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CONVERSION

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Si beaucoup comme moi,
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Si beaucoup comme moi,
que de misanthropes !
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Si beaucoup comme moi,
finie la commerie,
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Jean-Claude Grosse
La Parole éprouvée,
Les Cahiers de l'Égaré
 

 

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Photo prise à Petergoff en 2005

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notes de lecture

Lundi 13 février 2006 1 13 /02 /2006 20:00
Vous trouverez en lien des notes de lecture sur:

                                      -   Avez-vous lu Reza? de Denis Guénoun

                                      -   L'homme du hasard de Yasmina Reza

J'espère que ces notes de lecture qui seront suivies de beaucoup d'autres donneront envie de lire quelques-uns des titres proposés et provoqueront des commentaires.
Je fais de telles notes sur le site de zazieweb en lien sur ce blog, sous le nom de grossel.

                                              Notes de lecture 1
Notes de lecture 1

Avez-vous lu Reza ? de Denis Guénoun, chez Albin Michel

Cet essai de Denis Guénoun, professeur de littérature théâtrale à la Sorbonne, sur Yasmina Reza, auteur de théâtre et de roman à succès donne envie pour qui l’ignore de lire l’œuvre de Reza. Par ses considérations historiques, formelles, l’essayiste montre les enjeux du travail de Reza qui, à sa façon, participe à la déconstruction du schéma de la pièce classique entreprise par de nombreux auteurs depuis une bonne cinquantaine d’années. Ce qu’on relèvera en particulier, ce sont les stratégies de dédramatisation mises en œuvre et qui évitent ainsi les deux tentations de nombre d’artistes aujourd’hui, à savoir le retour à l’archaïsme ou l’entraînement vers le désastre inéluctable. L’essai de Denis Guénoun est riche de considérations sur l’art, à propos de « Art », en montrant entre autre comment fonctionne la pyramide de l’art depuis l’œuvre inaccessible, en général une œuvre subversive, négatrice de l’art, genre le ready-made de Duchamp, jusqu’à la reproduction en masse des produits dérivés de l’art. Riches également les considérations sur l’histoire des formes de récit, de l’épopée au roman, le dialogue théâtral étant un épisode dans cette histoire. Riches enfin les analyses sur ce qui caractérise le temps d’après la modernité, les temps post-modernes.On comprend mieux peut-être l’impact des pièces et des romans de Reza, hymnes à la vie qui n’oublient jamais la présence de la mort, son irruption qui, bien qu’ elle supprime des vies, ne supprime pas la vie.

L’homme du hasard de Yasmina Reza dans Théâtre (4 pièces) en livre de poche.
Cette pièce comme le dit Yasmina Reza dans un entretien, est pensée et elle sonne juste. La mort a frappé, celle du père, et Reza a compris, vécu, qu’après une ou plusieurs morts de personnes aimées, on ne peut plus voir et écrire comme s’il n’y avait que la vie et la recherche du bonheur. L’écriture est une lutte contre la mort, une tentative pour se survivre, pour faire survivre l’autre, aimé et disparu. Même si l’entreprise est vouée à l’échec, la mort triomphant de tout (il n’y a pas d’œuvre éternelle), cette entreprise pour qui l’entreprend se justifie, non dans le temps éternel de la Nature mais dans le temps rétréci qui est le nôtre, temps de projets qu’on ose alors même qu’on ignore si on en aura le temps (l’arbitraire de la mort combattu par la volonté des vivants voulant que l’aimé vive encore par et dans ces phrases dont Chateaubriand avait conscience qu’en finissant par un point, elles mouraient d’où son énergie à les prolonger, ou mieux, à faire tarder leur acmé, avant une chute brève).
Avec cette pièce, sur une rencontre-non rencontre dans un huis-clos mobile (un compartiment de train), Reza nous fait percevoir comment homme et femme s’appréhendent différemment. Et si j’ai beaucoup aimé la femme pour son ouverture et son audace finale, en suspens toutefois car sinon trop intrusive, j’ai éprouvé une petite sympathie pour cet écrivain amer mais moins amer qu’il le prétend et qui a quelques intuitions d’une belle justesse. Elle, a un projet par rapport à cet écrivain, dont elle connaît l’œuvre, porte sur l’homme, croit-elle, ce qui lui donne en partie son audace. Lui est sans projet par rapport à elle qu’il ne connaît pas d’où une forme de fermeture qui n’est aussi que la leçon que la vie nous apprend : nous sommes fondamentalement seul, l’amour ne pouvant être qu’un intermède, espérons-le, le plus long possible, mais il y faut du cœur, de la volonté réciproques, fondamentalement seul parce que personne ne peut naître ou mourir à ma place et vivre à ma place.
Une pièce pour gagner en acuité dans nos relations.
Jean-Claude Grosse

Voici deux nouvelles notes de lecture sur:


                           - Le cas Avignon 2005, aux éditions L'Entretemps


                           - Sur le pont d'Avignon de Régis Debray, Flammarion


                                              Notes de lecture 2

Notes de lecture 2

Sur le Pont d’Avignon de Régis Debray, Flammarion

Cet essai de Régis Debray sur la querelle d’Avignon 2005 est injuste puisqu’il s’en prend à Avignon In 2005, à partir de Jan Fabre, comme s’il n’y avait eu que lui. Il évoque bien deux autres spectacles, réussis dit-il, mais comment peut-on être aussi péremptoire quand on n’a pas la vision d’ensemble du In (50 spectacles). Bref, si on veut avoir une idée plus précise de l’édition 2005 du festival, on se dispensera de cette lecture. Par contre, si on comprend qu’à partir de cette édition, vue avec partialité, Régis Debray s’interroge sur ce qui a travaillé Avignon depuis 50 ans, (1956-2005 pour lui, mais 60 ans, historiquement) alors la lecture est intéressante parce que, expérience ou pas de ce rendez-vous culturel de l’été, nous découvrons les mutations opérées en Avignon mais qui caractérisent la société dans son ensemble. Debray est très bon pour construire les couples d’opposition qui marquent l’évolution de ce festival emblématique et nous faire prendre la mesure du grand écart que nous avons accompli. Pour faire vite, et qui n’est pas facile à comprendre pour un jeune, de l’éducation populaire et d’un socle commun à une société atomisée, travaillée par les communautarismes, sans réelle volonté de se reconstruire un vouloir-vivre ensemble. Régis Debray montre très bien la panne qu’il y a eu dans la transmission de l’héritage, en quoi ce qui prévaut aujourd’hui ne se veut d’aucun maître, d’aucune école, d’aucune histoire, en quoi ces créations ex-nihilo sont en fait des réactions régressives travaillées par l’insignifiance et le narcissisme des créateurs auto-proclamés avec l’appui de leurs mentors : médias, institutions (ministère, Drac, collectivités territoriales), professionnels de la culture. Évidemment, la charge est forte et on pourra taxer Régis Debray de vieux con (quelqu’un l’a fait dans le journal Le Monde), c’est-à-dire de grognon nostalgique et pas branché mais il montre plutôt bien comment les branchés sont en fait des conservateurs, croyant être des novateurs et comment les révolutionnaires sont du passé et pas du présent. Ce qu’il montre quant aux effets des mesures prises par Malraux et par Lang qui ont, l’un découplé l’école et la culture, l’autre affirmé la nécessité d’exprimer la créativité de chacun, est saisissant puisque comme le dit le proverbe : les chemins de l’enfer sont pavés des meilleures intentions. En bref, ils ont fait de l’Éducation nationale, la vache-à-lait des artistes et des gens de culture soucieux d’ouvrir des ateliers de pratiques artistiques soit dans soit hors de l’école. Le paradoxe final de cet essai, qui n’en manque pas, c’est de nous convaincre qu’il n’y a pas de changement possible de la situation, si ce n’est écrire des comédies sur les mœurs en culturalie. Comme disait un homme politique de la 4° République, il n’y a pas un problème qu’ une absence de solution ne peut régler.

Le cas Avignon 2005, ouvrage coordonné par Georges Banu et Bruno Tackels, éditions L’Entretemps

Dix - neuf contributeurs pour ces regards pluriels sur l’édition 2005 du Festival d’Avignon. Le panel des contributeurs est varié, mais ce sont des connaisseurs, des chercheurs, des professionnels, des artistes ; il y a même les directeurs qui répliquent aux critiques portant sur la qualité des spectacles, sur leur recevabilité, leur pertinence par rapport à l’histoire et au symbolisme du festival par les chiffres de fréquentation et le rajeunissement du public. Les avis sont partagés, favorables majoritairement aux choix des directeurs et de l’artiste associé : Jan Fabre. Ces avis, favorables ou franchement hostiles comme celui du critique Jean-Pierre Han, sont étayés, solides et ainsi, on a une vision plus juste de l’édition 2005 qu’avec l’essai de Régis Debray. Cette édition fut dissensuelle par choix pour faire avancer disent pas mal de contributeurs. Si pour moi, spectateur de longue date et de milliers de spectacles, pas soucieux de consensus, cette édition a été une édition comme j’aurais aimé en voir plus souvent, je peux comprendre que le dissensus ne va pas de soi comme ne va pas de soi que le dissensus fait avancer quoi, vers où. Deux tentations ont saisi une grande majorité d’artistes : le retour à l’archaïque et la prophétie du désastre inéluctable. Certes, notre monde est complexe : les cultureux parlent du bruit ou du fracas du monde. Il est vrai que les artistes ont tendance à mettre le fracas et le bruit et le chaos sur le plateau, pas au premier degré mais presque : on ne représente plus, on présente et cette violence, qui serait soi-disant la violence du monde, est rejetée par une partie du public et surtout par le non-public. Comme je l’ai dit dans SEL N° 3, la querelle d’Avignon 2005 est une mauvaise querelle, provoquée en amont par quelques médias qui confirment ainsi facilement avec le soutien d’une partie du public leur considérable pouvoir de formatage du goût public et donc de ce que doivent faire les créateurs. Il n’empêche que des questions se posent. Les contributeurs ont bien démonté les mécanismes de cette cabale comme ils ont bien analysé les enjeux de cette édition. J’ai particulièrement apprécié l’analyse que fait Claude Éveno des propositions de Jan Fabre : cela nous change des imprécations hostiles et gratuites, et même si je ne suis pas convaincu de la grandeur des propositions Fabresques : tout au plus quelques images me sont restées, texte inintéressant, animalisme réducteur. Cela dit, cet ensemble, pluriel, plus objectif est moins roboratif que l’essai de Régis Debray, plus partial, plus provocant. Le cas Avignon 2005 est le travail de gens du sérail et est par suite sujet à caution : on ne peut pas ignorer que le gâteau culturel est partagé entre gens qui font semblant d’être au service des publics mais qui se combattent, se font tous les coups pendables, au service de leur carrière jusqu’à ce qu’ils tombent, toujours pour des raisons politiques (courtisans, se croyant indépendants, ils trouvent toujours leur tombeur).
Jean-Claude Grosse

Voir aussi La querelle d'Avignon dans SEL N° 3 (liste des articles)

Et pour conclure ces notes de lectures, voici une
note sur zazieweb d'un e-lecteur, amaury, sur :
                          
                                        Pour une école du gai savoir








Par Jean-Claude Grosse - Publié dans : notes de lecture
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Lundi 13 février 2006 1 13 /02 /2006 21:03
             Homère, Iliade d’Alessandro Baricco, chez Albin Michel, janvier 2006

Appréciant Baricco depuis Novecento, pianiste et Soie, je me suis demandé ce qu’il avait voulu faire en proposant une transcription de l’Iliade d’Homère.
Dans cinq pages d’avant-propos, Baricco justifie son entreprise. Voulant faire une lecture publique de ce poème épique, il a pensé nécessaire d’adapter le poème à la sensibilité des gens d’aujourd’hui, vite ennuyés si c’est trop long, répétitif, d’où des coupes pour accélérer le récit, un passage au « je », avec vingt et une voix pour favoriser l’identification, la disparition des dieux, justifiée par le fait qu’Homère a composé un poème à « forte ossature laïque », (29 lignes sont consacrées à cette justification, ce qui révèle peut-être que c’est là que le bât blesse), le remplacement de la prosodie par la prose plus compatible avec la sensibilité moderne, avec la « musique qui est la nôtre », quelques adjonctions dont celle de l’aède Démodocos, racontant la chute de Troie et venue de l’Odyssée.
Cette adaptation-traduction (énumérons : de l’original grec à une traduction intégrale récente en italien, retravaillée et adaptée en italien par Baricco , et traduite en français par Françoise Brun, ce que « Borges aurait adoré ») comporte un risque énorme de déperdition de « force de l’original homérique », selon Baricco lui-même.

Si on ne connaît pas l’Iliade, on peut lire ce récit modernisé, surtout s’il sert pour aller vers l’original, une bonne traduction si possible, celle des Classiques de Poche par exemple, par Mario Meunier et préfacée par Fernand Robert.
Le récit est vif, attachant : on ne s’ennuie pas et je comprends que ceux qui ont entendu cette lecture de plusieurs heures à la radio italienne n’aient pas décroché, soient restés dans leur voiture sur un parking romain, captivés.

Mais voilà, et je ne prendrai que cet exemple : la suppression des dieux et conséquemment de l’adjectif « divin » qui chez Homère ne qualifie pas que les dieux mais aussi Achille, Ulysse, un serviteur, un cheval, un fleuve, un rempart, un breuvage, une aurore, Hector, Lacédémone, Élide…On voit bien que cet ensemble est disparate et qu’aucun caractère commun ne peut être trouvé à ces éléments. L’usage de l’épithète vise à attirer l’attention sur tel ou tel objet du chant mais pas sur un de ses caractères distinctifs ou communs. Sur quoi donc ? Sur le simple fait d’être, sur le simple fait que le « divin Ulysse » marche en tête, que le « divin » Achille l’accueille. Homère nous fait nous arrêter et admirer ce qui s’offre, présence s’exposant dans l’Ouvert comme unique, singulière, indépendamment des actions qui vont être accomplies par les héros et qui ne changent rien à leur être : ils sont parce qu’ils sont là. Homère retarde donc sciemment l’action des héros, dédramatise par-là même. Il ne se contente pas de « divin », il utilise des expressions comme « égal, semblable aux dieux ». Par ces expressions, Homère ne cherche pas à comparer tel héros ou telle chose de la nature à tel dieu mais à montrer en quoi, il, elle, est incomparable parce qu’unique, singulier, singulière. Autrement dit, alors que dans la vie ordinaire, l’affairement nous empêche de nous attarder, d’admirer, Homère par sa lenteur, ses hyperboles, cherche à modifier notre regard car seul un regard modifié nous donne les yeux pour la beauté du monde. Nietzsche a reconnu dans Homère la « divinisation de tout ce qui existe ». Cela signifie que le monde existe en plénitude, sans manque aucun, ce qui n’a rien à voir avec par exemple, « l’homme, pauvre pêcheur », « la terre, vallée de larmes » du christianisme.
Dernier point et non des moindres : Homère a été l’éducateur des Grecs. Le développement précédent donne une idée de ce qu’a apporté le poète et son Poème surtout, à des générations de Grecs.
C’est la raison pour laquelle je conseille vivement la lecture des Essais sur Homère de Marcel Conche, parus aux PUF, Quadrige, en 2002.

On devine ce que Baricco a perdu, nous fait perdre, comme sens avec son adaptation.
On peut concevoir une adaptation de l’Iliade pour aujourd’hui mais il faudrait que ce soit Homère qui la fasse.

Par Jean-Claude Grosse - Publié dans : notes de lecture
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Samedi 18 février 2006 6 18 /02 /2006 13:22
Les 4 Saisons du Revest accueillent avec plaisir cette note de lecture de Gilles Desnots sur Karl Kraus, cité dans les 100 livres pour la vie. Les éditions Agone, à Marseille, ont un catalogue des plus intéressants pour tous ceux qui veulent résister, changer le monde, trouver des perspectives révolutionnaires.

KARL KRAUS, TROISIEME NUIT DE WALPURGIS.



En recevant son prix Nobel en 1981, Elias Canetti rendit hommage aux quatre plus grands écrivains de langue allemande du XXe siècle. Parmi eux figurait le nom de Karl Kraus, journaliste autrichien, satiriste, penseur politique, et plus que tout, esprit libre et indépendant.

C’est sans doute cette liberté qui lui valut une longue période d’oubli. Isolé, désespéré par le triomphe de la barbarie nazie, au moment de sa mort en 1936, il était devenu un journaliste dénonçant la veûlerie des journaleux, socialiste condamnant la médiocrité des socio- démocrates, juif déplorant l’aveuglement des juifs face aux nazis, humaniste désemparé par l’humanité. Inclassable, impossible à ranger dans une de ces boîtes idéologiques qui permettait d’exister en public, il ne fut pas compris, lorsqu’en 1933, il rédigea la Troisième Nuit de Walpürgis, fruit d’une analyse édifiante de ce que le nazisme, à peine installé au pouvoir en Allemagne, était déjà capable de faire pour plonger un peuple dans une déchéance morale sans précédent. Ce cri d’alarme s’adresse d’abord aux Autrichiens, nombreux à être tentés à l’époque par un rattachement à l’Allemagne. Mais il est également écrit pour l’ensemble d’une humanité, muette et aveugle face à la montée de la barbarie.

Le Faust de Goethe accompagne l’ensemble de l’ouvrage de Kraus. D’abord parce qu’à la veille de l’arrivée au pouvoir d’Hitler, les Allemands célèbrent le centenaire de la mort de Goethe. Le contraste est tel, entre la pensée de cet écrivain phare de la culture allemande et européenne et la récupération par les nazis de cette figure à des fins nationalistes et d’héroïsation des mythes, qu’il pousse Kraus à interroger les contradictions du peuple allemand.

Mais l’auteur nous rappelle aussi que si le premier Faust est celui du triomphe de la monarchie, le deuxième est celui de la République, où le pouvoir du diable s’effiloche face à un individualisme contestataire. Dans la Deuxième Nuit de Walpürgis, Méphisto se plaint de la désobéissance des sorcières. La Troisième Nuit présente le retour de l’ordre et la dictature toute puissante de Satan.

Kraus est convaincu de l’incapacité des sociétés individualistes à survivre à leur désordre. Il le pressent déjà dans Les Derniers jours de l’humanité, pièce de théâtre écrite sur les ruines du monde après la première guerre mondiale. Mais, c’est en voyant l’effondrement rapide de la pensée et de la morale dans l’Allemagne de 1933 qu’il conclut à l’inéluctable victoire de l’apocalypse.

Comme nous, il cherche à comprendre ce qu’il appelle d’emblée, l’indicible. Mais l’entreprise nazie échappe à la raison. Alors Kraus témoigne, montre, relate les faits, dans un tourbillon parfois insoutenable. Ses sources sont publiques. L’écrivain cherche alors à comprendre pourquoi ce qui est su de tous est tu par tous, ou presque. Les raisons qu’il donne sont terribles, parce qu’il débusque les lâchetés des uns, l’indifférence des autres, des stratégies et des attitudes qui systématiquement minimisent ou éliminent ce qui devrait compter le plus aux yeux de Kraus : la souffrance d’hommes et de femmes, que ni les journalistes, ni les artistes, ni les penseurs, ni les politiques, ni même les victimes potentielles du nazisme ne semblent considérer comme leurs égaux. La première victoire du nazisme est d’abord de réussir à tracer cette frontière entre les victimes, ces autres indéfinissables, et le reste de l’humanité, spectatrice à qui la propagande de Goebbels sert un discours efficace dont la langue est pervertie pour faire croire au mensonge.

L’étude de la langue du Troisième Reich fascine Kraus. Il y consacre de nombreuses pages. C’est pour lui la manifestation la plus aboutie de l’effondrement de la pensée. Il s’interroge d’ailleurs sur le devenir de l’écrivain et du penseur, dans un monde où la langue n’est plus que le support technique d’une idéologie, et qu’à ce titre elle est tordue pour ne plus pouvoir être un outil de la pensée et de la réflexion.

La langue de Kraus, par opposition, est un feu d’artifice de finesse, de sensibilité, et le satiriste exulte dans des pages où l’on sourit quand on ne rit pas franchement.

Après ce livre, Kraus se tait. Il souhaite se suicider, et son désespoir fabrique sa mort en 1936.

La Troisième Nuit de Walpürgis est un ouvrage de plus de 300 pages. Il doit être abordé sans appréhension. Après les premiers paragraphes où l’on découvre une langue dense, fourmillant de références et de citations, parfois déconcertantes, on est comme happé par le récit, et cela jusqu’à la dernière page. Une longue préface de Jacques Bouveresse, à lire après le texte de Kraus, met en ordre ce foisonnement de la pensée dont on ressort secoué. Un glossaire abondant répondra aux lecteurs exigents qui voudront mieux connaître les milieux intellectuels et politiques de l’époque. Je crois qu’il faut dire enfin que ce livre est une réflexion d’une brûlante actualité sur les mécanismes qui peuvent nous conduire aujourd’hui à oublier que nous sommes d’abord des hommes.

Gilles Desnots

Références : Karl Kraus, Troisième nuit de Walpürgis, éd. Agone, Marseille 2005




Par Jean-Claude Grosse - Publié dans : notes de lecture
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Mardi 28 mars 2006 2 28 /03 /2006 16:56
Voyage au bout de la nuit algérienne

Rêve d’une fille numide
de Sandrine Charlemagne

Ce rêve est-il un rêve ? ou un cauchemar ?
Voyage au bout de la nuit algérienne.

La narratrice, de double origine : algérienne par le pater, mort à 49 ans, enterré en Algérie à Makouda, française par la petite maman, encore de ce monde, a le désir de se rendre en Algérie où elle n’est jamais allée pour retrouver, trouver, connaître, reconnaître la moitié d’elle-même, l’autre face, la face du pater, violent, cogneur, alcoolique et qui n’a pas laissé de bons souvenirs sur le corps de ses femmes ni dans leur âme. La narratrice, au moment de son départ, est pleine de ressentiment et ambivalente tout au long de son séjour en Algérie : ira-t-elle au cimetière ou non ?
Finalement, non, elle n’ira pas mais le voyage l’aura en partie réconciliée avec le pater, dont l’image, les coups, les cris surgissent en cours de récit, alors qu’elle est avec d’autres personnes dont les souffrances sont si vives, si présentes, si discrètes, si mal cachées derrière les sourires, les rites d’accueil si chaleureux, propres à ces gens de pays déchirés comme l’Algérie aujourd’hui.
La narratrice n’est pas partie pour mener une enquête sur ce pays si proche de nous mais sur elle-même et son voyage, son séjour ne correspondent à aucun agenda agencé d’avance. Son séjour est commandé par les gens qui l’accueillent, contactés depuis la France et entre les mains desquels elle confie son sort car elle ne sait rien ou si peu de ce pays. C’est donc en la compagnie de ses hôtes que nous découvrons avec elle cette Algérie martyrisée, déchirée, à travers des rencontres simples, des situations du quotidien.
Ce qui frappe à la lecture de ce récit, c’est la prédominance des hommes, la quasi-absence des femmes. On en rencontrera quelques-unes en cours de récit : Djâmila à Sidi-Bel-Abbès, Amina et ses filles: Farah et Nawel, l’adoptée, à Oran. Mais ce déni des femmes par l’Algérie d’aujourd’hui est proprement terrifiant, même si certaines, étudiantes, prostituées, essaient d’afficher leurs présences mais à quel prix, à quels riques.
Quant aux hommes rencontrés : Sofiane, Boualem,Malek…ils nous font découvrir une Algérie de cauchemar : assassinats barbares, corruption généralisée, beuveries entre amis pour oublier, le rêve français de ces anciens colonisés, quitter l’Algérie à tout prix. Eux peuvent avoir accès à l’alcool, aux cigarettes, s’asseoir n’importe où, mettant en garde la narratrice sur ce qu’elle peut faire et surtout ne doit pas faire : étrangère, elle a cependant droit à quelques transgressions d’interdits. On n’en revient pas de voir comment une société d’hypocrisie peut régenter les comportements les plus quotidiens, les plus anodins : vie privée ne veut plus rien dire dans un tel monde ; même Amina est avertie : la rumeur dit qu’elle parle trop, elle dont le mari, Kada, a été assassiné.
Ce voyage n’est pas un pèlerinage comme dit la 4° de couverture car quand on pèlerine, on sait ce que l’on va vénérer. Là, il n’y a rien à vénérer. La narratrice avait des comptes à régler avec la moitié d’elle-même, un pater à la fois absent et violent, trop pesant pour cette âme hyper-sensible et la découverte de la réalité présente de l’Algérie l’aide sans doute à relativiser sa propre souffrance. D’autant que dans ce voyage, l’accompagne Nina, son amie, suicidée par amour, avec laquelle la narratrice poursuit son dialogue.
Ce récit ne nous apprend rien sur les tenants et les aboutissants de la situation actuelle de l’Algérie : deux chapes de plomb pèsent sur elle, celle des généraux, celle des barbus et il est sans doute impossible de comprendre vraiment quelque chose à la situation sinon qu’elle est désespérée et qu’en Algérie, on survit comme on peut. La narratrice, très sensible, par tous ses sens, à ce qui se présente, aux présences qui l’accueillent, réussit dans cette ambiance de désespoir à laisser passer de la lumière, de la sensualité ( beaucoup, ébauchée, rêvée), de la légèreté, de l’espoir. C’est un récit bien écrit, avec tantôt des propositions réduites à l’os, sans gras ni chair, avec tantôt des propositions poétiques, écrites en italiques pour bien faire apparaître le changement de registre, avec des descriptions évocatrices de lieux, de personnes, parfois un ou deux mots rares qui nous mettent en arrêt…Bref, fond et forme se conjuguent pour faire de ce 1° voyage en Algérie, à bord du Tarik, odyssée de Paris à Paris via Alger, Sidi-Bel-Abbès, Oran, sous les auspices de Sofiane et Amina, un voyage au bout de l’enfer, de la nuit algérienne pour retrouver Paris, ses obstacles et ses facilités.
Un livre attachant, que je conseille en particulier à ceux qui ont de l’amitié pour les Algériens auxquels nous devons tant. Et que je conseille à tous ceux qui votent de façon imbécile, qui, pour des généraux et présidents corrompus, en Algérie comme en France, qui, pour des barbus et des intégristes, qui, pour des extrémistes de droite ou des droitistes extrêmes, qui, pour des politiciens carriéristes et clientélistes de droite et de gauche. Les hommes politiques de presque tous bords ne sont pas dignes et ne méritent que notre abstention ou notre vote blanc. Confier le pouvoir à de tels prédateurs, c’est se préparer des lendemains qui déchantent. Ce qui ressort de ce livre, c’est le ressort dont font preuve quelques individualités rencontrées pour tenter de survivre dans cet enfer. Mais l’enfer, nous devrions pouvoir l’éviter en faisant preuve de plus de lucidité, en ne cédant pas aux fascinations pour la pulsion de mort, si bien incarnée par les hommes et femmes de pouvoir et leurs sbires: militaires et policiers.
Le 28 mars 2006
Par Jean-Claude Grosse - Publié dans : notes de lecture
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Jeudi 11 mai 2006 4 11 /05 /2006 19:32

Avec des « si »
Journal étrange
Marcel Conche
PUF
ISBN 2130554601
19 euros

Voici le dernier livre de Marcel Conche, journal étrange, sous-titre du titre : Avec des « si ».
Pourquoi cet adjectif : étrange ? Le Petit Robert propose : très différent de ce que l’on a l’habitude de voir, d’apprendre ; qui étonne, surprend. Le titre donne la clef : une vie avec des « si », est-ce une vie ? Avec des suppositions, on refait peut-être en esprit une vie mais une vie, ce sont des faits, des événements réels, c’est une réalité qu’on ne peut effacer, qu’on ne peut corriger. Cependant, ces faits, ces événements, éphémères, on peut porter sur eux, un regard, un jugement différent selon le temps. L’usage que je tente ici du dictionnaire, dont je suis coutumier, Marcel Conche le pratique abondamment, avec raison, allant jusqu’à corriger le dictionnaire pour le mot : « racisme » au chapitre XL, ce que toute personne qui parle, écrit, devrait faire car la langue commune nous est moins familière que nous le croyons. Ce livre est-il donc un journal étrange ? Il surprend si on veut réduire Marcel Conche à ce qu’il a écrit antérieurement et qui est considérable et qui n’a pas la forme de courts chapitres comme ici mais ce serait méconnaître la pensée du philosophe dont la métaphysique première est une métaphysique de l’apparence.
Comment un philosophe de l’apparence absolue, peut-il écrire 84 chapitres avec des « si » ?
C’est que le philosophe tel que le conçoit Marcel Conche n’en est pas moins homme et qu’il est philosophe pour être vraiment homme, vraiment lui. Dès lors, la prise en compte d’émotions, de sentiments, de manques, de bonheurs ou de joie de fond, de rêves, d’amitiés, amène Marcel Conche sur des chemins où le philosophe s’aventure pour son plaisir et notre édification car comme toujours, il est dans le partage, dans le souci d’ajouter au monde.
À la différence de Montaigne qui écrit des essais dont les titres indiquent qu’il veut en faire le tour, par les détours qu’on lui connaît, par sauts et gambades, Marcel Conche, grand compagnon de Montaigne, lui-même convaincu de la nécessité de philosopher aujourd’hui sous la forme d’essais, s’exerce à dire ce qui lui est venu à l’esprit certains jours. Et il le dit en chapitres courts, de deux à quatre pages, véritables pièces à conviction montrant avec clarté, poésie, précision ce que peuvent un esprit capable de juger, un cœur capable d’aimer. Où l’on s’aperçoit que son esprit n’est pas occupé qu’à penser la Nature, ce qui n'est pas rien, mais peut s’attarder à des préoccupations diverses et variées, révélant des aspects de l’homme, de ses rapports à lui, aux autres : sa mère, son père, sa femme, ses amies, à quelques autres : faux grands hommes, hommes ou femmes vrais, de ses rapports au monde, à certains de ses aspects de jadis, d’hier ou d’aujourd’hui, allant jusqu’à dresser les plans de sa maison, des environs d’Altillac et même de la Bérésina. Si on connaît, comprend sa philosophie, on le retrouve, on l’accompagne, on papillonne sur des sujets divers desquels il tire toujours des conclusions conformes à ce qui nous semble être sa philosophie. La précision de ses jugements par la qualité des arguments, la clarté de l’expression fait merveille : belles leçons pour ceux qui hésitent à se servir de leur jugement ou se complaisent dans l’ambiguïté comme pour ceux qui se contentent d’opinions fluctuantes au grè des manipulations médiatiques. On le sent ferme sur des questions comme l’avortement, le pacifisme, l’euthanasie… mais il n’est jamais dogmatique. Marcel Conche est prudent : sa prudence n’esquive pas, elle vient de son enracinement paysan. Et ce qui m’apparaît à cette lecture, c’est le poids de cette origine : il n’y a pas eu de déterminisme socio-culturel pour lui puisqu’il s’en est émancipé, avec de la chance, des choix et beaucoup de travail au service de sa vocation, de ce qu’il était depuis tout jeune : philosophe, c’est -à- dire homme ayant une raison et s’en servant mais n’empêche, cela l’a limité partiellement au niveau des goûts, des ouvertures de l’esprit ; et cela même s’il n’y a aucune récrimination chez lui, seulement une analyse lucide de ce que ça veut dire : naître fils de paysan en Corrèze en 1922, avoir 18 ans en 1940, éviter la résistance, puis plus tard l’incorporation pour se consacrer à la recherche de la vérité.
J’ai beaucoup aimé le chapitre XXXVI : Si je vais à Montevideo, où il parle si bellement de Maryline ; comme il est sensible aux jeunes filles non coquettes, non séductrices mais pleines de charme parce que profondes, vraies ! et comme je partage ce penchant ! ; le chapitre XXXVIII : S’il est douceur plus grande, où il distingue deux temps de son vécu, l’un d’occupations, l’autre d’éternité à deux, même si cela ne durera pas ; le chapitre XLVI : Si l’on n’attend rien, pour le « déprisement incroyable de tout ce pourquoy les humains tant veiglent, courent, travaillent, naviguent et bataillent » ; le chapitre XXXII : Si Manou est mon idéal, pour ce portrait de l’absolue simplicité de la vie.
Pour reprendre sa distinction entre éthique et morale, beaucoup de ces pages révèlent l’éthique de Marcel Conche, sa façon à lui de vivre un certain nombre de choses et de gens. Et je garantis qu’il se dégage de ces pages beaucoup d’émotion, de sensibilité, d’intelligence du cœur à égalité avec la clarté des propos et du jugement. Mais on ne tombe pas toujours d’accord, c’est pourquoi dans le chapitre LXXIII, j’ai aimé la place qu’il laisse à Fanny sur le titre, obscène ou pas : Hiroshima mon amour ; un exemple de discussion ou de dialogue ne débouchant pas sur un accord d’où la présence des deux points de vue, trois même puisque Marcel Conche en expose deux de deux points de vue opposés.
Avec des « si » peut se lire en tous sens et ce n’est pas un mince plaisir de pouvoir vagabonder, d’aller à sauts et à gambades comme lui, qui va par les chemins qu’il trace à la faucheuse dans son verger, son clos.

Jean-Claude Grosse, le 3 février 2006
Ce portrait de Marcel Conche est dû à Jean Leyssenne.

D'une métaphysique pour vivre vraiment

100 livres pour la vie



Marcel Conche
envoyé par grossel

Par Jean-Claude Grosse - Publié dans : notes de lecture
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Samedi 13 mai 2006 6 13 /05 /2006 09:30
American Vertigo
de Bernard-Henri Lévy
chez Grasset

Il me semble intéressant de commencer cette note par la présentation de la 4° de couverture. L’auteur de cette 4°, sans doute BHL lui-même, affirme que devant ce pays …chacun est pris de vertige et que pour explorer ce vertige, BHL a entrepris un voyage de presque un an et plus de 20.000 kilomètres, sur les traces de Tocqueville, l’auteur de « De la démocratie en Amérique », publié en 1835 pour le livre I et 1840 pour le livre II, avec au bout de l’enquête, un livre mobile et chaleureux, un reportage conceptuel et un « road book » sensuel, cérébral, drôle, véridique écrit avec la perspicacité du philosophe, l’œil et le style du romancier.
Le livre tient-il ces promesses ?
D’abord le titre. Sans doute que « Le vertige américain » est-il moins convaincant qu’ « American Vertigo » ? Je crois me souvenir que le mot « vertige » est employé seulement 3 ou 4 fois en près de 500 pages, sans proposition de définition, comme s’il allait de soi. Donc mon Robert est venu remplacer BHL. « Vertige » : égarement d’une personne placée dans une situation qu’elle ne maîtrise pas, égarement, folie mais aussi trouble, frisson, peur ou encore exaltation, ivresse et bien sûr le premier sens d’éblouissement, d’étourdissement, de tournis. BHL évoque le vertige des observés rejaillissant sur l’observateur, soit : moi, BHL, devant la diversité des Américains rencontrés, devant la complexité des problèmes évoqués, devant la multiplicité des explications, hypothèses et questions, je n’ai pas la possibilité de trancher, je suis égaré par ce pays aux facettes si multiples, si contradictoires, je n’ai pas la possibilité de vous proposer une (la) vérité sur ce pays. Je vous laisse juge, je multiplie les questions, les hypothèses, les explications comme j’ai multiplié les rencontres de lieux, de gens, de sites, de situations, d’événements pour en faire des récits pouvant tenir dans un article de l’Atlantic Monthly qui a eu l’idée de me faire refaire le voyage d’Alexis de Tocqueville, 173 ans après.
De ce point de vue, c’est-à-dire au regard du propos de la 4° de couverture, la perspicacité du philosophe est prise en défaut : il est dans l’embarras, nous laisse embarrassé. Quant au style du romancier,(son œil, je ne sais pas), il me semble là aussi pris en défaut. C’est l’écriture journalistique qui domine pour tout ce qui concerne le voyage, les rencontres et entretiens avec un nombre impressionnant d’américanismes parfois traduits, le plus souvent laissés à la perspicacité des lecteurs français, anti-américains primaires et pavlovisés, dont je suis, selon sa typologie simpliste, et qu’il s’agit pourtant de convaincre de changer de regard sur ce pays. Ce sont des moignons de phrases sans articles, sans verbes ou alors des paragraphes d’une lourdeur syntaxique et logique telle qu’il m’a fallu assez souvent m’y reprendre à plusieurs fois pour en dégager le sens.
Laissons donc cette 4° de couverture qui ne permet pas de rendre compte du livre et me conduit à dire qu’il ne tient pas ses promesses. Et faisons notre propre expérience de lecture.
J’ai lu American Vertigo en dix jours avec de plus en plus d’envie de poursuivre ma lecture car le livre, si je puis dire, se densifie au fur et à mesure du voyage dont les récits de 4 à 5 pages, longueur convenue pour le journal américain, Atlantic Monthly, où ils doivent être donnés en primeur, sont rassemblés en 7 chapitres de 11 récits chacun sauf le 3° . C’est ainsi que nous finissons avec « Trois tycoons », j’appelle ça des prédateurs, dont l’implacable George Soros, avec « Trois jours à Guantanamo » et on achève le voyage avec la rencontre à Boston de Samuel Huntington d’abord et de Norman Mailer enfin, en fin, à Cape Cod, dernier nom, dernier mot du voyage « sous l’œil de l’éternité », Cape Cod qui fut aussi le lieu où débarquèrent du Mayfllower, les premiers pèlerins, les premiers colons.
L’échantillon est-il pertinent ? 76 récits mettant en scène, sur scène, des gens très divers : Noirs, Indiens, Blancs sudistes, néo-conservateurs, démocrates, religieux, politiciens, intellectuels, traders, acteurs, gardiens, pilotes, journalistes, militants de tout un tas de causes, dont les redoutables de la National Rifle Association, professeur-étudiants, pute et lap danseuse payées cash, sans consommation, fille de mineur …On se doute bien que l’on peut critiquer les choix faits, on peut regretter l’absence de pauvres, de prisonniers malgré l’évocation très forte de cinq prisons « visitées » par BHL (comme Tocqueville qui avait, avant Foucault, compris qu’un système pénitentiaire en dit long sur un système social et politique mais était resté aveugle sur la signification du modèle quaker d’Auburn), de jeunes drogués, de malades mentaux du mal ou des maux américains mais dans l’ensemble on a le sentiment de rencontrer la diversité américaine tant géographique qu’ethnique (manquent des Hispaniques, ce qu’on appelle maintenant les Latinos), tant sociale (très riches et puissants, classes moyennes) qu’humaine ( conformistes, individualistes, voire originaux, solitaires comme James Ellroy), tant religieuse que politique…Je serais assez tenté de penser que cette diversité de situations, de croyances, de combats, de comportements, nous n’en connaissons pas l’équivalent en France. Est-ce une force, une richesse ou y a-t-il des risques de guerre de tous contre tous dans un tel pays. Je pense qu’il n’est pas aisé de répondre et la prudence de BHL consiste à nous proposer non pas une mais des pistes, des hypothèses. À nous effectivement de trancher car il s’agit d’idéologies d’où l’importance de l’épilogue de plus de 100 pages et dans lequel BHL ne tourne pas autour du pot, posant les questions que nous nous posons : qui sont les néo-conservateurs ? le concept de guerre juste justifie-t-il l’interventionnisme unilatéral des USA ? les USA sont-ils une puissance impérialiste, voire un empire ? la diffusion de la démocratie est-elle légitime ou n’est-ce que le paravent derrière lequel se cache une politique d’appropriation des richesses d’autrui ? les USA sont-ils une démocratie ? les Américains sont-ils obèses ? les Américains ont-ils une idée, des valeurs qui les rassemblent ? sont-ils sûrs d’eux, arrogants comme on le prétend ? sont-ils des amis ou des ennemis de l’humanité ? veulent-ils le développement pour tous ou se réservent-ils la plus grosse part ? les USA sont-ils sous la coupe des religions ou sont-ils un État laïque ? l’État américain est-il à la hauteur des défis posés par la pauvreté croissante, le déficit budgétaire … ? Y a-t-il un équivalent de la sécurité sociale aux USA ? …
Pour moi qui suis un anti-américain primaire et pavlovisé selon la typologie simpliste de BHL mais qui accompagne depuis 10 ans le combat de LaRouche aux USA (relayé en France par celui de Jacques Cheminade) contre les néo-conservateurs et pour remuscler le parti démocrate avec son versant rooseveltien, j’ai eu la surprise agréable de retrouver les noms qui me sont devenus familiers : Carl Schmitt, Alexandre Kojève, Léo Strauss, Samuel Huntington, Francis Fukuyama. Évidemment, le rapport de BHL à ces idéologues est différent de celui de LaRouche. Tous les deux savent utiliser l’imprécation et ce que j’admets de LaRouche qui fait de la politique, je l’accepte moins de BHL qui se proclame philosophe : il en cite beaucoup sans références précises, (ce qui est toujours gênant pour les ignorants soucieux de s’instruire) mais en réalité, il se comporte en idéologue, en producteur d’idées utiles à un combat, quand je crois que la philosophie est recherche de la vérité et s’appuie sur le dialogue, pas sur le duel. On sent chez BHL, le goût pour le débat d’idées, première forme de l’affrontement si le but n’est pas de se mettre d’accord et si presque tous les moyens sont bons comme le mensonge, l’omission, l’usage performatif du langage contre son usage cognitif (j’ai été très étonné de voir à plusieurs reprises BHL employer des expressions comme : « pour être tout à fait honnête, pour être complet, pour dire la vérité ») ; il fait quatre objections à Fukuyama, quatre à Huntington ; il nous propose, venue de Walter Russel Mead, une typologie de quatre composantes de l’idéologie américaine : jeffersonienne, jacksonienne, hamiltonienne, wilsonienne, avec lesquelles il caractérise les uns et les autres. On sent aussi chez lui, un goût pour l’affrontement, se servant de la morale pour stigmatiser des lâchetés, des frilosités, la realpolitik d’un Henri Kissinger ou des Européens et des Français, préférant finalement les néo-conservateurs qui font de la politique avec des idées et pas seulement avec des intérêts. Cela le conduit à être particulièrement virulent contre le nouveau totalitarisme, après les fascismes brun et rouge (ce sont ses mots), le fascislamisme. Sûr qu’avec lui, le choc des civilisations est à l’ordre du jour, alors même qu’il récuse Huntington.
Dernier point : ce livre doit beaucoup au cinéma américain, aux écrivains américains. BHL connaît son cinéma américain, sa littérature américaine : j’ai apprécié qu’il nomme Cormac MacCarthy, en particulier. Il connaît aussi les penseurs américains. Dommage que ses sources ne soient pas explicitées. Il a préparé son voyage intellectuellement, il en a eu les moyens financiers, humains et matériels. L’opération médiatique et commerciale a été bien menée : Atlantic Monthly, éditeur américain : Random House, tournée américaine , il dirait « book tour », sulfureuse avec la descente en flammes du livre signée Garrison Keillor dans le New York Times, édition française riche de tout ce bruit , ce parfum de scandale, venus d’outre-Atlantique. Résultats : plus de 100.000 exemplaires vendus en un mois aux USA.
Bref, un livre avec son habillage, son babillage, maquillages et parasitages nécessaires pour en faire un produit.
Un livre que j’ai essayé de lire comme un livre, que je ne regrette pas d’avoir lu, enrichissant, comme celui de Nicole Bacharan : Faut-il avoir peur de l’Amérique ? Livres qui m’amèneront à corriger partiellement mes articles sur États-Unis/Eurasie, Dialogue/Duel dans Pour une école du gai savoir, paru aux Cahiers de l’Égaré en 2004 et que j'ai mis en ligne en bas de cette page.
À lire aussi : Après l’empire d’Emmanuel Todd, chez Folio Actuel et Empire de Michael Hardt, Antonio Negri, chez 10/18 (évoqué par BHL).
Et lire ou relire De la démocratie en Amérique d’Alexis de Tocqueville.
Jean-Claude Grosse, le 24 mars 2006.

Faut-il avoir peur de l’Amérique ?
de Nicole Bacharan
au Seuil

Ce livre comprend 7 chapitres précédés d’un avant-propos : Mon Amérique à moi.
Les titres des chapitres sont construits sur le même modèle : il y a toujours un « mais ».
Oui, le rêve américain a encore un sens, mais…
Oui, l’Amérique est vraiment une démocratie, mais…
Oui, les citoyens sont égaux devant la loi, mais…
Non, la religion n’est pas (vraiment) au pouvoir, mais…
Non, l’Amérique n’est pas éclatée en communautés, mais…
Non, il n’y a pas deux Amérique, mais…
Non, l’Amérique ne veut pas dominer le monde, mais…
C’est clair, cet essai est un plaidoyer en faveur de l’Amérique même si l’auteur par les « mais » corrige ce que pourrait avoir d’excessif ce plaidoyer.
Cet essai se justifie, selon l’auteur, par l’anti-américanisme observable en France dans beaucoup de milieux, intellectuels compris, préférant leurs préjugés à la réalité. Ce livre prétend donc nous mettre en présence de la réalité américaine, des réalités américaines devrait-on dire plutôt, étant donnée que toute affirmation concernant l’Amérique est contrebalancée par un « mais ».
L’auteur connaît son sujet, nous faisant profiter à chaque chapitre de considérations historiques, portant sur la déclaration d’indépendance, la Constitution voulue par les Pères fondateurs, la terrible guerre de Sécession et ses conséquences jusqu’à aujourd’hui avec le triomphe de la stratégie sudiste et l’arrivée au pouvoir des néo-conservateurs, le mouvement des droits civiques contre la ségrégation: revanche du Sud après sa défaite, le poids des deux dénis fondateurs du pays : l’esclavage des Noirs, l’extermination des Indiens. On s’aperçoit, ce faisant, combien l’histoire peut aider à comprendre.
L’auteur connaît bien aussi la réalité présente du pays, à travers sondages, études statistiques, débats : la situation dans les prisons; la lutte contre la délinquance et le crime avec la tolérance zéro et ce que cela induit quant aux pratiques policières; les programmes d’ « action affirmative », expression traduite de façon erronée par « discrimination positive », contre la marginalisation de la population noire et qui profitent à la population des latinos aujourd’hui; l’évolution des mentalités selon les origines, l’ultra-conservatisme des uns, la tolérance des autres…
Bref, une réalité complexe, pleine de paradoxes : isolationnisme ou interventionnisme ?, réalisme politique ou idéalisme ?, optimisme des ultras, pessimisme des Pères fondateurs, Sud et Nord, côtes est-ouest et continent, démocrates hier et aujourd’hui, républicains hier et aujourd’hui… On apprend quelques clefs pour comprendre sans pouvoir dire où va l’Amérique, persuadé quand même que ce pays est plutôt du côté des valeurs de la démocratie que de la puissance de l’impérialisme. L’âpreté des débats, des batailles judiciaires, le rôle des médias, l’action des citoyens et des associations, tout cela donne une impression de vie et de vitalité. Si on admet que la politique est le domaine des rapports de forces, limités par la loi commune et le droit, alors l’Amérique n’est pas pire que les pays européens, que la France : il y a des activistes minoritaires très offensifs sur les questions de morale et de mœurs dont il faut se méfier, dont ne se méfie pas assez la majorité, plus tolérante et qui a sans doute gagné, les autres livrant un combat d’arrière-garde mais attention aux réactions du tigre blessé, Sudistes revanchards et autres.
On peut regretter que l’auteur n’aborde pas assez le lobbying, institution ayant pignon sur rue et en particulier les liens entre industriels de l’armement, Pentagone, Congrès… qu’ Eisenhower à la fin de son second mandat avait dénoncé comme le complexe militaro-industriel ; que l’auteur n’aborde pas les questions économiques (le niveau de vie américain se fait sur le dos de qui, en pillant qui et quoi ?), et le déficit américain supporté par le reste du monde ; que l’auteur n’insiste pas davantage sur l’unilatéralisme actuel des USA (refus de signer le protocole de Kyoto, refus de la Cour pénale internationale, 2° guerre d’Irak sous de faux prétextes, pour quelles vraies raisons donc ? pas la diffusion de la démocratie au Moyen-Orient en tout cas, même si Bush l'affirme, car pour le moment…) alors que le multilatéralisme semble correspondre à une démarche démocratique
En conclusion, je pense que l’auteur fait trop confiance aux Américains, au peuple américain pour limiter les dérives de leurs gouvernements (fédéral et d’états) et les appétits des intérêts stratégiques des entreprises américaines même mondialisées, surtout mondialisées.
Un reproche : une écriture de type journalistique, une absence de sources. Le livre est sincère. Est-il objectif ? À lire tout de même pour faire le point sur ses préjugés et commencer à avoir un autre regard.
À la question : faut-il avoir peur de l’Amérique ? je répondrai Non ! mais en ajoutant que la France, en particulier, l’Europe, plus difficilement, a un rôle essentiel à jouer en s’affirmant à la hauteur de ses valeurs universelles, en pratique, pas seulement en mots, issues de la Révolution française. En effet, la Constitution américaine, la plus vieille, ne me semble pas supérieure à celle que les fondateurs de notre République ont produite. Il n’y a pas eu chez nous déni, engendrant une guerre civile faisant 600.000 morts, laissant des traces durables ; il y a eu exécution d’un symbole ( d’une personne aussi, bien sûr !) : la Révolution fut violente mais claire. Pas d’hypocrisie, même si elle ne fut pas aussi universelle qu'elle le prétendait: femmes et Noirs furent oubliés. Les femmes durent attendre 1947. Pour les Noirs, après l'abolition proclamée en 1794 mais sans application dans les faits et après le rétablissement de l'esclavage par Napoléon dès 1802, il fallut attendre 1848 pour son abolition définitive.
J'irai plus loin: je pense que l'american way of life, si attractif à l'échelle de ceux qui rêvent "rêve américain" et ils sont nombreux, si répulsif pour d'autres (pays musulmans en priorité aujourd'hui) n'est pas un modèle suffisant, satisfaisant, car trop matérialiste, même s'il faut nuancer avec le poids des religions aux USA; que la culture de masse made in USA est plutôt une culture de mort et que, l'industrie culturelle américaine est engagée dans une guerre culturelle visant à influencer le plus possible les esprits et les goûts, des jeunes en particulier. Cette culture dominante est née de la contre-culture des années 60-70 et je ne pense pas qu'il faille se réjouir de l'influence qu'elle exerce. Aux USA, les conservateurs s'en prennent à Hollywood comme lieu d'inspiration de la décadence (violence, drogue, sexe). Ont-ils si tort que cela?
À mon avis, nous avons un modèle français, très critiqué par les pro-américains de chez nous, les adeptes du néo-libéralisme, modèle né du programme du CNR (Conseil National de la Résistance) en 1946, qu'il faut sans doute revisiter.
Et nous avons une culture qui vaut largement la contre-culture américaine devenue culture officielle et cultivée hélas par notre jeunesse. On appelait cette culture, la culture classique ou les humanités. À mon avis, elle est à revisiter et à retransmettre. Pour moi, la France a des atouts majeurs, en termes de valeurs mais nous sommes trop timorés, nous n'y croyons pas, nos hommes politiques étant des défaitistes ou des suivistes par rapport à la puissance américaine.

Je propose un lien pour approfondir
d'où ils viennent, leurs maîtres à penser, leur idéologie...

Je propose en contrepoint du livre de Nicole Bacharan, un article que j'ai écrit
Pour une école du gai savoir (Les Cahiers de l'Égaré, 2004)

États-Unis / Eurasie

Pays le plus puissant du monde depuis 1940. Mais depuis la 2e guerre d’Irak (mars 2003), le monde découvre qu’il n’a plus besoin de l’Amérique alors que l’Amérique ne peut plus se passer du monde. Le paradoxe est tel que les USA, facteurs de paix pendant plus de 50 ans, sont aujourd’hui facteurs de désordre.
S’est construit – par vagues d’immigration européenne au XVIIIe
(aristocrates désargentés) et au XIXe siècle (sous-prolétariat)
– par la conquête de l’Ouest sur la peau des bisons
et des Indiens
– par l’exploitation des Noirs par les esclavagistes
dans les champs des états du Sud jusqu’à la Guerre de Sécession (1861-1865)
– par le taylorisme dans les usines des états du Nord
à partir de 1870.
Pays le plus puissant :
• sur le plan économique : protège ses ressources (pétrole), pille et gaspille celles d’autres pays dont certains sont traités comme des sous-traitants : monoculture ou mono-industrie au service des USA.
• sur le plan militaire : mais a perdu la guerre du Viêt-Nam, n’a pas gagné les guerres du Golfe…
• sur le plan monétaire : le dollar est la monnaie d’échange et les USA font supporter aux autres grands, le déficit de leur balance des paiements.

Le mode de vie américain et la culture américaine s’exportent dans le monde entier : nourriture et boissons à fabriquer des obèses, jeans à mouler les culs, chaussures fabriquées par des enfants pour pratiquer en champion tous les sports, films à susciter des serial-killers en mangeant du pop-corn, musiques à déclencher l’hystérie… Les enfants et les jeunes sont les plus fascinés par cette culture. On voit la fragilité d’une telle puissance : ignorons leurs films, leurs stars, leurs champions, leurs boissons, leurs jeans, leur bouffe, nous nous porterons mieux, nous serons mieux dans nos têtes et dans nos corps, eux se porteront plutôt mal. Ils sont engagés dans une guerre de domination du monde par le conditionnement des corps, prendre son pied, et des esprits, ne pas se prendre la tête.
Pays présenté comme la plus grande démocratie du monde, diffusant une culture de mort ; et pour le moment ça marche ; c’est un pays où la peine de mort est encore pratiquée à grande échelle, où les riches font régner la loi de l’argent, où les religieux intégristes et les ligues morales produisent un conservatisme rigide et agressif. C’est un pays où l’on dégaine plus vite que son ombre pour tuer l’ombre vue dans son jardin, où il ne fait pas bon vivre quand on est pauvre, malade, au chômage, noir.

Si j’essaie de construire le paradigme étatsunien, j’obtiens :
« Nous, Étatsuniens, élus de Dieu, devenus riches par notre travail, devenus puissants/hyperpuissants par notre messianisme en faveur de la liberté et de la démocratie, nous avons triomphé du mal qui s’appelait colonialisme quand nous avons fondé notre pays par la révolution contre les Anglais, puis qui s’est appelé nazisme, puis communisme et aujourd’hui terrorisme-islamisme. L’Amérique est de toutes les nations du monde, la plus juste, la plus tolérante, la plus désireuse de se remettre en question et de s’améliorer en permanence et le meilleur modèle pour l’avenir. La plus grande démocratie du monde doit prendre la tête des démocraties et poursuivre la mission éternelle de l’Amérique ».

Ce messianisme constitutif des États-Unis dès l’origine contribue, par son essence religieuse, à développer à l’intérieur un fort nationalisme, un profond patriotisme, à forger des mentalités de gagneurs. Durs en affaire, pratiques, novateurs, leur vision du monde est prométhéenne : action, adaptabilité, efficacité, dynamisme, individualisme, mouvement, optimisme, pragmatisme, variété. Ce messianisme contribue à développer à l’extérieur un esprit de croisade (justifié par la doctrine Monroë de 1823), qui fait des États-Unis le pays le plus interventionniste depuis qu’il existe. Ces croisades, ces interventions, ces guerres sont contre le mal, donc justes et en plus, depuis 1991, propres. Ce messianisme pour le bien du Monde et de l’Humanité, est à géométrie variable, selon les équipes au pouvoir (whigs ou tories, libéraux, ultra-libéraux, néo-conservateurs dits néo-cons, néo-keynesiens,…) mais on observe un effet cumulatif, présidence après présidence, à visée impériale, s’appuyant sur un double pouvoir :
1 – le pouvoir doux de l’image, du jazz, du rock, de la techno, de la comédie musicale, d’Hollywood, de la télévision, d’internet, des portables, des jetables, des consommables, de la bouffe, de la boisson, de la drogue, de la fringue, des jeux d’argent, des parcs d’attraction (et paradoxe, ce pouvoir doux est issu de la contre-culture, la culture underground des années d’après 1968) ;
2 – le pouvoir dur des armes, des alliances, des affaires, du capital et de la gouvernance d’entreprise où les principes, les idéaux (liberté – démocratie – droits de l’homme) sont l’habillage de pratiques contraires (pillage – unilatéralisme – violation des règles internationales).

Face à une telle idéologie (à déclinaison variable : Bush Junior est différent de Clinton, mais Clinton est le premier président à avoir dit que les États-Unis étaient la seule nation indispensable au monde, donc devant être maître de l’échiquier mondial) simpliste, mais efficace, face à une telle puissance qui veut vassaliser ses amis, écraser ses ennemis, face à de tels croyants, à de tels guerriers (guerre économique, guerre culturelle, guerre spirituelle, guerre des brevets, guerre des savoirs et des connaissances – qu’on pense au pouvoir des think tanks, 26 millions de dollars pour le Brookins Institute – guerre tout court) et on peut penser aux légions romaines, aux Waffen-SS, mais en cols blancs, comment se comporter ?

Pour eux, le monde aujourd’hui se découpe ainsi :
• leurs alliés mis en réseau politique, économique, militaire (Canada, pays anglo-saxons, pays de l’Est, Amérique latine) ;
• les munichois sans patriotisme et sans ressort (l’UE, la France) ;
• les ennemis identifiés avec lesquels des relations économiques sont possibles (Chine) ;
• les ennemis à détruire, à ramener dans le droit chemin (terrorisme, Irak, Iran, Corée du Nord).

La France (et son esprit munichois) peut-elle réagir, résister ? En disant Non à la 2e guerre d’Irak, la France, l’Allemagne et la Russie rendent crédible et possible le projet d’une Eurasie politique et économique, nécessaire en contrepoids du pouvoir des USA, nécessaire pour construire vers l’Est les nouvelles routes de la soie qui donneraient à nos économies l’oxygène dont elles ont besoin.

Les USA, exportateurs du libéralisme, de l’ultra-libéralisme, du monétarisme n’hésitent pas à être protectionnistes ; l’État est fortement centralisateur, interventionniste pour tout ce qui concerne la stratégie nationale de sécurité : Conseil national de sécurité, Conseil économique national, Advocacy Center, War Room (celle-ci entre 1993 et 1997 aurait permis la signature de 230 contrats importants, générant 350 000 emplois et rapportant entre 40 et 200 millions de dollars, en mobilisant les services de l’État afin de faire aboutir des contrats au profit de firmes américaines.)

En France, la tendance semble être d’imiter les USA et nous ne sommes pas démunis : recherche, enseignement, culture, tourisme, mode de vie, mais nous ne sommes plus croyants ni guerriers. Que nous reste-t-il ? Il nous reste contre les discours de certitudes et de servitude, à les questionner, à les dégonfler comme baudruches idéologiques, il nous reste la vraie discussion, la recherche de la vérité, il nous reste à réveiller l’émerveillement philosophique, à susciter chez le plus grand nombre le fort, le dur désir de vivre vraiment. L’anesthésie du plus grand nombre par le pouvoir doux des USA ferait place à une volonté de devenir homme de la grande responsabilité. Le pouvoir dur qui repose sur le darwinisme social : l’homme est un loup pour l’homme, n’aurait pas de prise sur l’homme de la grande responsabilité.

Les démocraties se sont construites sur le développement de l’instruction primaire (dit autrement, la démocratie est la superstructure politique d’une étape culturelle : l’instruction primaire). L’universalisation, constatable, de la démocratie s’effectue dans les pays où l’alphabétisation de masse se réalise.

Quand un peuple a un niveau d’éducation élevé et un niveau de vie satisfaisant, il n’est pas belliciste, il ne donne pas le pouvoir à des va-t-en guerre. L’opposition des peuples d’Europe à la 2e guerre d’Irak a été unanime (contre leurs gouvernements parfois : Espagne, Italie, Grande-Bretagne). Et deux peuples de même niveau chercheront une solution pacifique à un différend qui les sépare. Mais l’éducation secondaire et supérieure introduit un effet pervers dans ce processus démocratique, en faisant réapparaître des inégalités et en faisant émerger des « élites » qui se sont constituées dans les plus anciennes démocraties en oligarchie confisquant tous les pouvoirs à son profit. On mesure ici l’enjeu : ou nous laissons nos grandes écoles continuer à produire ces oligarques qui menacent de mort la démocratie et donc la paix ou nous nous fixons l’objectif de faire sortir de notre enseignement secondaire et supérieur des hommes et des femmes de la grande responsabilité, imperméables au cynisme actuel des « élites ».

À l’idéologie, substituer la philosophie. À la croyance, substituer l’évidence. Aux discours manipulateurs, substituer la vraie discussion. Ignorer le guerrier et ses guerres, et passer son temps de vie (seul, à deux, à trois…) à vivre, essayer de vivre en vérité. Les hommes et les femmes deviendraient eux-mêmes.
Jean-Claude Grosse

Dialogue / Duel

La discussion philosophique est-elle nécessaire ? est-elle possible ?
Est-elle possible ? Pour Marcel Conche, l’homme étant doué de raison, elle est en droit possible. Mais comme en philosophie, il n’y a pas de preuve, comme personne ne peut philosopher à ma place, comme il n’y a pas de vérité avec un grand V, comme la philosophie d’un philosophe ne peut pas être plus qu’un ensemble de convictions vécues, on peut dire que sauf exception, la discussion perd tout intérêt. Fort de mes convictions vécues, argumentées, évidentes, je ne pourrai convaincre l’autre, fort d’autres convictions vécues, qui ne pourra davantage me convaincre. Mon cheminement pour l’essentiel, vers l’essentiel, est solitaire et inquiet. Solitaire puisque personne ne peut me proposer ma philosophie et que je ne peux la trouver prête-à-penser chez personne. Inquiet parce que sur le socle de mes convictions vécues, acquises au prix d’un gros travail impliquant la confrontation avec d’autres philosophes – les morts plus que les vivants, les « éternels » plus que les éphémères – sur ce socle donc, les interrogations ne cessent pas pour autant, non parce que je doute de mes convictions, mais parce que homme fini, je tente de penser l’infini. Mon cheminement solitaire peut tout de même « croiser » un cheminement solitaire parallèle. Il peut aussi se partager dans l’amour accompli. Et se partager si je fais œuvre. On m’écrira. On me rendra visite. On m’invitera. Entre deux lettres, deux visites, je continuerai seul à m’interroger sur : Il n’y a rien d’autre que la Nature.
Est-elle nécessaire ? Si un accord des esprits est possible, elle l’est. Et si l’accord des esprits ne souffre pas de discussion, elle l’est aussi. L’accord des esprits ne souffre pas de discussion quant à la nécessité d’une (de la) morale universelle. Par la discussion, il s’agira de fonder cette morale universelle, morale des droits de l’homme, morale de mes obligations vis-à-vis des autres, avant toute considération éthique sur ma façon de vivre comme bon me semble. Un accord des esprits semble possible avec une philosophie de la Nature car s’il y a quelque évidence s’offrant à tous les hommes, n’est-ce pas la Nature ?
Mais cette possibilité n’a pas d’autre possibilité de se réaliser que par le cheminement libre de chacun. La discussion entre un croyant et un naturaliste, possible, nécessaire, souhaitable ne sera pas suffisante. Le naturaliste-philosophe fera confiance à la raison du croyant-idéologue. Celui-ci se rendra-t-il à l’évidence ?
La discussion n’est possible qu’avec peu d’hommes. Si je pense que ma réflexion permanente, exigeante, rigoureuse me fait cheminer vers la vérité (ma vérité), je serai plutôt homme de méditation, d’écriture qu’homme de rencontre, de discussion. J’attendrai peu des rencontres et discussions, souvent vaines, superficielles, vides, pleines de malentendus. Je serai cependant, par ma démarche, ouvert et je m’offrirai pleinement, au milieu d’une fête, à la rencontre avec Étienne, parce que c’est lui, parce que c’est moi, au choc d’une lettre, à la rencontre avec Émilie. Sans perdre l’usage de ma raison, parce qu’Émilie est belle et vraie.
Donc, à chacun de choisir entre le bavardage et le quasi-silence. L’homme de contemplation des sagesses et mystiques est le plus souvent silencieux. Le philosophe, l’homme de méditation se sert du logos. Silencieux, il pense avec des mots, des images-métaphores, il écrit – il s’essaie. Les critiques de Montaigne-Conche à l’égard de la scolastique, de la logique, de la disputatio valent pour la discussion, mais aussi pour l’écrit. Les rigoureux discours drainent de vieilles notions invérifiées. L’essai est acte de la pensée, acte de penseur et acte philosophique. Les Essais de Montaigne sont – paradoxe – parlés. C’est le langage de la conversation, de la discussion transporté dans un livre. Montaigne discute avec peu d’hommes mais discute au long des Essais.
La discussion est un duel. Ce qui tempère le duel, ce qui le rend raisonnable, c’est que chacun accorde un crédit minimum aux opinions de l’autre, même les plus scandaleuses. C’est que chacun aussi est prêt à rendre les armes si la vérité se révèle sous la force des raisons de l’adversaire. Foin de l’amour-propre, de l’honneur, foin de la malhonnêteté.
Une telle disposition d’esprit est rare. Et ce n’est pas cette conception de la discussion qu’on enseigne dans les grandes écoles. Là on apprend à se défaire de l’adversaire, on apprend à se cuirasser, à se blinder. On frappe plus qu’on ne réplique. On disqualifie. On critique sans preuves. On affirme sans preuves. On se loue. On se fait valoir.
C’est le discours-duel à mort. C’est le discours dominant en politique et en économie. L’enjeu n’est plus la vérité. L’important n’est plus la méthode. L’enjeu, c’est le pouvoir. L’important, c’est le résultat. La fin justifie les moyens. Là règnent la malhonnêteté, la manipulation. D’un côté, le langage cognitif où les mots ne peuvent signifier que ce qu’ils signifient. De l’autre, le langage performatif où les mots ont la signification qu’il me plaît de leur donner si j’en ai le pouvoir. S’étonnera-t-on que la philosophie analytique soit anglo-saxonne ? S’étonnera-t-on que Bush et Blair aient éhontément menti pour déclencher la guerre en Irak ? On devine à cet exemple que face à celui qui – masqué souvent – veut me manipuler, m’intoxiquer, me dominer – j’ai intérêt à me demander : comment repérer qu’il préfère le pouvoir à la vérité ? comment me comporter ? Je coupe court à toute tentative de marketing téléphonique, je jette toutes les publicités que je reçois. La déclinaison d’un tel comportement de refus est parfois facile, parfois difficile. Quelle attitude avec la presse et les médias qui désinforment, mentent par omission ? Quelle attitude avec les hommes politiques, avec les partis, spécialistes des doubles langages et des virevoltes ? Et difficile encore plus : quelle attitude avec un pays comme les États-Unis dont les intentions et les pratiques d’empire sont de plus en plus évidentes et lourdes de menaces, « l’Amérique, future première menace mondiale » dit le professeur Jacques Soppelsa dans Géopolitique des États-Unis ?
L’écoute, la sympathie vis-à-vis d’une proposition adverse, nécessaire comme moment de la discussion, n’empêche pas la mise à l’épreuve de la raison de ladite proposition avec pour horizon, sa vérité ou non. À supposer que mes raisons soient plus fortes que les siennes, s’il est honnête, il renoncera à sa proposition, il se corrigera. Il serait intéressant ici de comparer la discussion socratique et l’écoute analytique. D’un côté, Socrate, qui veut mon bien, que je devienne meilleur, plus fort, qui me questionne gratuitement. De l’autre, l’analyste qui m’écoute, ne me fait pas de retour ou presque, que je vois deux à trois fois par semaine pendant dix, quinze ans et qui se fait payer. S’agit-il de la même femme, celle qu’écoute l’analyste, celle que questionne Socrate ? La première n’est-elle pas en souffrance, à tous les sens du mot ? souffrante parce qu’en suspens ? La seconde n’est-elle pas en mouvement, en chemin, déjà capable de faire pièce à l’autre en elle ? de trouver que les autres ont trop de part en elle-même ? Je renvoie là à Rhétorique de Francis Ponge, un proême que je faisais apprendre par cœur. Il y a peut-être des forces, plus fortes que la raison, que la volonté, qui déséquilibrent certains êtres. Que donneraient les rencontres entre Socrate et un schizophrène ?
Jean-Claude Grosse,
Agora du 4 juillet 2003.






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Jeudi 1 juin 2006 4 01 /06 /2006 19:12


Axiom
que j'ai découvert avec sa
lettre de la république au président
vient de mettre en ligne, ce 31 mai, son net album, téléchargeable (textes, pochette, mp3) sur son site:

Je viens de lire les textes du net album. Dix textes sont téléchargeables et donc faciles à lire, relire.
J'ai beaucoup apprécié deux titres en particulier:
Chacun son ghetto,
remarquable analyse des enfermements,
Les yeux dans le ciel,
dont le contenu métaphysique sur le sens de la vie, de la mort, est très fort.

Oui, il y a un ton nouveau, celui de la vérité, celui du sens, des propos qui vont déranger de tous les côtés, même dans les quartiers, car ces textes disent leurs quatre vérités à ceux d'en haut, à ceux d'en bas. Ils se placent au bon endroit, en un lieu où on peut se tenir droit parce qu'on sait d'où on vient, où on va, ce qu'on n'accepte pas, ce qu'on combat, ce qu'on défend. Donc bravo à ce travail d'équipe. Je vais télécharger l'album et écouter comment les textes sample hi fi avec la musiqu
e.

J'ai lu les textes et écouter les morceaux. Je trouve que c'est d'excellente qualité: musicalement, politiquement, philosophiquement. On comprend toutes les paroles: Axiom et ses complices  prennent leur temps, on s'imprègne. Excellent quel que soit l'âge mais à conseiller aux jeunes en particulier, rebelles compris.

J'ai une préférence pour
La cité de la peur, Les yeux vers le ciel , Chacun son ghetto.

Après écoute plusieurs fois, je peux confirmer que l'interprétation et la musique sample hi fi l'ensemble.

J’ai relu quelques textes pour en proposer ma lecture et dire qu’ils méritent, comme la
lettre au président,
d’être déclinés au quotidien, c’est-à-dire mis en pratique, pas seulement écoutés, dansés, chantés mais médités, pratiqués. Bravo Axiom et les autres, Kheper,… pour cette belle maturité. Espérons et faisons que vos voix sortent des ghettos et pénètrent les cœurs et les esprits.


Ouais mais
Ce texte autobiographique est intéressant car il remonte dans le temps, part du point d’arrivée actuel d’Axiom, pour retourner au point de départ, antérieur à sa naissance.
Deux conceptions sont possibles pour se comprendre, se connaître :
Partir de l’origine, du commencement et montrer qu’en germe, ce qu’on est devenu était inclus dans cette origine : on ne ferait que réaliser ce qu’on est potentiellement, en puissance. Autrefois, cela s’appelait destin, destinée.
Partir de là où on est arrivé à un moment et remonter le temps, pour voir les hasards, bifurcations, mais aussi les constantes, les permanences.
Aujourd’hui, on appellerait cela liberté.
Axiom dit dans un texte qu’il n’y a pas de vérité, que des décisions.
Je pense que ce texte montre ce que signifie décider de dessiner sa vie. Se faisant, il est dans la vérité, sa vie est vraie parce que librement, il décide. Évidemment, les obstacles, les conditions d’origine sont prises en compte, intégrées, dépassées et en ce sens ne font plus obstacle au dessin du chemin.

J’ai tout vu
Ce texte est une énumérations de situations et de constatations :
D’un côté, ceux qui n’ont rien.
De l’autre ceux qui ont tout, croient avoir tout.
Et si ça continue, c’est parce que ceux d’en bas sont isolés, ne savent pas se regrouper, se redresser.
Je peux en partie partager cette analyse mais j’apporterai les nuances suivantes, fondamentales.
Le système de l’oppression est pyramidal. Chacun a ses bourreaux au-dessus de lui et ses victimes en dessous de lui. Le bouc émissaire d’une classe sera le tortionnaire de sa petite sœur. L’ouvrière harcelée par le contremaître sera la méchante mère de sa progéniture… Évidemment mes exemples sont caricaturaux mais que chacun se demande de qui il est le bourreau, car on se connaît tous, nos bourreaux, jamais nos victimes.
Deuxièmement, même en situation maximale d’oppression, genre camps d’extermination, on sait que des gens ne se sont pas comportés comme des bêtes, que les maîtres du camp voulaient voir se dévorer entre eux, se piétiner comme cela se passait dans les chambres à gaz au moment où le gaz arrivait par en bas, ce qui faisait que les petits mouraient asphyxiés avant les grands et que les condamnés à mourir se piétinaient pour gagner une ou deux secondes de vie supplémentaire, (référence à Dachau dans le texte d’Axiom).
Troisièmement, je crois qu’il y a un phénomène à prendre en compte : la servitude volontaire.
C’est finalement confortable de ne pas être un rebelle, un insoumis, d’essayer de manger un peu ou beaucoup au râtelier des miettes.
Il ne suffit pas de dire aux gens d’en bas que, tous unis, ils s’en sortiront car ce n’est pas ainsi que les choses se passent sauf exception, dans certaines grandes occasions historiques.
Oui, le système de contrôle social est un système de darwinisme social dans lequel l’homme doit se comporter comme un loup avec les autres (c’est ne rien connaître des loups d’ailleurs : imagerie stupide). Ce système, même si le prix payé par les faibles, les exclus et tout le monde car même au sommet, on sait qu’on n’y est que de passage, qu’il y aura toujours plus fort, est un prix excessif, ce système a de beaux jours devant lui car il est fondé en grande partie sur notre consentement.
Exemple : la télé est un outil fantastique de manipulation et de contrôle social : le 20 H, c’est un rituel pour des millions de gens et les hold-up vont se faire par suite un soir de retransmission de match de foot. C’est pourtant simple de décider de se débrancher : on ne perdra rien, oui mais voilà, à quoi occuper mon temps libre ?

La cité de la peur
Ce texte est un texte de Kheper.
Il est inspiré par l’actualité, les manifs contre le CPE, l’affaire Clearstream, les comptes au Japon et sans qu’ils soient nommés, on reconnaît Chirac, Villepin. Ce texte dépasse cependant l’actualité en montrant la permanence de l’actualité : les affaires changent mais il y a toujours des affaires. Les menteurs mentent, les imposteurs impostent, les voleurs volent…
Par suite, l’appel aux briques et aux pavés, à la révolution est comme un appel magique sans effet dans la réalité. La révolution ne se décrète pas. Il y a parfois des mouvements de fond, spontanés et plus ou moins manipulés (sans qu’on sache qui manipule qui et, n’est pas le manipulateur, qui croit l’être), provoqués le plus souvent par la peur (peur du lendemain , de l’absence de sécurité…), rarement par l’espoir ( en un monde meilleur : on sait plus ce qu’on ne veut pas, que ce qu’on veut) mais dans les deux cas, avec de tels sentiments, peur et espoir, les hommes politiques jouent sur du velours.
Tant que nous n’aurons pas plus de force intérieure, tant que nous serons moutons de Panurge, nous serons dans la cité des menteurs et des imposteurs puisque nous attendons d’abord des autres ce qui ne peut venir d’abord que de nous-mêmes.
J’aime beaucoup l’humour de fin : les bla bla bla. Mais si je sais que ce que je vois, lis, entends, c’est du bla bla, alors je me débranche et je pense par moi-même, j’agis sur moi-même, je décide pour moi-même et par moi-même du chemin que je vais dessiner : mon chemin de vie pour ne pas finir dans le vide, pour ne pas avoir à me jeter dans le vide comme chez Rabelais.

Les yeux vers le ciel
C’est le texte que je préfère car poétique et philosophique. Il est une méditation sur le sens de la vie, sur le Tout, sur le Rien, sur le temps qui court, le temps, court, par là même, et pourtant notre seule richesse (ce laps de temps qui m’est donné sans que je sache de combien il est, et dont je fais comme s’il m’appartenait), sur soi-même (notre principal ennemi, ami aussi), sur ce qui nous anime, nous habite, nous appelle, nous traverse. C’est un texte pour tous, universel, quand trop de textes sont de circonstance. Je ne parle pas des textes d'Axiom.
C’est vraiment un texte à méditer car il est né d’une méditation. Ce qui m’amène à proposer une nuance : ce n’est pas le savoir qui seul peut faire fléchir… mais la pensée. Parler de savoir en ce qui concerne le sens de la vie ne me paraît pas judicieux. Par contre on peut penser, s’essayer à penser le Tout, le Rien, la vie, la mort, le pire, le meilleur, mais ces essais de pensée avec le souci de la vérité ne débouchent pas sur un savoir, des connaissances transmissibles, partageables, vérifiables ou comme en sciences, soumises à réfutation, ce que Popper appelait la falsifiabilité. La pensée peut tout au mieux déboucher sur des convictions vécues, argumentables mais moins destinées aux autres qu’à moi-même pour vivre ma vie vraiment et non à la remorque de croyances collectives ou d’opinions majoritaires.


Par Jean-Claude Grosse - Publié dans : notes de lecture
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Mardi 14 novembre 2006 2 14 /11 /2006 19:26
Port Cros
Parc national
par François Carrassan

Voilà un petit livre qui se lit avec gourmandise.
La façon dont l’auteur nous guide dans la visite de l’île (utilisant le "vous" pour faciliter l'approche, l'apprivoisement) n’a rien d’anecdotique même si quelques anecdotes savoureuses émaillent le récit comme celle concernant Gaby, le maître d’hôtel du Manoir: aujourd’hui, c’est la fête, demain, c’est le hasard.
On se promène dans l’espace de l’île, terre et mer, à pied, en zodiac, en plongée, au présent mais en se posant des questions : si l’île est un paradis, où est l’enfer (toujours en face : île du Levant ou presqu’île de Saint-Tropez), que signifie la protection de la nature (étrange expression n’ayant pu naître que dans l’esprit de l’homme, principal destructeur, sans vergogne, de la nature).
François Carrassan réussit cet exploit d’être vice-Président du Parc national de Port-Cros et de ne pas sombrer dans les clichés d’un panégyrique : au contraire, il nous donne tous les éléments pour ne pas être dupe de cette réussite, de ce miracle. Allant jusqu’au paradoxe : et si c’était l’action de protection de la nature qui la faisait exister ? Sans l’intervention volontariste de quelques personnes puis de l’État, l’île serait comme l’enfer d’en face, l’enfer civilisé de la consommation frénétique, l'enfer de la Côte d'Azur.
Cette réussite naturelle doit tout à l’homme. Les interdits nombreux sont là pour nous rappeler que l’île est un artifice, pour la faire apparaître comme monde opposé à notre univers quotidien : opération relevant de la magie puisqu’il s’agit de nous faire croire à l’existence de la nature, à la fragilité de la bio-diversité, c’est pourquoi nous ne sommes que de passage sur l’île, le temps d’un transit, d’un transfert, comme sur la terre. Belles méditations pascaliennes sur le temps (non sur l’infini), sur tout change, même la mer n’a pas toujours été là (il y a 18.000 ans, par exemple), avec l’humour qui caractérise la pensée et l’écriture de l’auteur. Comme quand il se moque des raccourcis que font certains reliant insularité et intériorité, solitude et originalité, vrai moi au fond du vallon de la solitude.
Je me suis fait des réflexions un peu similaires au retour d’une sortie en mer du côté de la presqu’île de Saint-Tropez, en juin 2006 :
"2 H 1/2 de promenade instructive et citoyenne qui m’a amené dans mes impressions de retour à souhaiter que l’on réussisse à barrer la route aux individualistes friqués-propriétaires privés ( y compris de bateau, voilier ; il y a jusqu’à 300 mouillages dans une petite crique du côté de la pointe du Brouis, en été) qui dénaturent ces côtes et nous interdisent de nous approprier cette beauté naturelle (ce que le directeur de Port-Cros appelle le caractère des lieux et qui n'est pas quantifiable) dont nous avons tant à tirer pour nous réconcilier avec nous-mêmes et la nature (à preuve, les 1.200.000 visiteurs annuels des îles d'or où on ne peut séjourner mais où on va comme certains vont à Dieu, pour s'y ressourcer, se réconforter et autres usages, ludiques, esthétiques, contemplatifs, méditatifs, à comparer aux quelques centaines de villas secondaires qui mitent la côte et empêchent cette appropriation au sens poétique du terme). À quand l'expropriation de quelques-uns pour le bénéfice du plus grand nombre ? J'oubliais l'objection: la liberté de faire ce qui me plaît, la liberté de quelques jets-skis d'emmerder tout le monde, la liberté d'avoir ma piscine à 20 mètres de la mer..."
Habiter la terre en poète disait Hölderlin.
Port-Cros a été publié chez Actes-Sud en octobre 2006, 6,50 euros.
Les illustrations de Denis Clavreul, très peu appuyées, renforcent la "leçon" de ce petit livre: "Vous aurez compris que la protéger (la nature, l'île) aujourd'hui n'est pas la soustraire au temps qui vous emporte avec elle mais à la médiocrité dde l'époque qui se prend toujours pour la fin de l'histoire. Car il y a un usage de la terre irréductible aux intérêts de la politique ou de l'économie. Et la protéger c'est ainsi la garder dans le jeu de la vie diverse et improbable."
On apprécierait la rencontre entre François Carrassan et Marcel Conche: leurs échanges sur la nature-la Nature seraient courtois et édifiants. À suivre.
Par Jean-Claude Grosse - Publié dans : notes de lecture
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Dimanche 26 novembre 2006 7 26 /11 /2006 10:56
article repris sur le site

site de l'entraide étudiante gratuite


100 livres pour la vie

En 1998, dans le cadre de la « consultation » Allègre sur les lycées, j’avais réagi par 5 exercices d’esprit civique et critique, largement diffusés dans le lycée ( j’enseignais au lycée technique Rouvière à Toulon et c’était ma dernière année, riche en réalisations puisqu’avec des élèves et quelques collègues nous avons écrit et édité un livre à 2.000 exemplaires : Rouvière, un lycée dans le vent, un beau cadeau de départ ) et par internet, ce qui m’avait donné l’idée d’écrire un livre à partir de ces exercices intitulés : Allègrement, et qui aurait pour titre : Quel « gay sçavoir » pour les lycées du III° millénaire. Le projet aboutit en 2004, avec la parution de : Pour une école du gai savoir, écrit à trois. Un seul exercice a été utilisé pour la construction du livre. Et un des cinq exercices avait consisté à proposer une liste de 100 livres pour la vie, livres dont je souhaitais qu'ils soient offerts à tous les lycéens de France par les mécènes suivants : Crédit Lyonnais pour compenser le trou payé par les contribuables (qui s’en souvient ?), l’ex-JMM (qui s’en souvient ?), l’ex-PDG d’ Alcatel (qui s’en souvient ?), Elf-Aquitaine et Total, des pollueurs aux bénéfices scandaleux, avec l’argent (planqué en Suisse) des pots de vin pour les frégates vendues à Taïwan, Lyonnaise des Eaux et Compagnie Générale des Eaux, exploitants privés de l’eau publique, Lagardère ( armement Matra, Hachette et dictionnaires, presse), Dassault (avions civils et militaires, presse).
Cette liste m’ayant été demandée, il y a quelques jours, je l’ai retrouvée dans mes archives soumises à la critique rongeuse des souris et je la livre sans corrections sauf à la fin.

Pour comprendre l’univers, la vie sur terre à partir d’aujourd’hui et non à partir de la création du monde, de l’homme et de la femme par un dieu improbable, en tout cas qui ne s’est pas manifesté avec évidence à moi, l’évidence étant un des signes possibles de la vérité( la mort de chacun et de tous me paraît évidente, la présence de la nature aussi ):

- Les 3 premières minutes de l’univers par Steven Weinberg - terminales
- Des astres, de la vie et des hommes par Robert Jastrow - terminales
- Les origines de la vie par Joël de Rosnay - terminales
- Quand les poules auront des dents par Stephen Jay Gould - terminales
- Une brève histoire du temps par Stephen Hawking - terminales
- L’évolution des idées en physique par Albert Einstein et Léopold Infeld - terminales
- Éloge de la différence par Albert Jacquard - 2° et 1°
- Le singe, l’Afrique et l’homme par Yves Coppens - 2° et 1°
- Les plantes, leurs amours, leurs problèmes par Jean-Marie Pelt - 2° et 1°
- L’heure de s’enivrer par Hubert Reeves - terminales

Pour réfléchir sur les sciences et les techniques :

- Le geste et la parole par André Leroi-Gourhan - terminales
- L’invention de notre monde par François Dagognet - terminales
- De la préhistoire à l’histoire par Gordon Childe - 2° et 1°
- Les découvreurs par Daniel Boorstin - 2° et 1°
- La fin de l’innocence par Bertrand Jordan - terminales
- L’homme mondial par Philippe Engelhard - terminales

Pour interroger les religions, les sagesses, les mystiques :

- Naissance de Dieu, la bible et l’historien par Jean Bottero - terminales
- Lumière sur lumière ou l’Islam créateur par Salah Stétié - terminales
- Entretiens avec les disciples par Confucius - 2° et 1°
- Tao te king , traduit et commenté par Marcel Conche - terminales
- Essais sur le bouddhisme zen par D.T. Susuki - terminales
- Pieds nus sur la terre sacrée par Mac Luhan et Curtis - 2° et 1°
- Les religions d’Afrique noire par L.V. Thomas et R. Luneau - 2° et 1°

Littérature et philosophie mêlées :

- Gilgamesh (la plus vieille épopée connue, venue de Sumer) - 2° et 1°
- Le livre des morts égyptiens - terminales
- L’Iliade et l’Odyssée par Homère - 2° et 1°
- Les tragiques grecs : Eschyle, Sophocle, Euripide - 2° et 1°, pour trouver à quelque part ce diamant : l’attendu ne s’accomplit pas et à l’inattendu, un dieu ouvre la voie.
- Les anté-socratiques : Parménide, Héraclite, Anaximandre, traduits et commentés par Marcel Conche - après la terminale, pour découvrir quelques philosophies de la Nature, complémentaires et non contradictoires, et comprendre que nos conneries qui « détruisent » la Nature ne détruisent que nous-mêmes et que la Nature nous survivra sans s’interroger sur notre commerie (faire comme= devenir con; commerie=connerie)
- La République par Platon - terminales et après, pour quoi ? le mythe de la caverne peut-être ! ou le tirage au sort comme expression de la démocratie !
- Lettres et maximes d’Épicure traduites et commentées par Marcel Conche - après la terminale
- De la nature par Lucrèce (lire : Lucrèce par Marcel Conche) - après la terminale
- Le vin, le vent, la vie par Abû-Nûwas - 2° et 1°, attention à l’abus
- Les quatrains par Omar Khayyam - 2° et 1°, attention à l’abus
- La Divine Comédie par Dante - après la terminale, pour le passage du détroit de Gibraltar par Ulysse qui fut donc le premier découvreur de l’Amérique et ne revint donc jamais à Ithaque.
- Les cinq livres par Rabelais - 2° et 1° et toute la vie, pour l’oracle de la dive Bacbuc : in vino veritas. Il ne pouvait en être autrement, le livre s'adressant aux beuveurs trez illustres
- Discours de la servitude volontaire par La Boétie - 2°, 1°, terminales et toute la vie. À apprendre par cœur. Ce texte, écrit à 16 ou 18 ans, serait le texte politique nous permettant de changer et soi et le monde.
- Essais par Montaigne - 1°, terminales et toute la vie, à sauts et à gambades, pour « parce que c’était lui, parce que c’était moi » et « que philosopher, c’est apprendre à mourir »
- Don Quichotte par Cervantes - 2° et 1° et plus si affinités, pour ne pas combattre les moulins à vent d’aujourd’hui.
- Drames, tragédies, comédies et sonnets par Shakespeare - toute la vie, pour tomber sur ce diamant : « la vie n’est qu’une ombre qui passe, un pauvre histrion qui se pavane et s’échauffe une heure sur la scène et puis qu’on n’entend plus…une histoire contée par un idiot, pleine de fureur et de bruit et qui ne veut rien dire. »
- Pensées par Pascal - terminales et toute la vie, sauf ce qui concerne l’homme avec dieu, pour quelques pensées bien frappées et pour le pari, chef d’œuvre de fausseté puisque, si je gagne l’infini en pariant qu’il y a une chance que dieu existe, je gagne zéro s’il y a zéro chance et dans les deux cas, je suis marron puisque je n’aurai jamais la preuve si c’est une chance ou zéro, donc j’aurai passé ma vie dans l’illusion.
- Quelques fables de La Fontaine pour quelques morales, « selon que… »
- Cinna par Corneille - 2°, pour Corneille ; j’ai oublié Racine mais vous y aviez pensé
- Dom Juan par Molière - 1°, pour l’éloge du tabac, discrédité par tous les commentateurs et pourtant clef de la pièce puisque « qui vit sans tabac n’est pas digne de vivre … avec lui , on apprend à devenir un honnête homme, on en donne à droite et à gauche, on n’attend même pas qu’on nous en demande … », de mémoire, sans vérifier et en en faisant un peu trop.
- Le prince par Machiavel - terminales, le prince ne mérite pas un P, le prince, tout prince
- De la démocratie en Amérique par Alexis de Tocqueville - terminales et plus tard, plutôt que : American Vertigo , à paraître, de Bernard-Henri Lévy
- Discours sur l’inégalité parmi les hommes par Rousseau - terminales
- Projet de paix perpétuelle et universelle par Kant - terminales
- Guerre et paix par Tolstoï - en cas d’enlèvement et de séquestration de longue durée ; c’est le livre qui a sauvé l’otage Kaufman au Liban, il y a déjà pas mal de temps
- Les frères Karamazov par Dostoievski - sur le mal absolu, la souffrance des enfants
- Bouvard et Pécuchet - ou la guerre à la bêtise, pour toute la vie
- Ulysse par James Joyce - pour ce diamant, quelque part : « et oui j’ai dit oui je veux bien Oui »
- Drames par Tchekhov - toute la vie

De la poésie et des poètes :

- Oeuvre-Vie par Rimbaud - 2°, 1°, terminales et plus si affinités
- Van Gogh, le suicidé de la société par Artaud - terminales
- L’espace du dedans par Michaux - 2°, 1° et plus
- Vents- Amers par Saint-John Perse - 1° et plus
- Feuillets d’Hypnos –Les Matinaux par René Char - 1° et plus
- Le parti-pris des choses par Francis Ponge - 2°, 1° et plus, pour Rhétorique, à apprendre par coeur
- Poèmes et Lettres par Rilke - 1°, terminales et plus
- Axion Esti par Odysseus Elytis - terminales et plus
- Sol absolu par Lorand Gaspar - 1° et plus
- Tristia par Ossip Mandelstam - 1° et plus
- Lettres à Rilke, Pasternak par Marina Tsvetaeva - 1° et plus
- Chant général par Pablo Neruda - 1° et plus , pensez à quelques romanciers sud-américains : il y en a de considérables ; idem aux Etats-Unis : vous saurez les trouver !

Quelques romans et essais :

- Le procès par Kafka - 1°
- L’homme sans qualités par Robert Musil - terminales
- À la recherche du temps perdu par Marcel Proust - pour la vie mais mieux vaut s’arrêter en route et flâner
- Le livre de l’intranquillité par Fernando Pessoa - pour la vie
- Les derniers jours de l’humanité par Karl Kraus - pour se désillusionner définitivement
- Voyage au bout de la nuit par Céline - pour se désillusionner
- Désert par J.M. G. Le Clézio - à partir de la 2°
- J’accuse par Zola - à partir de la maternelle
- Jaurès, Rallumer tous les soleils par Jean-Pierre Rioux - pour découvrir celui qu’on aurait mieux fait de suivre contre la boucherie de 14-18 et qui fut assassiné pour cela, et qui est d’une grande actualité sur tout un tas de sujets ; vaut Marx et d’autres aux pseudos passés dans la postérité : Lénine, Trotsky
- Discours à l’assemblée par Victor Hugo - pour comparer avec les députés d’aujourd’hui, souvent absents de l’hémicycle.
- La très brève relation de la destruction des Indes par Bartolomé de Las Casas - pour être vacciné contre toute colonisation de la Lune ou de Mars.
- Putain de mort par Michael Herr - pour être vacciné contre la guerre d’hier mais pas celle de demain, parce qu’il y aura toujours des volontaires pour y aller, les chefs d’état, qui ne la font pas, sachant toujours trouver les mots qui mettent en rangs et au pas cadencé les jeunes, avec le soutien de leurs parents. Un certain Prévert a dû écrire un truc, un poème peut-être, là-dessus.
- Si c’est un homme par Primo Lévi - pour comprendre un peu les camps nazis de l’intérieur
- Récits de la Kolyma par Varlam Chalamov - pour comprendre un peu les goulags staliniens de l’intérieur
- Le talon de fer par Jack London - pour comprendre où voudraient nous mener les faucons américains - 2°, 1°, terminales (en italien, faucon se dit falco)
- Dominer le monde ou sauver la planète ? par Noam Chomsky - terminales
- Radieuse aurore par Jack London - ou comment on est joué aux dés par le jeu de la vie, du destin - 2°, 1°, terminales, comme illustration de Temps et destin ou de L’aléatoire de Marcel Conche
- Nous, le peuple des États-Unis …par Howard Zinn - terminales et plus
- La vallée de la lune par Jack London ou la chute d’un couple dans l'enfer d'une grande ville et sa renaissance dans le monde rural - 2°, 1°, terminales
- De la désobéissance civile par Henry David Thoreau - dès le berceau
- Walden ou la vie dans les bois par Henry David Thoreau - dans 50 ans quand le réchauffement climatique aura produit ses effets
- Révolution non-violente par Martin Luther King - 2°, 1°, et plus
- Tous les hommes sont frères par Gandhi - 2°, 1°, et plus
- Le salut est en vous par Tolstoï - 2°, 1°, et plus
- Pour une internationale du genre humain par Raoul Vaneigem - terminales et plus
- Temps et destin par Marcel Conche - après la terminale, avec L’aléatoire, essentiel
- Actualité d’une sagesse tragique par Pilar Sanchez Orozco - après la terminale et pour la vie, une présentation exemplaire de la pensée de Marcel Conche ; excusez-moi si j’insiste mais fréquentant sa pensée depuis 1968, je sais combien elle a compté dans ma vision de la vie, de la mort. Personne ne naît et ne meurt à ma place donc qu’est-ce que je fais de ça ? avec ça?
- Avertissement aux écoliers et lycéens par Raoul Vaneigem - dès l’école maternelle
- Pour une école du gai savoir par Philippe Granarolo, Jean-Claude Grosse et Laurent Carle - pour les ministres de l’éducation nationale quand ils ont échoué dans leurs réformes.


Ayant comparé à l’époque, ma liste de livres avec la liste des 500 proposée par Phosphore : « la bibliothèque des années-lycée », j’avais à peine trouvé 10 titres en commun. Il est clair que Phosphore et moi, nous sommes à des années-lumière et que nous ne voulons pas le même « type » d’homme.
Cette liste, après beaucoup de réflexions, je l’avais couchée sur le papier, le 14 février 1998, pour les 50 ans de ma femme, que j’ai eue comme élève dans les années « et mourir d’aimer ».
Pour cette version 2006, je n’ai rajouté que quelques titres à la fin.
Je pense que cette liste que je vais mettre sur internet ne rencontrera pas l’écho des maisons d’édition.
J’espère que des jeunes et quelques autres s’en saisiront.

Jean-Claude Grosse
Le 14 février 2006

Cher JCG,
"100 livres pour la vie": liste qu'il était bon de ne pas laisser aux souris.
Excellent choix, rien à redire.
Avec toute mon amitié,
Marcel Conche

Par Jean-Claude Grosse - Publié dans : notes de lecture
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Mardi 12 décembre 2006 2 12 /12 /2006 10:26
Marilyn dernières séances de Michel Schneider  a obtenu, le 14/11/06, le prix Interallié.

ça dérange, ça déménage, ça balade, ça échoue
entre Marilyn
et Ralph Greenson

Photo d'André de Dienes (cliquer)

J’avais déjà lu de Michel Schneider : Morts imaginaires, appréciant que cet analyste combine fiction et document pour affronter les derniers moments de personnes célèbres, pour tenter de voir, d’écouter si s’y disait une vérité.
On avait tenté cet exercice au Revest avec les agoras: du premier au dernier mot, qui s'étaient déroulées les 2/12/02, 6/1/03, 10/2/03, 3/3/03 avec les psychanalystes Paul Mathis et Jean-Paul Charencon. Les agoras sont enregistrées mais pas publiées ni mises en ligne.
Marilyn dernières séances participe de la même combinatoire : fiction et document pour tenter de voir, d’écouter ce qui se joua peut-être entre Marilyn Monroe et son dernier analyste Ralph Greenson.
Ce roman de 529 pages où l’essentiel de ce qui est écrit, rapporté, est retranscription fidèle d’articles, de livres mais où aussi l’auteur a fait appel à sa capacité d’invention de dialogues, de propos, de lettres se lit avec émotion pour peu que l’on ait été « séduit » par Marilyn, se lit avec effroi aussi car avec ces deux personnages, on franchit souvent la frontière entre la vie et la mort, entre le rêve et la réalité, entre les mots et les images, entre le paraître et l’être, entre la folie et la normalité, entre la peau et la chair, entre le corps et l’esprit. Aucune vérité ne pouvant se dire sur ces 30 derniers mois de la vie de Marilyn Monroe, sur le suicide ou l’assassinat de la star, sur les responsabilités ou non de Greenson, on sort de cette lecture hébété, tellement on est bousculé dans nos certitudes, dans nos regards sur soi, sur autrui, sur l’amour, sur le sexe.
La construction du roman est à l’image de cette saisie impossible, donc de l’impossibilité d’une histoire linéaire, avec un début, une fin, des personnages nettement dessinés sur lesquels on peut parler, qu’on peut juger. Rien de tel avec eux d’où un livre semblable à une partie d’échecs, avec des allers retours dans l’espace et le temps, entre 1950 et 2006, entre les différents protagonistes de ce récit en boucle qui se termine par les mots du début, par la nomination du journaliste Forger W. Backwright, auteur du roman : Marilyn dernières séances, dernière pirouette de l’auteur qui nous a baladés dans les innombrables impasses et miroirs de la question : qui suis-je ?, lui-même étant sans doute ballotté dans sa confrontation à ces deux énigmes que restent en fin de partie, et tout au long de la partie, Marilyn et Romi.
Ce livre, ce roman est terrible pour ceux qui comme moi croient à l’amour, qui croient savoir à peu près qui ils sont, sans prétention, qui ne sont pas border line (est-ce le mot juste, pas sûr) comme Marilyn, transgressif (est-ce le mot juste, pas sûr) comme Ralph.
Malgré ou grâce à ses excès, Marilyn est très attachante, indéniablement intelligente : il y a des textes, des paroles, des répliques, des poèmes, des notes qui sont des diamants, à noter, à méditer car je suis convaincu que les border line (est-ce le mot juste, pas sûr) nous disent beaucoup sur ce que nous sommes. Elle avait le sens de la formule qui bouscule, qui ouvre des abîmes.

Photo d'André de Dienes (cliquer)

Marilyn dernières séances de Michel Schneider, roman chez Grasset, 2006

Michel Schneider lit le 1° chapitre de son roman (cliquer)

En relation avec Marilyn dernières séances, on lira le roman, document-fiction: La malédiction d’Edgar de Marc Dugain sur les 48 ans de règne d’Edgar Hoover, à la tête du FBI, roman là encore terrible par ce que nous découvrons sur les Kennedy entre autres ( deux des amants parmi tant d'autres de Marilyn, Robert Kennedy étant chez Dugain soupçonné de participation à l'assassinat de la star) et sur la « démocratie » américaine ; le moins qu’on puisse dire est que nous tombons de haut, du haut de nos certitudes là encore.
Dans les deux cas, peut-être gagnons-nous en réalisme, en souhaitant que cela ne nous conduise pas au cynisme.

«Edgar aimait le pouvoir mais il en détestait les aléas. Il aurait trouvé humiliant de devoir le remettre en jeu à intervalles réguliers devant des électeurs qui n'avaient pas le millième de sa capacité à raisonner. Et il n'admettait pas non plus que les hommes élus par ce troupeau sans éducation ni classe puissent menacer sa position qui devait être stable dans l'intérêt même du pays. Il était devenu à sa façon consul à vie. Il avait su créer le lien direct avec le Président qui le rendait incontournable. Aucun ministre de la Justice ne pourrait désormais se comporter à son endroit en supérieur hiérarchique direct. Il devenait l'unique mesure de la pertinence morale et politique.»


John Edgar Hoover, à la tête du FBI pendant près d'un demi-siècle, a imposé son ombre à tous les dirigeants américains. De 1924 à 1972, les plus grands personnages de l'histoire des États-Unis seront traqués jusque dans leur intimité par celui qui s'est érigé en garant de la morale: 8 présidents, 18 ministres de la justice.

Ce roman les fait revivre à travers les dialogues, les comptes rendus d'écoute et les fiches de renseignement que dévoilent sans réserve des Mémoires attribués à Clyde Tolson, adjoint mais surtout amant d'Edgar. À croire que si tous sont morts aujourd'hui, aucun ne s'appartenait vraiment de son vivant.

"Truman Capote les appelait Johnny and Clyde. Lui, c'était John Edgar Hoover, célèbre patron du FBI sous huit présidents, l'autre, c'était son amant et adjoint, Clyde Tolson. Ils vécurent en couple, dans l'ombre. A côté des puissants, mais en fait au coeur du pouvoir. De 1924 à sa mort, en 1972, traversant Pearl Harbor, l'affaire Rosenberg, le maccarthysme, la baie des Cochons, la mort de Marilyn, les assassinats des Kennedy... on doit à Hoover quarante ans de coups tordus, de politique réactionnaire, de manipulations perverses, que Marc Dugain relate sous la forme de Mémoires imaginaires du compagnon de celui qui fut l'ombre portée sur l'Amérique politique. Après James Ellroy (American Tabloïd, American Death Trip) et Don DeLillo (Outremonde), Dugain se lance aux trousses d'un personnage fascinant, droit sorti d'un film d'Orson Welles. Mais qu'est-ce que «La malédiction d'Edgar» ? L'une de ces biographies romancées qui vous font regretter les vrais romans et les solides biographies ? Une peinture historique de la vie politique américaine et de ses «affaires» ? Une analyse psychologique d'un homme détestable mais fascinant ? Un portrait de cour d'«une âme de boue, le plus solidement malhonnête homme qui ait paru de longtemps», comme disait Saint-Simon du duc de La Feuillade ? Rien de tout cela. Simplement un bon roman... Un roman qui parle aussi du réel comme bien peu de romans français savent le faire..."
Michel Schneider, Le Point du 26 mai 2005

La malédiction d'Edgar de Marc Dugain, roman chez Gallimard, 2005


Je mets en ligne aussi un article de Philippe Sollers:
Un roman de Michel Schneider
Marilyn s'allonge
Dans « Marilyn dernières séances », le romancier raconte comment, de 1960 à 1962, l'actrice la plus belle du monde eut avec son psychanalyste une relation secrète, destructrice, platonique, fascinante. Explications

L'apparition fulgurante de Marilyn Monroe et sa mort plus qu'étrange ont donné lieu à un tel déluge de commentaires, de fantasmes et de rumeurs qu'on est un peu perdu dans cette mythologie déferlante. Mais voici un fil rouge qui, s'il n'explique pas tout, se révèle d'une formidable efficacité. Il suffit de rappeler que John Huston aimait souligner la coïncidence entre l'invention du cinéma et celle de la psychanalyse. Quoi ? Marilyn Monroe et la psychanalyse ? Mais oui, et c'est là que surgit un personnage incroyable, Ralph Greenson, de son vrai nom Roméo Greenschpoon, le psy de la plus célèbre actrice du monde.
Michel Schneider a écrit un roman passionnant, qui est aussi un essai passionnant, à travers une enquête et une documentation passionnantes. Hollywood, en réalité, était un grand hôpital psychiatrique bouclé sous des trombes de dollars, et Freud, qui croyait apporter la peste à l'Amérique, aurait été fort étonné de découvrir que sa bouleversante découverte avait attrapé là un virulent choléra. Cinéma ou vérité des paroles ? Images ou surprise des mots ? Qui va avaler quoi ? Qui va tuer qui ? En Californie, disait Truman Capote, «tout le monde est en psychanalyse, ou est psychanalyste, ou est un psychanalyste qui est en analyse». Voici donc des séances vraies ou vraisemblables de cure, avec dérive de deux personnages se piégeant l'un l'autre, jusqu'à une folie fusionnelle mortelle. Le roman de Schneider, mieux que toute biographie, permet enfin de déchiffrer la boîte noire de ce crash. Pas de mot de la fin : la chose même, dans toute sa terrible complexité. Une très bonne écoute, donc. Du grand art.
Marilyn se révèle ici très différente de sa légende autoprotectrice de ravissante idiote et de sex-symbol. C'est une fille intelligente, cultivée par saccades, extrêmement névrosée à cause d'une mère démente, enfermée dans un corps de rêve qui fait délirer les hommes, ne sachant plus qui elle est ni à qui parler, contrôlant son image mais sans avoir la bonne partition sonore du film qu'elle est obligée de jouer sans cesse, sous le regard d'un spectacle généralisé que le nom de ses employeurs, la Fox, résume comme un aboiement. Seules les photos la rassurent, il y en a des milliers, c'est son tombeau nu de silence. On ne la voit d'ailleurs pas vieillir en caricature américaine liftée et bavarde. Elle ne voulait pas de cette déchéance. S'est-elle suicidée ? Probable. A-t-elle été assassinée ? Pas exclu. S'agit-il d'une overdose accidentelle de médicaments dont elle faisait une consommation effrayante ? Restons-en là. Marilyn ou la suicidée du spectacle ? C'est sans doute le bon titre de ce film d'horreur. Ce n'est pas tous les jours, en effet, qu'on rencontre pêle-mêle autour d'un cadavre éblouissant le président de la première puissance mondiale (Kennedy), un chanteur-séducteur star (Sinatra), la Mafia (à tous les étages), la CIA et le FBI, un écrivain estimable (Arthur Miller), un champion national de base-ball (Joe Di Maggio), un petit Français à la coule (Yves Montand), des tas d'amants plus ou moins anonymes (dont beaucoup ramassés au hasard) et enfin des millions d'Américains à libido simpliste, soldats, hommes politiques, ouvriers, machinistes, tous affolés du regard à la moindre manifestation de ce corps de femme. Naufrage du cinéma : ce Titanic pelliculaire rencontre un iceberg détourné de sa position, la psychanalyse. L'iceberg lui-même coule à pic. Rideau.
Car ce Ralph Greenson n'est pas n'importe qui. En principe, c'est un freudien strict, auteur d'un livre technique qui a fait date, ami d'Anna Freud, la fille du génie viennois. Seulement voilà : avec Marilyn, sa vie est chamboulée, il s'écarte de plus en plus de la pratique normale, voit sa patiente chaque jour pendant des heures, l'introduit dans sa famille et, sans coucher avec elle, se mêle de ses contrats en garantissant sa présence sur les plateaux (Marilyn a des retards légendaires). Il surveille ses médicaments, ses piqûres, ses lavements, joue la bonne soeur, repère la crainte maladive de sa patiente pour l'homosexualité sans peut-être se douter de sa frigidité, bref se lance à corps perdu dans une tentative de sauvetage très rentable. Schneider relève avec finesse qu'au lieu d'entraîner Marilyn vers le chemin classique père-vie-amour-désir il l'enfonce dans son angoisse mère-homosexualité-excrément-mort. Elle le mène en bateau, il s'installe. Comment aurait-elle pu s'en tirer ? Des enfants ? Peut-être, mais peut-être pas non plus. En 1955, Marilyn est, avec Truman Capote, dans une chapelle de Foyer funéraire universel (ça, c'est l'Amérique) pour l'enterrement d'une actrice, et elle lui dit : «Je déteste les enterrements. Je serais drôlement contente de ne pas aller au mien. D'ailleurs, je ne veux pas d'enterrement - juste que mes cendres soient jetées dans les vagues par un de mes gosses, si jamais j'en ai.» Elle n'en a pas eu, et c'est, bien entendu, une des clés du problème.
En février 1961, Marilyn est hospitalisée dans une clinique psychiatrique. Elle envoie une lettre bouleversante à Greenson : «Je n'ai pas dormi de la nuit. Parfois je me demande à quoi sert la nuit. Pour moi, ce n'est qu'un affreux et long jour sans fin. Enfin, j'ai voulu profiter de mon insomnie et j'ai commencé à lire la correspondance de Sigmund Freud. En ouvrant le livre, la photographie de Freud m'a fait éclater en sanglots : il a l'air tellement déprimé (je pense qu'on a pris cette photo avant sa mort), comme s'il avait eu une fin triste et désabusée. Mais le docteur Kris m'a dit qu'il souffrait énormément physiquement, ce que je savais déjà par le livre de Jones. Malgré cela, je sens une lassitude désabusée sur son visage plein de bonté. Sa correspondance prouve (je ne suis pas sûre qu'on devrait publier les lettres d'amour de quelqu'un) qu'il était loin d'être coincé! J'aime son humour doux et un peu triste, son esprit combatif.»
Schneider nous dit que cette lettre n'a été retrouvée qu'en 1992 dans les archives de la 20th Century Fox. On veut bien le croire, mais quelle inquiétante étrangeté ! Sensibilité et subtilité décalées de Marilyn, dont Billy Wilder disait : «Elle avait deux pieds gauches, c'était son charme.»
Qu'aurait fait Lacan avec Marilyn ? Rien, ou pas grand-chose. Il lui aurait démontré, par ses silences et ses saillies inspirées, qu'il était absolument allergique à l'industrie cinématographique, à Hollywood, à toutes ces salades d'argent et de pseudo-sexe. Il lui aurait demandé des prix fous pour venir le voir dix minutes. Au lieu de la materner et de la faire déjeuner en famille, il se serait montré indifférent à ses films comme à ses amants. Kennedy ? Sinatra ? Arthur Miller ? Les metteurs en scène ? La Mafia ? De braves garçons, aucun intérêt. Freud lui-même ? Sans doute, mais encore. Anna Freud ? Passons. Bref, en grand praticien de la psychose, très peu humain, il aurait poussé la paranoïa jusqu'au bout avec une patiente hors pair, à la séduction invincible, porteuse du narcissisme le plus exorbitant de tous les temps. Quelle scène ! Marilyn, devinée à fond, en aurait eu marre, et l'aurait peut-être tué puisqu'il ne lui aurait même pas demandé une photo d'elle. Voilà le drame de l'Amérique, et peut-être du monde : la psychanalyse n'y existe plus puisque le cinéma a pris la place du réel.

Né en 1944, Michel Schneider a été énarque, directeur de la Musique au ministère de la Culture et psychanalyste. Il est l'auteur de « Glenn Gould, piano solo » .

Par Philippe Sollers
Nouvel Observateur - 14/09/2006

Petite note sur cette critique de Philippe Sollers:
Évidemment, Ralph Greenson n'avait rien compris au transfert-contre-transfert, son diagnostic sur la peur de l'homosexualité de Marilyn était incomplet, s'y ajoutait la frigidité (sous-entendu peut-être: moi, je l'aurais décoincé) et bouquet, la question: qu'aurait fait Lacan? à l'opposé de Greenson, il aurait été infect avec la star qui l'aurait peut-être tué au lieu de se tuer. Un nouveau roman est dans l'air, clair: comment s'y prendre avec Marilyn quand on est Lacan. Mais chacun sait que le divan lacanien n'a pas été bénéfique pour tous les par(â)lants à Lacan. Il y a une condescendance déplacée dans la critique de Sollers; Schneider est moins sûr, pas trop sûr même, à preuve, 529 pages pour tenter de rendre compte de ce qui s'est peut-être passé entre Marilyn et Ralph, entre janvier 1960 et le 4 août 1962, jour où Ralph a été le dernier à voir vivante Marilyn et le premier à la voir morte.



Par Jean-Claude Grosse - Publié dans : notes de lecture
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