Texte Libre
photo: Laurent Lavederà la seule condition
d'indiquer le nom et la qualité de leur auteur.
CONVERSION
Table rase.
Plus de presse
de radio
de télé.
Si beaucoup,
beaucoup de faillites,
système en crise.
Fuis
cocottes cyniques
grenouilles bénites
autruches confites.
Toutes espèces
de contemplatifs.
Et toutes espèces
d’hyperactifs
en portable.
Si beaucoup,
beaucoup de crises,
faillite du système.
Refuse comportements
majoritaires
populaires : …
modes
minoritaires
snobinardes : …
Si beaucoup,
finie la commerie,
achevée la révolution.
Jean-Claude Grosse
La Parole éprouvée,
Les Cahiers de l'Égaré
2000
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photo: Laurent Laveder
vendredi 30 avril 2010
une visite exceptionnelle
Arrivés à 9 H, vendredi 30 avril, sur le parking du Pont d’Arc, les 5 visiteurs du jour,
dont je suis, sont accueillis par la conservatrice de la grotte. Elle nous présente le protocole à respecter pendant la visite, et nos deux accompagnateurs.
Après une montée de 20 minutes pour un dénivelé de 100 mètres, nous nous retrouvons sur le site à 200 mètres d’altitude, surplombés par une falaise de plusieurs dizaines de mètres. Des filets
au-dessus de nos têtes ont été placés pour d’éventuelles chutes de pierres. Nous enfilons nos combinaisons et baudriers de sécurité, allumons les lampes de nos casques tout neufs. Code : la porte
blindée s’ouvre. Nous pénétrons dans un boyau, la chatière, où nous chaussons des sabots caoutchoutés, puis sur les fesses nous nous faisons glisser jusqu’à l’échelle perpendiculaire de 8 mètres
que chacun descend, assuré par une corde. Nous nous retrouvons sur une plateforme : la visite peut commencer.
Nous sommes donc arrivés dans la grotte par le plafond. Il est 10 heures. Nous baignons dans une atmosphère à base de radon et de gaz carbonique. Un compteur mesure le radon. La concentration en
CO2 est élevée, ce qui oblige chaque année à fermer la grotte de mai à janvier, les chercheurs ne pouvant passer plus de 120 heures par an dans la grotte, les visiteurs n’y passant pas plus de 2
heures. Nous, nous y passerons 2 heures et quart.
La grotte a été découverte le 18 décembre 1994. Des visites limitées ont lieu depuis 2005 seulement, des aménagements importants ayant été effectués pour préserver au maximum la totalité de la
grotte, sols en l’état, parois, plafonds. 350 visiteurs par équipes de 5 en 2007, 8 en 2008, 250 en 2009, 200 en 2010.
Les chances de cette grotte unique :
- l’effondrement de la falaise qui, il y a 20000 ans, a bouché l’entrée de la
grotte fréquentée à partir de 36000 ans
- le radon qui a protégé les œuvres des champignons, des lichens et nous laisse aujourd’hui en présence d’un site remarquablement conservé. Je n’en veux pour preuves que les fins
éclats d’argile collés sur certains dessins suite aux ébrouements des ours, les restes des foyers, les réserves de charbon de bois des artistes. On passe à 20 centimètres de restes de torches
qu’on a frottées, mouchées contre la paroi
- troisième chance de cette grotte : le professionnalisme des découvreurs (on doit dire juridiquement, les inventeurs) qui dès la seconde visite avec des lampes plus puissantes posent
au sol des lais utilisés en agriculture, limitent leurs déplacements, ne s’étalent pas dans la grotte, rendus imprudents par l’enthousiasme, au contraire. Les passerelles, installées depuis,
l’ont été sur les zones couvertes par les inventeurs, ce qui a laissé la plus grande superficie des 7 salles, vierge de tout pas. Le protocole insiste sur la nécessité de ne pas perdre
l’équilibre, de se baisser suffisamment pour ne pas toucher plafonds de couloir, parois qu’on frôle à dix ou vingt centimètres.
De l’entrée à la dernière salle, il y a 350 mètres. Les salles n’étant pas en enfilade, on rebrousse chemin certaines fois pour s’aventurer plus loin ailleurs. Le parcours est d’environ 1000
mètres, alternant grandes salles à voûtes hautes, couloirs étroits et bas.
Trois caractéristiques se dégagent de cette visite :
- la beauté du site en tant que grotte avec ses concrétions, ses drapés qui éclairés sont magnifiques, ses stalactites et stalagmites, ses fistuleuses ;
- la présence au sol, à la fois compacts et dispersés, d’ossements par milliers, ossements d’ours (pas d’ossements humains) dont 200 crânes d’ours (l’un d’eux fait 55 centimètres, ce qui
renvoie à un ours debout de 3,5 à 4 mètres) ;
- la présence sur les parois, à la fois compactes et dispersées, d’oeuvres d’artistes aurignaciens (430 dessins à l’ocre, au charbon de bois et gravures au doigt ou avec un outil de
silex)
Diapo n° 12 (cliché ministère de la Culture et de la Communication, Direction régionale des
affaires culturelles de Rhône-Alpes, Service régional de l’archéologie) :
Panneau des chevaux (détail. L. env 1,10 m). Chevaux placés en parallèle et se superposant au tracé, antérieur, des aurochs dont ils reprennent la ligne de dos, en haut à droite et dont il
subsiste une encornure derrière le deuxième individu. Remarquer la crinière surnuméraire venant accroître l'effet de nombre et renforcer le rendu de la perspective déjà souligné par la
déformation curviligne progressive des têtes ("vison polaire"). Le modelé des ganaches est rendu à l'estompe tandis que le tracé des naseaux est finement détouré, par raclage, au détriment du dos
d'un rhinocéros.
Photo reprise dans La Rose, hommage théâtral à la grotte
Chauvet, de Roger Lombardot
Ce qui surprend, mot minimal pour dire ce qu’on éprouve, dans la découverte de ces œuvres :
- la densité croissante des œuvres au fur et à mesure qu’on s’enfonce, la salle des chevaux et la salle des félins étant les dernières et offrant la plus grande profusion d’œuvres. On
pourrait penser à un projet pensé, conçu, de parcours mais l’absence au sol de tassement par opposition aux bauges des ours, manifeste que les salles n’étaient fréquentées que par les artistes et
leur équipe, très petit groupe agissant pendant l’absence des ours soit les belles saisons : ce travail n’avait pas de fonction muséale, pédagogique, religieuse…
- la diversité en taille des œuvres, de quelques centimètres à 2 mètres 50 pour les lionnes dont le dos est dessiné d’un seul trait sans reprise ; pour les têtes d’ours, 3 traits ; les
oreilles des rhinocéros étant représentées par une forme en guidon de vélo
- la diversité des techniques dont l’estompe permettant de donner du volume, de la profondeur. Techniques allant de la gravure stylisant le sujet (le hibou, certains mammouths) à la
composition abstraite à base de paumes en passant par les dessins à l’ocre, les plus anciens (bien que n’ayant pas été datés – il n’ y a pas volonté forcenée de datation, les scientifiques
préférant conserver en l’état pour ne pas avoir à prélever ce qui entraîne nécessairement une dégradation – on sait qu’ils sont plus anciens car on en trouve recouverts par des dessins au
charbon), en terminant par les dessins noirs au charbon ou au manganèse et là on a aussi bien des dessins d’une vérité, d’une modernité extraordinaire (les chevaux particulièrement vivants) que
des stylisations (le bouquetin qu’on voit de si près qu’on nous presse de passer pour ne pas l’abîmer). À noter aussi les représentations en perspective, cet effet étant obtenu de plusieurs
façons, en particulier pour les bisons qui nous regardent de face, leur corps étant de profil ou pour les cerfs, mégacéros dont la 2° patte est moins nette que celle qui s’offre à nous en
premier
- la variété du bestiaire, essentiellement des animaux dangereux qu’on ne chasse pas, dont on se méfie mais qui en représentation ne sont jamais montrés dans leur dangerosité,
seulement tels qu’ils sont, montrés dans des scènes de vie (affrontements de mâles rhinocéros, lionne se refusant au lion qui veut la couvrir, lionnes prêtes à bondir, bisons en cavale pour
échapper aux lionnes)
- la variété des emplacements : de tels emplacements dans des musées obligeant à toutes sortes de contorsions tellement les emplacements sont insolites contribueraient à
diminuer le nombre d’entrées. Là, on prend plaisir à être surpris car les parois ne s’éclairent qu’avec les lampes de nos casques et les deux puissantes lampes des accompagnateurs qui se servent
aussi d’un stylo optique pour nous montrer à distance (parfois 15 mètres) telle ou telle particularité. Il faut se pencher, tourner la tête d’une certaine façon, prendre le bon recul (30 mètres
au moins) pour voir par exemple le pubis de la Vénus « couverte » peut-être par un bison. La niche du cheval de la salle du fond est une merveille, naturelle et préparée, mise en scène. Les
dessins sont nichés dans des endroits insolites comme pour nous surprendre et il faut effectivement les dénicher. Ils ne s’offrent pas à première vue.
- l’enchevêtrement des dessins : de toute évidence, par les datations faites qui étalent les dessins entre 31500 et 27500, il y a des réalisations séparées de centaines voire
milliers d’années (même bestiaire, mêmes techniques). Ces réalisations différentes au même emplacement, parfois respectent le travail antérieur, parfois ne s’en soucient guère. Cela donne une
impression de profusion : un feu d’artifice d’animaux, en particulier pour la salle des chevaux et celle des lionnes
- les mains positives et négatives, celles-ci moins nombreuses, et les paumes manifestent bien la présence des artistes mais la signification de ces mains (celle de
l’aurignacien d’1 m 80 au petit doigt cassé et celle d’une femme ou d’un adolescent) sur les parois reste mystérieuse (ce n’est sûrement pas une signature car de telles mains n’apparaissent que
parfois)
- la fraîcheur des charbons, des traces d’argile, la netteté des dessins, parfois griffés par les ours, parfois dénaturés par des coulées de calcite procurent la sensation que
les artistes viennent à peine de quitter la grotte et cette sensation se combine avec l’impression très nette que ces artistes nous échappent complètement, irreprésentables, définitivement
inconnus et inconnaissables, présence très forte, absence tout aussi forte.
Au sortir de la grotte, nous remercions nos accompagnateurs, précis et discrets, respectueux du rythme que nous avons donné à notre déambulation et tentant de répondre à nos multiples
questions.
Nous déjeunons à l’auberge en compagnie de la conservatrice et de l’initiateur de cette visite.
Les discussions portent sur les interprétations données à ces œuvres d’artistes. Sont récusées les interprétations par le totémisme, le chamanisme. Ces œuvres n’ont pas été vues par les enfants
des tribus : elles n’ont pas de fonction pédagogique. Elles n’ont pas été vues par les adultes : elles n’ont pas de fonction symbolique de représentation du monde. Elles n’existent que pour
elles-mêmes, que pour les artistes les réalisant et pour ceux qui interviennent après sur les mêmes parois. Récusée en partie donc la solution évoquée par Emmanuelle Arsan sous le titre : Parce
qu’ils ne pouvaient pas s’en empêcher, solution consistant à faire de ces artistes des rebelles et marginaux, échappant aux règles du groupe, se réfugiant dans la grotte, se livrant aux délices
de l’art préféré aux duretés de la chasse.
Il semble que ces sociétés nomades se communiquant l’adresse des sites aient voulu détacher quelques-uns d’entre eux pour ce travail, les prenant, eux et leur famille, en charge économiquement
pour qu’ils puissent donner tout son essor à leur génie artistique, inventant la perspective, le mouvement, la profondeur, la composition. Voilà un art qui surgit d’un coup, dans sa perfection,
non préparé par des mouvements antérieurs, par une accumulation technique produisant une mutation à un moment donné.
La grotte Chauvet remet en cause tout ce que nous avions admis avec les travaux d’André Leroi-Gourhan. Dans la grotte Chauvet, l’art de l’homo sapiens sapiens, nous, surgit d’un coup, dans sa
perfection. Et cela a été rendu possible par une société suffisamment généreuse pour libérer ses artistes, les laisser à leur travail créateur, sans contrepartie, en toute gratuité.
Quelle leçon pour les ministres de la culture ! Et pour les "artistes" d'aujourd'hui !
Les 5 visiteurs du 30 avril ont décidé d’écrire un livre commun sur ce que cette visite a suscité et suscitera en eux.
Éditeur : Les Cahiers de l’Égaré.
Jean-Claude Grosse, le 2 mai 2010 à Le Revest
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