vote, à l’issue du vote : « Vive notre député ! », trois répliques pour la scène finale du 4° acte.
Les décors montrent bien où se passent les choses, pas dans le bureau de vote mais chez le candidat, au café Le Français, au salon de Flore où se succèdent en réunions publiques les candidats qu’il s’agit d’amener à se désister.
Ecrirai-je une pièce de ce genre ? Intitulée Une comédie politique, elle ne fait pas hurler de rire. Dans son article sur la pièce, Villiers de l’Isle-Adam note le silence du public qui accompagne la fin de la pièce : le miroir tendu est tellement vrai que personne ne peut et ne veut s’y reconnaître et c’est sans doute cette vérité renvoyée qui explique l’insuccès de la pièce alors que triomphent ces « grands et interminables succès dramatiques qui font perdre le temps à toute une génération, en la rendant, par un pli d’esprit exécrable, inaccessible aux sentiments de l’Art et de la Grandeur oubliés ».
Il me semble qu’aujourd’hui, il faut renvoyer plusieurs choses : en régime capitaliste, les élections ne servent pas à dégager l’intérêt général. Atomisés, les individus, électeurs d’un jour, n’ont pas envie de se prendre la tête ou le chou. La grande stabilité, en même temps qu’une petite volatilité, des électeurs manifeste que les électeurs veulent rarement que ça change. Les électeurs sont inéducables, ont la mémoire courte, croient à des promesses ou discours jouant sur de touts petits écarts. « Le changement dans la continuité », « la confiance tranquille »,  « la rupture dans la continuité », « la rupture sans douleur » .Le changement, ce sont les circonstances qui les provoquent et on s’adapte, le système D individuel étant préféré à toute autre solution, ce qui donne de belles espérances de vie aux politiciens professionnels, vivant des indemnités publiques, pourvoyeurs de postes et de places. Tant qu’il n’y a pas de circonstances graves, on ne veut pas anticiper, on n’aime pas les Cassandre, on conforte la continuité. Si on le peut, on profite du système : clientélisme côté électeurs, carriérisme côté élus. Par suite, les élus sortants n’ont pas grand-chose à dire et à faire : mise en valeur de leur bilan et quelques formules vides qui « parlent », « marier la tradition et la modernité » pour parler de l’installation d’un distributeur de billets, « respecter notre identité » proclamé par des gens qui sont tous des importés. Plus tout un travail de contacts discrets, de rumeurs insistantes. Ceux qui veulent remplacer les sortants font des promesses, des projets plus ou moins élaborés, cohérents, voulant répondre aux problèmes mais ça n’intéresse guère les électeurs les problèmes et leurs solutions. Ils vont trouver toutes les bonnes raisons de la mauvaise foi pour ne pas accorder de crédit à ce qui innove, à ce qui est honnête, à ce qui est généreux. La démocratie dit-on est le moins pire des régimes, c’est donc un des pires et en tout cas pas le meilleur à cause de ce qu’on peut rassembler sous quelques mots comme « bêtise », « connerie », « servitude volontaire ». La farce hénaurme doit donc mettre en scène hommes politiques cyniques, décomplexés, psychopathes, jouisseurs de leur pouvoir en pick-up et électeurs cyniques, primaires voire primates dont le cerveau loge un pois chiche.
Cible privilégiée : boulistes et chasseurs, vieilles et jeunes, chômeurs et râleurs, incultes et communautés brossées dans le sens du poil. Ce qui est à démasquer aussi c’est l’hypocrisie, le mensonge institué, l’abus de pouvoir, les serrements de mains, les parades séductrices place du marché, la cour des courtisans assoiffés, régalés au « café du bon coup ». La farce hénaurme n’aurait même pas un soir de représentation.

Démocratie a été publiée en 1990. Brodsky étant russe, exilé aux USA depuis 1972, après son procès pour « parasitisme social et fainéantise » en 1964 qui lui vaut  d’être condamné à 5 ans de travaux correctifs, on peut penser que cette pièce évoque la transition d’un pays totalitaire à une forme décrétée de démocratie par le haut et pas par le bas car là c’est la révolution. On est dans la farce avec 5 personnages dont le chef de l’état, trois ministres et une secrétaire qui pour marquer le virage à 180° va se dépoiler au fur et à mesure que les 4 responsables politiques vont évoquer la transition décidée par l’ours, le chef suprême du grand pays frère dont les chars savent rappeler à l’ordre ceux qui franchissent la ligne rouge. Cette pièce où les répliques ne sont pas attribuées comme si les marionnettes étaient interchangeables fourmille de répliques savoureuses, les unes profondes, les autres anodines. Datée par l’effondrement du mur, elle ne réussit pas mais ce n’était pas le but, à dépasser l’époque pour accéder à plus universel. Montée aujourd’hui pour les anxydentaux, elle ne parlerait qu’à ceux qui se souviennent qu’il y a eu un bloc dit de l’Est. Cela dit, chez nous aujourd’hui, c’est le même cynisme qui est à l’œuvre, les mêmes mensonges, avec d’autres moyens que ceux des pays totalitaires : l’enfermement, le coffrage, le lâchage des chiens de la calomnie. Voilà 4 politiciens qui n’ont rien en commun, tenus par on ne sait quelle solidarité, prêts à s’auto-éliminer. Le sexe vient mettre un peu de vie dans cette « équipe » sans équipée, pressée par le temps, préférant comme le chef de l’état, Basile Modestovitch, le passé, car « la majorité, c’est lui… ». Une réécriture pour nos pays dits démocratiques serait édifiante.

J’ai profité de cette note de lecture pour relire 40 ans après, Collines et autres poèmes de Joseph Brodsky, publiés au Seuil en 1967, avec une préface qui n’a rien perdu de son intérêt de Pierre Emmanuel, et dans une traduction sans enjolivements de Jean-Jacques Marie.
Quelle force dans ces poèmes, parfois des récits mais hallucinés et hallucinants comme l’Elégie à John Donne, comme Collines qui brassent vie et mort, hommes et nature, bien et mal.
Ses poèmes sont souvent comme des métaphores filées, rassemblant des petites merveilles de notations réalistes, fantastiques. Je pense à 2 poèmes en particulier : Le livre, à partir d’une citation d’un  grand poète turc, Nazim Hikmet, « envoyez-moi un livre qui finisse bien » et Le cimetière juif.
La demande de Nazim Hikmet sert sans doute de déclencheur à Joseph Brodsky et cela donne une charge d’un humour dévastateur contre l’époque et contre la littérature sans estomac,
« et si dans le premier chapitre quelqu’un s’acharne
à gémir, dans le trentième enfin règne la paix.
Obsession sexuelle, optimisme social,
épigraphes tirées de sonnets et de canzoni,
intrigue à demi policière, et comme titre : La  Vie.
… envoyez-moi donc ce livre qui finit bien. »
Dans Le cimetière juif, Brodsky se livre à un constat d’une étonnante force par sa simplicité, sa litanie et sa chute :
« Ils se sont enrichis pour eux-mêmes.
Ils sont morts pour les autres.
Ils ont toujours payé leurs impôts, respecté le règlement
Et dans ce monde matériel comme une impasse
ils commentèrent le Talmud et restèrent des idéalistes.

Ils n’ont pas semé de blé, ils n’ont jamais semé de blé.
Ils se sont tout simplement allongés dans la terre comme du grain,

Derrière la clôture de planches humides.
Quatre kilomètres après le terminus de tramway. »

En 1987, Joseph Brodsky recevait le prix Nobel de littérature.
A lire par les amateurs de poésie métaphysique sans apprêt.

Corsavy, le 11 avril 2008
un jour de pluie et de neige,
un jour traînant une tristesse à pleurer
de l’arrêt des choses, du cœur, du pouls du monde
entrevu au travers des petits carreaux
de la petite fenêtre de la petite maison
sans horizon
Jean-Claude Grosse

L'écriture du Candidat

source:

http://pagesperso-orange.fr/jb.guinot/pages/oeuvres11.html

Résumé :

Rousselin est prêt à tout pour devenir député. Même à changer plusieurs fois d'étiquette politique et de partisans. Même à se laisser duper par les électeurs madrés de sa province. Même à promettre tout ce qu'on voudra. Même à intriguer pour ou contre les intriguants, c'est selon. Même à vendre sa fille et à tolérer l'inconduite de sa femme...

L'écriture du Candidat

« Comme j'avais pris l'habitude, pendant six semaines, de voir les choses théâtralement, de penser par le dialogue, ne voilà-t-il pas que je me suis mis à construire le plan d'une autre pièce ! laquelle a pour titre : le Candidat. Mon plan écrit occupe vingt pages. Mais je n'ai personne à qui le montrer. »

A George Sand. 20 juillet 1873.

« En admettant que le Candidat soit réussi, jamais aucun gouvernement ne voudra le laisser jouer, parce que j'y roule dans la fange tous les partis. Cette considération m'excite. Tel est mon caractère. Mais il me tarde d'en avoir fini avec le théâtre. C'est un art trop faux, on n'y peut rien dire de complet. »

A Marie Régnier. juillet-août 1873.

« Comme j'étais en veine dramatique, je me suis mis, après m'être débarrassé du Sexe faible, à faire le scénario d'une grande comédie politique ayant pour titre : le Candidat. Si jamais je l'écris et qu'elle soit jouée, je me ferai déchirer par la populace, bannir par le Pouvoir, maudire par le clergé, etc. Ce sera complet, je vous en réponds ! Cette idée-là m'a occupé un mois, et mon plan remplit presque trente pages. »

A Edma Roger des Genettes. 4 août 1873.

« J'ai passé toute la journée d'hier avec Carvalho. - Nous cherchons des acteurs. Il n'est pas besoin de te cacher que je lui ai lu le plan du Candidat ! Enthousiasme dudit Carvalho, qui m'a prié de lui permettre de l'annoncer ! Ce que j'ai formellement refusé. Là-dessus, je suis inflexible. »

A sa nièce Caroline. 15 août 1873.

« Sache que j'ai fini le 1er acte du Candidat, dimanche dernier à 3 h 1/2 du matin ! »

A sa nièce Caroline. 24 septembre 1873.

« Et puis le style théâtral commence à m'agacer. Ces petites phrases courtes, ce pétillement continue m'irrite à la manière de l'eau de Seltz, qui d'abord fait plaisir et qui ne tarde pas à vous sembler de l'eau pourrie. D'ici au mois de janvier, je vais donc dialoguer le mieux possible, après quoi, bonsoir ; je reviens à des choses sérieuses. »

A George Sand. 30 octobre 1873.

« Il me tarde d'être sorti de l'Art dramatique. Ce travail fiévreux et pressé me tord les nerfs comme des cordes à violon. - J'ai peur, par moments, que l'instrument n'éclate. »

A la Princesse Mathilde. 12 novembre 1873.

« Le Candidat marche d'un train effroyable : je l'aurai fini, sans aucun doute, avant huit jours. »

A sa nièce Caroline. 17 novembre 1873.

« Eh bien, moi, j'ai fini le Candidat ! Oui, Madame ! et je crois que le Ve acte n'est pas le plus mauvais ? Mais je suis bien éreinté. (...) Il était temps que je m'arrête, ou arrêtasse. Le plancher des appartements commençait à remuer sous moi comme le pont d'un navire, et j'avais en permanence une violente oppression. Je connais cela, qui veut dire : « assez ! »

A sa nièce Caroline. 22 novembre 1873.

« Carvalho est arrivé samedi à 4 heures. - Embrassade suivant les us des gens du théâtre. A 5 heures moins dix minutes a commencé la lecture du Candidat, qu'il n'a interrompue que par des éloges. Ce qui l'a le plus frappé, c'est le 5e acte, et, dans cet acte, une scène ou Rousselin a des sentiments religieux, ou plutôt superstitieux. - Nous avons dîné à 8 heures et nous nous sommes couchés à deux.
Le lendemain, nous avons repris la pièce, et alors ont commencé les critiques :
elles m'ont exaspéré, non pas qu'elles ne fussent, pour la plupart, très judicieuses, mais l'idée de retravailler le même sujet me causait un sentiment de révolte et de douleur indicible. - Note que notre discussion a duré tout le dimanche, jusqu'à 2 heures du matin ! et que ce jour-là j'avais les Lapierre à dîner ! Ah ! je me suis peu diverti ! Pour dire le vrai, il y a peu de jours dans ma vie où j'aie autant souffert. Je parle très sérieusement, et Dieu sait combien je me suis contenu ! Carvalho, accoutumé à des gens plus commodes (parce qu'ils sont moins consciencieux), en était tout ébahi. Et, franchement, il est patient !
Les changements qu'il me demandait, à l'heure qu'il est,
sont faits, sauf un. - Donc, ce n'était ni long ni difficile. N'importe ! ça m'a bouleversé. Il y a un point sur lequel je n'ai pas cédé. Il voulait que je profitasse « de mon style » pour faire deux ou trois gueulades violentes. Ainsi, à propos de Julien, une tirade contre les petits journaux de Paris. Bref, le bon Carvalho demande du scandale. Nenni ! je ne me livrerai pas aux tirades qu'il demande, parce que je trouve cela facile et canaille. C'est en dehors de mon sujet ! C'est anti-esthétique ! Je n'en ferai rien !
En résumé, le 2e et le 3e acte sont fondus en un seul (je n'ai enlevé qu'une scène), et la pièce aura 4 actes. L'
Oncle Sam ne dépassera pas les premiers jours de février. Carvalho voulait même me remmener avec lui à Paris. Toutes mes corrections seront faites demain ou après-demain.
Donc, vers la fin de la semaine prochaine, je fermerai Croisset et j'irai là-bas. - Je suis, d'avance, énervé de tout ce que je vais subir ! et je regrette, maintenant d'avoir composé une pièce ! On devrait faire de l'art exclusivement pour soi : on n'en aurait que les jouissances. Mais, dès qu'on veut faire sortir son oeuvre du « silence du cabinet » on souffre trop, surtout quand on est, comme moi, un véritable écorché. Le moindre contact me déchire. je suis, plus que jamais, irascible, intolérant, insociable, exagéré, Saint-Polycarpien. Ce n'est pas à mon âge qu'on se corrige ! »

A sa nièce Caroline. 2 décembre 1873.

« Votre vieil ami a lu hier aux comédiens du Vaudeville le Candidat, qui a paru leur faire UN GRAND EFFET. Le 1er acte a visiblement amusé. Au milieu du second, l'intérêt a faibli. Mais le 3e était à chaque minute interrompu par les éclats de rire et les bravos, et le 4e a « enlevé tous les suffrages. »
Mon manuscrit est maintenant à la Censure, et les répétitions commencent la semaine prochaine. Je me torture la cervelle pour trouver le moyen d'alléger le second acte ! Il est trop tard, j'en ai peur ? »

A Edma Roger des Genettes. 12 décembre 1873.

« Les répétitions du Candidat sont commencées, et la chose paraîtra sur les planches au mois de février. Carvalho m'en à l'air très-content ! Néanmoins, il a tenu à me faire fondre deux actes en un seul, ce qui rend le premier acte d'une longueur démesurée - J'ai exécuté ce travail en deux jours et le Cruchard a été beau ! Il a dormi sept heures en tout, depuis jeudi matin, jour de Noël, jusqu'à samedi, et il ne s'en porte que mieux. »

A George Sand. 31 décembre 1873.

« Mon Bourreau,
Comme vous avez l'habitude de me couper la parole avant que je n'aie desserré les lèvres, je me permets de vous adresser
par écrit les observations ci-dessous, que vous méditerez » dans le silence du cabinet ».
I. Depuis hier au soir, je pressure, sans discontinuer, ma pauvre cervelle, afin d'arranger
la scène finale du 3e acte sans femme.
Impossible... et voici pourquoi :
Il faut : 1° qu'on voie
l'accord subit de Murel et de Julien, entente qui se fait par des apartés, tandis que les deux femmes sont avec Rousselin. 2° Murel profite de l'occasion pour demander Louise officiellement. Il l'a déjà tant de fois demandée que cette demande doit différer des autres, être plus forte, plus évidente. 3° Il est indispensable de montrer l'amour de Louise ; autrement sa résistance, au 4e acte, n'aurait pas de sens et serait sans préparation. 4° Quant à l'inconvenance qu'il y a à faire cette demande dans un lieu public, elle est relevée par Mme Rousselin elle-même. 5° La présence des femmes au salon de Flore ? Mais Louise dit que c'est une ruse d'elle, pour parler à Murel ! 6° Il faut montrer que Mme Rousselin a réussi, et qu'elle mène son mari par le nez. On ne la verra plus, c'est bien le moins qu'elle paraisse une dernière fois. 7° Raison majeure : sans femme, l'acte est triste comme peinture. Je suis, pour ma part, écoeuré par cette masse de vilains costumes, cette quantité d'hommes ; un peu de robes délassera la vue. On a fait pendant cet acte assez de vacarme, tout ne doit pas être subordonné au mouvement ou à ce qui passe comme tel. Sacrifions aux Grâces !
Enfin, mon cher ami, je ne trouve pas de moyen de changer la scène en question. Ce que j'ai fait n'est pas bon, mais ce que vous me proposez est pire. De cela, je suis sûr.
Je vais aujourd'hui tâcher de mettre en scène, moi-même cette fin d'acte. Nous verrons ce qui en résultera. Vous conviendrez que vous n'avez même pas essayé de voir ce qu'elle donnerait.
(...)
Je suis arrivé à la Censure avec une physionomie et un caractère tout nouveau. Les sieurs de Bauplan et Hallays ne m'ont pas reconnu. L'ombre de Flaubert a proféré quelques sons... confus... et a tout accordé, tout concédé, par lassitude, dégoût, avachissement, et pour en finir. Ah ! c'est une jolie école de démoralisation que le théâtre ! »

A Léon Carvalho. 9 janvier 1874.

« Quant au Candidat, il sera joué, je pense, du 20 au 25 de ce mois. Comme cette pièce m'a coûté très peu d'efforts et que je n'y attache pas grande importance, je suis assez calme sur le résultat.
Le départ de Carvallho m'a contrarié et inquiété pendant quelques jours. Mais son successeur Cormon est plein de zèle. Je n'ai jusqu'à présent qu'à me louer de lui, comme de tous les autres du reste. Les gens du Vaudeville sont charmants. Votre vieux troubadour que vous vous figurez agité et continuellement furieux est doux comme un mouton et même débonnaire ! J'ai fait d'abord, tous les changements qu'
on a voulus. Puis on a reconnu qu'ils étaient imbéciles, et on a rétabli le texte primitif. Mais j'ai, de moi-même, enlevé ce qui me semblait trop long. - Et ça va bien, très bien. Delannoy et Saint Germain ont des binettes excellentes et jouent comme des anges. Je crois que ça ira.
Une chose m'embête. La
Censure a abîmé un rôle de petit gandin légitimiste, de sorte que la pièce, conçue dans un esprit d'impartialité stricte, doit maintenant flatter les Réactionnaires ? effet qui me désole ; car je ne veux complaire aux passions politiques de qui que ce soit, ayant comme vous savez la haine essentielle de tout dogmatisme, de tout parti. »

A George Sand. 7 février 1874.

« Ma première n'a lieu que mercredi 11. La répétition générale mardi.
C'est à grand-peine que j'ai pu vous faire inscrire pour deux strapontins.
Je crève de rage. »

A Edmond Laporte. 6 mars 1874.

« Pour être un Four, c'en est un ! Ceux qui veulent me flatter prétendent que la pièce remontera devant le vrai public, mais ne n'en crois rien !
Mieux que personne je connais les défauts de ma pièce. Si Carvalho ne m'avait point, durant un mois, blasé dessus avec des corrections imbéciles (que j'ai enlevées) j'aurais fait des retouches ou plutôt des changements qui eussent peut-être modifié l'issue finale. Mais j'en étais tellement écoeuré que pour un million je n'aurais pas changé une ligne. Bref je suis enfoncé.
Il faut dire aussi que la salle était détestable. Tous gandins et boursiers qui ne comprenaient pas le sens matériel des mots. On a pris en blague des choses poétiques. Un
poète dit : « C'est que je suis de 1830, j'ai appris à lire dans Hernani et j'aurais voulu être Lara. » Là-dessus, une salve de rires ironiques ! etc.
Et puis, j'ai dupé le public à cause du titre. Il s'attendait à un autre
Ragabas ! Les conservateurs ont été fâchés de ce que je n'attaquais pas les républicains. De même les communards eussent souhaité quelques injures aux légitimistes.
Mes acteurs ont supérieurement joué, Saint-Germain entre autres. Delannoy qui porte toute la pièce est désolé. Et je ne sais comment faire pour adoucir sa douleur.
Quant à Cruchard, il est calme, très calme ! Il avait très bien dîné avant la représentation et après la représentation il a encore mieux soupé. Menu : 2 douzaines d'Ostende, une bouteille de champagne frappé, 3 tranches de roastbeef, une salade de truffes, café et pousse-café.
J'avoue qu'il m'eût été agréable de gagner quelque argent - Mais comme ma chute n'est ni une affaire d'art ni une affaire de sentiment, je m'en bats l'oeil profondément. »

A George Sand. 12 mars 1874.

« Comme il aurait fallu lutter et que Cruchard a en horreur l'action, j'ai retiré ma pièce sur 5 mille francs de location ! tant pis ! je ne veux pas qu'on siffle mes acteurs. Le soir de la seconde, quand j'ai vu Delannoy rentrer dans la coulisse avec les yeux humides, je me suis trouvé criminel et me suis dit : « assez ! »

A George Sand. 15 mars 1874.

« Je crois, quoi que vous en disiez, que le sujet était bon. Mais je l'ai raté. - Pas un des critiques ne m'a montré en quoi. - Moi, je le sais. »

A George Sand. 8 avril 1874.

 


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