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Blog de Jean-Claude Grosse

Avec des "si"/Journal étrange I/ Marcel Conche/J.C.Grosse

Rédigé par JCG Publié dans #jean-claude grosse

Avec des « si »
Journal étrange I
Marcel Conche
PUF

Voici le dernier livre de Marcel Conche, journal étrange, sous-titre : Avec des « si ».
Pourquoi cet adjectif : étrange ? Le Petit Robert propose : très différent de ce que l’on a l’habitude de voir, d’apprendre ; qui étonne, surprend. Le titre donne la clef : une vie avec des « si », est-ce une vie ? Avec des suppositions, on refait peut-être en esprit une vie mais une vie, ce sont des faits, des événements réels, c’est une réalité qu’on ne peut effacer, qu’on ne peut corriger. Cependant, ces faits, ces événements, éphémères, on peut porter sur eux, un regard, un jugement, différents selon le temps.L’usage que je tente ici du dictionnaire, dont je suis coutumier, Marcel Conche le pratique abondamment, avec raison, allant jusqu’à corriger le dictionnaire pour le mot : « racisme » au chapitre XL, ce que toute personne qui parle, écrit, devrait faire car la langue commune nous est moins familière que nous le croyons. Ce livre est-il donc un journal étrange ? Il surprend si on veut réduire Marcel Conche à ce qu’il a écrit antérieurement et qui est considérable et qui n’a pas la forme de courts chapitres comme ici mais ce serait méconnaître la pensée du philosophe dont la métaphysique première est une métaphysique de l’apparence.
Comment un philosophe de l’apparence absolue, peut-il écrire  84  chapitres avec des « si » ?
C’est que le philosophe  tel que le conçoit Marcel Conche n’en est pas moins homme et qu’il est philosophe pour être vraiment homme, vraiment lui. Dès lors, la prise en compte d’émotions, de sentiments, de manques, de bonheurs ou de joie de fond, de rêves, d’amitiés, amène Marcel Conche sur des chemins où le philosophe s’aventure pour son plaisir et notre édification car comme toujours, il est dans le partage, dans le souci d’ajouter au monde.
À la différence de Montaigne qui écrit des essais dont les titres indiquent qu’il veut en faire le tour, par les détours qu’on lui connaît, par sauts et gambades, Marcel Conche, grand  compagnon de Montaigne, lui-même convaincu de la nécessité de philosopher aujourd’hui sous la forme d’essais, s’exerce à dire ce qui lui est venu à l’esprit certains jours. Et il le dit en chapitres courts, de deux à quatre pages, véritables pièces à conviction montrant avec clarté, poésie, précision ce que peuvent un esprit capable de juger, un cœur capable d’aimer. Où l’on s’aperçoit que son esprit n’est pas occupé qu’à penser la Nature, ce qui n’est pas rien, mais peut s’attarder à des préoccupations diverses et variées, révélant des aspects de l’homme, de ses rapports à lui, aux autres : sa mère, son père, sa femme, ses amies, à quelques autres : faux grands hommes, hommes ou femmes vrais, de ses rapports au monde, à certains de ses aspects de jadis, d’hier ou d’aujourd’hui, allant jusqu’à dresser les plans de sa maison, des environs d’Altillac et même de la Bérésina. Si on connaît, comprend sa philosophie, on le retrouve, on l’accompagne, on papillonne sur des sujets divers desquels il tire toujours des conclusions conformes à ce qui nous semble être sa philosophie. La précision de ses jugements par la qualité des arguments, la clarté de l’expression fait merveille : belles leçons pour ceux qui hésitent à se servir de leur jugement ou se complaisent dans l’ambiguïté comme pour ceux qui se contentent d’opinions fluctuantes au gré des manipulations médiatiques. On le sent ferme sur des questions comme l’avortement, le pacifisme, l’euthanasie… mais il n’est jamais dogmatique. Marcel Conche est prudent : sa prudence n’esquive pas, elle vient de son enracinement paysan. Et ce qui m’apparaît à cette lecture, c’est le poids de cette origine : il n’y a pas eu de  déterminisme socio-culturel pour lui puisqu’il s’en est émancipé, avec de la chance, des choix et beaucoup de travail au service de sa vocation, de ce qu’il était depuis tout jeune : philosophe, c’est -à- dire homme ayant une raison et s’en servant mais n’empêche, cela l’a limité partiellement au niveau des goûts, des ouvertures de l’esprit ; et cela, même s’il n’y  a aucune récrimination chez lui, seulement une analyse lucide de ce que ça veut dire : naître fils de paysan en Corrèze en 1922, avoir 18 ans en 1940, éviter la résistance, puis plus tard l’incorporation pour se consacrer à la  recherche de la vérité.
J’ai beaucoup aimé le chapitre XXXVI : Si je vais à Montevideo, où il parle si bellement de Maryline ; comme il est sensible aux jeunes filles non coquettes, non séductrices mais pleines de charme parce que profondes, vraies ! et comme je partage ce penchant ! ; le chapitre XXXVIII : S’il est douceur plus grande, où il distingue deux temps de son vécu, l’un  d’occupations, l’autre d’éternité à deux, même si cela ne durera pas ; le chapitre XLVI : Si l’on n’attend rien, pour le « déprisement incroyable de tout ce pourquoy les humains tant veiglent, courent, travaillent, naviguent et bataillent » ; le chapitre  XXXII : Si Manou est mon idéal, pour ce portrait de l’absolue simplicité de la vie.
Pour reprendre sa distinction entre éthique et morale, beaucoup de ces pages révèlent l’éthique de Marcel Conche, sa façon à lui de vivre un certain nombre de choses et de gens. Et je garantis qu’il se dégage de ces pages beaucoup d’émotion, de sensibilité, d’intelligence du cœur à égalité avec la clarté des propos et du jugement. Mais on ne tombe pas toujours d’accord, c’est pourquoi dans le chapitre  LXXIII, j’ai aimé la place qu’il laisse à Fanny sur le titre, obscène ou pas : Hiroshima mon amour ; un exemple de discussion ou de dialogue ne débouchant pas sur un accord d’où la présence des deux points de vue, trois même puisque Marcel Conche en expose deux de deux points de vue opposés.
Avec des « si », peut se lire en tous sens et ce n’est pas un mince plaisir de pouvoir vagabonder, d’aller à sauts et à gambades comme lui, qui va  ainsi, par les chemins qu’il trace à la faucheuse dans son verger, son clos et par la composition de son journal.

Jean-Claude Grosse, le 3 février 2006

Cher Marcel Conche,

Votre philosophie commence par un sentiment très fort : le refus de la souffrance des enfants, du mal absolu, à partir de quoi vous êtes conduit par la pensée à déconstruire Dieu, le Monde, l’Homme, le Cosmos, l’Ordre… et à construire votre métaphysique de l’apparence puis votre métaphysique de la Nature.
Votre philosophie prend donc tout son essor, à partir d’un sentiment et la raison est utilisée pour disqualifier ce qui tente de justifier l’injustifiable et pour proposer une alternative, une autre voie, où la morale devient fondamentale, à fonder, ce que vous faites.
Pour ma part, ce qui me meut encore c’est un profond sentiment d’injustice  mais je dois être dans un registre plus relatif que celui du mal absolu. Mais même relatif, le mal m’insupporte. Est-ce que ce sentiment, partagé par beaucoup, et qui m’a fait militer pendant des années, m’a égaré car effectivement, il y a tellement d’injustices que l’on peut courir tout le temps, un peu comme ces signataires professionnels de pétitions ? On pourrait en oublier la vraie vie, la vie brute, à l’état brut, faite de sensations et d’émotions simples, de sentiments simples eux aussi.
Une question se pose à moi : vous évoquez à merveille ce que certaines jeunes filles peuvent provoquer en vous, qui n’est pas désir, sexualité, qui est tout de même amour sans consommation et même quelques fois sans réciprocité. Vous parlez du grand bonheur ardent qui est celui du grand amour, pas ravageur comme l’amour passion mais créateur, source d’accueil de l’infini, d’ouverture à l’infini tant par exemple le visage de l’aimée ne s’épuise jamais dans la contemplation qu’on en a.
D’où ma question : Si moi, Marcel Conche, j’avais philosophé à partir d’un sentiment autre que le refus de la souffrance des enfants mais à partir d’un sentiment de grand amour…
Avec toute mon amitié et dans l’attente de vous revoir au printemps.

Jean-Claude Grosse, le 4 février 2006


                                                    

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