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Blog de Jean-Claude Grosse

La vision russe du cosmos/Gérard Conio

Je mets en ligne, en page, avec son accord, ce texte remarquable de Gérard Conio qui participera désormais à notre aventure artistique et intellectuelle.
Jean-Claude Grosse

  LA VISION RUSSE DU COSMOS
                
  De l’utopie à la pratique

Le vol de Gagarine, le 12 avril 1961, n’a pas été seulement un exploit technique. Même si cette première sortie d’un homme dans l’espace cosmique avait été préparée pendant quatre années par des lancements de spoutniks et par un demi-siècle de recherches théoriques, cette victoire de la science soviétique ne signifiait pas, comme on le crut alors,  la supériorité du communisme sur le capitalisme. L’importance historique de cet événement dépassait, bien sûr, aussi bien les identités nationales que les idéologies politiques. Mais cet accomplissement d’un vieux rêve de l’humanité s’inscrivait  dans une tradition qui lui donnait une dimension particulière et on ne saurait l’isoler de « l’attraction de l’espace » inhérente à la vision russe du monde. Dans L’Eloge des voyages insensés, Vassili Golovanov a relevé la contradiction entre le monde moderne et le mot volia qui, en russe, signifie «  volonté » mais aussi et surtout espace, étendue, et aussi liberté, mais pas dans le sens étroit de liberté sociale et politique. Il faut associer le mot volia au mot qui en russe désigne précisément l’espace, le mot prostor, beaucoup plus chargé de connotations que dans toute autre langue, un mot qui renvoie à une conscience cosmique de la place de l’homme dans le monde. L’attraction de l’espace serait alors pour un Russe la manifestation d’un «  esprit libre  qu’incarne le monde des pâtures et des clairières », au sens où l’entendait René Guénon, dont Golovanov reprend les idées sur «  l’épuisement de l’espace », un «  espace usé par le temps » : « L’espace a perdu sa force », écrit Golovanov,  « et les gens sont contraints de chercher ailleurs un supplément d’âme […]. Vivre dans l’espace signifie agir, vivre dans le temps signifie consommer. »  Or,  la pensée russe, depuis ses origines paysannes et païennes, est obsédée par la perception d’un espace illimité engendrée par l’immensité d’un territoire impossible à maîtriser, à exploiter. La langue russe, la plus belle du monde, selon Claude Hagège,  reflète un rapport à la nature fort différent de celui qui a marqué l’évolution des sociétés occidentales. Cet écart se retrouve dans l’inspiration des recherches qui ont mené à la conquête du cosmos dans les deux systèmes antagonistes. Au pragmatisme américain répondait l’utopisme russe. Le film Andreï Roublev de Tarkovski, cette épopée du peuple russe, commence par une scène qui rappelle le vol et la chute d’Icare. La démesure russe, si souvent incriminée,  repose à la fois sur une conscience terrienne, qui est la voix du sol et du sang, et  une conscience cosmique qui dénoue la volonté de domination en volonté de liberté, en volia qui est un désir d’espace, de prostor. Le nomadisme russe est le contrepoint de « la table des rangs » qui a structuré l’Empire, de Pierre le Grand à Staline, mais qui n’était, au fond, que la traduction bureaucratique de l’enracinement dans la glèbe. L’utopie cosmique n’est pas seulement issue d’un rêve d’ailleurs, elle émane des strates profondes de la culture populaire et vient réconcilier les deux aspirations opposées qui depuis toujours se partagent l’âme russe entre l’attachement au lieu d’origine et l’expansion dans l’espace. Constantin Tsiolkovski (1857-1935),  le concepteur des vaisseaux spatiaux, mais aussi Vladimir Vernadski (1863-1945), le découvreur de la biosphère et de la noosphère, Alexandre Tchijevski (1897-1945), l’inventeur de la cosmobiologie et de l’héliobiologie, ami et correspondant de Tsiolkovski, ont subi l’influence des idées utopistes de Nicolas Fiodorov (1829-1903), le père du « cosmisme russe », un courant de pensée visant à intégrer l’homme au cosmos, qui s’est développé dans la première moitié du XX ème siècle et a abouti à la construction des fusées et des spoutniks. Nicolas Fiodorov n’était pas un savant, mais un philosophe et il est important de remarquer qu’en Russie  la recherche scientifique a été déterminée par des idées philosophiques, voire religieuses, qui ont engendré un nouveau système d’interprétation du monde. Le changement de société consécutif à la révolution d’octobre n’était pas étranger à cette révolution des idées. A la différence du pouvoir tsariste qui avait ignoré les travaux de Tsiolkovski, les autorités soviétiques reconnurent leur importance et accordèrent leur aide à l’instituteur de Kalouga.  Dès le 28 août 1918, il fut élu  membre-correspondant de l’Académie socialiste des sciences qui lui adressait ses encouragements dans ces termes : «  L’Académie socialiste ne peut pas réparer le passé, mais elle essaiera au moins dans l’avenir de vous aider dans votre souci désintéressé de faire quelque chose d’utile pour les gens. Malgré vos épreuves, votre esprit n’est pas brisé. Nous attendons beaucoup de vous. Et nous désirons ôter de votre vie les obstacles matériels, qui empêchent l’épanouissement complet et l’accomplissement de vos capacités géniales. »
    Fiodorov ne connut pas de son vivant cette reconnaissance tardive. C’est seulement après sa mort, en 1906, que l’on publia le premier tome de sa Philosophie de l’œuvre commune. Un deuxième tome suivit en 1913. On y trouvait déjà les thèmes que Tsiolkovski développera plus tard dans ses réflexions sur  L’avenir de la terre et de l’humanité. Tsiolkovski avait rencontré Fiodorov dans sa jeunesse, lorsque celui-ci était conservateur de la bibliothèque Roumiantsev (plus tard bibliothèque Lénine). Fiodorov avait pris sous son aile ce jeune homme pauvre, venu à pied de Kalouga à Moscou pour y acquérir l’instruction scientifique dont il avait besoin pour réaliser son rêve  de voyage interplanétaire. Auprès de Fiodorov, Tsiolkovski puisa les fondements cosmologiques de ses  recherches sur la construction des fusées et des vaisseaux spatiaux. Les échecs de ses aérostats ont frayé le chemin aux succès des futurs cosmonautes. «  L’œuvre commune » qui, chez Fiodorov, était encore une utopie devint, dans les travaux de Tsiolkovski, un projet que ses disciples et ses successeurs  mirent en application jusqu’à sa réalisation finale. Cette «  œuvre commune » se voulait avant tout chez Fiodorov une œuvre d’amour et de fraternité appelée à vaincre la mort, le mal et l’oubli. Il a centré son système sur la régulation de la nature par la raison et par la science. Sa cosmologie faisait de l’homme le maître  de l’univers, non pour en épuiser les ressources mais pour en tirer les forces à même d’immortaliser la vie et de ressusciter les morts. Considérant que la mort n’était pas inscrite dans la nature, mais constituait une anomalie qu’il fallait corriger, il reprenait une idée que Herzen avait déjà exprimée dans ces termes : « La mort n’est pas compréhensible pour un organisme vivant, elle est en dehors de lui, au-delà de ses limites. La vieillesse et la maladie protestent par leurs souffrances contre la mort, elles ne l’appellent pas, et, si elles en trouvaient en elles les moyens, elles vaincraient la mort. »  La terre étant trop petite pour contenir l’humanité ressuscitée, Fiodorov avait imaginé que  celle-ci irait peupler les autres planètes, d’où la nécessité de construire des moyens de transport adéquats ! Sans adhérer forcément à cette idée fantastique, qui pourtant fera beaucoup d’adeptes et non des moindres,  Tsiolkovski prendra le relais en travaillant concrètement  et scientifiquement à la réalisation d’engins capables d’emmener les hommes sur la lune. Son humanisme cosmique différait pourtant de celui de Fiodorov, dans la mesure où il ne concevait pas le cosmos en fonction de l’homme mais il décrivait l’univers lui-même comme un être vivant, dont l’homme n’était qu’une partie : « Chaque partie de l’Univers, c’est-à-dire chaque matière, peut prendre la forme d’un être vivant et même immortel ».  Tsiolkovski aspirait à créer pour l’homme les moyens de visiter et de peupler les autres planètes parce qu’il voyait dans l’homme non un citoyen de la Terre voué à la finitude et à la mort mais un citoyen de l’infini cosmique : « Puisque le temps est infini et qu’il n’a ni commencement ni fin, le nombre des moments de la vie est illimité dans le passé et dans l’avenir. Et le nombre des intervalles qui les relient est également illimité. Les moments de la vie sont tous liés subjectivement entre eux et leur somme est tout aussi infinie que le temps complet de l’Univers. En effet, même la plus infime partie de l’infini est elle aussi infinie. On doit en conclure qu’il n’y a qu’une seule et unique vie qui n’a jamais cessé et que ne cessera jamais. Mon « Moi » appartient à la matière comme n’importe quel atome et il erre sans cesse, sans commencement ni fin, dans tout le Cosmos en liaison avec tous les autres «  Moi », avec tous les autres atomes. »   Et dans une conversation avec  Alexandre Tchijevski, il explicitait la vraie raison de ses recherches sur les fusées : « Beaucoup pensent que je m’occupe de la fusée et que je m’inquiète de son sort, pour la fusée elle-même. Ce serait une erreur très grossière. Les fusées ne sont pour moi qu’un moyen, seulement une méthode pour pénétrer dans la profondeur du Cosmos, mais ce n’est pas un but en soi. C’est ce que pensent malheureusement beaucoup de ceux qui parlent ou écrivent sur les fusées. Je ne conteste pas qu’il est très important d’avoir des fusées, car elles aideront l’humanité à étudier l’espace cosmique, à prendre pied dans la Galaxie. Et moi aussi je fais des recherches dans ce but. S’il y avait un autre moyen de se déplacer dans le Cosmos, je le prendrais…L’essentiel est de nous envoler de la Terre et d’aller habiter le Cosmos, non les planètes du système solaire, mais les planètes des autres systèmes. Il faut aller à la rencontre, pour ainsi  dire, de la philosophie cosmique. Mais nos philosophes n’y pensent aucunement. Et pourtant qui d’autres que les philosophes devraient s’occuper de cette question ? Mais ou bien ils ne veulent pas, ou ils ne comprennent pas la grande importance de ce problème, ou tout simplement ils en ont peur. »
Et il ajoutait : « L’âme, l’autre monde, la vie éternelle, le bonheur éternel, ce ne sont que des symboles.  Nous avons le droit à présent, en sortant d’une symbolique millénaire, de poser la question : pourquoi ? Autrement dit, nous avons le droit de regarder la matière non d’un point de vue idéaliste, mais d’un point de vue véritablement cosmique. »
  Tsiolkovski était un autodidacte de génie et les intuitions qu’il exposa dans ses nombreux ouvrages sur les procédés techniques de construction des fusées et des moteurs-fusées trouvèrent plus tard une application dans les travaux de Korolev et de Glouchko qui  reconnurent leur dette envers l’instituteur de Kalouga. Dès 1903, il avait publié un article sur la dynamique des fusées intitulé Investigation des espaces cosmiques par les appareils à réaction. Il y formulait ce que l’on appela «  la formule de Tsiolkovski » ou « la théorie de Tsiolkovski » qui analysait le mouvement des corps dans l’espace cosmique et indiquait exactement le processus des vols de fusées et des spoutniks et de leur retour sur la terre. Alexandre Tchijevski réussit à faire publier une traduction allemande de cet article qui établissait la priorité de Tsiolkovski dans la conquête du Cosmos. Vingt ans plus tard, en 1923, on pouvait lire dans les Izvestias une recension d’un livre du professeur Guerman Obert intitulé Les fusées vers les planètes où le savant allemand exposait les thèses mêmes de Tsiolkovski sur des appareils capables de vaincre la gravitation terrestre. On mentionnait également dans cet article les expériences du professeur américain Goddard sur l’envoi d’une fusée sur la lune, mais on passait totalement sous silence le nom et les travaux de l’instituteur de Kalouga. La « course à la lune » qui opposa plus tard les Américains et les Russes fut donc précédée par une course des recherches théoriques dont l’enjeu idéologique et stratégique était encore mal perçu, puisqu’on favorisait en URSS même les succès de l’étranger au détriment des intérêts et du prestige de la patrie du communisme. Le professeur Obert était le mentor de Wernher von Braun qui allait construire les V2 pour Hitler et mettra ensuite son génie scientifique au service des Américains dans la course aux armements avec l’URSS et dans l’envoi du premier homme sur la lune. L’absence de toute référence à Tsiolkovski dans l’article des Izvestias, pour étrange qu’elle paraisse aujourd’hui, s’expliquait alors par la situation de l’autodidacte de Kalouga, dont les publications à compte d’auteur étaient restées confidentielles et qui, dans les milieux scientifiques aussi bien que dans les médias,  faisait figure de rêveur utopiste dans la lignée de Cyrano de Bergerac et de Jules Verne. Malgré tous ses efforts, Alexandre Tchijevski ne réussit à obtenir qu’un article condescendant de l’Association des naturalistes soviétiques admettant la priorité de Tsiolkovski sur Obert et Goddard. 
  Alexandre Tchijevski entreprit alors de rééditer l’article de 1903 qui parut en mille exemplaires, aux presses de Kalouga, le 21 janvier 1924, jour de la mort de Lénine, sous le titre : Une fusée dans l’espace cosmique. Une préface en allemand de Tchijevski y défiait âprement la concurrence du professeur Obert.  Obert et Goddard reçurent chacun dix exemplaires de cette édition. D’un point de vue historique, il est vrai que la priorité absolue dans la conception des fusées revenait au chimiste et  terroriste révolutionnaire Nicolas Kibaltchiche, exécuté en 1897 pour avoir participé à l’assassinat d’Alexandre II. Il avait laissé des plans que l’on retrouva après la révolution dans les archives de l’Okhrana, la police secrète tsariste, mais qui ne furent jamais diffusés. Mais, comme le précise Tchijevski, ces projets ne concernaient que la technique des fusées comme moyens de transports aériens sans aucune allusion à des voyages interplanétaires. Obert réagit favorablement à la publication de Tsiolkovski et lui écrivit par l’intermédiaire de son adjoint, l’ingénieur Chervenski, qui connaissait le russe. Il reconnaissait la priorité de Tsiolkovski dans la théorie des fusées, tout en précisant malicieusement qu’il était temps désormais de passer à la pratique : «A présent, déclarait-il, la route est ouverte pour aller étudier les espaces cosmiques avec des appareils à réaction. »
  Chervenski traduisit et publia en Allemagne le livre de Tsiolkovski qu’il avait pris soin auparavant de présenter élogieusement dans la revue Technique de la navigation aérienne (N° 10, 1926, Berlin).
    Mais il fallait surtout faire reconnaître en URSS les recherches sur les fusées comme une science à part entière. Dans ce but  Alexandre Tchijevski avait organisé à Moscou en 1923 le premier Bureau central d’études sur l’étude des problèmes des fusées, dont le président d’honneur fut, bien entendu, Tsiolkovski.  Toutefois ce dernier ne pouvait seul suffire à la tâche, il avait besoin pour réaliser ses projets d’un praticien qui résoudrait les problèmes d’ingénierie. Un ingénieur de grand talent, Friedrich Arturovitch Tsander, travaillait depuis des années en solitaire sur les moteurs à carburant liquide, mais son individualisme farouche était un obstacle à une collaboration sereine. On le citait pourtant fréquemment comme l’héritier spirituel de Tsiolkovski. En 1934, Korolev associait les deux hommes dans un même hommage : «  Il est juste, écrivait-il, de considérer Constantin Edouardovitch Tsiolkovski comme le théoricien et l’initiateur des vols de fusées, ce grand savant russe s’est illustré par ses travaux dans des domaines variés de la science. Son successeur le plus digne, le plus proche de ses idées, est le talentueux ingénieur et inventeur Friedrich Arturovitch Tsander. » 
    Tsander a joué, en effet,  un rôle important dans le passage de l’utopie cosmique à la construction des fusées et il a fait le lien entre la période des recherches expérimentales et celle des réalisations pratiques. Mais il était jaloux de son autonomie et il a toujours pris ses distances avec Tsiolkovski  dont il ne mentionnait jamais ni le nom ni les travaux. Sans doute craignait-il qu’on le prenne pour un épigone. Alexandre Tchijevski a  fort justement décrit la part qui revient à chacun d’eux dans l’évolution qui devait conduire aux premiers vols interplanétaires : « Ainsi, écrit-il, à cette époque, dans notre pays, on a eu deux hommes remarquables, différents par leur nature, par leur caractère, ils n’avaient pas la même vision du monde, mais ils ont fait ensemble une œuvre considérable. C’était C.E. Tsiolkovski, un homme d’une gloire mondiale, un visionnaire génial, le théoricien de la navigation aérienne et de la technique des fusées ; il a prévu dix ans à l’avance le développement de la science et a été le véritable fondateur du cosmisme. L’autre, c’était F. A. Tsander, un ingénieur et constructeur éminent, un praticien, le créateur du premier moteur à réaction soviétique, un enthousiaste des fusées qui a posé les fondements de la propulsion à réaction en URSS. K.E. Tsiolkovski ne pouvait pas inventer la propulsion à réaction par ses propres moyens, car il n’avait pas la pratique de l’ingénierie, mais il  pouvait faire des calculs mathématiques et, bien entendu, comme il avait une grande imagination technique, il aurait perfectionné chaque jour davantage cette propulsion, en volant par la pensée jusqu’aux étoiles.
   Tsiolkovski avait demandé à l’Institut des Sciences et à d’autres institutions de créer un petit  laboratoire, en espérant y inviter F. A. Tsander pour un travail commun, mais cela ne s’est pas fait et le développement de la technique des fusées a été retardé d’un bon nombre d’années.
-    Ah ! disait souvent Constantin Edouardovitch, si avec Tsander nous avions pu réunir nos efforts nous aurions ensemble renversé des montagnes. C’est triste, très triste, que personne ne comprenne cela et mon désir restera donc lettre morte. »
    Tsiolkovski ne devait, en effet, jamais voir la concrétisation de ses rêves. Tsander s’associa plus tard à Korolev. Ils fondèrent ensemble en 1931 le GIRD (Groupe d’expérimentation pour le vol à réaction) et leur collaboration aboutit au premier lancement d’une fusée à carburant liquide GIRD-10, le 24 novembre 1933.
      Le passage de l’utopie à la pratique se traduisit par le dévoiement des idées  humanistes qui avaient inspiré le cosmisme russe lorsque la conquête du cosmos fut mise au service de la puissance militaire et de la  volonté de domination. Tsiolkovski était parfaitement conscient de ce « risque du progrès » comme en témoigne une phrase que cite Tchijevski dans ses Souvenirs : « Une fusée peut se transformer dans les mains d’un ingénieur talentueux en une arme dangereuse, mille fois plus puissante que n’importe quelle pièce d’artillerie ». 
    Et dans ses conversations avec le même Tchijevski, il élargit encore son propos : « Si on arrivait à convertir entièrement la matière en énergie, c’est-à-dire à incarner des connaissances formelles dans la réalité, alors, avec la morale humaine actuelle, on transformerait la terre en enfer, on anéantirait l’humanité ! »
   Mais si la science s’est compromise en se laissant instrumentaliser par le pouvoir politique, cette dérive utilitaire ne mettait pas en cause le sens et le devenir de la philosophie cosmique, telle que l’entendait Tsiolkovski. Les fusées et les spoutniks n’étaient pour lui que des effets, somme toute, secondaires d’une recherche dont le but était la transfiguration de la vie humaine. On en trouve l’expression intacte dans les courants artistiques d’avant-garde qui ont refusé de représenter la nature pour mieux se conformer à ses lois créatrices. Ainsi, dans l’une de ses lettres à Guerchenzon, le 24 novembre 1920,  Malévitch établissait entre le cerveau humain et l’infini cosmique une corrélation que Fiodorov et Tsiolkovski n’auraient certainement pas démentie : « Maintenant, écrivait-il, je suis assis près de la fenêtre et je regarde la lune et les étoiles. Des mondes volent dans cet abîme infini et on ne peut pas se  représenter les chiffres, les distances qui nous mettraient en relation avec l’infini de la création. Et soudain la réponse arrive, encore plus insondable et inaccessible, et elle nous dit, cette réponse, que tous les Mondes avec toute leur puissance disparaissent dans l’infini du cerveau humain. Il semble pourtant incroyable que tout le ciel coure vers moi, dans un élan gigantesque, pour faire l’équilibre dans mon cerveau. Et si toute la force et toutes les dimensions de ces Mondes sont si grandes, c’est pour former l’étoile de mon être qu’aucun télescope ne permet de voir, et tous les mondes créés sont issus des associations d’éléments issus  de mon être pulvérisé, et aussi haut ou aussi bas que les mondes s’élèvent ou s’abaissent, leur seule voie conduit vers moi, l’homme, le centre le plus éloigné, vers qui tout accourt et de qui tout s’enfuit. Il me semble que la nature colossale des mondes créés s’engloutisse dans l’infini de l’espace calculé entre ces mondes. Mais comment se représenter que tous ces mondes colossaux avec leurs chiffres incroyables puissent prendre place dans mon si petit cerveau, où ils courent, où ils habitent ? Et pourtant  l’obscurité de mon cerveau n’est-elle pas identique à l’espace obscur et les astres du ciel qui trouent cet espace obscur de leurs points lumineux n’entrent-ils pas pareillement dans mon cerveau obscur ? J’ai tiré l’infini de l’espace de mon cerveau,  d’un lieu si petit, et j’ai montré que cet infini existe en lui, vit et se meut, meurt et vit de nouveau ; tous les chemins sont dessinés dans le crâne, tous les chiffres qui désignent les distances colossales y sont imprimés, tout le visible y a sa place.  Qu’est-ce alors que ce crâne, quelle est sa capacité, sa contenance ? Et si on compare l’infini des mondes visibles avec le crâne de l’homme, on voit qu’ils occupent dans l’espace une place insignifiante, et qu’est-ce que toute cette distance, tout ce poids, toute cette vitesse quand je perçois le monde et même des milliers de mondes sans ressentir aucun poids, aucune vitesse. Aucun poids, aucune vitesse ne me dérange, pas plus qu’ils ne dérangent le ciel obscur de l’infini. »

  Vassili Golovanov, Eloge des voyages insensés, traduit du russe par Hélène Châtelain, Verdier (coll. Slovo)  p.188.
  Claude Hagège, Dictionnaire amoureux des langues, Plon/Odile Jacob, Paris, 2009.
  Georges  Sokolov, La démesure russe. Mille ans d’histoire. Fayard, 2009
  «  Est-ce que nous savons tout sur Tsiolkovski ? » in : Nos voies cosmiques, Moscou, « Sovietskaïa Rossia », 1962, p. 104.
   Herzen, Fins et commencements in Œuvres réunies en trente volumes, t.16, Moscou, 1959, p. 175.
  Tsiolkovski, L’éthique scientifique, Kalouga, 1930, p. 15.
  Tsiolkovski, « L’Univers vivant », Questions de philosophie, 1992, n°6, p. 143.
  Alexandre Tchijevski, Conversations avec Tsiolkovski. Moscou, «  Mysl », 1999, p. 661.
   Idem, p. 663.
  Alexandre Tchijevski,  Au bord de l’univers. Les années d’amitié avec Tsiolkovski. Souvenirs. Moscou,  «  Mysl »,1995,  p. 297.
  Alexandre Tchijevski, Au bord de l’univers. Les années d’amitié avec Tsiolkovski. Souvenirs. Moscou, «  Mysl », 1995, p. 294.
  Alexandre Tchijevski, Au bord de l’univers. Les années d’amitiés avec Tsiolkovski. Souvenirs. Moscou, «  Mysl », 1995, p.294, 295.
  Alexandre Tchijevski,  Au bord de l’univers. Les années d’amitié avec Tsiolkovski. Souvenirs. Moscou, «  Mysl », 1995, p. 285.
  Alexandre Tchijevski, Conversations avec Tsiolkovski. Moscou, «  Mysl », 1999, p. 663.
 On voit ici tout ce qui rapprochait Malévitch et Harms qui écrivait pareillement : «  J’ai tiré un globe de ma tête », ou encore : «  Je suis le monde, mais le monde n’est pas moi. »
 

Gérard Conio

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