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Blog de Jean-Claude Grosse

La politique de l'oxymore/Bertrand Méheust

8 Mai 2009 , Rédigé par grossel Publié dans #notes de lecture

La politique de l’oxymore de Bertrand Méheust
Les empêcheurs de penser en rond/La Découverte, 2009

Voilà un essai particulièrement intéressant et dérangeant. Son pessimisme méthodologique, son heuristique de la peur suffiront-ils à ouvrir les yeux des gens ? Sans doute pas.
De quoi est-il question ? De notre système, de notre modèle, système de prédation reposant sur des résultats tellement probants, l’élévation du niveau de vie, du confort du plus grand nombre dans les pays développés qu’il est inconcevable de le voir changer de paradigme, de renoncer à ses dogmes : la croissance comme moteur du progrès pour tous, la croissance infinie comme moyen de réduire les inégalités, les bienfaits de la main invisible du marché pour résoudre les problèmes rencontrés par le système, l’homme de la science et de la technique trouvera toujours les remèdes aux dégâts qu’il cause.
S’appuyant sur des concepts de Georges Simondon, l’auteur montre qu’un système persévère dans son être jusqu'à saturation et jusqu’à la rupture. Notre système n’échappe pas à la règle d’autant que la pression du confort rend très difficilement envisageable les mesures de décroissance supportable qu’il faudrait prendre dès maintenant à supposer qu’il ne soit pas trop tard. L’auteur  pense que notre biosphère est atteinte de façon irrémédiable sans pouvoir le prouver autrement que par des exemples (mais les optimistes de la croissance, les mitigés du développement durable ne peuvent pas davantage prouver le contraire pour la bonne raison que l’échelle de temps à considérer est trop importante : des milliers, voire des millions d’années).
La réflexion sur les échelles de temps est importante et ici je la combine avec celle de Marcel Conche : le temps du marché, de la bourse est quasi-nul, c’est le temps de l’immédiateté ; le temps de chacun entre sa naissance et sa mort est un temps rétréci, le temps du souci, le temps de l’emploi ou du chômage, le temps des crédits à court terme (2-3 ans) ou à plus long terme (15-20 ans) ce qui signifie notre servitude volontaire pour 2 à 20 ans et l’impossibilité de se libérer des schémas de vie proposés par le système ; le temps des sociétés, des cultures, des civilisations, le temps de l’histoire, de la longue durée (200-5000 ans) ; le temps de l’homme, de l’hominisation (plusieurs centaines de milliers d’années) ; le temps de la planète, de notre biosphère (plusieurs millions d’années) ; le temps de l’univers (plusieurs milliards d’années), le temps de la Nature au sens de Marcel Conche (temps infini, éternel).
Grâce aux connaissances accumulées, nous sommes capables aujourd’hui d’avoir une vision temporelle très vaste, vision nécessaire pas seulement pour comprendre d’où nous venons, où nous allons mais pour agir en relative connaissance de causes et d’effets. Vivre à l’échelle de l’immédiateté c’est s’aveugler volontairement, s’impuissanter quand les catastrophes surviennent. Cette incapacité à se placer à la bonne échelle, aux bonnes échelles est liée à cette morgue dont fait preuve l’homme cartésien , voulant devenir maître de la nature.
Le chapitre qui donne son titre au livre est court, accrocheur, montrant que l’oxymore est toujours utilisé dans les temps de tension et pour manipuler les esprits. Il montre avec pertinence que le nazisme est la matrice du monde-spectacle dans lequel nous nous vautrons. Des esprits suffisamment lucides sur les moyens mis en œuvre par ce que j’appelle les brasseurs de langue de bois comme par les brasseurs de langue de vent peuvent-ils échapper à cette virtualisation des cerveaux, à cette déréalisation du réel au profit de ses reflets dans le lobe droit ou gauche de chacun ? Certes le réel ne se fait jamais oublier, se rappelle au bon souvenir de ceux qui gouvernent, manipulent en l’évacuant à coups d’oxymores déroutant les esprits car cette union des contraires en temps de tension a bien pour objectif de faire vaciller les repères, de rendre impossible le retour à la lutte des classes, le recours à la révolution.
C’est moi qui dis cela, en conclusion de cette note, tirant l’auteur dans mon sens.
Note de lecture de Jean-Claude Grosse, 8 mai 2009

La politique de l’oxymore*

Politis, jeudi 9 avril 2009, par Dominique Plihon


Ceux qui nous gouvernent sont des illusionnistes qui, en s’appuyant sur les médias, nous abusent en faisant le contraire de ce qu’ils annoncent à grand renfort de publicité. Ainsi, la défense du pouvoir d’achat est érigée en slogan de campagne électorale puis en objectif prioritaire du gouvernement. Mais quand la crise est là, qui touche en premier les bas revenus, c’est une relance « par l’offre » qui est orchestrée, c’est-à-dire la multiplication des aides et des exonérations de charges en direction des entreprises. Politique non seulement inéquitable, mais aussi contre-productive, puisque c’est d’un effondrement de la demande des ménages, lié à la déflation salariale, que souffre l’économie. De même, la « moralisation du capitalisme » est décidée face au scandale des patrons voyous qui se goinfrent de primes et de parachutes dorés. Mais le bouclier fiscal qui protège les grandes fortunes n’est pas remis en cause. Et le décret sur les bonus et les stock-options exonère la plupart des PDG du CAC 40 pour ne toucher que les patrons des quelques banques et entreprises ayant reçu des aides de l’État. Le Medef peut se rassurer, il n’est pas question de supprimer les stock-options ni d’imposer une limite aux rémunérations des patrons, ce qu’ont pourtant fait les autorités américaines et allemandes.

Allant crescendo, nos gouvernants proclament une « refondation du capitalisme mondial » à l’occasion du G20 de Londres, présenté comme historique. La fermeture des paradis fiscaux, jugés intolérables, est annoncée. Et l’on se retrouve avec un catalogue de mesures ronflantes mais molles, telles que la levée partielle du secret bancaire et la publication d’une liste de « paradis fiscaux non coopératifs ». Et nos autorités se gardent bien de s’attaquer aux principaux paradis fiscaux européens, à commencer par Monaco et le Luxembourg – ce dernier étant dirigé par le président de l’Eurogroupe, chargé de coordonner la politique économique européenne…

Sur le thème des migrations, les dirigeants européens ne sont pas à une contradiction près. Chantre de la mondialisation et de la liberté de circulation des personnes à l’intérieur de ses frontières, l’Europe a érigé des remparts technologiques et policiers, se transformant en « forteresse » pour celles venant de l’extérieur. Continent des droits de l’homme, elle a vu des milliers de migrants mourir à ses frontières et met en danger l’un des droits les plus précieux : le droit d’asile. Pour donner à cette politique un nom respectable, on la qualifie de migrations choisies, alors qu’il s’agit d’une politique migratoire sélective, fondée sur la contrainte.

Dernier exemple de cette politique de l’oxymore (la liste pourrait être beaucoup plus longue), qui n’est pas le moins inquiétant : la question écologique, présentée comme l’ardente obligation de ce début de XXIe siècle, Grenelle de l’environnement à l’appui. Or, la plupart des cent mesures du plan Fillon de relance consistent à accélérer la construction d’autoroutes et à bétonner le pays, tout en affirmant que l’objectif de croissance à tout prix (rapport Attali pour une croissance forte oblige) est la seule voie pour sortir la France de la crise. Le salut viendra du « capitalisme vert », autre splendide oxymore ! Cette utilisation massive des oxymores – qui consistent à fusionner deux réalités contradictoires – remplit trois fonctions pour le pouvoir politique. C’est d’abord une technique éprouvée pour occuper l’espace médiatique, avec l’aide d’organes de presse souvent complaisants, voire complices, en exhibant à coup de gesticulations des objectifs mirifiques qui suscitent le débat. C’est ensuite un moyen de neutraliser l’opposition en la doublant sur sa gauche (pouvoir d’achat) ou sur sa droite (migrations). C’est enfin, ce qui est le plus grave, une stratégie destinée à « enfumer » les citoyens, en s’attaquant à leur univers mental et en jouant avec leurs rêves. Ceux qui gouvernent ainsi font preuve d’un cynisme et d’un mépris profonds des citoyens. L’art de gouverner se confond avec celui de manipuler. La politique et la démocratie en sortent dévalorisées…

 

La politique de l’oxymore

de Françoise Simpère


    "La politique de l’oxymore » (éd. La Découverte) c'est le titre ô combien littéraire- "cette obscure clarté qui tombe des étoiles", mon oxymore préféré- le titre donc  d’un petit bouquin dont je vous recommande la lecture, écrit par un philosophe. Ce n’est pas la joie, puisque, en gros, il affirme que nous sommes foutus si nous ne nous décidons pas à changer de logiciel de pensée- ce que je répète ici sans me lasser- mais rappelle que l’être humain a le plus grand mal à le faire pour moult raisons.   

      Première raison, résumée brillamment par mon directeur d’agence bancaire : « Les décisions prises contre la crise émanent des décideurs à l’origine de cette crise, qu’ils soient politiques ou financiers. Il ne faut pas oublier que celle-ci, avant de leur faire perdre de l’argent, leur en a fait gagner tellement que même avec les pertes actuelles, ils restent gagnants. Pourquoi voudriez-vous qu’ils changent un logiciel qui leur est bénéfique ? Ils vont calmer les esprits avec un peu d’argent et repartir dans la même direction.» Absence de changement par intérêt personnel, pas moral mais logique.    

    Deuxième raison, fréquente : l’absence de changement par peur de la     nouveauté et/ou du risque. C’est le cas de ceux qui restent dans un couple ou un boulot qui ne leur conviennent plus, au motif qu’on sait ce qu’on perd, mais qu’on ne sait pas si on va gagner. La merde dont le goût est familier, on finit par s’y habituer... jusqu'au jour où elle rend malade.  

      Troisième raison, irrationnelle : le refus de la réalité, de la nécessité     absolue de changer de logiciel, parce qu’on ne VEUT pas y croire. Exemple : tout le monde se SAIT mortel,     personne n’arrive à s’imaginer mort. Tout le monde SAIT que la planète ne PEUT pas supporter qu'on continue à l’exploiter sans mesure, mais personne ne veut vraiment y croire, car imaginer la fin du monde et de     l’humanité est insoutenable.   

      Alors, les cyniques qui ont intérêt à ce que ça continue pour les deux ou trois  décennies qui leur restent à vivre (les puissants sont rarement très juvéniles) ont inventé la politique de l’oxymore : ils associent des concepts     incompatibles qui donnent l’illusion qu’ils agissent, et font croire à ceux qui ont peur de  changer ou qui ne veulent pas admettre la nécessité de changer qu’on va pouvoir, au bord du   gouffre, faire un grand pas en avant sans tomber, comme dans les dessins animés où Donald pédale dans le vide …   

      MORALISER LE CAPITALISME: impossible puisque ce système, basé sur l’appropriation par quelques-uns de toutes   les richesses du monde au détriment de la majorité des gens, basé donc sur l'injustice et l'exploitation est, par essence, immoral.   

      DEVELOPPEMENT DURABLE : une croissance continue sur une planète limitée aux ressources épuisables est évidemment impossible. Pour que tous les terriens puissent accéder à un confort convenable, il faut que les plus favorisés modifient leur mode de vie en consommant et polluant moins. Y a de la marge, vu les gaspillages!   

      NUCLEAIRE ECOLOGIQUE : une énergie qui produit des déchets toxiques indestructibles qu’on ne sait pas où mettre excepté sous le bitume des cours d’école et des routes (excellent documentaire récent sur le sujet à FR3) n’est pas écologique puisqu’elle oblitère le destin des générations futures. Le fait qu’elle ne produise pas de CO2 ne suffit pas à la rendre inoffensive, sans même parler de son éventuelle utilisation militaire.   

      GUERRE PROPRE : sans commentaire.   

      FLEXIBILITE PROFESSIONNELLE SECURISEE : l’emploi est stable et sûr, ou flexible et précaire, ceci sans jugement de valeur sur ce qui est souhaitable pour mieux vivre. Mais en aucun cas il ne     peut être flexible et sûr ! Perso, je pense que la sécurité est mieux assurée avec plusieurs employeurs qu'un seul, toujours le principe écologique de la diversité, qui évite la dépendance.

La politique de l’oxymore se nourrit de contradictions : prétendre revaloriser le travail mais refuser la moindre augmentation des salaires. Prôner l’effort et le mérite mais favoriser fiscalement les revenus des capitaux et l’héritage qui n’exigent pas d’efforts démesurés pour les gagner. Limiter la vitesse pour les conducteurs, mais ne pas brider les moteurs des automobiles. Faire de la publicité pour une barre riche en sucres et en graisses et écrire en dessous « pour votre santé, manger moins gras et moins sucré ». Multiplier les
informations alarmistes et les faits-divers en boucle puis exhorter les gens à «mieux gérer leur stress ». Prôner le goût du risque mais mener une politique obsessionnellement sécuritaire. Parler de simplification administrative et pondre une nouvelle loi et dix décrets par jour. Considérer que les services publics ne servent pas à grand-chose et déplorer que leurs grèves bloquent le pays. Vouloir la libre circulation des marchandises et des capitaux mais fermer les frontières à la libre circulation des humains.   

      Ca rend fou, non ? Effectivement, oxymore signifie étymologiquement « folie aigue », dit l’auteur du livre. Une folie qui préfère s’enivrer de contradictions plutôt qu’accepter que son logiciel de pensée soit périmé. Pourtant, comme dit le proverbe, « se cacher la tête dans le sable n’a jamais empêché  l’autruche de se faire botter le cul. » 
   

 


L’intraitable beauté du monde,
adresse à Barak Obama

par Patrick Chamoiseau, Edouard Glissant


Deux écritures pour cette adresse, l’une poétique, l’autre politique, même si chaque écriture contamine ou hybride l’autre. L’une plus rationnelle, l’autre plus métaphorique, ma préférence allant à l’écriture politique rationnelle car les métaphores du gouffre, du limon m’ont peu parlé pour entendre les voix, les souffrances des esclaves.
L’élection de Barak Obama est pour eux l’émergence de la diversité, de la créolisation, au plus haut niveau, dans le pays le plus puissant du monde et les effets de cette émergence seront indépendants de ce que fera ou ne fera pas Obama.
Ils attribuent à Obama une vision, une intuition poétique, une connaissance du monde inattendue chez un Américain, un African-American, (Obama a eu cette chance de n’être pas un descendant d’esclaves, de n’être ni Américain blanc ni American-African noir; son père est Africain, sa mère Américaine…et à ses débuts, il ne fut reconnu ni par les Noirs ni par les Blancs), intuition ouvrant des possibles en particulier à la beauté car la beauté est manifeste quand la politique mise en œuvre est d’ouverture et non de fermeture, est une politique de Relation.
Ils montrent comment la campagne d’Obama a su surmonter les clivages, les antagonismes, a su rassembler, réconcilier, même si ensuite en cours de mandat,  on assistera à une remontée des haines.
Cette adresse à Obama, l’ayant lue après ma lecture de La politique de l’oxymore, m’a paru en deçà des enjeux du Tout-Monde. Je ne crois pas que la créolisation, les petites sociétés soient l’avenir du Tout-Monde même si c’est mieux que la mondialisation, la séparation, (paradoxe en effet de voir des murs se dresser au temps de la mondialisation ; ponts et routes seraient préférables) car je pense qu’il est déjà trop tard, que nous avons heurté le mur écologique et que nous n’en avons même pas conscience parce que nous vivons dans un temps trop rétréci, nos échelles de temps sont trop petites, incapables de se situer à l’échelle de la biosphère : l’immédiateté du gain, des besoins, du confort et les millions d’années de la biosphère ne font pas bon ménage.
Cette adresse écrite dans la foulée de l’élection d’Obama, de son investiture ne peut bien évidemment pas prendre en compte ses premiers choix politiques. Les auteurs ne font pas de pari sur ce que sera la politique d’Obama, à la différence de Noam Chomsky ou de Kristin Ross qui n’attendent pas de modifications de la politique américaine. Ils pensent que son élection a ouvert une voie à l’ouverture. On était en droit d’attendre d’eux un peu plus de perspicacité. Là où Obama va rater, c’est sur le plan financier, sur le plan économique : il ne prendra pas les mesures fortes qu’il faudrait prendre, organiser la banqueroute des banques d’affaires pour sauver ce qui doit l’être et qui concerne le quotidien et le demain des gens. Mais même s’il prenait de telles mesures, elles s’inscriraient dans le schéma de la croissance ou plus modérément dans celui du développement durable, oxymore typique de notre temps pour se masquer la réalité et se faire croire que nous avons encore un peu de temps pour retarder l’inévitable, pour corriger l’inévitable.
Note de lecture de Jean-Claude Grosse, 8 mai 2009



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