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Jean-Claude Grosse
La Parole éprouvée,
Les Cahiers de l'Égaré
 

 

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Les agoras d'ailleurs

Les Cahiers de l'Égaré



spectacles

Mardi 21 mars 2006 2 21 /03 /2006 15:07
Le Journal d’Antigone
par le Théâtre de Cuisine
pièce chorégraphique en 3 mouvements inspirée par
 Œdipe sur la route, Antigone et Le Journal d’Antigone
d’Henry Bauchau chez Actes Sud

spectacle présenté à la Maison des Comoni, au Revest, le 10 mars 2006.

Le parti-pris du metteur en scène, Katy Deville, est double :
- parcourir l’œuvre et cela a comme conséquence de ramener le trajet de l’écrivain et de ses personnages à un synopsis, une épure
- mettre en jeu et en mouvement des corps d’acteurs-danseurs en équivalence-résonance des mots pour aller au-delà de leurs apparences et tenter de rendre visible sur scène cet au-delà ; et cela a comme conséquence soit de rendre évident (il y a une évidence des images qui dispense de penser à partir de l’opacité , de l’épaisseur des mots) les relations par exemple au sein de la fratrie (Polynice, Étéocle, Antigone, Ismène, les enfants d’Œdipe et de Jocaste), soit de simplifier ces relations car des images par leur évidence se donnent dans l’immédiateté et manquent peut-être de profondeur (on croit avoir épuisé leur contenu dans l’instant de leur saisissement et donc, on s’évite tout questionnement ou prolongement ou approfondissement)) alors que les mots laissent place à du non-dit, à du mi-dit, à du médit, à du maudit et que les images n’ont peut-être pas le pouvoir d’aller vers cet au-delà des mots comme l’affirme Katy Deville dans sa présentation.

Ce double parti-pris me met en position d’ambivalence par rapport à ce spectacle.


Je l’accepte et cela fonctionne : une histoire m’est racontée à grands traits mettant en jeu, un vieux monsieur et ce qui le meut : une scène d’enfance avec son frère sur un cheval à bascule, tenant les rênes d’une main et suçant le pouce de son autre main, totalement présent et plein de cette double activité ; les personnages d’Œdipe sur la route: Œdipe, Clios, Antigone ; les personnages de la fratrie, les deux frères, les deux sœurs. Il y a du récit, du dialogue et surtout de la danse, tout cela dans une scénographie dépouillée, sobre, belle de sa simplicité : un tapis de danse, couleur sable ou terre claire ; un cyclo en fond de scène qui permet de beaux effets de lumière et chargé de sens pour la scène du passage au-delà avec passage du témoin ; des accessoires : deux tabourets ; des éclairages latéraux à vue avec des potences permettant de suspendre les costumes simples et beaux ; une écriture en séquences rythmée par les noirs et une symétrie de la construction avec le démarrage des 2° et 3° mouvements par une sorte de danse signifiant pour moi les relations d’attraction-répulsion, de rapprochement-éloignement entre les personnages, sorte de tourbillon aléatoire, inconscient qu’il faudrait beaucoup de perspicacité pour en faire apparaître la structure, la loi de composition. Une séquence marchant très bien parmi d’autres : les jeux d’enfants et d’adolescents de la fratrie, tous ensemble ou séparés selon le sexe, jeux des garçons, jeux des filles. On a une séquence similaire dans le 2° mouvement avec le jeu d’Antigone avec son père, du rejet à la complicité. Si je ne connais pas l’œuvre de Bauchau, on me raconte une histoire qui est en partie la mienne, celle de tout le monde avec son père, avec ses frères et sœurs. Si je connais l’œuvre de Bauchau, je comble les trous en partie par ce dont je me souviens, ce qui m’a frappé, touché.

J’ai accepté, j’ai apprécié mais je suis resté sur ma faim quand même d’où mon ambivalence qui m’amène à reconsidérer la proposition du Théâtre de Cuisine.


L’œuvre de Bauchau est une de mes grandes aventures de lecture des dernières années et je ne peux pas oublier le choc que fut pour moi, en particulier, Le cri d’Antigone. J’ai vu plusieurs mises en scène d’Antigone : jamais le cri n’a été crié. C’est que ce cri est écrit sublimement par Bauchau et que ses mots sont indépassables. Toute tentative de cri dénaturerait le cri décrit, écrit. Notre imagination, soulevée par les mots de Bauchau, fait ce qu’aucun cri, ce qu’aucun corps, ce qu’aucune danse ne pourra faire (Artaud peut-être, un fou géant, une inventive hystérique du temps des textes sans sépulture rassemblés par Danon-Boileau). Le cri décrit, écrit est irréalisable et ce n’est que par l’imagination que cet inatteignable est approché.
Cet exemple suffit à montrer les limites du double parti-pris de Katy Deville : en voulant aller au-delà des apparences des mots pour les rendre visibles, elle a surestimé le pouvoir de l’image réelle et sous-estimé le pouvoir de l’image idéelle. Je me suis ainsi rendu compte que la proposition aplatissait l’œuvre de Bauchau, la rendait gentillette, civilisée, n’en rendait pas la puissance sauvage; que la violence de l’inconscient, source du tragique, ne pouvait pas être rendue par ce parti-pris. Je vais même plus loin : des corps déchaînés, exacerbés, en transe comme dans le cas d’une danse rituelle aux limites du dionysiaque selon la distinction de Nietzsche entre apollinien et dionysiaque (mais une transe reste fondamentalement sous le regard et le contrôle de la société où elle se pratique) ne suffiraient pas à rendre ce que seuls les mots sont capables de véhiculer car les mots sont d’une langue riche de son histoire collective, de sa polysémie et de ces processus nommés condensation, déplacement par Freud ou encore métaphore, métonymie par Lacan.
Je sais que certains pourront dire que la musique peut aller plus profond que les mots, qu’elle peut être une voie d’accès à l’inconscient. La musique du spectacle, sobre, comme tout le reste, n’a pas ce pouvoir de résonance panique qui est la marque de l’univers de Bauchau: univers avant tout panique même s'il y a une espérance. Henry Bauchau rend sensible, charnel, l’inconscient individuel et collectif. Avec lui, Freud et Lacan deviennent audibles.


Pour conclure, je dirai deux mots de Henry Bauchau. Il a 70 ans quand il commence Œdipe sur la route (écrit entre 1983 et 1990). C’est à 77 ans qu’il se met à l’écriture d’Antigone (écrit entre 1990 et 1997). Et en 2004, il nous offre L’enfant bleu: il a 91 ans. Merci Monsieur Bauchau.


Jean-Claude Grosse, le 12 mars 2006.

Pour ressortir de l'enfer où les textes se retrouvent vite sur internet avec la succession des articles, l'enfer étant de passer à la 2° page puis à la 3° puis  à la 4° page de la liste complète, je fais remonter l'article sur La fabrique de violence en attendant que je fasse une note sur le spectacle Push par Kaïros Théâtre.

À propos de
LA FABRIQUE DE VIOLENCE
d’après Jan Guillou


Il s’agit d’un spectacle théâtral, tiré d’un roman (autobiographique) de Jan Guillou.
Erik, 13 ans, est régulièrement battu, cravaché, par son père, sa mère passant toujours discrètement dans la cuisine pour faire chauffer le café.
Renvoyé du collège comme forte tête, Erik est placé dans un internat de bonne réputation par sa mère avant que le père rentre et que tombe la raclée.
À l’internat règne le bizutage, appelé éducation mutuelle.
Erik, qui s’était pourtant juré de ne plus se battre, refuse les humiliations et affronte deux anciens dans le carré, les mettant en pièces et obtenant ainsi un respect temporaire car le conseil des élèves ne peut tolérer cette situation.
Après l’épisode du seau à merde balancé dans leur chambre, la réplique avec le même seau balancé sur la gueule ouverte du président des élèves, suivie de l’algarade avec ce président dans le réfectoire, le conseil change de tactique et s’en prend à son ami, Pierre, convoqué dans le carré où il se fait massacrer malgré la révolte d’Erik, puis plus tard ébouillanter comme un porc et quittant l’internat.
Malgré sa culpabilité, Erik finit son séjour à l’internat, rentre chez lui à 15 ans avec son brevet, reçoit une gifle de son père pour son 0 en conduite mais une fois enfermé dans la chambre, il tient tête à son père, refuse de tomber son pantalon, lui dit qu’il va lui casser le nez et le bras, qu’il devra dire que c’est un accident sinon il dira à la police les corrections infligées injustement par son père. Le père, pris de peur, renonce à son projet.
Quant à Erik, on ne sait pas s’il a mis le sien à exécution.
Un débat a suivi le spectacle.
La première question a été : quel est le message de la pièce ?
Le message ne peut être un résumé en une ligne du genre : la violence n’est pas une solution.
Le message, c’est la pièce entière : fond et forme.
La question ne peut pas être : y a-t-il une autre solution que la violence ? Erik et Pierre, après avoir parlé de Gandhi, essaient la résistance passive, mais ils ne sont pas suivis par les autres qui ont peur. Le bizutage sadique peut continuer contre les socialos.
Erik qui connaît bien le cycle de la violence : montrer à un moment-clef devant tout le monde qu’on est le plus fort, savoir encaisser publiquement quand ce n’est pas le cas, surmonter sa peur car quand on use de la violence on sait que tôt ou tard on rencontrera plus fort, trouve à plusieurs reprises les réponses lui permettant de se mettre à l’abri des humiliations incessantes : sur le carré, dans la chambre.
Par contre, il a tergiversé avec Pierre, par amitié, a été affaibli par ce sentiment et d’une certaine façon a perdu Pierre à tous les sens du mot. Sans doute aurait-il dû descendre dans le carré quand Pierre se faisait massacrer. Impossible de dire ce qui en aurait résulté : pugilat général, correction infligée aux deux ?
Imaginons un autre scénario : Jésus tend l’autre joue. Une victime prend la place des victimes tournantes et en meurt. Le directeur ment, les enseignants se taisent, les élèves, victimes et bourreaux aussi.Le sacrifice n’a servi à rien.
Il doit bien y avoir d’autres scénariis de ce genre à imaginer. Jésus désarme bien le bras levé des lapidaires par sa question : que celui qui n’a jamais péché lui jette la première pierre ? Ce qui a pour effet de ramener tous les regards et l’agressivité du groupe sur lui : la femme adultère s’esquive. Comment Jésus s’en tire-t-il ?
En l’absence d’intervention du directeur et des enseignants, témoins de ce qui se passait, il n’y avait pas d’autres attitudes que la soumission, en attendant d’être bourreau à son tour en devenant un ancien, ou la révolte, la violence. C’est donc l’attitude des représentants de l’autorité et de la loi qui rend possible cet univers sadique où règne la loi des anciens et des plus forts.
Une fois dehors, quelques années plus tard, Jan Guillou, devenu journaliste, a écrit des articles sur l’internat, ce qui a provoqué une enquête et la fermeture de l’établissement. Ce qui n’avait pas été possible de l’intérieur, le respect de la loi, ou plus simplement le respect des personnes éduquées a été rendu possible par un autre canal que celui de la violence : la dénonciation, la prise de parole contre ceux qui fonctionnaient à la loi du silence : bourreaux et victimes puisque même les victimes ne se souvenaient jamais du nom de l’escalier dans lequel elles étaient tombées.
Dans son premier collège où il pratiquait le racket, le vol,…Erik était coupable et punissable. Sa violence était celle d’un délinquant devant être rééduqué.
Dans le deuxième collège, Erik oppose à une violence injuste et sadique une violence que nous estimons juste et qui ne mérite pas le blâme. Ceux qui doivent être sanctionnés sont le directeur, les enseignants et le conseil des anciens.
Erik et Pierre ont discuté dans leur chambre de Gandhi, de la violence et du mal, de la morale. Erik en arrive même à découvrir qu’il sera avocat pour défendre les victimes contre les bourreaux.
Le délinquant Erik avait une conscience morale, avait les mots pour nommer ce qui lui arrivait, pour analyser et pour réagir avec d’autres armes que les poings et les coups de tête. Il a su se moquer du président avec les mots qui ont fait sortir l’autre de ses gonds. Il a su écrire les articles qui ont discrédité et fait fermer cet internat indigne.
Nouvelle question : ce spectacle permet-il de penser la violence ?
Ce spectacle permet de réfléchir à une situation, à un personnage : narrateur et protagoniste, bref à du concret. On ne peut pas inventer de concepts pour penser ce spectacle, il nous faut des concepts venus de la philosophie et de la morale pour tenter de mettre un peu d’ordre dans ce bouillonnement qui nous a saisi car on a ri, on a eu peur, on a été révolté, on a jubilé, autant de sentiments vite évanouis qui ne garantissent pas l’aptitude à penser ce que nous avons vécu par procuration et par délégation.
Convoqués à ce spectacle, un JE (comédien de qualité) s’est adressé à des TU (chacun d’entre nous) mais cela ne constitue pas un dialogue et le débat d’après spectacle ne constitue pas une réflexion construite mais un échange d’opinions plus ou moins argumentées où chacun pèche ce qu’il peut.
À un débat, je préfèrerais une séance de ce que l’on pratiquait, il y a quelque 30 ans : des jeux de rôles selon la technique de Moreno, c’est- à- dire qu’après le spectacle, on reprend la situation et des volontaires essaient d’autres attitudes, d’autres postures que celles qu’on a vues sur le plateau . Et quand par exemple un fort tient longtemps, on essaie de voir comment lui couper son pouvoir : on en parle, on expérimente tout de suite la solution évoquée, on évalue. Je crois pour l’avoir pratiquée dans un certain nombre de situations que je savais critiques, que cette anticipation, cette préparation est souvent bénéfique.
L’école manque d’initiative, les enseignants ne sont pas assez autorisés à en prendre et donc ce qui se fait dans de multiples formations n’arrive pas jusqu’à l’école qui n’est pas une préparation à la vie.
L’école de la rue est de ce point de vue bien plus efficace.

Jean-Claude Grosse.


Par Jean-Claude Grosse - Publié dans : spectacles
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Vendredi 6 juillet 2007 5 06 /07 /2007 11:00
Peut-on faire apprécier un travail d'expression combinant jeu d'acteurs, musiques, lumières,  paroles et silences, corps et absences par un montage vidéo ?

C'est le pari fait ici à partir du spectacle:
Mon pays c'est la vie
À nouveau, fragments 1

créé à La Maison des Comoni au Revest en mai 2004
par L'Ensemble À Nouveau
mis en scène par Katia Ponomareva
dont on peut voir sur ce blog des vidéos de son dernier spectacle créé en mars 2007
Rien ne sera plus jamais comme avant
À nouveau, fragments 2



Tango

envoyé par grossel



Par Jean-Claude Grosse - Publié dans : spectacles - Communauté : L'art e(s)t la vie
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Vendredi 6 juillet 2007 5 06 /07 /2007 15:22
(C'est possible) ça va
ou l'un de nous est en trop

est le dernier spectacle de Cyril Grosse (1971-2001)
présenté ici non par nostalgie mais pour la qualité du spectacle et du film qui l'a saisi

CYRIL.JPG
créé en octobre 2000
au Molodiojny Theatr'
à Oulan-Oudé en Sibérie,
après répétitions au lac Baïkal, à Baklany,
(vidéos sur le Baïkal et le mémorial de Baklany en cliquant sur la photo))

memorial.jpg
puis présenté au Centre Vissotski à Moscou,
au Théâtre de La Passerelle à Gap,
à La Maison des Comoni au Revest,
à Gare au Théâtre à Vitry.
Réalisation franco-russe avec 12 comédiens,
2 compagnies:
L'Insolite Traversée
Le Molodiojny Theatr',
2 langues: russe et français,
ce spectacle a été filmé par un vidéaste russe, Vladislav Kostine.
Ce n'est que 6 ans après que Les 4 Saisons du Revest,
co-producteurs du spectacle,
ont pu retrouver le film,
tourné à La Maison des Comoni,
le 25 octobre 2000,
pour les 60 ans de grossel.
Merci à Ivan.


--ava.jpg Deux versions sont mises en ligne, l'une sur ce blog, l'autre sur le blog des Cahiers de l'Égaré, éditeur de Cyril Grosse (2 romans et l'oeuvre théâtrale).
Ces deux versions filmées sous deux angles différents permettent d'apprécier ce spectacle dans toute sa légèreté, sa densité, sa nostalgie.
À voir dans l'ordre ou le désordre des vidéos.



Par Jean-Claude Grosse - Publié dans : spectacles - Communauté : L'art e(s)t la vie
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Samedi 7 juillet 2007 6 07 /07 /2007 23:21
Un Roméo et Juliette de 1987

cyril-romeo.jpeg
C.G. au moment des saluts

Pour les 20 ans de la création à la Tour du Revest, en juillet 1987, dans le cadre du Festival de  théâtre du Revest, de Un Roméo et Juliette d'après William Shakespeare par la jeune compagnie amateur revestoise: L'Insolite Traversée des Siècles, je mets en ligne  un film qui a été tourné apparemment le soir de la première et qu'on m'a communiqué récemment.


La mise en scène de ce spectacle était de Cyril Grosse. C'était sa 1° mise en scène. Il avait commencé le théâtre en 1981 avec Sylvie di Roma et avait suivi la classe théâtre-musique de Denis Guénoun à Châteauvallon de 1983 à 1985. En 1987, quand après un an de répétitions, le travail est présenté au public, il a 16 ans. Le spectacle a été très bien accueilli, joué 9 fois à la Tour et ensuite une vingtaine de fois à Uzès au moment du Festival d'Avignon.

Les jeunes comédiens avaient pour prénoms: Ophélie, Laurence, Isabelle, Nadine, Jeanne, Valérie, Fred et le seul adulte, André. Il y avait aussi Pierre-Jean, Ivan, Pedro.
Dès 1991, certains de ces comédiens deviennent professionnels: Fred Andrau, Jeanne Mathis, Valérie Marinèse, Cyril Grosse, Ivan Mathis en création lumières; la compagnie devient L'Insolite Traversée. La compagnie disparaîtra à la disparition de Cyril en 2001.

Extrait d'un entretien paru dans le livre De l'impasse à la Traverse pour les 20 ans des 4 Saisons du Revest.

M. : Puisque vous en parlez, ça m’intéresserait que vous développiez votre collaboration avec Cyril.
J.-C. G. : L’itinéraire de L’Insolite Traversée me semble assez exemplaire, Cyril et Katia, mon fils et ma fille, Jeanne Mathis qui a été la co-directrice de L’Insolite Traversée, Valérie Marinèse, Frédéric Andrau, ont presque tous été formés avec le théâtre amateur du Théâtre à Suivre. Ils ont présenté des spectacles sur la place du village, à la Tour, il y a eu aussi des spectacles à Châteauvallon.
Cyril avait treize ans l’année du Printemps, il a écrit une pièce Les Familiales qu’il a mis en scène avec ses copains de l’atelier. Les Familiales ou Family Story, ça a été répété au Collège des Pins d’Alep. Il y avait à l’époque un surveillant général, passionné de théâtre, membre d’une compagnie de théâtre en langue provençale : Robert Fouque. Il a favorisé les répétitions de la compagnie de Cyril qui s’appelait Le petit manteau blanc, ce Petit manteau blanc a créé Family Story au CREP des Lices, avec le soutien de la mairie du Revest. Je me souviens qu’il y a eu un article dans Var-Matin sur cette représentation, sur cette unique représentation où le journaliste disait que Cyril irait loin. Ça paraissait évident. Après cette expérience-là, deux ans après, à 15 ans, il a monté une compagnie qui s’appelait L’Insolite Traversée des Siècles et le premier spectacle de cette compagnie amateur ça a été Roméo et Juliette ou plutôt Un Roméo et Juliette d’après William Shakespeare, ça a été créé à la Tour du Revest. Ils ont répété dans les locaux de l’entente sportive et culturelle revestoise.
En 1987, ils ont créé Un Roméo et Juliette, c’était une mise en scène de Cyril, il y a eu à peu près un an de répétition, ce qui est quand même considérable. Il a été joué au Revest, dans la foulée du Revest ils ont fait une espèce d’Avignon off, hors les murs, à Uzès, une démarche très collective, ils étaient logés dans des conditions presque communautaires.
Il a été joué ensuite, l’année d’après, à La Seyne-sur-Mer. On a assez vite compris qu’on avait à faire à une équipe qui avait du talent. C’était une équipe plus large que ce qu’a été L’Insolite Traversée, c’est-à-dire qu’elle comprenait des gens qui sont devenus professionnels et d’autres qui sont restés amateurs ou ont arrêté, mais à mon avis tous avaient du talent.
On a perçu le talent de Cyril, je crois, à la façon dont il a travaillé le texte de Shakespeare, il a appelé ça Un Roméo et Juliette d’après Shakespeare, car il a arrêté la pièce après la décision d’exil de Roméo. Donc après la nuit d’amour quand Juliette ne sait pas si c’est le rossignol ou l’alouette qui chante ; on n’assiste pas dans le spectacle de Cyril à la mort des amants, au dénouement tragique. Lui considérait que cela représentait une caractéristique de l’époque et que ça n’avait pas une valeur universelle et qu’il fallait donc laisser ouvert. La seule façon de laisser ouvert, c’est que Roméo s’en aille et notre imagination peut imaginer ce qu’elle veut. De nos jours un Roméo trouverait sûrement à s’échapper, à s’évader. Ça, c’était sa première trouvaille, et sa seconde trouvaille c’était d’avoir fait jouer Juliette par trois comédiennes. C’est-à-dire que dans le même spectacle, Juliette passe de l’enfance à l’adolescence puis à l’âge adulte. La première comédienne était blonde et donnait à Juliette une interprétation un peu gamine. La seconde, plus grande, également blonde, toutes les deux habillées avec une espèce de chemise de nuit blanche, la seconde était plutôt l’adolescente impertinente qui a des envies, et la troisième, la Juliette de la nuit d’amour, c’est là qu’elle mûrit et celle-là était brune, habillée en noir, une robe noire à pois blancs, et c’est sur cette dernière image de Juliette que la pièce se terminait. C’était vraiment une lecture intéressante, on avait sous les yeux l’évolution psychologique de Juliette à travers des signes très simples, du blanc au noir, des blondes à la brune, de la joie de vivre à la mélancolie, à la tristesse, l’exaltation, l’illusion.
M. : C’est vrai que c’est un point de vue assez novateur et intéressant, à l’âge où il a travaillé la pièce on n’adapte pas forcément, on se contente seulement d’en faire la lecture.
J.-C. G. : Il s’est approprié la pièce, dès cet âge-là il montrait un esprit d’indépendance et une justesse de point de vue.
Ce n’était pas tordre le cou à Shakespeare, il y avait un sens de l’accroche, de l’adresse.
Il y avait des clowns qui s’adressaient au public. Au théâtre classique il y a un quatrième mur, c’est le mur invisible qui sépare la scène de la salle. Les comédiens jouent mais ne nous voient pas, nous sommes les voyeurs. Dans le théâtre grec par contre, le chœur antique, c’était le médiateur, l’adresse c’était quelque chose de très important. On se sent concerné par l’adresse plus que par la représentation. Lui avait appris ça de Guénoun, il y avait des clowns – c’était comme un chœur – qui s’adressaient au public et qui nous racontaient autrement ce qui s’était passé, il y avait aussi de la musique, il jouait de l’accordéon, les comédiens chantaient.
Les scènes de combat étaient extrêmement stylisées, il n’y avait aucun instrument. C’était simplement dans le maquillage du visage que les intentions meurtrières et guerrières étaient données. J’aurais aimé que Cyril reprenne Roméo et Juliette dans les années qui viennent. Ça aurait été intéressant de le voir vingt après, en 2007, se recoltiner à Roméo, avec de l’expérience.
Ça a été le point de départ, ce Roméo et Juliette, d’une aventure qui s’est appelée d’abord L’Insolite Traversée des Siècles et puis qui est devenue professionnelle, cinq ans après, en 1991 et qui s’est appelée L’Insolite Traversée.
Quelques uns des comédiens amateurs sont allés faire une formation à l’école de la Comédie de Saint-Étienne, et se sont rassemblés sous le nom de L’Insolite Traversée. Et dès 1992, c’est-à-dire dès la création de leur premier spectacle : Madelaine Musique, ils ont été aidés par le ministère de la Culture, la DRAC, et huit ans après ils étaient conventionnés. C’était la seule compagnie du Var à être conventionnée, en huit ans de carrière professionnelle.

Il me semble intéressant de comparer ce 1° travail de mise en scène avec le dernier travail de mise en scène de Cyril Grosse dans (C'est possible) ça va, spectacle créé en 2000 avec 12 comédiens français et russes. Une version est visible sur ce blog, l'autre version filmée est visible sur le blog des Cahiers de l'Égaré.
À la rentrée, je mettrai en ligne deux films de Cyril et  d'autres documents vidéos.

Pour l'Histoire, je signale que les spectacles à la Tour du Revest, au stade de la colline, au château de La Ripelle (les 3 lieux magiques du Festival du Revest) ont cessé avec le dernier Festival de théâtre du Revest en août 1991, une programmation théâtrale de saisons remplaçant le Festival dans la Maison des Comoni, assurée par Les 4 Saisons du Revest de juillet 1990 à décembre 2004, date à laquelle le maire actuel du Revest et les maires actuels de l'agglo TPM ont  mis un terme, sans motif énoncé, à l'activité de programmation des 4 Saisons du Revest, devenues nomades et intervenant comme il se doit ailleurs qu'au Revest. Il va de soi aussi que les archives des 4 Saisons du Revest sur leurs 22 ans d'activité au service du théâtre et du Revest ne seront jamais communiquées à la mairie du Revest. 2 ouvrages publics rendent compte de cette activité: Donjon Soleil (sur les 10 ans) et De l'impasse à la traverse (sur les 20 ans).

JCG


 

Par Jean-Claude Grosse - Publié dans : spectacles - Communauté : L'art e(s)t la vie
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Jeudi 11 octobre 2007 4 11 /10 /2007 19:38
Lecture à domicile, mercredi 10 octobre de 18 H 45 à 20 H, à Hyères
Le cas Quichotte
écrit par Philippe Vincenot

lu par Philippe Vincenot et Laurent Vercelletto.


Lors d'une très longue soirée, jusqu'à 3 heures du matin, l'année du Printemps créé à Châteauvallon par Le Grand Nuage de Magellan, dans une mise en scène de Denis Guénoun -c'était en 1985- je fus amené à dire à Philippe Vincenot: "tu as des talents de conteur; tu devrais passer à l'écriture." Ce n'était pas nécessairement très logique, l'oralité n'ayant pas les mêmes ressorts que l'écriture sauf qu'un comédien disant un texte l'incorpore si je puis dire: il fait de l'écrit une transcription orale, une interprétation qui donne vie aux mots, les incarne. Et d'inviter Philippe Vincenot à écrire des Histoires du Revest, commande d'écriture et de spectacle. Ce fut en 1986 et ce fut un succès, le spectacle tournant pendant 2 ans.
Fort de cette réussite, nouvelle commande: Feu en 1988, créé au stade de la colline au Revest, spectacle mythique pour ceux qui l'ont vu, spectacle qui tourna aussi beaucoup avec sa vieille caravane déglinguée découverte aux abords d'un garage sur une départementale varoise peu fréquentée, caravane donnée à la Jubileum Compagnie par son propriétaire qui ne savait qu'en faire. Feu fut donc un spectacle. Ce fut aussi le 1° Cahier de l'Égaré en juillet 1988.

feux-01.jpg
20 ans après, 100 titres ont été publiés.
Il fallut un long temps pour que Philippe me propose une nouvelle écriture: ce fut Le fonds des navires en avril 2001, livre publié aux Cahiers de l'Égaré et spectacle créé à la Maison des Comoni. 1 mois de présence et de bonnes conditions de travail. Le spectacle vient d'être repris en Rhône-Alpes, il y a quelques jours.

Quel plaisir donc d'entendre le nouveau texte de Philippe Vincenot: Le cas Quichotte qui sera publié par Les Cahiers de l'Égaré en septembre-octobre 2008, le spectacle étant créé en novembre 2008 et ayant déjà une tournée de 25 dates. La longue complicité de Philippe Vincenot et de Laurent Vercelletto n'est sans doute pas absente de l'écriture de Philippe: il sait pour qui il écrit et Laurent sait avec quel partenaire il joue et ça donne de la magie: ça coule, ça s'écoule, ça froufroute, il y a du fri fri et du freu freu dans l'air...
Ce texte me semble un prolongement du Fonds des navires par ses modes d'écriture, ses alternances de dialogues vifs, drôles, ses monologues souvent fort poétiques, à remuer l'âme, à désencrasser l'esprit pris au piège des lieux communs. Et en même temps un dépassement, une amplification: le monde, les mondes embrassés par le poète sont plus nombreux, oiseaux, poissons, fleurs, parfums... et ce faisant, Philippe Vincenot répond à l'injonction d'Hölderlin, habiter le monde en poète.
Nous fûmes 13 à cette lecture.

" Les 4 Saisons du Revest  organisaient une lecture à domicile, mercredi 10 octobre. Dans la douceur d’une tombée de nuit à peine automnale, deux voix ont fait entendre le Cas Quichotte, nouvelle pièce de Philippe Vincenot, qui sera mise en scène l’an prochain par Laurent Vercelletto et publiée aux Cahiers de l’Egaré.
En parfaite harmonie, l’auteur et le metteur en scène ont  donné corps à un texte d’une grande poésie entraînant, pendant plus d’une heure, un public conquis par une aventure hors du commun : enfermés dans un asile d’aliénés,
Alonzo Quichano et Sancho percent tous les murs imaginables en embrassant les créations de  l’univers et les secrets de l’humanité, au cours de leurs dialogues surréalistes et d’entretiens avec un médecin de plus en plus déboussolé. Philippe Vincenot réussit le tour de force de transmettre l’héritage baroque de Cervantès, un monde débordant aux horizons multiples, au sein d’un milieu carcéral produit par une science bureaucratisée et déshumanisante. Mais le cas Quichotte ne consiste-t-il pas à redonner de la vie là où elle tend à se dérober ? "
 
Gilles Desnots

N'étant plus rien qu'un simple damné assis devant son ordi, je pars à la pêche d'images à partir d'"événements" comme celui-là.

Voici donc une vidéo de cette lecture. Les autres sont sur le blog des Cahiers de l'Égaré.

Par Jean-Claude Grosse - Publié dans : spectacles - Communauté : L'art e(s)t la vie
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Mercredi 12 décembre 2007 3 12 /12 /2007 14:52
  Vient de paraître ce 12 décembre 2007
L'île des esclaves de Marivaux
Édition réservée au Théâtre de Privas

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Dans la nuit du 5 mars 1725*, au large de l’île des esclaves, Le Flamboyant, vaisseau amiral de la marine royale de sa majesté Louis XV, Roi de France, est pris dans une soudaine et violente tempête. Malgré tous ses efforts, l’équipage ne parvient pas à échapper aux récifs qui entourent les trois îles désignées sur les cartes maritimes sous le nom d’Archipel Utopia. Au matin du 6 mars 1725, Le Flamboyant, la coque brisée, s’échoue et gît, démâté, sur la côte de l’île des esclaves.

* 5 mars 1725, date de la 1° représentation de L'île des esclaves.

Note sur le spectacle
vu en février 2006
J'ai vu, il y a quelques jours, (février 2006) au Théâtre de Privas, en Ardèche, L'île des esclaves de Marivaux dans une adaptation et une mise en scène de Dominique Lardenois. C’est ce dimanche-là que j’ai fait ma virée en Ferrari  F 430.
Ce spectacle, sans vedettes, avec des comédiens en compagnonnage et en fin de formation, ce qui donne déjà une idée de la démarche de service public de l'équipe dirigeante de ce théâtre, scène conventionnée, ce spectacle présente trois caractéristiques suffisamment rares aujourd'hui, pour que j'en parle.
C'est un spectacle populaire, politique et pédagogique, trois adjectifs que détestent les directeurs de nos théâtres qui sont à la recherche de créateurs, généralement des copieurs, des pilleurs sans vergogne, affirmant que la création commence avec eux. Et à la recherche de formes nouvelles, toujours plus vite obsolètes, les unes succédant aux autres dans un tourbillon de futilités présentées comme essentielles, mettant à la question… toutes formulations qu’on retrouve dans les dossiers d’artistes, les dossiers de presse, les programmes des théâtres ; attention, les yeux et les oreilles, vous allez voir, entendre : en général, on s’emmerde.
Pour ma part, je réclame le droit au répertoire, le droit aux mille chefs-d’œuvre du théâtre mondial dont on ne voit qu’une cinquantaine, toujours les mêmes, en une vie.
Donc, L’île des esclaves est une œuvre du répertoire, tout à fait d’actualité, avec la polémique sur l’article 4 évoquant les aspects positifs de la colonisation dans une loi adoptée, il y a presque un an. Comme le remarque à juste titre Régis Debray dans Sur le pont d’Avignon, le répertoire, les pièces dites classiques, sont souvent les mieux à même de parler d’aujourd’hui.
Donc dans la version de Dominique Lardenois, grâce aux moyens modernes, vidéo surtout, la pièce est resituée dans son contexte, annonciatrice de la Révolution (cette comédie philosophique a été donnée pour la première fois, avec grand succès, le 5 mars 1725). Et la vidéo sur grand écran en fond de scène nous permet d’aller de Marivaux au Cambodge, au temps des Khmers rouges et de leurs camps de rééducation, la rééducation des uns et des autres, maîtres et serviteurs étant un des thèmes de la pièce. Pour mémoire, je relèverai que la Révolution n’abolit l’esclavage que le 4 février 1794, il y a 212 ans, jour pour jour, grâce aux députés venus des colonies, Saint-Domingue, en particulier. Que Napoléon rétablit l’esclavage, huit ans après…
Par ces rappels historiques, le spectacle est bien pédagogique.

6912.jpg Photo Christian Ganet

Par l’évocation des camps de rééducation, le spectacle est bien politique : peut-on corriger l’homme ? peut-on éduquer, rééduquer l’homme, l’amener à la vertu par l’exemple de la vertu quand il a pratiqué le vice ? Qu’advient-il quand la rééducation est autoritaire, forcée ?

6776.jpg Photo Christian Ganet

Enfin, c’est un spectacle populaire par les moyens mis en œuvre,
allant jusqu’à la farce, provoquant le rire mais ne nous installant jamais dans le confort d’une position.

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Photo Alain Chambaretaud

Si on ajoute à cela, l’épilogue, réflexions d’un philosophe sur la comédie, on a un spectacle qui devrait tourner beaucoup.
Ce ne sera pas le cas : les directeurs ne se sont pas déplacés jusqu’à Privas, ce n’est pas leur tasse de thé.


Jean-Claude Grosse

NB: ce spectacle créé en janvier 2006 et qui a été joué plusieurs semaines au Théâtre de Privas, n'a effectivement pas tourné (JCG, le 27 novembre 2007)



 

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Mardi 15 janvier 2008 2 15 /01 /2008 15:34
Tout Shakespeare en 3 heures solo
au Revest-les-Eaux

ou Le tour complet du coeur

J’ai donc vu le vendredi 11 janvier  à partir de 19 H 30 le spectacle : Le tour complet  du cœur par la compagnie Attention fragile. L’homme-orchestre de ce spectacle est Gilles Cailleau.
En 3 heures, 3 heures 15, il fait le tour de Shakespeare, des  32 pièces de W.S. comme le présente J.J. dans Ulysse. On quitte  donc le chapiteau mais pas le spectacle vers  22 H 45. Un punch  au gingembre nous est servi dehors mais ce n’est pas pour nous réchauffer tellement nous avons chaud au cœur d’avoir vu et vécu ce que nous avons vécu à 55 sous le  chapiteau   malgré  le chahut  du vent violent  et de la musique tonitruante déversée par l’orchestre qui joue  au bar du château,  ce soir-là.
Dans ce tour du chœur selon la belle coquille trouvée dans le livre édité par Les Cahiers de l’Égaré, Gilles Cailleau nous mène en bateau avec sa découverte de la roulotte d’Antoine Garamond qu’il trimballe depuis déjà 325 représentations. 
Cette 326° représentation est d'ailleurs une reprise après plusieurs mois de rééducation consécutive à une rupture du tendon d'Achille. Nous craignons pour l'acteur qui lui craint sa mémoire.
Nous voilà avec Antoine, ses fils Georges et John et aussi l’acteur Gilles embarqués dans un fabuleux voyage à travers l’œuvre de W.S.
Le nom des 32 pièces est inscrit sur un tableau noir et le temps s’écoule avec  le trait barrant le nom de la pièce qui vient  d’être traitée : assez  perturbante cette façon de faire qui peut susciter des angoisses : on n'en est qu’au début,  au 1/3, au 3/4. Oh ce Conte d’hiver qui n’en finit pas avec John qui affabule comme le petit garçon qu’il est. Et ce Périclès,  impossible à résumer  mais qu’une spectatrice veut découvrir et c’est reparti pour un tour, là c’est Gilles qui ce soir raconte pour la 1° fois, la pièce à rebondissements.
Eh bien non, on ne voit pas le temps passer même quand dans la dernière pièce, La tempête , où s’exprime un W.S. réconcilié, une spectatrice faisant partie de l’orchestre mis en place par Gilles pour imager de façon sonore l'île (sonoriser quoi) fait passer le temps en le comptant avec son curieux métronome, une cuillère en bois tapant sur une planche à découper.
Fabuleuse traversée donc où chaque pièce a son traitement, toujours inventif, parfois drôle (je pense  au Conte d’hiver bien sûr, mais aussi aux 3 comédies traitées simultanément, La nuit des rois, Comme il vous plaira,Tout est bien qui finit bien ou aux deux gentilshommes de Vérone) d’autres fois, drôlement émouvant (je pense à Richard II, à Troïlus et Cressida, à Macbeth, à Coriolan) ou franchement horrifique comme aurait dit mon grand-père François Rabelais (Titus Andronicus qui nous soulève des ah ! d’horreur).
Il y a chez Gilles Cailleau une vraie passion pour Shakespeare,  nourrie d’une connaissance approfondie lui permettant de rassembler soit par la structure  (c’est le cas quand il traite simultanément La mégère apprivoisée et Le marchand de Venise) soit par l’histoire plusieurs pièces (les 2 tétralogies historiques dont la plus récente : Henry VI,1,2,3 et Richard III raconte  ce  qui se passe avant ce que raconte la plus ancienne : Henry IV, Richard II, traitée avec des masques magnifiques).
Trouvaille aussi, cette sieste d’Antoine  (Le songe d’une nuit d’été) qui permet à son fils Georges de faire l’impasse sur plusieurs pièces : Antoine et Cléopâtre qui est un chant du cygne, Peines d’amour perdues qui pose la question essentielle : faut-il renoncer au plaisir pour se consacrer au savoir ou faut-il renoncer au savoir pour se consacrer au plaisir ?; quant à Mesure pour mesure, c’est une pièce philosophique. Et de traiter d’un coup de magie Beaucoup de bruit pour rien, de cinq coups d’archet, les 5 actes d’Othello, d’un air d’accordéon Hamlet. Parfois, il raconte avec des gens du public, l’histoire, parfois, il nous met en présence d’un épisode de l’histoire par exemple à la mort de Roméo quand Juliette se réveille et le croit mort, se tuant sur son cadavre, Roméo étant joué par quelqu’un du public.
À spectacle inventif, reposant sur la performance d’acteur de Gilles Cailleau, scénographie inventive avec la multitude d’accessoires permettant de nous surprendre continuellement, musiques très adaptées, qu’elles soient jouées en live avec divers instruments par l’acteur ou qu’elles soient enregistrées.
Si vous entendez parler de ce spectacle, courrez-y, inscrivez-vous.
Pour ma part, j’en suis à ma 5° représentation.
Dois-je dire quelque chose de plus ?
Cette interférence de la musique du bar du château à 20 mètres du chapiteau avec le spectacle pose la question de l’harmonisation par consultation et concertation de ce qui se passe sur la commune. Manque de communication et peut-être mauvaise volonté ou volonté de gêner.
Après le spectacle, je suis allé au bar voir ce qui se passait et qu’elle ne fut pas ma surprise d’y découvrir l’adjointe à la culture qui avait peut-être déjà vu le spectacle mais qui apparemment n’est pas intervenue pour faire baisser le son.
Faut-il s'en étonner ?

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Par Jean-Claude Grosse - Publié dans : spectacles - Communauté : L'art e(s)t la vie
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Vendredi 27 juin 2008 5 27 /06 /2008 17:48
Voyage par La fabrique Imaginaire


J'ai donc vu Voyage le 24 juin 2008 à Mouscron en Belgique, pour la 6° fois, peut-être plus. Comme je le dis dans l'article écrit il y a plus d'un an, le travail de La fabrique Imaginaire évolue sans cesse.
Par rapport aux représentations de la Balsamine, cette version a gagné en complexité et paradoxalement en lisibilité. Les ruptures, changements de lieux, de dates, d'histoires sont plus fréquents; le dépaysement, la perte de repères plus forts et en même temps, nous réussissons à tracer les lignes continues reliant les pointillés des segments joués.
Ainsi donc, voilà un spectacle qui peut conduire le spectateur à mettre en pratique immédiatement dès la sortie du spectacle, l'ouverture à laquelle il nous invite, ouverture à d'autres temps, d'autres moments, d'autres gens, ne serait-ce que le temps d'un instant, l'espace d'un pointillé.
Je me suis amusé à cet exercice, le lendemain, en allant à la gare prendre un train, gagné par la lenteur, à l'inverse du TGV qui m'a ensuite reconduit à Paris.
Quel luxe cette lenteur !

J'ai regardé la rue, les fenêtres, avec un oeil lavé par le spectacle.
Qu'ai-je vu ?
Je me suis surtout raconté des histoires brèves, des vies minuscules. En particulier en voyant un vasistas ouvert sous les toits. Je n'ai pas vu passer le temps de cette marche lente.
Il faut dire que la lecture de
Toutes les femmes aiment un poète russe, collection J'ai lu, d'Élizabeth Dunkel, 1993, m'a aidé à confondre rêve et réalité, vérité et mensonge (le vrai Milan Kundera est reçu à New York comme l'imaginaire Boris Zimoy).
Voilà un roman confondant, riche d'observations multiples que je ne regrette pas d'avoir déniché dans la petite bibliothèque de l'appartement parisien, roman donné lors de la création en 2002, de Père de Strindberg, après la disparition de Cyril.

Hommes, femmes, psychanalystes, poètes, écrivains, publicistes, Français, Américains, Russes sont observés avec attention, jubilation, humour, amour, avec quelques facilités, quelques clichés sur les clichés qui nous affligent, que nous nous infligeons par paresse, habitude mais l'histoire comme l'écriture ne manquent pas d'intérêt.
Katia, Boris, Jo Anne, Franck sont les principaux protagonistes d'un chassé-croisé de 446 pages où l'auteur va jusqu'à imaginer l'écriture par Boris d'un roman: Katia in the Lex, ressemblant étrangement à son roman, permettant ainsi aux personnages: Katia et Franck, de réagir par rapport au reg
ard porté sur eux par Boris qui fut aimé de Katia, détesté par Franck, aimé par Jo Anne, lui n'aimant personne. Et ce roman des amours non réciproques, des moments jamais saisis, des échecs par indécision, aveuglement, malentendu, des échanges de partenaires par déception, par évidence, s'achève de la façon la plus inattendue dans les 9 dernières pages car c'est toujours sous les traits de l'inattendu que se présente l'amour. Éros est le dieu du neuf dit Le Banquet de Platon.

Article du 30 avril 2007
(blog Les Cahiers de l'Égaré)

J’ai vu tous les spectacles de La Fabrique Imaginaire, d’Ève Bonfanti et Yves Hunstadt : La tragédie comique, Du vent et des fantômes, Au bord de l’eau et maintenant Voyage.

En général plusieurs fois, à des moments différents parce que leur méthode de travail est progressive, intégrant le temps, le présent, l’aléatoire, la vie, leur vie comme cette histoire de 3 chambres pour 5 personnes ouvrant à de multiples répartitions...
Cette fabrique imaginaire est bien réelle aussi : un spectacle se met en place sur 2 à 4 ans pour ensuite tourner, évoluer pendant 5 à 7 ans. Soit 4 spectacles en 20 ans, un rapport au temps qui prend son temps ce qui n'est pas le cas de la plupart des productions, des créations. Cela suppose d'avoir tissé des liens solides de fidélité artistique et d'amitié avec les structures culturelles accompagnatrices.  Les complices Éve Bonfanti et Yves Hunstadt sont des faiseurs de théâtre avec 3 francs et 6 sous, exigeants et inventifs et d'une compagnie drôle et attachante.
Pour toutes ces raisons, en mai 2004, La Fabrique Imaginaire aurait dû faire une résidence de 15 jours à la Maison des Comoni au Revest après avoir présenté Du vent et des fantômes, Au bord de l’eau. Cette résidence aurait lancé Voyage.
La communauté d’agglomération Toulon-Provence-Méditerranée a annulé cette séquence, cette présence, privant le public d’un travail que les directeurs de théâtre s’arrachent. À la place, fut programmé un pitoyable spectacle: La femme du boulanger, par une compagnie trop aidée en Région PACA.
Il restera quand même quelque trace de ce désir de collaboration avec l’édition par Les Cahiers de l’Égaré de l'histoire de La fabrique Imaginaire.
J’ai donc vu la version présentée au Théâtre de la Balsamine à Bruxelles, les 25-26 et 27 avril 2007. Voyage y est programmé depuis le 24 avril et jusqu'au 19 mai 2007. J’ai vu 3 salles pleines.
Entre ma 1° représentation et la 3°, quelques changements, par exemple, l’intégration au spectacle du professeur auquel s’adresse le généticien lors du symposium au Palais de la musique à Barcelone ou lors de ma 1° représentation, le coup du trou de mémoire de la sexologue dont je n’ai su dire s’il était réel ou joué.
Donc Voyage est un spectacle commençant par une adresse sur le temps : est-on en retard, en avance sur l’heure annoncée ?
Acteurs et personnages tantôt se confondent, tantôt se séparent.
Jeu et non-jeu alternent.
Rêve et réalité se confondent ou se distinguent.
Les temps s’entremêlent : parfois l’histoire dite précède l’action réelle sur le plateau, genre la question: les lettres de l'alphabet de l'ADN sont-elles inscrites sur les barreaux? ou l’action est ensuite confirmée par une question, genre : est-ce que je ne vous ai pas rencontrée à Bruxelles où je vais donner une conférence dans 8 jours.
Les personnages sont :
une actrice qui a eu un accident dont on ne sait les effets qu’il a provoqués : mort, coma, à une question, elle répond : moi ça va, je me sens très bien, a-t-on rêvé ?
un technicien, musicien qui arrive peut-être du Québec pour un enregistrement en studio et qui est le nouveau voisin de palier de la comédienne qui sera aussi hôtesse de l’air et fille de sa mère
un généticien qui lors de deux interventions est coupé par des personnages assis au milieu des spectateurs
une sexologue dont les intrusions dans le monde du généticien et dans notre monde de spectateurs sont ravageuses (rires garantis)
un pilote, commandant de bord d’un avion tentant d’atterrir à Barcelone, nous étant les passagers de cet avion
une musicienne, mère de l’hôtesse-comédienne, jouée par la fille de la comédienne.
Comme on le devine, les repères sont flous, les histoires s’emmêlent, se démêlent, s’en mêlent, se démènent, les espaces interfèrent.
De cet imbroglio, on sort interpellé, on l’est par la sexologue qui nous invite à imaginer les scénarios possibles entre nous tous, réflexion complétée par celle du généticien sur les scénarios vraisemblables, invraisemblables, vrais, faux, confirmés ou invalidés par la réalité et par toutes les pistes fausses ou hypothétiques lancées par les autres personnages.
Scène et salle sont étroitement mêlées par la présence des personnages parmi nous, changeant de place selon les situations : sur scène, dans l’avion, sur un palier…
Le plateau est certes utilisé mais il l’est finalement assez peu ce qui donne une grande intensité, aux moments de jeu sur le plateau, une grande vérité, aux moments de jeu en salle. Les lumières construisent les espaces, nous y intégrant pleinement ou nous en estompant... Les costumes semblent sortis de l'ordinaire vestimentaire des comédiens ou des personnages. Les accessoires se réduisent à un tabouret, un téléphone portable (favorisant la confusion possible entre vrai-faux, réel-jeu), une paire de chaussures, un drap blanc dont l'arrivée intempestive au ras du sol jusqu'à sa mise en place verticale est un "évènement".
Pour conclure, un spectacle bien servi par des comédiens dont le naturel nous ravit, un spectacle rempli d’émotions, de rires, de réflexions sur ce qui nous fait et défait : le temps. Un spectacle fluide, prenant des risques comme cette tentative d’inscrire un discours réel adressé au public, sur un fond d’applaudissements et gloussements d’un public enregistré : une performance puisque le public réel réagit en communion avec le public fictif.
Un spectacle qui prend la science au sérieux, il s’en nourrit, et nous restitue sous forme sensible, poétique quelques considérations des avancées sur la génétique, le cerveau, la conscience, la sexualité, le plaisir…

Avec
Eve Bonfanti, Lola Bonfanti,
Katia Ponomareva, Yves Hunstad,
Etienne Van der Belen, Valère Le Dourner

Conception et réalisation Eve Bonfanti et Yves Hunstad
Musiques originales Lola Bonfanti
Direction technique et régie Valère Le Dourner
Déléguée de production Sylviane Evrard

Production : La Fabrique Imaginaire
Coproduction : Théâtre de la Balsamine - Bruxelles, Groupe des 20 Théâtres en Ile de France

Partenaires de création : l’Espace Jules Verne de Brétigny-sur-Orge, Théâtre Paul Eluard de Choisy-le-Roi, l’Hexagone de Meylan, Centre Culturel de Dinant, des Théatrales Charles Dullin, Théâtre Jean Vilar de Suresnes, Théâtre du Pays de Morlaix.

Avec l’aide du Ministère de la Communauté française de Belgique-service du Théâtre et du Service de la Promotion des Lettres.

LES ÉTAPES DE "VOYAGE"

Première résidence d'écriture et présentation le 30 novembre 2004 au Théâtre de Rungis (Île-de-France) devant le Groupe des 20 Île-de-France.
Deuxième résidence d'écriture le 28 février à Bourgoin Jallieu (Rhône-Alpes) devant le Groupe des 20 Rhône-Alpes.
Troisième résidence d'écriture avec présentation le 8 mars 2005 à l'Espace Jules Verne de Bretigny-sur-Orge (Île-de-France), devant le public du théâtre.
Quatrième résidence d'écriture : trois semaines en Corrèze en vue de la présentation du 8 novembre 2005 à Choisy-le-Roi (Île de France) devant le groupe des 20 et d'autres producteurs de théâtre.
Présentation publique le lundi 14 novembre 2005 à l'Hexagone de Meylan (Rhône-Alpes).
Cinquième résidence : dix jours à Dinant (Belgique) en partenariat avec le Centre culturel régional. Présentation publique le jeudi 12 janvier 2006.
Présentation publique le vendredi 10 mars 2006 au Théâtre-Cinéma de Choisy-le-Roi (Île-de-France).
Présentation publique le jeudi 27 avril 2006 au Théâtre Jean Vilar de Suresnes (Île-de-France).
D'autres étapes ont eu lieu: en Bretagne, région parisienne, Jura, Verdun et ça continue.
Voyagez pour ne pas rater Voyage.
Le cocktail TGV-TER est renversant.



Par Jean-Claude Grosse - Publié dans : spectacles - Communauté : L'art e(s)t la vie
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Mardi 1 juillet 2008 2 01 /07 /2008 16:22
Peut-on faire apprécier un travail d'expression combinant jeu d'acteurs, musiques, lumières, films et  écran d'images, paroles et silences, corps et absences par un montage vidéo ?

C'est le pari fait ici à partir du spectacle:

Rien ne sera plus jamais comme avant,
À Nouveau, fragments 2


créé par Katia Ponomareva à partir de matériaux très divers, dont le quotidien des comédiens, dont leurs improvistions nourries de propositions faites par le metteur en scène, dont un formidable travail de documentation, je pense aux poèmes choisis de Rimbaud, Aragon, Éluard, aux évocations du peintre Michel Bories filmé par Cyril Grosse, de Rodin et d'Isadora Duncan, Picasso et Dora Maar, Pollock et Lee Krasner (les costumes y renvoient).

Il s'agissait dans ce spectacle, dans ce travail, dans ces fragments, de montrer, dire, faire sentir quelques petites choses, quelques petits riens au sens analytique, sur l'amour, la séparation, la création, les rapports créateurs-"créatures" rebelles.
Ne pas attendre donc de théorie, de grandes déclarations définitives sur l'amour, l'art, la création.
Des séquences, des fragments d'humanité et de vérité pour que chacun, spectateur surtout, (d'où l'image des fauteuils de spectacle en début et en fin de spectacle, en positif puis négatif; blanc et noir; pas blanc ou noir), fasse son chemin, l'invente, dans ce qui n'est pas un labyrinthe pour peu que l'on soit attentif aux comédiens, à leurs registres, aux costumes, aux situations, aux scènes, à leur déroulement. Même si ce spectacle fourmille de références, elles ne sont pas nécessaires pour y rentrer et le recevoir dans ses multiples dimensions. Le tout public est donc conviable à ce spectacle, sans préparation ni culture de références.

La phrase inaugurale de Saint Jean de la Croix:
 
surtout il faut passer au non savoir car en ce chemin, laisser son chemin, c'est entrer en chemin,

est vraiment la clé du spectacle, de sa conception à sa réalisation: pas de maîtrise, l'ouverture à la surprise, à l'accident, au hasard. Cela vaut pour le spectacle en soi, sa fabrication, et pour le spectateur.

L'interview de Giacometti en  flashs sortis de l'obscurité confirme cette méthode de travail et son résultat sur le plateau: créateur, on ne comprend rien, on lutte contre l'impermanence, on n'a qu'une chose à faire, travailler, reprendre, courir et tout cela débouchant sur le malentendu entre ce que propose l'artiste, inachevé, et ce que croit voir le spectateur, achevé, abouti. D'où les multiples interprétations possibles des scènes et de l'ensemble, sans que rien ne nous soit imposé.


J'ai vu plusieurs fois ce spectacle qui propose une méthode de travail et un univers, dans la continuation et le dépassement du premier:

À Nouveau, fragments 1
ou Mon pays c'est la vie.

Ce 2° travail a gagné en construction, en fluidité, en maturité, en écriture.

Le retour fait par Gilles Desnots qui a vu 2 fois le travail me semble dire ce que j'aimerais dire.

Il est rare que l’on sorte d’un spectacle avec l’impression d’avoir été initié à un mystère. Il est tout aussi exceptionnel d’avoir senti le souffle de l’Essentiel à l’œuvre. « Plus rien ne sera comme avant », nous aura prévenus le titre. En effet…
En effet, car il ne manquera plus au spectateur que trouver un chemin pour renouveler ce qu’il vient de vivre, un acte de foi.
Le spectacle, d’ailleurs, débute dans un silence mystérieux où surgissent peu à peu des mots de lumière empruntés à Jean de la Croix : « en ce chemin, laisser son chemin c’est entrer en son chemin ». C’est une invitation mystique qui, d’emblée, fait entrer dans un univers sacralisé où l’on ne va parler pourtant que de la vie, de l’amour, du désir et de l’art, tout cela tant et tant montré au théâtre que l’on se demande ce que la création contemporaine peut encore avoir à en dire.
La création, lorsqu’elle aborde ces thèmes aujourd’hui, demeure le plus souvent à la surface des choses. Divertir et communiquer dispensent de donner du sens à ce qu’on va montrer. Des artistes, cependant, vont encore fouiller le fonds des âmes, ils en remontent les maladies et névroses de notre temps, et l’amour disparaît sous les travestissements du désir en pourvoyeur de mort. Katia Ponomareva s’est heureusement dépouillée de ces traits de notre post-modernisme. Le spectacle qu’elle propose est un jaillissement de vie d’un bout à l’autre. Cela n’empêche pas de souffrir, de crever de chagrin à ne plus pouvoir tenir debout, de vouloir tenter toute forme de suicide. Mais il n’y a jamais de complaisance avec ces états-là.
La première réussite de l’artiste est d’avoir su dépasser le degré zéro de l’autobiographie qui encombre tellement la littérature et les arts aujourd’hui. Plus rien ne sera jamais comme avant est pourtant étoilé de références au peintre Michel Bories, au dramaturge Cyril Grosse, tous deux disparus tragiquement il y a quelques années. Faut-il avoir assez souffert pour s’affranchir de la douleur, s’en libérer pour emporter le public ailleurs, au-delà, dans la vérité de l’existence ? Le travail de Katia-nièce, de Katia-sœur, est un véritable ouvrage d’art en cela qu’il métamorphose un moment tragique d’une existence privée en réflexion sur le sens de la vie, capable de se hisser jusqu’à l’universel. L’anecdotique a disparu, et la rupture qu’introduit la mort des êtres chers est effacée par leur réinscription dans le flux de toutes nos existences. Il faut une sensibilité et un talent peu communs pour se saisir de ce matériau brut et le porter à ce niveau. Il faut avoir une haute idée de ce que le théâtre peut porter. Il faut enfin un amour sans limites des comédiens.
Plus rien ne sera comme avant s’ancre résolument dans la démarche désormais presque traditionnelle du décloisonnement des arts de la scène. La vidéo, la musique, la danse concourent avec la parole et le jeu des acteurs à créer les conditions d’un art total. Combien de fois, hélas, il nous est arrivé de déplorer l’usage de la vidéo comme un artifice non maîtrisé, et la pratique de mimiques chorégraphiques déplacées. Il faut ici saluer au contraire la performance de Gabriel Lelouche et de Katia Ponomareva qui sont parvenus à faire vivre avec autant d’élégance qu’efficacité l’écran de fonds de scène. C’est une toile habitée par les hommes, puisque derrière évolue le sculpteur, figure centrale de la pièce, dans son atelier. Plusieurs micro-écrans montrent le peintre Michel Bories au travail, on le voit se confronter à la pâte, à la couleur. La figure de Giacometti vient les recouvrir quand il vient commenter sa propre démarche d’artiste. Ainsi l’écran se situe-t-il au carrefour de toutes les dimensions du spectacle, soulignant le sens de ce qui se joue sur scène, offrant un possible miroir pour sortir de soi même et apprendre à aimer, renvoyant les acteurs à l’incompréhension ou au non-dit de leurs actes, offrant au spectateur la possibilité de passer sans cesse de la sphère de l’émotion vécue avec les comédiens, à celle de la réflexion, nécessaire pour conserver sa raison et trouver là une dimension supplémentaire : la pensée s’organise, permettant ce travail de la conscience qui conduira à garder longtemps en mémoire ce qui aura été vu durant la représentation. Katia Ponomareva a pleinement réussi à dépasser ainsi la question du caractère éphémère de l’art scénique, dont il ne reste souvent rien dans nos mémoires. S’agit-il pour autant d’utiliser l’image projetée pour aveugler le spectateur par une surcharge de symboles, une décharge esthétique, une démarche totalitaire ? Des mains fouillent la matière, un visage parle simplement de sculpture, la vie est là à prendre ou à laisser, la vie comme à la scène, la scène comme la vie. Entrer en son chemin…
Au-delà de la libre captation du sens de la pièce, donné par le mur d’images, la mémoire va se nourrir aussi parce qu’elle aura eu le temps de le faire. Le spectacle est ainsi conçu que nous avons le temps d’entrer dans les propositions des comédiens, le temps de vivre nos émotions, en ressentir l’éclosion, se laisser envahir, se reprendre dans leur dilution. Cette chance nous est donnée par des dialogues qui ne sacrifient rien au temps réel, ainsi de cet échange prenant mille détours avant de parvenir à dire le sentiment amoureux. Mais c’est surtout à la musique et au langage du corps que l’on doit cette attention donnée au temps, en totale opposition avec cette formidable inattention à la beauté du temps qui caractérise notre quotidien. La musique est partout, toutes sortes de musiques. Elle offre un cadre bouleversant là où les mots sont inutiles, quand il s’agit de dire l’amour, de le vouloir, de le faire ou d’en souffrir. Les musiques mises en scène donnent ainsi à entendre une voix intérieure. C’est d’abord celle des comédiens qui vont inscrire dans un corps-musique leur volonté, leur attente, leur exultation ou leur souffrance. Je ne sais pas si l’on peut dire qu’ils dansent. Ils ne cherchent pas la virtuosité des danseurs, ils trouvent une grande justesse avec une économie de moyens : jambe de femme relevée contre un corps tendu d’homme dans un tango-viol, désarticulation de l’être réduit à son expression squelettique pendant que Nina Simone chante Ne me quitte pas ; deux torses s’enveloppant dans la grâce d’un Impromptu de Schubert….
Dans ces moments-là, la musique laisse entendre une autre voix intérieure, la nôtre, abolissant ainsi la distance entre le public et ce qui se noue sur scène. En choisissant de faire écouter chaque pièce musicale dans son intégralité, Katia Ponomareva réintroduit vraiment la musique au centre de son dispositif et non pas seulement comme illustration plaquée sur telle émotion ou telle action. C’est la condition pour entendre le discours de la musique, impératif d’autant plus important qu’elle prend souvent la place de la parole.
Exiger du spectateur qu’il écoute, voit, réfléchisse, s’édifie, dans de longues séquences auxquelles il est donc appelé à participer activement, ne saurait réussir sans le rôle central des trois créateurs interprètes du spectacle que la metteuse en scène a soignés avec amour. Nombre de scènes semblent construites à partir d’exercices d’acteurs, comme si nous étions invités à un atelier pratique où il s’agirait de jouer une rencontre, dire un poème, transmettre une émotion. Là encore la vie se présente à nous sans autre appareil que ce qui fait le tissu de nos rêves et de nos existences : des regards qui fuient, d’autres qui cherchent et vont se poser ; des bouches que l’on cache avec la main, des lèvres qui tremblent et qui voudraient être d’autres yeux ; des mains saisies dans des caresses ou des gestes obscènes, mains baisées, frôlées, mains ouvertes données au ciel, mains ravies à elles-mêmes ; des corps penchés, des corps raidis, déployant ici leur gestuelle de clown, là des volutes d’anges, sur des têtes abruties, ravagées, soudain illuminées, aimantes, tellement belles à l’instant, élastiques, inquiétantes, porteuses de tous les péchés, de toutes les rédemptions, car il faut bien « en ce chemin laisser son chemin ». C’est dire à quel point Olga Fomenko, Olivier Horeau et Victor Ponomarev sont habités par ce qui est. Ces moments de grâce qui se succèdent pendant plus de deux heures n’existent au théâtre qu’à partir de la rencontre entre la vérité des comédiens et le don de soi du metteur en scène, condition pour faire vivre sur le plateau la liberté nécessaire aux accouchements de la beauté.
Le risque est de ne pouvoir sortir à temps d’une empathie que les comédiens, dans leur lancée , sont capables d’entretenir pour elle-même. Il me semble que l’on puisse regretter quelques longueurs et moments redondants dans le spectacle, ainsi du trio sur la plage, ou lorsque les amants communient au sol dans la même énergie sans parvenir pour autant à former couple. Là se dilue une force que la mise en scène a voulu pourtant perpétuelle, car il s’agit bien de montrer le flux permanent de l’existence, à travers ses bonheurs et ses peines, ses petits riens et le grand- oeuvre de l’artiste, dans l’incessant tourbillon du désir et de ses contradictions. « Vivre trop intensément est trop lourd pour l’imagination » dit Olga Fomenko, proposant d’un coup de ne plus rien faire. Mais comment échapper à la volonté de construire son existence comme une œuvre d’art ? Les acteurs dessinent les figures fugitives de nos vieux mythes, comme celui de Pygmalion ; un va et vient s’instaure entre le sculpteur et ses créatures, dialogue ô combien difficile où la chair se calcifie si facilement dans le marbre froid. L’art apparaît plus exigeant que la recherche de la femme idéalisée qui « retient les hommes à jamais ». Chaque séquence de fusion possible ou vécue entre les êtres est brisée par l’arbitraire de la séduction ou le pouvoir de domination. Ces instants où les hommes trébuchent dans leur malheur sont parmi les plus forts du spectacle. Au-delà de leur détresse, les comédiens trouvent alors un chemin de poésie pure annonciateur de leur réconciliation avec l’impossible. Peut-on mourir en écoutant Brel ou Maria Callas ? Disparaître après avoir dit Rimbaud ? Olga quitte son amant pour ne pas le perdre et demeurer au loin la porteuse de lumière où l’homme se regardera par ses yeux. Victor a cette belle interrogation : si on sait à l’avance quoi faire, alors pourquoi le faire ? Il peut forger une solide philosophie de présence au monde, attentif mais avec un regard toujours prêt pour la surprise possible. Olivier vit d’autant plus durement la solitude qu’il est abandonné au moment où l’homme devient « vieux, un peu, laid, ridicule, grotesque ». Sa solution réside peut-être dans la liberté rimbaldienne du bohémien : « Je ne parlerai pas, je ne penserai rien : /Mais l’amour infini me montera dans l’âme,/ Et j’irai loin, bien loin … ».
De ces solutions, de ces résolutions, Katia montre toute la fragilité puisque ces trois créatures de l’humanité s’abîment dans de nouveaux désespoirs, une fois parés de ces antidotes d’une vie ratée. Rien n’est décidément jamais comme avant. Il n’est que Giacometti pour faire entrevoir un chemin de sagesse, cette voix qui monte de notre solitude si l’on prend le temps d’être à l’écoute de soi-même : se nourrir de l’échec, ne pas chercher trop vite à comprendre, persévérer pour « donner de la permanence à l’existence ».
Sans rien concéder, les trois interprètes nous offrent des cheminements possibles au consentement à une vie exigeante et donc difficile dont la finalité est de pouvoir dire un jour, je vous aime. L’amour, la vie, comme une illusion qu’il faut essayer. Dans le noir du plateau nu, le spectateur reprend longtemps son souffle avant de pouvoir applaudir. Il quitte le théâtre en initié pour lequel plus rien peut-être ne sera comme avant. « Courir… »
Gilles Desnots
 
19 mars 2007


Par ce montage vidéo, donner de la permanence à ce travail, permettre à ceux qui ne l'ont pas vu, d'en goûter ou non quelques séquences, moins de la moitié du spectacle, faire que ça circule, gratuitement, sur internet, puisque ce spectacle est mort à sa 8° représentation et que c'est la faute de personne, surtout pas des directeurs de théâtre, submergés par une pléthore de propositions rendant aléatoire le repérage d'une forme comme celle-là, qui fait penser, excusez l'audace, elle n'est pas de moi mais d'une personne aux analyses pertinentes, à Pina Bausch, forme appréciable du grand public à condition de ne pas décider pour lui de ce qu'il peut voir ou pas voir.
durée initiale du spectacle, sans ennui, 2 H 22
durée finale, sans ennui: 2 H 02.




Katia1

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Katia2

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Katia3

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Katia4

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Tango1

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Katia5

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Par grossel - Publié dans : spectacles - Communauté : L'art e(s)t la vie
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Mercredi 2 juillet 2008 3 02 /07 /2008 10:44
quand une grande actrice s'en mêle
comme citoyenne
lettres lues à la cartoucherie de Vincennes, le 7 avril 2008, dans le cadre d'une manifestation organisée par RESF; la 1° lettre lue a été écrite par Paula Albouze, la 2° par Brigitte Vizard.

son message audio

La Nuit des Buveurs (Le Banquet) de Platon

mise en scène de Denis Guénoun
avec des étudiants en 2° et 3° années
du Conservatoire National Supérieur d’Art Dramatique



Denis Guénoun s’est vu confier la responsabilité d’un atelier de 7 semaines pour amener les étudiants de 2° et 3° années du Conservatoire à présenter un travail public. Il a choisi de les faire travailler sur Le Banquet de Platon, un des textes majeurs de la philosophie.
Belle initiative du Conservatoire et de Denis Guénoun.
Il a fait ce qu’il fallait pour mettre le texte de Platon en accord avec aujourd’hui et sans doute aussi avec le temps de Socrate.
L’insistance sur les marqueurs de l’énonciation permet aux deux narrateurs de distribuer les rôles tout en jouant la narration et rend très lisible, très visuel ce qui se passe.
Quelques termes comme « moche », « l’érotique », traductions possibles parmi d’autres (ce qu’on appelle des partis pris de traduction) de termes du Banquet permettent de refaire entendre du neuf sous la surcharge des commentaires et des traductions, et sous l’effet d’effacement du sens par l’usure. « Beau » opposé à « laid » peut finir par ne plus nous parler. « Beau » opposé à « moche » peut nous redonner à penser.
Le travail a été présenté 4 fois, salle Louis Jouvet, au Conservatoire, du 25 au 28 juin 2008 à 19 H 30.
Le travail sur Le Banquet de Platon, présenté en 2 temps : Avant Socrate et Avec Socrate, dans une salle surchauffée donc inconfortable n’a pas empêché le public d’être captivé par presque 3 H de jeu, de dialogue, d’éloge.
L’espace agencé en grand rectangle, public réparti sur les 3 côtés d’un U, nous intégrait pleinement et c’est sans aucune baisse d’attention que j’ai participé à ces échanges sur Éros.
Ayant lu, et relu, il y a longtemps, Le Banquet, j’avais fini par « oublier » ce texte : il y a des âges peut-être pour les textes de philosophie comme pour tout texte. 
Ce spectacle m’a montré ce dont je ne doutais pas : tout peut faire théâtre comme le dit Denis Guénoun dans sa Lettre au directeur du théâtre (Les Cahiers de l’Égaré, 4° édition) et Le Banquet, devenu La Nuit des Buveurs (pensons à Rabelais et à son prologue de Gargantua), a retrouvé pour moi toute son actualité, sa sensualité, son acuité.


Voilà une invite pour les artistes à se coltiner avec ces dialogues qui ont un air de pièce de théâtre et une invite pour tous à philosopher avec du jeu, des corps, des mots de tous les jours, nettoyés, retrouvant leur simplicité, leur réalité, leur vérité. À vous de dire si j’ai joué de la synonymie.
Merci donc aux 13 étudiants du Conservatoire qui ont joué ce jeu d’actualisation, d’incarnation, au milieu de nous, nous prenant à témoin.


Belle utilisation de l’espace, travail précis des lumières, musique adaptée aux propos, costumes suffisamment divers pour gommer les différences tout en affirmant appartenances géographiques et culturelles.


Merci à Denis Guénoun qui trouve là l’occasion de renouer comme philosophe avec son histoire d’homme de théâtre, avec quelque chose de L’Attroupement et de son souci du peuple, des gens rassemblés.



Par Jean-Claude Grosse - Publié dans : spectacles - Communauté : L'art e(s)t la vie
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