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Blog de Jean-Claude Grosse

Into the wild ou le sens de la vie

1 Mai 2011 , Rédigé par grossel Publié dans #films

Into the wild ou le sens de la vie

Débat au cinéma Olbia à Hyères sur

Into the wild
le jeudi 21 octobre 2010

On a essayé de partir de la parole de Supertramp. Trois thèmes lui semblent importants :
-       nommer les choses par leur nom, bien nommer les choses, les nommer dans leur vérité
-       la vérité comme valeur, recherche, supérieure à toute autre, en quoi il est sur le terrain de la philosophie, de la métaphysique qui spécule sur le Tout de la Réalité
-       la nature de l’homme, être de besoins devenus artificiels
À cela on peut ajouter pendant son installation dans le bus magique, un jeu avec le père jusqu’à ce propos « et si je souriais, si je me jetais dans vos bras, verriez-vous ce que je vois maintenant ? »
Dans son chemin (il emploie le mot, « ce qui compte c’est le chemin » dit-il), qu’a-t-il cherché ? qu’a-t-il trouvé ?
Il me semble que la discussion avec Ron en haut de la montagne, un peu son discours sur la montagne comme Jésus, est édifiante : c’est lui qui éduque Ron, qui le fait réfléchir sur le mystère qui nous environne, qui nous est inconcevable, irreprésentable, que Ron appelle Dieu, lumière divine ce qui fait réagir Christopher : « nom de dieu ».
Quelles attitudes par rapport à ce mystère, sentir que quelque chose nous dépasse, dépasse notre raison « une vie gouvernée par la raison ne serait pas une vie » dit-il dans les gorges du Colorado,
-       la science  le rejette : elle est raison instrumentale, objectivant la nature dont elle veut être maître et possesseur (projet de Descartes qui nous a éloignés de la nature) ;
-       la religion reconnaît ce mystère mais le rationalise en le nommant : Dieu, et en proposant à l’homme une conduite par rapport à Dieu (notons au passage que si nous nommons ce mystère : Dieu, nous ne concernons que les croyants, nous excluons les non-croyants, l’expérience de Dieu par les croyants ne relevant pas de la raison mais de la foi)
-       d’où question : quelle mystique pourrait être universelle ? la seule expérience commune à tous les hommes n’est-elle pas celle de la nature, pas équivalente à la Nature ? donc une mystique de la nature, de la Nature, une mystique naturaliste. Les livres lus par Christopher sont des livres relevant d’une telle mystique : Tolstoï, London, Thoreau (Walden, éd. Les mots et le reste, août 2010). Je rajouterai : Marcel Conche (Présence de la Nature, PUF)
 
Par rapport à ce mystère, quelle peut être la place de l’homme, une attitude juste ?
La critique de l’homme comme être de besoins artificiels devient nécessaire ainsi que la rupture avec les modèles de comportement majoritaires (consommation, consumérisme, conformisme, carriérisme…) mais aussi minoritaires (le couple de hippies, Ron…). Il y a un radicalisme de Christopher en recherche de la juste place de l’homme dans la nature, seul.
La phrase finale : le bonheur n’est réel que partagé, fait question, semblant contredire tout le chemin pour se retrouver, alone, into the wild. On a pu croire qu’il voulait revenir vers les siens, il avait promis à Ron de le revoir à son retour d’Alaska ; il n’était pas parti pour ne pas revenir. Pendant son séjour d’ermite dans le bus avec des occupations quotidiennes nécessaires (être au plus proche des vrais besoins de l’homme), il consacre du temps à la lecture et à l’écriture : il écrit pour témoigner, pour les autres. Il m’a semblé que son récit allait moins profond que celui de sa sœur Carine. Le bonheur partagé c’est le bonheur d’être en harmonie avec ce qui vit, ce qui existe et qui l’entoure dans ce coin sauvage de nature en Alaska. Il a refusé toutes les autres formes de bonheur et s’il revient ce sera pour partager avec les autres cette découverte qu’il possède déjà quand il parle à Ron, lui disant que le bonheur n’est pas dans les rapports humains mais dans un changement de point de vue qui fait voir autrement ce qu’on ne voit plus.
 
Être seul, vivre seul a posé problème. À quoi, j’ai montré plusieurs choses :
-       nous sommes fondamentalement seuls, personne ne naît à ma place, personne ne meurt à ma place ; ma vie, toute vie est vouée à la mort, individus, espèces (même la nôtre mais qui l’envisage sérieusement ?) ; vivre sous l’horizon de la mort en toute lucidité relève d’une sagesse tragique
-       la mort de chaque chose qu’il y a disqualifie tout projet de durer plus, d’éterniser son œuvre, son patrimoine… Parce qu’il y a la mort universelle et éternelle, il ne peut pas y avoir de sens donné de la vie ; pour cela, il faudrait connaître le sens de la mort. On ne sait rien de la mort et comme elle met un terme à la vie de chacun, elle met à mal tout projet , sensé dans le temps rétréci qui est le temps humain, insensé dans le temps infini de la Nature
-       alors quel est le sens de la vie ? la vie est-t-elle absurde ? il serait intéressant de comparer la conception d’Albert Camus et celle de Marcel Conche. Je me contenterai de poser comme Marcel Conche, avec Sartre, que la liberté de l’homme est première et que chacun est libre de donner à sa vie le sens qu’il veut, orientée par la valeur qui lui paraît mériter sa recherche : fortune, gloire, pouvoir, amour, vérité… autant d’éthiques qui sont des choix personnels auxquels il n’y a rien à contester, à opposer. Autrement dit, le sens de la vie n’est pas donné, il est construit ou pas par chacun, en fonction de ses choix ou non choix de vie. On peut vivre comme des feuilles mortes, on peut se destiner, forger son destin.
-       Pour moi, ma vie trouve son sens dans l’effort permanent pour développer le meilleur de moi-même et pour le partager avec d’autres. Je ne concevais pas mon métier de professeur sans amour pour mes élèves, seule force capable de m’enthousiasmer pour les enthousiasmer. Par amour, je m’autorisais, seule façon de les autoriser. C’est l’étymologie d’auctor, d’auctoritas. (Pour une école du gai savoir, Les Cahiers de l’Égaré, page 44, 2° paragraphe, livre encore disponible, 30 euros, 400 pages). C’est bénévolement que j’ai créé et dirigé l’activité théâtrale au Revest pendant 22 ans. C’est toujours bénévolement que je dirige Les Cahiers de l’Égaré depuis 1988 (plus de 125 livres publiés).
 
Jean-Claude Grosse, le 17 novembre 2010
 
Bonjour Jean-Claude


Voici les quelques réflexions qui me sont venues à l'issue de la projection d' INTO THE WILD de SEAN PENN .
S'il est une notion, une valeur, une éthique que Christopher met au dessus de tout c'est la VERITE. Il le répète au moins à deux reprises au cours du film. Et cela n'est pas anodin, cette quête n'est pas une posture adolescente car il est un enfant illégitime. Illégitimité qu'il a appris tardivement en pleine adolescence.

Sa soeur dit que cette révélation l'a fortement ébranlé et a brisé quelque chose en lui définitivement. Le mensonge des parents comme traumatisme cathartique. L'adolescence est une période où le sens de la vie, de sa vie est interrogé avec une acuité féroce.
Christopher, à dater de ce moment, n'a plus le choix, la légitimité à vivre sur cette terre, ses parents la lui ont ravie ... il devra donc dans une conduite ordalique, demander à la nature sauvage (wild) de trancher; oui ou non son existence sur terre est-elle légitime?  il s'en remet donc à elle et à elle seule et cela en se débarrassant de tous les oripaux de la société pour ne lui offrir que sa "nudité " comme lors d'une naissance ; voir l'omnipresence de l'eau dans le film et le moment où il emerge difficilement de sous un pont. Si la NATURE ne le tue pas, elle le légitimera et alors il acceptera de rejoindre ses semblables. Je pense qu'il était dans cet état d'esprit lors de sa tentative infructueuse de retour. On le voit quitter le bus dans l'allégresse, il semble heureux, serein, apaisé car il estime avoir atteint l'objectif qu'il s'était fixé. Concernant la fin je pense que, nonobstant la souffrance physique, il meurt en paix, apaisé, lavé de tout ce qui alourdit, noue, entrave nos existences  humaines. C'est comme cela que j'interprète les derniers plans.
Mes dernières reflexions portent sur la personnalité "solaire" de Christopher. La "solarité " c'est une qualité mystérieuse difficile à définir qui émane de rares individus. Ce qui pourrait s'en approcher, sans pour autant en rendre compte pleinement, ce serait l'association de la beauté du diable avec une intériorité sereine,l umineuse, évidente. Ce n'est ni une question de pouvoir ni une question d'emprise ;  la solarité ne se décrète pas, on l'a ou on ne l'a pas . Elle émane de Christopher à son insu et induit que tous ceux qui le rencontrent nourrissent à son égard une empathie immédiate, inconditionnelle. Cela va d'un simple plaisir - le jeune couple déjanté rencontré sur les berges du Colorado - à quelque chose d'infiniment plus profond avec le vieil homme par exemple .
Les êtres "solaires "ne délivrent aucun message, ne prêchent pour aucune théorie ... ce sont juste des oracles qui  incitent à nous poser des questions essentielles sur nous-mêmes, ils nous obligent à nous "dénuder " et ce n'est pas gênant car on est toujours "nu" face à la Nature, on devient soi et c'est grisant, douleureux mais grisant.
C'est pour cela que l'émotion est forte quand apparait son auto-portrait; le prix qu'il a payé est lourd et peut en rebuter beaucoup. C'est pourtant le seul chemin qui existe pour éviter de mettre ses pas dans ceux de sa mère ou de son père ou dans d'autres pas formatés et attendus. Si on ne le prend pas on s'interdit de vivre "sa vie".. on se contente de vivre.
Christopher était un "solaire " radical, il n'avait pas le choix ... ET NOUS ?
   
Amitiés
Bruno


À Bruno,

 

je partage ton analyse. Pour la solarité, je n'hésiterais pas à parler de démonisme, le daïmon ou le génie, à différencier du caractère. Notre génie est ce qui nous guide hors des sentiers battus. Le caractère, ce à quoi on recoonnaît notre marque.


JC

 

Bonjour,
 
Je te propose un commentaire resituant l'expérience de super tramp dans le contexte singulier de son âge d'adolescent, et de son appartenance à une famille en souffrance, dont il n'est pas autonome avant son départ pour la grande aventure.
D'ailleurs ce lien avec sa famille est là en continu, à travers la voix off de sa soeur.
Je regarderai ce contexte, du point de vue de l'intrapsychique, et des processus inconscients, puis dans une lecture plus systémique.
Selon un éclairage freudien, supertramp oscille entre la pulsion de vie et la pulsion de mort : il rayonne de joie et son bonheur vient réchauffer plusieurs personnes en deuil rencontrées pendant son voyage.
Son énergie de vie, à son acmé, va basculer avec cette rivière infranchissable, avec la fin de l'hiver, la fonte des neiges, et la pulsion de mort va se déployer, déjà annoncée par la vermine qui envahit son premier trophée de chasse.
Au printemps de sa vie, la vie  terrestre l'immobilise, la vie animale disparait et le végétal l'empoisonne.
Pourquoi la pulsion de mort est-elle la plus forte, au milieu de l'été, achevant  son chemin de vie plein de bonheur et d'Amour ?
C'est  la question de la légitimité de son existence en lien avec son histoire familiale:
Il est le deuxième fils du père, le premier fils issu d'une première union étant renié. Mais le mariage de ses parents reste un secret et illégitime, car le premier mariage n'a pas été rompu et doit aussi rester secret.
L'énergie déployée pour maintenir ses secrets entretient une violence entre les parents de Christopher, que ce dernier va subir sans révolte jusqu'à son départ.
Cette rivalité et la violence entre deux familles, le sacrifice d'un premier fils, peuvent être le lit d'un comportement sacrificiel de la part de Christopher ( le choix de ce prénom christique n'étant pas anodin dans cette famille de culture chrétienne).
Sacrifice, qui se manifeste comme une conduite à risque (inconsciente) réussie, où dans le défi avec la mort, il y a échec et mat.
Avec René GIRARD, on peut  reconnaitre Christopher ou super tramp,  comme un "bouc émissaire", à l'origine, envoyé dans le désert, dont le sacrifice permet de diminuer  la violence d'un groupe. Dans une fonction de psychopompe qu'il décrit très bien dans son livre "La violence et le sacré".
Sa mort vient équilibrer le grand livre des  comptes de la famille, où l'injustice subie par le fils renié, sera réparée par le sacrifice de son frère.
Et par la suite, que va induire  la mort (injuste) de Christopher chez ses parents, sa soeur, et la prochaine génération ?
 
Son odyssée évoque les conduites ordaliques ancestrales en Afrique, où pour aider les adolescents à faire le deuil de leur enfance et de la protection de leur famille, afin de devenir adulte, le village les envoyait pendant plusieurs semaines dans la forêt.
Véritables héros, portés par le désir de leur communauté, ils survivent seuls, en lutte avec la "Terre-mère". Le début et la fin de cette initiation étant marqués par des rituels communautaires sacrés.
Cet héroisme soutenu par le désir de la communauté d'appartenance permet de défier, affronter et vaincre la mort.
Ces expériences extraordinaires, loin de la famille, restent nécessaires pour beaucoup d'adolescents masculins, et peuvent expliquer la répétition de conduites à risque (conduite de cyclos sans casque et sans lumière, actes de délinquance, escalade dans la consommation de toxiques... )
Mais restent  risquées, quand elles se déroulent sans l'étayage du désir et de la reconnaissance d'un groupe d'appartenance.
 
En guise de conclusion:
   On peut regretter l'issue fatale de cette belle odyssée, comme l'avortement prématuré de son processus de différenciation et  d'individuation par rapport à sa famille. Mais on peut aussi  penser que son chemin  initiatique, spirituel ne pouvait s'incarner plus loin dans sa vie.
   Il dit avoir été heureux, il a partagé son bonheur  avec beaucoup d'autres et beaucoup d'amour, et son expérience nous permet de partager aujourd'hui avec beaucoup de plaisir !
Voili, voilà, merci de me dire ce qui ne serait pas assez clair, et je te laisse découper ce qui t'intéresse. merci de m'avoir permis de penser un peu plus profondément ce film.
 
Agnès
 
À propos de Into the wild ( note préparatoire au débat)

Il me semble intéressant de commencer par deux questions :
Qui pense que Supertramp est mort pour rien ou par impréparation, excès de confiance en lui, pour un rêve, une chimère, une illusion (vivre seul dans la nature sauvage) ?
Qui pense qu’il est allé au bout de sa recherche, qu’il a tracé ou trouvé sa voie, son Tao, même si c’est une voie extrême et non de juste milieu, que ne pas mourir dans cette situation n’est pas le but, que la mort est le prix qu’il a payé pour aller au bout (au sens propre et au sens symbolique) ce que peu de gens seraient prêts à payer ?
D’un côté les utilitaristes, les pragmatiques, donneurs de leçons nullement expérimentateurs d’autres voies car sachant quelle est la bonne, la leur.
De l’autre, les utopistes, les funambules, les somnambules, chercheurs de voies autres, chercheurs de leur voie, jamais installés dans des certitudes.
On sent de quel côté, je penche.
Il faut s’en expliquer.
Que suis-je ? une chance, un hasard, un don.
Contrairement à trop d’analyses qui pensent que nous sommes des êtres de culture, je crois que nous sommes d’abord des êtres de nature. J’éviterai le mot inné par opposition à l’autre : l’acquis.
Être une chance, cela signifie que quand j’apparais avant de disparaître (éloise dans la nuit éternelle), je suis donné, offert avec une nature, ma nature qui comprend des caractéristiques communes à l’humanité mais surtout des caractères propres, ignorés de moi, pouvant l’être une vie entière : il suffit de passer à côté de soi parce qu’on ne s’écoute pas, parce qu’on est conforme. Ma nature est ce que Héraclite appelle mon caractère sans signification psychologique mais avec une signification métaphysique : la singularité de la chance que je suis ; il n’y en a pas deux comme moi. (Lire et commenter le fragment 18 d’Héraclite)
Il me semble qu’avec une telle vision de soi, comme chance unique avec un donné singulier, propre à soi, à découvrir, à réaliser car ce donné est, n’est qu’un potentiel, en puissance, on peut aborder l’histoire de Supertramp autrement que par le biais psychanalytique, à savoir le poids de sa famille dans sa révolte, son choix de l’errance, sa fixation sur l’Alaska.
La phrase finale : Le bonheur n'est réel que lorsqu'il est partagé, peut paraître une découverte banale, incitant à se dire : ça on le sait, mourir pour arriver à cette vérité, c’est cher payé.
Sauf que qui peut me définir le bonheur ? qui peut me dire ce qu’est partager ? et avec qui ou quoi ? car la formule laisse ouverte la question d’avec qui ou quoi on partage (il peut y avoir des partages plus justes, plus équitables avec des animaux, des lieux qu’avec des hommes, qu’avec une moitié qui se fait trop petite, un moitié qui prend toute la place)
Son autoportrait final montre assez un bonheur de même que quand, couché, le ciel se donne dans toute sa splendeur à travers la fenêtre ouverte du bus, son sourire est éloquent.
Pour qui donc écrivait-il ?

JCG

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