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CONVERSION

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Si beaucoup comme moi,
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Si beaucoup comme moi,
finie la commerie,
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Jean-Claude Grosse
La Parole éprouvée,
Les Cahiers de l'Égaré
 

 

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Photo prise à Petergoff en 2005

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Les agoras d'ailleurs

Les Cahiers de l'Égaré



films

Mercredi 22 mars 2006 3 22 /03 /2006 18:05
                            Train de vie  Train de mort  France Bloch Olga Benario

Le premier train, celui de la mort, est passé à 1h 05 du matin, le 4 janvier sur FR3 et à nouveau le 6 janvier à 4 H 15 du matin.
Le film a pour titre : France Bloch et Fredo Serazin. Il a été réalisé par Marie Cristiani pour FR3 Corse et a été présenté en avant-première au théâtre de Bastia en décembre 2005.
France Bloch, fille de Jean-Richard Bloch, chimiste, résistante, arrêtée, condamnée à mort pour terrorisme par Vichy, décapitée à Hambourg par les nazis le 12 février 1943.
Fredo Serazin, ouvrier métallurgiste, syndicaliste, communiste, résistant, assassiné par la milice et la gestapo en 1944.
De leur amour, de leur mariage, union heureuse et réussie d’un ouvrier et d’une intellectuelle, chose rare à l’époque, et encore aujourd’hui, est né Roland Serazin, âgé de 2 ans à ce moment-là et sauvé grâce à la présence d’esprit d’une amie du couple qui embarqua l’enfant pendant la perquisition de la police de Vichy en mai 1942, 1 rue Monticelli à Paris.
Ce film de 52 minutes est construit autour des lettres et photos du couple avec retour sur les lieux et témoignages de la sœur de France : Claude, du fils de France et de Fredo : Roland.
Les lettres sont dites par Pierre Arditi pour Fredo et par Evelyne Bouix pour France.
Ce film sobre, digne, retenu est particulièrement émouvant.
Il a été vu par 200.000 téléspectateurs d’après les statistiques de FR3.
Il mérite d'être rediffusé par la télévision et commercialisé en DVD.
Je ne pouvais pas ne pas en parler ayant contribué à faire ressortir de l’oubli, la pièce de Jean-Richard Bloch : Toulon 1942, consacrée au sabordage de la flotte le 27 novembre 1942, le jour où France Bloch quittait par un train de la mort, la prison de Fresnes pour l’Allemagne où elle allait être exécutée quelques semaines après.
Si on connaît aujourd’hui le sort de France Bloch, c’est grâce au courage de la gardienne de la prison de Hambourg où fut décapitée France, qui transmit, à la famille, après la guerre, alors que Jean-Richard Bloch cherchait vainement à savoir ce qu’était devenue sa fille, les dernières lettres que celle-ci lui avait confiées.
                                              Dernière lettre de  France Bloch
Photo de France Bloch et Fredo Serazin, aimablement communiquée par leur fils, Roland Serazin.
                                          
                                        Bio/Bibliographie de  Jean-Richard Bloch


 
                                  Toulon 42, les raisons d'un échec




Hasard: le 30 janvier, documentaire sur Arte, consacré à Olga Benario, Allemande, juive et communiste dès l'âge de 15 ans, compagne d'Otto Braun, cadre du Parti communiste allemand qu'elle réussira à faire sortir de prison en 1930 d'une façon rocambolesque qui lui vaut la célébrité et la sympathie du peuple. Obligée de s'installer à Moscou, Olga se voit confier par le Komintern des missions d'abord en France puis au Brésil où elle accompagne le leader communiste brésilien, Luis Carlos Prestes, célébre pour sa longue marche de quelques 20.000 kilomètres, avec sa colonne pourchassée par l'armée qu'il tient en échec. Mao s'en inspirera.
Livré par le gouvernement brésilien aux nazis, Olga Benario est exécutée en avril 1942 après avoir gagné l'admiration de ses compagnes de camp à Ravensbrûck et malgré une campagne internationale en sa faveur animée par la mère de Prestes, Leocadia, avec le soutien d'André Malraux. Elle réussit à sauver sa fille, Anita, dont le père est Prestes, née en prison en Allemagne, aujourd'hui, professeur d'université au Brésil.
Documentaire émouvant, précis historiquement, avec des documents d'époque, des témoins survivants, des lettres d'Olga et de Luis...
De tels documents permettent de mesurer ce qu'a été la machine nazie mais aussi de se demander pourquoi le parti communiste allemand, si puissant  jusqu'en 1933, est incapable de s'unir avec le parti social-démocrate, lui-aussi très puissant, et peu soucieux de s'unir. Résultat: dans les camps nazis, communistes et socio-démocrates furent les premières victimes, ayant sous-estimé Hitler et son mouvement.



Le deuxième train, c’est Train de vie qui est passé sur Arte le 16 janvier à 20 H 40.
Ce film est de 1998. Il dure 95 minutes.
Il a été réalisé par Radu Mihaileanu.
Ce film raconte l’épopée d’un village de juifs d’Europe de l’Est qui essaient d’échapper aux Allemands, en organisant un faux train de déportation, qui par tours et détours doit les conduire en URSS.
L’humour est dévastateur pendant presque tout le film qui atteint à l’émotion la plus forte à la fin.
Ce film montre comment le fou du village trouve et propose la solution qui va permettre à ses frères de fuir les nazis. Il faut que dans le train, il y ait des juifs et des Allemands. Querelles dans la communauté pour la désignation des « traîtres » puis astuces et combines pour acheter les wagons, la locomotive, habiller le convoi, fabriquer les costumes et uniformes de l’armée allemande…Péripéties diverses, les unes, tragiques, les autres, désopilantes. Dissensions au sein de la communauté : le fou, en un syllogisme, récuse n’importe quel Dieu ce qui laisse sans voix le rabbin, pourtant très important dans la réalisation du projet car il distribue les tâches ; la jeune fille, élevée à la dure, se révèle légère ; le communiste et ses « camarades » mettent en danger le projet de la communauté…Bien sûr, le fou n’est pas fou : fou d’amour pour la jeune fille, il ne peut se déclarer ; il faut qu’elle l’interroge sous les bombes pour qu’il dévoile ses sentiments.
Cela dit, à supposer que le train soit arrivé en URSS, les juifs de ce convoi n'auraient pas été accueillis avec humanité par le pays de l'avenir radieux. Ils n'auraient pas été mieux accueillis en Pologne ou en France: l'antisémitisme est encore aujourd'hui très virulent.
Ce film est servi par une excellente distribution, en particulier Lionel Abelanski, Rufus, Clément Harari.

Par Jean-Claude Grosse - Publié dans : films
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Dimanche 17 décembre 2006 7 17 /12 /2006 10:26
Message du Responsable du Festival de Films sur la Résistance de Nice (Novembre 2006):
le film de Marie Cristiani "France et Fredo Serazin" (voir ma note sur le film, du 22 mars 2006) a eu le prix du meilleur documentaire,

devant un film sur Cécile Rol-Tanguy (la résistante, veuve de Rol Tanguy qui a reçu avec Leclerc la reddition de Von Choltitz à la libération de Paris le 25 août 1944).

Bravo pour cette récompense qui devrait rendre possible la rediffusion de ce film et sa commercialisation en DVD, sans empêcher la diffusion des autres films car la lecture du palmarès et la revue de presse donnent envie de voir la plupart des films présentés.




la dernière lettre de France Bloch


Par Jean-Claude Grosse - Publié dans : films
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Mercredi 7 mars 2007 3 07 /03 /2007 16:29
Laissez-les grandir ici

Collectif des cinéastes pour les « sans-papiers »

Professionnels du cinéma et de l’audiovisuel
en soutien au Réseau Education Sans Frontières
et à tous les « sans-papiers » de France

Dans les écoles, les collèges et les lycées, un grand mouvement de solidarité entoure les enfants d’hommes et de femmes sans-papiers menacés d’expulsion.

Ce mouvement est essentiel à la société française : les enfants des écoles, ce sont les enfants de ce pays, ce sont les enfants de la République.

A titre individuel ou au sein d’associations, des cinéastes se sont engagés en parrainant et en protégeant ces familles en difficulté et en danger.

La décision de faire un film collectif s’est vite imposée à nous.

Pour réaliser ce film, nous nous sommes adressés au Réseau Éducation Sans Frontière (RESF) et à des enseignants, qui nous ont présenté certains de leurs élèves, des enfants de ceux qu’on appelle « sans-papiers ».

Avec l’accord de leurs parents, nous avons travaillé avec eux en ateliers d’écriture. Les enfants ont raconté leurs situations, confronté leurs expériences. De ces échanges est né un texte (voir pétition à signer), de ce texte est né un film. Leur film. Une forme simple qui porte leur parole et leur histoire. Une histoire de peur et de souffrance.

Les enfants ont participé à ce travail avec leur passion et leurs espoirs. Espoir de voir cesser l’arbitraire, qui fait toujours d’eux des enfants de « sans-papiers », des enfants de déboutés. Espoir de vivre sans la peur quotidienne d’être expulsés. Passion d’apprendre et de grandir dans un pays qui est le leur comme il est le nôtre.
Ces enfants doivent vivre parmi nous.
Il est aujourd’hui urgent d’affirmer :

"Laissez les grandir ici !"



Ce film sera projeté dans les salles de cinéma à partir de mercredi 7 mars 2007 (salles d’Art et Essais, réseau MK2...) et 400 copies sont d’ores et déjà disponibles pour une diffusion nationale. De plus, des DVD seront bientôt disponibles.

L’APPEL

Nous sommes des enfants de « sans papiers ».

Un sans-papier, c’est quelqu’un qui n’a pas de carte de séjour
même s’il est en France depuis longtemps.

Comme beaucoup d’entre vous, nos parents sont venus d’ailleurs.
Ils ont fui la violence, la misère.
Ils sont venus pour travailler et nous donner une vie meilleure
Certains d’entre nous sont nés ici.
Avec ou sans papiers la France est notre pays.

On vit dans des hôtels meublés, des appartements, des chambres où on s’entasse.
Tous les jours on a peur.
On a peur que nos parents soient arrêtés par la police quand ils vont au travail, quand ils prennent le métro.
On a peur qu’on les mette en prison, que nos familles soient séparées et qu’ils nous renvoient dans des pays qu’on ne connaît pas.
On y pense tout le temps.
A l’école aussi.
Est ce que c’est normal d’avoir peur quand on va à l’école ?

L’été dernier nos parents et nous, on a eu l’espoir d’avoir enfin des papiers.
On a fait des dossiers, on a passé des jours et des nuits à faire la queue devant des préfectures.
On s’est inscrit dans des bureaux.
On a cru qu’on serait régularisés, que le cauchemar serait terminé.
On remplissait tous les critères, mais on nous a dit : non.

Nous sommes venus à visage découvert avec nos noms, nos adresses.
Ceux qui ont eu leurs papiers avaient le même dossier que nous. Et pourtant on nous a dit : non.
Arbitrairement.

Maintenant on est en danger et on doit se cacher.
Pourquoi cette injustice ?

Nous ne voulons plus vivre dans la peur.
Nous voulons que la France nous adopte.
Nous voulons être régularisés.
Laissez nous grandir ici.



Par Jean-Claude Grosse - Publié dans : films
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Mardi 12 juin 2007 2 12 /06 /2007 16:40

SEMPRE VIVU
(bande annonce)
LE PREMIER FILM DE ROBIN RENUCCI

Fanfare-Sauveur.jpg

Ce film mérite mieux que les 4 spectateurs que nous étions à la séance du 11 juin 2007 à 22 H, au Royal à Toulon. Il mérite salle pleine, pendant plusieurs semaines. Merci à Pierre V. de me l'avoir signalé.
Voilà une chronique familiale et villageoise qui fait aimer les personnages présentés, à travers une fable respectant les 3 unités d'une tragédie, traitée partiellement en commedia dell'arte, unité de temps (le ministre est attendu pour la signature), unité de lieu (le village), unité d'action (que faire avec le "mort", le maire du village, qui doit signer avec le ministre).
Il y a même le choeur qui ponctue, commente, amplifie ce qui se passe tout en s'affairant à différentes affaires.
La "famille" sous le regard d'une caméra qui traque en plans serrés et en gros plans les personnages ou caractères est celle du maire: le père, la mère, les deux frères, l'un au maquis, l'autre en gendarmerie, pour équilibrer, la petite-fille, la servante-maîtresse, les deux compagnes des deux frères dont l'une, sorcière, a donné un aphrodisiaque au père dont il meurt, croit-on.
Or, il "meurt" le jour de la venue du ministre (au village, on ne sait pas qu'un ministre c'est toujours de quelque chose) qui va signer avec le maire un document qui est peut-être le salut pour le village: la construction d'un théâtre.
Que faire ?
- Péripéties réelles entre ceux qui veulent cacher la chose et ceux qui veulent le respect des morts et des traditions,
- scènes imaginaires avec un mort omniprésent, scènes sépia, scènes orangées,
- scènes de village avec des animaux dont une poule en toute liberté d'expression,
- scènes sur scène car le ministre a droit à une représentation de L'oiseau vert de Bozzi ou Gozzi.
Le film utilise tous les registres, de la farce à la poésie la plus sensible, de la truculence à l'évidence des regards et attitudes, pour nous emporter dans un tourbillon qui nous fait beaucoup rire, qui nous émeut aussi.
Un superbe hommage à la vie, à la chair, au sexe (le maire se réveille de sa "mort", de son rêve, quand la doctoresse venue constater le décès s'aperçoit qu'il bande) s'achevant par la mort du père "écrasé" par les bras de ses deux fils (enfin, un vrai et un que sa femme lui a fait dans le dos) auxquels il a demandé de le serrer fort, plus fort, encore...
Il y a du Rabelais dans ce film, au sens du grotesque caractéristique de ce qu'est la culture populaire qui aime le "bas corporel". Croyez m'en braves gens, courez voir Sempre vivu. Sortie nationale, le 13 juin 2007.
Évidemment, ce film m'a fait penser à l'aventure qu'avec d'autres, des artistes, des techniciens... j'ai initié au Revest pendant 22 ans sous le nom des 4 Saisons du Revest. Une tentative, au moins au départ, avec Clepsydre, avec Histoires du Revest, d'associer largement les gens, le village, à une création.
La différence entre Le Revest et la région du Guissiani en Corse, c'est que là-bas, c'était en voie de désertification et de dépeuplement; il fallait survivre puis revivre et il y eut l'heureuse rencontre entre des gens du cru et un enfant du pays, apportant son talent pour faire revivre ce territoire.
Au Revest, on vient s'y poser, quand on a les moyens, au chant des chiens nocturnes. Le village n'est pas menacé de dépeuplement, on y profite de ce qu'on appelle la "qualité de vie": piscines partout. Mais il n'y a pas d'âme.
Il n'y avait pas d'enjeu: Clepsydre s'est fait en 15 mois, de mars 1983 à juillet 1984, dans une certaine inifférence. Un relativement jeune, Revestois tout ce qu'il y a de Revestois, quand moi, je suis un "estranger", une pièce rapportée, de pas loin, Toulon, mais ça suffit pour ne jamais être du Revest, m'a même dit, il y a peu, que Clepsydre, c'était surtout ce qu'il n'aurait jamais fallu faire.
Amen, la messe est dite.


PS: À Toulon il passe au Royal
depuis le 6 juin
jusqu'à la Fête du cinéma les 24-25-26 juin.

POULE.jpg

Entretien avec Robin Renucci

Culture populaire

À l’origine, il y a les Rencontres Internationales de Théâtre en Corse que j’ai initié en 1998 pour développer la création et l'imaginaire dans un village de montagne enclavé, progressivement déserté par ses habitants. Par bonheur, par miracle peut-être, ces rencontres ont engendré une bonne centaine de créations théâtrales et rallié des milliers de personnes.


Dans ce film, j’ai souhaité continuer l'aventure en donnant la parole aux habitants, en les filmant dans leur quotidien et leurs rêves, pour mettre en valeur leur sincérité, leurs coups de gueule et leur timbre de voix. Pour moi, c'est à cela que renvoie la notion de « culture populaire », à la capacité de chacun de créer, mais surtout d'être l’artisan de sa propre vie, de cultiver et d’affirmer son identité. Je suis moi-même issu de cette culture qui s'éloigne des sentiers battus et permet d'envisager des représentations du monde que les médias ne nous donnent pas l’habitude de voir.

J’ai donc mis en place un atelier d'écriture, dirigé par Ricardo Montserrat qui a fait naître la matrice du scénario. C'était la meilleure façon de faire exister le projet à partir du territoire.

Ce qui m’a plu dans la proposition qui a été faite, c'était d'adopter le point de vue d'un vieux maire qui a toujours été à la lisière de l'illégalité, et qui cherche à se racheter en construisant un théâtre. Le début d’une farce en somme, pour mieux parler d’une situation réelle : l’enjeu que peut représenter la culture, (ici la construction d’un théâtre) dans une campagne en voie de désertification.

Ensuite, Jean-Bernard Pouy, grand amoureux de la Corse, a apporté un regard extérieur à la matière écrite collectivement, et nous a permis de structurer la narration pour donner son rythme au film. »


LE TON DU FILM, LA FARCE…

« Je souhaitais que le film puise dans l'histoire symbolique et mythologique de la Méditerranée et, peu à peu, je me suis éloigné de tout réalisme, en comprenant que même si j'abordais des sujets bien réels, ils se dérouleraient dans un contexte absurde proche de la farce.

Certains plans sont décadrés pour souligner l'étrangeté, je me suis amusé à aller à rebrousse-poil de toute tentation esthétisante et quand on entend un personnage dire « C'est le plus beau paysage du monde », on ne le voit pas ! C'est plutôt le grain de la peau, le timbre des voix et l'émerveillement des êtres qui créent la vraie beauté. D’où la préférence donnée à des focales courtes pour que les visages soient très présents.

Il fallait une farce pour raconter sans pleurer les ravages que font le mensonge, la corruption, l’autisme des administrations, l’égoïsme des gens de pouvoir. Inspiré de la Commedia dell'Arte italienne, des divertissements iconoclastes de Goldoni, des comédies grinçantes de De Filippo, Sempre Vivu ! est fondé sur de vrais mensonges, de fausses vérités, des malentendus qui n’en sont pas, des non-dits assourdissants. De tout temps, ces comédies ont fait rire aux larmes les peuples bafoués de la Méditerranée. Ce n’est pas un hasard si le maire s’appelle Pantaléon, si le gendarme mange son képi, si les hommes y sont bêtes et les bêtes plus sages que les hommes.

Quand j'ai appris que des gendarmes s'étaient déguisés en nationalistes pour mettre le feu à une paillote, cela m'a fait penser à du grand guignol ! La scène du film où le gendarme, campé par Wladimir Yordanoff, est poussé par sa mère à se déguiser comme son père n’est, paradoxalement, pas si extravagante que ça….

Par le choix de la comédie « à l'italienne » qui déplace la Corse un peu plus à l'Est qu’habituellement, j’ai voulu distiller une humeur de « joyeux bordel ». Une dimension baroque, proche de l'Europe centrale, et tzigane. D’ailleurs, les sonorités très anciennes de vieille et de guimbarde, font partie du patrimoine de l'île. »


LES PERSONNAGES, LES FIGURES…

« Pour moi, le personnage central, c'est la mère. C'est une petite femme méditerranéenne, dont la puissance vocale l'impose immédiatement comme une Agrippine de farce : son nom, Lellè, sonne comme une note de musique. À ses côtés, Ange, son mari, m'a été inspiré par un personnage que j’ai connu : un être fantasque qui a fréquenté les music-halls de Paris dans sa jeunesse, avant de partir au Tonkin. Le fils aîné est un haut fonctionnaire sans grand charisme qui s'est toujours opposé à son frère, chevrier traditionaliste, qui tient au développement local de l'île, mais qui ne comprend pas du tout sa fille.

Je me suis inspiré de la mythologie qui va d'Etéocle et Polynice, les frères parricides, à Antigone... Mais pour autant, il n'y a jamais de véritable haine au sein de la famille : chacun cherche sa place en réalité, à l'image du fils cadet par rapport au fils aîné.

Je rajoute volontiers à cette galerie de personnages, les animaux, qui sont très présents... C'est comme cela que j'ai vécu quand j'habitais le village, enfant, environné de poules et de chèvres ! Cela renvoie aussi à ma passion pour la Commedia dell'Arte. Leur présence permet de se repérer dans cet univers où règne l'irrationnel : c’est parfois en suivant la trajectoire de la poule que le spectateur comprend mieux ce qui est en train de se passer.

Ce qui m’importait c’était de rendre l’espoir au peuple, de lui redonner sa langue, sa culture, son corps et de réconcilier l'irréconciliable : les frères ennemis, la vie et la mort, les jeunes et les vieux, le vrai et le faux, les modernes et les anciens… Et pour finir, d'imaginer un avenir vivant et joyeux. »

Robin Renucci


Par Jean-Claude Grosse - Publié dans : films
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Lundi 25 juin 2007 1 25 /06 /2007 23:02
Après avoir lu et fait une note de lecture
sur le roman de Marc Dugain, consacré au naufrage du Koursk:
Une exécution ordinaire
, paru chez Gallimard,
note mise en ligne sur le blog des Cahiers de l'Égaré
et accompagnée d'un lien vers un article de fond,
continuant à m'intéresser à ce drame qui m'avait amené à accueillir le spectacle de Znorko et du Cosmos Colej: Koursk, à La Maison des Comoni, pour 2 représentations, en 2004, choix qui avait déplu aux politiques de l'agglo TPM,
ayant trouvé le lien d'un film de 72 minutes consacré à ce naufrage, film de Jean-Michel Carré,
je pense utile de  mettre en ligne l'objet avec une note que j'ai trouvée sur ce film que j'avais vu, je ne sais par quel hasard, sur France 2, en  janvier 2005.

impact1.jpg impact2.jpg impact3.jpg
curieux cet impact qui rentre vers l'intérieur du Koursk!

Avec le 11 septembre 2001, (article et site en lien sur ce blog), on a là un des événements sur lesquels  la clarté ne sera pas facile à faire.
Après avoir vu le film, je vous conseille la lecture de l'article en lien, à titre d'antidote. Et parce que la vérité n'est peut-être pas à notre portée.


Par Jean-Claude Grosse - Publié dans : films
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Mardi 3 juillet 2007 2 03 /07 /2007 20:00
Bilan du 1° semestre 2007 des 4 Saisons du Revest


- Présentation de Ruth éveillée, la dernière pièce de Denis Guénoun, au Théâtre de Privas, le 13 janvier, 50 participants avec Denis Guénoun et Hervé Loichemol, metteur en scène ; article et vidéo en ligne
- 14 janvier, visite à Marcel Conche, philosophe
- 20 janvier, sentier d’hiver aux Vieux Salins d’Hyères ; auteurs en partage : Ritsos et Le Clézio sur Michaux ; 35 participants ; article et photos en ligne
- 20 février, agora sur Jean-Luc Lagarce ; 20 participants au Théâtre Denis à Hyères ; article et vidéo en ligne
- du 13 au 18 mars, création de Rien ne sera plus jamais comme avant, spectacle de Katia Ponomareva, co-produit par Les 4 Saisons du Revest, au Comédia à Toulon : 300 spectateurs ; article et vidéos en ligne
- 17 mars, bocal agité sur les mots migrateurs et les lettres d’amour, place Dame Sibille à Toulon, 25 participants ; article et vidéo en ligne
- 19 mars, slam au Lycée Cisson à Toulon avec SheinB, 3 classes, 65 participants ; article et vidéos en ligne
- 22-23 et 24 mars, spectacle de Katia Ponomareva au Ring en Avignon ; 100 participants ; venue de l’ONDA, spectacle éligible aux aides de l’ONDA ; une reprise est en cours de montage à partir de 3 représentations au Théâtre des Halles en Avignon les 17-18 et 19 janvier 2008
- 26 mars, intervention de Katia Ponomareva et Victor Ponomarev au Lycée Rouvière : comment dire un texte dramatique ? une classe, 30 élèves
- 30 mars, conférence filmée d’Edgard Gunzig, cosmologiste, pour les classes préparatoires scientifiques du Lycée Dumont d’Urville : 100 étudiants et professeurs ; article et vidéos en ligne
- 6 avril, conférence filmée de Pierre Marage, physicien des particules, pour les classes préparatoires scientifiques du Lycée Dumont d’Urville : 100 étudiants et professeurs ; article et vidéos en ligne
- 4 mai, fête du slam au Lycée Cisson à Toulon avec SheinB ; 50 participants ; article et vidéo en ligne
- 12 mai, participation à la rencontre du Théâtre des Doms en Avignon sur La fin des valeurs ? organisée par Edgard Gunzig ; article en ligne
- 30 mai, présentation du livre de Jean-Paul Charancon : Les petits riens dans la clinique analytique au CATTP à La Seyne ; 12 participants ; article en ligne
- 2 juin, lecture à domicile de Temps de loups de Gilles Desnots et de 3 pièces courtes de Sylvie di Roma ; 20 participants ; article et vidéos en ligne
- 9 juin, participation à la lecture chez Sylvie di Roma ; article et vidéo en ligne
- 19 et 20 juin, participation à Peyresq Physics 12, organisé par Edgard Gunzig ; articles et vidéos en ligne
soit plus de 900 personnes touchées, des jeunes au tout public, en 20 manifestations
- pour internet :
- blog des 4 Saisons : 52851 visiteurs uniques au 27 juin, 156265 pages vues
- blog des agoras du Revest : 15236 visiteurs et 43227 pages vues
- blog des Cahiers de l’Égaré : 15373 visiteurs et 39244 pages vues
- 73 vidéos sur dailymotion, espace créé le 24 janvier 2007 : 8763 vidéos visionnées
- pour Les Cahiers de l’Égaré :
- édition de Fa’a’amu de Roger Lombardot,
- de Ruth éveillée de Denis Guénoun,
- réédition de La Rose de Roger Lombardot avec le soutien du CG Ardèche,
- des Petits riens dans la clinique analytique de Jean-Paul Charancon,
- de Roses des sables de Nouria Rabeh,
- de L’île des esclaves de Marivaux,
- de Au bal des oiseaux de Michel Gloaguen ;
les 100 N° attribués pour les ISBN ont été épuisés avec Roses des sables, pour les 20 ans des Cahiers de l’Égaré ;
les pièces ont été éditées en 2007 avec un soutien CR PACA obtenu en 2006.
À noter que pendant la campagne des présidentielles 2007, les 4 Saisons et les agoras du Revest ont vu leurs articles d’analyses et de propositions (en particulier sur l’école, la culture, l’éducation artistique ; contributeurs Laurent Carle et grossel) bien fréquentés et exportés sur divers sites (DDA, SACD par exemple). Deux synthèses participatives ont même été reprises dans Les Cahiers d’espérances de DDA.
À noter encore sur le bilan qu’aucune manifestation ne s’est déroulée au Revest.

Été 2007 des 4 Saisons


Rien ne se passera au Revest et tout ailleurs, à Corsavy, à Pia, à Cassagnes, à Hyères … avec des lectures, des balades, des expositions, la soirée des Pot’s à Pof, Hamlet par Bernd Lafrenz à Corsavy, de la musique jazz tzigane à Hyères le 1° septembre chez le Président.

Bonnes vacances à tous.

En prime, deux films super8 de 1988:


Tentative de restitution d'un film conçu par Cyril Grosse (1971-2001), réalisé en juillet 1988 pendant 21 jours avec les artistes de L'Insolite Traversée des Siècles, la compagnie amateur créée par Cyril, qui allait devenir 3 ans après: L'Insolite Traversée, compagnie professionnelle.
Ce film en super8 a résisté à 20 ans d'oubli. Caché par bobines non classées et bouts de rushes en vrac, dans un sachet en plastisque, il attendait. Grossel a décidé de sauver l'objet et de retrouver l'histoire voulue par Cyril qui venait de créer: Un Roméo et Juliette d'après William Shakespeare, et qui avait au moment des faits, 17 ans. La séquence 7 étant écrite a servi de repère pour le montage. Elle s'intitule: La jeune fille dans l'antre des comédiens.
Le film a pour titre: Un essai cinématographique. Les larmes amères. Chronique vagabonde.
Les 2 chansons accompagnant la 1° partie du film sont de Dasha Baskakova-Lauren Vörse: Dans ta ville, je n'ai pas de place et Indifférence.
Pour la 2° partie, Grossel a gardé les différentes prises permettant d'entendre la voix du preneur d'images et de sons.
The Doors accompagnent la 2° partie, avec Riders on the storm et L.A. Woman.

Le 2° film: Le blues de Papy, (titre de grossel), film récupéré en vrac dans un sachet en plastique a peut-être 20 ans. Tourné en super8 à 17 ou 18 ans par Cyril Grosse (1971-2001), il a été monté et mis en musique par Gaby Louche, à une époque où grossel ignorait tout du montage vidéo et audio. Merci à lui d'avoir fait revivre cet essai cinématographique mettant en jeu, le papy de Cyril, un des derniers survivants de Mers-el-Kébir.


Par Jean-Claude Grosse - Publié dans : films
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Dimanche 9 novembre 2008 7 09 /11 /2008 11:06
Entre les murs : un film en dehors de l’École


Un livre particulièrement intéressant

Je fais partie de ceux qui ont aimé le livre de François Bégaudeau Entre les murs. L’ouvrage comporte, en effet, un travail particulièrement intéressant sur le langage : on y ressent une belle jouissance de lecture due, de toute évidence, à l’usage d’une langue métissée qui jaillit, à chaque ligne, avec une fantastique liberté. Le roman a un vrai pouvoir évocateur, le pouvoir de « créer un monde » et de nous y projeter. On y trouve aussi un humour « sur la lame du rasoir » : le lecteur est ainsi placé dans une ambivalence qui suscite, en permanence, chez lui l’étonnement. Cet étonnement constant est un des grands mérites du livre : il permet la réflexion et la mise à distance. Le héros-narrateur autorise ainsi une multitude de postures à son égard : de l’attendrissement à la colère, de l’inquiétude à la révolte. Ce livre se donne donc, d’abord, comme un « texte » – c’est-à-dire un discours dont la matière première est le langage – avec lequel on peut dialoguer et se mettre en jeu… En un mot, c’est de la littérature.

Bien sûr, on peut aussi interroger cet ouvrage avec un regard pédagogique. La chose est, d’ailleurs, d’autant plus aisée que le narrateur laisse entendre sa grande difficulté à mettre en cohérence ses idéaux et ses actes. Ainsi, après avoir dit à deux élèves qu’elles avaient une « attitude de pétasses », le voit-on « pivoter sur place pour s’engouffrer dans l’escalier ». « Tout de suite, ajoute-t-il, mes yeux ont piqué. » La qualité littéraire est ici, au service, d’une interrogation pédagogique sur la bonne distance aux élèves, le niveau de langage qui permet de se faire entendre d’eux, la manière de rattraper d’inévitables dérapages... Toutes questions que tout enseignant – et pas seulement un débutant – se pose.

Le littéraire et le pédagogique sont dans un bateau…

J’avais, moi-même accueilli François Bégaudeau, à la sortie de son roman, à L’Institut Universitaire de Formation des Maîtres de l’Académie de Lyon. Nous avions enregistré alors une émission de radio (qu’on peut réécouter aujourd’hui, dans une version volontairement non montée : http://www.meirieu.com/RADIO/francoisbegaudeau.mp3 ). Dans le style très spécifique imposé par ce genre particulier, nous avions eu une discussion stimulante. L’auteur nous avait d’abord lu un extrait de son livre : tout le monde avait eu plaisir à l’entendre tant l’originalité littéraire du texte était forte ; il y avait là un ton particulier qui, à l’évidence, « faisait littérature »… Ce qui ne nous a pas empêché de débattre, ensuite, de la question des comportements pédagogiques de son « héros » et de nous trouver en désaccord sur la manière qu’a le narrateur de « faire la classe ». J’avais, à l’époque, dit mon malaise face à certains passages du livre, souligné le caractère illusoire et dangereux de l’égalité instaurée entre le professeur et ses élèves, montré qu’il n’était pas très sain de concevoir la classe comme « un champ de bataille », expliqué l’importance de ne pas s’installer dans le malentendu permanent avec des adolescents, insisté sur le caractère fondamental des acquisitions scolaires et la nécessité du travail sur les contenus, évoqué le danger du relativisme culturel et exprimé mon inquiétude devant la surchauffe affective provoquée par le « héros »… François Bégaudeau avait répondu, de manière nuancée, insistant sur la nécessité de faire le lien entre les préoccupations « spontanées » des élèves et les « grandes œuvres », se présentant comme un professeur animé du désir de transmettre et conscient de ses faiblesses pédagogiques. En réponse à un professeur stagiaire, il avait même précisé qu’il faut éviter tout amalgame entre « la culture jeune » et « le champ culturel de l’école », avant de conclure que le livre était un « objet littéraire » et devait, d’abord, être traité en tant que tel.

Au moment de la Palme d’Or, je m’étais réjoui, sans avoir vu le film, qu’une œuvre qui parle de l’école soit ainsi couronnée, ajoutant, dans le journal Libération, que c’était une excellente chose de « replacer l’éducation au cœur des enjeux de société, de montrer la réalité du terrain scolaire » et que cela pourrait permettre, sans doute, « de sortir des traditionnels débats idéologiques sur l’école ».C’était compter sans la spécificité du traitement cinématographique et le danger permanent de réduire la vibration d’une écriture à un ensemble de clichés… C’était compter sans les aléas d’une adaptation contrainte de « dramatiser » ce qui était présenté, dans le livre, comme une « chronique »… C’était compter sans l’instrumentalisation inévitable d’un film dont le statut, aujourd’hui, est plus celui d’un « objet social » que d’une « œuvre d’art ».

Le film : une œuvre d’art d’abord

Du côté de l’œuvre d’art, il faut, bien sûr, s’incliner devant la performance : un huis clos, ou presque, magistralement filmé, avec une grande force dans les images, épurées à l’extrême, sans effets inutiles. Il faut insister aussi sur la performance des adolescents qui jouent avec un « naturel » extraordinaire : on nous dit que des ateliers de travail d’acteur ont été mis en place pour eux. Ces derniers ont, de toute évidence, été très formateurs et, d’ailleurs, il serait très intéressant, s’ils ont été filmés, qu’on puisse voir comment ils se sont passés. Au moment où l’éducation artistique a du plomb dans l’aile, l’expérience de démarche artistique conduite ici – et qui a, quand même, mené des jeunes à la Palme d’Or à Cannes – mérite d’être regardée de près… Toujours du côté de l’œuvre d’art, il faut, évidemment, souligner la finesse de l’analyse du personnage principal, François Marin : fragile et sûr de lui à la fois, affectant un certain détachement et, pourtant, surinvesti dans son métier, cultivant une posture généreuse, mais incapable d’en dérouler les conséquences, cherchant à maîtriser les situations, mais sans pouvoir les structurer, acculé à un face-à-face qui devient vite un corps à corps. Le portrait est juste et émouvant. C’est une trajectoire singulière qui nous est donnée à voir avec beaucoup de talent et de sensibilité. Une trajectoire qui se solde par un échec, artificiellement camouflé, in extremis, par un happy end convenu et peu crédible, à la manière du théâtre classique.

A priori, il n’y a donc pas de quoi s’inquiéter : la singularité de cette histoire la préserve de toute récupération. Impossible de statuer sur la question de l’école et de la pédagogie, sur celle de l’autorité ou celle de la violence à partir d’une histoire parmi d’autres, d’un portrait très spécifique et incarné. Impossible, a fortiori, de conclure au fiasco de l’École tout entière sur la base d’un ratage individuel, aussi bien décrit soit-il. Nul ne songe à ramener la question de l’amour au XVIIIème siècle à la seule analyse de Manon Lescaut, fort heureusement !

Une transposition dramatique problématique

Mais, les choses se compliquent pour toute une série de raisons. D’abord, nous sommes, dans les deux sens du terme, en « terrain sensible ». Directement ou fantasmatiquement, chacun se sent concerné par une situation qui renvoie à des éléments constitutifs de notre fantasmatique collective : la peur que nos enfants ne soient victimes des « barbares » qui ont déferlé sur l’école, l’inquiétude devant les soubresauts d’une jeunesse qu’on craint de ne plus être capable de maîtriser, l’affaiblissement d’une société incapable d’affirmer ses principes et de crédibiliser ses valeurs. Mais, plus encore peut-être, ce qui brouille les cartes, c’est le « réalisme » du film. Il est indiscutable ! Nul ne peut nier que la plupart des dialogues et des situations sonnent terriblement juste. Même si les portraits sont caricaturaux, le tableau est assez suggestif pour qu’on reconnaisse, plus ou moins, « les conditions de l’enseignement aujourd’hui dans un collège difficile ». Pourtant – il faut le rappeler – procéder ainsi, c’est ignorer que la vérité d’une œuvre d’art n’est pas produite par la justesse des décors et le caractère vraisemblable des répliques, mais par la densité de ce qui se noue dans « l’intrigue », de ce qui est en jeu dans la configuration dramatique.

Or, la configuration dramatique du film n’est pas du tout celle du roman. Dans le film, contrairement au roman, les choses se trament et se nouent autour du personnage de Souleymane. Un jour, celui-ci tutoie l’enseignant avec agressivité et blesse involontairement une de ses camarades en sortant violemment de la classe : tout est parti, semble-t-il, d’un débat épineux sur le fait de savoir si le professeur avait ou non le droit de traiter de « pétasses » les deux déléguées en raison de leur comportement en conseil de classe. Souleymane est exclu à l’issue d’un conseil de discipline assez surréaliste où il sert lui-même d’interprète à sa mère (alors que, dans le livre, la mère en est absente). L’épisode est clos : le film laisse entendre qu’une fois Souleymane parti, tout rentre plus ou moins dans l’ordre jusqu’à la grande réconciliation festive de fin d’année.

Or, si l’on regarde les choses de près, le véritable déclencheur de « l’incident » – déclencheur qui n’existe pas dans le livre – est, à mes yeux, la découverte par Souleymane du fait que son professeur de français a dit, en conseil de classe, qu’il était « limité ». Un bref mouvement de caméra nous montre, d’ailleurs, la rupture sur le visage de l’élève : alors qu’une relation affective s’était établie avec le professeur, tout bascule pour lui. Il se vit, tout d’un coup, comme trahi et son départ de la classe n’est que la concrétisation d’une expulsion symbolique qui a déjà eu lieu. Expulsion qui sera logiquement entérinée par le conseil de discipline… Ainsi, par sa construction dramatique, par souci de faire du cliché et de surfer sur la joute oratoire autour des « pétasses », le film escamote ce qu’il montre : que l’École est niée dès qu’on tente de fonder la confiance sur la seule relation affective, sans « contrat intellectuel », sans engagement réciproque sur des enjeux cognitifs qui permettent de s’exhausser au-dessus du seul présent pulsionnel. L’École est niée dès qu’on refuse l’éducabilité d’un seul élève.

L’École dramatiquement absente

C’est qu’en réalité, le film n’est jamais véritablement « entre les murs » de l’école. Ici, il n’y a pas véritablement d’ « École », de celle qu’on doit « faire », parce que, justement, elle n’existe pas spontanément. On vit dans quelque chose qui ressemble à une école, où il y a des personnages qu’on trouve habituellement dans les écoles, avec des rituels qui sont ceux des écoles… mais sans véritable « École ». Jamais, on n’est mis en face d’une situation d’apprentissage vraiment construite, avec des contenus exigeants, des consignes claires, des activités précisément encadrées. Ce qu’on nous montre comme matrice pédagogique, c’est un vague cours magistral dialogué – Rien à voir avec Socrate, comme le disent certains ! –, où, en l’absence de structuration pédagogique, de lest intellectuel, d’enjeux culturels, le professeur est contraint de jouer avec la séduction, la pression et la sanction… Ainsi, le travail sur le Journal d’Anne Frank est à peine ébauché – malgré un beau moment de lecture qui pourrait augurer du meilleur – et l’exercice de l’autoportrait s’effectue sans le moindre filet, avec une prise de risque maximale et quasiment aucune chance d’aboutir. En effet, s’il y a quelque chose que la pédagogie nous a apprise, c’est que parler de soi sans tomber dans la banalité ou l’exhibition voyeuriste est extrêmement difficile. Cela suppose des médiations, une vraie distanciation, une progression longue et patiente, le plus souvent du « il » au « je ». Cela suppose aussi un travail sur la complexité de la langue et pas seulement une improvisation à partir d’un questionnaire « J’aime - J’aime pas ».

Évidemment, il est parfaitement possible que François Marin ait fait ce travail « hors champ ». Mais le film ne permet pas de le voir. Tout au contraire : si ce travail a été fait, il est aboli, pour le spectateur, par la complaisance avec laquelle sont montrés des rapports humains réduits à un combat de coqs entre le professeur et quelques élèves à la personnalité plus affirmée. Les autres élèves, comme le travail quotidien de construction pédagogique, passent à la trappe et le film ne donne à voir qu’une cocotte-minute affective en situation de surchauffe… Avec l’hypothèse vraisemblable, évidemment, que, devant le danger réel de l’explosion que François Marin lui-même ne parvient pas à éviter, de bonnes âmes, particulièrement influentes, en appellent à un surcroît d’autoritarisme. Quand il faudrait, bien plutôt, un surcroît de pédagogie.

Il faut toujours, à cet égard, revenir à ce qui constitue un principe régulateur fondamental de l’activité pédagogique : « N’organisez pas la discipline, organisez le travail. Les problèmes de discipline, c’est ce qui reste quand tout a été fait pour que chacun ait un cadre, une place, un travail et un accompagnement personnalisé. Il faut alors les traiter avec en mémoire la maxime fondamentale du droit républicain : c’est la faute qui exclut et la sanction qui (ré)intégre. Par la sanction, le sujet doit retrouver une place, fonctionnelle et symbolique, dans le collectif… Ce qui ne signifie nullement, bien évidemment, que cette sanction doive être une "partie de plaisir", mais qu’elle vise, en même temps, la reconstruction du collectif et de la personne concernée : la "bonne" sanction – toujours très difficile à trouver – se reconnaît à ce qu’elle obéit à ces deux critères. »

Laxisme ou autoritarisme : en est-on encore là ?

La question de l’autorité sera donc au cœur du débat que va susciter le film. Car nous savons bien que ce film n’arrive pas dans une sorte d’apesanteur sociale et idéologique. Il arrive dans un contexte saturé d’idéologie. Notre société a laissé se développer de tels phénomènes de dérégulation sociale et de surexcitation pulsionnelle qu’elle prend peur devant sa propre jeunesse. Les partisans de l’éducation – qui osent parler de prévention et expliquer qu’une « pédagogie par le projet » avec de vraies ambitions culturelles n’a jamais encore été tentée sérieusement et sur la durée – sont ringardisés systématiquement par les spécialistes du « y a qu’à » dépister, repérer, orienter, médicaliser, sanctionner, réprimer, contenir… « Tenir » : tout est là ! Il faut les « tenir » !

Certes, il n’est pas question de laisser les enseignants à l’abandon sans aucun soutien de leur institution. Les vrais soutiens – et pas seulement l’arsenal des sanctions dont on dispose contre les élèves – font d’ailleurs, souvent, défaut dans l’Éducation nationale… et sont tragiquement absents dans l’établissement du film ! Il n’est pas question, non plus, de regarder sans réagir les débordements dont les professeurs sont victimes, voire d’organiser le naufrage du soldat Marin en lui ôtant tout moyen institutionnel pour contrôler les situations sociales explosives qu’il doit affronter. Cela serait, sans aucun doute, irresponsable. Mais on peut tenter, quand même, de l’aider à organiser des espaces et des temps dévolus au travail intellectuel, des rituels qui permettent de créer des postures mentales de disponibilité aux savoirs, des dispositifs d’apprentissage où les élèves soient véritablement actifs… au vrai sens du terme : intellectuellement actifs, et pas seulement physiquement et psychiquement agités. Rien de facile pour y parvenir. Il faut travailler sans cesse sur le sursis : « Tu as le droit de parler, de discuter et, même, de critiquer, mais à condition que tu prennes le temps de penser. Attendre. Passer par l’écriture. S’inscrire dans des institutions ». Pas de miracle pour y parvenir. Un travail complexe. Avec des avancées et des retours en arrière. Une obstination nécessaire. Une autorité ferme qui désamorce les impulsions et retarde le passage à l’acte. Un vrai travail pédagogique. À mille lieues de tout laxisme, mais aussi de tout autoritarisme. Loin de l’illusion d’une « égalité » radicale entre les élèves et les maîtres, mais loin aussi de l’échec programmé des procédures de dressage social temporaire qui ne font que préparer des explosions psychiques et sociales inévitables.

Un débat à recadrer…

François Marin – qui n’est pas François Bégaudeau – déborde de bonnes intentions. Il aime ses élèves… et l’on ne peut pas le lui reprocher ! Il les défend contre toutes les assignations à l’échec (ou presque)… il a raison ! Il cherche à faire des ponts entre la « culture jeune » et les savoirs scolaires… on ne peut avancer autrement ! Il entend des paroles de ses élèves que nul autre n’est capable d’entendre : on peut s’interroger sur les risques professionnels réels qu’il prend là et sur les dérapages inévitables… mais il faut alors interroger aussi la société tout entière sur le déficit de communication éducative en direction des adolescents… Reste que François Marin s’englue dans l’affectif… Comme le dit si joliment et justement un collègue, Jean-Luc Estellon, en référence–clin d’œil à une séquence du film sur la conjugaison : « François Marin, c’est l’imparfait du subjectif » ! Non qu’il faille tenter vainement de suspendre toute affectivité et toute subjectivité dans la gestion d’une classe. Ce serait mission impossible : combien d’affectivité faudrait-il pour suspendre l’affectivité ? Et la neutralité affective est toujours une neutralité affectée… On ne suspend pas les affects par décret : on les régule à travers des médiations, médiations par les contenus, médiations par les dispositifs. Des contenus et des dispositifs qui donnent forme et permettent de sortir du chaos des pulsions qui s’entrechoquent et des coagulations d’élèves indifférenciés.

Notre École manque de médiations : les savoirs enseignés n’ont souvent aucune saveur, pour reprendre le titre d’un beau livre récent de Jean-Pierre Astolfi (La saveur des savoirs, ESF, 2008) et les dispositifs proposés sont souvent absurdes ou obsolètes : comment mobiliser des élèves sur le travail intellectuel dans des établissements qui vivent au rythme des sonneries stridentes, d’emplois du temps absurdes, sous le signe de l’anonymat généralisé et de la déresponsabilisation permanente ?

La pédagogie est, justement, le travail sur les médiations : sur les œuvres, les savoirs et les institutions… tout ce qui permet de se mettre en jeu « à propos de quelque chose ». La pédagogie institue ce qui, à la fois, relie les êtres entre eux et leur permet de se distinguer. Elle est un travail de longue haleine sur « la table » autour de laquelle les hommes peuvent tenter des relations pacifiées en se coltinant avec des enjeux forts. Ainsi comprise, elle est peu présente dans le film… Il n’est pas question d’en faire le moindre reproche aux auteurs et réalisateur. Mais il faut absolument refuser que ce film soit interprété par les uns comme un acte de foi dans une pédagogie compassionnelle qui se suffirait à elle-même et, par les autres, comme la dénonciation implicite d’une démission éducative orchestrée par quelques pédagogues irresponsables. La pédagogie est un travail inlassable pour organiser le travail intellectuel en structurant le cadre et en proposant des contenus exigeants et mobilisateurs… Elle nécessite une éthique et des savoirs professionnels, une passion pour les contenus qu’on enseigne et la capacité à construire des situations de travail. Visiblement, sous cet angle elle est encore peu connue du « grand public ». Les pédagogues ont encore du travail.

Philippe Meirieu

Par Jean-Claude Grosse - Publié dans : films
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Jeudi 2 avril 2009 4 02 /04 /2009 10:34

La journée de la jupe/Isabelle Adjani




Ayant vu en avant-première cet excellent film sorti le 25 mars, je mets en ligne cet article  du Monde qui présente très bien cette histoire tragique. Je relèverai en plus qu'à la fin, les filles sont en jupe et les garçons alternent avec les filles. Sonia Bergerac a changé pour un moment le comportement de ces adolescents.

Pour compléter, un débat par articles interposés dans Marianne entre Philippe Meirieu et Jean-Paul Brighelli.

Pour conclure sur ce film à voir absolument, le meilleur pour moi sur l'école aujourd'hui, je relève que les grands distributeurs ne le distribuent pas.

Déduisez-en une attitude à adopter vis à vis de ces circuits de formatation des cerveaux, ils ne disent même plus esprits. La journée sans achats donne une idée. D'autres sont en cours d'expérimentation (déjà expérimentées hier dans d'autres luttes mais on les avait oubliées) tant la colère monte.


JCG


La Journée de la jupe avec Adjani ? Histoire d'un bal ? Film d'époque avec diva ? Non, drame contemporain où l'on voit la star brandir un flingue, donner un coup de boule et entonner : "Zidane, il a marqué !" Circonstance aggravante : son personnage, prof de français, séquestre ses élèves et les retient en otages. De quoi défriser "l'Instit'", ce brave Gérard Klein qui fut à la télévision le bon Samaritain des Hussards noirs de la République.


 


Il y a tout juste un an, Arte mettait à l'antenne La Belle Personne de Christophe Honoré. Affres sentimentales, délibérations morales et culte de la beauté transmis au sein d'un lycée huppé. On y parlait photographie, cinéma, littérature, opéra et belle musique des sentiments. Vint ensuite au cinéma Entre les murs de Laurent Cantet, auréolé d'une Palme d'or à Cannes. Peinture de l'exercice difficile mais passionnant du métier de pédagogue en ZEP.


DE MOLIÈRE À LA TRAGÉDIE


Voilà un autre film qui fera date, La Journée de la jupe, écrit et réalisé par Jean-Paul Lilienfeld. Film militant, film féministe. Pour ceux que ces termes pourraient à tort rebuter, surtout un très bon film. Commencé sous les auspices d'une comédie de Molière, il s'achèvera en tragédie. La pièce de Jean-Baptiste Poquelin que Sonia Bergerac (Isabelle Adjani) souhaite faire répéter à sa classe s'intitule Le Bourgeois gentilhomme. Choix ironique car point de gentilhomme dans cette fiction, point non plus de recueillement propice à l'étude. Mais un cours bruissant d'insultes et éclatant épisodiquement en algarades. Un pistolet tombe du sac à dos de Mouss (Yann Ebongé), le caïd de ce collège de banlieue. La professeure décide d'en avertir le principal. En termes crus, Mouss la menace de représailles. Elle s'énerve, tient l'élève en joug puis toute la classe. L'occasion pour Sonia de régler ses comptes, de découvrir qui lui laisse, depuis des mois, "des mots dégueulasses" et crève les pneus de sa voiture. Décor planté, règles du jeu fixées, rapports de domination inversés : un nouveau cours peut débuter. Cadenassé derrière les portes d'un auditorium insonorisé, un huis clos va se jouer et se dénouer à la place de la pièce de répertoire ; un huis clos avec ses coups de théâtre - révélations, retournements de situation - calqué sur les codes d'un thriller. Car il s'agit bel et bien d'une prise d'otages bientôt placée sous l'intervention imminente des hommes du Raid. Alertés, les parents s'affolent, les journalistes affluent, les profs débattent, le principal (Jackie Berroyer) se carapate, les hommes du Raid s'impatientent. Le fait-divers prend une dimension politique. Un méfait au regard de la loi, un bienfait à plusieurs titres. Car ce drame de l'épuisement nerveux permet à la parole de se libérer et aux masques de tomber : faux prêches, viol collectif subi par une élève et désaveu de la mixité dès lors que les garçons refusent "par respect" de s'asseoir à côté des filles que, par ailleurs, ils n'hésitent pas à traiter de "putes". "J'en ai bouffé toute mon adolescence de ce respect-là. C'est une escroquerie", lâche l'enseignante. Les élèves ignorent que cette chantre de la laïcité a lutté pour s'émanciper, tenu tête à sa famille qui l'a bannie et a refusé de rencontrer son mari non musulman. Ce n'est plus Le Bourgeois gentilhomme mais Tartuffe et L'Ecole des femmes (pièce qui lança la jeune Isabelle Adjani à la Comédie-Française). 


LA JUPE COMME SYMBOLE DE LIBERTÉ


Jean-Paul Lilienfeld réussit la gageure de théâtraliser les enjeux du harcèlement moral et sexuel sans effet de manche ni sacrifice au naturel. Grâce au langage et au jeu des jeunes acteurs, tous amateurs. Energique, tendu de bout en bout, le film interroge les enjeux de la transmission sous un angle inédit : la mise en cause des préjugés dans les relations garçons-filles, la violence sourde qui sous-tend le langage de tous les jours, la mémoire des générations et les secrets de famille. Le titre du film fait référence à une revendication énoncée par l'enseignante qui communique par portable avec un responsable du Raid (Denis Podalydès) : elle demande l'instauration d'"un jour où l'Etat affirme qu'on peut mettre une jupe sans être une pute". La jupe comme symbole de liberté, objet de désaccords idéologiques au sein de l'équipe pédagogique. "Plusieurs fois, je lui ai conseillé de ne pas venir en jupe, raconte le principal, que ce n'était pas neutre, qu'il fallait tenir compte du contexte." Seule une collègue et amie de Sonia y voit l'affirmation d'un esprit de résistance. "Elle est peut-être en jupe mais elle ne baisse pas son froc."


ENTRE FILM NOIR ET HUMOUR


Dessinant une réflexion sur la distorsion de la perception de la réalité par l'abus d'images, La Journée de la jupe est la combinaison heureuse sur le mode du film noir mâtiné d'humour, de Ma 6T va cracker (1997) de Jean-François RichetLa Squale (2000) de Fabrice Génestal. Heureuse parce que la structure très classique du scénario, la maîtrise formelle manifeste dans les scènes de huis clos grâce à une caméra mobile, la logique des dialogues, le montage en alternance entre la prise d'otage et ses coulisses, la juste circulation entre le dedans et le dehors, en font une belle expérience de cinéma (sortie en salles le 25 mars) ; heureuse car Jean-Paul Lilienfeld a pris soin de ne pas enfermer son film dans une tonalité dénonciatrice. Situations cocasses, remarques drolatiques désamorcent les pics de tension. Certes, le propos est sombre - ados sans repères, adultes démissionnaires ou naïfs - mais pas dénué d'espoir. Les personnages secondaires enrichissent la palette des émotions et ouvrent, chaque fois, de nouvelles perspectives de réflexion. et de

Et Isabelle Adjani ? On avait oublié qu'elle portait des vêtements de tous les jours tant elle n'apparaissait plus que dans des films d'époque depuis La Reine Margot (1994). De même qu'on avait oublié combien son jeu dégage une forte puissance émotionnelle, combien la vivacité ajoutée à la vulnérabilité sied bien à cette actrice. Elle offre à la caméra un visage capable, en une seconde, d'être dévasté, comme naufragé. Et de se ressaisir aussitôt. Yeux brillants puis perlés de larmes, souffle court. A l'image des spectateurs.

Macha Séry
Article paru dans l'édition du Monde du 15.03.09.




La journée de la jupe: Meirieu répond à Brighelli

Par Philippe Meirieu, avocat de la pédagogie active. Qui soutient, curieusement, le dernier film de Lilienfeld avec Isabelle Adjani. Pour mieux flinguer les idées implicites du film?



La journée de la jupe: Meirieu répond à Brighelli

La journée de la jupe est un film qu’il fallait faire. C’est une évidence qui s’impose quand on sort de la séance. Ce film fait événement. Il bouscule toute pensée confortable. Il pose de vraies questions et récuse toute interprétation manichéenne. Il faut nous en saisir. Pour penser. Pour débattre.

On fait ce qu'on peut avec ce qu'on a !

Certes, la réalisation manque un peu de moyens et d’originalité. Mais, après tout, le caractère de téléfilm, voire de série policière en prime time, n’a pas que des inconvénients : il donne aux événements décrits ici une sorte de banalité formelle qui souligne, par contraste, l’intérêt et la force du propos. Tension dans un collège, prise d’otages, sirènes hurlantes, intervention du Raid, négociateur sympathique que sa femme abandonne car elle ne supporte plus ses absences, officier de police antipathique, au regard vitreux et vengeur, qui cherche systématiquement l’affrontement, administration et politiques pitoyables, coups de feu, vieux parents au visage buriné pour tirer les larmes, fin mélodramatique, trop inévitable pour constituer une vraie « chute »… Tous les ingrédients sont là pour un épisode d’une « bonne série française » (pour une série américaine, il aurait fallu, de toute évidence, plus d’argent !).

Pourtant, dans ce cadre conventionnel, quelque chose nous explose à la figure qui touche à l’essentiel. On pourrait même dire – si le mot n’était trop galvaudé – à nos fondamentaux. 
Sonia Bergerac, professeur de français, exaspérée par le comportement de ses élèves, prend sa classe en otage. Autour d’elle, le principal, ses collègues, la police, la ministre et les médias s’agitent. Leurs comportements sont stéréotypés au possible. Peu importe, il s’agit d’une fable et c’est la loi du genre : tout est poussé à la limite, jusqu’à la caricature. Et la caractéristique des caricatures, c’est qu’elles sont faites pour que chacun y retrouve, avec une jouissance certaine, le portrait de ses ennemis : ainsi, le chef d’établissement exaspèrera-t-il ceux qui stigmatisent habituellement la lâcheté et le « pédagogiquement correct » de l’Éducation nationale.

Des personnages stéréotypés qui égratignent les bien-pensants ?
L’enseignant qui lit le Coran à ses élèves, pour tenter d’en désamorcer l’interprétation intégriste qu’ils en font, mettra, lui, en rage ceux qui ne veulent rien lâcher des principes d’une laïcité « pure et dure ». Le professeur qui refuse de porter plainte alors qu’il a reçu des coups s’attirera les railleries de ceux qui stigmatisent la démission et la démagogie des adultes. La collègue qui attaque l’administration pour défendre son amie par principe pourra être considérée comme une « syndicaliste excitée » incapable de percevoir les enjeux du travail collectif. La ministre, elle, donnera prétexte à tous pour se gausser de l’incompétence prétentieuse des politiques. 
Pourtant, pour chacun de ces personnages et chacun de leur comportement, une analyse un peu fine de la situation permettrait de dire : « Attention ! Ce n’est pas aussi simple ! ». Il suffirait, en effet, de déplacer un tout petit peu le curseur pour que le discours du principal sur les difficultés de son collège et la nécessité d’y travailler en équipe devienne parfaitement acceptable… de même qu’il est effectivement possible – et prévu dans les programmes ! – d’étudier le Coran en le dégageant de ses instrumentalisations diverses… de même qu’on peut imaginer des manières de répliquer à certaines violences d’élèves autrement que par le dépôt de plainte systématique… de même qu’il est tout à fait normal que la solidarité entre enseignants puisse s’exprimer, y compris sur un registre émotionnel et agressif… de même qu’il est souhaitable qu’une ministre ait le souci des conséquences sur l’opinion et l’ordre public de décisions trop rapides, etc… Acceptons donc les règles du genre : les personnages qui sont décrits ici relèvent de stéréotypes… Le récit égratigne « la bien-pensance pédagogique de la gauche compassionnelle » avec une certaine injustice, à peu près comme on égratignait, jadis, le ridicule de la suffisance des professeurs enfermés dans une magistralité guindée et courant après les Palmes académiques ! C’est l’air du temps ! Cela mérite débat, mais ce n’est pas, à mon sens, le propos central du film.

La rage d'instruire comme pédagogie
Ce qui, en effet, est au cœur du film, c’est la rage d’instruire de Sonia Bergerac face à ses élèves ainsi que les rapports que ces derniers entretiennent avec elle et entre eux. 
Je veux dire tout de suite que je comprends cette rage et que je crois même l’avoir vécue. Il n’y a pas si longtemps, en effet, professeur de français en lycée professionnel, cherchant, comme Sonia Bergerac, à faire du théâtre avec mes élèves, je me souviens avoir essuyé des remarques, certes moins injurieuses et sexuées que celles du film, mais tout aussi pesantes et tout aussi capables de conduire un enseignant à l’exaspération. Évidemment, l’explosion, quand elle est venue, a été plus contrôlée et moins paroxystique. Mais la rage était bien là : « Voilà que je tente de vous amener à ce qu’il y a de plus beau dans notre culture ! Voilà que je m’efforce de le faire en vous proposant des activités capables de vous mobiliser… Et vous me remerciez en m’agressant, en me ridiculisant ! Pire, encore, par votre comportement, vous m’obligez à utiliser des méthodes que je réprouve : exclusions, punitions, cours dictés, humiliations même, etc. ». Qui n’enragerait pas devant une telle situation ? 
Et comment ne pas voir que l’attitude de Sonia Bergerac exprime, sous forme de fable, ce que seuls les enseignants résignés et ceux qui ne se sont jamais coltinés à un « public difficile » n’ont pas éprouvé ? C’est même Albert Thierry, un instituteur anarchiste tué au cours de la première guerre mondiale, qui, en 1908, a décrit, avec le plus de force, la violence intérieure qui naît quand la volonté de transmettre se heurte à des individualités réfractaires. Ainsi raconte-t-il, dans son journal, L’homme en proie aux enfants, comment, en cherchant à faire partager à ses élèves sa passion pour Les Misérables, il ne suscite que mépris et moqueries, au point de perdre pied totalement et d’être pris entre deux tentations symétriques : celle du renoncement (« Vous ne valez pas la peine ! Après tout, tant pis pour vous ! ») et celle de la normalisation au forceps (« Je vous materai et vous l’aimerez Victor Hugo, que vous le vouliez ou non ! »). L’alternative est vieille comme la pédagogie : démission ou répression. Ou, plus exactement, la pédagogie émerge, avec toutes les difficultés du monde, quand on tente de sortir de cette alternative : « Je dois, dit Albert Thierry, pétrir à la force de mes poings, des hommes à leur image ! », « Mes poings », « leur image » : tout est là ! Dans cette contradiction fondatrice que la pédagogie n’a cessé d’explorer et où elle se ressource sans arrêt pour se tenir à distance de l’abandon et du dressage.
Rien de très nouveau, dans ce domaine, avec La journée de la jupe, pourrait-on penser. Quand la pédagogie échoue, le face-à-face se fait corps à corps et il y a toujours un mort au tapis. Un mort symbolique, la plupart du temps. Réel, ici. L’humiliation ou la dépression dans le quotidien des collèges. La prise d’otages dans La journée de la jupe. On pourrait donc imaginer que la pédagogie puisse être capable de refaire surface une nouvelle fois, dès lors que, par exemple, on s’attacherait à construire de véritables institutions et situations de travail dans l’école. À cet égard, on pourrait, d’ailleurs, montrer comment l’échec de Sonia Bergerac est presque déjà joué dans la manière dont les élèves entrent dans la salle et s’installent, dans la façon dont elle démarre son activité sur Molière… Mais ce serait, sans aucun doute, ignorer ce qui se joue de particulier ici et que le film, justement, nous dévoile.

L'école de la République à l'épreuve d'une société en perdition
Notre école, en effet, est devenue fragile parce que notre société est entrée dans le temps des incertitudes. Ce ne sont pas les vilains pédagogistes qui ont saboté l’autorité des enseignants, mais c’est nous tous, collectivement, qui avons abandonné toute référence à des morales théocratiques sur lesquelles nous pouvions nous appuyer en toute sécurité. Cela a été, de toute évidence, une émancipation, mais nous n’avons pas encore réussi à identifier ce qui pourrait maintenant faire tenir nos institutions et, en particulier, celle institution qui a tout particulièrement besoin d’une référence au-delà du présent immédiat – parce que, justement, elle prépare l’avenir –, l’école. 

D’autant plus que nos dérèglements et nos dérégulations, la surchauffe pulsionnelle et individualiste ne restent plus, aujourd’hui, à la porte de l’école… On voit bien, à cet égard, que le discours sympathique sur le « vivre ensemble » ne peut suffire. Car il se heurte toujours à une question lancinante, une question que posait déjà Platon dans les toutes premières lignes de La République : comment faire entendre raison à celui qui n’a pas choisi la raison ? Que dire à celui qui ne veut rien entendre ? Qu’opposer à la violence de celui et de celle qui se mettent délibérément hors-la-loi ? Comment les contraindre à « poser les lances », selon la belle expression de Marcel Mauss, dès lors que nul ne sait plus construire de « table ronde », comme jadis le charpentier de Cornouailles pour le roi Arthur ?

Il y a là une véritable brèche dans nos démocraties. Puisqu’on sait que le « pacte social » de Rousseau – par lequel chaque individu, s’engageant préalablement à obéir à la règle majoritaire, n’obéit, en réalité, qu’à lui-même en obéissant à la majorité – est définitivement hors de portée… Nous sommes contraints d’utiliser des moyens qui nous apparaissent fondamentalement en contradiction avec nos idéaux : exclure, d’une manière ou d’une autre, tous ceux qui compromettent l’existence du collectif. Et, comme nous y répugnons, nous sommes condamnés à une valse-hésitation mortifère. Une oscillation infernale entre le refus de nous salir les mains et l’acharnement à rétablir l’ordre.

Le problème devient d’autant plus difficile quand, comme c’est le cas, nous avons à nous faire pardonner nos fautes passées. La colonisation, l’exploitation des immigrés, leur exclusion de l’intérieur sont notre œuvre : notre culpabilité, dans ces domaines, n’est pas prête de s’éteindre… et heureusement ! Elle nous vaccine – il faut l’espérer tout au moins ! – contre de nouvelles erreurs et d’autres errances. Mais elle a son revers : parce que les immigrés ont été des victimes, nous nous croyons contraints de les assigner malgré eux à une sorte d’irresponsabilité collective qui pousse certains de leurs enfants à s’exonérer de toute exigence citoyenne… C’est ce que dénonce, dans une très belle scène du film, Sonia Bergerac. Elle s’efforce de convaincre ses élèves de se déprendre de ce comportement suicidaire pour la société tout entière. Elle a, bien évidemment, raison. Mais son propos est pathétique tant il paraît voué à l’échec. Les bandes maffieuses, les délinquants sans scrupules, les violeurs et les racketteurs ne peuvent l’entendre. Pascal est plus que jamais d’actualité : « La violence et la raison ne peuvent rien l’une sur l’autre » (12ème Provinciale). Sonia Bergerac en fera la triste expérience.

On peut comprendre, dans ces conditions, que certains de nos contemporains croient pouvoir se réfugier dans des appels à une improbable restauration. Ils oublient que, selon la belle formule de Milan Kundera, « les nuages orangés du couchant éclairent toutes choses du charme de la nostalgie : même la guillotine. » (L’insoutenable légèreté de l’être). D’autres se réfugient dans la posture désormais la mieux portée chez les intellectuels : l’esthétique de la désespérance.
Le pédagogue, lui, ne se résigne pas. Il pense même, contre toute attente, que la situation actuelle pourrait bien être une chance et qu’elle porte en germe de quoi se remettre au travail, bien au-delà de l’école, dans la société tout entière, pour honorer notre « responsabilité à l’égard du futur » dont parle Hans Jonas. Et La journée de la jupe, justement, ouvre des pistes et devrait nous aider à avancer, à condition de prendre les questions que pose le film par le bon bout de la lorgnette, c’est-à-dire sous l’angle anthropologique.

Anthropologique, en effet, est la question de la Loi : la Loi qui permet de sortir de la toute-puissance et de la jouissance immédiate et absolue. La Loi qui contraint à surseoir à la pulsion pour permettre l’émergence du désir. La Loi qui pose des butées structurantes au délire et à la violence. La Loi qui marque les bornes en deçà desquelles nous basculons immanquablement dans l’inhumain et la barbarie. En deçà desquelles nous nous condamnons à vivre et à revivre sans cesse, en des huis clos mortifères comme celui dans lequel s’enferme Sonia Bergerac, le chaos et l’entre-déchirement des individus qui s’affrontent. Or, la Loi, nous impose, bien sûr, d’apprendre à « dire non » aux enfants… Mais elle nous impose aussi de lutter contre l’impérialisme des marchands et des médias qui enferment l’enfant dans ses caprices pour en faire un « cœur de cible »… Elle nous impose de mettre en place, partout où c’est possible, des activités dans lesquelles des médiations permettent à chacun de s’engager et d’avoir une place sans la prendre à quelqu’un d’autre… La Loi devrait aussi nous amener à repenser nos espaces, nos lieux et nos temps pour que les coagulations fusionnelles cèdent la place à des configurations réfléchies. Travail de longue haleine, certes. Difficile, mais notre seul espoir à long terme.

Anthropologique, aussi, est la question du rapport entre les générations. Rien d’étonnant – on le sait depuis la nuit des temps – à ce que les générations aient du mal à coexister. Les jeunes sont toujours « indisciplinés » et « irrespectueux », leur niveau ne cesse de baisser tant sur le plan moral qu’intellectuel ; leur culture est vulgaire et ils ne méritent pas tout le mal qu’on s’est donné pour eux ! Mais, derrière ces lieux communs folkloriques, il y a une réalité qu’on a sans doute trop oubliée : le rapport entre les anciens et les jeunes ne peut se réduire à une simple transmission à sens unique, au risque d’entretenir une dette insupportable ou une terrible rancœur. Quand la transmission ainsi conçue « fonctionne », les nouveaux n’en finissent pas de payer leur dette envers leurs aînés, jusqu’à s’aliéner toute possibilité de « se faire œuvre d’eux-mêmes ». Quand la transmission ainsi conçue ne fonctionne pas, les anciens ne cessent de crier à la trahison et d’excommunier leur progéniture. Car, anthropologiquement, le rôle des anciens est de confier aux jeunes les savoirs – en réalité, les secrets – de leur histoire… et le rôle des jeunes d’initier les anciens aux savoirs – en réalité, aux secrets – des techniques qu’ils ont découvertes.
C’est dans cet échange entre les générations que se construit simultanément et symétriquement, l’origine des nouveaux et le futur des anciens. Tant que nous ne ferons pas de l’échange entre les générations une des priorités de nos sociétés, les générations s’affronteront en vain. C’est ce que nous apprennent, dans le film, les parents de Sonia comme la mère de Melmet.

Une apologie de la laïcité contemporaine ?
Anthropologique, enfin, est la question du sexe. Et c’est sur ce point que le film La journée de la jupe me semble le plus fabuleux. Oui, il dénonce les comportements de machisme violent et de virilité archaïque d’un certain nombre de garçons (aux origines ethniques et aux appartenances religieuses différentes). Oui, il montre à quel point ces comportements sont insupportables au point de faire exploser toute société possible. Oui, il porte haut et fort les revendications légitimes des filles et des femmes pour une « égale dignité » qui est bien loin d’être atteinte… Mais il nous montre aussi à quel point des jeunes filles et des jeunes femmes peuvent être porteuses de valeurs ! La véritable héroïne du film est, à cet égard, Nawel, cette élève rayonnante, lumineuse, qui a le courage de prendre la défense de sa professeure et de se lever contre la loi oppressive des mâles. C’est une jeune beur, musulmane, qui parle arabe et ne renie rien de ses appartenances, mais elle refuse la barbarie. C’est Nawel, ici, qui porte le message kantien : « L’inhumanité infligée à l’autre détruit l’humanité en moi. » Et ce sont Nawel et ses camarades qui sauveront l’honneur, lors des obsèques de Sonia, en venant jeter une rose sur son cercueil… en jupes. Oui, ici, encore une fois, « la femme est l’avenir de l’homme »… Et l’on n’a que trop tardé à regarder en face la dérive machiste des garçons. On a été infiniment trop indulgent avec elle. On n’a que trop tardé à se poser la question des raisons du retard scolaire et des difficultés d’adaptation de si nombreux garçons. Il serait plus que temps la société tout entière et ses différentes institutions s’en occupent et prennent toutes leurs responsabilités. Il serait temps, enfin, que nous nous préoccupions collectivement d’une question, certes infiniment complexe, mais absolument décisive.

Il resterait, bien sûr, beaucoup de choses à dire sur ce film tant son pouvoir d’interpellation est grand. C’est un film qu’il fallait faire. C’est aussi un film qui nous laisse beaucoup à faire… et ce n’est pas – loin s’en faut – son moindre mérite.
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Va, lis et reviens

Mardi 31 Mars 2009 - 15:50
Philippe Meirieu
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On achève bien des enseignants

Par Jean-Paul Brighelli. Qui revient sur le film la journée de la jupe, déjà honoré dans ces colonnes, au moment où Isabelle Adjani fait la une du Parisien.



On achève bien des enseignants

  «Crétin !»

     Elle l’a dit. Elle l’a dit ? Elle l’a dit.

     Qui ? Sonia Bergerac. Bergerac comme Cyrano. Sonia comme toutes les beurettes pour qui leurs parents jouent la carte de l’assimilation, de l’intégration dans la communauté culturelle française. Bergerac, vous êtes sûr ? Une beurette ? Elle l’est — on ne le saura qu’à la fin, entre un père muet de l’avoir trop aimée, et une mère en larmes. Quand il sera trop tard. Quand elle aura été abattue par une police qui tire toujours trop vite. On achève bien les profs.

     Crétin. Adjani l’a dit.

     Adjani ? Allons donc ! Cette star si rare, invisible, qui, d’interviews en interviews, explique qu’elle a inscrit son fils dans le privé, pour lui éviter la catastrophe qu’est devenu l’enseignement public en France… Sortie de sa thébaïde pour jouer dans un film à petit budget, un objet télévisuel — qui a permis samedi dernier à Arte de battre des records d'audience…

    Elle n’a pas lu Meirieu, Adjani. Elle ne sait pas que si ça va mal, c’est qu’on n’a pas assez détruit. Pas assez pédagogisé. Pas assez donné de pouvoir aux IUFM, aux syndicats crypto-cathos, aux profs qui se réfugient dans les sciences de l’Education faute de connaître leur propre discipline, aux « professeurs des écoles » qui font le Connac dans l’Hérault et ailleurs, parce qu’ils ne savent pas comment enseigner le b-a-ba (1), et qu’ils n’ont rien à dire aux élèves de GS…

     Crétins !

     Elle l’a dit, Sonia Bergerac. Comme moi. Avec violence et passion. Avec beaucoup d’amour pour ces élèves impossibles, suppôts d’imams, serial violeurs, barbares ! Comme tous ces élèves parqués dans des ghettos scolaires installés grâce à la Gauche (si !) dans des ghettos sociaux construits par la Droite. Elle l’a dit avec beaucoup de tendresse et de colère, avec — encore à ce moment du film — un geste caressant du bout du Beretta tendu de sa main malhabile vers le groupe d’élèves pris en otage afin de leur faire, enfin, un cours de Français qui ressemble à quelque chose. Des élèves enfin terrorisés pour de bon, parce qu’ils ne sont plus dans un mauvais jeu électronique, mais dans la vraie vie — la leur, celle où l’on n’apprend rien dans les collèges à tarif intellectuel unique, où seuls ont le droit de hurler les caïds et leurs sous-fifres. Rien. Pas même le vrai nom de Molière.

     Cette fois, ils vont le savoir. Jean-Baptiste Poquelin ! Répétez après moi ! Ou je flingue !

 


     « Mais à quoi bon ces savoirs morts ? » demande le Crétin — le vrai, pas l’élève, mais le Crétin qui a inspiré la réforme Jospin, le Crétin qui a inventé les IUFM, le Crétin de la réforme Viala, de la loi Lang, de l’amendement Ségolène, le Crétin des Sciences de l’Education, le Crétin qui a refusé de siéger dans la commission qui a finalement accouché — il était temps ! — de la loi de 2004 sur l’interdiction des signes religieux à l’école… « À quoi bon Molière (ou la Princesse de Clèves, dirait… qui, déjà ?), à quoi bon Racine — m’dam, Racine ! Vous vous rendez compte ? — à quoi bon Corneille (« comme le chanteur ? »), à quoi bon La Bruyère — « m’dam’, comme la plante dont on fait les pipes ? «  M’dam, Rachid, il a dit « pipe » ! » « Toi, sale pute… »


     - Comment tu m’as appelée ? demande alors Adjani en lui mettant un coup de boule.

     Si ! Un coup de boule ! Elle a bien fait ! Sartre expliquait dans « Réflexions sur la question juive » que les racistes, il n’y a pas moyen de leur expliquer, ils sont inaccessibles à la raison, autant commencer et finir par le coup de boule…

    « La Journée de la jupe » est un grand film anti-raciste. Le véritable anti-racisme. Celui qu’il faut enseigner. Celui que les organisations bien pensantes vomissent. L’anti-racisme d’Emmanuel Brenner (2), de Iannis Roder (3), ou le mien (4).

     Une ministre plus dépassée que nature — un mixte improbable d’Intérieur et d’Enseignement Supérieur, beau cul bon genre — ne comprend rien à la revendication de cette prof déjantée. Comment ça, une journée de la jupe ? Mais nos mères se sont battues pour avoir le droit de porter un pantalon !

    Oui, mais voilà, dans certaines banlieues, si vous portez une jupe, vous êtes une pute. Une salope. Une taspé.


    « M’dam’ ! Le mec, sur le blog, il m’a traitée ! »

    Pitié pour les filles ! C’est ainsi qu’il y a trois ans (putain, trois ans, et il faut encore se battre !), j’avais intitulé une Note sur ce blog (5), qui prenait la défense de ces gamines qui se voilent pour échapper à l’opprobre des cités. Pour échapper aux fantasmes des tarés-frustrés-péteux incapables de séduire, parce qu’on ne leur a pas appris les mots — et à quoi voulez-vous que servent les mots, que serve l’Ecole, si ce n’est à séduire Chloé ou Myriam, Anthony ou Peter ? Incapables — impuissants, qui relookent en douce, sur leurs portables, une scène hard bricolée en interne… Eh non, chers parents de la FCPE, un portable ne sert pas à vous appeler entre deux cours, d’ailleurs , on ne vous appelle pas, ça sert à filmer Fadela ou Camille obligées à faire une pipe dans les chiottes du bahut, et à se l’envoyer entre copains — la fille et le film. Heureusement que de plus en plus de lycées interdisent les portables !

    Alors, la Sonia Bergerac, elle est vachement vénère ! Elle porte en elle l’exaspération de ses collègues — enfin, de certains de ses collègues : parce qu’il y a les collabos, les pactiseurs de barbarie, ceux qui viennent au lycée culotte baissée, ceux qui se trimballent avec le Coran dans le cartable, qui le connaissent mieux que leurs élèves même – et qui s’en vantent !

    Doit être au SGEN, celui-là…

    Elle est très peu soutenue, Sonia Bergerac. Pas par l’administration, on le sait, qui donne toujours raison aux élèves, et qui ne veut pas de vagues, pas de vagues… Calme plat sous les casquettes. Le Principal — superbement interprété, entre hystérie et dépression, par Jackie Berroyer, un ancien prof qui connaît la musique — finit par fuir. Déni un jour, déni toujours. Le flic — un flic intelligent, un Denis Podalydès sur le fil, passionné, problématique, est en butte au flic unidimensionnel généré par la pensée orwellienne — Yann Colette, toujours inquiétant, toujours impeccable — dans laquelle un prof, quand il n’est pas un article de boucherie hallal, est une cible. Pan ! Tuée par la caméra ! Piégée, la caméra ! Le quart d’heure de gloire, et puis le champ d’horreur. Bergerac tuée l’arme au poing, comme Cyrano la rapière à la main. C’est bien plus beau lorsque c’est inutile. 

    La presse s’émeut. Le Monde, faux cul entre deux chaises, comme toujours, bave — et Libé en fait tout autant. Mais Télérama, que l'on a connu mieux pensant, ne boude pas trop son plaisir. Et Marianne, le Midi Libre ou le Canard Enchaîné ont bien compris que l’on se trouvait en présence d’un météorite cinématographique susceptible de faire du dégât – d’autant plus qu’il est parfaitement joué.

    Enfoncé, Bégaudeau ! À poil, le Bégaudeau !

    Politiquement incorrect, disent les journalistes ! Et le plus fort, c’est qu’ils s’en étonnent — tant la pensée cinématographique est devenue conforme — et encore, c’est un mot trop long ! Forcément ! On leur donne à baver devant « Entre les murs », film bien pensant comme on en faisait sous Vichy. Alors face à un objet filmique qui a du nerf, du sang, de la chair, de la rage — bref, du talent —, que dire, sinon « politiquement incorrect » ? Anticonformiste, peut-être ? Anti-con, sûrement.

 

(1) Rachel Boutonnet, Pourquoi et comment j’enseigne le b-a-ba.

(2) Emmanuel Brenner, les Territoires perdus de la République.

(3) Iannis Roder, Tableau noir – la Défaite de l’école.

(4) Jean-Paul Brighelli, Une école sous influence.

(5) http://bonnetdane.midiblogs.com/archive/2006/07/13/pitie-pour-les-filles.html 


Retrouvez Bonnet d'âne, le blog de Jean-Paul Brighelli


Lundi 30 Mars 2009 - 07:00
Jean-Paul Brighelli
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Par grossel - Publié dans : films
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