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Blog de Jean-Claude Grosse

Mourir d'aimer/Gabrielle Russier

Rédigé par Jean-Claude Grosse Publié dans #pour toujours

livre version papier épuisée, disponible en version numérique gratuite sur le site des Cahiers de l'Égaré, http://www.lescahiersdelegare.com; la lettre à Gabriella fait un tabac sur le blog des Cahiers de l'Égaré: http://cahiersegare.over-blog.com
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Je mets en ligne cet article sur Gabrielle Russier pour quelques vers d'un poème-bilan
Dés(apprentissage de la bêtise-maîtrise)
écrit entre fin 1996 et fin 1999
paru dans
La parole éprouvée
Les Cahiers de l'Égaré 2002


"...Professeur de lettres et de philosophie dans le Nord
aimé d’une élève, l’aimant en retour
ah ! la légère, l’aérienne ! étoile et danse !
ainsi donc, chez les petits bourgeois peuvent s’épanouir des filles d’
arabesques sur foin, trèfle, chaise, fauteuil, mousses et feuilles ?
Vivre d’aimer au temps de Mourir d’aimer..."
JCG

Gabrielle Russier
(1937-1969)

 

Professeur agrégée de lettres, elle enseignait dans un lycée de Marseille. Divorcée, elle élevait seule ses deux enfants. Elle tomba amoureuse (amour réciproque) d’un de ses élèves, Christian Rossi, âgé de 17 ans, elle en ayant 32, lors des manifestations de mai 68. Les parents, le père, professeur à l'université d'Aix, la mère, professeur, ont porté plainte et Gabrielle Russier fut emprisonnée cinq jours aux Baumettes, en décembre 1968 puis huit longues semaines en avril 1969. Le procès se tint à huit clos en juillet 1969. L’agrégée de lettres fut condamnée à douze mois de prison et à 500 F d’amende, décision amnistiable après l’élection de Georges Pompidou, Président de la République. Mais le parquet fit appel, pressé notamment par l’Université qui refusa à l’accusée le poste d’assistante de linguistique à Aix.
A la veille de la rentrée scolaire, le 1° septembre 1969, Gabrielle Russier ouvre le gaz dans son appartement...
Georges Pompidou, président de la République, interrogé lors d'une conférence de presse répondit : "Je ne vous dirai pas tout ce que j'ai pensé sur cette affaire, ni même d'ailleurs ce que j'ai fait. Quant à ce que j'ai ressenti, comme beaucoup, eh bien, comprenne qui voudra !"
Il cite Paul Eluard :
"Moi, mon remords, ce fut la victime raisonnable au regard d'enfant perdu, celle qui ressemble aux morts qui sont morts pour être aimés.
C'est de l'Eluard... Mesdames et Messieurs, je vous remercie."

Christian Rossi fut caché par les amis du pasteur Viot jusqu’à ses 21 ans (âge de la majorité alors). Il donna son unique entretien sur l’affaire : "Les deux ans de souvenirs qu’elle m’a laissés, elle me les a laissés à moi, je n’ai pas à les raconter. Je les sens. Je les ai vécus, moi seul. Le reste, les gens le savent : c’est une femme qui s’appelait Gabrielle Russier. On s’aimait , on l’a mise en prison , elle s’est suicidée..."

Le soir, pas un titre dans les deux journaux télévisés.
Le lendemain, à peine deux brèves pour raconter le décès de la prof de français de Marseille amoureuse de son élève.

Et lorsque le nouveau président Georges Pompidou, qui vient de promettre aux Français « une nouvelle société », est interrogé sur l'affaire, le 22 septembre 1969, il cite Paul Éluard, en choisissant les vers consacrés aux femmes tondues à la Libération : « Moi, mon remords, ce fut la victime raisonnable au regard d'enfant perdu, celle qui ressemble aux morts qui sont morts pour être aimés. »

Puis André Cayatte tourne un film, Mourir d'aimer, avec Annie Girardot, en 1971. Le film, dont Charles Aznavour signe la bande originale et qui décrit la love story née entre les barricades et les embrassades de Mai 68, fait polémique, mais c'est un grand succès, avec 4,5 millions d'entrées en salle.

Mourir d'aimer

 

Paroles et Musique: Charles Aznavour, 1971

Les parois de ma vie sont lisses
Je m'y accroche mais je glisse
Lentement vers ma destinée
Mourir d'aimer

Tandis que le monde me juge
Je ne vois pour moi qu'un refuge
Toute issue m'étant condamnée
Mourir d'aimer

Mourir d'aimer
De plein gré s'enfoncer dans la nuit
Payer l'amour au prix de sa vie
Pécher contre le corps mais non contre l'esprit

Laissons le monde à ses problèmes
Les gens haineux face à eux-mêmes
Avec leurs petites idées
Mourir d'aimer

Puisque notre amour ne peut vivre
Mieux vaut en refermer le livre
Et plutôt que de le brûler
Mourir d'aimer

Partir en redressant la tête
Sortir vainqueur d'une défaite
Renverser toutes les données
Mourir d'aimer

Mourir d'aimer
Comme on le peut de n'importe quoi
Abandonner tout derrière soi
Pour n'emporter que ce qui fut nous, qui fut toi

Tu es le printemps, moi l'automne
Ton cœur se prend, le mien se donne
Et ma route est déjà tracée
Mourir d'aimer
Mourir d'aimer
Mourir d'aimer

 

Qui a tendu la main à Gabrielle?

Lorsque les loups se sont jetés sur elle
Pour la punir d'avoir aimé d'amour
En quel pays vivons-nous aujourd'hui?
Pour qu'une rose soit mêlée aux orties
Sans un regard et sans un geste ami

Qui a tendu la main à Gabrielle?
Même un voleur eût plus de chance qu'elle
Et l'on vous dit que l'amour est le plus fort
Mais pour chacun le soleil reparaît
Demain matin l'oubli sera complet
Et le vent seul portera son secret

Dans les bois dans les prés et jusqu'aux ruisseaux
Par les villes par les champs et par les hameaux
Suivez dans sa course folle
La légende qui s'envole

Qui a tendu la main à Gabrielle?
Lorsque les loups se sont jetés sur elle
Pour la punir d'avoir aimé d'amour
En quel pays vivons-nous aujourd'hui?
Pour qu'une rose soit mêlée aux orties
Sans un regard et sans un geste ami

Qui pensera demain à Gabrielle?

Serge Reggiani     
Paroles et Musique: Gérard Bourgeois, Jean Max Rivière

 

Comprenne qui voudra

 

Comprenne qui voudra
Moi mon remords ce fut
La malheureuse qui resta
Sur le pavé
La victime raisonnable
À la robe déchirée
Au regard d’enfant perdue
Découronnée défigurée
Celle qui ressemble aux morts
Qui sont morts pour être aimés

Une fille faite pour un bouquet
Et couverte
Du noir crachat des ténèbres

Une fille galante
Comme une aurore de premier mai
La plus aimable bête

Souillée et qui n’a pas compris
Qu’elle est souillée
Une bête prise au piège
Des amateurs de beauté

Et ma mère la femme
Voudrait bien dorloter
Cette image idéale
De son malheur sur terre.

Paul Eluard. Texte publié en décembre 1944, cité par le président Pompidou en septembre 1969 lors d'une conférence de presse. Comprenne qui voudra.


     Des fleurs pour Gabrielle      

Paroles et musique: Anne Sylvestre, 1970,  "Abel Caïn mon Fils"


 
N'en parlez pas, n'y touchez plus
Vous avez fait assez de mal
Il ne sera jamais normal
Que par tristesse l'on se tue

Mais avoir vu tout mélangé
De grosses mains dans votre cœur
Dans votre âme des étrangers
Il y a de quoi prendre peur

Et c'était un amour peut-être
Un amour pourquoi, un amour comment
Un qu'on ne met pas aux fenêtres
Un qui ne ferait pas même un roman

En brandissant votre conscience
Vous avez jugé au nom de quel droit
Vos poids ne sont dans la balance
Pas toujours les mêmes, on ne sait pourquoi

Monsieur pognon peut bien demain
S'offrir mademoiselle machin
Quinze ans trois mois et quelques jours
On parlera de grand amour

N'en parlez pas, n'y touchez plus
Mais savez-vous de qui je parle ?
Il ne sera jamais normal
Qu'on tue et qu'on y pense plus

Mais avoir vu tout saccagé
Et dans son âme et dans son corps
Mais trouver partout le danger
Il y a de quoi prendre mort

Et c'était un amour peut-être
Un amour printemps, un amour souci
Un qu'on ne met pas aux fenêtres
Un qui pouvait faire du mal à qui ?

Si j'avais su, si j'avais su
Que vous vous penchiez au bord de ce trou
D'un coup d'avion serais venue
Pour vous retenir là au bord de vous

Monsieur pognon ne mourra pas
Mamzelle machin, la bague au doigt,
Étalera son grand amour
Avec quelques diamants autour

Le printemps déplie ses feuilles
La liberté nous berce encore
Nous qui sommes toujours dehors
Il se pourrait bien que l'on veuille
Nous couper les ailes aussi

Je vous dédie ces quelques fleurs
J'aurais pu être comme vous
Et tomber dans le même trou
Je vous comprends si bien, ma sœur,
Vous restez un de mes soucis

On n'a pas arrêté la meule
Où d'autres se feront broyer
Et vous ne serez pas la seule,
Ça ne peut pas vous consoler

C'est la 4° de couverture du livre de Michel del Castillo, Les écrous de la haine, écrit dans les 3 mois qui ont suivi le suicide de Gabrielle Russier, le 1° septembre 1969, livre écrit sur la base d'une enquête menée par l'auteur à Marseille, publié en janvier 1970, chez Julliard.
Je ferai une note sur ce livre dans les semaines qui viennent, ayant depuis longtemps repéré des similitudes et des différences entre nos deux histoires d'amour avec un(e) élève, en ce qui me concerne, à partir d'octobre 1964 et jusqu'à aujourd'hui d'où l'allusion dans l'extrait du poème en ouverture de cet article.

Impossible pour moi, de ne pas évoquer cette enseignante cruellement humiliée par toute une société et qui a "choisi" le suicide comme voie de sortie.

C'est de ce souvenir qu'est né le projet de réunir 7 écrivains pour évoquer 40 ans après les protagonistes.
Ce fut la rencontre des 3 et 4 décembre 2008 à La bagagerie au Lycée du Golf Hôtel à Hyères et la parution le 1° septembre 2009 du livre: Gabrielle Russier/Antigone.

40 ans après. grossel.

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NOTE DE LECTURE
Les écrous de la haine
Michel del Castillo


Comme tous ceux qui étaient trop gamins à l’époque pour « faire » Mai 68, j’avais entendu parler de cette histoire d’amour tragique, de cette femme, ce « prof » de français tombée amoureuse d’un de ses élèves, à en mourir. Je connaissais le titre du film sans l’avoir vu, « Mourir d’aimer », paroles de chanson aussi. Finalement, ce fait divers a traversé ma mémoire adolescente comme une histoire banale, un peu plus triste et c’était tout.
Quarante ans plus tard, voici que je lis le livre de Michel del Castillo, Les Ecrous de la haine, publié chez Julliard au premier trimestre de 1970. Le livre est marqué indisponible au catalogue des librairies, sur la toile on le trouve d’occasion.
Je l’ai lu à la demande d’un ami, croyant seulement lui faire plaisir. Je l’ai lu d’une traite, suivant au fil de la première partie la reconstitution chronologique, méticuleuse, objective ? (le mot est réfuté par l’auteur lui-même), documentée certainement, écrite au présent  journalistique dans un style sobre.
Ce qui n’empêche pas que chaque chapitre soit précédé d’une citation mise en exergue et choisie par Michel del Castillo. Ainsi, il ne s’agit pas d’une reconstitution telle qu’on la voudrait dans un procès - car l’auteur ici prend soin de dire qu’il ne fait le procès de personne - mais de la reconstitution d’un parcours, d’une personnalité, d’un enchaînement d’événements éclairés par le regard du cœur plus que celui de l’esprit. Michel del Castillo se situe dans l’ordre de la charité,  dès sa dédicace : « Pour tous les jeunes qui ont connu et aimé Gabrielle Nogues ; elle leur appartient désormais ; à eux, la garde de son souvenir a été confiée. » Dans son Avertissement au lecteur, il désigne clairement les destinataires de son livre : « tous ceux que l’injustice emplit de révolte et de dégoût. » On l’aura compris : le livre se donne pour ce qu’il est, un livre engagé, décidé à témoigner de l’existence de Gabrielle Russier, écrit à chaud pendant trois mois pour conjurer l’absurde. Témoignage donc sur Gabrielle Russier mais aussi sur une certaine France, un autre éclairage sur la France de 68.
La deuxième partie du livre s’ouvre sur le poème d’Eluard : « Comprenne qui voudra », récité par le Président Pompidou lors d’une conférence de presse. Après l’exposé des faits qui ont conduit Gabrielle Russier au suicide, Michel del Castillo reprend la parole : « Je suis entré dans cette affaire par la porte de la pitié et du dégoût, j’en sors par la porte de la réflexion. » C’est ce qui fait aussi la beauté du livre : dépasser le stade de l’émotion pure, du pathos, pour essayer de se poser, honnêtement, les vraies questions, livre d’intellectuel donc, nous voilà retombés dans l’ordre de l’esprit, qui a ses limites mais qui est essentiel à qui veut faire honnêtement « son métier d’homme ». J’observe la répétition de cet adverbe « honnêtement » : l’honnêteté est ce qui a le plus manqué aux femmes et aux hommes de ce temps-là peut-être, de manière à reconnaître qu’ils se mêlaient de ce qui ne les regardait pas, qu’ils jugeaient sans comprendre, qu’ils se salissaient eux-mêmes en jetant Gabrielle Russier dans la boue, que les mots que leurs bouches prononçaient, leurs cœurs ne les connaissaient pas.
Et c’est ce qui me bouleverse le plus dans cette lecture : quarante après, je souligne des phrases entières qui pourraient être écrites aujourd’hui. Celle-ci par exemple : « Où donc enseigne-t-on la responsabilité et l’esprit de décision ? », ou celle-la : « Coupables de nos silences, coupables de nos lâchetés, coupables par indifférence. Tout geste, toute parole engage notre responsabilité. »
Beaucoup de phrases de cette deuxième partie s’attachent à dire la médiocrité du milieu dans lequel a évolué Gabrielle Russier, la petitesse du milieu enseignant – lycée et université-,  son caractère pathogène, reflet d’un monde malade. Se peut-il que quarante après, nous en soyons toujours là ? Se peut-il que nous ayons appris si peu sur ce qui libère l’homme ? Se peut-il que nous aimions, à ce point, nos chaînes ?

 

 

 

 


 

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