Overblog Suivre ce blog
Editer l'article Administration Créer mon blog
Blog de Jean-Claude Grosse

Tout est bien ainsi / Marc Bernard

6 Avril 2013 , Rédigé par grossel Publié dans #notes de lecture

Tout est bien ainsi

Marc Bernard

Récit

Gallimard, 1979

 

tout-est-bien.jpg

 

Après La mort de la bien-aimée (1972) et Au-delà de l’absence  (1976), j’ai voulu lire le 3° récit écrit par Marc Bernard en lien avec la disparition de sa bien-aimée, Else, en 1969. Presque dix ans se sont écoulés. Marc Bernard a 79 ans, il est atteint d’une coronarite, astreint à un régime sévère, à des alertes, il est assez souvent fatigué, constate la diminution de ses forces, se désinvestit de la comédie humaine (mais quel humour ravageur pour parler de son invitation chez ses voisins anglais à Majorque). La nature qui a toujours compté beaucoup pour lui est encore plus présente, contemplée, source d’émerveillement plus que de questions.  Il est solitaire, apprécie  cette solitude parfois rompue par des visites, les unes agréables, les autres agaçantes. Entre Paris, Nîmes et Majorque. Il retrouve sa première femme dont il a eu une fille, l’occasion pour lui de revenir sur cette passion jalouse, sur cette impossible relation, à mille lieues de l’amour pour Else.

L’évolution des titres est significative. La mort de la bien-aimée est un récit tout entier rempli d’Else, du hasard-miracle de la rencontre près de la Vénus de Milo au Louvre aux derniers moments, plein des lieux habités, plein des questions que se pose l’homme sur l’après Else, pour elle, pour lui. Au-delà de l’absence est un approfondissement oscillant des questions métaphysiques que l’on peut se poser quand un être profondément aimé disparaît, trop tôt, oscillations entre deux noms et deux conceptions, Dieu ou la Nature, à moins que ce ne soit à peu près la même chose.

Tout est bien ainsi, voilà un titre d’acceptation, d’acquiescement à ce qui est, à ce qui apparaît puis disparaît. Il semble que la Nature l’emporte sur Dieu. Le mot panthéisme est utilisé. Les considérations scientifiques sur l’univers sont mises à contribution. Elles ont déjà 35 ans. Certaines sont devenues obsolètes. Sachant ce que l’on sait aujourd’hui, au moins à titre d’hypothèses encore à vérifier, il n’est plus possible de se contenter de ce que l’on voit quand on observe la voie lactée par exemple. Cette matière lumineuse ne constitue que 4% de l’univers. Il y a sans doute de la matière noire pour 23% et plus étrange, 73% d’énergie noire à effet répulsif provoquant une accélération de l’expansion de l’univers. La beauté d’un ciel d’été ne peut suffire à nos exigences de clarté. Elle est certes réelle et a sans doute un effet bienfaisant, nous réconciliant avec l’infini, avec les deux infinis qui effrayaient tant Pascal. Mais nos connaissances d’aujourd’hui nous propulsent dans des perplexités déstabilisantes, mettant en cause nos certitudes d’hier, nos modèles standard et nos théories à constantes universelles. On en est à une phase où l’élaboration théorique est fortement sollicitée pour tenter de répondre aux défis de ce que sondes, satellites, télescopes et autres appareils rapportent des confins stellaires et galactiques. C’est plus passionnant qu’inquiétant. Suivre cette actualité cosmologiste me semble nécessaire pour ne pas s’égarer dans une contemplation naïve, illusoire, seulement esthétique de l’univers. La quête métaphysique tendant à penser la Nature, comme le fait Marcel Conche, avec références aux résultats de la cosmologie mais en s’en écartant aussi à cause de l’illusion scientiste cherchant l’unité, à unifier quand il faut privilégier selon lui, la pluralité et la créativité, propose en assez peu de mots, métaphores et concepts de quoi installer d’autres rapports à ce qui nous entoure, nous enveloppe, nous englobe. Les attitudes vis-à-vis de l’englobant universel qu’est la Nature sont multiples, le plus souvent impensées, assez sommaires et simplistes. La contemplation esthétisante, de nature poétique, est plutôt passive. Elle ne stimule pas la curiosité, elle ne répond pas à notre naturelle curiosité.

Marc Bernard, à son insu, m’a proposé une attitude active. Il sait qu’il est mortel, il ignore forme et moment de sa fin qu’il sait prochaine (ce sera en 1983). Il se prépare, comme on prépare un mort avant la mise en bière. Mais c’est de son vivant qu’il se prépare. Il s’agit de se dépouiller, de faire honneur à celle qui vient alors qu’on est encore vivant, en ne se laissant pas aller, en étant respectueux de cette vie en nous, de ce corps qui se délite, en étant de plus en plus en harmonie avec ce qui nous entoure (il a une grande attention aux animaux, sauf les moustiques qu’il massacre s’il peut). Il s’agit de commencer à se dissoudre, à s’y préparer mentalement, il s’agit de se sentir participer au brassage universel, métaphore sans doute trop facile. Après le temps d’une vie vécue comme singularité puisque personne ne peut vivre à ma place, vient le temps de l’acceptation active du retour à l’éternel brassage dont on peut penser qu’il n’est pas seulement brassage de particules élémentaires, d’ondes électromagnétiques, de fluctuations quantiques mais aussi brassage de souvenirs, d’événements, de rencontres, de hasards heureux, malheureux, de liens profonds, de liens ténus. Me préparer au grand brassage, c’est pour moi, rassembler, exposer dans Fin de vie, comment je les ai vus partir, les êtres chers de 4 générations, comment je me vois partir, anticiper par l’écriture l’inéluctable. C’est dans un autre récit, faire récit réfléchi de quelques moments-clefs d’une vie singulière, d’une insolite traversée. Ce qui est le cas de toute vie même celle qui semble la plus banale. La 1° femme de Marc Bernard lui donne une sacrée leçon de courage et de dignité, d’acceptation de la maladie et de ses contraintes. Ces récits à venir, pour ceux qui restent, transmission, partage, mémoire vive avant oubli. Commencer à me dissoudre, c’est réduire ma surface d’exposition, réduire mes besoins, devenir homme très ordinaire, ennuyeux et s’ennuyant, silencieux, préférant écouter, absent ou presque au monde, sans révolte, sans colère, sans dégoût pour tout ce qui hier me fâchait, me mettait en mouvement, m’indignait, c’est me retirer de la comédie humaine, des jeux de pouvoir et de séduction, accepter l’érosion sexuelle, ne pas s’en remettre aux prouesses viagresques. C’est de temps à autre, recevoir et apprécier visite d’amis, continuer à apprécier ce qui s’offre aux sens, encore vifs mais qui vont déclinant. Lever ou baisser les yeux, regarder là-haut ou tout près, sentir, écouter, lire. Tout le contraire de ces vieux qui veulent s’éclater, profiter de la vie comme ils disent. Les adultes ne sont pas en reste avec cette conception jouisseuse de la vie. Je préfère la sobriété, sans le qualificatif heureuse  que rajoute Pierre Rabhi. Je formule cette hypothèse du grand brassage pas seulement de la matière mais aussi de la pensée, de l’esprit, parce que je crois que ce qui a lieu a lieu une fois et pour toujours, que rien ne peut effacer ce qui a eu lieu même si l’oubli semble faire son œuvre d’effacement. Mais peut-être est-ce prétentieux de vouloir donner de l’éternité à ce qui n’est qu’éloise dans la nuit éternelle (Montaigne) ?


En tout cas, voilà trois récits qui n’ont pas vieilli. Reste son dernier livre, un testament en quelque sorte,  Au fil des jours. « Une tâche noire est soudainement apparue sur ma main ; hier, elle n’y était pas. » « Les fins de vie ressemblent à des batailles. » « C’est en zigzaguant que nous approchons de la mort. » « Else est partout, dans l’arbre, l’oiseau, le bleu du ciel, le nuage noir. » « Nous serons une poignée de poudre redistribuée au hasard. »

 

Jean-Claude Grosse

 


Partager cet article

Repost 0

Commenter cet article