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CONVERSION

Table rase.
Plus de presse
de radio
de télé.
Si beaucoup comme moi,
que de faillites !
système en crise.
Fuis
cocottes cyniques
grenouilles bénites
autruches confites.
Toutes espèces
de contemplatifs :
drogué
alcoolique
mystique
sage
naturiste
mélomane
Et toutes espèces
d’hommes d’action :
en portable.
Si beaucoup comme moi,
que de misanthropes !
faillite du système.
Refuse les comportements
majoritaires
populaires : …
les modes
minoritaires
snobinardes : …
Si beaucoup comme moi,
finie la commerie,
achevée la révolution.

Jean-Claude Grosse
La Parole éprouvée,
Les Cahiers de l'Égaré
 

 

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Photo prise à Petergoff en 2005

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Les agoras d'ailleurs

Les Cahiers de l'Égaré



essais

Jeudi 2 février 2006 4 02 /02 /2006 16:00
Comment ça commence? Comment ça finit?
Un mot-objet de Pof, très représentatif du Pof-Art. Mot tiré du livre: 30 mots pour maman, aux Cahiers de l'Égaré.


Que dire sur le commencement?
Quand un commencement commence
un chemin se met à cheminer
jusqu'à une fin qui y met fin.

Le commencement contient-il                                                 le chemin                                         et la fin?

Il y a des tenants de cet abrutissement.

La fin
           révèle-t-elle ce que fut le chemin
et donne-t-elle son sens (double sens)
au commencement?

Il y a des tenants de cet abrutissement.

Si le commencement ne contient rien

et si la fin ne dit rien
y a-t-il encore chemin?




Tout commencement est arbitraire.
Il n'y a pas de point zéro.
Tu ne peux tout réinventer, tout recréer.
Pars de ce qui t'es donné
et que tu ne peux refuser.
Pars de cette violence qui t'est faite
et que tu peux organiser.

Dieu nous a donné la terre.
Nous la lui rendrons retournée, cultivée.
Il a fait l'animal humain.
Nous lui rendrons l'Homme. (1966)

J'ai osé cela, il y a 40 ans. Osé mêler Dieu à notre aventure terrestre et cosmique. Osé évoquer par trois fois un "nous", espoir d'unité et d'élévation très affirmé. Deux ans après, c'était 1968. Beaucoup, aujourd'hui, critiquent. Je souhaite aux jeunes et moins jeunes de connaître ce que nous sommes beaucoup à avoir vécu: un temps de parole, de propositions, de décisions et d'actions. J'ai peut-être eu la chance d'être bien placé: professeur dans le nord et doctorant  à Nanterre. Membre élu du comité de grève du lycée et membre du comité de grève de la ville. Le nouveau pouvoir, pendant trois semaines, ce fut l'assemblée générale quotidienne rassemblant 700 personnes en moyenne et qui décidait des tâches du jour pendant qu'au lycée, on jetait les bases, on posait les principes d'autres relations professeurs-élèves  et aux savoirs dont on percevait avec acuité les contenus idéologiques. Et quand j'allais à Nanterre, c'était pour retrouver un grand professeur, Henri Lefebvre et quelques leaders du mouvement du 22 mars dont Cohn-Bendit que j'ai longuement interviewé et enregistré sur magnétophone à bandes (où les ai-je mis pour l'Histoire?). Qui oserait 40 ans après, croire au "nous"? Je vois triompher le "moi". Du "nous" exacerbé au "moi" enflé, tel est notre trajet.

Dans l'état actuel des connaissances, il semble qu'aucun Dieu n'a de projet pour l'Homme, que la Terre et le Cosmos n'attendent rien de l'Homme. L'humanité est vouée à disparaître. Puis la Terre. Puis le Soleil. Règnent le hasard et le chaos, avec de ci de là, dans le désordre universel, quelques zones d'ordre éphémère. Cela, nous pouvons en être à peu près sûr malgré tous les créationnistes.
Dans l'état actuel de la pensée, il semble que des preuves n'existent ni pour une philosophie ni pour une religion.
Pour une religion, on a affaire à des croyances intimes ou forcées par coutumes et traditions.
Pour une philosophie, on a affaire à des convictions argumentées mais qui ne peuvent convaincre que celui qui veut être convaincu.
Donc, ma recherche de la vérité, but de la pensée et expression de ma liberté, ne peut être  qu'une recherche ininterrompue jusqu'à ma mort. Cela ne veut pas dire que je change de convictions comme il peut m'arriver de changer d'opinions plus fluctuantes parce que sans doute anecdotiques. Mais, il peut y avoir des tournants dans notre manière de voir, de sentir, de penser le monde.

Tout commencement est de hasard.
Ainsi de la vie.
Malgré code et programme bien établi
combien d'aléas.
Ainsi de la parole.
Tu ne peux tout réinventer, tout recréer.
Pars de ce qui est donné
de ce qui est là peut-être pour toi
si tu veux l'accueillir
et qui s'en va sans se soucier de toi
tu peux aussi le refuser
en tout ou partie sans que ça le dérange.
Toute fin est de hasard.
Ainsi de la mort.
Tu peux mettre le point final  (1996)

Le point final, je ne l'ai pas mis


10 ans après, je dirais les choses différemment.

Je renvoie au court essai:
D'une métaphysique pour vivre vraiment,
que j'ai mis en ligne sur le blog: les agoras du Revest,
ainsi que sur le forum: La cave du savoir sur le site: axiomfirst.

La fin est connue: ma mort, ta mort, sa mort, notre mort, votre mort, leur mort.
 Ce destin ne décide pas du dessin de ma vie, de ta vie, de sa vie, de notre vie, de votre vie, de leur vie.





Par Jean-Claude Grosse - Publié dans : essais
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Lundi 16 octobre 2006 1 16 /10 /2006 11:30
Saint-John Perse et autres poètes d’altitude
"Portrait de Saint-John Perse par Robert Petit-Lorraine (programme du colloque Saint-John Perse Médiathèque d'Hyères/ Faculté des Lettres Toulon, 8-9 déc. 2005)

Les deux textes qui suivent datent de 1986, pour la création du texte de Saint-John Perse tiré d'
AMERS: Les tragédiennes sont venues, à l'été 1986, à Châteauvallon, à La Seyne et au Revest , dans une mise en scène de Dominique Lardenois, un décor de Jean-Michel Bruyère, les tragédiennes étant Élizabeth Macocco, Dominique Lacarrière, Josiane Carle. Ces textes ont été publiés dans le N°8 de la revue APORIE.


DIALOGUE SUR LA MER, PAR- DELÀ LA MORT

D'UN ÉCHANGE DE REGARDS

Les revendications de l'âme sur la chair sont extrèmes.
Qu'elles nous tiennent en haleine! Et qu'un mouvement très fort nous porte à nos limites, et au-delà de nos limites!
Enlèvement de clôtures, de bornes...
Apaisement au coeur du Novateur...
... Plus loin, plus loin... les premières îles solitaires...
... Plus loin, plus loin... les îles hautes
... Et au-delà, les purs récifs...
...Et au-delà, et au-delà, qu'est-il rien d'autre que toi-même, qu'est-il rien d'autre que d'humain?...
... Et à celui qui chevauchait en Ouest, une invincible main renverse le col de sa monture, et lui remet la tête en Est. '"Qu'allais-tu déserter là?...
p.c.n.c
. SAINT-JOHN PERSE

À UN ECHANGE DE VUES

L'horizon marin est cette ligne qui évoque le mieux pour moi, l'idée de limite, ce qui me la rend plus familière et plus accessible.

L'horizon marin est cette ligne toujours présente, toujours mouvante, délimitant un espace entre elle et moi, un en-deçà que peut appréhender mon regard et un au-delà qui m'échappe, que je ne peux saisir.

Mon déplacement engendre celui de l'horizon. Et je peux penser que si mon avance fait reculer l'horizon, elle me fait aussi connaître ce qui, avant mon déplacement, ne m'était pas connu.

Ma découverte, cependant, est désenchantée. Cet horizon marin qui m'appelle en aiguisant mon désir, qui me pousse à l'action et me met en mouvement vers l'inconnu, ne me fait découvrir, connaître que la même mer, le même océan.

Ma navigation n'est pas navigation de transgression de la limite, de franchissement de la ligne, alors même que j'ai pris le large pour cela. À l'horizon, pas de mer nouvelle, pas de terres nouvelles. Pas de Nouveau Monde.

D'où vient l'échec de ce regard qui veut voir au-delà de ce qu'il est possible de voir?
De ce qu'il veut voir là où il faut baisser les yeux.
De ce qu'il veut éclairer, éclaircir ce dont l'approche demande respect et pudeur.
De ce qu'il veut sortir des limites et ne sait pas s'arrêter à temps.
Jean-Claude GROSSE,  confrontant  SAINT-JOHN PERSE à Emmanuel LÉVINAS.

SAINT-JOHN PERSE FACE AU MIDI TRAGIQUE

Le 20 septembre 1975, dans sa maison des Vigneaux bâtie sur la presqu'île de Giens "par un Anglais qui se souvint peut-être d'Aden, de Colombo ou de Nassau", Alexis Léger nous quittait.

On sait son inquiétude lorsqu'il s'y installa en 1957, âgé de 70 ans, après dix-sept ans hors de France. "Serait-ce la fin d'un exil? Ou seulement d'un nomadisme?... À la Méditerranée comme mer, m'habituerai-je jamais?... La lumière méditerranéenne nous frappe de cécité et clôt pour nous le seuil métaphysique." Inquiétude dissipée en quelques mois. "Les Vigneaux m'ont bien eu!" écrit-il en septembre 1959. Ses croisières en Méditerranée, commencées en 1963 mais qui jamais ne le mèneront en mer Égée, confirmeront cette réconciliation. "Déchaînement près du Cap Corse, d'une tempête farouche en pleine lumière méditerranéenne, et dont l'étrangeté est telle, parmi tant de clarté et de pureté, comme au foyer même de la flamme, qu'elle me réconcilie avec cette mer d'azur ignorante de l'ombre."

Mystère, le poète Saint-John Perse avait, avant l'homme Alexis Léger, consommé l'alliance avec cette mer et ce midi.

"Midi, ses fauves, ses famines...", ainsi parle le poète, l'homme au masque d'or, dans Amers, écrit entre 1953 et 1956, avant la rencontre avec les Vigneaux et ce midi du Midi qu'est la presqu'île de Giens. Certes, la mer invoquée est plurielle, réelle et symbolique, chargée d'histoire et sans mémoire, atlantique et méditerranéenne, à perte de vue devant le regard et au coeur de l'homme... Mais le lecteur méridional s'éprouve en pays familier. Le poète est de "ceux-là qui, de naissance, tiennent leur connaissance au-dessus du savoir." Anticipant sur le vécu de l'homme. "La terre ici pour moi soulèvera peu à peu ses paupières, et je saurai m'en concilier l'attrait."

Qu'aime-t-il de "cette pointe extrème d'une France d'Oc, sans frontière autre vers le Sud que cette ligne très fictive de partage entre le ciel et l'eau"?

"La discrétion de cette terre ascétique, sans graisse ni mollesse, et d'autant plus avide d'être. Terre ignorante du soc et de la bêche, et qui ne cèderait qu'au bulldozer ou à la dynamite... Lieu de pierre où il n'y a que de la pierre, belle... J'aime jusqu'à cette menace invisible du feu qui sait courir sans attouchement sur l'haleine des cistes. Tout cela est bon pour moi! Mon horreur des fleurs sera ici bien servie! Moins bien ma passion de l'arbre, de la feuille et du fruit."

L'auteur de Sècheresse est porté par nature à rechercher l'attrait de toute région terrestre où l'attache son sort. Et donc à interroger cette Provence maritime dont le visage lui est devenu cher, à partir de 1957.
Il aime:
"La montagne qui sans hiatus ni césure accompagne l'homme jusqu'à la mer.
Le mystère souterrain de la grande chaîne volcanique qui ceint l'arène méditerranéenne.
Les incursions des forces naturelles si surprenantes et qui ressemblent fort à des égarements: beaux orages électriques, tornades tropicales.
L'hybridité en tout, entre la terre plébéienne et la mer patricienne.
La richesse en essence et en sels d'une flore soumise à l'ambiguïté des saisons.
Le sel des Salins: Pesquiers, Hyères.
L'autorité inattendue des parties hautes de l'arrière-Provence, terre fourrée de sangliers et survolée parfois encore des derniers grands aigles de Bonnelli.
L'enchantement de cet enchaînement de petites communautés heureuses sur leurs éminences mises à nu.
Le mistral dont l'irruption est toujours salutaire."

Pour Saint-John Perse, la poésie n'est pas un jeu d'intellectuel. Il est poète par un contact ininterrompu, nécessaire, avec le sol, les arbres, l'air et les vagues. Il est on ne peut plus proche de la nature, quasi-animalement, même si son regard est celui d'un familier des grandes étendues, semblant toujours scruter on ne sait quel désert, quelle immensité, capable à la fois, d'exciter par un lointain objet l'acuité de la vue, nécessaire à qui veut que rien ne passe inaperçu, et d'entretenir profondément un grand rêve intérieur.

On comprend alors mieux son emploi du temps aux Vigneaux."Peu littéraire: débroussaillement et terrassement, à force de bras (les miens!) et d'outils (merveilleux!). (Connaissez-vous rien d'aussi affolant qu'une grande quincaillerie de province, plus riche en tentations qu'aucune grotte de Saint-Antoine?)"

Et recherche d'un puits, à fond de val ou de maquis, "porté sur d'anciens plans notariés et louangés encore de vieilles gens du pays qui l'ont connu jadis, avant l'embroussaillement de ma jungle. L'événement sera pour moi considérable, car le mystère de l'eau m'a toujours et partout bouleversé".

Ici, le poète aux gestes quotidiens pleins de sens et de mystère se fait entendre. "Par l'oeil magnétique de mon puits non couvert, j'accèderai au mystère et comme au souffle même de notre nuit terrestre. Je ne lui élèverai point d'édicule de pierre. Me pencher sur lui me suffira; et j'y ferai descendre, à bout de cordelette, la timbale d'argent de mon enfance qui m'a toujours servi, en tous pays, à prélever sur terre, les différents crus de l'eau." (Rien à voir avec le drame de "Jean de Florette" et de "Manon des sources" où le rapport à l'eau relève d'une pensée calculante.)

Mais aussi pratique des bains de mer glacés par mistral de novembre quand toute son enfance avait été terriblement brulée de fièvres paludéennes."La santé me semble assez privilégiée sous un pareil climat, ou plus particulièrement sur ce bout de presqu'île, fort aéré. Je n'y ai pas manqué un bain de pleine mer et je suis sûr que je pourrais continuer de nager jusqu'à la fin novembre, ou même décembre. Des criques abruptes, au bas de ma falaise, me livrent assez brutalement à l'eau vive. Il me faut seulement échanger l'alizé contre le mistral. Je m'y ferai: c'est toujours du vent."

Mais pourquoi Alexis Léger qui vit si bien le Midi, à partir de 1959, conserve-t-il cependant à son encontre, une vive aversion?
Pourquoi se sent-il, malgré son plaisir, "face à cette mer latine qui n'est point celle de son enfance ni d'aucun de ses ascendants?"Pourquoi derrière l'écran lumineux du site méditerrannéen, c'est toute une ambiance atmosphérique, tout un arrière-plan psychologique, toute une imprégnation d'histoire et de civilisation ancienne à laquelle le poète demeure étranger?

Hypothèse 1: Saint-John Perse partage l'aversion du Nietzsche de "La naissance de la tragédie" contre Socrate et la civilisation héllénique, accusés d'inaugurer la pensée rationaliste, hostile à l'art, oublieuse de Dionysos et de son ivresse. N'est-ce pas ce qu'il reproche à Pindare, "grand poète-né, dévoyé par une civilisation d'emprunt"? "S'il sait ce que c'est que d'être réellement ivre, il n'écrit qu'une heure après l'avoir été, fidèle en cela à la leçon d'Athènes, dont le prestige un jour s'est imposé à lui."

Hypothèse 2: Saint-John Perse ne se sent pas homme de Méditerranée car il est homme d'Atlantique, "cette mer ouverte qui ne fut le berceau d'aucune civilisation et qui, de l'homme incirconscrit, fut le site le moins clos." " Tout ce que promet le soleil couchant aux occupants de cette jetée d'embarquement qu'est l'Europe, il est né dedans, au beau milieu de la corbeille antillaise. Le couchant n'est-il pas la patrie, la vraie patrie de tous les hommes de désir?" (Claudel 1949).
Homme de désir, il a un mot d'ordre: passer outre! Poète, il veut que la poésie soit "novation qui toujours déplace les bornes".
Les tragédiennes ne réclament-elles pas de grandes oeuvres séditieuses, de grandes oeuvres licencieuses?
Jean-Claude Grosse, Aporie N°8

N.B. J'ai écrit en 1986 à une cinquantaine de personnalités du monde du spectacle (théâtre et cinéma) pour leur demander si comme les tragédiennes de Saint-John Perse, elles étaient en attente, en recherche de grandes oeuvres séditieuses, de grandes oeuvres licencieuses. Aucune ne m'a répondu. En 1988, je leur adressai ce message:

Isabelle Adjani - Fanny Ardant - Maria Casarès - Miou-Miou- Françoise Fabian - Nicole Garcia - Delphine Seyrig - Jean-Louis Barrault - Gérard Depardieu - Jean-Claude Drouot - Michel Blanc - Jean-Claude Carrière - Antoine Vitez - Ariane Mnouchkine - Peter Brook - Catherine Deneuve - Sylvia Montfort - Madeleine Renaud - Jeanne Moreau - Danielle Darrieux - Michel Piccoli - Michel Serrault - Alain Cuny - Michel Bouquet - Samy Frey - François Marthouret - Laurent Terzieff - Christophe Lambert - Hélène Cixous - Roger Planchon - Jean-Pierre Vincent - Patrice Chéreau -

D'Oedipe-Roi en tenue de soirée

Les tragédiennes sont venues inquiètes de carrière, stars grosses d'ennuis à toutes chutes de l'écrit, implorant naissance de grandes oeuvres séditieuses, de grandes oeuvres licencieuses.

Les tragédiennes, au bord de mer, ont déposé tout l'appareil caduc du drame, exhibant le masque chevelu du sexe, divin dépoilement clamant l'urgence du plus grand texte à venir.

Les tragédiennes, stars excitées au comble, mêlées dans les fosses d'urine de l'arène aux enragés en tenue de soirée, ont mis bas les trophées du trône et de l'alcôve.

Max, mon amour, I love you!
Péril en la demeure!

Temps d'attente et de sècheresse!
Temps du Dernier Homme!
J.C.F. RESSAC ( alias FC et JCG)

TRENTE ANS APRÈS

Le 20 septembre 1975, Alexis Léger nous quittait. Trente ans après, parce que nous sommes à l’époque des commémorations (il faudrait interroger cette pratique institutionnalisée depuis quelques années : serait-ce parce que le legs ne s’est pas fait, que la transmission n’a pas eu lieu qu’on s’évertue à commémorer à tout va ?), un colloque international consacré à Saint-John Perse a été organisé à la médiathèque d’Hyères et à l’Université du Sud, les 8 et 9 décembre 2005. Une plaque commémorative a été posée à l’entrée du petit cimetière marin de Giens.
La conférence inaugurale a été assurée par Salah Stétié : Équinoxe d’une heure, approche profonde de l’homme, dans sa complexité, sans complaisance, de l’œuvre, dans ses registres et ses filiations, méditation sur les raisons de la poésie : pour mieux vivre selon le Nobel Français, pour mieux se ramifier, selon une formule de René Char qui me semble convenir aussi bien à Saint-John Perse qu’à Salah Stétié. La lecture de sa contribution par Salah Stétié, pleine d’énergie, de rythme, avec une gestuelle précise, a été bien reçue. La salle de 80 personnes n’était pas pleine : il n’y avait pas de jeunes, pas d’étudiants de lettres. La doyenne de l’UFR de lettres fit la remarque, affirmant qu’une cassure avait eu lieu, que la grande poésie ne faisait plus partie de leur culture.
La question, si ce constat est vrai, sans doute à 99%, est : à quoi, à qui, devons-nous cette cassure? Tout un faisceau de réponses est possible mais déjà, je n’incriminerai pas l’école, le collège, le lycée : la poésie y est pratiquée, étudiée, même si ce n’est pas assez. On connaît la phrase de Flaubert : la civilisation est une histoire contre la poésie. Donc, la poésie est marginalisée, même étudiée, parce qu’on n’en comprend pas la portée métaphysique, essentielle pour donner du sens et de la valeur à la vie, notre vie. En ces temps de nihilisme, ces temps post-modernes comme on dit, vivre c’est vivre le temps d’une façon paradoxale : être de l’époque d’après la modernité, c’est être après l’après, dans un après intransitif, radical dont on croit ne pouvoir sortir que par deux issues, par le désastre inéluctable ou par un retour à l’archaïque. La querelle d’Avignon 2005 a, en partie, été causée par cette thématique.
(voir SEL N° 3).
Mais, c’est hors de l’école surtout que la poésie est ignorée . D’avoir trop dit que la chanson, surtout française, c’était de la poésie, on en a oublié la poésie. Et, il est vrai que les grands formulateurs ne sont connus et appréciés que d’un petit nombre : 1%.
La grande poésie est-elle élitiste et la chanson, populaire ? Faut-il maintenir et justifier, comment ?, cette échelle de valeurs ou faut-il, comme le veut le relativisme dominant, mettre sur le même plan, poésie de haut vol et chanson de platitude ? Bien sûr, il y a de la poésie de platitude et de la chanson d’altitude.
Je dis cela parce qu’à ma façon, je me suis opposé à ce constat affligeant en faisant qu’un projet de poésie d’altitude s’inscrive dans la vie artistique de plusieurs villes de ce qui n’était pas encore l’agglomération Toulon-Provence-Méditerranée. C’était dans les années 1984 –1987.
En 1984, a été organisée une grande exposition sur Saint-John Perse, au musée de Toulon, par la ville, IMPACT, et la fondation Saint-John Perse (catalogue tiré à 200 exemplaires).
En novembre 1985, était créée à Châteauvallon et à La Seyne, Marie des Brumes d’Odysseus Elytis. Le 7 décembre 1985, une journée était consacrée au Nobel Grec, dans le cadre des Rencontres littéraires de Toulon.
En juillet 1986, était créé le poème de Saint-John Perse : Les tragédiennes sont venues, à Châteauvallon, La Seyne et au château de la Ripelle au Revest.
En juillet 1987, était créé Égée-Judée de Lorand Gaspar à la tour du Revest et au Pradet. Le 30 mai 1987, une journée avait été consacrée à ce poète au fort Napoléon à La Seyne (plaquette tirée à 600 exemplaires).
Pour ces trois spectacles et ces rencontres, ce sont cinq villes qui se sont associées. La presse de l’époque avait couvert ces créations à la fois par un travail d’annonce et par un travail de critique mais c’étaient des journalistes, des critiques, pas des pigistes. Et les articles étaient bien placés et conséquents.
En mai 1992, ce programme reprenait avec la création par L'Insolite Traversée à la Maison des Comoni au Revest de Madeleine Musique d’après Lecture d’une femme de Salah Stétié, spectacle repris au festival d’Avignon en juillet 1993.
La revue Aporie du Revest a consacré quatre N° à ces quatre poètes : les N° 5, 8, 9 et 13, entre 1986 et 1990.
Les Cahiers de l’Égaré du Revest ont publié un essai d’Odysseus Elytis : Avant tout, et deux livres de Salah Stétié : Le voyage d’Alep, et Lumière sur lumière ou l’Islam créateur.
Enfin, ont eu lieu à la Maison des Comoni au Revest, deux rencontres : l’une organisée par l’UFR de Lettres sur Léon Vérane, Philippe Chabanaix et les Fantaisistes, et l’autre par Les 4 Saisons du Revest sur Germain Nouveau.
Ce bilan s’achèvera par des manifestations originales : 3 Poètes en partage consacrés sous forme de diwan à Sappho-Elytis, en grec ancien, en grec moderne et en français ; à Pétrarque-René Char en latin, en italien et en français ; à Marina Tsvetaeva-Henri Michaux, en russe et en français et 5 Paroles d’auteur avec Jacques Kerriguy, Jean-Claude Villain, Michel Flayeux, Andrée-France Baduel, Jean- Max Tixier.
On notera au passage que le signataire de ces lignes, lui-même poète, un peu, n’a pas cherché à se mettre dans la distribution : il s’est contenté, et ce n’était pas rien, d’organiser ces manifestations qui ont rencontré le public, même si ce n’était pas la foule mais tout de même, à Châteauvallon ou au Revest, on a vu du monde.
Pour conclure ce rappel : c’était il y a 20 ans et ça a duré jusqu’à fin 2004. Est-ce que l’on pourrait voir de tels textes montés aujourd’hui à Châteauvallon ? NON ! Est-ce que des villes pourraient s’associer pour poursuivre ce travail d’exigence : l’élitaire pour tous (soyons plus modestes : pour quelques dizaines, centaines de gens)? La réponse est : NON ! L’agglo TPM a une politique « culturelle » spécialisée et volontariste selon ses critères qui ne sont que des critères de chiffres et de retour sur investissement en termes d’images pour les élus. Le contenu, TPM s’en moque ; il faut du monde, sur n’importe quoi : le jeune public, ici, le cirque, là, le hip-hop, là-haut, l’opéra, là-bas, en bas, le design, en hauteur, l’art contemporain, au bord de l’eau. Et un jour, le théâtre sur d’anciens chantiers. Quant à la presse locale couvre-t-elle correctement les événements culturels ? NON ! En 20 ans, la situation a bien changé. Les caractéristiques de l’époque ne suffisent pas à expliquer ce qui s’est passé .Il y a des explications locales : des hommes politiques sont arrivés au pouvoir, peu soucieux de culture, d’art (il suffit de lire les propos du président de TPM , à l’assemblée communautaire du 22/10/ 2004 pour comprendre la « démarche » du monsieur) ; à la culture, on a un élu qui cumule la présidence de 2 commissions culture, celle du CG 83 et celle de TPM, avec une directrice des affaires culturelles de TPM qui n’est autre que sa fille ; la commission culture de TPM n’est qu’une chambre d’enregistrement sans débat (les comptes-rendus sont édifiants). Bref, les nouveaux hommes politiques de l’agglo et la transformation du quotidien dominant en organe de propagande de cette agglo expliquent la régression observée, confortée par le silence des directeurs des structures, peu enclins à provoquer du débat, si ce n’est pour obtenir plus, toujours plus de moyens au service de leurs maîtres. Je n’oublie pas le public qui s'intéresse à d'autres choses.                                                                                                         
Le 9 décembre 2005, Jean-Claude Grosse
Directeur des 4 Saisons du Revest et des Cahiers de l'Égaré

Voici un commentaire sur l'article du 9/12/05 consacré au colloque Saint-John Perse organisé par l'Université du Sud:
Commentaire de Gérard Lépinois sur comment parler du temps d'après la modernité, les temps post-modernes.
Je dois ce que j'en dis à Denis Guénoun dans Avez-vous lu Reza? paru chez Albin Michel.

Vous pouvez trouver mes retours sur certains livres chez zazieweb en lien sur le blog.

J'ai fait un retour sur:
Avez-vous lu Reza? de Denis Guénoun, Albin Michel
Relations d'incertitude d'Edgard Gunzig, Ramsay
L'homme du hasard de Yasmina Reza, Livre de poche
Les Représentations de la Méditerranée sous la direction de Thierry Fabre, Maisonneuve et Larose
Sur le pont d'Avignon de Régis Debray, Flammarion
Le cas Avignon 2005, Éditions de l'Entretemps.
Saint-John Perse à Giens de Jean-Max Tixier, Images en Manoeuvres Éditions
Avec des "si" de Marcel Conche, PUF
Mes retours sont signés       grossel

« En ces temps de nihilisme, ces temps post-modernes comme on dit, vivre c’est vivre le temps d’une façon paradoxale : être de l’époque d’après la modernité, c’est être après l’après, dans un après intransitif, radical dont on croit ne pouvoir sortir que par deux issues, par le désastre inéluctable ou par un retour à l’archaïque. »

Vue profonde que celle-ci. Après cet après, semble-t-il, il y a un infini suspens de corps incapables de se toucher d’une façon ou d’une autre. Un paradis d’enfer. Par-delà la contradiction entre les termes, un grand voyage intransitif dans des limbes nous est promis. Nous touchons ou plutôt nous sommes touchés partout par une absence radicale de racines qui nous presse de planer dans son élément. Nous devenons comme des papiers soulevés par la soufflerie d’un sacré monde. De plus en plus, nous nous nourrissons d’air artificiel. En ce sens, le lyrisme n’est pas mort. Nous sommes de plus en plus en proie à un néant nourricier qui se fait prendre pour de l’être, et le seul possible. L’archaïque peut d’autant plus paraître l’âge d’or qu’il devient hors de toute portée. Quant au goût du désastre inéluctable, il est le reflet trouble de ce qu’on nous fait vivre comme désastre de l’inéluctable. On cherche à nous constituer un destin dont la seule issue est l’absence d’issue. S’il en venait à s’accomplir, la seule chance de survivre dans un tel paradis, ce serait de « positiver », d’être capable de transfigurer le néant vécu en le seul être possible ( et la seule valeur possible, au sens économique aussi ). Si nous laissons faire, après l’après et l’avant, ce qu’il y aura, c’est un ici et maintenant sans ici et maintenant, un présent d’absence, le baiser incessant des lèvres, moins de la mort, que d’une douce agonie. Or à ce jour, pour l’essentiel, nous laissons faire et penser la machine.
Gérard Lépinois


Voici un autre commentaire:

Mon cher JCG,

Une dichotomie manichéenne hante tes propos et les affaiblit. Sans doute de nature morale, elle partage le monde entre bien et mal, gentils et méchants, etc... Je me souviens du coup que tu fis de la grande et de la petite responsabilité qui faisait penser à la grosse et à la petite commission pour dire le caca et le pipi de notre enfance. Et voici à présent la poésie d'altitude... Image d'autant moins pertinente que la vraie poésie se moque de la poésie, comme tu me l'entendis dire à l'ouverture du colloque...Quant à "la portée métaphysique de la poésie essentielle pour donner du sens et de la valeur à la vie", merci d'indiquer à quelle compagnie aérienne s'adresser.

Bien à toi, FC

Et l'ami de m'envoyer un livre, Saint-John Perse à Giens, avec ce mot: quelques traces de plus pour prolonger ce qui ne durera pas quand même.

Cher FC,

J'apprécie comme toujours ton sens de la formule. Je veux tout de même répondre.
Oui, aucune trace n'est éternelle, tout est voué à disparaître, chefs d'oeuvre comme  produits en série, plus vite obsolètes que les premiers cependant; génies comme salauds et cyniques, réalistes comme utopistes, irresponsables comme petits ou grands responsables; humanité comme glaciers ou terre ou soleil...Dans le temps éternel de la Nature, tout apparaît et disparaît, tout n'est qu'apparence. Mais dans le temps rétréci de nos vies et de nos projets dont on n'est jamais sûrs qu'on aura le temps de les réaliser car nous ne sommes pas maîtres du temps de notre vie qui peut cesser à tout instant, laisser des traces, créer des oeuvres a du sens et de la valeur et cela vaut le coup d'essayer de donner le meilleur de soi-même, de développer le meilleur de soi-même pour autrui, sans que cela donne une supériorité à celui qui fait un tel choix par rapport à celui qui choisit d'être un jouisseur égoïste par exemple. Ces choix relèvent de l'éthique de chacun et ne sont pas à discuter.
Par contre, il y a bien une morale universelle qui vaut pour tous, celle des droits de l'homme même si elle n'est pas appliquée plus, morale qui me demande par exemple de ne pas tuer ce qui m'amène à ma responsabilité: vais-je, en cas de guerre, répondre présent à l'ordre d'incorporation? On a vu des réfractaires (c'est différent d'être déserteur), hier au Vietnam, aujourd'hui en Tchétchénie. C'est un exemple de grande responsabilité, notion qu'on trouve chez Montaigne. Si tueur,  je suis jugé plus tard pour crimes de guerre contre l'humanité, vais-je me défiler derrière l'excuse: j'ai obéi aux ordres? Par petite responsabilité, on peut entendre les multiples décisions que nous prenons chaque jour, souvent sans trop réfléchir et qui ont des conséquences, multipliées par 6 milliards de gens. Donc, je revendique mon soi-disant manichéisme: je choisis la responsabilité même si je suis souvent pris en défaut, plutôt que l'irresponsabilité affichée ou insouciante.
Quant à la poésie de haute altitude, je pense effectivement, si on prend l'exemple de Saint-Jonh Perse, qu'elle a un contenu métaphysique, que les thèmes, les mots, les images, les rythmes du poète font advenir un sens, une valeur, que Vents, cela donne du sens, un sens métaphysique, ignoré des vents et des communs humant les vents. Quand on a à sa disposition une métaphysique de la Nature, on ne peut que noter les points d'accroche entre Saint-John Perse et  Marcel Conche, par exemple.
Bien à toi, JC.


Photo du spectacle: Les tragédiennes sont venues de Saint-John Perse, mis en scène par Dominique Lardenois, créé en juillet 1986, à Châteauvallon, au château de La Ripelle au Revest, au Fort Napoléon à La Seyne. Photo d'Élian Bacchini, propriété des 4 Saisons du Revest.

Note de lecture

Sujet : Saint-John Perse à Giens paru aux éditions Images En Manoeuvres, novembre 2005, ISBN: 2849960454 - 15 euros
Date : 02/02/2006 18:44
De : grossel sur zazieweb

Saint-John Perse a vécu de juin 1957 au 20 septembre 1975 aux Vigneaux, une maison à lui offerte par une Américaine, dans la presqu'île de Giens. Après 17 ans d'exil, l'ancien secrétaire du Quai d'Orsay, Alexis Léger, déchu de ses droits par le régime de Vichy, rétabli dans ses droits par le général de Gaulle, le poète, prix Nobel 1960, homme d'Atlantique s'installe en Méditerranée.
Parce que très discret peut-être ou par indifférence, les Hyérois et les Varois, sauf exception, ne se sont même pas rendu compte qu'ils comptaient parmi eux, à côté d'eux, un poète de haute altitude.
Le N°8 de la revue "Aporie" (1987) a été consacré à ce sujet : Saint-John Perse face au Midi tragique.

Jean-Max Tixier écrit deux textes : "Retour à la presqu'île" et "La maison de mer". Il connaît bien l'homme et l'oeuvre, sans avoir pu le rencontrer mais fréquenter une oeuvre, n'est-ce pas rencontrer intimement, essentiellement ?

Guy Thouvignon a pris les photos qui accompagnent le livre. J'ai eu une insatisfaction : 3 photos de la propriété des Vigneaux, certes vendue et sans plus aucune trace de Saint-John Perse. Les autres photos, bien que prises sur les lieux ne me semblent pas en correspondance avec la puissance du poète.


Par Jean-Claude Grosse - Publié dans : essais
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Lundi 16 octobre 2006 1 16 /10 /2006 11:33
Je remercie Salah Stétié et Daniel Aranjo de m'avoir communiqué le texte inaugural du colloque Saint-John Perse des 8 et 9 décembre 2005, pour les 30 ans de la disparition du poète et  de m'avoir autorisé à le mettre en ligne. Je fais aussi remonter de l'enfer qui envoie les articles au fin fond de la machine, l'article consacré à ce colloque et celui sur le sentier du printemps dont le poète en partage fut Saint-John Perse.
grossel

Saint-John Perse et son masque sculpté par Andreas Beck, 1972
photo parue dans le catalogue de l'exposition réalisée au musée de Toulon en 1984

ÉQUINOXE D’UNE HEURE


Saint-John Perse, l’homme des contacts universels, de la prise de possession par le langage des éléments et des communautés humaines, des civilisations aussi bien, est un homme qui d’abord se veut seul. Seul, solitaire, souverain, maître de lui-même comme de l’univers. Cette solitude, cet esseulement élu et choisi, revendiqué comme le titre central de son être-au-monde, Saint-John Perse nous le signifie de prime abord comme la principale clé ouvrante des rapports que chacun pourrait vouloir souhaiter entretenir avec lui ou son œuvre : il y a d’abord ce pseudonyme extraordinaire qu’il s’est fabriqué, mêlant le ciel et la terre, l’étrangeté et la francité, la dimension verticale d’on ne sait quelle sainteté jouée, oniriquement jouée, et l’assise radicalement horizontale d’un très haut plateau antique et poussiéreux de toute la poussière de l’Histoire, l’anglophonie de John et la latinité de Perse. Cette singularité nominale s’accompagne immédiatement d’une deuxième : l’homme, dès les premières lignes écrites par l’adolescent de dix-sept ans qu’il fut, se revendique comme l’enfant d’une île, d’un îlot, d’un rocher cerné par l’océan et il voit, dans cet écartement géographique, le signe de ce qu’il appelle lui-même une “condition” : la condition ontologique d’insulaire. Et cet éloignement qui, chez Saint-John Perse, semble, et lui seul, pouvoir et devoir créer les occurrences de la proximité, selon une dialectique que je dirai de nature chrétienne, pascalienne : « Tu ne me chercherais pas si tu ne m’avais déjà trouvé », affirme Pascal dans Les Pensées ; « je ne serais pas là près de toi, avec toi, si je n’étais si loin et si différent de toi », dit Saint-John Perse, dans l’ensemble de son poème, plein d’une sorte de réversibilité de l’homme dans l’élément, et vice-versa, de l’élément dans le verbe, et vice-versa, à la façon dont la religion chrétienne parle au sein du “corps mystique” d’une réversibilité des mérites. Tout n’est pas dans tout, ce qui serait du Spinoza et porterait la marque du panthéisme, mais le signe de toute chose est présent dans toute chose et communique avec elle. Cela pourrait ouvrir sur des perspectives symbolistes, cela y ressemble de l’extérieur, mais ce n’est pas de ce côté-là de l’extension de son île vers la totalité de l’univers que se dirige l’ambition de Saint-John Perse, comme cela se produisit dans le cas d’autres insulaires, tels que Leconte de Lisle ou José-Maria de Hérédia, qui virent dans leur affiliation au symbolisme une manière d’annexer du plein au vide et de la profusion au manque, ce dont le poète guadeloupéen, riche à foison de vérité terrestre et terrienne, n’a guère l’emploi. Les deux spécificités que j’ai énoncées : la prise de distance par le nom et l’insularité, avec les conclusions qui s’en déduisent, m’amènent à observer, chez le poète, une autre particularité liée, elle aussi, à son désir d’isolement et à ce sentiment de privilège qu’il en retire sur le plan personnel : ce sentiment ne le quittera pas de toute sa vie et fait partie de son légendaire le plus intime ; chaque fois qu’il en aura l’occasion, il l’affirmera, le soulignera, le réaffirmera avec une constance en apparence discrète, en fait, par son insistance même, inquiétante ; inquiétante comme un tic de la personnalité, un retour lancinant d’un pli freudien de la mémoire.. De quoi s’agit-il ? De cette volonté jamais démentie chez le poète de faire partie par ses liens familiaux, par ceux de son épouse, par son réseau le plus proche de relations ou d’amitiés d’une classe sociale supérieure, classe de maîtres grands ou petits, avec particule si possible, rôle historique ou domination économique. Manifestement, Saint-John Perse est fasciné par l’un ou l’autre type de réussite sociale. Si symbolisme il y a, il n’est pas dans l’œuvre, mais dans la vie qui pousse l’auteur – un peu naïvement sans doute – à accrocher l’un ou l’autre des rayons de son étoile à l’une des hautes branches de ce qu’il appelle, d’un mot qu’il affectionne, un lignage. Et il est vrai que Saint-John Perse est un seigneur de la langue et il est non moins vrai qu’il a été dès l’origine reconnu et salué comme tel. Le splendide isolement de sa position dans le lieu géographique dont il fait l’une de ses revendications et l’un des thèmes centraux de son inspiration poétique se double chez lui, outre le goût du lignage de la nature de son activité professionnelle : ambassadeur, et ambassadeur d’un grand pays, la France, il exerce un métier qui est en fait, au-delà de l’activité technique proprement dite, une dignité. Le beau mot ! l’illustre mot que celui-ci et dont Saint-John Perse a dû, intimement, goûter l’autre nuance de noblesse : la noblesse éthique en sa résonance esthétique et humaniste. Un ambassadeur, en effet, n’est pas limité à son activité immédiate, si déterminante que soit celle-ci par ailleurs : c’est un homme placé au centre de la toile d’araignée que tissent les nations pour vibrer à l’unisson des forces qui tendent le monde et dont il est non pas “l’âme de cristal”, pour reprendre la terminologie hugolienne, mais le point de rupture ou de couture, acuité d’une lame de ciseaux ou finesse de la plus fine des aiguilles. Cet art de rompre et de recoudre, les éléments le connaissent comme issu de l’essence même de leur être, de leur raison d’être ; la pluie, la neige, le sable, l’eau océane, les vents. Ambassadeur d’un grand pays, ai-je dit, il convient d’annoncer d’ores et déjà avant d’aller plus loin ceci : Saint-John Perse, qui a conscience de la dignité qui est la sienne, portera cette dignité jusqu’aux limites mêmes de l’univers. Avant toute chose, et renforcé de tous les constituants dont il a su élaborer sa solitude, il sera l’ambassadeur des éléments, leur voix symbolique clairement articulée, lumière et mystère conjugués, sur toutes scènes de la représentation verbale, en tout lieu favorisé par la théâtralité cosmique.

Ainsi est Saint-John Perse, à la pointe de ce qu’il est, à l’avant-poste du monde. Personnalité entièrement composée, recomposée et qui en serait irritante – elle l’est d’ailleurs pour un certains nombre de ses exégèses – si tous les morceaux, les moments, les détails qui, de leurs apports diversifiés et convergents, oeuvrent à la mise en forme et en place de cette fastueuse tapisserie n’étaient tous vrais, chacun pour leur part, puisés dans la réalité vécue par le poète, dans la réalité rêvée par lui, dans le droit de tout grand créateur – tel est son cas – de remplacer la vision majeure qu’instituent en lui mémoire, imagination et projection dans le second temps des hommes à cette autre vision disparate et dispersée, mélangeant les faits mineurs aux grands événements de l’esprit et de l’histoire qui est, chacun en conviendra, le plus commun de notre destin. On a osé traiter Saint-John Perse de menteur, d’affabulateur, de mauvais prêtre célébrant une messe impure au seul profit du culte de soi. Et tout cela est sans doute exact et tout cela finalement n’a aucune importance au regard du dévot du poème, de l’amoureux de telle vérité suprême et seconde qui naît de cette mesure incontrôlable qu’est le sens et qu’est la volonté de dépassement. Dépassement de quoi ? De cela qui ne tire son autorité que d’exister, seulement d’exister, dans le grouillement insignifiant de tous ces actes sans conséquence, de tous ces faits le plus souvent vécus passivement qui forment, de chacun, dans le malheur ontologique partagé et cet aveuglement général qui nous tient tous, la tentation, sinon d’être, du moins de faire semblant. “La multiplication vous a distraits / jusqu’à ce que vous ayez rendu visite aux cimetières”, énonce le Coran, témoin inattendu mais, en la circonstance, pertinent. Saint-John Perse ne ment pas, n’a jamais menti, même s’il refait ici ou là, à un demi-siècle de distance, une lettre, un rapport diplomatique où vient s’exprimer solennellement, des décennies après, une prophétie tardive. Simulation, abus de confiance, manipulation de l’histoire ? Si l’on veut. Les chroniques de la littérature et les historiens tout court auront de quoi gloser et, pour certains d’entre eux, ricaner. Je ne crois pas que Saint-John Perse, cet homme dont on connaît par ailleurs et en bien des circonstances l’extrême lucidité politique, dont on sait aussi le goût très souvent affiché et annoncé pour la valeur de l’archive et la nécessité de son exactitude, je ne crois pas qu’il ait eu un seul instant la naïveté de penser que son tour de passe-passe, ici ou là, resterait inaperçu. S’il a choisi de prendre ce risque, c’est que ce risque fait partie intégrante de sa poétique qui, pour originelle et originale qu’elle soit, s’inscrit dans une tradition : celle des inventeurs, des réinventeurs du réel, à partir de ce qu’il est et de ce qu’il ne doit à aucun moment cesser d’être : une globalité explorée, identifiée, désignée, rêvée et vécue. Vécue comme un rêve, rêvée comme un vécu qui ne saurait être véritablement vécu que d’être simultanément rêvé. Le vécu et le rêvé l’un dans l’autre, l’un par l’autre, l’un pour l’autre, c’est la tradition on ne peut plus française inaugurée par Nerval et par Baudelaire et dont les prestigieux démonstrateurs, au sens le plus noble du terme, sont Mallarmé, Rimbaud, Claudel et, plus artificieusement, Valéry. Pour tous ceux-là qui ont choisi le chemin, le grand chemin de l’invention et de l’innovation la plus personnelle, la plus individuelle et parfois la plus rebelle, la langue française à son plus haut reste ce chemin-là , ce plus haut-là, région de limpidité pour certains, point d’incandescence pour les autres. Saint-John Perse est l’un des fils de la tribu entièrement constituée jusque dans la violence même – et pour le paradoxal Rimbaud dans sa forme particulière de voyoucratie – de fils de seigneurs. Leur seigneurie commune et partagée est, je l’ai dit mais tiens à le redire et à le souligner, la langue, – cette langue aimée de toute l’intensité de leur désir et dont ils ont fait quelquefois l’idole centrale du temple de leur chant, langage et langue à la fois accouplés, accomplis dans le même mouvement et, langue, habillée souvent de toutes les virtualités de ses puissances de musique, précédant d’un pas maîtrisé sa raison d’être sens. Toute l’œuvre de Saint-John Perse aura été, dès l’origine, ainsi voulue, ainsi rêvée et cela depuis les premiers textes d’Images à Crusoé : que la langue soit là, fêtes et fastes, au point central d’elle-même, effeuillant et développant ses suggestions et, parce que cette langue aura fait l’objet d’un tri préalable jusqu’à l’obtention d’un trésor, trésor malgré tout très instinctif chez un poète d’immense instinct, elle comble son lecteur d’un sens qu’elle irradie magiquement et qui la fonde, – la magie en venant à aider logiquement et sémiologiquement le rayonnement déterminant du sens que sa lumière pourrait suffire à solitairement signifier. Je vais même plus loin. Pour dire que la confrérie mystique que forment, le voulussent-ils ou pas, les poètes à travers le temps et les avatars de l’histoire, même l’histoire littéraire, Rimbaud dont on sait qu’il a tout prévu avec précision a prévu également, me semble-t-il, définissant son propre apport, l’entreprise poétique de Saint-John Perse. Oui, texte prophétique en vérité et où se reconnaissent, thèmes, rythmes et fulgurantes latences, le projet de son cadet, de celui qui allait venir un jour pas trop lointain après lui. Dans Une Saison en enfer, Rimbaud écrit, parlant de lui-même puisqu’il s’agit, on le sait, d’une sorte d’autobiographie à goût de foudre : « Je rêvais croisades, voyages de découvertes dont on n’a pas de relations, républiques sans histoires, guerres de religions étouffées, révolutions de mœurs, déplacements de races et de continents, je croyais à tous les enchantements. » Et plus loin : « Je me flattai d’inventer un verbe poétique accessible, un jour ou l’autre, à tous les sens. Je réservais la traduction. » On peut certes discuter et s’interroger sur ces « républiques sans histoires », sur ces « guerres de religions étouffées » alors que l’œuvre persienne sonne à tout bout de champ le tocsin de l’histoire et illustre en de vastes fresques les guerres fratricides des tribus et des communautés. Il n’empêche : c’est bel et bien d’une dynamique du temps et de l’espace que nous parle Rimbaud et il n’est pas interdit de penser que le lieu signalé comme vacant est celui où bientôt va exploser l’événement le plus grand, que les « guerres de religions étouffées » ne sont étouffées, écrasées, que par le poids des commentaires contradictoires qui les éloignent de nous, en font une fabrique d’imagerie finalement abstraite comme autant de Chanson(s) de Roland ou de Ramayana(s) ou de Chants héroïques de l’Edda. Autant de péripéties dramatiques, humainement et spirituellement, dont il appartiendra au poète, le moment venu, de restituer l’essence et la flamme, ce dont Saint-John Perse, qui intitule Chronique l’un de ses grands ouvrages de poésie ne se prive pas. Reste qu’à mon sens la formule rimbaldienne qui pourrait le mieux souligner une façon de parenté entre les deux poètes et, de l’un à l’autre, constituer une manière de pacte secret, est la célèbre définition de la poésie contenue dans la lettre de Rimbaud à Paul Demeny datée du 15 mai 1871 : « Cette langue sera de l’âme pour l’âme, résumant tout, parfums, sons, couleurs, de la pensée accrochant la pensée et tirant. » Oui, vraiment, c’est bien ainsi que la poésie de Saint-John Perse nous accroche, au sens presque matériel du terme : elle lance vers notre écoute en quelques sonorités ses puissants hameçons harmoniques et nous voici brusquement pris et repris dans les va-et-vient de l’ode et de l’épode, de verset en verset, comme fait la tempétueuse mer roulant un naufragé jusqu’à l’apaisement survenu et la remise environnée de clairons fléchissants, mais vibrants, vibrants encore, d’un corps récupéré par le silence immémorial d’une plage dont on avait oublié jusqu’à la possibilité d’exister. Saint-John Perse était si gravement conscient de la puissance de la langue établie en elle-même d’abord, en lui-même ensuite, que manifestement il la craignait : il craignait qu’elle ne lui échappât, qu’elle n’allât confier à sa propre productivité interne, sa fertilité par expansion de mots, sa fécondité inhérente à ses propres supports dynamiques qui la font, comme chez Hugo et aussi chez la plupart des affiliés du Parnasse contemporain, toujours dangereusement contemporain, tourner à vide, – comme font les moteurs. Si grande était sa crainte à ce sujet qu’au témoignage de tous ceux qui l’ont approché de près – dont, bien évidemment, sa propre femme – jamais il ne fut surpris en train de composer un poème à voix haute, jamais un fragment ou un verset ou un vers de ce poème, jamais – en dehors d’occasions aussi officielles que rares – de lecture publique, ou même réservée à quelques-uns, de l’un ou l’autre de ses textes : à la grande vague de sa parole la plus profonde, pleine de résonances et d’échos, d’effets de musicalité subtile comme aussi de violents contrepoints, le poète a toujours su opposer, lui si élégant parleur en certaines circonstances, le silence le plus hautain qui soit. Sans doute agissait-il ainsi, je veux dire n’agissait-il pas, pour maintenir la virginité de son oreille, l’énigme si fragile de cette voix intérieure qui sait si bien écouter avant de consentir à dicter, cet inconscient verbal dont naissent les sonorités les plus inouïes comme de l’inconscient visuel naissent et « bondissent », selon Paul Valéry, « les images les plus profondes ». « Le silence est d’or », dit la sagesse commune : je crois que Saint-John Perse, le si composé Saint-John Perse, celui qui élabora sa calligraphie comme, précisément, une musique visuelle, a voulu sauver, préserver, mettre hors de portée de l’usage commun tout ce qui, de lui, échappait ardemment, hardiment, à la ritualisation sociale, à la reconstitution magnifiée, à la codification magnifiante : l’instinct, ce puissant instinct de poésie et de langage lesquels chez lui étaient si sûrs l’un et l’autre, comme s’ils étaient propriétés distinctives d’un insecte – l’un, étonnant, de ces insectes qu’il chérissait tant – et aussi, pour étayer l’exercice de cet instinct, les lieux et les autres occurrences de sa préservation ; les vues, les visions, les habitus et les habitudes de l’enfance ; le sentiment éprouvé très tôt et conservé très tard de l’exil, sentiment très vif toujours et comme maintenu hors du temps parce que l’exil est l’occasion de la coupure aiguë et surprenante d’une vie et qu’il est essentiel de ne pas laisser se perdre ni se dissoudre ce dépôt de mémoire ; la mémoire, bien sûr, mais non à la façon d’une charge scintillante et morte mais bien plutôt de cette mine originelle qui se constitue au fur et à mesure que s’y dépose l’or du temps, minerai vivant et qu’il faut savoir extraire comme par hasard là où il se trouve : dans les images premières et primitives, « ma grande, mon unique passion », disait Baudelaire, dans un reflet précieusement gardé d’une scène d’histoire, vraie ou fausse, quelle importance !; dans le vol éphémère d’un oiseau de terre ou de mer ; dans le témoignage réel ou supposé porté par un événement heureux ou dramatique ; dans des minutes d’aube ou de tombée du soir ; dans des relations sans ombre comme celles qu’on peut avoir avec un cheval et qui sont de la nature du rêve ; dans le déploiement d’une cartographie du ciel, de la terre ou de la mer ; dans le surgissement en plein herbier d’un arbre latin ou d’une plante métisse ; dans la consultation d’un très vieux livre où la poussière est plus parlante à l’imagination que les célébrations rapportées ; dans l’exercice de mœurs nobles et simples, parfois cruelles comme s’il allait de soi ; dans des détails signifiés et signifiants entrevus sur le corps ou dans le port d’une femme ; dans des crimes enterrés et devenus pour l’humaine conscience un sépulcre ornemental à force d’avoir blanchi ; dans le saisissement et presque le vertige créé aux yeux de tous par l’épiphanie d’un mot coloré et savant comme apparition du sorcier d’une tribu oubliée d’Afrique ou d’Océanie et que le poète, au nom de tous et de chacun, a charge d’annexer simplement, quoique solennellement, son mystère y compris, au reste de la communauté humaine, peut-être même à la communauté cosmique dans son ensemble. Ce que le poète fait, par les pouvoirs de la poésie, pour le dignitaire immémorialement bariolé, il appartient à la poésie de le faire pour tout le reste et de conjoindre à notre vocabulaire, à notre réalité vécue, à nos territoires imaginaires, des astres et des papillons, des faits d’armes et des légendes, des interrogations et des harmonisations, bien des délices et bien des supplices. Solitude du poète, altitude du poème qui permet de rassembler, par l’exactitude du nom nommant, le pullulement incompréhensible des choses et des êtres. Le secret est dans l’unité, – acquise ; parfois durement conquise. Saint-John Perse n’a jamais cessé de répéter cette haute leçon : la poésie est une faiseuse d’unité, peut-être l’unique faiseuse d’unité qui soit. Unité horizontale, unité verticale, l’une par l’autre, l’une assumant le songe et la probabilité de l’autre. On conclura sans doute à l’humanisme de l’œuvre. Cet humanisme existe. Il n’est pas tout, – et il n’explique pas.

L’œuvre de Saint-John Perse est, je le redirai encore, une île. Une île de langage magnifiquement organisé dans un océan déchaîné de mots, et il ne s’agit pas des mots français seulement mais de la totalité de nos vocabulaires dans leur dispersion anarchique et leurs tohu-bohu tumultueux. Le poète, à l’image de l’îlot de son enfance, s’est taillé une île bien à lui dans ce désordre et cette démesure. A l’ombre du désordre et de la démesure, l’œuvre, ombrée par eux mais sachant leur échapper, sera vouée à l’ordre, son ordre à elle, ordre majestueux, et à la mesure, sa mesure à elle, composée, convergente, pourtant savamment contredite par elle-même, orchestrale. Ile de langue, bientôt étendue aux dimensions d’un continent, bientôt du monde. Y passent, comme autant de mirages, les images obsédantes de l’île d’enfance, les grandes caravanes d’images et de figures secrétées par ce mélange d’histoire et de légende qu’on appelle tantôt l’Histoire, tantôt la légende, tout cela qui occupe les livres des hommes, les durcit, ces hommes, dans un passé rêvé et démaille en tout ou partie leur avenir. Cette île seconde, que le bonheur habite moins que la mélancolie et le signe de la grandeur, on peut la lire en surimpression sur l’île première qui fut de joie absolue.

La plus vaste création persienne est là, dans ce dialogue et ce questionnement : pourquoi ce qui fut n’est plus, pourquoi ce qui est, bien que marqué du signe d’un absolu, est-il énigmatiquement voué, malgré le rêve de l’homme, son ambition, sa nostalgie, son entêtement, aux marques d’une faillite inévitable et, jour après jour, à la déperdition de ce qui fut, prélude à la propre perdition de l’homme ? L’exil exaltant qui longtemps retint le poète les yeux fixés sur le trésor perdu de son enfance, trésor à retrouver car peut-être récupérable, cet exil exaltant laisse la place à une autre forme d’exil, celui qui inspira à Baudelaire deux de ses poèmes les plus significatifs, intitulé l’un “l’Irréparable” précisément et l’autre “l’Irrémédiable”. Saint-John Perse n’est pas Baudelaire : il n’a rien de ce qu’on appelle d’un terme particulièrement vague un “romantique”. Je l’ai dit : c’est, poète, un homme formé par l’ordre profond de l’univers, un homme qui, aux démesures de l’Histoire et du Cosmos, oppose un sens, jamais pris en défaut, de la mesure. Ordre et mesure sont à la base de la civilisation grecque sous tous ses aspects, de la sagesse pensée à l’établissement de la colonne, de la condamnation de l’hybris à l’intuition d’un universel de l’homme. Saint-John Perse a proclamé sans aucune ambiguïté sa détestation, voire son refus, de la culture classique grecque et latine – surtout latine –, civilisation à laquelle il se dit totalement étranger, de même qu’il se dit hostile et même indifférent au signe de la Méditerranée, lui, le Celte par destination aux yeux d’Atlantique . Cet homme qui fut si lucide dans tous les domaines où s’exercèrent ses nombreuses, ses éminentes capacités, se trompe sur lui-même et il nous trompe : il n’invente pas ex nihilo, et il ne voit pas. Il ne voit pas, étrangement, à quel point il est grec, gréco-latin, et classique. Son œuvre est, dans l’ère moderne et au sein de la poésie contemporaine, proche parente d’Homère, de Lucrèce, de Parménide, d’Empédocle, de Pindare, de Virgile et de quelques autres. Trois citations, toutes trois puisées dans le“Discours de réception” du prix Nobel à Stockholm viennent à la rescousse de mon assertion.

La première : « Pour la pensée analogique et symbolique, par l’illumination lointaine de l’image médiatrice, et par le jeu de ses correspondances, sur mille chaînes de réactions et d’associations étrangères, par la grâce enfin d’un langage où se transmet le mouvement même de l’Etre, la poésie s’investit d’une surréalité qui ne peut être celle de la science. Est-il chez l’homme plus saisissante dialectique et qui de l’homme engage plus ? Lorsque les philosophes eux-mêmes désertent le seuil métaphysique, il advient au poète de relever là le métaphysicien ; et c’est la poésie alors, non la philosophie, qui se révèle la “vraie jeune fille de l’étonnement”, selon l’expression du philosophe antique à qui elle fut le plus suspecte. »

La deuxième : « De l’exigence poétique, exigence spirituelle, sont nées les religions elles-même, et par la grâce poétique, l’étincelle du divin vit toujours dans le silex humain. Quand les mythologies s’effondrent, c’est dans la poésie que trouve refuge le divin ; peut-être même son relais. Et jusque dans l’ordre social et l’immédiat humain, quand les Porteuses de pain de l’antique cortège cèdent le pas aux Porteuses de flambeaux, c’est à l’imagination poétique que s’allume encore la haute passion des peuples en quête de clarté. »

Enfin, ma dernière citation sera l’admirable péroraison de ce grand discours, si abreuvé, philosophie et système d’images, à l’intarissable source gréco-latine, celle à laquelle a bu ce fils des Antilles qui n’a peut-être pas deviné assez tôt, à cause de la profusion exotique de la couleur, à quel point son île de naissance et les autres, ses voisines, étaient en fait, loin de leur Méditerranée d’origine, des îles déportées : « Au poète indivis d’attester parmi nous le double vocation de l’homme. Et c’est hausser devant l’esprit un miroir plus sensible à ses chances spirituelles. C’est évoquer dans le siècle même une condition humaine plus digne de l’homme originel. C’est associer enfin plus hardiment l’âme collective à la circulation de l’énergie spirituelle dans le monde. Face à l’énergie nucléaire la lampe d’argile du poète suffira-t-elle à son propos ? – Oui, si d’argile se souvient l’homme.

Et c’est assez pour le poète, d’être la mauvaise conscience de son temps. »

Discours inscrit dans le plus pur esprit de l’humanisme traditionnel. Discours antirimbaldien, antimaldororien et, pour nous référer à des positions plus proches, discours qui ne doit rien au surréalisme pourtant évoqué, ni non plus à l’autre grand poète antillais, lié pourtant à Saint-John Perse par une forme d’amitié bâtie sur une frontière infranchissable de part et d’autre, je veux, on l’aura compris, citer l’anticolonialiste Aimé Césaire. Humanisme traditionnel, ai-je dit. Et pourtant force est constater que dans le dernier paragraphe du discours l’adjectif “spirituel” revient à deux reprises : “chances spirituelles” d’une part, “énergie spirituelle” d’autre part Et aussi cette formule inattendue : « une condition humaine plus digne de l’homme originel. » Cet homme originel me laisse perplexe : s’agit-il de quelque “étincelle d’or de la lumière Nature” qui nous renverrait à Rimbaud et au formidable Tête d’or claudélien ? Cette dernière allusion expliquerait-elle, ne fut-ce que partiellement, la référence spirituelle signalée ? C’est poser d’une certaine façon la question de la religion de Saint-John Perse. A quel type de créance adhérait-il, si adhésion il y eut ? L’amour du monde et l’honneur de l’humanité, j’entends de l’individu humain, constituent, me semble-t-il, la clé de voûte de la très haute nef persienne, nef aussi bien marine avec ses mâts et ses haubans que nef sacrée. Un Dieu, pourquoi pas ? Mais alors on l’imagine, ce Dieu, volontiers “dispersé”, selon ce qu’en dit le poète lui-même, éparpillé peut-être en ces milliers, en ces millions de dieux que l’Asie sait reconnaître et saluer dans la multiplicité des apparences et l’insistance de leur présence minuscule ou grandiose, opaque ou diaphane. L’Asie, l’Afrique, l’Océanie et tous ces beaux naufragés de la géographie qui peuplent les Antilles, oui, tous ces continents et bien de ces hommes ont accès à ces mythologies qui gouvernent religieusement certes, au premier sens du terme, mais aussi poétiquement, le rêve de vastes communautés encore liées à cet “homme originel” dont le poète fait mention dans son discours est sur lequel il établit son assise. La religion de Saint-John Perse me paraît, religion des éléments, l’une de ces grandes créances primitives où l’homme, le prince, le cheval, l’oiseau, l’arbre, le plus petit insecte ont leur place à côté des splendeurs créées par le génie des civilisations. Mais les principaux acteurs de ce théâtre humain et cosmique, ce sont les forces naturelles, celles-là mêmes peut-être qui, par leur puissance, enchaînée, déchaînée, toujours actives, caressantes parfois, destructrices souvent, font contrepoids à ces forces et à cette énergie spirituelles nommées par le poète. Et peut-être ne sont-elles, ces forces et cette énergie, que l’écho de leur manifestation “réelle” accueillie et aussitôt élevée par l’esprit de l’homme à la dignité de symbole. Elles ont nom Pluies, Neiges, Dunes, Océans, Plages, Espace et Temps chaque fois que le poète s’exprime et qu’il donne forme par sa parole à l’ampleur et à l’amplitude de son poème. Elles seules, ces grandes forces à l’œuvre, nous sont passé ; elles seules, avec la complicité de l’homme et du génie de l’homme, sont – au-delà de la mort ou en accord avec elle – promesse d’avenir, à l’heure même qu’elles effacent l’homme et tuent son œuvre. La religion de Saint-John Perse est là, dans cette haute, très haute résignation à l’écrit du Destin. Citons pour prendre congé de cet homme qui a pris comme personne avant lui la mesure de l’homme, ce dernier poème de 1971, écrit, transcrit à l’ultime seuil, trois ou quatre ans avant sa mort ; citons-le en entier, ce poème, pour ce qu’il est, un poème, certes, mais aussi un acte notarié en forme de legs, destiné à la foule des méditants à venir :

CHANT POUR UN ÉQUINOXE

L’autre soir, il tonnait, et sur la terre aux tombes j’écoutais retentir
cette réponse à l’homme, qui fut brève, et ne fut que fracas.

Amie, l’averse du ciel fut avec nous, la nuit de Dieu fut notre intempérie
Et l’amour, en tous lieux, remontait vers ses sources.

Je sais, j’ai vu : la vie remonte vers ses sources, la foudre ramasse ses outils
dans les carrières désertées,
le pollen jaune des pins s’assemble aux angles des terrasses

et la semence de Dieu s’en va rejoindre en mer les nappes mauves du
plancton.
Dieu l’épars nous rejoint dans la diversité.

*

Sire, Maître du sol, voyez qu’il neige, et le ciel est sans heurt, la terre
fraîche de tout bât :
Terre de Seth et de Saül, de Che Houang-ti et de Chéops.

La voix des hommes est dans les hommes, la voix du bronze dans le bronze,
et quelque part au monde
où le ciel fut sans voix et le siècle n’eut garde,

un enfant naît au monde dont nul ne sait la race ni le rang,
et le génie frappe à coups sûrs aux lobes d’un front pur.

Ô Terre, notre Mère, n’ayez souci de cette engeance ; le siècle est prompt,
le siècle est foule, et la vie va son cours.
Un chant se lève en nous qui n’a connu sa source et qui n’aura d’estuaire
dans la mort :

équinoxe d’une heure entre la Terre et l’homme.

Salah Stétié
notes:

1- Arthur Rimbaud, Une Saison en enfer, “Délires”, II, “Alchimie du verbe”.
2- « L’hostilité intellectuelle, antirationnaliste, de Saint-John Perse à l’héritage gréco-latin, et plus particulièrement latin, tient à ses affinités celtiques, qui sont profondes en lui : elles sont d’atavisme ancestral autant que de formation personnelle. Pour Saint-John Perse, être un homme d’Atlantique ou un Celte semble une même chose. Et d’Atlantique, à travers les siècles, furent tous ses ascendants, comme lui-même, en liaison avec la part la moins latine de France ou d’Espagne. Si importante et décisive fut l’influence du fait atlantique dans la formation des premiers Antillais français, que leurs fils des Iles, tenant géographiquement l’Atlantique pour un “continent” plus que pour une “mer”, y virent plus un “habitat” qu’un environnement. A la question : “ D’où êtes-vous, de quel pays ? ”, ils n’eussent point répondu : “ De telle ou telle île ”, mais “ d’Atlantique ”… » Cette citation est un fragment de la note datée de 1968 de la biographie de Saint-John Perse dont on sait qu’elle a été rédigée par lui (Œuvres complètes, Collection de la Pléiade, page XL, Gallimard, Paris, 1972). Etonnamment, cette vocation “celte” se retrouve également chez Rimbaud, dans Une Saison en enfer, à travers l’ascendance “gauloise” proclamée (ironiquement, il est vrai) dans “Mauvais sang” : « J’ai de mes ancêtres gaulois l’œil bleu blanc, la cervelle étroite, et la maladresse dans la lutte. Je trouve mon habillement aussi barbare que le leur. Mais je ne beurre pas ma chevelure. etc. »
Saint-John Perse : Allocution au Banquet Nobel du 10 décembre 1960, Paris, Gallimard, la Pléiade, 1972.

"Portrait de Saint-John Perse par Robert Petit-Lorraine (programme du colloque Saint-John Perse Médiathèque d'Hyères/ Faculté des Lettres Toulon, 8-9 déc. 2005)

Le texte de Salah Stétié que je viens de t'envoyer, c'est sa conférence d'ouverture au colloque "Saint-John Perse, un Prix Nobel de littérature entre Giens et Washington (1957-1975)" (médiathèque d'Hyères/ Faculté des Lettres de Toulon, 8-9 déc. 2005) ; actes sous presses à la revue "Méthode !" (éditions de Vallongues, Fondation Van Rogger, Bandol, Var).
Daniel Aranjo
Par Jean-Claude Grosse - Publié dans : essais
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Dimanche 26 novembre 2006 7 26 /11 /2006 11:24
DU CHOIX D’UNE MÉTAPHYSIQUE
POUR DONNER DE LA VALEUR À SA VIE


Notre monde, notre époque, post-modernes pour certains, se caractérisent par la perte du sens et de la valeur. Le nihilisme et le relativisme conjuguent leurs effets dévastateurs sur les esprits qui ne croient plus à rien si ce n’est au triomphe du rien. Il y a là quelque chose qui semble profondément vrai : tout ce qui existe est voué à disparaître, ne laissant à terme aucune trace. Il n’y a pas d’être, il n’y a que l’apparence absolue, tout étant voué à la mort, au néant. Ainsi donc, il y a un nihilisme ontologique indépassable. Mais il ne se déduit pas de ce nihilisme que, tout étant voué au rien, rien n’a de valeur. Paradoxalement, cette destinée, cette destination n’influent pas sur ma liberté : voué au rien, mais vivant , pour un certain temps, inconnu de moi, j’ai toute latitude pour vivre ma vie, un don, comme je l’entends. La fin, connue, anéantissement, néantisation, ne détermine en rien mon chemin, mon parcours : c’est moi qui le dessine et rien ni personne, même si aucune trace ne subsiste, ne pourront faire que mon dessin n’a pas été dessiné. Cette métaphysique de l’apparence ne m’affaiblit pas, ne me mutile pas.
Au contraire, je découvre que la valeur et le sens de ma vie, c’est moi qui en décide : je peux être cause de moi-même, dessiner mon parcours même si je sais qu’il peut être interrompu à tout moment, brutalement. Je peux décider de devenir ce que je suis, de développer mes dons (ce dont la Nature m’a fait don, ne serait-ce que cette faculté commune à tous les hommes : penser). Il y a là une posture tragique : affirmer ma vie et mes dons, malgré la mort qui me guette, qui n’est pas dans l’air du temps. On aurait plutôt tendance à baisser les bras, à se laisser aller, à se laisser vivre. Tel n’est pas mon choix : malgré les terribles épreuves infligées par la mort, j’ai fait choix de travailler à la mémoire des disparus, d’inscrire ce travail dans un travail plus vaste de partage de ce dont je suis convaincu et que j’appelle pour le moment : gai savoir mais que je devrais appeler : sagesse tragique. J’invite ceux qui se sentent un peu dans cet état d’esprit à lire, méditer:

Jean-Claude Grosse

Ce portrait de Marcel Conche est dû à Jean Leyssenne.
Par Jean-Claude Grosse - Publié dans : essais
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Samedi 27 janvier 2007 6 27 /01 /2007 23:21
Voici la synthèse envoyée à Désirs d'avenir, le 31 janvier:
(la lire sur le site Désirs d'avenir)

Se guider dans la modernité par l’éducation artistique
et la culture


Je pars du constat que les professions artistiques attirent de plus en plus de jeunes : ils tentent de vivre (de) leur passion. Beaucoup galèrent, certains prospèrent. Le statut des intermittents est en crise suite à cette prolifération. L’état, son ministère de la culture, sont dépassés, ayant empilé des lignes budgétaires en fonction des formes artistiques à soutenir.
En 1998, lors de la consultation Allègre, les jeunes avaient massivement demandé de l’éducation artistique, de l’informatique et de la cuisine.
Il est donc possible d’ajuster à cette demande très forte à l’école et hors école, l’offre pléthorique artistique et culturelle qui n’arrive pas à démocratiser les pratiques artistiques et culturelles dans les lieux culturels, à peu près bien répartis sur le territoire et à peu près bien dotés dans la plupart des cas.
Je propose donc qu’on envisage pour les artistes qui sont des intermittents, deux métiers :
Leur premier métier d’artiste avec leurs projets de création ou leurs réponses à des appels d’offre
Un second métier consistant en interventions artistiques dans les écoles, de la maternelle à l’université, largement ouvertes, les artistes étant formés pour intervenir et pourvus d’un diplôme pour ce travail.
Il y a beaucoup d’artistes qui galèrent, beaucoup de jeunes perdus, en mal-être, en sursis; l’arrivée des artistes dans les écoles et dans les structures d’animation existant un peu partout, à l’initiative d’associations, de municipalités, contribuerait à faire passer un grand vent démocratique dans l’éducation nationale où les enseignants ne seraient plus seuls face aux élèves, (ils sont rarement avec) et à créer du lien social dans le paysage urbain et rural.
La gamme des pratiques artistiques ne doit pas être hiérarchisée ni étriquée : elle doit intégrer des pratiques innovantes, émergentes, les jeunes étant souvent inventifs, surtout dans les domaines de la musique et des NTIC. Cela veut dire que ça circule dans les deux sens. Il y a vraiment échange, partage.
Quelques idées : chants, musiques, théâtres, danses, slam, rap, photo, vidéo, peinture, lecture à voix haute, écriture…Donc écrivains, auteurs (de théâtre en particulier, comme auteurs et comme passeurs) ont leur place dans ce projet.
Il faut une conception très large du champ artistique et culturel : les pratiques culinaires en sont comme toutes les pratiques de collection, de recherche patrimoniale, archéologique; il faut aussi se soucier de la culture scientifique et technique, en s’appuyant sur l’engouement pour les nouvelles technologies et en cherchant à développer l’esprit de découverte par reprise de grandes découvertes.
Ces pratiques qui vont mobiliser les artistes, en grand nombre, peuvent aussi mobiliser des ouvriers en retraite ou au chômage, des techniciens en retraite ou au chômage, des ingénieurs en retraite ou au chômage, des professeurs en retraite, sans oublier les grands-mères, les paysans ou jardiniers (comment semer, bouturer, greffer…) qui pourraient être bénévoles ou rémunérés, façon d’augmenter des retraites maigres.
La diffusion des pratiques artistiques et culturelles que je préconise suppose que les différents niveaux territoriaux aient des missions ou des compétences bien définies, sans effets cumulatifs, non contradictoires.
Aux législateurs le soin de définir, après concertation, l’organisation de ce schéma : communes chargées des écoles avec quels moyens pour l’éducation artistique, départements chargés des collèges et des prisons, régions chargées des lycées et des universités…
Favoriser comme aux USA le don personnel, non plafonné, déductible des impôts, à des projets d’éducation comme à des projets de création.
Dans ce schéma, quel pourrait être le rôle de l’état ?
L’éducation nationale aurait la responsabilité de la formation pédagogique des intervenants artistes et autres, de la validation de leurs acquis et de l’attribution d’un diplôme reconnu et nécessaire pour l’exercice de ce métier de passeur à temps partiel qui pourrait être un mi temps ou un 2/3 de temps, le temps de la création (une tous les 2 ou 3 ans, à définir) occupant 1/3 ou un mi temps.
La culture aurait deux missions : le patrimoine et la création. Sans doute, peut-on s’appuyer sur les différents niveaux territoriaux. Municipalités, pays, communautés d’agglo, départements, régions ont sans doute un rôle à jouer, mieux défini, mieux doté, sur ces deux terrains.
Il y aurait à redéfinir les rôles des équipements culturels, faisant assez peu de vrai soutien à la création et assez peu d’ouverture aux pratiques amateurs (la diffusion de 25 ou 35 spectacles sur une saison relève de la consommation culturelle, sans bénéfice réel pour les consommateurs). Ouvertes aux artistes et aux amateurs, les structures n’auraient pas besoin de tout ce personnel chargé de missions impossibles de conquête, de fidélisation du public, pratiques commerciales avec de l’argent public, personnel qui pourrait se consacrer à l'accompagnement des projets des jeunes.
L’empilement des labels (Théâtres nationaux, CDN, Scènes nationales, scènes conventionnées pour ceci ou cela, labels arts de la rue, labels nouveau cirque, labels musiques actuelles et même nouvelles musiques traditionnelles…) est devenu ingérable en créant des lobbies : il faut remettre à plat ce système. Il faut bien sûr que dans les créations proposées une saison, je pense au théâtre en particulier, le répertoire occupe le 1/3 ou la moitié des propositions (le guide des commémorations peut servir de repère mais il faut savoir sortir du seul cadre français, notre patrimoine est européen et même mondial : 1000 chefs d’œuvre d’une centaine d’auteurs dont on ne voit en une vie qu’une petite partie).
Je n’ai pas de choses particulières à dire sur le patrimoine, si ce n’est que la politique de grands travaux de certains présidents marque le territoire, enrichit le patrimoine (centre Pompidou, bibliothèque Mitterrand…) et que le patrimoine, étant la propriété de tous, il ne saurait être question qu'une " élite " plus ou moins autoproclamée (l'autoproclamation est un problème général, elle ne concerne pas seulement les artistes) spécule douteusement avec lui, au nom de l'assimilation plus ou moins consciente de tout bien à un capital (voir l’affaire du Louvre que l’état se propose de vendre comme marque à Abou Dhabi pour un milliard d’euros).
En ce qui concerne, la création, je suis favorable à des appels à projets, à des commandes publiques (y compris et d'abord de pièces, en théâtre, en musique...) accessibles à tout artiste quelle que soit sa place dans le dispositif, reconnu ou pas, dans le gruyère ou en galère. Les jurys de sélection des projets, quel que soit le niveau d’attribution (département, région, DRAC, État), devraient être composés de personnalités indépendantes, ni directeurs de structures, ni techniciens territoriaux. Une fois, les projets retenus, budgétisés en dépenses (salaires et non cachets), directeurs de structures et techniciens se concerteraient avec le créateur pour lui donner les moyens de sa création et de sa diffusion (départementale, régionale, nationale). Cela soulagerait les créateurs de la tâche insupportable, souvent insurmontable, les contraignant à se transformer en chef d’entreprise, avec des administrateurs, chargés de ceci et de cela qui pompent beaucoup d’argent public pour des pratiques commerciales. Les équipes seraient ainsi de vraies équipes artistiques.
grossel


Propositions sur l’éducation artistique,
la culture et l’école
(vidéo de SheinB et de jeunes en slam)

Je pars du constat que les professions artistiques attirent de plus en plus de jeunes : ils préfèrent tenter de vivre (de) leur passion, se réaliser ainsi et cette prolifération d’artistes qui gêne les institutions, le Medef, le ministre, l’état, me semble plutôt saine si ce que l’on doit souhaiter dans une société démocratique et moderne, c’est que chacun puisse devenir lui-même, choisir sa vie comme propose un thème de débat participatif, ce qui ne se réalise pas en général avec le travail tel qu’on le pratique quand on en trouve.
Et qu’on ne vienne pas dire que tout le monde ne peut pas peindre ou écrire, que seuls, quelques-uns y arrivent ou peuvent y arriver. Un vrai " professionnel " devrait continuer à prouver sa valeur picturale ou autre (et non marchande), à travers la montée en puissance démocratique des désirs et des capacités de peindre ou autre du plus grand nombre. L’'art ne se confond pas avec la défense d'une niche acquise (d'un marché captif). L'art est une pratique on ne peut plus individuelle, mais jamais coupée du mouvement social, et une socialisation des pratiques artistiques ne va pas à l'encontre de l'extraction d'une élite fondée artistiquement dans ces domaines ; tout au contraire, si on regarde de près l'histoire de l'art, on voit qu'à la déqualification du peuple ou de larges couches dans un domaine ou un autre, correspond presque toujours une déqualification des " élites ".


Il y a donc beaucoup d’artistes autoproclamés mais on ne peut pas concevoir la chose autrement, puisque l’artiste part de lui et revient à lui. Beaucoup galèrent, certains prospèrent (l’échelle des droits d’auteur et d’interprète est considérable et immorale comme dans d’autres secteurs, échelle qui contribue à dévaloriser la valeur-travail : l’argent facile ou abondant ne donne pas l’envie de se former ou ne donne pas la patience que beaucoup d’œuvres demandent ; des jeunes attirés par la star-ac veulent gagner beaucoup et vite, des stars se réfugient à l’étranger pour ne pas avoir à payer en France ce qu’ils gagnent en France).

Le statut des intermittents est en crise suite à cette prolifération et les institutions, Medef, ministre, état ont décidé de mettre de l’ordre, injuste, en liquidant 1/3 des intermittents.

L’état et son ministère de la culture sont dépassés, ayant empilé des lignes budgétaires en fonction des trouvailles à soutenir, formes émergentes de toutes sortes, éphémères ou effets de mode : arts de la rue gratuits pour badauds, cirque nouveau, musiques actuelles, maquettes de créations à venir…

Que veulent les gens et en particulier les jeunes ?

L’éducation artistique

En 1998, lors de la consultation Allègre, les jeunes avaient massivement demandé de l’éducation artistique, de l’informatique et de la cuisine.
Il est donc possible d’ajuster à la demande très forte à l’école et hors école, l’offre pléthorique artistique et culturelle qui n’arrive pas à démocratiser les pratiques artistiques et culturelles dans les lieux culturels, bien répartis sur le territoire pourtant et bien dotés dans la plupart des cas.

Je propose donc qu’on envisage pour les artistes, deux métiers :
- Leur premier métier d’artiste avec leurs projets de création ou leurs réponses à des appels d’offre.
- Un second métier consistant en interventions artistiques dans les écoles, largement ouvertes, les artistes étant formés pour intervenir et pourvus d’un diplôme pour ce travail.

Relèveraient-ils du statut d’intermittents ? Ce statut n’est pas sain. On connaît les dérives qu’il a entraînées, les pratiques de fausses déclarations et surtout, il n’est pas normal que le temps de travail créatif soit payé par des indemnités de chômage.

Il faut donc envisager deux modes de rémunération : par les projets (salaires et non cachets) et par les interventions artistiques (salaires là aussi).

Il y a beaucoup d’artistes qui galèrent et beaucoup de jeunes en sursis. L’arrivée des artistes passeurs (ne serait-ce que les techniques de leur pratique passées par le jeu) dans les écoles (de la maternelle à l’université) et dans les structures d’animation, de rencontres existant un peu partout, à l’initiative d’associations, de municipalités, contribuerait à faire passer un grand vent démocratique dans l’éducation nationale où les enseignants ne seraient plus seuls face aux élèves, (ils sont rarement avec) et à créer du lien social dans le paysage urbain et rural.


La première pratique artistique partagée pourrait être le chant choral parce qu’il joue à la fois sur l’individu et sur le collectif, l’individu étant accepté avec ses caractéristiques vocales et prenant place, prenant conscience de sa place dans un ensemble harmonieux, capable d’intégrer des dysharmonies.

On peut imaginer du choral avec le théâtre : lecture à voix haute et polyphonique de textes réitératifs comme chez Lagarce.
Qu'il s'agisse de chanter, de parler / chanter ou de parler, le problème de formes chorales se pose.
Les artistes, tout en étant créateurs, seraient donc aussi des passeurs, des accoucheurs, pour le plus grand bonheur des jeunes trouvant leur individualité.

La gamme des pratiques artistiques ne doit pas être hiérarchisée ni étriquée : elle doit intégrer des pratiques innovantes, émergentes, les jeunes étant souvent inventifs, surtout dans les domaines de la musique et des NTIC. Cela veut dire que ça circule dans les deux sens. Il y a vraiment échange, partage.

Quelques idées : chants, musiques, théâtres, danses, slam, rap, photo, vidéo, peinture, lecture à voix haute, écriture…Donc écrivains, auteurs ont leur place dans ce projet.

Il faut une conception très large du champ artistique et culturel : les pratiques culinaires sont des pratiques culturelles comme toutes les pratiques de collection, de recherche patrimoniale, archéologique, comme les fêtes (peut-être en déclin et à réinventer comme la Fête de la musique…) et les festivals. Il faut aussi se soucier de la culture scientifique et technique, en s’appuyant sur l’engouement pour les nouvelles technologies et en cherchant à développer l’esprit de découverte par reprise de grandes découvertes, à commencer par le feu (apprendre à allumer un feu comme au temps de la préhistoire), à mesurer la circonférence de la terre comme Ératosthène…
Ces pratiques qui vont mobiliser les artistes, en grand nombre, peuvent aussi mobiliser des ouvriers en retraite ou au chômage, des techniciens en retraite ou au chômage, des ingénieurs en retraite ou au chômage, des professeurs en retraite, sans oublier les grands-mères, les paysans ou jardiniers (comment semer, bouturer, greffer…)

Parmi les lieux autres que l’école, il faut une attention particulière à la prison, aux lieux regroupant les jeunes délinquants ou les jeunes en difficulté sociale et psychologique : il serait souhaitable que les équipes soient composées plus largement qu’elles ne sont aujourd’hui (avec éducateurs, psychologues, maîtresses de maison, hommes ou femmes d’entretien) ; les artistes y ont tout à fait leur place.


Cette façon de voir, à partir du tout culturel et du tous artistes dans lesquels nous baignons, qui se refuse à distinguer culture élitaire et culture populaire, qui donnerait un élan sans précédent aux pratiques amateurs pour temps de loisir et temps scolaire, et conduirait certains au professionnalisme, me semble correspondre à ce que la plupart des décideurs politiques souhaitent (voir l’article sur la politique culturelle des partis sur le blog des Cahiers de l’Égaré), à savoir moins de distance entre l’art, la culture et le peuple, les gens, puisque les artistes et d’autres seraient impliqués dans un processus non de démocratisation culturelle (c’est-à-dire d’accès du plus grand nombre aux œuvres d’art comme le souhaitait Malraux ou d’accès aux biens culturels déjà largement accessibles grâce aux industries culturelles sur lesquelles débat et polémique font rage, et aux techniques de téléchargement pour ce qui concerne l’image, le son et  bientôt l’écrit) mais dans un processus d’appropriation de pratiques, bénéfique à ceux qui s’approprient mais aussi à la création, à la diffusion.


Droit d’auteur

Un point essentiel est ici à soulever, celui du droit d’auteur. Il n’y a pas eu de droits d’auteur pendant presque toute l’histoire de l’humanité et quand cette question a été posée pendant la Révolution, Condorcet fut pour la gratuité, la libre circulation des œuvres de l’esprit, quand Beaumarchais imposait le droit d’auteur. Pour ma part, je suis favorable à la libre circulation (aujourd’hui, attendre 70 ans pour qu’une œuvre tombe dans le domaine public après la mort d’un auteur, cela autorise enfants et petits-enfants à vivre d’une œuvre qui n’est pas la leur et parfois à faire la loi : interdiction d’adaptation, de représentation…) d’autant que les pratiques massives de téléchargement gratuit rendront obsolète toute législation sur ce sujet.
La démocratie contre la domination financière. Et l’immoralisme (par exemple, ces metteurs en scène de pièces du domaine public, du répertoire, faisant une adaptation et touchant des droits sur ce travail).

La diffusion des pratiques artistiques et culturelles que je préconise suppose que les différents niveaux territoriaux aient des missions ou des compétences bien définies, sans effets cumulatifs, non contradictoires.
Aux législateurs le soin de définir, après concertation, l’organisation de ce schéma : communes chargées des écoles avec quels moyens pour l’éducation artistique, départements chargés des collèges et des prisons, régions chargées des lycées et des universités…


Favoriser, comme aux USA, le don personnel, non plafonné, déductible des impôts, à des projets d’éducation comme à des projets de création. Idem pour le mécénat d’entreprises, sous toutes leurs formes juridiques, déductible des impôts. Il s’agit de drainer de l’épargne vers la création, vers l’éducation, vers l’innovation. Car de l’épargne, il y en a et il serait bien de donner des conditions fiscales avantageuses aux dons pour détourner les boursicoteurs des mirages et des manipulations boursières.
Autre source de moyens à étudier : les moyens énormes de la Française des jeux peuvent-ils être redistribué en partie vers de grandes causes nationales ?

Dans ce schéma, quel pourrait être le rôle de l’état ?

L’éducation nationale aurait la responsabilité de la formation pédagogique des intervenants artistes et autres, de la validation de leurs acquis et de l’attribution d’un diplôme reconnu et nécessaire pour l’exercice de ce métier de passeur à temps partiel qui pourrait être un mi temps ou un 2/3 de temps, le temps de la création (une tous les 2 ou 3 ans, à définir) occupant 1/3 ou un mi temps.

La culture aurait deux missions : le patrimoine et la création.
Sans doute, peut-on s’appuyer sur les différents niveaux territoriaux. Municipalités, pays, communautés d’agglo, départements, régions ont sans doute un rôle à jouer, mieux défini, mieux doté, sur ces deux terrains.

Il y aurait à redéfinir les rôles des équipements culturels qui font assez peu de vrai soutien à la création et peu ou pas d’ouverture aux pratiques amateurs (la diffusion de 25 ou 35 spectacles sur une saison relève de la consommation culturelle, sans bénéfice réel pour les consommateurs, et toute l'activité culturelle en direction des écoles autour de ces spectacles ne constitue pas de l'éducation artistique pas plus que la visite de musées et autres lieux, même si je ne suis pas contre). Donc ouvrons les lieux culturels à l’usage démocratique, rendons ou donnons aux artistes les lieux que se sont appropriés des directeurs et des équipes de techniciens de la culture qui font, dans l’ensemble, semblant d’avoir le souci des publics et des créateurs. Ouvertes aux artistes et aux amateurs, les structures n’auraient pas besoin de tout ce personnel chargé de missions impossibles de conquête, de fidélisation du public, pratiques commerciales avec de l’argent public.

L’empilement des labels (Théâtres nationaux, CDN, Scènes nationales, Scènes conventionnées pour ceci ou cela, labels arts de la rue, labels nouveau cirque, labels musiques actuelles et même nouvelles musiques traditionnelles…) est devenu ingérable en créant des lobbies : il faut remettre à plat ce système. Il faut bien sûr que dans les créations proposées une saison, je pense au théâtre en particulier, le répertoire occupe le 1/3 ou la moitié des propositions (le guide des commémorations peut servir de repère mais il faut savoir sortir du seul cadre français, notre patrimoine est européen et même mondial : 1000 chefs d’œuvre d’une centaine d’auteurs dont on ne voit en une vie qu’une petite partie).

Je n’ai pas de choses particulières à dire sur le patrimoine, si ce n’est que la politique de grands travaux de certains présidents marque le territoire, enrichit le patrimoine (centre Pompidou, bibliothèque Mitterrand…) et que le patrimoine, étant la propriété de tous, il ne saurait être question qu'une " élite " plus ou moins autoproclamée (l'autoproclamation est un problème général, elle ne concerne pas seulement les artistes) spécule douteusement avec lui, au nom de l'assimilation plus ou moins consciente de tout bien à un capital (voir l’affaire du Louvre que l’état se propose de vendre comme marque à Abou Dhabi pour un milliard d’euros).

En ce qui concerne, la création, je suis favorable à des appels à projets, à des commandes publiques accessibles à tout artiste quelle que soit sa place dans le dispositif, reconnu ou pas, dans le gruyère ou en galère. Les jurys de sélection des projets, quel que soit le niveau d’attribution (département, région, DRAC, État), devraient être composés de personnalités indépendantes, ni directeurs de structures, ni techniciens territoriaux. Une fois, les projets retenus, budgétisés en dépenses (salaires et non cachets), directeurs de structures et techniciens se concerteraient avec le créateur pour lui donner les moyens de sa création et de sa diffusion (départementale, régionale, nationale). Cela soulagerait les créateurs de la tâche insupportable, souvent insurmontable, les contraignant à se transformer en chef d’entreprise, avec des administrateurs, chargés de ceci et de cela qui pompent beaucoup d’argent public pour des pratiques commerciales.

Par Jean-Claude Grosse - Publié dans : essais
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Mardi 6 février 2007 2 06 /02 /2007 23:05
Parce que le 6 février 1973, le soldat M.B. fut rendu à la vie,
le Pof Art se mit à exister



Liberté pour POF

Le 7 octobre 2006, c'était vernissage galerie L'If à Elne (66). Il y avait des oeuvres de POF, alias Michel Bories (1949-2001), de Gilbert Desclaux, de Paul Rivieccio, de Laurent Ribeirat et de Jean-Pierre Floch. La galerie L'If, dirigée par Odette Traby, est un lieu spacieux et les oeuvres exposées méritaient le détour. Mon oeil s'est attardé sur 3 oeuvres de POF.
grossel

POF ou Michel Bories à g., Laurent Ribeirat à d., écoutant Cyril G. au centre, tous trois décédés (2001 et 2002)

Le Pof Art existe



Pofart
envoyé par grossel

Je l'ai rencontré un jour d'automne 67.

Caché derrière une barbe rousse, un mec plutôt timide est venu promener ses pinceaux à l'Ecole des Beaux-Arts de Perpignan. Pourquoi le surnommions-nous Pof ? Je n'en sais rien. Il était Pof et nous n'arrivions pas à lui tirer trois mots.

Il n'était pas de ces rapins à la noix qui dégoisent des heures durant des théories fumeuses sur ce qu'ils appellent leur "ART ". Il bossait, dans son coin et n'emmerdait personne. Il s'est apprivoisé. On est devenu potes.
Que dire de son travail ? D'une peinture très colorée influencée par le Fauvisme jusqu'au Pof Art, il y a eu bien des étapes, la gravure, l'influence du cubisme, l'art minimaliste des "Horizons" jusqu'aux dernières gouaches si sobres en couleur, bouillonnantes de vie.
Grand récupérateur d'objets de toutes sortes : vieux clous, plumes, bois flottés, écorces, clés, ferrailles rouillées… tout était bon pour lui, surtout si personne n'en voulait. Il les intégrait à son œuvre, leur donnait la plus belle des vies, celle de son talent. Si sur le plan de la récupération d'objets morts à qui l'on donne un nouveau souffle, on peut comparer sa "démarche" à celle de Picasso, ce serait à un Picasso pétri de compassion, surdoué du sens de la fête. Un Picasso à l'échelle humaine.
Modeste bâtisse au toit ouvert à toutes les pluies, refuge des chiens perdus et des pigeons blessés, le "Casot" fut son Versailles. Un Versailles sans courtisans, sans étiquette, sans ragots de couloir. Y réunir pour des fêtes homériques autant de gens, venus d'horizons divers et qui ne se seraient jamais rencontrés sans lui, faire régner par quelques pirouettes une harmonie certaine, faire passer de la "Ricoré" pour du vrai café, une chaise bancale pour un fauteuil Voltaire, voilà une autre forme de l'art-Pof :
l'art de la vie… il a pourtant ramé dans de nombreuses galères.

Le Casot

Le Pof Art colle intimement à la vie de l'artiste. Il est son journal de bord.

                                                                                                                               G.D. SARKO imitant POF



Libertepof
envoyé par grossel
Par Jean-Claude Grosse - Publié dans : essais
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Mardi 26 février 2008 2 26 /02 /2008 11:02
Printemps

    Les étudiants du printemps 1968 ont bien vécu un temps premier. Qu'il ait été depuis largement galvaudé n'enlève rien à sa force.
    Ensuite, la grisaille d'un post-temps mi-saison s'est imposée presque partout.
    Les étudiants d'aujourd'hui qui se rebellent, ont beaucoup plus de courage que ceux d'alors. Ils doivent se rebeller d'abord contre une chape - moins directement autoritaire, mais nettement plus insinuante que dans les années soixante - qui pénètre profondément leurs corps, comme tous les autres. Elle tend à dénier radicalement que puisse exister à nouveau une fervente clarté critique, dont faire collectivement l'expérience.
    Mais si un retour méconnaissable de ce printemps était impossible, pourquoi notre actuel président de la République aurait-il cru bon de dire qu'il fallait en finir avec lui ?
    Il semble bien, à l'entendre, que ces étudiants n'aient pas à désespérer tout à fait de provoquer à leur tour un printemps, susceptible de crever le ciel bien bas et de leur donner, ainsi qu'au pays tout entier, un puissant élan pour retrouver des valeurs authentiques.
    En attendant une telle éventualité, ils sont surtout renvoyés à leur isolement de masse : au sentiment de crier leur désarroi dans un vide épais qui bloque leurs gorges bien plus qu'eux, les entrées de facultés.
    Mais, en même temps, ils sentent au plus profond d'eux-mêmes, inentamés en cela, que cette réalité désespérante n'est pas tout le réel, si elle le simule de façon dangereusement persuasive.
    Ce qu'ils cherchent avant tout, c'est à se convaincre par l'expérience, ensemble et chacun pour son compte, de la réalité de leurs ressources, indissociables de celles du pays tout entier. C'est pourquoi il tâtonnent pour affronter un pouvoir, moins facilement situable qu'avant, qui tend à imposer à tout le monde de se reconnaître dans le néant vivant qu'il installe.
    En ce sens, n'en déplaise à notre président, il serait grand temps d'ouvrir au retour d'un tel printemps.


Direction Nanterre-Université

    A fortiori pensant une grève des transports, le long couloir de Châtelet-Les Halles est une inénarrable scène mécanique de la proximité du heurt et de l'impossibilité de la rencontre entre les " gens ".
    Il semble bien qu'il reste des institutions pour permettre à certains d'entre eux de devenir autre chose que des atomes grouillants.
    Personne n'a encore songé à doter d'un tapis roulant les rues qui séparent les bâtiments de l'Université de Nanterre. Le paysage en aurait été encore plus insolite, les jours où de nombreux étudiants ont déserté ces rues en même temps que les cours.
    Bien plus qu’à Châtelet-Les Halles lorsque le sol mouvant tombe en panne, il se passe des choses et des gens apparaissent sur ce campus, quand certains bâtiments sont bloqués par des étudiants.
    À huit heures trente du matin, ils étaient peu nombreux, mais bien là, à filtrer les entrées du mien. Seuls les professeurs et les membres de l'administration pouvaient y accéder. À ce que j'ai vu, l'ambiance était plutôt bon enfant.
    Même bloqués à l'extérieur, on voyait en partie ce qui se passait à l'intérieur, car ce sont des bâtiments de verre : il s'y trouvait si peu de monde qu'on en éprouvait une impression de grande étrangeté.
    On remarquait les vigiles, en tant que personnes, bien plus que d'habitude, et rien que pour cela cette grève n'était pas inutile.
    Il la fallait aussi pour s'apercevoir en entrant que ce bâtiment est avant tout fait de couloirs sans fin qui multiplient les embranchements, à l'image de ce que devient la vie des étudiants ( entre autres ) qui cherchent à sortir, chacun valablement, d'un labyrinthe de possibles improbables.
    Il m'est arrivé de parler à un autre professeur, comme jamais auparavant. Et aussi à certains étudiants, moins engagés que d'autres et de plus en plus inquiets de trouver porte close à l'approche des " partiels ".
    L'un d'eux m'a parlé d'une difficulté dysgraphique qu'il traîne depuis longtemps, ce qui ne se serait sans doute pas passé en temps de fonctionnement normal. Car, si celui-ci a du bon, il a aussi un prix en termes de perceptions vives et d'échanges féconds.
    Les étudiants qui bloquaient l'entrée, le faisaient aussi fermement qu'aimablement. J'en ai entendu qui chantaient pour passer le temps et supporter le froid. D'autres qui discutaient non dogmatiquement à propos de la situation politique du pays.
    Pour une fois, ils étaient amenés à s'interroger à grande échelle sur le labyrinthe social, au lieu d'en vivre presque exclusivement certains couloirs et embranchements. Et, même si le peu que j'ai entendu était, selon moi, loin de l'acuité requise, c'était un commencement : un salutaire écart par rapport à une trop grande " mécanisation " quotidienne du point de vue.
En cela, et à condition de prendre aussi en compte le contenu de la réforme qui motivait ce mouvement, les étudiants concernés se donnaient une chance supplémentaire, d'un type très différent, de ne pas se laisser réduire à l'état d'atomes grouillants, seulement appelés à se heurter et jamais à se rencontrer réellement.


Gérard Lépinois, février 2008


À paraître pour le 22 mars 2008:
Fiction du capital
de Gérard Lépinois, aux Cahiers de l'Égaré



Par Jean-Claude Grosse - Publié dans : essais
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Mardi 26 février 2008 2 26 /02 /2008 12:10
La notation, les maîtres et la pédagogie

De l’absence à l’ignorance pédagogique

En France, le métier de professeur peut être exercé par tout individu nanti des diplômes universitaires requis. Selon un consensus vieux comme l’école, il ne serait pas nécessaire d’en connaître les règles et les lois, ni d’apprendre l’art de la relation éducative. D’ailleurs, depuis l’entrée massive des enfants du peuple dans le secondaire, la tendance anti-éducative s’est accentuée au point que certains se vantent ou revendiquent de n’être pas éducateurs, comme un jardinier se flatterait de n’être point horticulteur. Dans une profession pourtant fortement féminisée, on peut porter fièrement en sautoir cette dénégation sans déclencher les rires des collègues. L’amateurisme s’affiche comme vertu professionnelle. En position très minoritaire, depuis toujours, en tant que savoir professionnel spécifique, la pédagogie à l’école est une exception. Comme tout ce qui est exceptionnel ou minoritaire, elle est sociologiquement marginale et hors norme, l’enseignement frontal traditionnel en face d’un public d’auditeurs supposé homogène étant défini comme la norme. Cette autre vision de la transmission des savoirs s’accommode mal du conformisme et de l’idéologie dominante. Sa différence n’en est pas moins légitime et respectable. Malheureusement, son originalité et sa marginalité en font un bouc-émissaire facile à pointer et utile à désigner sans risque à la vindicte par les « justiciers », guérisseurs de l’angoisse commune par la mise en examen de suspects minoritaires 1. Comme toutes les minorités, elle suscite chez ceux dont la pensée s’est bâtie sur des préjugés des sentiments négatifs irrationnels oscillant entre mépris et hostilité. Son « anormalité » la condamne dans les périodes calmes à une « anomalie » tolérée bien qu’absente de l’école, dans les périodes incertaines à une « perversion », tout autant absente, habilement nommée « pédagogisme » et dénoncée violemment. Du fait de cette inexistence dans les murs scolaires, aucune véritable information pédagogique ne circule à portée d’oreille. Dans ces conditions, non seulement il n’est pas facile de se former en pédagogie, mais, dans le fatras des idées fausses abondamment développées et entretenues par ses détracteurs, s’en faire une idée juste est impossible. S’il ne va pas chercher information et formation à l’extérieur, l’enseignant ordinaire, archétype du maître traditionnel, ignore qu’il n’a pas plus de savoirs en pédagogie qu’en psychologie, domaine où il se sait ignorant. Il est comme un marin embarqué sur un porte-avions qui, ne sachant rien de la mer, ne saurait pas qu’il ne sait pas nager. A l’institut de formation des marins on enseigne les sciences de la mer mais pas la natation, la plongée et les arts marins. Pour cause, selon une idée reçue, la pédagogie serait une disposition d’esprit de naissance ou un trait de personnalité acquis dans l’enfance au contact de ses professeurs. Cette qualité serait potentiellement présente chez tout candidat qui réussit le concours de recrutement. La préparation du diplôme de certification donnerait forme à cette caractéristique personnelle. A ceux qui ne l’auraient pas au départ, la pédagogie serait livrée en infusion dans les savoirs disciplinaires acquis à l’université. Tous les maîtres titulaires et diplômés au niveau requis en seraient pourvus sans formation spécifique. Ceux qui pensent que la pédagogie n’est pas donnée par la grâce, ni innée, ni infusée, qu’il faut s’y former, seraient des « pédagogistes » dangereux et pervers, mus par des ambitions personnelles sans rapport avec l’éducation et la transmission des savoirs à l’école. Pourtant, affublés d’office et malgré soi de vertus pédagogiques, beaucoup de maîtres aimeraient bien pouvoir acquérir sinon ces vertus du moins ces compétences. Mais, pour l’opinion, se former manifesterait un aveu implicite, une « preuve » d’ignorance, voire d’incapacité et d’imposture. Pour faire entrer la pédagogie dans l’école, il faudrait que l’opinion, profane ou professionnelle, ainsi que les politiques de l’exécutif et du législatif admettent clairement qu’elle n’est pas une vertu mais un savoir-faire à acquérir. 2

De l’ignorance à l’hostilité

En attendant cette renaissance, l’ignorance pousse ceux qui ne savent pas à croire celui qui garde le temple et se drape dans l’infaillibilité dogmatique. Celui-ci porte en écharpe la somme des idées reçues sur l’école et l’enfant certifiées et homologuées historiques, organiques et scientifiques par des chercheurs dont les travaux en général et « par chance » aboutissent « naturellement » à la validation de pratiques traditionnelles. Rien de nouveau dans les labos. Postulant que l’école est rationnelle, objective, neutre et bienveillante, qu’elle ne favorise aucune classe sociale, qu’elle n’élimine personne, qu’elle ne fait que récompenser les talents individuels sans distinction de naissance, les chercheurs imputent l’échec, ou la réussite, à des facteurs intrapsychiques ou familiaux. Ainsi, la recherche valide les pratiques didactiques qui confirment les résultats de la recherche. Cet accord parfait préserve l’école des interrogations et du changement. Quand une science se préoccupe plus de confirmer que d’innover elle s’éloigne de la vérité pour se rapprocher de l’idéologie. 3 Ignorant ou savant, on ne fait généralement pas la distinction entre croyances et savoirs. Dépourvu de savoir de référence, sans possibilité de juger par soi-même, on ne peut pas plus évaluer la pertinence pédagogique d’une pratique didactique que d’une méthode d’enseignement ou d’un ouvrage sur la question. Cette dépendance de jugement oblige à faire confiance d’abord aux manuels et à leurs auteurs, ensuite aux recommandations des universitaires et à leurs mises en garde. La fausse querelle sur les méthodes de lecture qui rebondit tous les dix ans en fournit une illustration caricaturale. Dans tout débat, chaque enseignant se sent « spontanément » porte-parole obligé des sentiments de sa profession, lesquels quand ils sont critiques s’exercent uniquement à l’encontre d’une opinion différente de la norme admise par défaut, jamais contre une opinion conservatrice. L’hostilité « naturelle » de sa corporation contre la pédagogie invite celui qui recherche la conformité à se ranger dans la troupe des pédagophobes. « Informé »sur la pédagogie à travers les reproches invérifiables que lui font les gardiens du temple, il croit savoir et fait confiance à ceux qui disent que les pédagogues sont les ennemis. Dès lors, toute innovation est vécue comme une menace contre l’école, c’est-à-dire contre la tradition qui règne dans le système scolaire français. Ailleurs, du côté de l’éducation animale, on n’observe aucun déni pédagogique. Le prof qui s’inspirerait des maîtres animaliers aurait déjà un début de formation. Les « dresseurs », éducateurs d’animaux domestiques ou sauvages, que ce soit pour la garde, le cirque, l’aide aux handicapés, le secours en montagne, la recherche policière ou la chasse, n’utilisent que les renforcements positifs pour stimuler l’animal et le renseigner sur les sentiments de son maître. La réussite des apprentissages animaliers est tout entière fondée sur le professionnalisme, le « mérite » du « dresseur » et sur la qualité de la relation entre le professeur humain et l’élève animal. Il ne viendrait à l’idée de personne de traiter ces éducateurs de « pédagogistes ». Et pourtant, les compétences acquises par l’animal sont vouées exclusivement au service du maître « humanitaire ». Seuls les animaux scolaires, censés se former pour leur propre bénéfice, font l’objet de renforcements négatifs, de punitions en guise de stimulants, comme si la croissance cognitive avait besoin de bâtons pour se réaliser et s’épanouir. Ce qui est bon et efficace
pour l’animal ne le serait pas pour l’humain.

De la note à la morale scolaire

Dans ce contexte idéologique, la notation, comme les devoirs du soir, la dictée ou les leçons, est une pratique fondée sur une nécessité « biologique ». Le droit à la notation n’est pas acquis mais transmis, droit héréditaire qui remonte aux origines du collège des congrégations religieuses. Les murs, le mobilier et les équipements des écoles où l’on note « normalement » toute la journée sont propriété exclusive des enseignants. Dans cette maison des profs, les élèves, simples invités obligés, soumis autant que possible, ont accès aux savoirs, comme aux installations, sous contrôle et sous certaines conditions restrictives. Le « bon élève » apprend très tôt que trouver gratification et plaisir dans la connaissance est une erreur de sentiment due à sa jeunesse. Toute conquête ne peut apporter une légitime satisfaction que si elle est homologuée et récompensée par le maître. Le « mauvais élève », lui, découvre très tôt que ne pas savoir au jour et à l’heure où il est interrogé est une faute grave. Le risque majeur encouru par l’enfant noté dès 6 ans est la perte de motivation et d’intérêt pour les apprentissages, le désinvestissement du désir de savoir et l’abandon. De sanction en sanction il finit par penser que apprendre à l’école ne lui apporte que des déboires : « à quoi bon ? ». Il était venu pour s’instruire, on lui demande de bachoter pour obtenir LA note, critère de placement dans la course. La motivation intrinsèque pour la connaissance cède la place à la préparation du « travail noté »… ou à la démission. Mais pour les élèves, pas plus que la manifestation syndicale et la grève scolaire, la démission n’est légale au regard de la tradition. On peut avoir tout perdu, n’avoir plus de mise à jouer et sombrer dans le désespoir, mais on n’a pas le droit de quitter la partie. Dans ce jeu à qui perd perd et ne gagnera plus, sans sortir du jeu, la notation est l’outil indispensable de mesure, non des acquis et des réussites, mais du « mérite » des joueurs, de leurs performances et de leurs gains, pour ceux qui gagnent. Outil réservé à l’arbitre notateur et moralisateur qui installe ses élèves dans un jeu sans fin. Face à des élèves qui ne travailleront plus désormais que pour la note, l’arbitre doit toujours noter plus pour obtenir du « travail », de l’émulation et des résultats encore. Mais professeur et élèves ont perdu de vue l’intérêt intellectuel de l’école et le plaisir d’entrer en connaissance. Quand l’intérêt et le plaisir ont disparu d’une activité humaine, il reste la morale et la contrainte. Pour légitimer l’enseignement anonyme, il faut personnaliser la notation, moraliser l’apprentissage. Quand tout est noté, l’échange est jugé immoral, l’entraide est répréhensible et la fraternisation condamnée comme délit. Quand le contrôle est permanent, l’élève ne fait pas la différence entre situation d’apprentissage et situation d’évaluation. Il ignore qu’il y en ait une. Le prof qui occupe la totalité du temps scolaire avec ses leçons ne fait pas la différence entre l’enseignement et l’apprentissage, redoublant la confusion chez l’enfant. En outre, la publication des notes, sans laquelle elles perdraient leur pouvoir « stimulant », porte en elle le mépris pour ceux qui n’ont pas la « moyenne », l’humiliation de ceux qui ne l’ont jamais.

Du nécessaire rachat de la faute

Mais alors, d’institution publique et sociale de formation et d’éducation, l’école républicaine devient maison de l’ennui, parfois de pénitence, où l’on vient gagner son salut avec plus ou moins de « volonté ». Pourtant, la morale et la religion ne devraient avoir aucune implication dans les apprentissages scolaires. On ne vient pas à l’école pour y faire son salut par la contrition, la pénitence et le rachat de sa « faute originelle ». Celui qui apprend vite n’a pas plus de mérite que celui qui peine. C’est ce dernier qu’il faut encourager et soutenir en priorité par l’entraide mutuelle et les renforcements positifs. En posant une étiquette sur le front des mauvais élèves dès le CP, la notation jette l’opprobre sur ceux qu’elle prétend stimuler. Cette stigmatisation, sans intention de nuire, risque de compromettre définitivement toute chance de réussir une scolarité. L’étude active n’est pas synonyme d’ennui. On vient à l’école pour apprendre et s’éduquer avec joie en communauté éducative heureuse. Tous les appelés devraient être élus et s’asseoir à la table de communion des valeurs républicaines. En imposant la compétition entre pairs au détriment de l’entraide, la notation permanente étrangle dans l’œuf l’une des valeurs fondatrices de la république française aussi forte de cœur que de raison mais toujours méprisée, la fraternité, pourtant plus nécessaire que l’esprit de compétition pour obtenir le certificat de citoyenneté républicaine. S’étonnerait-on que le civisme ne soit pas la vertu cardinale des Français ayant été à bonne école ?
Pour le prof notateur, héritier de ses anciens profs gardiens de la tradition religieuse, la notation est une arme d’encouragement, de dissuasion ou de rétorsion, qui signale ou rappelle que « tout savoir se mérite ». Arsenal nécessaire à celui qui, autant que possible, gave le canard pour en faire une oie et pour rappeler au potache que le contenu et la forme de ses apprentissages ne lui appartiennent pas. Car, ayant appris par l’expérience que ce n’est pas pour lui qu’il engraisse, le canard ne s’alimenterait pas s’il n’y était contraint. L’élève de maternelle pas encore apprivoisé ni dressé est « naturellement » rebelle et cancre. La note fera passer le jeune enfant de l’infantile à l’âge de raison scolaire. Baguette sans laquelle Cendrillon resterait souillon, le carrosse courge, elle l’éduquera, le stimulera et le sanctionnera à la fois. Au-dessus de la médiane, annoncée moyenne et modale, elle stimule, en dessous elle sanctionne. La notation est donc le signe et l’insigne de l’élévation morale et de la dignité magistrale. Sans note, le roi serait nu. On lui jetterait des pierres. Le fautif se ferait rappeler à sa dignité par des plaisanteries de bon goût : « Tu as rendu ta copie ? Y a t-il un professeur dans la salle de classe ? »
L’abandon de la notation pour l’évaluation serait le signe d’un changement réfléchi et consenti de statut. Les écoles deviendraient des maisons pour tous où les élèves vivraient locataires de droit comme les professeurs. Qu’y deviendrait la hiérarchie ? Sans la blouse des anciens, c’est la notation qui permet de distinguer le prof de l’élève. Un prof qui ne noterait pas serait un prof noté, un prof diminué, un prof humilié, un prof infantilisé, un prof nié… un élève. Même l’institutrice débonnaire qui ne punit jamais, même le maître fantaisiste dans sa façon de traiter le « programme », de transmettre les savoirs, doivent impérativement noter pour ne pas être déchus. C’est la notation qui indique au profane que l’on passe des fantaisies, jeux et ris de maternelle au travail assidu, obstiné et sérieux de la grande école. On ne rit plus, on bosse et c’est noté. Sans note, pas de travail ! La « récitation » de Hugo, comme le dessin de la poire ou de la feuille selon la saison, comme les couplets du Petit cheval de Brassens et Paul Fort, mérite salaire. 4

Tous ensemble chacun pour soi

Existe-t-il une solidarité professionnelle à l’école ? Parce que pendant son enfance il a été éduqué par une institution qui privilégie la compétition individuelle sur la coopération et l’entraide : chacun pour soi, le maître pour tous et qu’il a gagné seul cette compétition permanente, l’enseignant ordinaire ne sait travailler ni en équipe, ni en groupe. Il traverse sa carrière en travailleur solitaire et individualiste. Mais, paradoxalement, il partage les peurs de son groupe d’appartenance. La recherche et l’innovation effraient collectivement l’ensemble des professeurs, même quand ils sont en rivalité ou en conflit d’intérêts. Avant d’innover en évaluation, il lui faudrait d’abord innover en pédagogie. Non seulement il n’a pas les bases théoriques pour le faire, mais il lui faudrait le courage de se démarquer du groupe par une rupture que la profession qualifierait de déloyale. Le passage de la notation à l’évaluation suppose donc la volonté commune d’une équipe pédagogique qui n’existe pas encore et qu’il faut créer après avoir renoncé à l’individualisme collectif avant d’envisager de nouvelles modalités de mesure des apprentissages. Car sans équipe d’enseignants solidaires la pédagogie dans une seule classe est une aventure à risque que ne peuvent entreprendre que quelques personnalités autonomes résolument en dissidence.
Si en philosophie, en politique ou en art chaque enseignant fait des choix personnels, en situation professionnelle l’enseignant traditionnel pense peu par lui-même. Ses actes professionnels, ses idées sur l’élève et sur le métier lui sont dictées à son insu par le groupe. Dans la vie de la cité chacun se détermine selon ses goûts propres, dans la vie de l’école c’est une ligne de conduite collective qui s’impose. Chacun est libre de penser ce qu’il est normal de penser en accord avec la théorie dominante 5. Des normes strictes plus ou moins explicites régissent les représentations sur le métier et l’enfance à l’école. La profession fait front face aux autres, ministre, direction, hiérarchie, parents, élèves. Mais si le destin et les intérêts corporatifs sont liés, les carrières sont individuelles. Imprégnée d’idéologie chrétienne, l’éthique professionnelle est commune, le salut individuel. Des normes communes pour un destin très personnel façonnent les esprits à l’identique. C’est pourquoi la solidarité s’exerce toujours en négatif, rarement en positif. Dans les luttes corporatives l’union est la règle, au travail c’est la division. On se rassemble spontanément pour se défendre collectivement contre des heures de réunion non rémunérées, contre des réformes qui accorderaient une relative indépendance aux élèves au dépens de la tutelle magistrale et en général contre tout ce qui grignoterait les « avantages acquis » comme le pouvoir absolu de réglementer, juger, récompenser, punir, noter. Bien que se réunir pour travailler ensemble soit vécu douloureusement par beaucoup, on réclame des décharges d’horaire pour pouvoir travailler en équipe. Mais la troupe se disloque quand il s’agit de passer à une solidarité active. Se réunir en équipe de cycle ou de discipline pour harmoniser les contenus d’enseignement et les évaluations, pour s’accorder sur les critères de « correction » des copies déclenche un stress insupportable à la plupart. Se réunir pour échanger, élaborer en commun un projet éducatif de cycle ou d’établissement est une initiative mal vécue. Sa mise en œuvre se heurte à des résistances insurmontables. Après réunion, les décisions prises sont fréquemment dédaignées par ceux qui, rebelles à tout contrôle au-dessus de leur tête, contrôlent pourtant leurs élèves quotidiennement. Paradoxalement, c’est le désir d’échapper aux contrôles professionnels autant informels que formels, aussi bien des collègues que de la hiérarchie, qui incite à sauvegarder obstinément les pratiques de contrôle d’élèves. Ainsi, la boucle se ferme sur la conservation des usages traditionnels du contrôle « continu » et la propagande des gardiens du temple reçoit un accueil favorable là où la défense des droits du prof et la crainte collective de l’évaluation avaient déjà bannie la pédagogie.

A qui profite la note

Si, autrefois, la notation a pu mesurer les acquis, aujourd’hui elle évalue surtout les performances individuelles et les capacités d’adaptation à une école du chacun pour soi. Elle mesure aussi la conformité ou l’écart à la norme. Elle devance les apprentissages plus souvent qu’elle ne leur fait suite. Elle apprécie les requis plus que les acquis. Si elle s’y intéresse aussi, c’est plutôt pour valider les savoirs acquis ailleurs. Elle ne fait pas la somme des acquis de chacun, elle compare chacun à un élève étalon par soustraction des requis mal acquis 6. On pourrait démoraliser la notation, la rationaliser en la critériant, en annonçant à l’avance le programme, les modalités et la date des contrôles, le barème, en notant les réussites et non les échecs. En supprimant les pièges, on jouerait la transparence. On pourrait noter les réussites sur un total de points variant avec le nombre d’items proposés pour mettre fin à l’arithmétique faussement objective de la note sur 10 ou sur 20. L’élève pourrait donc participer à sa notation et apprendre à s’auto-évaluer. Cela suppose que l’élève, au centre du système scolaire, apprenne pour lui-même et soit l’unique bénéficiaire de l’école. Le contrôle personnalisé se ferait uniquement à son profit pour le renseigner sur la distance parcourue et sur le chemin qui reste à faire. Il ne servirait plus à renforcer ce sentiment de toute-puissance du notateur par l’exercice d’un pouvoir arbitraire. Un prof non sélectionneur n’aurait en tête à l’instant de l’évaluation aucun souci de carrière personnelle. Mais on sait que la notation traditionnelle, la « correction magistrale », participe grandement aux gratifications dans un métier difficile psychologiquement, parfois décevant moralement. L’instant de la correction devient parfois celui de la revanche. Beaucoup d’enseignants fragiles, confrontés à des difficultés professionnelles qu’ils ne soupçonnaient pas avant d’entrer dans la carrière, résistent au désespoir en utilisant la notation comme protection contre le chahut, la déprime et la démission. La réputation et l’avenir professionnel des profs traditionnels se bâtissent aussi sur la publication des bulletins de notes. Un prof sans ce pouvoir arbitraire serait-il encore maître incontesté, ou chahuté ? La profession peut-elle renoncer à cet avantage moral sans changer de statut ? Pour tous ceux qui ne savent transmettre les savoirs que par cours magistral la notation est le moyen de pression mécanique qui, en théorie, oblige les élèves à suivre le cours, à écouter la leçon. Cette motivation artificielle a depuis longtemps montré les limites de son efficacité, mais elle reste la seule qui permette d’exercer sereinement le métier quand on n’a pas de formation pédagogique et qu’on n’en veut pas. Ce qui la rend indispensable, c’est que sa disparition entraînerait l’effondrement du système... ou le recours à la pédagogie. Pour les profs pédagogues, la notation traditionnelle troublerait la relation de confiance maître-élève, élèves-élèves et empêcherait l’élaboration interactive et sociale des savoirs au sein de la communauté d’intérêts épistémiques, que la note individualise et moralise.
Pour garantir la réussite des apprentissages dans une école différente, peut-être faudrait-il moraliser l’enseignement ?

Laurent CARLE (janvier 2008)

1 Ces dernières années, on a vu entrer dans le débat quelques philosophes antipédagogues ! Dans l’ordre alphabétique ils se classent entre mères infanticides et pompiers pyromanes.
2 Il faudrait aussi que le pouvoir politique résiste aux pressions des groupements et corporations qui ont un intérêt économique et social dans le statu quo.
3 « La mathématisation et la formalisation ont désintégré les êtres et les existants pour ne considérer comme seules réalités que les formules et équations gouvernant les entités quantifiées. La pensée simplifiante est incapable de concevoir la conjonction de l’un et du multiple. Ou bien, elle unifie abstraitement en annulant la diversité. Ou, au contraire, elle juxtapose la diversité sans concevoir l’unité.
Ainsi, on arrive à l’intelligence aveugle. L’intelligence aveugle détruit les ensembles et les totalités, elle isole tous ses objets de leur environnement. Elle ne peut concevoir le lien entre l’observateur et la chose observée. Les disciplines des sciences humaines n’ont plus besoin de la notion d’homme. Et les pédants aveugles en concluent que l’homme n’a pas d’existence, sinon illusoire. Tandis que les media produisent la basse crétinisation, l’Université produit la haute crétinisation. La méthodologie dominante produit un crétinisme accru…
La connaissance est de moins en moins faite pour être réfléchie et discutée par les humains, de plus en plus faite pour être engrammée dans des mémoires informationnelles et manipulées par les puissances anonymes, au premier chef les Etats. Or, cette nouvelle, massive et prodigieuse ignorance, est elle-même ignorée des savants. Ceux-ci, qui ne maîtrisent pas pratiquement les conséquences de leurs découvertes, ne contrôlent même pas intellectuellement le sens et la nature de leur recherche.
Les problèmes humains sont livrés, non seulement à cet obscurantisme scientifique qui produit des spécialistes ignares, mais à des doctrines obtuses qui prétendent monopoliser la scientificité à des idées clés d’autant plus pauvres qu’elles prétendent ouvrir toutes les portes…comme si la vérité était enfermée dans un coffre-fort dont il suffirait de posséder la clé… » Edgar Morin, Introduction à la pensée complexe, ESF
4  « Une note (en principe, une évaluation) et un salaire, ça n’a rien à voir. Un salaire est une conséquence normale d’une activité, définie préalablement par un contrat dûment explicité, et assortie d’autres conséquences éventuelles, en cas de travail non effectué. La note scolaire est censée évaluer (c’est-à-dire mesurer), non la production de l’élève, mais les progrès que cette production révèle. La mission des enseignants est que les élèves acquièrent de nouveaux savoirs et qu’ils progressent. Ce sont ces progrès que la note (bien ou mal) doit évaluer. » Eveline Charmeux

5 Le maître de CP peut choisir librement la « méthode de lecture », à condition qu’il en choisisse une et qu’elle enseigne le b et a ba, conformément à la théorie traditionaliste. Ne pas utiliser de manuel de lecture serait hérétique.
6 Quand l’écart est trop grand : « il faudrait tout reprendre à la base » se lamente celui qui croit que dans le cerveau les savoirs s’empilent comme des assiettes.




Un avis pertinent


Un des derniers blocs de Meirieu :

Reste une question très difficile : peut-on imposer aux enseignants une « obligation de résultats » ou les évaluer sur les résultats de leurs élèves ? C’est très difficile et, à mes yeux, ce serait vraiment dangereux. C’est difficile car les résultats ne signifient pas grand chose s’ils ne sont pas rapportés au niveau d’entrée des élèves et à l’environnement familial, social et économique de ces derniers. C’est inquiétant car la mesure des résultats laisse de côté toute la dimension éducative de l’enseignement qui est difficilement évaluable : l’accès à l’autonomie, la curiosité intellectuelle, la créativité ne sont guère chiffrables. C’est dangereux car, avec l’obligation de résultats, on oublie que les enfants ne sont pas des produits qu’on fabrique, mais des libertés qu’on accompagne. Seul le dressage et le conditionnement sont vraiment évaluables… et dans une perspective de normalisation bien éloignée de l’idéal humaniste de notre École. C’est pourquoi je crois que, comme les médecins, les enseignants doivent être astreints à l’obligation de moyens et non à l’obligation de résultats. Ils ont plus besoin d’un code de déontologie que d’un arsenal statistique.

Un établissement scolaire n’est pas une entreprise. Cela ne veut pas dire qu’il n’est pas astreint à la qualité, bien au contraire. Mais la qualité d’un service public ne s’obtient pas par la mise en concurrence des personnes mais par la mobilisation des acteurs.

in "Rémunération au mérite et obligation de résultats pour les enseignants"



Par Jean-Claude Grosse - Publié dans : essais
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Dimanche 7 septembre 2008 7 07 /09 /2008 23:32
Le théâtre pour redonner la parole aux gens. Comment ?

Voilà un texte vieux de 10 ans qu'il me semble opportun de mettre en ligne aujourd'hui. Il s'agit d'une contribution aux Controverses d'Avignon off de 1998 qui furent suivies de deux autres Controverses en 1999 et 2000, les contributions ayant été éditées par les éditions  L'Entretemps en 3 volumes.
J'ai moi-même contribué au 3° temps de ces Controverses comme auteur et comme éditeur.
Il me semble que l'essentiel du travail de Zarina Khan consiste à concilier, réconcilier théâtre et démocratie.
Son nouveau spectacle:
Socrate le retour que j'irai voir au Théâtre de Vals-les-Bains le 28 février ou le 1° mars 2009 veut restituer aux citoyens de la cité leur parole.
Sa grande expérience des ateliers d'écriture dans les contextes les plus dramatiques (Sarajevo: l'atelier engendre
Le Dictionnaire de la vie, qui aura le 5 octobre 2008 quinze ans; Beyrouth; quartiers sensibles...) lui permet d'obtenir, même des plus réfractaires: je n'ai rien à dire, des questionnements sur ce rien, le désert dont elle parle dans son projet: L'autre, la mer et moi.
Ainsi est né par exemple Essabar ou l’abri de l’être, un documentaire qui relate la quête d’identité de jeunes gens de la plate-forme d’insertion de Romans dans la Drôme, la rencontre entre ces exclus du système et des hommes libres, les Touaregs du désert. Confrontés à un espace où l’avoir est tellement restreint qu’il s’agit d’être enfin, ils vont chacun, tresser leur Essabar.
" Essabar, c’est une natte tressée avec la paille fragile du désert. Elle se déroule pour abriter le feu du vent, pour protéger du froid les voyageurs qui s’arrêtent sous les étoiles. Elle devient, le temps des haltes, le seul repère dans l'immensité de sable. Essabar, c’est l’abri que l’être se tresse lui-même lorsqu’il n’a plus d’autres références que le ciel au dessus de sa tête et la terre à fouler de ses pas ".
Les exclus vont trouver leur métaphore du mot désert : Mon désert est assoiffé de vivre.
Mais on peut citer aussi le film Ados Amor.
ADOS AMOR  est né en atelier d’écriture et de pratique théâtrale dans un lycée professionnel et un collège de Seine St. Denis. Le film fait partie du programme " Prévention de la violence et des conduites à risques à l’école et dans les quartiers. "
Il est une réflexion autour des sept thèmes suivants :

   1. Le processus de la violence
   2. La responsabilité civique
   3. L’infraction à la loi, Le cercle vicieux de la délinquance
   4. Le respect, Les droits et les devoirs
   5. La recherche d’identité et le racisme
   6. La valeur de la vie
   7. L’ouverture sur le monde, la réussite scolaire et professionnelle.

ADOS AMOR  est un appel au dialogue, à l’apaisement, à l’écoute de l’autre, au respect, à la dignité.


J'invite aussi mes lecteurs à écouter l'entretien de Zarina Khan donné à l'émission "La parole de tous pour tous", les ateliers d’écriture, le samedi 17 juin 2006 (interview de Monique et Claude Dubois) sur la radio Fréquences Paris Plurielles.
61 minutes d'intelligence, d'humanité dont on devrait s'imprégner pour une culture de la paix.

" Alors doivent se lever les passeurs, les constructeurs de ponts, les architectes qui savent qu'un espace, s'il est fermé sur lui même, tue.

Ensemble, les couturiers des espaces ont à recommencer le tissage, le métissage, minutieux où le respect de chaque fil, de chaque couleur, pris dans leur splendide différence, fera la solidité de cette toile à dérouler sous les pieds fragiles des enfants à naître. "

Zarina Khan


Des jumeaux à réunir d'urgence !
Zarina Khan, Avignon, le 31 juillet 1998

Le théâtre est né certainement bien avant la Grèce Antique, au moment où " l'homo " se projetait dans la représentation du monde. Mais de ces premières tentatives, il ne nous reste que des fresques, la peinture et la sculpture, le théâtre de tous les temps ayant déjà sa spécificité d'aujoud'hui qui est de travailler avec l'humain vivant et donc d'être éphémère. Restons-en alors sur la seule naissance dont nous avons la mémoire.

Il y a 2500 ans, le théâtre naissait en Grèce Antique avec la Démocratie. Le personnage dramatique est né en même temps que le citoyen. Que sont devenus ces jumeaux-là ?

Tout se passe comme si, à travers les siècles, on avait tout fait pour les séparer, pour qu'ils perdent leur force commune. Et pourtant, dans une persévérance toujours recommencée, chaque siècle a vu naître les résistants qui voulaient redonner vie à cette gémellité.

Avignon où nous nous retrouvons aujourd'hui a été un lieu fort de cette résistance.

Quel est donc le moteur de cet acharnement résistant ? La survie. Mais laquelle ? Celle du théâtre ? Certainement pas. Que les théâtres soient vides n'empêche en rien la course du monde ni la reproduction de l'espèce ni encore les taux de croissance de la consommation.

Mais alors ? Pourquoi ne le laissons-nous pas mourir dans ces grands bâtiments où résonnent les voix de quelques uns pour quelques uns ? Là encore les jumeaux apportent leur réponse entêtée. Par définition l'être humain désire " être ", même si par mille et un subterfuges habiles, on tente de l'en dissuader et d'endormir son désir. Etre, c'est se connaître : " naître avec ". Un citoyen, c'est celui qui " naît avec ", dans une cité où les autres feront qu'il apprendra à devenir lui-même parce qu'il n'est pas seul au monde. C'est la spécificité de notre condition humaine.

Mais les outils de l'apprentissage de l'être sont rares. Il se trouve que le théâtre, parce qu'il réunit en lui-même tous les arts, en est un. Et c'est pour cela qu'il ne meurt pas, qu'il ne peut pas mourir, tant que le désir des humains d'être, sera. Tout est fait pour contrôler, quadriller, mettre en catégorie ce désir. La notion d'" élus ", de supériorité a empoisonné notre évolution. Chaque culture, chaque religion, chaque civilisation, a tenté de tirer à elle la couverture de la vérité qui permettrait enfin de mettre à distance tous ceux qui sont " de trop ", créant les cloisonnements qui ont épuisé d'horreurs notre millénaire finissant. Et chaque vérité a mis en scène son rituel d'exclusion des autres. Or, le rituel est bien indispensable à la construction de l'être. C'est lui qui permet au nouveau venu de se situer dans la communauté des humains. Le rituel accompagne sa naissance, les temps forts de sa vie puis sa mort et cela dans toutes les cultures du monde.

Un seul rituel échappe au cloisonnement des vérités supérieures. Un seul rassemble des cloisonnés de tous bords, dans un même espace, dans un même temps, pour qu'ils puissent partager non plus une vérité mais son contraire : le mystère.

Le questionnement qui nous habite inlassablement et nous donne la force de toujours plus naître à soi-même et aux autres. Ce rituel inter-culturel qui n'a pas peur de remonter dans le temps, de faire résonner les mots anciens, de se projeter dans le futur, de sillonner l'espace dans tous les sens des mots qu'il frotte les uns aux autres pour faire jaillir encore et encore l'étincelle qui éveille en nous la force d'être, c'est " l'astre de dieu " qu'aucune institution religieuse ni politique ne récupérera jamais : c'est le " théâtre ". Et si certaines grandes bâtisses théâtrales se meurent, ce n'est pas parce que le théâtre meurt, c'est qu'il ne supporte pas d'être enfermé et qu'il n'est plus là, mais ailleurs...

Nous savons tous ici que l'Art est un espace de libération pour ceux qui le traversent. Nous nous sommes construits à travers cette liberté grandissante que nous avons appris à mettre en pratique dans notre quotidien et nous voudrions que " les autres " viennent applaudir à cette libération à laquelle nous avons donné forme et que nous éclairons pour qu'elle se voie mieux dans la nuit...

" L'accès à la culture pour tous ", s'il avait des allures d'élan généreux, sonne aujourd'hui, dans le désordre du monde, comme une triste compensation pour les frustrés d'avance. Il ne s'agit plus de l'accès à la culture pour tous ni d'invitations pour tous à entrer dans les maisons achevées des oeuvres artistiques mais enfin de permettre à chacun de traverser l'espace de création et d'y déposer sa parole unique et riche pour qu'elle prenne sa place dans la vie de notre Cité.

Si chacun d'entre nous a eu le privilège, pour des raisons diverses, d'entrer dans la pratique libératoire, jubilatoire du Théâtre, qu'il transmette les trésors qui lui ont été révélés, là où il se trouve. Il n'est alors plus question d'utopie mais de travail, de ponts à construire, réels, ancrés dans le quotidien de chacun, pour que circulent, habillées de mots et de notes, de gestes et de lumières, les émotions humaines.

Je n'entrerai pas dans les vieux débats poussiéreux où s'empêtrent les experts depuis quelques décennies pour protéger les territoires quadrillés de l'institution artistique. Je ne citerai que deux échanges entre adultes et adolescents auxquels j'ai assisté:

Le premier avait lieu lors de rencontres locales de la jeunesse, entre le directeur d'un centre culturel et une jeune fille qui travaillait la danse depuis plusieurs années et cherchait à comprendre pourquoi la scène de ce centre culturel lui était refusée, à elle et à ses " semblables ". Le directeur a alors avancé la barrière imprudente des " professionnels " : seuls les professionnels ont accès à la scène. Avec l'innocence encore de l'enfance, la jeune fille a posé la question évidente : " un professionnel qu'est-ce que c'est ? ". La réponse est tombée, rapide : " c'est quelqu'un qui gagne sa vie avec son art. " Sans même penser à tous les grands artistes qui, par cette définition, en étaient exclus, elle s'est écriée : " je ne gagne pas ma vie avec mon art, mais l'ART, c'est ma VIE ! "

Seul le silence a suivi.

L'autre échange avait lieu lors d'un vernissage, entre un peintre et un adolescent qui regardait, perplexe, une de ses oeuvres. " Tu vois, dit l'ado un peu bourru, ce tableau, moi je pourrais le faire". " Bien sûr, dit le peintre, tu pourrais le faire. La seule différence, c'est que moi je ne peux pas ne pas le faire... ". Et dans les yeux de l'adolescent j'ai vu naître le désir. Il était déjà en quête de ce que lui, avait à faire...

Permettre à chacun de trouver en lui ce qu'il ne peut pas ne pas faire, est urgent. Et si les scènes ne peuvent pas s'ouvrir à ceux pour qui l'art est la vie, les vivants exclus dessineront des cercles de craie sur le goudron des villes...

Théâtre et Démocratie sont nés. Fragiles mais agiles, ils ont déjoué bien des pièges. Et quand le vent du pouvoir efface la craie de leurs cercles, ils rient : ils avaient vu trop petit ! Et de la pointe de leurs pieds qui dansent, ils agrandissent l'espace et dessinent alors les contours de la terre...

(Texte paru dans Manifeste pour le temps présent 1 Controverses d'Avignon off 1998
j'ai moi-même contribué à ces Controiverses dans Manifeste pour le temps présent 3)

(61 minutes audio)



Par Jean-Claude Grosse - Publié dans : essais - Communauté : L'art e(s)t la vie
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Dimanche 4 janvier 2009 7 04 /01 /2009 15:58
Propositions


(Magnifique Angélique que j'ai eu le plaisir d'accueillir à la Maison des Comoni au Revest, il y a bien longtemps comme d'ailleurs Houria Aïchi. J'ai aussi fait créer Marie des Brumes d'Odysseus Elytis en 1985 à Châteauvallon. Le N° 5 de la revue Aporie (épuisé) est consacré à ce grand poète grec auquel je rends hommage dans la vidéo Sous l'aile d'Éros)


Pour répondre au souhait de Gérard Lépinois d’une élaboration collective par échanges, frottements entre plusieurs corps et pensées, suite aux journées consacrées à L’affaire Gabrielle Russier, 40 ans après, les 3 et 4 décembre 2008 à La Bagagerie, espace des 4 Saisons d’Ailleurs au Lycée du Golf Hôtel à Hyères, je propose un plan non rigide, pouvant être modifié par qui le souhaite et auquel ceux qui le désirent et le peuvent apporteraient leurs contributions sur tel ou tel aspect.

Pour baliser le territoire, je m’appuierai sur Marcel Conche et André Comte-Sponville auxquels j’ai consacré quatre causeries aux Chantiers de la Lune à La Seyne et à la médiathèque d’Hyères.

De Marcel Conche, je retiens les notions de temps infini et de temps rétréci.

Le temps rétréci c’est le temps du souci, du projet qui relève de la temporalité souvent subjective, le nez dans le guidon. Ne manque-t-il pas ses horizons, celui de la mort, pour chacun, chaque apparence et celui de la Nature, éternelle, créatrice ? Projeter, agir, penser dans l’horizon de notre mort, de la mort de notre œuvre individuelle, collective, est-ce envisageable ? Qu’est-ce que ça modifie dans nos rapports à nous, aux autres, aux efforts, voués à disparaître? Souvent, cette vision de la mort contribue à impuissanter : à quoi bon ? Je pense qu’il y a un autre usage possible de cette métaphysique de l’apparence absolue. Quelles attitudes « positives » peuvent s’en déduire ? D’autant que si chaque « chose » meurt, une « chose » qui a eu lieu a eu lieu pour toujours, pour l’éternité. Cela ne veut pas dire que la trace est éternelle, que la « chose » reste pour l’éternité. Que deviennent les « choses » qui ont disparu ? Ou leur « souvenir » ? Il me semble qu’une attitude possible est la suivante : sans crainte de la mort, (du mourir, oui éventuellement), sans peur de la néantisation de ce que je suis, pense, fais, je peux être, penser, faire, donner sens ou construire du sens, faire œuvre car cela participe de mon « être », éclair dans la nuit éternelle. La rose est sans pourquoi disait Silésius. De même, je suis sans pourquoi, sans nécessité, effet dépassant sa cause, plus ou autre chose que rencontre fortuite d’un spermatozoïde et d’un ovule, plus et autre chose que tous les conditionnements qui m’ont « gauchi » à gauche, je suis liberté et c’est fondamental : parce que je ne suis pas un perroquet, parce que quand je porte un jugement, cela suppose ma liberté, qui est autre chose que les libertés arrachées aux oppresseurs, liberté première, liberté de l’esprit, de la pensée qu’aucune oppression, répression ne peut réduire, réduire au silence, peut-être, mais pas son exercice intime, intérieur. Certes, les sciences, biologiques, neurologiques, humaines ont le projet de nous « expliquer », « déterminer », de réduire cette liberté. Il y a là un enjeu de taille. Affirmer cette liberté de la pensée, c’est me semble-t-il, la condition de la plupart des libérations qu’il nous faut effectuer, chacun pour son compte et collectivement. Le combat actuel contre la psychanalyse, la psychologie mené par les comportementalistes, les quantificateurs et par le pouvoir politique sarkoziste favorable à la répression dès le plus jeune âge et pour les fous, est éclairant : ou le choix du sujet, de sa parole, de son désir ou le choix des objectifs de la société qui fait d’un sujet, un objet de manipulations…

Il me semble nécessaire aussi de préciser Nature et monde puisque ces mots sont apparus dans l’échange Roger Lombardot-Gérard Lépinois.

Quand Roger Lombardot cite Henri Miller, la nature évoquée par l’écrivain est la nature dont tout un chacun peut faire l’expérience, il s’agit de la nature dans sa diversité, dans ses multiples apparences, dans la diversité de ses mondes, cela qui peut nous émerveiller. Mais la Nature dont parlent les anté-socratiques c’est la Nature englobante avec ses caractères : infini, éternité, nombre, cycles, devenir, une, créatrice, caractères que les anté-socratiques n’ont jamais conçus comme contradictoires, caractères qui ne sont pas perceptibles, sensibles mais pensés, issus de la contemplation de la nature telle qu’elle apparaît, arbres, fleurs, telle fleur, tel arbre, mais dépassant cette contemplation tous azimuths pour tenter de saisir ce qui unifie, ce qui est commun, ce qui est propre. Si l’émerveillement commence avec le sensible, l’expérience sensible, la pensée peut nous emmener vers l’intelligible. Là aussi, il y a un enjeu quand on sait que le sensible est privilégié par exemple par les artistes, que l’intelligible est privilégié par les scientifiques. Sensible et intelligible sont deux dimensions à articuler, à ne pas opposer.

Le monde évoqué par Roger  Lombardot c’est le cosmos, soit un monde ordonné, cohérent. La Nature est un ensemble aléatoire de mondes cohérents, non complémentaires : le monde de la mouche, celui de l’araignée mais toute mouche n’est pas vouée à l’araignée. La chaîne alimentaire a peu à voir avec une chaîne qui nous enchaîne : métaphore dangereuse qui accentue l’idée de liens entre les mondes, ce qui demande sans doute plus de connaissances que celles dont nous disposons. Comme ces mondes (végétal, animal, à déclinaison infinie, de l’espèce à l’individu) nous sont pour la plupart inconnus, inaccessibles dans l’état actuel des connaissances, certains parlent de mystère et à partir de cette affirmation mettent en place toute une gamme d’attitudes plus ou moins religieuses, mystiques, spirituelles. Il y a autre chose à faire que d’hypostasier le « mystère ». Une métaphysique de la Nature s’oppose à une métaphysique providentialiste. La 1° est une métaphysique du hasard et suppose l’infinité des mondes, comme l’infinité de la Nature, l’infinité des combinaisons pour rendre compte de ce qui apparaît et qui est unique. Il me semble que le hasard devrait être au cœur de notre réflexion. Je veux dire par là que ce que nous observons au niveau des mondes est sans doute à l’œuvre au niveau des sociétés, au niveau aussi des individus. Chaque jour, nous prenons chacun d’entre nous des milliers de décisions, en toute méconnaissance de causes et d’effets ou connaissance partielle, parcellaire. Des élections montrent ce jeu de hasard entre les opinions. Même conditionnées, même manipulées, les opinions réservent des surprises en même temps qu’elles deviennent de plus en plus connaissables par des méthodes statistiques. Les jeux de la finance sont devenus des jeux de hasard très sophistiqués sauf le dernier escroc, Bernard Madoff, qui a fait appel à une pyramide datant de 1920, sous le nom de Ponzi. Faut-il s’étonner du développement des jeux de hasard ? Opposer le travail au jeu, préférer le travail qui donnerait du sens n’est pas nécessairement l’attitude la plus proche de ce que nous vivons et qui n’a pas grand-chose à voir avec le souci de maîtrise du monde et de la nature voulu par Descartes dont on ne dira jamais assez dans quelles impasses il nous a conduits. Si même nos multiples décisions étaient cohérentes, construites, nous serions quand même dans un monde imprévisible car fait de décisions contraires, d’intérêts divergents, de temporalités différentes (long terme, court terme, moyen terme, au jour le jour, au pied du mur, dans le tunnel, dans le mur…), tout cela inscrit sans cohérence dans le temps infini de la Nature, de la mort de tout ce qui apparaît.

Sur une métaphysique du hasard, on peut lire un très bon essai de Marcel Conche :

http://leportique.revues.org/document180.html

mais nous devons poursuivre cette réflexion.


Par exemple, elle me permettrait peut-être de « mieux vivre » ou de « faire le deuil » du 19 septembre 2001. Était-ce la rencontre fortuite de deux causalités indépendantes, un mauvais concours, malheureux concours de circonstances qui a provoqué la mort de quatre personnes dont deux chères, à 10.000 kilomètres de chez nous vers l’ouest, moi allant à 10.000 kilomètres de chez nous, au sud, pour tenter de mettre des mots sur ça, la compagne de notre fils arrivant de 10.000 kilomètres  à l’est de chez nous pour ne pas le retrouver à l’aéroport à la date prévue ?

Je reprendrai à partir d’ACS pour proposer mon plan, plus concret que ce que j’ai écrit. Une des caractéristiques en sera de dire d’abord ce qui n’est pas souhaitable, ce qui est à éviter, ce dont on ne veut plus. Exemple : dans les élections, c’est la fidélité, la stabilité qui rendent possibles les sondages et prévisions. Je préconise l’infidélité aux partis, la plus grande volatilité des voix, toujours plus de volatilité, de versatilité. Gag !
   
JCG




Le hasard :
une (il-)logique à découvrir et à partager
jusqu’à la mort ?


    Un coup de dés jamais n’abolira le hasard, mais il suffit pour le faire exister. Pour faire exister quoi, au juste ? Certainement pas, hypostasiés, le hasard ou la fortune. Et si ce qu’on appelle hasard était coextensif aux innombrables coups de dés qui en relèvent ?
    Y a-t-il d’abord, dans l’existence très en général, autre chose que des coups de dés (même s’ils se passent de dés et ne prennent pas forcément la forme de coups) ? Localement, il semble bien y avoir des nécessités ou, sur un autre plan, des mérites, mais que subsiste-t-il d’eux à l’échelle impensable de la pluralité des mondes ?
    A remarquer qu’en tant que paysans, attachés au mieux à la localité Terre, il est heureux que nous puissions essayer de nous raccrocher à quelque nécessité ou mérite, car vivre un « pur » hasard incessant risquerait fort de nous disloquer l’entendement et le reste.
    Mourir, c’est au moins devoir être arraché à notre échelle humaine (je ne me risquerais pas à dire que c’est en changer).Le problème, c’est que nous y tenons beaucoup à cette échelle, à cette mesure de toutes choses : aux aléas et aux nécessités, aux mérites et aux démérites, etc., de l’existence humaine. Il semble à nombre d’entre nous que cela vaut beaucoup mieux que rien, puisque mourir pour eux condamne à l’inexistence.
    « Rien » est ce drôle de mot qui, étymologiquement, dit la chose pour en arriver, dans notre langue, à dire la non-chose. Il suggère à sa façon que nous n’arrivons pas à penser la mort autrement que comme une négation de nos choses (êtres, affaires, faits, etc.). « Néant », si on s’en tient à son étymologie, est pire encore, quand il signifie « non-race ».
    Pourtant, nos choses. sont bel et bien hasardeuses. Aucune nécessité ne les ordonne et aucun mérite (ni démérite) ne les couvre intégralement, loin s’en faut.
Pourrions-nous être quelque peu consolés de mourir par une conception et une expérience élargie, mais jamais définitive, du hasard des mondes et des mondes du hasard ? Peut-être, car ce qui contribue beaucoup à nous faitre souffrir, c’est, en mourant, d’être arrachés à la croyance que nous sommes, respectivement, propriétaires de nos vies et de nos choses, ainsi que causes de nous et d’un certain nombre d’autres choses.
On peut croire que plus les connaissances, prolongées par la sensibilité et l’imagination, nous permettraient de reverser notre échelle à l’horizon impensable de la pluralité sans limite des échelles de mondes, moins nous nous crisperions à l’idée de devoir fatalement être arrachés à la nôtre. Même en faisant l’économie de croire que nous pourrions passer après la mort à une autre échelle quelconque, nous serions peut-être tranquillisés d’exister à la nôtre et cela nous permettrait peut-être, si nous savons éviter de tomber dans le mépris pour elle (et nous), de mieux en rediscuter la valeur, non sans passion mais de manière plus détachée.
Encore une fois, il ne s’agit pas de refonder un culte, religieux ou laïc, du hasard (ou de la fortune). Il faudrait surtout mieux comprendre les jeux de celui-ci, dans des champs et à des échelles multiples, pour essayer de mieux en vivre les vicissitudes, bonnes et même mauvaises (mais quant à la pire, la mort, celle d’autres ou la nôtre, cela nous aiderait-il beaucoup ?).
Si on les détache de l’argent et du risque exagéré de la mort, les jeux avec le hasard ont sans aucun doute de belles dimensions à vivre, par la richesse insoupçonnable et inépuisable des configurations qui peuvent en résulter, par le fait aussi de s’en remettre à une puissance dépassante (hors de notre mesure) qui n’est personne (dieu ou homme), ni rien (nature ou destin), mais seulement l’expression, selon des règles à renouveler dans notre monde, d’une curiosité pour les combinaisons de celui-ci avec tous les autres mondes de hasard existants et possibles, selon une supposition de règles, elles-mêmes hasardées, qui nous échappent très largement et sans doute à jamais, et dont pourtant notre existence elle-même découlerait par hasard.
Si le hasard des mondes peut nous aider à mourir, c’est en élargissant le nôtre par une approche d’eux et en rendant mieux compte du nôtre (celui de notre vie à chacun), à travers l’approche de l’unité supposée d’une (il-)logique hasardeuse de la pluralité sans fin de tous les mondes possibles. On pourrait alors s’attacher d’autant plus à la vie (la sienne et d’autres) qu’elle serait un hasard unique parmi tant d’autres, uniques aussi, existants ou possibles.
Si une (il-)logique hasardeuse des mondes résonnait mieux dans nos vies, conçues comme autant de coups de dés, nous pourrions peut-être moins blêmir d’avoir à y répondre encore en mourant. Cela pourrait aussi nous conduire à mieux vivre (et jouer) ce qui, nous dépassant de beaucoup sans forcément nous écraser, nous inciterait à mieux vivre ensemble, hommes et, plus largement, mondes.
Comme communauté de hasard, nous pourrions peut-être mieux nous aimer avec une intelligence plus large de notre condition et de nos intérêts, et mieux pratiquer le jeu de vivre dans un des mondes hasardés.
G.L.



L’homme, en tant qu’être dépassant / dépassé


On voit plus clairement aujourd’hui que l’homme n’est ni entre les mains de Dieu, ni maître et possesseur de la nature.
Et si les hommes n’étaient, pour l’essentiel, ni entre leurs mains, ni entre celles de personne ? S’ils étaient en cela abandonnés à leur sort, ne devraient-ils pas trouver la meilleure ou la moins mauvaise façon de s’y abandonner ?
Il y a toutes chances pour que le sort en question ne consiste pas en un avenir préécrit mais en une myriade de coups de dés, interagissant sans fin.
Les hommes savent obscurément déjà que leur maîtrise d’eux-mêmes passent par l’obligation de reconnaître qu’ils ne peuvent pas tout maîtriser. Comment pourraient-ils le savoir plus clairement et pas seulement en termes d’obligation ?
Il faudrait qu’ils trouvent aussi des vertus au « fait » d’être largement dépassés par eux-mêmes et bien au-delà. Il faudrait qu’ils trouvent intérêt et plaisir, voire bonheur, à jouer avec tout cela.
Il faudrait d’abord mieux reconnaître que notre sort se situe toujours au-delà de nos pouvoirs, sans pour autant dépendre d’un Dieu ou d’une chaîne causale exhaustive, semblant en cela relever d’un entendement supérieur.
L’homme serait un être « dépassant », moins parce que, comme il le croit encore aujourd’hui, il peut toujours se dépasser lui-même que parce qu’il est toujours dépassé par lui-même et bien au-delà de lui. Ce serait même, dans une large mesure, parce qu’il est toujours dépassé qu’il pourrait relativement se dépasser lui-même ; et une meilleure intelligence du premier aspect ne ferait que favoriser une amélioration du second.

Pour les hommes, s’abandonner à un tel sort ne signifie pas qu’ils renoncent à faire tout leur possible pour l’améliorer. On peut simplement en escompter moins d’aveuglement sur leurs pouvoirs et, éventuellement, ceux d’un Dieu.
Le déterminisme (la mécanique causale) absolu, ne serait-ce que parce qu’elle paraît trop préparer le terrain à un entendement supérieur qui pourrait en rendre compte, a toute chances de devoir encore céder du terrain devant une conception « aléatoire » de la formation de l’univers (ou des univers). Encore faudrait-il mieux comprendre ce dont il s’agit avec cette dernière conception. Comme le chaos est aussi capable d’ordonner sans cesser d’être tel, le hasard n’exclut pas de répondre à des règles ou lois sans cesser d’être tel et de pouvoir en changer (en changeant leurs conditions).
Le conditionnement des lois physiques relativise leur portée, mais n’enlève rien à leur pertinence à l’intérieur du champ conditionné de leur application. De ce point de vue, il y a une remarquable constance des acquis scientifiques, au moins de Newton à Einstein et au-delà. Cela signifie que, s’il faut réinterpréter le déterminisme autrement, il ne faut pas tout rejeter de lui et de ses résultats.
Une théorie comme celle des quantas constitue un remarquable effort pour reconnaître, en microphysique, la relativité des connaissances humaines et le comportement aléatoire de la matière, et, à la fois, pour maîtriser suffisamment les effets de cette relativité et de ce comportement. Autrement dit, ce n’est pas parce que les hommes reconnaîtraient mieux la puissance du hasard qu’ils seraient totalement démunis pour y faire face.
A l’inverse, si, comme beaucoup en rêvent, les hommes en venaient à contrôler le hasard, en développant par exemple un calcul beaucoup plus puissant des probabilités, ils en reviendraient peu ou prou, en termes de maîtrise de leur sort, à la situation promise par le déterminisme. La distinction entre certitude absolue et probabilité maximale ne ferait pas une grande différence.

La discussion n’a de sens que si les hommes restent considérablement dépassés par eux-mêmes et bien au-delà d’eux. Il peut s’imposer alors de distinguer entre incident et accident.
Le domaine de l’accident, c’est celui qui – par-delà les enchaînements rationnels, mais en passant par eux – met mortellement en jeu la vie individuelle ou collective des hommes. Le domaine de l’incident, quant à lui, n’est jamais une question de vie ou de mort, au sens propre.
Autant on peut jouer d’incidents qui adviennent, autant il est inacceptable de jouer avec la vie d’individus ou de groupes d’individus (et cela vaut aussi pour tout le vivant). L’accidentel requiert beaucoup plus la rationalité et l’éthique que l’« incidentel », sans qu’on puisse pour autant s’imaginer réduire à rien son caractère aléatoire.
Sans exclure pour lui règles et raisonnements, on peut par contre reconnaître à tout le domaine de l’incident, celui de la vie qui est assez fondée à ne pas craindre pour elle-même, le privilège de pouvoir devenir celui du jeu (des jeux). Par exemple, si la base matérielle de la vie était suffisamment assurée pour tous, cela pourrait permettre de repenser, après Fourier, tout le travail et les loisirs.
Certes un philosophe à l’antique travaillerait à transformer l’accident de sa mort en un simple incident, mais restons-en au sort envisageable pour tous.
A l’échelle de l’univers, la différence entre incidents et accidents se perd comme celle entre vie et mort, mais pas à celle des hommes (ou, on peut le croire, de la mouche). Sans que rationalité et éthique soient à sous-évaluer à leur propos, jouer des incidents de la vie peut aider les hommes à mieux vivre.
Dans une certaine mesure, l’homme peut se réjouir d’être dépassé par lui-même et bien au-delà. Moins parce que cela relativise sa responsabilité que parce que cela lui permet d’apprendre de lui-même (par exemple, des coups de dés de son inconscient), de se critiquer lui-même (notamment, dans sa prétention à tout maîtriser) et de s’amuser de lui-même (comme son propre clown et celui de la myriade des mondes). Cela permet aux hommes d’essayer de mieux (ou moins mal) s’estimer à l’échelle inimaginable des mondes : échelle (si on peut continuer à l’appeler ainsi : il vaudrait mieux parler de cascade) de couches de hasards sans fin, absolument inconcevable, selon toute probabilité, par quelque esprit supérieur.

Depuis longtemps, les hommes compensent comme ils peuvent – non seulement par la religion, mais par leur besoin de jouer - le manque engendré par leur propension à tout maîtriser.
Aujourd’hui que la religion a perdu en crédibilité, il y a toujours dans les jeux d’argent plus qu’un simple désir d’argent. Le miracle d’un gain, le fait d’être transi par une perte importante s’expliquent moins par un goût de l’argent que l’aura de celui-ci ne s’explique par eux.
Les jeux d’argent se situent au-delà du besoin immédiat d’argent (y compris chez ceux qui en manquent cruellement). L’addiction qu’ils peuvent engendrer montre bien qu’il s’agit avec eux de vivre un transport au-delà de soi-même (ou « extase »). En ce sens, l’argent qu’on peut gagner ou perdre en jouant, n’a pas du tout la même odeur que celui qu’on peut gagner en travaillant ou dépenser en consommant.
Du spéculateur au joueur de loto, d’une salle de jeux à un champ de courses, ce qui est en question c’est un argent spécial qui, dans une proportion variable, a plus affaire au hasard qu’à un calcul assuré. Quand il prend les commandes, un tel goût de l’argent déploie partout, significativement, un culte plus ou moins avoué de la passion et de l’inassurance qui tend à miner, en les ridiculisant, travail et mérites, toutes les formes garanties de vie, et jusqu’aux capacités humaines d’action.
L’argent qui est joué l’est aussi au-delà de lui-même. Il engendre souvent un vertige sans fond du gain ou de la perte. Avec cet argent, on est vite au-delà du domaine de l’incident, puisque, non seulement les vies des joueurs et de leurs proches sont en jeu mais celles d’innombrables hommes.
Pourtant, c’est moins l’argent qui est en cause qu’un besoin de jouer avec le hasard qui ne trouve pas un autre moyen que l’argent pour pouvoir s’exprimer. Le culte du langage de l’argent dissimule aujourd’hui la question du vertige de l’homme. On ne peut pas faire l’économie de cette question, dans la mesure où les hommes sont bel et bien vertigineusement hasardés sur la terre (qui l’est non moins qu’eux).
Comme différemment les tyrans avec le pouvoir, les grands spéculateurs sont pris dans la démesure d’un besoin universellement humain : celui de vivre le débordement de soi. Ils le vivent impurement puisqu’ils prétendent s’en attribuer à eux seuls les bénéfices (mais beaucoup moins les pertes).
Une société bien faite devrait légiférer pour que soit reconnu à chaque homme, et donc borné, un droit égal au débordement de soi. Elle devrait libérer les jeux de leur obsessionnelle expression monétaire, pour une part en garantissant à tous les moyens de vivre décemment.
L’idée de tirer le meilleur parti du hasard fonderaient maintes pratiques pour qui l’argent serait un enjeu très secondaire en regard du bonheur de vivre, individuellement et ensemble.
Autant serait reconnue la responsabilité des hommes, autant le serait leur droit à une irresponsabilité pas toujours asociale et jamais gravement antisociale.
C’est que l’idée d’une science intégrale des hommes et du monde serait abandonnée, après celle d’une religion intégrale, mais pas du tout les efforts pour connaître, et qu’on reconnaîtrait à tous les hommes le droit de vivre au mieux la puissance de leur existence fragile dans un univers (à l’unité très problématique) qui les outrepasse de partout.

G. L., décembre 2008
 
  L’oeuvre mortelle


A l’horizon d’une mort comme jetée de l’existence dans un dehors impensable, on peut penser qu’une oeuvre humaine arrive à se délester de toute une fausse gravité qui la plaque à terre : une terre plus fantasmatique que réelle.
Celle ou celui qui, pour oeuver, parvient à desserrer le lacis des intérêts trop humains, s’il touche mortellement à la vie y gagne une grâce. C’est que, dans la perspective présente, c’est-à-dire constamment nourrie, d’un saut mortel dans l’immensité, la vie et l’oeuvre (alors tout un ?) ne peuvent que gagner en vibrations fragiles et amples.
On pourrait appeler cela essayer de vivre comme un exhumain : tendre à s’exhumer en tendant à vivre comme un ex-humain. Sans jamais oublier qu’il est impossible de vivre comme un ex-humain et que s’exhumer ne signifie pas se séparer de l’humus, mais s’en dégager pour mieux y prendre pied et y faire traces (non sans « humilité »).
Le devenir du paysan est bien de danser en cultivant, mais danser revient toujours à cultiver la terre. L’oeuvre mortelle peut devenir celle de tous. Si nous nous vivions mortellement, nos pieds ne seraient plus les mêmes, ni la terre, mais nous gagnerions toujours à nous penser comme des paysans devenus (et jamais comme des « intellectuels »).
La mortalité est le propre de qui glisse et se perd dans un impensable, mais aussi de qui surgit de celui-ci. Double glissade à vivre, avec obstacles de glace, mais plus d’une fois « chaude ». Certes, les deux glissades sont inégales : il ne surgit quelque « chose » pour nous que sur la pente d’une perte définitive. Mais cette pente contribue pour beaucoup à une beauté vraie des surgissements.
L’oeuvre mortelle est ce qui, comme nous, vient d’immense et y retourne. L’accomplir, c’est en garder une trace. Mieux : c’est s’en laisser tracer, sentir vibrer immensément l’infime. Et c’est être reconnaissant à notre mortalité de nous en rendre parfois capables, loin de vouloir durer comme des cailloux.
Tout cela serait léger, léger à vivre : impossiblement léger. L’oeuvre mortelle - notre terre, nos vies, nos travaux – contribuerait à nous réconcilier, si nous savions mieux partager mort et naissance (alors tout un ?) comme un horizon fou : un infini de résonances.

G. L., décembre 2008



Les Parques ?


On nous a menti avec les Parques : notre vie n’est pas un fil à couper. Bien plutôt une pelote de vie et mort se compliquant sans cesse de pertes et survenues, et pourtant simple, d’une autre simplicité. Notre vie est ce qui, d’être née et de devoir mourir, trouve une certaine épaisseur à naître et mourir sans cesse. Quand on meurt pour de bon, ce n’est vraisemblablement pas un fil qui se coupe, mais comme une vapeur résultante qui se dissout.
Cela vaut pour les histoires qu’on peut en raconter : linéaments vaporeux qui ne cessent pas d’apparaître et de disparaître, en essayant de dire la grande affaire de l’apparition et de la disparition. Mais l’apparition et la disparition de quoi, au juste ?
Ce que je vis, c’est une apparition disparaissante et une disparition apparaissante. C’est peut-être cela être une apparence : ce double mais unitaire mouvement non substantiel, et d’une unité plutôt chaotique. En tant qu’impensable, ma mort, elle, se présente comme une disparition simple et sans doute trop simple : peut-il exister une disparition en rien apparaissante ? Mais, même si la réponse est non, cela ne peut pas me consoler, car ma disparition ne saurait me faire réapparaître. Si elle est apparaissante, c’est de tout autre chose que moi (qui m’empêche d’ailleurs de me réjouir à cette perspective ?).
Il est problable qu’il n’y ait pas plus de disparition pure que d’apparition pure. S’il reste un absolu, ce doit être celui du mélange intrinsèque de tout. Cela n’autorise aucun mythe de la réapparition, pure ou redisparaissante, dans un au-delà, voire ici même.
Être et néant sont des illusions d’optique qui ne tiennent que par leur opposition absolue. Si absolu il y a, c’est celui de l’inexistence de celle-ci, dans tous les domaines
Et les Parques, leur fil et leurs ciseaux ? Leurs coups de dés plutôt, dans l’immensément blanc de la page : page sans limite des vies, pas seulement d’écriture. Les figures du destin n’ont pas à nous être transcendantes : elles sont à reverser dans les vies des destinants / destinés que nous sommes.
Nous nous destinons (à la destination), en tant que nous sommes destinés par nous et surtout par beaucoup plus loin que nous . Et nous sommes destinés, en tant que nous nous destinons, nous et un peu plus loin que nous.
Et tout cela est moins une affaire de fils entrecroisés que de bancs de nuages.



G. L., décembre 2008



Billet d’humeur

« L’homme aussitôt qu’il naît, naît en personne comme un  dette due à la mort - quand il sacrifie, il rachète sa personne. L’homme n’est pas seulement affecté par la dette, il est définie par elle. Si l’homme est un “être emprunté”, s’il détient un bien dont le propriétaire est la mort, il ne peut se libérer qu’en mourant : se racheter et disparaître ne font qu’un. »
 
L’homme ne doit rien à la mort qu’il ne doive aussi à la vie.
De quoi essaie-t-on de parler ? Du plus lointain au plus proche, d’une provenance et d’un devenir des hommes, en termes de combinaisons surtout hasardeuses. Cela n’a rien d’un destin, et encore moins d’un destin de débiteur.
Ce n’est pas parce qu’on parle de la mort qu’on est autorisé à faire revenir la malédiction judéo-chrétienne. Un être de hasard ne doit rien à Personne, car le hasard n’est personne, et il n’est pas plus la mort que la vie.
Si un tel être doit quelque chose, c’est à d’autres êtres de hasard, en cela seulement semblables à lui.
Du hasard, on ne se rachète pas. Il n’est ni jardin d’Eden ni sortie du jardin d’Eden, en soi ni bien ni mal (ni autre chose). C’est qu’il n’a pas plus d’en-soi que de pour-soi : il est un inimaginable qui pourrait, si on réussissait à l’approcher quelque peu, nous délivrer de ces notions.
D’innombrables « coups de dés » non totalisables ne répondent ni à une essence, ni à une conscience. La mort, comme un coup de dés de plus (certes majeur), n’est pas adéquate au modèle de la dette et du rachat (cet économisme horriblement magnifié), sans même parler du sacrifice.
Comme vivre, mourir par hasard est inqualifiable, du moins définitivement. Des combinaisons hasardées sans fin ne connaissent aucune  polarisation définitive, aucune contradiction statufiable. Même si dans les mondes à notre portée, il faut s’expliquer avec pôles et contradictions, la supposition d’une pluralité des mondes, se « jouant » avec leurs interpénétrations, les mouvements de tous et de chacun, interdit de graver modèles et conflits dans le marbre.
Il faut choisir entre le marbre des tables de la loi et un chaos moléculaire comme condition de possibilité, sur fond d’impossible, d’une autre sorte de loi. Si une « loi » comme possibilité, et même nécessité, sur fond d’impossible, devenait celle de notre « réalité », nous pourrions y gagner de vivre, et peut-être même de mourir, plus légèrement. Ce serait tout autre chose qu’une vie « empruntée », remboursable à échéance : peut-être une grâce partagée, même hésitante ; un laisser-faire (non obscène) moins crispé et moins injuste, car aussi respectueux, en jonglerie (humaine et bien au-delà), des balles qui tombent que de celles qui ne tombent pas. A condition qu’aucune ne fracasse des têtes.

G. L., décembre 2008





Par grossel - Publié dans : essais
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