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Blog de Jean-Claude Grosse

American Vertigo de B-H Lévy et autres textes sur les USA

13 Mai 2006 , Rédigé par Jean-Claude Grosse Publié dans #notes de lecture

American Vertigo
de Bernard-Henri Lévy
chez Grasset

Il me semble intéressant de commencer cette note par la présentation de la 4° de couverture. L’auteur de cette 4°, sans doute BHL lui-même, affirme que devant ce pays …chacun est pris de vertige et que pour explorer ce vertige, BHL a entrepris un voyage de presque un an et plus de 20.000 kilomètres, sur les traces de Tocqueville, l’auteur de « De la démocratie en Amérique », publié en 1835 pour le livre I et 1840 pour le livre II, avec au bout de l’enquête, un livre mobile et chaleureux, un reportage conceptuel et un « road book » sensuel, cérébral, drôle, véridique écrit avec la perspicacité du philosophe, l’œil et le style du romancier.
Le livre tient-il ces promesses ?
D’abord le titre. Sans doute que « Le vertige américain » est-il moins convaincant qu’ « American Vertigo » ? Je crois me souvenir que le mot « vertige » est employé seulement 3 ou 4 fois en près de 500 pages, sans proposition de définition, comme s’il allait de soi. Donc mon Robert est venu remplacer BHL. « Vertige » : égarement d’une personne placée dans une situation qu’elle ne maîtrise pas, égarement, folie mais aussi trouble, frisson, peur ou encore exaltation, ivresse et bien sûr le premier sens d’éblouissement, d’étourdissement, de tournis. BHL évoque le vertige des observés rejaillissant sur l’observateur, soit : moi, BHL, devant la diversité des Américains rencontrés, devant la complexité des problèmes évoqués, devant la multiplicité des explications, hypothèses et questions, je n’ai pas la possibilité de trancher, je suis égaré par ce pays aux facettes si multiples, si contradictoires, je n’ai pas la possibilité de vous proposer une (la) vérité sur ce pays. Je vous laisse juge, je multiplie les questions, les hypothèses, les explications comme j’ai multiplié les rencontres de lieux, de gens, de sites, de situations, d’événements pour en faire des récits pouvant tenir dans un article de l’Atlantic Monthly qui a eu l’idée de me faire refaire le voyage d’Alexis de Tocqueville, 173 ans après.
De ce point de vue, c’est-à-dire au regard du propos de la 4° de couverture, la perspicacité du philosophe est prise en défaut : il est dans l’embarras, nous laisse embarrassé. Quant au style du romancier,(son œil, je ne sais pas), il me semble là aussi pris en défaut. C’est l’écriture journalistique qui domine pour tout ce qui concerne le voyage, les rencontres et entretiens avec un nombre impressionnant d’américanismes parfois traduits, le plus souvent laissés à la perspicacité des lecteurs français, anti-américains primaires et pavlovisés, dont je suis, selon sa typologie simpliste, et qu’il s’agit pourtant de convaincre de changer de regard sur ce pays. Ce sont des moignons de phrases sans articles, sans verbes ou alors des paragraphes d’une lourdeur syntaxique et logique telle qu’il m’a fallu assez souvent m’y reprendre à plusieurs fois pour en dégager le sens.
Laissons donc cette 4° de couverture qui ne permet pas de rendre compte du livre et me conduit à dire qu’il ne tient pas ses promesses. Et faisons notre propre expérience de lecture.
J’ai lu American Vertigo en dix jours avec de plus en plus d’envie de poursuivre ma lecture car le livre, si je puis dire, se densifie au fur et à mesure du voyage dont les récits de 4 à 5 pages, longueur convenue pour le journal américain, Atlantic Monthly, où ils doivent être donnés en primeur, sont rassemblés en 7 chapitres de 11 récits chacun sauf le 3° . C’est ainsi que nous finissons avec « Trois tycoons », j’appelle ça des prédateurs, dont l’implacable George Soros, avec « Trois jours à Guantanamo » et on achève le voyage avec la rencontre à Boston de Samuel Huntington d’abord et de Norman Mailer enfin, en fin, à Cape Cod, dernier nom, dernier mot du voyage « sous l’œil de l’éternité », Cape Cod qui fut aussi le lieu où débarquèrent du Mayfllower, les premiers pèlerins, les premiers colons.
L’échantillon est-il pertinent ? 76 récits mettant en scène, sur scène, des gens très divers : Noirs, Indiens, Blancs sudistes, néo-conservateurs, démocrates, religieux, politiciens, intellectuels, traders, acteurs, gardiens, pilotes, journalistes, militants de tout un tas de causes, dont les redoutables de la National Rifle Association, professeur-étudiants, pute et lap danseuse payées cash, sans consommation, fille de mineur …On se doute bien que l’on peut critiquer les choix faits, on peut regretter l’absence de pauvres, de prisonniers malgré l’évocation très forte de cinq prisons « visitées » par BHL (comme Tocqueville qui avait, avant Foucault, compris qu’un système pénitentiaire en dit long sur un système social et politique mais était resté aveugle sur la signification du modèle quaker d’Auburn), de jeunes drogués, de malades mentaux du mal ou des maux américains mais dans l’ensemble on a le sentiment de rencontrer la diversité américaine tant géographique qu’ethnique (manquent des Hispaniques, ce qu’on appelle maintenant les Latinos), tant sociale (très riches et puissants, classes moyennes) qu’humaine ( conformistes, individualistes, voire originaux, solitaires comme James Ellroy), tant religieuse que politique…Je serais assez tenté de penser que cette diversité de situations, de croyances, de combats, de comportements, nous n’en connaissons pas l’équivalent en France. Est-ce une force, une richesse ou y a-t-il des risques de guerre de tous contre tous dans un tel pays. Je pense qu’il n’est pas aisé de répondre et la prudence de BHL consiste à nous proposer non pas une mais des pistes, des hypothèses. À nous effectivement de trancher car il s’agit d’idéologies d’où l’importance de l’épilogue de plus de 100 pages et dans lequel BHL ne tourne pas autour du pot, posant les questions que nous nous posons : qui sont les néo-conservateurs ? le concept de guerre juste justifie-t-il l’interventionnisme unilatéral des USA ? les USA sont-ils une puissance impérialiste, voire un empire ? la diffusion de la démocratie est-elle légitime ou n’est-ce que le paravent derrière lequel se cache une politique d’appropriation des richesses d’autrui ? les USA sont-ils une démocratie ? les Américains sont-ils obèses ? les Américains ont-ils une idée, des valeurs qui les rassemblent ? sont-ils sûrs d’eux, arrogants comme on le prétend ? sont-ils des amis ou des ennemis de l’humanité ? veulent-ils le développement pour tous ou se réservent-ils la plus grosse part ? les USA sont-ils sous la coupe des religions ou sont-ils un État laïque ? l’État américain est-il à la hauteur des défis posés par la pauvreté croissante, le déficit budgétaire … ? Y a-t-il un équivalent de la sécurité sociale aux USA ? …
Pour moi qui suis un anti-américain primaire et pavlovisé selon la typologie simpliste de BHL mais qui accompagne depuis 10 ans le combat de LaRouche aux USA (relayé en France par celui de Jacques Cheminade) contre les néo-conservateurs et pour remuscler le parti démocrate avec son versant rooseveltien, j’ai eu la surprise agréable de retrouver les noms qui me sont devenus familiers : Carl Schmitt, Alexandre Kojève, Léo Strauss, Samuel Huntington, Francis Fukuyama. Évidemment, le rapport de BHL à ces idéologues est différent de celui de LaRouche. Tous les deux savent utiliser l’imprécation et ce que j’admets de LaRouche qui fait de la politique, je l’accepte moins de BHL qui se proclame philosophe : il en cite beaucoup sans références précises, (ce qui est toujours gênant pour les ignorants soucieux de s’instruire) mais en réalité, il se comporte en idéologue, en producteur d’idées utiles à un combat, quand je crois que la philosophie est recherche de la vérité et s’appuie sur le dialogue, pas sur le duel. On sent chez BHL, le goût pour le débat d’idées, première forme de l’affrontement si le but n’est pas de se mettre d’accord et si presque tous les moyens sont bons comme le mensonge, l’omission, l’usage performatif du langage contre son usage cognitif (j’ai été très étonné de voir à plusieurs reprises BHL employer des expressions comme : « pour être tout à fait honnête, pour être complet, pour dire la vérité ») ; il fait quatre objections à Fukuyama, quatre à Huntington ; il nous propose, venue de Walter Russel Mead, une typologie de quatre composantes de l’idéologie américaine : jeffersonienne, jacksonienne, hamiltonienne, wilsonienne, avec lesquelles il caractérise les uns et les autres. On sent aussi chez lui, un goût pour l’affrontement, se servant de la morale pour stigmatiser des lâchetés, des frilosités, la realpolitik d’un Henri Kissinger ou des Européens et des Français, préférant finalement les néo-conservateurs qui font de la politique avec des idées et pas seulement avec des intérêts. Cela le conduit à être particulièrement virulent contre le nouveau totalitarisme, après les fascismes brun et rouge (ce sont ses mots), le fascislamisme. Sûr qu’avec lui, le choc des civilisations est à l’ordre du jour, alors même qu’il récuse Huntington.
Dernier point : ce livre doit beaucoup au cinéma américain, aux écrivains américains. BHL connaît son cinéma américain, sa littérature américaine : j’ai apprécié qu’il nomme Cormac MacCarthy, en particulier. Il connaît aussi les penseurs américains. Dommage que ses sources ne soient pas explicitées. Il a préparé son voyage intellectuellement, il en a eu les moyens financiers, humains et matériels. L’opération médiatique et commerciale a été bien menée : Atlantic Monthly, éditeur américain : Random House, tournée américaine , il dirait « book tour », sulfureuse avec la descente en flammes du livre signée Garrison Keillor dans le New York Times, édition française riche de tout ce bruit , ce parfum de scandale, venus d’outre-Atlantique. Résultats : plus de 100.000 exemplaires vendus en un mois aux USA.
Bref, un livre avec son habillage, son babillage, maquillages et parasitages nécessaires pour en faire un produit.
Un livre que j’ai essayé de lire comme un livre, que je ne regrette pas d’avoir lu, enrichissant, comme celui de Nicole Bacharan : Faut-il avoir peur de l’Amérique ? Livres qui m’amèneront à corriger partiellement mes articles sur États-Unis/Eurasie, Dialogue/Duel dans Pour une école du gai savoir, paru aux Cahiers de l’Égaré en 2004 et que j'ai mis en ligne en bas de cette page.
À lire aussi : Après l’empire d’Emmanuel Todd, chez Folio Actuel et Empire de Michael Hardt, Antonio Negri, chez 10/18 (évoqué par BHL).
Et lire ou relire De la démocratie en Amérique d’Alexis de Tocqueville.
Jean-Claude Grosse, le 24 mars 2006.

Faut-il avoir peur de l’Amérique ?
de Nicole Bacharan
au Seuil

Ce livre comprend 7 chapitres précédés d’un avant-propos : Mon Amérique à moi.
Les titres des chapitres sont construits sur le même modèle : il y a toujours un « mais ».
Oui, le rêve américain a encore un sens, mais…
Oui, l’Amérique est vraiment une démocratie, mais…
Oui, les citoyens sont égaux devant la loi, mais…
Non, la religion n’est pas (vraiment) au pouvoir, mais…
Non, l’Amérique n’est pas éclatée en communautés, mais…
Non, il n’y a pas deux Amérique, mais…
Non, l’Amérique ne veut pas dominer le monde, mais…
C’est clair, cet essai est un plaidoyer en faveur de l’Amérique même si l’auteur par les « mais » corrige ce que pourrait avoir d’excessif ce plaidoyer.
Cet essai se justifie, selon l’auteur, par l’anti-américanisme observable en France dans beaucoup de milieux, intellectuels compris, préférant leurs préjugés à la réalité. Ce livre prétend donc nous mettre en présence de la réalité américaine, des réalités américaines devrait-on dire plutôt, étant donnée que toute affirmation concernant l’Amérique est contrebalancée par un « mais ».
L’auteur connaît son sujet, nous faisant profiter à chaque chapitre de considérations historiques, portant sur la déclaration d’indépendance, la Constitution voulue par les Pères fondateurs, la terrible guerre de Sécession et ses conséquences jusqu’à aujourd’hui avec le triomphe de la stratégie sudiste et l’arrivée au pouvoir des néo-conservateurs, le mouvement des droits civiques contre la ségrégation: revanche du Sud après sa défaite, le poids des deux dénis fondateurs du pays : l’esclavage des Noirs, l’extermination des Indiens. On s’aperçoit, ce faisant, combien l’histoire peut aider à comprendre.
L’auteur connaît bien aussi la réalité présente du pays, à travers sondages, études statistiques, débats : la situation dans les prisons; la lutte contre la délinquance et le crime avec la tolérance zéro et ce que cela induit quant aux pratiques policières; les programmes d’ « action affirmative », expression traduite de façon erronée par « discrimination positive », contre la marginalisation de la population noire et qui profitent à la population des latinos aujourd’hui; l’évolution des mentalités selon les origines, l’ultra-conservatisme des uns, la tolérance des autres…
Bref, une réalité complexe, pleine de paradoxes : isolationnisme ou interventionnisme ?, réalisme politique ou idéalisme ?, optimisme des ultras, pessimisme des Pères fondateurs, Sud et Nord, côtes est-ouest et continent, démocrates hier et aujourd’hui, républicains hier et aujourd’hui… On apprend quelques clefs pour comprendre sans pouvoir dire où va l’Amérique, persuadé quand même que ce pays est plutôt du côté des valeurs de la démocratie que de la puissance de l’impérialisme. L’âpreté des débats, des batailles judiciaires, le rôle des médias, l’action des citoyens et des associations, tout cela donne une impression de vie et de vitalité. Si on admet que la politique est le domaine des rapports de forces, limités par la loi commune et le droit, alors l’Amérique n’est pas pire que les pays européens, que la France : il y a des activistes minoritaires très offensifs sur les questions de morale et de mœurs dont il faut se méfier, dont ne se méfie pas assez la majorité, plus tolérante et qui a sans doute gagné, les autres livrant un combat d’arrière-garde mais attention aux réactions du tigre blessé, Sudistes revanchards et autres.
On peut regretter que l’auteur n’aborde pas assez le lobbying, institution ayant pignon sur rue et en particulier les liens entre industriels de l’armement, Pentagone, Congrès… qu’ Eisenhower à la fin de son second mandat avait dénoncé comme le complexe militaro-industriel ; que l’auteur n’aborde pas les questions économiques (le niveau de vie américain se fait sur le dos de qui, en pillant qui et quoi ?), et le déficit américain supporté par le reste du monde ; que l’auteur n’insiste pas davantage sur l’unilatéralisme actuel des USA (refus de signer le protocole de Kyoto, refus de la Cour pénale internationale, 2° guerre d’Irak sous de faux prétextes, pour quelles vraies raisons donc ? pas la diffusion de la démocratie au Moyen-Orient en tout cas, même si Bush l'affirme, car pour le moment…) alors que le multilatéralisme semble correspondre à une démarche démocratique
En conclusion, je pense que l’auteur fait trop confiance aux Américains, au peuple américain pour limiter les dérives de leurs gouvernements (fédéral et d’états) et les appétits des intérêts stratégiques des entreprises américaines même mondialisées, surtout mondialisées.
Un reproche : une écriture de type journalistique, une absence de sources. Le livre est sincère. Est-il objectif ? À lire tout de même pour faire le point sur ses préjugés et commencer à avoir un autre regard.
À la question : faut-il avoir peur de l’Amérique ? je répondrai Non ! mais en ajoutant que la France, en particulier, l’Europe, plus difficilement, a un rôle essentiel à jouer en s’affirmant à la hauteur de ses valeurs universelles, en pratique, pas seulement en mots, issues de la Révolution française. En effet, la Constitution américaine, la plus vieille, ne me semble pas supérieure à celle que les fondateurs de notre République ont produite. Il n’y a pas eu chez nous déni, engendrant une guerre civile faisant 600.000 morts, laissant des traces durables ; il y a eu exécution d’un symbole ( d’une personne aussi, bien sûr !) : la Révolution fut violente mais claire. Pas d’hypocrisie, même si elle ne fut pas aussi universelle qu'elle le prétendait: femmes et Noirs furent oubliés. Les femmes durent attendre 1947. Pour les Noirs, après l'abolition proclamée en 1794 mais sans application dans les faits et après le rétablissement de l'esclavage par Napoléon dès 1802, il fallut attendre 1848 pour son abolition définitive.
J'irai plus loin: je pense que l'american way of life, si attractif à l'échelle de ceux qui rêvent "rêve américain" et ils sont nombreux, si répulsif pour d'autres (pays musulmans en priorité aujourd'hui) n'est pas un modèle suffisant, satisfaisant, car trop matérialiste, même s'il faut nuancer avec le poids des religions aux USA; que la culture de masse made in USA est plutôt une culture de mort et que, l'industrie culturelle américaine est engagée dans une guerre culturelle visant à influencer le plus possible les esprits et les goûts, des jeunes en particulier. Cette culture dominante est née de la contre-culture des années 60-70 et je ne pense pas qu'il faille se réjouir de l'influence qu'elle exerce. Aux USA, les conservateurs s'en prennent à Hollywood comme lieu d'inspiration de la décadence (violence, drogue, sexe). Ont-ils si tort que cela?
À mon avis, nous avons un modèle français, très critiqué par les pro-américains de chez nous, les adeptes du néo-libéralisme, modèle né du programme du CNR (Conseil National de la Résistance) en 1946, qu'il faut sans doute revisiter.
Et nous avons une culture qui vaut largement la contre-culture américaine devenue culture officielle et cultivée hélas par notre jeunesse. On appelait cette culture, la culture classique ou les humanités. À mon avis, elle est à revisiter et à retransmettre. Pour moi, la France a des atouts majeurs, en termes de valeurs mais nous sommes trop timorés, nous n'y croyons pas, nos hommes politiques étant des défaitistes ou des suivistes par rapport à la puissance américaine.

Je propose un lien pour approfondir
d'où ils viennent, leurs maîtres à penser, leur idéologie...

Je propose en contrepoint du livre de Nicole Bacharan, un article que j'ai écrit
Pour une école du gai savoir (Les Cahiers de l'Égaré, 2004)

États-Unis / Eurasie

Pays le plus puissant du monde depuis 1940. Mais depuis la 2e guerre d’Irak (mars 2003), le monde découvre qu’il n’a plus besoin de l’Amérique alors que l’Amérique ne peut plus se passer du monde. Le paradoxe est tel que les USA, facteurs de paix pendant plus de 50 ans, sont aujourd’hui facteurs de désordre.
S’est construit – par vagues d’immigration européenne au XVIIIe
(aristocrates désargentés) et au XIXe siècle (sous-prolétariat)
– par la conquête de l’Ouest sur la peau des bisons
et des Indiens
– par l’exploitation des Noirs par les esclavagistes
dans les champs des états du Sud jusqu’à la Guerre de Sécession (1861-1865)
– par le taylorisme dans les usines des états du Nord
à partir de 1870.
Pays le plus puissant :
• sur le plan économique : protège ses ressources (pétrole), pille et gaspille celles d’autres pays dont certains sont traités comme des sous-traitants : monoculture ou mono-industrie au service des USA.
• sur le plan militaire : mais a perdu la guerre du Viêt-Nam, n’a pas gagné les guerres du Golfe…
• sur le plan monétaire : le dollar est la monnaie d’échange et les USA font supporter aux autres grands, le déficit de leur balance des paiements.

Le mode de vie américain et la culture américaine s’exportent dans le monde entier : nourriture et boissons à fabriquer des obèses, jeans à mouler les culs, chaussures fabriquées par des enfants pour pratiquer en champion tous les sports, films à susciter des serial-killers en mangeant du pop-corn, musiques à déclencher l’hystérie… Les enfants et les jeunes sont les plus fascinés par cette culture. On voit la fragilité d’une telle puissance : ignorons leurs films, leurs stars, leurs champions, leurs boissons, leurs jeans, leur bouffe, nous nous porterons mieux, nous serons mieux dans nos têtes et dans nos corps, eux se porteront plutôt mal. Ils sont engagés dans une guerre de domination du monde par le conditionnement des corps, prendre son pied, et des esprits, ne pas se prendre la tête.
Pays présenté comme la plus grande démocratie du monde, diffusant une culture de mort ; et pour le moment ça marche ; c’est un pays où la peine de mort est encore pratiquée à grande échelle, où les riches font régner la loi de l’argent, où les religieux intégristes et les ligues morales produisent un conservatisme rigide et agressif. C’est un pays où l’on dégaine plus vite que son ombre pour tuer l’ombre vue dans son jardin, où il ne fait pas bon vivre quand on est pauvre, malade, au chômage, noir.

Si j’essaie de construire le paradigme étatsunien, j’obtiens :
« Nous, Étatsuniens, élus de Dieu, devenus riches par notre travail, devenus puissants/hyperpuissants par notre messianisme en faveur de la liberté et de la démocratie, nous avons triomphé du mal qui s’appelait colonialisme quand nous avons fondé notre pays par la révolution contre les Anglais, puis qui s’est appelé nazisme, puis communisme et aujourd’hui terrorisme-islamisme. L’Amérique est de toutes les nations du monde, la plus juste, la plus tolérante, la plus désireuse de se remettre en question et de s’améliorer en permanence et le meilleur modèle pour l’avenir. La plus grande démocratie du monde doit prendre la tête des démocraties et poursuivre la mission éternelle de l’Amérique ».

Ce messianisme constitutif des États-Unis dès l’origine contribue, par son essence religieuse, à développer à l’intérieur un fort nationalisme, un profond patriotisme, à forger des mentalités de gagneurs. Durs en affaire, pratiques, novateurs, leur vision du monde est prométhéenne : action, adaptabilité, efficacité, dynamisme, individualisme, mouvement, optimisme, pragmatisme, variété. Ce messianisme contribue à développer à l’extérieur un esprit de croisade (justifié par la doctrine Monroë de 1823), qui fait des États-Unis le pays le plus interventionniste depuis qu’il existe. Ces croisades, ces interventions, ces guerres sont contre le mal, donc justes et en plus, depuis 1991, propres. Ce messianisme pour le bien du Monde et de l’Humanité, est à géométrie variable, selon les équipes au pouvoir (whigs ou tories, libéraux, ultra-libéraux, néo-conservateurs dits néo-cons, néo-keynesiens,…) mais on observe un effet cumulatif, présidence après présidence, à visée impériale, s’appuyant sur un double pouvoir :
1 – le pouvoir doux de l’image, du jazz, du rock, de la techno, de la comédie musicale, d’Hollywood, de la télévision, d’internet, des portables, des jetables, des consommables, de la bouffe, de la boisson, de la drogue, de la fringue, des jeux d’argent, des parcs d’attraction (et paradoxe, ce pouvoir doux est issu de la contre-culture, la culture underground des années d’après 1968) ;
2 – le pouvoir dur des armes, des alliances, des affaires, du capital et de la gouvernance d’entreprise où les principes, les idéaux (liberté – démocratie – droits de l’homme) sont l’habillage de pratiques contraires (pillage – unilatéralisme – violation des règles internationales).

Face à une telle idéologie (à déclinaison variable : Bush Junior est différent de Clinton, mais Clinton est le premier président à avoir dit que les États-Unis étaient la seule nation indispensable au monde, donc devant être maître de l’échiquier mondial) simpliste, mais efficace, face à une telle puissance qui veut vassaliser ses amis, écraser ses ennemis, face à de tels croyants, à de tels guerriers (guerre économique, guerre culturelle, guerre spirituelle, guerre des brevets, guerre des savoirs et des connaissances – qu’on pense au pouvoir des think tanks, 26 millions de dollars pour le Brookins Institute – guerre tout court) et on peut penser aux légions romaines, aux Waffen-SS, mais en cols blancs, comment se comporter ?

Pour eux, le monde aujourd’hui se découpe ainsi :
• leurs alliés mis en réseau politique, économique, militaire (Canada, pays anglo-saxons, pays de l’Est, Amérique latine) ;
• les munichois sans patriotisme et sans ressort (l’UE, la France) ;
• les ennemis identifiés avec lesquels des relations économiques sont possibles (Chine) ;
• les ennemis à détruire, à ramener dans le droit chemin (terrorisme, Irak, Iran, Corée du Nord).

La France (et son esprit munichois) peut-elle réagir, résister ? En disant Non à la 2e guerre d’Irak, la France, l’Allemagne et la Russie rendent crédible et possible le projet d’une Eurasie politique et économique, nécessaire en contrepoids du pouvoir des USA, nécessaire pour construire vers l’Est les nouvelles routes de la soie qui donneraient à nos économies l’oxygène dont elles ont besoin.

Les USA, exportateurs du libéralisme, de l’ultra-libéralisme, du monétarisme n’hésitent pas à être protectionnistes ; l’État est fortement centralisateur, interventionniste pour tout ce qui concerne la stratégie nationale de sécurité : Conseil national de sécurité, Conseil économique national, Advocacy Center, War Room (celle-ci entre 1993 et 1997 aurait permis la signature de 230 contrats importants, générant 350 000 emplois et rapportant entre 40 et 200 millions de dollars, en mobilisant les services de l’État afin de faire aboutir des contrats au profit de firmes américaines.)

En France, la tendance semble être d’imiter les USA et nous ne sommes pas démunis : recherche, enseignement, culture, tourisme, mode de vie, mais nous ne sommes plus croyants ni guerriers. Que nous reste-t-il ? Il nous reste contre les discours de certitudes et de servitude, à les questionner, à les dégonfler comme baudruches idéologiques, il nous reste la vraie discussion, la recherche de la vérité, il nous reste à réveiller l’émerveillement philosophique, à susciter chez le plus grand nombre le fort, le dur désir de vivre vraiment. L’anesthésie du plus grand nombre par le pouvoir doux des USA ferait place à une volonté de devenir homme de la grande responsabilité. Le pouvoir dur qui repose sur le darwinisme social : l’homme est un loup pour l’homme, n’aurait pas de prise sur l’homme de la grande responsabilité.

Les démocraties se sont construites sur le développement de l’instruction primaire (dit autrement, la démocratie est la superstructure politique d’une étape culturelle : l’instruction primaire). L’universalisation, constatable, de la démocratie s’effectue dans les pays où l’alphabétisation de masse se réalise.

Quand un peuple a un niveau d’éducation élevé et un niveau de vie satisfaisant, il n’est pas belliciste, il ne donne pas le pouvoir à des va-t-en guerre. L’opposition des peuples d’Europe à la 2e guerre d’Irak a été unanime (contre leurs gouvernements parfois : Espagne, Italie, Grande-Bretagne). Et deux peuples de même niveau chercheront une solution pacifique à un différend qui les sépare. Mais l’éducation secondaire et supérieure introduit un effet pervers dans ce processus démocratique, en faisant réapparaître des inégalités et en faisant émerger des « élites » qui se sont constituées dans les plus anciennes démocraties en oligarchie confisquant tous les pouvoirs à son profit. On mesure ici l’enjeu : ou nous laissons nos grandes écoles continuer à produire ces oligarques qui menacent de mort la démocratie et donc la paix ou nous nous fixons l’objectif de faire sortir de notre enseignement secondaire et supérieur des hommes et des femmes de la grande responsabilité, imperméables au cynisme actuel des « élites ».

À l’idéologie, substituer la philosophie. À la croyance, substituer l’évidence. Aux discours manipulateurs, substituer la vraie discussion. Ignorer le guerrier et ses guerres, et passer son temps de vie (seul, à deux, à trois…) à vivre, essayer de vivre en vérité. Les hommes et les femmes deviendraient eux-mêmes.
Jean-Claude Grosse

Dialogue / Duel

La discussion philosophique est-elle nécessaire ? est-elle possible ?
Est-elle possible ? Pour Marcel Conche, l’homme étant doué de raison, elle est en droit possible. Mais comme en philosophie, il n’y a pas de preuve, comme personne ne peut philosopher à ma place, comme il n’y a pas de vérité avec un grand V, comme la philosophie d’un philosophe ne peut pas être plus qu’un ensemble de convictions vécues, on peut dire que sauf exception, la discussion perd tout intérêt. Fort de mes convictions vécues, argumentées, évidentes, je ne pourrai convaincre l’autre, fort d’autres convictions vécues, qui ne pourra davantage me convaincre. Mon cheminement pour l’essentiel, vers l’essentiel, est solitaire et inquiet. Solitaire puisque personne ne peut me proposer ma philosophie et que je ne peux la trouver prête-à-penser chez personne. Inquiet parce que sur le socle de mes convictions vécues, acquises au prix d’un gros travail impliquant la confrontation avec d’autres philosophes – les morts plus que les vivants, les « éternels » plus que les éphémères – sur ce socle donc, les interrogations ne cessent pas pour autant, non parce que je doute de mes convictions, mais parce que homme fini, je tente de penser l’infini. Mon cheminement solitaire peut tout de même « croiser » un cheminement solitaire parallèle. Il peut aussi se partager dans l’amour accompli. Et se partager si je fais œuvre. On m’écrira. On me rendra visite. On m’invitera. Entre deux lettres, deux visites, je continuerai seul à m’interroger sur : Il n’y a rien d’autre que la Nature.
Est-elle nécessaire ? Si un accord des esprits est possible, elle l’est. Et si l’accord des esprits ne souffre pas de discussion, elle l’est aussi. L’accord des esprits ne souffre pas de discussion quant à la nécessité d’une (de la) morale universelle. Par la discussion, il s’agira de fonder cette morale universelle, morale des droits de l’homme, morale de mes obligations vis-à-vis des autres, avant toute considération éthique sur ma façon de vivre comme bon me semble. Un accord des esprits semble possible avec une philosophie de la Nature car s’il y a quelque évidence s’offrant à tous les hommes, n’est-ce pas la Nature ?
Mais cette possibilité n’a pas d’autre possibilité de se réaliser que par le cheminement libre de chacun. La discussion entre un croyant et un naturaliste, possible, nécessaire, souhaitable ne sera pas suffisante. Le naturaliste-philosophe fera confiance à la raison du croyant-idéologue. Celui-ci se rendra-t-il à l’évidence ?
La discussion n’est possible qu’avec peu d’hommes. Si je pense que ma réflexion permanente, exigeante, rigoureuse me fait cheminer vers la vérité (ma vérité), je serai plutôt homme de méditation, d’écriture qu’homme de rencontre, de discussion. J’attendrai peu des rencontres et discussions, souvent vaines, superficielles, vides, pleines de malentendus. Je serai cependant, par ma démarche, ouvert et je m’offrirai pleinement, au milieu d’une fête, à la rencontre avec Étienne, parce que c’est lui, parce que c’est moi, au choc d’une lettre, à la rencontre avec Émilie. Sans perdre l’usage de ma raison, parce qu’Émilie est belle et vraie.
Donc, à chacun de choisir entre le bavardage et le quasi-silence. L’homme de contemplation des sagesses et mystiques est le plus souvent silencieux. Le philosophe, l’homme de méditation se sert du logos. Silencieux, il pense avec des mots, des images-métaphores, il écrit – il s’essaie. Les critiques de Montaigne-Conche à l’égard de la scolastique, de la logique, de la disputatio valent pour la discussion, mais aussi pour l’écrit. Les rigoureux discours drainent de vieilles notions invérifiées. L’essai est acte de la pensée, acte de penseur et acte philosophique. Les Essais de Montaigne sont – paradoxe – parlés. C’est le langage de la conversation, de la discussion transporté dans un livre. Montaigne discute avec peu d’hommes mais discute au long des Essais.
La discussion est un duel. Ce qui tempère le duel, ce qui le rend raisonnable, c’est que chacun accorde un crédit minimum aux opinions de l’autre, même les plus scandaleuses. C’est que chacun aussi est prêt à rendre les armes si la vérité se révèle sous la force des raisons de l’adversaire. Foin de l’amour-propre, de l’honneur, foin de la malhonnêteté.
Une telle disposition d’esprit est rare. Et ce n’est pas cette conception de la discussion qu’on enseigne dans les grandes écoles. Là on apprend à se défaire de l’adversaire, on apprend à se cuirasser, à se blinder. On frappe plus qu’on ne réplique. On disqualifie. On critique sans preuves. On affirme sans preuves. On se loue. On se fait valoir.
C’est le discours-duel à mort. C’est le discours dominant en politique et en économie. L’enjeu n’est plus la vérité. L’important n’est plus la méthode. L’enjeu, c’est le pouvoir. L’important, c’est le résultat. La fin justifie les moyens. Là règnent la malhonnêteté, la manipulation. D’un côté, le langage cognitif où les mots ne peuvent signifier que ce qu’ils signifient. De l’autre, le langage performatif où les mots ont la signification qu’il me plaît de leur donner si j’en ai le pouvoir. S’étonnera-t-on que la philosophie analytique soit anglo-saxonne ? S’étonnera-t-on que Bush et Blair aient éhontément menti pour déclencher la guerre en Irak ? On devine à cet exemple que face à celui qui – masqué souvent – veut me manipuler, m’intoxiquer, me dominer – j’ai intérêt à me demander : comment repérer qu’il préfère le pouvoir à la vérité ? comment me comporter ? Je coupe court à toute tentative de marketing téléphonique, je jette toutes les publicités que je reçois. La déclinaison d’un tel comportement de refus est parfois facile, parfois difficile. Quelle attitude avec la presse et les médias qui désinforment, mentent par omission ? Quelle attitude avec les hommes politiques, avec les partis, spécialistes des doubles langages et des virevoltes ? Et difficile encore plus : quelle attitude avec un pays comme les États-Unis dont les intentions et les pratiques d’empire sont de plus en plus évidentes et lourdes de menaces, « l’Amérique, future première menace mondiale » dit le professeur Jacques Soppelsa dans Géopolitique des États-Unis ?
L’écoute, la sympathie vis-à-vis d’une proposition adverse, nécessaire comme moment de la discussion, n’empêche pas la mise à l’épreuve de la raison de ladite proposition avec pour horizon, sa vérité ou non. À supposer que mes raisons soient plus fortes que les siennes, s’il est honnête, il renoncera à sa proposition, il se corrigera. Il serait intéressant ici de comparer la discussion socratique et l’écoute analytique. D’un côté, Socrate, qui veut mon bien, que je devienne meilleur, plus fort, qui me questionne gratuitement. De l’autre, l’analyste qui m’écoute, ne me fait pas de retour ou presque, que je vois deux à trois fois par semaine pendant dix, quinze ans et qui se fait payer. S’agit-il de la même femme, celle qu’écoute l’analyste, celle que questionne Socrate ? La première n’est-elle pas en souffrance, à tous les sens du mot ? souffrante parce qu’en suspens ? La seconde n’est-elle pas en mouvement, en chemin, déjà capable de faire pièce à l’autre en elle ? de trouver que les autres ont trop de part en elle-même ? Je renvoie là à Rhétorique de Francis Ponge, un proême que je faisais apprendre par cœur. Il y a peut-être des forces, plus fortes que la raison, que la volonté, qui déséquilibrent certains êtres. Que donneraient les rencontres entre Socrate et un schizophrène ?
Jean-Claude Grosse,
Agora du 4 juillet 2003.






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