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Blog de Jean-Claude Grosse

Oisivetés/Journal étrange II/ Marcel Conche/J.C.Grosse

Rédigé par JCG Publié dans #jean-claude grosse

Oisivetés
Journal étrange II
Marcel Conche
PUF

Ce journal étrange de 390 pages est intéressant à plus d’un titre.
Pour l’essentiel, les 81 chapitres ou essais commencent, comme le 1° journal, par : Si. Échappent en partie à cette règle l’essai 69 et les 73-74 qui prolongent l’essai sur Louise Labé.
Commencer par Si indique que nous sommes dans le monde ou le règne des possibles, ce que permet l’oisiveté installée dans le temps qui s’écoule (faux, c’est nous qui passons !) d’où le pluriel pour oisivetés, moments propices à l’inattendu, à l’imprévisible. L’esprit libéré des contraintes galope de sujet en sujet. Montaigne avec lequel Marcel Conche a une grande affinité philosophique lui sert d’avertissement. À la différence de Montaigne (mais Montaigne veut nous égarer en parlant de l’ineptie de ses divagations et il serait donc plus juste de dire : à la ressemblance de Montaigne), ces essais ne sont pas chimères et monstres fantasques, sans ordre et sans propos.
Ces essais abordent au gré des jours et des événements, sans préméditation, les sujets les plus divers. Ils ne sont pas datés (pour un journal) mais parfois certains indices nous permettent de savoir que nous sommes le 16 mai, car Marie-Noële (avec un l) est venue ou le 11 juillet, parce qu’une lettre est arrivée de Tarbes (avec allusion aux Fleurs de Tarbes de Jean Paulhan).
Ces essais sont courts en général, 2 à 5 pages. C’est à Louise Labé que Marcel Conche consacre les 3 essais les plus longs pour, avec force et fougue, contester l’affirmation non prouvée de Mireille Huchon qui en fait une « créature de papier ». Textes à l’appui, Marcel Conche montre que seule Louise Labé pouvait écrire ce qu’il nous livre. Oisivetés cite quelques poèmes de troubadours, de Louise Labé, de Sapho et c’est un grand plaisir de retrouver ces textes d’amour avec les subtiles distinctions évoquées au chapitre XIII.
Il me semble que si l’amour sous sa forme « courtoise » ou son fond « brûlure » occupe cette place dans Oisivetés, c’est que l’auteur est plein d’un amour de plus de 50 ans, enfin déclaré, enfin apaisé, enfin réconcilié. C’est ce qui m’a le plus touché dans ce journal : cette présence et cette insistance de l’être aimé. Avec ces tentatives de l’auteur, sans doute réussies, d’entrer dans un monde, hier inaccessible, aujourd’hui, possible, le monde de la foi, non que Marcel Conche se convertisse à elle mais il essaie de se la rendre familière et compréhensible : il s’agit pour lui, parce qu’aimant, d’embrasser plus qu’hier et d’embrasser le monde de l’autre, pas seulement l’autre, même si la demande de baiser est effective. Il s’agit me semble - t’il d’exercices « spirituels », allant jusqu’à demander et obtenir une messe chantée avec texte lu par l’aimée, lors de la disparition de l’auteur et de son enterrement à Altillac. Rien de morbide dans cette démarche, plutôt un accomplissement, un achèvement, une élévation comme un Tombeau anticipé à Marcel Conche. Si Marie-Noële (avec un l) occupe autant de place, c’est que la fidélité de l’auteur à son sentiment est pleine et entière, qu’il peut regarder en arrière, remettre en cause tel jugement par lequel il se racontait des histoires (non, avec M-N, il n’aurait pas renoncé à la philosophie ; oui, avec M-N, il aurait aussi philosophé, il se serait aussi voué à sa vocation.).
Parmi les chapitres qui m’ont le plus éveillé, ceux sur Émile Cioran et sur Clément Rosset. Page 196, il donne 2 exemples de ce qui aurait permis à Cioran de philosopher. « Il (Cioran) dit exceller à percevoir le caractère transitoire de tout. Il lui suffit de poser cela comme une vérité, et il commencera à philosopher : c’est le début de la philosophie d’Héraclite. Il n’y a pas de sensation fausse dit-il. Qu’il pose cela comme une vérité et non comme une remarque ou une opinion que l’on jette en passant, et il commencera à philosopher : c’est le début de la philosophie d’Épicure. » Quant à Clément Rosset, pour ne pas le réduire à « un jouisseur d’existence », à un sage occidental en quête d’un bonheur quotidien à partir d’une certaine manière de vivre s’appuyant sur l’acceptation du réel commun (sans interroger ce réel ordinaire, ce qu’ont fait les philosophes, réfutant d’ailleurs ce réel comme n’étant pas le vrai Réel, le Réel le plus réel) et pour le ramener dans le champ de la philosophie, il lui propose de se rattacher à l’école écossaise qui veut s’en tenir au sens commun et faire du réel ordinaire, le vrai réel (que les philosophes du Réel considèrent comme une pseudo-réalité).
À l’occasion de ces 2 chapitres, j’ai commencé à voir ce que « sont » mes vérités, mes évidences et ce qui me convient dans la philosophie de Marcel Conche et en quoi je m’en éloigne. Sa philosophie de l’apparence absolue me semble vraie et du point de vue des « êtres » (éloïses dit Montaigne) que nous sommes, pour moi, la mort est absolue, concerne toute éloïse et ce n’est pas parce que la vie se renouvelle, se perpétue que cela modifie l’absoluité de la mort. C’est-à-dire que je ne conçois pas l’absoluité de la vie. Ce qui me rend plus difficile l’acceptation de sa métaphysique de la Nature. Car je serais comme Clément Rosset, ne voulant pas sortir du réel ordinaire, le réel des sensations. Je pourrais m’attribuer ce que les troubadours demandent à la formulation de l’amour, à savoir, la mesure : essayer d’appréhender le temps infini, la Nature éternellement créatrice ne me semble pas être à ma portée, le vouloir me semble relever d’une démesure à laquelle je préfère renoncer ; j’aurais la même modestie parlant de création : je ne puis lui attribuer le pouvoir que certains lui attribuent comme Georges Mathieu par exemple.
Cela aussi pour dire que l’on ressent dans certains chapitres le poids d’un rejet du quotidien répétitif, ennuyeux, dans d’autres l’exaltation d’un quotidien créatif avec le surgissement de l’inattendu, de l’imprévisible ou encore le charme, le bonheur de certaines journées, de certains moments, provoqués par des visites, des discussions, des présences féminines le plus souvent.
Je comprends que la seule philosophie ne comble pas une vie d’homme, elle « comble » le philosophe en quête de vérité sans souci de bonheur (il est plus difficile dit-il d’être philosophe que sage), elle ne comble pas l’homme et seul l’amour peut procurer ce sentiment de plénitude. C’est toute l’ambivalence de Marcel Conche, me semble - t’il, un vrai amoureux d’un amour vrai (ça, ce n’est pas universel, ça concerne un ou deux êtres selon qu’il y a réciprocité ou non et ça met en jeu corps, cœur, esprit, âme) et un vrai amoureux de la vérité (ça, c’est universel même si la vérité trouvée, argumentée n’en convainc pas d’autres parce qu’il n’y a pas de preuves en métaphysique). Je crois avoir la chance d’un amour réciproque depuis plus de 40 ans maintenant comme j’ai eu la douceur-douleur d’un amour sans partage, transformé en amitié en pointillés, un peu comme les rencontres à éclipses de M et de M-N, pour comprendre ce qui manque à Marcel Conche mais je ne peux partager cela avec lui car c’est de l’ordre du vécu, du senti, du ressenti et il n’y a pas besoin de la rêverie, de l’imagination pour « vivre » ce qu’on ne vit pas dans le réel ordinaire. Mais les mystiques me feraient mentir et sans doute aussi Marcel Conche qui s’essaie à des étreintes de bonheur, chapitre XXVII, un des très émouvants et très beaux chapitres de ce journal sans date. Avec ce bémol pour moi, d’après mon expérience : l’habitude ne tue pas le regard qu’on porte sur l’autre qu’on aime mais ce n’est pas comme si tout commençait à l’instant car j’ai conscience de ces 43 ans de proximité et d’harmonie, couleurs de notre vie qui n’a pas été « rose » ni « à l’eau de rose ».
L’actualité occupe peu de place dans ce journal : 2 chapitres, un sur le mouvement anti-CPE, l’autre sur le Non au référendum et l’Europe qu’il veut : de l’Atlantique à l’Oural donc avec la Russie, conception avec laquelle je suis d’accord.
L’Histoire occupe plusieurs chapitres, généralement sur des faits, qu’il évoque, qu’il corrige, sur lesquels il porte des jugements (Marie-Antoinette, Berty Albrecht, au chapitre XXXIII), ce qui m’amène à évoquer les fins de chapitre : ni conclusion, ni chute mais comme sonné et sommé d’aller plus loin ; voilà ce que je dis ; à toi lecteur, si tu le veux, de rebondir. « Elle l’avait embrassé parce qu’elle en avait eu la permission – et elle avait eu du remords. Dans la forêt d’Évreux, elle n’avait pas demandé la permission. » Constat : à toi de faire l’usage que tu peux de ce propos.
J’ai apprécié aussi certaines mises au point, sur René Char, Heidegger, la rencontre de ces deux rusés, même s’il est plus facile aujourd’hui qu’en 1966-1969, d’évaluer la portée et la signification de cette rencontre. N’ai-je pas, dans une plaquette consacrée en 1985, à trois poètes d’altitude :Odysseus Elytis, Saint-John Perse, Lorand Gaspar, conclu en écrivant : « À leur écoute, reformulons et travaillons la question de Martin Heidegger : le Var (lui dit : la Provence) est-il cette arche secrètement invisible qui relie la pensée matinale de Parménide au poème d’Hölderlin ? »
Aujourd’hui, j’en sais plus sur les deux rusés. René Char, l’obscur, ne m’attire plus, je ne le lis plus. Au trobar clus ou trobar ric, je préfère le trobar leu, ce que je formule ainsi dans mon recueil, La parole éprouvée : je veux une écriture transparente pour faire entendre une voix juste.
Heidegger est sorti aussi de mes centres d’intérêt mais Marcel Conche qui a écrit Heidegger par gros temps aux Cahiers de l’Égaré en 2° édition ne peut pas ne pas réagir avec raison et pour la vérité, la justice, au livre d’Emmanuel Faye contre Heidegger dans les chapitres XLIX et LVIII.

Le chapitre XI qu’il m’a dédié et je l’en remercie, je ne m’y attendais pas, est consacré à la pièce de Jean-Richard Bloch, Toulon, pièce sur le sabordage de la flotte, que j’ai rééditée aux Cahiers de l’Égaré en 1998, parce que j’escomptais la faire recréer à Toulon même, dans l’enceinte de l’arsenal sur le Clémenceau ou à Châteauvallon, en 2001 ou 2002. 4 ans de bataille soldée par le renoncement au projet mais avec une soirée de théâtre à vif consacré au 60° anniversaire de l’événement, le 27 novembre 2002 (ce fut un succès public malgré le silence de la presse locale) et sans doute une des raisons de mon éviction de La Maison des Comoni, le théâtre du Revest, 2 ans après. L’intérêt de ce chapitre est que Marcel Conche qui ne considère pas que Jean-Richard Bloch a réussi son pari de « transporter avec bonheur l’actualité sur la scène en lui conférant le style et la dignité de l’œuvre d’art » parce que la pièce n’a pas d’intensité tragique, réécrit en quelque sorte le canevas de la pièce pour en faire une tragédie cornélienne. On aimerait qu’il aille au bout de ce canevas. Nul doute que la pièce serait une puissante tragédie avec les personnages de l’Histoire : Pétain, Darlan, Auphan, De Gaulle, de Laborde…Mais je dirai à Marcel Conche que la tragédie n’est pas le seul genre théâtral, que la pièce de Jean-Richard Bloch combine différents registres ou genres (dramatique, mélodramatique, tragique et même « boulevard ») pour sans doute en faire une pièce « populaire ». La tragédie de Marcel Conche aurait indéniablement une valeur éducative, d’édification du caractère, que n’a pas la pièce de Jean-Richard Bloch. Le dossier sorti par les Études Jean-Richard Bloch sur son œuvre théâtrale fait bien le point sur cette pièce et le projet que j’ai portés sans succès. Je signale à la demande de Marcel Conche que l’éditeur a oublié un segment, page 51, avant-dernière ligne, après : (au titre du STO) si on le voulait bien.
Je terminerai sur la beauté du chapitre VIII, du 7 octobre 2005, alors que Marilyne quitte la France pour l’Uruguay. Je suis très sensible à ces évocations de Fanny ou Marilyne qui ont traduit le livre de Pilar Sanchez Orozco, Actualité d’une sagesse tragique (La pensée de Marcel Conche), que j’ai édité aux Cahiers de l’Égaré, étudiantes à Toulon à ce moment-là et auxquelles j’avais confié ce travail qu’elles ont présenté à Marcel Conche à l’occasion d’un séjour chez lui d’une semaine. Apparemment, ce fut une belle rencontre.
Oisivetés, un journal très intime, sans impudeur, limpide, riche, à lire avec une certaine retenue pour en goûter les résonances en soi.

Jean-Claude Grosse, le 21 mai 2007


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