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Blog de Jean-Claude Grosse

Le Cosmos et le Lotus/Trinh Xuan Thuan

Rédigé par grossel Publié dans #notes de lecture

Le Cosmos et le Lotus

de Trinh Xuan Thuan

Confessions d’un astrophysicien

Livre de Poche 2013

Voilà un livre d’excellente vulgarisation scientifique sur les origines et devenirs de l’univers en même temps qu’une autobiographie d’une grande authenticité, ouverte sur des questionnements philosophiques, épistémologiques, historiques, politiques, éthiques, spirituels où le bouddhisme occupe une place importante.

Trinh Xuan Thuan, fils d’une famille de mandarins vietnamiens a connu tous les déchirements vécu par le Vietnam pendant 30 ans, de la guerre d’Indochine à l’après-guerre du Vietnam. Les pages consacrées à son pays, aux deux conflits, à l’après-guerre, au sort de son père, président de la cour suprême du Vietnam sous le régime du sud et donc interné en camp de rééducation sont très limpides : on y voit comment les Américains par peur du communisme s’engagent dans un conflit qu’ils vont perdre, livrant des millions de Vietnamiens au sort des boat people.

À cause du discours de Phnom Penh du Général de Gaulle le 1° septembre 1966, Saigon rompant les relations diplomatiques avec Paris, l’auteur, brillant élève, ne peut intégrer le lycée Louis-le-Grand qui l’avait accepté et se retrouve en Suisse à Lausanne. N’y trouvant pas son compte car voulant se former à la physique au plus haut niveau, il pose sa candidature dans trois établissements prestigieux des Etats-Unis, le MIT, le Caltech et Princeton. Admis avec bourse dans les trois établissements, il choisit le Caltech où enseignent deux scientifiques de renom, Feynman et Gell-Mann. Il avait eu la chance comme il dit, d’être au bon endroit au bon moment pour tomber dans la marmite de l’astronomie et devenir astrophysicien.

Conditions initiales (celles d’un fils de mandarin éduqué dans le confucianisme, soucieux de s’instruire et de se former, soucieux aussi de la voie du ren, la plénitude d’humanité) et conditions exceptionnelles de nature historiques et politiques, modificatrices de trajectoire ont contribué à faire de Trinh Xuan Thuan, le chercheur et le sage qu’il est devenu, en toute liberté.

La clarté de ses exposés sur ce que l’astrophysique nous apprend aujourd’hui est à souligner. Dans une langue qui est celle de son éducation au lycée français de Saigon, il nous rend accessibles des données s’exprimant en langage mathématique. Nous voici en contact avec l’univers, avec les avancées, les hypothèses, les conditions de travail des chercheurs en sciences fondamentales. L’auteur est d’une grande honnêteté dans ce qu’il nous dit, ne cachant pas ce qui fait problème que ce soit sur les plans théorique, épistémologique ou éthique. Il n’hésite pas à se prononcer dans les débats non encore tranchés par la science, préférant l’hypothèse d’un univers à celle des multivers, un principe anthropique fort à un principe faible, montrant ce qu’apportent les notions d’incertitude, d’indétermination, d’imprédictibilité, d’incomplétude et d’indécidabilité à un ensemble de lois et de constantes universelles faisant l’essentiel de l’édifice scientifique d’aujourd’hui, un ensemble qui rend compte, explique dans le détail, sans tout expliquer, laissant place au hasard, au chaos, au contingent, à la créativité de l’univers.

Ses considérations sur les principes du bouddhisme, l’interdépendance, la vacuité, l’impermanence, sont d’une grande pertinence sans me convaincre complètement, lui non plus d’ailleurs, sauf dans la pratique éthique du bouddhisme.
On sort de la lecture de ce livre passionnant, riche d’une conscience plus grande. On se sent en symbiose avec cet univers qui tend peut-être vers une conscience et où donc nous avons peut-être notre place pour lui donner son sens. Autrement dit, cet univers contiendrait en puissance dès l’origine, l’apparition de la conscience pour en saisir l’organisation, la beauté et l’harmonie. C’est un livre de réenchantement du monde et Pascal ne serait plus effrayé. Quand je considère la petite durée de la vie, absorbée dans l’éternité précédente et suivante, le petit espace que je remplis, et même que je vois, abîmé dans l’infinie immensité des espaces que j’ignore et qui m’ignorent, je m’effraie et m’étonne de me voir ici plutôt que là, pourquoi à présent plutôt que lors. Qui m’y a mis ? Par l’ordre et la conduite de qui ce lieu et ce temps a-t-il été destiné à moi ? Trinh Xuan Thuan partage la conviction d’Einstein : Je crois au Dieu de Spinoza, qui se révèle dans l'ordre harmonieux de ce qui existe, et non en un dieu qui se préoccupe du sort et des actions des êtres humains, a télégraphié Einstein au rabbin Goldstein qui lui demandait s’il croyait en Dieu.

Ah si je pouvais organiser une rencontre entre Trinh Xuan Thuan, 65 ans, et Marcel Conche, 92 ans, l’un parlant de l’Univers, l’autre de la Nature, l’un exposant ses vues sur le bouddhisme, l’autre sur le taoïsme, tous deux disant en quoi consiste La voie certaine vers « Dieu ». Cela ferait, j’en suis sûr, un bel entretien et un petit livre essentiel.

En attendant voici une rencontre inédite. Elle s'est passée le 10 août 2013 pour la nuit des étoiles, au gîte de Batère à Corsavy. En fait j'étais en Espagne catalane pour préparer la chaîne humaine de 400000 personnes du 11 septembre 2013 mais comme selon le principe de non-séparabilité de l'espace exigé par la mécanique quantique, ici et là c'est identique, je n'ai eu aucun problème pour être aux deux endroits en même temps.

Playlist de la rencontre du 11 novembre 2009 entre Marcel Conche et Edgard Gunzig, cosmologiste.

Opacité/Clarté

Entretien entre une cosmologue et un philosophe

10 août 2013. Soirée (g)astronomie au gîte de Batère, 1500 mètres d’altitude, à Corsavy. Ciel constellé. Pour observation après le repas.

Ont été invités Ada Lovelace, descendante de Lord Byron, 36 ans, cosmologue, génie du calcul intensif et Marceau Farge, fils de paysans corréziens, 91 ans, philosophe naturaliste d’une grande liberté d’esprit.

Marceau – Je me suis souvent demandé, Madame, ce que nous apportait la science : des certitudes valables un temps seulement, souvent contestées du temps même de leur prééminence, sur lesquelles s'appuient des volontés intéressées de maîtrise sur la nature et sur l'homme. N'est-ce pas ainsi qu'il faut voir la recherche acharnée des constantes ?

Ada – Les quinze constantes physiques actuelles sont d’une précision et d’un équilibre qui nous ont rendu possible : matière, vie, conscience. Votre méditation métaphysique, cher Marceau, n’est qu’une spéculation solitaire sans vérifications. Les chercheurs avec leurs télescopes comme Hubble captent des lumières (la gamma, la X, l’ultraviolette, la visible, l’infrarouge, la radio) de plus en plus faibles provenant de l’univers (sans lumières, ils sont dans le noir). Voir faible c’est voir loin dans l’espace indéfini et tôt dans le temps immense. Nos tâtonnements lents, rigoureux, collectifs, débouchent sur un modèle d’univers cohérent et beau, en symbiose avec nous.

Marceau – La disproportion entre l'opacité et la clarté ne plaide-t-elle pas pour la méditation impatiente et quasi-aveugle sur l'opacité ? Elle ne dérange pas l'ordre des choses étant sans volonté de puissance, sous-jacente au désir de savoir.

Ada – Vous provoquez là ! Votre métaphore n’a rien d’aveuglant. Nous, chercheurs, mettons en place des notions nous permettant d’éclairer l’opacité : hasard, chaos, inflation, singularité, fluctuation quantique. Nous voyons se multiplier les paradoxes qui mettent à mal nos modèles à contraintes et constantes

Marceau – la métaphysique en a inventés, inventoriés depuis longtemps. Voyez Anaximandre, son infini, son germe universel, Héraclite, le feu comme principe de création, destruction, bien avant votre big bang, Démocrite, ses atomes, Épicure, le clinamen (une déviation, une mutation). La contemplation ouvre sur des visions développées en métaphores

Ada – vos métaphores métaphysiques, Marceau, sont figées. Nos paradoxes scientifiques sont dynamiques. Pensez aux effets du paradoxe EPR (1935) qui révèle qu’ici est identique à (1998). Observer en 1998 que l'expansion de l'univers, décelée en 1929, est en accélération oblige à poser l'existence d'une énergie répulsive responsable de cette accélération. On postule l'énergie noire. Et les calculs intensifs, pétaflopiques, bientôt exaflopiques, que j’entreprends avec les calculateurs Ada et Turing sont réalisés pour tenter de la caractériser avant de la déceler.

Marceau – On a donné votre nom à un calculateur pétaflopique ? (Elle rit.) Rien n'interdit ma méditation de se nourrir de vos calculs. Échange chiffres contre images. Pour évoquer la recherche de la vérité, je vois un archer tirant dans le noir. Où est la cible ?

Ada – Les constantes sont d’une telle précision qu’il faut que votre archer vise une cible carrée d’un centimètre placée aux confins de l’univers. Enlevez un 0 à 10 puissance 35 et vous avez un univers vide et stérile.

Marceau – Savoir que nous sommes des poussières d'étoiles dans un univers anthropique, connaissances scientifiques du jour, enrichit ma pensée de la Nature, m'évite de m'égarer dans une théologie créationniste ou dans une métaphysique matérialiste, déterministe et réductionniste comme celle du Rêve de d’Alembert de Diderot

Ada – d’autant que nous distinguons deux sortes de matières, la matière lumineuse, visible et la matière noire, jamais observée, comme l’énergie noire

Marceau – si vous permettez que je vous appelle Ada, le noir, Ada, semble dominer votre domaine de recherches

Ada – 73% d’énergie noire, 23 % de matière noire, 4% de matière ordinaire dont 0,5% de matière lumineuse, telles sont les proportions proposées aujourd’hui pour l’univers

Marceau – soit 0,5% de clarté pour 99,5% d’opacité. Le raccourci de la méditation sur le Tout de la Réalité me convient mieux que le long chemin sinueux de la connaissance parcellaire qui bute sur le mur de Planck.

Ada – Cela nous mène où, Marceau ?

Marceau – vous Ada, à savoir presque tout sur presque rien, moi à voir la Nature comme infinie, éternelle, un ensemble ouvert, aléatoire, en perpétuelle création de mondes inédits, ordonnés, périssables, inconnaissables. Notre conversation par exemple n’était pas programmée bien qu’annoncée. Elle est inédite et restera unique. Parce que c’est vous, parce que c’est moi. L’infini ne s’épuise pas et ne se répète donc pas. Dans de telles conditions de créativité au hasard et d’inconnaissance de cette créativité, la seule attitude me semble être le respect de ce que je ne peux connaître complètement selon le théorème de Gödel de 1931.

Ada – Connaisseur à ce que j’entends. Le chemin de la connaissance scientifique est à l’opposé de votre raccourci méditatif sur le Tout. Il ne vise à expliquer que du détail, même aux dimensions de l’univers. Il rend compte de ce qui existe par des lois et du chaos.

Marceau – Pourquoi ce détail, Ada, l’origine de l’univers, plutôt que tel autre ? parce que la métaphysique vous attend aux confins. Expliquer par du nécessaire et du contingent n’empêche pas les trous noirs entre les différents domaines expliqués incomplètement.

Ada – Ne me dites pas, Marceau, que vous êtes fermé aux efforts de clarté des chercheurs sur tous ces détails. Ce sont les visages troués de votre Nature.

Marceau – Je médite sur ces visages que vous m’offrez mais j’en vois les limites, Ada. L’Univers n’est pas la Nature. Vous vouliez un tableau fidèle. La Réalité vous impose le flou quantique.

Ada – Votre raccourci vous a demandé une vie pour déboucher sur une métaphore de dix lignes

Marceau – sur l’étonnement et l’émerveillement, chère Ada. Ce qui nous a construits, par asymétries et découplages, des atomes primordiaux aux éléments chimiques, puis par code depuis LUCA, des gènes aux hémisphères cérébraux, si dissemblables, le droit (celui des images), le gauche (celui des calculs). Ce qui nous a conduits par les chemins sinueux de la causalité probabiliste, par les raccourcis de la liberté, à Corsavy, aujourd’hui, pour contempler la Beauté.

(Il plonge ses yeux rieurs dans les siens. Elle rit.)

Texte à paraître dans Diderot pour tout savoir en octobre 2013 aux Cahiers de l'Égaré avec 35 autres textes d'autres écrivains.

Jean-Claude Grosse

Le Cosmos et le Lotus/Trinh Xuan Thuan
Le Cosmos et le Lotus/Trinh Xuan Thuan

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