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Blog de Jean-Claude Grosse

Équinoxe d'une heure: Saint-John Perse

16 Octobre 2006 , Rédigé par Jean-Claude Grosse Publié dans #essais

Je remercie Salah Stétié et Daniel Aranjo de m'avoir communiqué le texte inaugural du colloque Saint-John Perse des 8 et 9 décembre 2005, pour les 30 ans de la disparition du poète et  de m'avoir autorisé à le mettre en ligne. Je fais aussi remonter de l'enfer qui envoie les articles au fin fond de la machine, l'article consacré à ce colloque et celui sur le sentier du printemps dont le poète en partage fut Saint-John Perse.
grossel

Saint-John Perse et son masque sculpté par Andreas Beck, 1972
photo parue dans le catalogue de l'exposition réalisée au musée de Toulon en 1984

ÉQUINOXE D’UNE HEURE


Saint-John Perse, l’homme des contacts universels, de la prise de possession par le langage des éléments et des communautés humaines, des civilisations aussi bien, est un homme qui d’abord se veut seul. Seul, solitaire, souverain, maître de lui-même comme de l’univers. Cette solitude, cet esseulement élu et choisi, revendiqué comme le titre central de son être-au-monde, Saint-John Perse nous le signifie de prime abord comme la principale clé ouvrante des rapports que chacun pourrait vouloir souhaiter entretenir avec lui ou son œuvre : il y a d’abord ce pseudonyme extraordinaire qu’il s’est fabriqué, mêlant le ciel et la terre, l’étrangeté et la francité, la dimension verticale d’on ne sait quelle sainteté jouée, oniriquement jouée, et l’assise radicalement horizontale d’un très haut plateau antique et poussiéreux de toute la poussière de l’Histoire, l’anglophonie de John et la latinité de Perse. Cette singularité nominale s’accompagne immédiatement d’une deuxième : l’homme, dès les premières lignes écrites par l’adolescent de dix-sept ans qu’il fut, se revendique comme l’enfant d’une île, d’un îlot, d’un rocher cerné par l’océan et il voit, dans cet écartement géographique, le signe de ce qu’il appelle lui-même une “condition” : la condition ontologique d’insulaire. Et cet éloignement qui, chez Saint-John Perse, semble, et lui seul, pouvoir et devoir créer les occurrences de la proximité, selon une dialectique que je dirai de nature chrétienne, pascalienne : « Tu ne me chercherais pas si tu ne m’avais déjà trouvé », affirme Pascal dans Les Pensées ; « je ne serais pas là près de toi, avec toi, si je n’étais si loin et si différent de toi », dit Saint-John Perse, dans l’ensemble de son poème, plein d’une sorte de réversibilité de l’homme dans l’élément, et vice-versa, de l’élément dans le verbe, et vice-versa, à la façon dont la religion chrétienne parle au sein du “corps mystique” d’une réversibilité des mérites. Tout n’est pas dans tout, ce qui serait du Spinoza et porterait la marque du panthéisme, mais le signe de toute chose est présent dans toute chose et communique avec elle. Cela pourrait ouvrir sur des perspectives symbolistes, cela y ressemble de l’extérieur, mais ce n’est pas de ce côté-là de l’extension de son île vers la totalité de l’univers que se dirige l’ambition de Saint-John Perse, comme cela se produisit dans le cas d’autres insulaires, tels que Leconte de Lisle ou José-Maria de Hérédia, qui virent dans leur affiliation au symbolisme une manière d’annexer du plein au vide et de la profusion au manque, ce dont le poète guadeloupéen, riche à foison de vérité terrestre et terrienne, n’a guère l’emploi. Les deux spécificités que j’ai énoncées : la prise de distance par le nom et l’insularité, avec les conclusions qui s’en déduisent, m’amènent à observer, chez le poète, une autre particularité liée, elle aussi, à son désir d’isolement et à ce sentiment de privilège qu’il en retire sur le plan personnel : ce sentiment ne le quittera pas de toute sa vie et fait partie de son légendaire le plus intime ; chaque fois qu’il en aura l’occasion, il l’affirmera, le soulignera, le réaffirmera avec une constance en apparence discrète, en fait, par son insistance même, inquiétante ; inquiétante comme un tic de la personnalité, un retour lancinant d’un pli freudien de la mémoire.. De quoi s’agit-il ? De cette volonté jamais démentie chez le poète de faire partie par ses liens familiaux, par ceux de son épouse, par son réseau le plus proche de relations ou d’amitiés d’une classe sociale supérieure, classe de maîtres grands ou petits, avec particule si possible, rôle historique ou domination économique. Manifestement, Saint-John Perse est fasciné par l’un ou l’autre type de réussite sociale. Si symbolisme il y a, il n’est pas dans l’œuvre, mais dans la vie qui pousse l’auteur – un peu naïvement sans doute – à accrocher l’un ou l’autre des rayons de son étoile à l’une des hautes branches de ce qu’il appelle, d’un mot qu’il affectionne, un lignage. Et il est vrai que Saint-John Perse est un seigneur de la langue et il est non moins vrai qu’il a été dès l’origine reconnu et salué comme tel. Le splendide isolement de sa position dans le lieu géographique dont il fait l’une de ses revendications et l’un des thèmes centraux de son inspiration poétique se double chez lui, outre le goût du lignage de la nature de son activité professionnelle : ambassadeur, et ambassadeur d’un grand pays, la France, il exerce un métier qui est en fait, au-delà de l’activité technique proprement dite, une dignité. Le beau mot ! l’illustre mot que celui-ci et dont Saint-John Perse a dû, intimement, goûter l’autre nuance de noblesse : la noblesse éthique en sa résonance esthétique et humaniste. Un ambassadeur, en effet, n’est pas limité à son activité immédiate, si déterminante que soit celle-ci par ailleurs : c’est un homme placé au centre de la toile d’araignée que tissent les nations pour vibrer à l’unisson des forces qui tendent le monde et dont il est non pas “l’âme de cristal”, pour reprendre la terminologie hugolienne, mais le point de rupture ou de couture, acuité d’une lame de ciseaux ou finesse de la plus fine des aiguilles. Cet art de rompre et de recoudre, les éléments le connaissent comme issu de l’essence même de leur être, de leur raison d’être ; la pluie, la neige, le sable, l’eau océane, les vents. Ambassadeur d’un grand pays, ai-je dit, il convient d’annoncer d’ores et déjà avant d’aller plus loin ceci : Saint-John Perse, qui a conscience de la dignité qui est la sienne, portera cette dignité jusqu’aux limites mêmes de l’univers. Avant toute chose, et renforcé de tous les constituants dont il a su élaborer sa solitude, il sera l’ambassadeur des éléments, leur voix symbolique clairement articulée, lumière et mystère conjugués, sur toutes scènes de la représentation verbale, en tout lieu favorisé par la théâtralité cosmique.

Ainsi est Saint-John Perse, à la pointe de ce qu’il est, à l’avant-poste du monde. Personnalité entièrement composée, recomposée et qui en serait irritante – elle l’est d’ailleurs pour un certains nombre de ses exégèses – si tous les morceaux, les moments, les détails qui, de leurs apports diversifiés et convergents, oeuvrent à la mise en forme et en place de cette fastueuse tapisserie n’étaient tous vrais, chacun pour leur part, puisés dans la réalité vécue par le poète, dans la réalité rêvée par lui, dans le droit de tout grand créateur – tel est son cas – de remplacer la vision majeure qu’instituent en lui mémoire, imagination et projection dans le second temps des hommes à cette autre vision disparate et dispersée, mélangeant les faits mineurs aux grands événements de l’esprit et de l’histoire qui est, chacun en conviendra, le plus commun de notre destin. On a osé traiter Saint-John Perse de menteur, d’affabulateur, de mauvais prêtre célébrant une messe impure au seul profit du culte de soi. Et tout cela est sans doute exact et tout cela finalement n’a aucune importance au regard du dévot du poème, de l’amoureux de telle vérité suprême et seconde qui naît de cette mesure incontrôlable qu’est le sens et qu’est la volonté de dépassement. Dépassement de quoi ? De cela qui ne tire son autorité que d’exister, seulement d’exister, dans le grouillement insignifiant de tous ces actes sans conséquence, de tous ces faits le plus souvent vécus passivement qui forment, de chacun, dans le malheur ontologique partagé et cet aveuglement général qui nous tient tous, la tentation, sinon d’être, du moins de faire semblant. “La multiplication vous a distraits / jusqu’à ce que vous ayez rendu visite aux cimetières”, énonce le Coran, témoin inattendu mais, en la circonstance, pertinent. Saint-John Perse ne ment pas, n’a jamais menti, même s’il refait ici ou là, à un demi-siècle de distance, une lettre, un rapport diplomatique où vient s’exprimer solennellement, des décennies après, une prophétie tardive. Simulation, abus de confiance, manipulation de l’histoire ? Si l’on veut. Les chroniques de la littérature et les historiens tout court auront de quoi gloser et, pour certains d’entre eux, ricaner. Je ne crois pas que Saint-John Perse, cet homme dont on connaît par ailleurs et en bien des circonstances l’extrême lucidité politique, dont on sait aussi le goût très souvent affiché et annoncé pour la valeur de l’archive et la nécessité de son exactitude, je ne crois pas qu’il ait eu un seul instant la naïveté de penser que son tour de passe-passe, ici ou là, resterait inaperçu. S’il a choisi de prendre ce risque, c’est que ce risque fait partie intégrante de sa poétique qui, pour originelle et originale qu’elle soit, s’inscrit dans une tradition : celle des inventeurs, des réinventeurs du réel, à partir de ce qu’il est et de ce qu’il ne doit à aucun moment cesser d’être : une globalité explorée, identifiée, désignée, rêvée et vécue. Vécue comme un rêve, rêvée comme un vécu qui ne saurait être véritablement vécu que d’être simultanément rêvé. Le vécu et le rêvé l’un dans l’autre, l’un par l’autre, l’un pour l’autre, c’est la tradition on ne peut plus française inaugurée par Nerval et par Baudelaire et dont les prestigieux démonstrateurs, au sens le plus noble du terme, sont Mallarmé, Rimbaud, Claudel et, plus artificieusement, Valéry. Pour tous ceux-là qui ont choisi le chemin, le grand chemin de l’invention et de l’innovation la plus personnelle, la plus individuelle et parfois la plus rebelle, la langue française à son plus haut reste ce chemin-là , ce plus haut-là, région de limpidité pour certains, point d’incandescence pour les autres. Saint-John Perse est l’un des fils de la tribu entièrement constituée jusque dans la violence même – et pour le paradoxal Rimbaud dans sa forme particulière de voyoucratie – de fils de seigneurs. Leur seigneurie commune et partagée est, je l’ai dit mais tiens à le redire et à le souligner, la langue, – cette langue aimée de toute l’intensité de leur désir et dont ils ont fait quelquefois l’idole centrale du temple de leur chant, langage et langue à la fois accouplés, accomplis dans le même mouvement et, langue, habillée souvent de toutes les virtualités de ses puissances de musique, précédant d’un pas maîtrisé sa raison d’être sens. Toute l’œuvre de Saint-John Perse aura été, dès l’origine, ainsi voulue, ainsi rêvée et cela depuis les premiers textes d’Images à Crusoé : que la langue soit là, fêtes et fastes, au point central d’elle-même, effeuillant et développant ses suggestions et, parce que cette langue aura fait l’objet d’un tri préalable jusqu’à l’obtention d’un trésor, trésor malgré tout très instinctif chez un poète d’immense instinct, elle comble son lecteur d’un sens qu’elle irradie magiquement et qui la fonde, – la magie en venant à aider logiquement et sémiologiquement le rayonnement déterminant du sens que sa lumière pourrait suffire à solitairement signifier. Je vais même plus loin. Pour dire que la confrérie mystique que forment, le voulussent-ils ou pas, les poètes à travers le temps et les avatars de l’histoire, même l’histoire littéraire, Rimbaud dont on sait qu’il a tout prévu avec précision a prévu également, me semble-t-il, définissant son propre apport, l’entreprise poétique de Saint-John Perse. Oui, texte prophétique en vérité et où se reconnaissent, thèmes, rythmes et fulgurantes latences, le projet de son cadet, de celui qui allait venir un jour pas trop lointain après lui. Dans Une Saison en enfer, Rimbaud écrit, parlant de lui-même puisqu’il s’agit, on le sait, d’une sorte d’autobiographie à goût de foudre : « Je rêvais croisades, voyages de découvertes dont on n’a pas de relations, républiques sans histoires, guerres de religions étouffées, révolutions de mœurs, déplacements de races et de continents, je croyais à tous les enchantements. » Et plus loin : « Je me flattai d’inventer un verbe poétique accessible, un jour ou l’autre, à tous les sens. Je réservais la traduction. » On peut certes discuter et s’interroger sur ces « républiques sans histoires », sur ces « guerres de religions étouffées » alors que l’œuvre persienne sonne à tout bout de champ le tocsin de l’histoire et illustre en de vastes fresques les guerres fratricides des tribus et des communautés. Il n’empêche : c’est bel et bien d’une dynamique du temps et de l’espace que nous parle Rimbaud et il n’est pas interdit de penser que le lieu signalé comme vacant est celui où bientôt va exploser l’événement le plus grand, que les « guerres de religions étouffées » ne sont étouffées, écrasées, que par le poids des commentaires contradictoires qui les éloignent de nous, en font une fabrique d’imagerie finalement abstraite comme autant de Chanson(s) de Roland ou de Ramayana(s) ou de Chants héroïques de l’Edda. Autant de péripéties dramatiques, humainement et spirituellement, dont il appartiendra au poète, le moment venu, de restituer l’essence et la flamme, ce dont Saint-John Perse, qui intitule Chronique l’un de ses grands ouvrages de poésie ne se prive pas. Reste qu’à mon sens la formule rimbaldienne qui pourrait le mieux souligner une façon de parenté entre les deux poètes et, de l’un à l’autre, constituer une manière de pacte secret, est la célèbre définition de la poésie contenue dans la lettre de Rimbaud à Paul Demeny datée du 15 mai 1871 : « Cette langue sera de l’âme pour l’âme, résumant tout, parfums, sons, couleurs, de la pensée accrochant la pensée et tirant. » Oui, vraiment, c’est bien ainsi que la poésie de Saint-John Perse nous accroche, au sens presque matériel du terme : elle lance vers notre écoute en quelques sonorités ses puissants hameçons harmoniques et nous voici brusquement pris et repris dans les va-et-vient de l’ode et de l’épode, de verset en verset, comme fait la tempétueuse mer roulant un naufragé jusqu’à l’apaisement survenu et la remise environnée de clairons fléchissants, mais vibrants, vibrants encore, d’un corps récupéré par le silence immémorial d’une plage dont on avait oublié jusqu’à la possibilité d’exister. Saint-John Perse était si gravement conscient de la puissance de la langue établie en elle-même d’abord, en lui-même ensuite, que manifestement il la craignait : il craignait qu’elle ne lui échappât, qu’elle n’allât confier à sa propre productivité interne, sa fertilité par expansion de mots, sa fécondité inhérente à ses propres supports dynamiques qui la font, comme chez Hugo et aussi chez la plupart des affiliés du Parnasse contemporain, toujours dangereusement contemporain, tourner à vide, – comme font les moteurs. Si grande était sa crainte à ce sujet qu’au témoignage de tous ceux qui l’ont approché de près – dont, bien évidemment, sa propre femme – jamais il ne fut surpris en train de composer un poème à voix haute, jamais un fragment ou un verset ou un vers de ce poème, jamais – en dehors d’occasions aussi officielles que rares – de lecture publique, ou même réservée à quelques-uns, de l’un ou l’autre de ses textes : à la grande vague de sa parole la plus profonde, pleine de résonances et d’échos, d’effets de musicalité subtile comme aussi de violents contrepoints, le poète a toujours su opposer, lui si élégant parleur en certaines circonstances, le silence le plus hautain qui soit. Sans doute agissait-il ainsi, je veux dire n’agissait-il pas, pour maintenir la virginité de son oreille, l’énigme si fragile de cette voix intérieure qui sait si bien écouter avant de consentir à dicter, cet inconscient verbal dont naissent les sonorités les plus inouïes comme de l’inconscient visuel naissent et « bondissent », selon Paul Valéry, « les images les plus profondes ». « Le silence est d’or », dit la sagesse commune : je crois que Saint-John Perse, le si composé Saint-John Perse, celui qui élabora sa calligraphie comme, précisément, une musique visuelle, a voulu sauver, préserver, mettre hors de portée de l’usage commun tout ce qui, de lui, échappait ardemment, hardiment, à la ritualisation sociale, à la reconstitution magnifiée, à la codification magnifiante : l’instinct, ce puissant instinct de poésie et de langage lesquels chez lui étaient si sûrs l’un et l’autre, comme s’ils étaient propriétés distinctives d’un insecte – l’un, étonnant, de ces insectes qu’il chérissait tant – et aussi, pour étayer l’exercice de cet instinct, les lieux et les autres occurrences de sa préservation ; les vues, les visions, les habitus et les habitudes de l’enfance ; le sentiment éprouvé très tôt et conservé très tard de l’exil, sentiment très vif toujours et comme maintenu hors du temps parce que l’exil est l’occasion de la coupure aiguë et surprenante d’une vie et qu’il est essentiel de ne pas laisser se perdre ni se dissoudre ce dépôt de mémoire ; la mémoire, bien sûr, mais non à la façon d’une charge scintillante et morte mais bien plutôt de cette mine originelle qui se constitue au fur et à mesure que s’y dépose l’or du temps, minerai vivant et qu’il faut savoir extraire comme par hasard là où il se trouve : dans les images premières et primitives, « ma grande, mon unique passion », disait Baudelaire, dans un reflet précieusement gardé d’une scène d’histoire, vraie ou fausse, quelle importance !; dans le vol éphémère d’un oiseau de terre ou de mer ; dans le témoignage réel ou supposé porté par un événement heureux ou dramatique ; dans des minutes d’aube ou de tombée du soir ; dans des relations sans ombre comme celles qu’on peut avoir avec un cheval et qui sont de la nature du rêve ; dans le déploiement d’une cartographie du ciel, de la terre ou de la mer ; dans le surgissement en plein herbier d’un arbre latin ou d’une plante métisse ; dans la consultation d’un très vieux livre où la poussière est plus parlante à l’imagination que les célébrations rapportées ; dans l’exercice de mœurs nobles et simples, parfois cruelles comme s’il allait de soi ; dans des détails signifiés et signifiants entrevus sur le corps ou dans le port d’une femme ; dans des crimes enterrés et devenus pour l’humaine conscience un sépulcre ornemental à force d’avoir blanchi ; dans le saisissement et presque le vertige créé aux yeux de tous par l’épiphanie d’un mot coloré et savant comme apparition du sorcier d’une tribu oubliée d’Afrique ou d’Océanie et que le poète, au nom de tous et de chacun, a charge d’annexer simplement, quoique solennellement, son mystère y compris, au reste de la communauté humaine, peut-être même à la communauté cosmique dans son ensemble. Ce que le poète fait, par les pouvoirs de la poésie, pour le dignitaire immémorialement bariolé, il appartient à la poésie de le faire pour tout le reste et de conjoindre à notre vocabulaire, à notre réalité vécue, à nos territoires imaginaires, des astres et des papillons, des faits d’armes et des légendes, des interrogations et des harmonisations, bien des délices et bien des supplices. Solitude du poète, altitude du poème qui permet de rassembler, par l’exactitude du nom nommant, le pullulement incompréhensible des choses et des êtres. Le secret est dans l’unité, – acquise ; parfois durement conquise. Saint-John Perse n’a jamais cessé de répéter cette haute leçon : la poésie est une faiseuse d’unité, peut-être l’unique faiseuse d’unité qui soit. Unité horizontale, unité verticale, l’une par l’autre, l’une assumant le songe et la probabilité de l’autre. On conclura sans doute à l’humanisme de l’œuvre. Cet humanisme existe. Il n’est pas tout, – et il n’explique pas.

L’œuvre de Saint-John Perse est, je le redirai encore, une île. Une île de langage magnifiquement organisé dans un océan déchaîné de mots, et il ne s’agit pas des mots français seulement mais de la totalité de nos vocabulaires dans leur dispersion anarchique et leurs tohu-bohu tumultueux. Le poète, à l’image de l’îlot de son enfance, s’est taillé une île bien à lui dans ce désordre et cette démesure. A l’ombre du désordre et de la démesure, l’œuvre, ombrée par eux mais sachant leur échapper, sera vouée à l’ordre, son ordre à elle, ordre majestueux, et à la mesure, sa mesure à elle, composée, convergente, pourtant savamment contredite par elle-même, orchestrale. Ile de langue, bientôt étendue aux dimensions d’un continent, bientôt du monde. Y passent, comme autant de mirages, les images obsédantes de l’île d’enfance, les grandes caravanes d’images et de figures secrétées par ce mélange d’histoire et de légende qu’on appelle tantôt l’Histoire, tantôt la légende, tout cela qui occupe les livres des hommes, les durcit, ces hommes, dans un passé rêvé et démaille en tout ou partie leur avenir. Cette île seconde, que le bonheur habite moins que la mélancolie et le signe de la grandeur, on peut la lire en surimpression sur l’île première qui fut de joie absolue.

La plus vaste création persienne est là, dans ce dialogue et ce questionnement : pourquoi ce qui fut n’est plus, pourquoi ce qui est, bien que marqué du signe d’un absolu, est-il énigmatiquement voué, malgré le rêve de l’homme, son ambition, sa nostalgie, son entêtement, aux marques d’une faillite inévitable et, jour après jour, à la déperdition de ce qui fut, prélude à la propre perdition de l’homme ? L’exil exaltant qui longtemps retint le poète les yeux fixés sur le trésor perdu de son enfance, trésor à retrouver car peut-être récupérable, cet exil exaltant laisse la place à une autre forme d’exil, celui qui inspira à Baudelaire deux de ses poèmes les plus significatifs, intitulé l’un “l’Irréparable” précisément et l’autre “l’Irrémédiable”. Saint-John Perse n’est pas Baudelaire : il n’a rien de ce qu’on appelle d’un terme particulièrement vague un “romantique”. Je l’ai dit : c’est, poète, un homme formé par l’ordre profond de l’univers, un homme qui, aux démesures de l’Histoire et du Cosmos, oppose un sens, jamais pris en défaut, de la mesure. Ordre et mesure sont à la base de la civilisation grecque sous tous ses aspects, de la sagesse pensée à l’établissement de la colonne, de la condamnation de l’hybris à l’intuition d’un universel de l’homme. Saint-John Perse a proclamé sans aucune ambiguïté sa détestation, voire son refus, de la culture classique grecque et latine – surtout latine –, civilisation à laquelle il se dit totalement étranger, de même qu’il se dit hostile et même indifférent au signe de la Méditerranée, lui, le Celte par destination aux yeux d’Atlantique . Cet homme qui fut si lucide dans tous les domaines où s’exercèrent ses nombreuses, ses éminentes capacités, se trompe sur lui-même et il nous trompe : il n’invente pas ex nihilo, et il ne voit pas. Il ne voit pas, étrangement, à quel point il est grec, gréco-latin, et classique. Son œuvre est, dans l’ère moderne et au sein de la poésie contemporaine, proche parente d’Homère, de Lucrèce, de Parménide, d’Empédocle, de Pindare, de Virgile et de quelques autres. Trois citations, toutes trois puisées dans le“Discours de réception” du prix Nobel à Stockholm viennent à la rescousse de mon assertion.

La première : « Pour la pensée analogique et symbolique, par l’illumination lointaine de l’image médiatrice, et par le jeu de ses correspondances, sur mille chaînes de réactions et d’associations étrangères, par la grâce enfin d’un langage où se transmet le mouvement même de l’Etre, la poésie s’investit d’une surréalité qui ne peut être celle de la science. Est-il chez l’homme plus saisissante dialectique et qui de l’homme engage plus ? Lorsque les philosophes eux-mêmes désertent le seuil métaphysique, il advient au poète de relever là le métaphysicien ; et c’est la poésie alors, non la philosophie, qui se révèle la “vraie jeune fille de l’étonnement”, selon l’expression du philosophe antique à qui elle fut le plus suspecte. »

La deuxième : « De l’exigence poétique, exigence spirituelle, sont nées les religions elles-même, et par la grâce poétique, l’étincelle du divin vit toujours dans le silex humain. Quand les mythologies s’effondrent, c’est dans la poésie que trouve refuge le divin ; peut-être même son relais. Et jusque dans l’ordre social et l’immédiat humain, quand les Porteuses de pain de l’antique cortège cèdent le pas aux Porteuses de flambeaux, c’est à l’imagination poétique que s’allume encore la haute passion des peuples en quête de clarté. »

Enfin, ma dernière citation sera l’admirable péroraison de ce grand discours, si abreuvé, philosophie et système d’images, à l’intarissable source gréco-latine, celle à laquelle a bu ce fils des Antilles qui n’a peut-être pas deviné assez tôt, à cause de la profusion exotique de la couleur, à quel point son île de naissance et les autres, ses voisines, étaient en fait, loin de leur Méditerranée d’origine, des îles déportées : « Au poète indivis d’attester parmi nous le double vocation de l’homme. Et c’est hausser devant l’esprit un miroir plus sensible à ses chances spirituelles. C’est évoquer dans le siècle même une condition humaine plus digne de l’homme originel. C’est associer enfin plus hardiment l’âme collective à la circulation de l’énergie spirituelle dans le monde. Face à l’énergie nucléaire la lampe d’argile du poète suffira-t-elle à son propos ? – Oui, si d’argile se souvient l’homme.

Et c’est assez pour le poète, d’être la mauvaise conscience de son temps. »

Discours inscrit dans le plus pur esprit de l’humanisme traditionnel. Discours antirimbaldien, antimaldororien et, pour nous référer à des positions plus proches, discours qui ne doit rien au surréalisme pourtant évoqué, ni non plus à l’autre grand poète antillais, lié pourtant à Saint-John Perse par une forme d’amitié bâtie sur une frontière infranchissable de part et d’autre, je veux, on l’aura compris, citer l’anticolonialiste Aimé Césaire. Humanisme traditionnel, ai-je dit. Et pourtant force est constater que dans le dernier paragraphe du discours l’adjectif “spirituel” revient à deux reprises : “chances spirituelles” d’une part, “énergie spirituelle” d’autre part Et aussi cette formule inattendue : « une condition humaine plus digne de l’homme originel. » Cet homme originel me laisse perplexe : s’agit-il de quelque “étincelle d’or de la lumière Nature” qui nous renverrait à Rimbaud et au formidable Tête d’or claudélien ? Cette dernière allusion expliquerait-elle, ne fut-ce que partiellement, la référence spirituelle signalée ? C’est poser d’une certaine façon la question de la religion de Saint-John Perse. A quel type de créance adhérait-il, si adhésion il y eut ? L’amour du monde et l’honneur de l’humanité, j’entends de l’individu humain, constituent, me semble-t-il, la clé de voûte de la très haute nef persienne, nef aussi bien marine avec ses mâts et ses haubans que nef sacrée. Un Dieu, pourquoi pas ? Mais alors on l’imagine, ce Dieu, volontiers “dispersé”, selon ce qu’en dit le poète lui-même, éparpillé peut-être en ces milliers, en ces millions de dieux que l’Asie sait reconnaître et saluer dans la multiplicité des apparences et l’insistance de leur présence minuscule ou grandiose, opaque ou diaphane. L’Asie, l’Afrique, l’Océanie et tous ces beaux naufragés de la géographie qui peuplent les Antilles, oui, tous ces continents et bien de ces hommes ont accès à ces mythologies qui gouvernent religieusement certes, au premier sens du terme, mais aussi poétiquement, le rêve de vastes communautés encore liées à cet “homme originel” dont le poète fait mention dans son discours est sur lequel il établit son assise. La religion de Saint-John Perse me paraît, religion des éléments, l’une de ces grandes créances primitives où l’homme, le prince, le cheval, l’oiseau, l’arbre, le plus petit insecte ont leur place à côté des splendeurs créées par le génie des civilisations. Mais les principaux acteurs de ce théâtre humain et cosmique, ce sont les forces naturelles, celles-là mêmes peut-être qui, par leur puissance, enchaînée, déchaînée, toujours actives, caressantes parfois, destructrices souvent, font contrepoids à ces forces et à cette énergie spirituelles nommées par le poète. Et peut-être ne sont-elles, ces forces et cette énergie, que l’écho de leur manifestation “réelle” accueillie et aussitôt élevée par l’esprit de l’homme à la dignité de symbole. Elles ont nom Pluies, Neiges, Dunes, Océans, Plages, Espace et Temps chaque fois que le poète s’exprime et qu’il donne forme par sa parole à l’ampleur et à l’amplitude de son poème. Elles seules, ces grandes forces à l’œuvre, nous sont passé ; elles seules, avec la complicité de l’homme et du génie de l’homme, sont – au-delà de la mort ou en accord avec elle – promesse d’avenir, à l’heure même qu’elles effacent l’homme et tuent son œuvre. La religion de Saint-John Perse est là, dans cette haute, très haute résignation à l’écrit du Destin. Citons pour prendre congé de cet homme qui a pris comme personne avant lui la mesure de l’homme, ce dernier poème de 1971, écrit, transcrit à l’ultime seuil, trois ou quatre ans avant sa mort ; citons-le en entier, ce poème, pour ce qu’il est, un poème, certes, mais aussi un acte notarié en forme de legs, destiné à la foule des méditants à venir :

CHANT POUR UN ÉQUINOXE

L’autre soir, il tonnait, et sur la terre aux tombes j’écoutais retentir
cette réponse à l’homme, qui fut brève, et ne fut que fracas.

Amie, l’averse du ciel fut avec nous, la nuit de Dieu fut notre intempérie
Et l’amour, en tous lieux, remontait vers ses sources.

Je sais, j’ai vu : la vie remonte vers ses sources, la foudre ramasse ses outils
dans les carrières désertées,
le pollen jaune des pins s’assemble aux angles des terrasses

et la semence de Dieu s’en va rejoindre en mer les nappes mauves du
plancton.
Dieu l’épars nous rejoint dans la diversité.

*

Sire, Maître du sol, voyez qu’il neige, et le ciel est sans heurt, la terre
fraîche de tout bât :
Terre de Seth et de Saül, de Che Houang-ti et de Chéops.

La voix des hommes est dans les hommes, la voix du bronze dans le bronze,
et quelque part au monde
où le ciel fut sans voix et le siècle n’eut garde,

un enfant naît au monde dont nul ne sait la race ni le rang,
et le génie frappe à coups sûrs aux lobes d’un front pur.

Ô Terre, notre Mère, n’ayez souci de cette engeance ; le siècle est prompt,
le siècle est foule, et la vie va son cours.
Un chant se lève en nous qui n’a connu sa source et qui n’aura d’estuaire
dans la mort :

équinoxe d’une heure entre la Terre et l’homme.

Salah Stétié
notes:

1- Arthur Rimbaud, Une Saison en enfer, “Délires”, II, “Alchimie du verbe”.
2- « L’hostilité intellectuelle, antirationnaliste, de Saint-John Perse à l’héritage gréco-latin, et plus particulièrement latin, tient à ses affinités celtiques, qui sont profondes en lui : elles sont d’atavisme ancestral autant que de formation personnelle. Pour Saint-John Perse, être un homme d’Atlantique ou un Celte semble une même chose. Et d’Atlantique, à travers les siècles, furent tous ses ascendants, comme lui-même, en liaison avec la part la moins latine de France ou d’Espagne. Si importante et décisive fut l’influence du fait atlantique dans la formation des premiers Antillais français, que leurs fils des Iles, tenant géographiquement l’Atlantique pour un “continent” plus que pour une “mer”, y virent plus un “habitat” qu’un environnement. A la question : “ D’où êtes-vous, de quel pays ? ”, ils n’eussent point répondu : “ De telle ou telle île ”, mais “ d’Atlantique ”… » Cette citation est un fragment de la note datée de 1968 de la biographie de Saint-John Perse dont on sait qu’elle a été rédigée par lui (Œuvres complètes, Collection de la Pléiade, page XL, Gallimard, Paris, 1972). Etonnamment, cette vocation “celte” se retrouve également chez Rimbaud, dans Une Saison en enfer, à travers l’ascendance “gauloise” proclamée (ironiquement, il est vrai) dans “Mauvais sang” : « J’ai de mes ancêtres gaulois l’œil bleu blanc, la cervelle étroite, et la maladresse dans la lutte. Je trouve mon habillement aussi barbare que le leur. Mais je ne beurre pas ma chevelure. etc. »
Saint-John Perse : Allocution au Banquet Nobel du 10 décembre 1960, Paris, Gallimard, la Pléiade, 1972.

"Portrait de Saint-John Perse par Robert Petit-Lorraine (programme du colloque Saint-John Perse Médiathèque d'Hyères/ Faculté des Lettres Toulon, 8-9 déc. 2005)

Le texte de Salah Stétié que je viens de t'envoyer, c'est sa conférence d'ouverture au colloque "Saint-John Perse, un Prix Nobel de littérature entre Giens et Washington (1957-1975)" (médiathèque d'Hyères/ Faculté des Lettres de Toulon, 8-9 déc. 2005) ; actes sous presses à la revue "Méthode !" (éditions de Vallongues, Fondation Van Rogger, Bandol, Var).
Daniel Aranjo

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