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Blog de Jean-Claude Grosse

Antigone d'Henry Bauchau

21 Mars 2006 , Rédigé par Jean-Claude Grosse Publié dans #spectacles

Le Journal d’Antigone
par le Théâtre de Cuisine
pièce chorégraphique en 3 mouvements inspirée par
 Œdipe sur la route, Antigone et Le Journal d’Antigone
d’Henry Bauchau chez Actes Sud

spectacle présenté à la Maison des Comoni, au Revest, le 10 mars 2006.

Le parti-pris du metteur en scène, Katy Deville, est double :
- parcourir l’œuvre et cela a comme conséquence de ramener le trajet de l’écrivain et de ses personnages à un synopsis, une épure
- mettre en jeu et en mouvement des corps d’acteurs-danseurs en équivalence-résonance des mots pour aller au-delà de leurs apparences et tenter de rendre visible sur scène cet au-delà ; et cela a comme conséquence soit de rendre évident (il y a une évidence des images qui dispense de penser à partir de l’opacité , de l’épaisseur des mots) les relations par exemple au sein de la fratrie (Polynice, Étéocle, Antigone, Ismène, les enfants d’Œdipe et de Jocaste), soit de simplifier ces relations car des images par leur évidence se donnent dans l’immédiateté et manquent peut-être de profondeur (on croit avoir épuisé leur contenu dans l’instant de leur saisissement et donc, on s’évite tout questionnement ou prolongement ou approfondissement)) alors que les mots laissent place à du non-dit, à du mi-dit, à du médit, à du maudit et que les images n’ont peut-être pas le pouvoir d’aller vers cet au-delà des mots comme l’affirme Katy Deville dans sa présentation.

Ce double parti-pris me met en position d’ambivalence par rapport à ce spectacle.


Je l’accepte et cela fonctionne : une histoire m’est racontée à grands traits mettant en jeu, un vieux monsieur et ce qui le meut : une scène d’enfance avec son frère sur un cheval à bascule, tenant les rênes d’une main et suçant le pouce de son autre main, totalement présent et plein de cette double activité ; les personnages d’Œdipe sur la route: Œdipe, Clios, Antigone ; les personnages de la fratrie, les deux frères, les deux sœurs. Il y a du récit, du dialogue et surtout de la danse, tout cela dans une scénographie dépouillée, sobre, belle de sa simplicité : un tapis de danse, couleur sable ou terre claire ; un cyclo en fond de scène qui permet de beaux effets de lumière et chargé de sens pour la scène du passage au-delà avec passage du témoin ; des accessoires : deux tabourets ; des éclairages latéraux à vue avec des potences permettant de suspendre les costumes simples et beaux ; une écriture en séquences rythmée par les noirs et une symétrie de la construction avec le démarrage des 2° et 3° mouvements par une sorte de danse signifiant pour moi les relations d’attraction-répulsion, de rapprochement-éloignement entre les personnages, sorte de tourbillon aléatoire, inconscient qu’il faudrait beaucoup de perspicacité pour en faire apparaître la structure, la loi de composition. Une séquence marchant très bien parmi d’autres : les jeux d’enfants et d’adolescents de la fratrie, tous ensemble ou séparés selon le sexe, jeux des garçons, jeux des filles. On a une séquence similaire dans le 2° mouvement avec le jeu d’Antigone avec son père, du rejet à la complicité. Si je ne connais pas l’œuvre de Bauchau, on me raconte une histoire qui est en partie la mienne, celle de tout le monde avec son père, avec ses frères et sœurs. Si je connais l’œuvre de Bauchau, je comble les trous en partie par ce dont je me souviens, ce qui m’a frappé, touché.

J’ai accepté, j’ai apprécié mais je suis resté sur ma faim quand même d’où mon ambivalence qui m’amène à reconsidérer la proposition du Théâtre de Cuisine.


L’œuvre de Bauchau est une de mes grandes aventures de lecture des dernières années et je ne peux pas oublier le choc que fut pour moi, en particulier, Le cri d’Antigone. J’ai vu plusieurs mises en scène d’Antigone : jamais le cri n’a été crié. C’est que ce cri est écrit sublimement par Bauchau et que ses mots sont indépassables. Toute tentative de cri dénaturerait le cri décrit, écrit. Notre imagination, soulevée par les mots de Bauchau, fait ce qu’aucun cri, ce qu’aucun corps, ce qu’aucune danse ne pourra faire (Artaud peut-être, un fou géant, une inventive hystérique du temps des textes sans sépulture rassemblés par Danon-Boileau). Le cri décrit, écrit est irréalisable et ce n’est que par l’imagination que cet inatteignable est approché.
Cet exemple suffit à montrer les limites du double parti-pris de Katy Deville : en voulant aller au-delà des apparences des mots pour les rendre visibles, elle a surestimé le pouvoir de l’image réelle et sous-estimé le pouvoir de l’image idéelle. Je me suis ainsi rendu compte que la proposition aplatissait l’œuvre de Bauchau, la rendait gentillette, civilisée, n’en rendait pas la puissance sauvage; que la violence de l’inconscient, source du tragique, ne pouvait pas être rendue par ce parti-pris. Je vais même plus loin : des corps déchaînés, exacerbés, en transe comme dans le cas d’une danse rituelle aux limites du dionysiaque selon la distinction de Nietzsche entre apollinien et dionysiaque (mais une transe reste fondamentalement sous le regard et le contrôle de la société où elle se pratique) ne suffiraient pas à rendre ce que seuls les mots sont capables de véhiculer car les mots sont d’une langue riche de son histoire collective, de sa polysémie et de ces processus nommés condensation, déplacement par Freud ou encore métaphore, métonymie par Lacan.
Je sais que certains pourront dire que la musique peut aller plus profond que les mots, qu’elle peut être une voie d’accès à l’inconscient. La musique du spectacle, sobre, comme tout le reste, n’a pas ce pouvoir de résonance panique qui est la marque de l’univers de Bauchau: univers avant tout panique même s'il y a une espérance. Henry Bauchau rend sensible, charnel, l’inconscient individuel et collectif. Avec lui, Freud et Lacan deviennent audibles.


Pour conclure, je dirai deux mots de Henry Bauchau. Il a 70 ans quand il commence Œdipe sur la route (écrit entre 1983 et 1990). C’est à 77 ans qu’il se met à l’écriture d’Antigone (écrit entre 1990 et 1997). Et en 2004, il nous offre L’enfant bleu: il a 91 ans. Merci Monsieur Bauchau.


Jean-Claude Grosse, le 12 mars 2006.

Pour ressortir de l'enfer où les textes se retrouvent vite sur internet avec la succession des articles, l'enfer étant de passer à la 2° page puis à la 3° puis  à la 4° page de la liste complète, je fais remonter l'article sur La fabrique de violence en attendant que je fasse une note sur le spectacle Push par Kaïros Théâtre.

À propos de
LA FABRIQUE DE VIOLENCE
d’après Jan Guillou


Il s’agit d’un spectacle théâtral, tiré d’un roman (autobiographique) de Jan Guillou.
Erik, 13 ans, est régulièrement battu, cravaché, par son père, sa mère passant toujours discrètement dans la cuisine pour faire chauffer le café.
Renvoyé du collège comme forte tête, Erik est placé dans un internat de bonne réputation par sa mère avant que le père rentre et que tombe la raclée.
À l’internat règne le bizutage, appelé éducation mutuelle.
Erik, qui s’était pourtant juré de ne plus se battre, refuse les humiliations et affronte deux anciens dans le carré, les mettant en pièces et obtenant ainsi un respect temporaire car le conseil des élèves ne peut tolérer cette situation.
Après l’épisode du seau à merde balancé dans leur chambre, la réplique avec le même seau balancé sur la gueule ouverte du président des élèves, suivie de l’algarade avec ce président dans le réfectoire, le conseil change de tactique et s’en prend à son ami, Pierre, convoqué dans le carré où il se fait massacrer malgré la révolte d’Erik, puis plus tard ébouillanter comme un porc et quittant l’internat.
Malgré sa culpabilité, Erik finit son séjour à l’internat, rentre chez lui à 15 ans avec son brevet, reçoit une gifle de son père pour son 0 en conduite mais une fois enfermé dans la chambre, il tient tête à son père, refuse de tomber son pantalon, lui dit qu’il va lui casser le nez et le bras, qu’il devra dire que c’est un accident sinon il dira à la police les corrections infligées injustement par son père. Le père, pris de peur, renonce à son projet.
Quant à Erik, on ne sait pas s’il a mis le sien à exécution.
Un débat a suivi le spectacle.
La première question a été : quel est le message de la pièce ?
Le message ne peut être un résumé en une ligne du genre : la violence n’est pas une solution.
Le message, c’est la pièce entière : fond et forme.
La question ne peut pas être : y a-t-il une autre solution que la violence ? Erik et Pierre, après avoir parlé de Gandhi, essaient la résistance passive, mais ils ne sont pas suivis par les autres qui ont peur. Le bizutage sadique peut continuer contre les socialos.
Erik qui connaît bien le cycle de la violence : montrer à un moment-clef devant tout le monde qu’on est le plus fort, savoir encaisser publiquement quand ce n’est pas le cas, surmonter sa peur car quand on use de la violence on sait que tôt ou tard on rencontrera plus fort, trouve à plusieurs reprises les réponses lui permettant de se mettre à l’abri des humiliations incessantes : sur le carré, dans la chambre.
Par contre, il a tergiversé avec Pierre, par amitié, a été affaibli par ce sentiment et d’une certaine façon a perdu Pierre à tous les sens du mot. Sans doute aurait-il dû descendre dans le carré quand Pierre se faisait massacrer. Impossible de dire ce qui en aurait résulté : pugilat général, correction infligée aux deux ?
Imaginons un autre scénario : Jésus tend l’autre joue. Une victime prend la place des victimes tournantes et en meurt. Le directeur ment, les enseignants se taisent, les élèves, victimes et bourreaux aussi.Le sacrifice n’a servi à rien.
Il doit bien y avoir d’autres scénariis de ce genre à imaginer. Jésus désarme bien le bras levé des lapidaires par sa question : que celui qui n’a jamais péché lui jette la première pierre ? Ce qui a pour effet de ramener tous les regards et l’agressivité du groupe sur lui : la femme adultère s’esquive. Comment Jésus s’en tire-t-il ?
En l’absence d’intervention du directeur et des enseignants, témoins de ce qui se passait, il n’y avait pas d’autres attitudes que la soumission, en attendant d’être bourreau à son tour en devenant un ancien, ou la révolte, la violence. C’est donc l’attitude des représentants de l’autorité et de la loi qui rend possible cet univers sadique où règne la loi des anciens et des plus forts.
Une fois dehors, quelques années plus tard, Jan Guillou, devenu journaliste, a écrit des articles sur l’internat, ce qui a provoqué une enquête et la fermeture de l’établissement. Ce qui n’avait pas été possible de l’intérieur, le respect de la loi, ou plus simplement le respect des personnes éduquées a été rendu possible par un autre canal que celui de la violence : la dénonciation, la prise de parole contre ceux qui fonctionnaient à la loi du silence : bourreaux et victimes puisque même les victimes ne se souvenaient jamais du nom de l’escalier dans lequel elles étaient tombées.
Dans son premier collège où il pratiquait le racket, le vol,…Erik était coupable et punissable. Sa violence était celle d’un délinquant devant être rééduqué.
Dans le deuxième collège, Erik oppose à une violence injuste et sadique une violence que nous estimons juste et qui ne mérite pas le blâme. Ceux qui doivent être sanctionnés sont le directeur, les enseignants et le conseil des anciens.
Erik et Pierre ont discuté dans leur chambre de Gandhi, de la violence et du mal, de la morale. Erik en arrive même à découvrir qu’il sera avocat pour défendre les victimes contre les bourreaux.
Le délinquant Erik avait une conscience morale, avait les mots pour nommer ce qui lui arrivait, pour analyser et pour réagir avec d’autres armes que les poings et les coups de tête. Il a su se moquer du président avec les mots qui ont fait sortir l’autre de ses gonds. Il a su écrire les articles qui ont discrédité et fait fermer cet internat indigne.
Nouvelle question : ce spectacle permet-il de penser la violence ?
Ce spectacle permet de réfléchir à une situation, à un personnage : narrateur et protagoniste, bref à du concret. On ne peut pas inventer de concepts pour penser ce spectacle, il nous faut des concepts venus de la philosophie et de la morale pour tenter de mettre un peu d’ordre dans ce bouillonnement qui nous a saisi car on a ri, on a eu peur, on a été révolté, on a jubilé, autant de sentiments vite évanouis qui ne garantissent pas l’aptitude à penser ce que nous avons vécu par procuration et par délégation.
Convoqués à ce spectacle, un JE (comédien de qualité) s’est adressé à des TU (chacun d’entre nous) mais cela ne constitue pas un dialogue et le débat d’après spectacle ne constitue pas une réflexion construite mais un échange d’opinions plus ou moins argumentées où chacun pèche ce qu’il peut.
À un débat, je préfèrerais une séance de ce que l’on pratiquait, il y a quelque 30 ans : des jeux de rôles selon la technique de Moreno, c’est- à- dire qu’après le spectacle, on reprend la situation et des volontaires essaient d’autres attitudes, d’autres postures que celles qu’on a vues sur le plateau . Et quand par exemple un fort tient longtemps, on essaie de voir comment lui couper son pouvoir : on en parle, on expérimente tout de suite la solution évoquée, on évalue. Je crois pour l’avoir pratiquée dans un certain nombre de situations que je savais critiques, que cette anticipation, cette préparation est souvent bénéfique.
L’école manque d’initiative, les enseignants ne sont pas assez autorisés à en prendre et donc ce qui se fait dans de multiples formations n’arrive pas jusqu’à l’école qui n’est pas une préparation à la vie.
L’école de la rue est de ce point de vue bien plus efficace.

Jean-Claude Grosse.


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