Peut-on faire apprécier un travail d'expression combinant jeu d'acteurs, musiques, lumières, films et écran d'images, paroles
et silences, corps et absences par un montage vidéo ?
C'est le pari fait ici à partir du spectacle:
Rien ne sera plus jamais comme avant,
À Nouveau, fragments 2
créé par Katia Ponomareva à partir de matériaux très divers, dont le quotidien des comédiens, dont leurs improvistions nourries de propositions faites par le metteur en scène, dont un formidable
travail de documentation, je pense aux poèmes choisis de Rimbaud, Aragon, Éluard, aux évocations du peintre Michel Bories filmé par Cyril Grosse, de Rodin et d'Isadora Duncan, Picasso et Dora
Maar, Pollock et Lee Krasner (les costumes y renvoient).
Il s'agissait dans ce spectacle, dans ce travail, dans ces fragments, de montrer, dire, faire sentir quelques petites choses, quelques petits riens au sens
analytique, sur l'amour, la séparation, la création, les rapports créateurs-"créatures" rebelles.
Ne pas attendre donc de théorie, de grandes déclarations définitives sur l'amour, l'art, la création.
Des séquences, des fragments d'humanité et de vérité pour que chacun, spectateur surtout, (d'où l'image des fauteuils de spectacle en début et en fin de spectacle, en positif puis négatif; blanc
et noir; pas blanc ou noir), fasse son chemin, l'invente, dans ce qui n'est pas un labyrinthe pour peu que l'on soit attentif aux comédiens, à leurs registres, aux costumes, aux situations, aux
scènes, à leur déroulement. Même si ce spectacle fourmille de références, elles ne sont pas nécessaires pour y rentrer et le recevoir dans ses multiples dimensions. Le tout public est donc
conviable à ce spectacle, sans préparation ni culture de références.
La phrase inaugurale de Saint Jean de la Croix:
surtout il faut passer au non savoir car en ce chemin, laisser son chemin, c'est entrer en chemin,
est vraiment la clé du spectacle, de sa conception à sa réalisation: pas de maîtrise, l'ouverture à la surprise, à l'accident, au hasard. Cela vaut pour le spectacle en soi, sa
fabrication, et pour le spectateur.
L'interview de Giacometti en flashs sortis de l'obscurité confirme cette méthode de travail et son résultat sur le plateau: créateur, on ne comprend
rien, on lutte contre l'impermanence, on n'a qu'une chose à faire, travailler, reprendre, courir et tout cela débouchant sur le malentendu entre ce que propose l'artiste, inachevé, et ce que
croit voir le spectateur, achevé, abouti. D'où les multiples interprétations possibles des scènes et de l'ensemble, sans que rien ne nous soit imposé.
J'ai vu plusieurs fois ce spectacle qui propose une méthode de travail et un univers, dans la continuation et le dépassement du premier:
À Nouveau, fragments 1
ou Mon pays c'est la vie.
Ce 2° travail a gagné en construction, en fluidité, en maturité, en écriture.
Le retour fait par Gilles Desnots qui a vu 2 fois le travail me semble dire ce que j'aimerais dire.
Il est rare que l’on sorte d’un spectacle avec l’impression d’avoir été initié à un mystère. Il
est tout aussi exceptionnel d’avoir senti le souffle de l’Essentiel à l’œuvre. « Plus rien ne sera comme avant », nous aura prévenus le titre. En effet…
En effet, car il ne manquera plus au spectateur que trouver un chemin pour renouveler ce qu’il
vient de vivre, un acte de foi.
Le spectacle, d’ailleurs, débute dans un silence mystérieux où surgissent peu à peu des mots de
lumière empruntés à Jean de la Croix : « en ce chemin, laisser son chemin c’est entrer en son chemin ». C’est une invitation mystique qui, d’emblée, fait entrer dans un univers sacralisé où l’on
ne va parler pourtant que de la vie, de l’amour, du désir et de l’art, tout cela tant et tant montré au théâtre que l’on se demande ce que la création contemporaine peut encore avoir à en
dire.
La création, lorsqu’elle aborde ces thèmes aujourd’hui, demeure le plus souvent à la surface
des choses. Divertir et communiquer dispensent de donner du sens à ce qu’on va montrer. Des artistes, cependant, vont encore fouiller le fonds des âmes, ils en remontent les maladies et névroses
de notre temps, et l’amour disparaît sous les travestissements du désir en pourvoyeur de mort. Katia Ponomareva s’est heureusement dépouillée de ces traits de notre post-modernisme. Le spectacle
qu’elle propose est un jaillissement de vie d’un bout à l’autre. Cela n’empêche pas de souffrir, de crever de chagrin à ne plus pouvoir tenir debout, de vouloir tenter toute forme de suicide.
Mais il n’y a jamais de complaisance avec ces états-là.
La première réussite de l’artiste est d’avoir su dépasser le degré zéro de l’autobiographie qui
encombre tellement la littérature et les arts aujourd’hui. Plus rien ne sera jamais comme avant est pourtant étoilé de références au peintre Michel Bories, au dramaturge Cyril Grosse, tous deux
disparus tragiquement il y a quelques années. Faut-il avoir assez souffert pour s’affranchir de la douleur, s’en libérer pour emporter le public ailleurs, au-delà, dans la vérité de l’existence ?
Le travail de Katia-nièce, de Katia-sœur, est un véritable ouvrage d’art en cela qu’il métamorphose un moment tragique d’une existence privée en réflexion sur le sens de la vie, capable de se
hisser jusqu’à l’universel. L’anecdotique a disparu, et la rupture qu’introduit la mort des êtres chers est effacée par leur réinscription dans le flux de toutes nos existences. Il faut une
sensibilité et un talent peu communs pour se saisir de ce matériau brut et le porter à ce niveau. Il faut avoir une haute idée de ce que le théâtre peut porter. Il faut enfin un amour sans
limites des comédiens.
Plus rien ne sera comme avant s’ancre résolument dans la démarche désormais presque
traditionnelle du décloisonnement des arts de la scène. La vidéo, la musique, la danse concourent avec la parole et le jeu des acteurs à créer les conditions d’un art total. Combien de fois,
hélas, il nous est arrivé de déplorer l’usage de la vidéo comme un artifice non maîtrisé, et la pratique de mimiques chorégraphiques déplacées. Il faut ici saluer au contraire la performance de
Gabriel Lelouche et de Katia Ponomareva qui sont parvenus à faire vivre avec autant d’élégance qu’efficacité l’écran de fonds de scène. C’est une toile habitée par les hommes, puisque derrière
évolue le sculpteur, figure centrale de la pièce, dans son atelier. Plusieurs micro-écrans montrent le peintre Michel Bories au travail, on le voit se confronter à la pâte, à la couleur. La
figure de Giacometti vient les recouvrir quand il vient commenter sa propre démarche d’artiste. Ainsi l’écran se situe-t-il au carrefour de toutes les dimensions du spectacle, soulignant le sens
de ce qui se joue sur scène, offrant un possible miroir pour sortir de soi même et apprendre à aimer, renvoyant les acteurs à l’incompréhension ou au non-dit de leurs actes, offrant au spectateur
la possibilité de passer sans cesse de la sphère de l’émotion vécue avec les comédiens, à celle de la réflexion, nécessaire pour conserver sa raison et trouver là une dimension supplémentaire :
la pensée s’organise, permettant ce travail de la conscience qui conduira à garder longtemps en mémoire ce qui aura été vu durant la représentation. Katia Ponomareva a pleinement réussi à
dépasser ainsi la question du caractère éphémère de l’art scénique, dont il ne reste souvent rien dans nos mémoires. S’agit-il pour autant d’utiliser l’image projetée pour aveugler le spectateur
par une surcharge de symboles, une décharge esthétique, une démarche totalitaire ? Des mains fouillent la matière, un visage parle simplement de sculpture, la vie est là à prendre ou à laisser,
la vie comme à la scène, la scène comme la vie. Entrer en son chemin…
Au-delà de la libre captation du sens de la pièce, donné par le mur d’images, la mémoire va se
nourrir aussi parce qu’elle aura eu le temps de le faire. Le spectacle est ainsi conçu que nous avons le temps d’entrer dans les propositions des comédiens, le temps de vivre nos émotions, en
ressentir l’éclosion, se laisser envahir, se reprendre dans leur dilution. Cette chance nous est donnée par des dialogues qui ne sacrifient rien au temps réel, ainsi de cet échange prenant mille
détours avant de parvenir à dire le sentiment amoureux. Mais c’est surtout à la musique et au langage du corps que l’on doit cette attention donnée au temps, en totale opposition avec cette
formidable inattention à la beauté du temps qui caractérise notre quotidien. La musique est partout, toutes sortes de musiques. Elle offre un cadre bouleversant là où les mots sont inutiles,
quand il s’agit de dire l’amour, de le vouloir, de le faire ou d’en souffrir. Les musiques mises en scène donnent ainsi à entendre une voix intérieure. C’est d’abord celle des comédiens qui vont
inscrire dans un corps-musique leur volonté, leur attente, leur exultation ou leur souffrance. Je ne sais pas si l’on peut dire qu’ils dansent. Ils ne cherchent pas la virtuosité des danseurs,
ils trouvent une grande justesse avec une économie de moyens : jambe de femme relevée contre un corps tendu d’homme dans un tango-viol, désarticulation de l’être réduit à son expression
squelettique pendant que Nina Simone chante Ne me quitte pas ; deux torses s’enveloppant dans la grâce d’un Impromptu de Schubert….
Dans ces moments-là, la musique laisse entendre une autre voix intérieure, la nôtre, abolissant
ainsi la distance entre le public et ce qui se noue sur scène. En choisissant de faire écouter chaque pièce musicale dans son intégralité, Katia Ponomareva réintroduit vraiment la musique au
centre de son dispositif et non pas seulement comme illustration plaquée sur telle émotion ou telle action. C’est la condition pour entendre le discours de la musique, impératif d’autant plus
important qu’elle prend souvent la place de la parole.
Exiger du spectateur qu’il écoute, voit, réfléchisse, s’édifie, dans de longues séquences
auxquelles il est donc appelé à participer activement, ne saurait réussir sans le rôle central des trois créateurs interprètes du spectacle que la metteuse en scène a soignés avec amour. Nombre
de scènes semblent construites à partir d’exercices d’acteurs, comme si nous étions invités à un atelier pratique où il s’agirait de jouer une rencontre, dire un poème, transmettre une émotion.
Là encore la vie se présente à nous sans autre appareil que ce qui fait le tissu de nos rêves et de nos existences : des regards qui fuient, d’autres qui cherchent et vont se poser ; des bouches
que l’on cache avec la main, des lèvres qui tremblent et qui voudraient être d’autres yeux ; des mains saisies dans des caresses ou des gestes obscènes, mains baisées, frôlées, mains ouvertes
données au ciel, mains ravies à elles-mêmes ; des corps penchés, des corps raidis, déployant ici leur gestuelle de clown, là des volutes d’anges, sur des têtes abruties, ravagées, soudain
illuminées, aimantes, tellement belles à l’instant, élastiques, inquiétantes, porteuses de tous les péchés, de toutes les rédemptions, car il faut bien « en ce chemin laisser son chemin ». C’est
dire à quel point Olga Fomenko, Olivier Horeau et Victor Ponomarev sont habités par ce qui est. Ces moments de grâce qui se succèdent pendant plus de deux heures n’existent au théâtre qu’à partir
de la rencontre entre la vérité des comédiens et le don de soi du metteur en scène, condition pour faire vivre sur le plateau la liberté nécessaire aux accouchements de la
beauté.
Le risque est de ne pouvoir sortir à temps d’une empathie que les comédiens, dans leur lancée ,
sont capables d’entretenir pour elle-même. Il me semble que l’on puisse regretter quelques longueurs et moments redondants dans le spectacle, ainsi du trio sur la plage, ou lorsque les amants
communient au sol dans la même énergie sans parvenir pour autant à former couple. Là se dilue une force que la mise en scène a voulu pourtant perpétuelle, car il s’agit bien de montrer le flux
permanent de l’existence, à travers ses bonheurs et ses peines, ses petits riens et le grand- oeuvre de l’artiste, dans l’incessant tourbillon du désir et de ses contradictions. « Vivre trop
intensément est trop lourd pour l’imagination » dit Olga Fomenko, proposant d’un coup de ne plus rien faire. Mais comment échapper à la volonté de construire son existence comme une œuvre d’art ?
Les acteurs dessinent les figures fugitives de nos vieux mythes, comme celui de Pygmalion ; un va et vient s’instaure entre le sculpteur et ses créatures, dialogue ô combien difficile où la chair
se calcifie si facilement dans le marbre froid. L’art apparaît plus exigeant que la recherche de la femme idéalisée qui « retient les hommes à jamais ». Chaque séquence de fusion possible ou
vécue entre les êtres est brisée par l’arbitraire de la séduction ou le pouvoir de domination. Ces instants où les hommes trébuchent dans leur malheur sont parmi les plus forts du spectacle.
Au-delà de leur détresse, les comédiens trouvent alors un chemin de poésie pure annonciateur de leur réconciliation avec l’impossible. Peut-on mourir en écoutant Brel ou Maria Callas ?
Disparaître après avoir dit Rimbaud ? Olga quitte son amant pour ne pas le perdre et demeurer au loin la porteuse de lumière où l’homme se regardera par ses yeux. Victor a cette belle
interrogation : si on sait à l’avance quoi faire, alors pourquoi le faire ? Il peut forger une solide philosophie de présence au monde, attentif mais avec un regard toujours prêt pour la surprise
possible. Olivier vit d’autant plus durement la solitude qu’il est abandonné au moment où l’homme devient « vieux, un peu, laid, ridicule, grotesque ». Sa solution réside peut-être dans la
liberté rimbaldienne du bohémien : « Je ne parlerai pas, je ne penserai rien : /Mais l’amour infini me montera dans l’âme,/ Et j’irai loin, bien loin … ».
De ces solutions, de ces résolutions, Katia montre toute la fragilité puisque ces trois
créatures de l’humanité s’abîment dans de nouveaux désespoirs, une fois parés de ces antidotes d’une vie ratée. Rien n’est décidément jamais comme avant. Il n’est que Giacometti pour faire
entrevoir un chemin de sagesse, cette voix qui monte de notre solitude si l’on prend le temps d’être à l’écoute de soi-même : se nourrir de l’échec, ne pas chercher trop vite à comprendre,
persévérer pour « donner de la permanence à l’existence ».
Sans rien concéder, les trois interprètes nous offrent des cheminements possibles au
consentement à une vie exigeante et donc difficile dont la finalité est de pouvoir dire un jour, je vous aime. L’amour, la vie, comme une illusion qu’il faut essayer. Dans le noir du plateau nu,
le spectateur reprend longtemps son souffle avant de pouvoir applaudir. Il quitte le théâtre en initié pour lequel plus rien peut-être ne sera comme avant. « Courir… »
Gilles Desnots
19 mars 2007
Par ce montage vidéo, donner de la permanence à ce travail, permettre
à ceux qui ne l'ont pas vu, d'en goûter ou non quelques séquences, moins de la moitié du spectacle, faire que ça circule, gratuitement, sur internet, puisque ce spectacle est mort à sa 8°
représentation et que c'est la faute de personne, surtout pas des directeurs de théâtre, submergés par une pléthore de propositions rendant aléatoire le repérage d'une forme comme celle-là, qui
fait penser, excusez l'audace, elle n'est pas de moi mais d'une personne aux analyses pertinentes, à Pina Bausch, forme appréciable du grand public à condition de ne pas décider pour lui de ce
qu'il peut voir ou pas voir.
durée initiale du spectacle, sans ennui, 2 H
22
durée finale, sans ennui: 2 H 02.
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