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Blog de Jean-Claude Grosse

Montaigne, former son jugement/J.C.Grosse

Rédigé par JCG Publié dans #jean-claude grosse

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Essais
Montaigne (1533-1592)

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portrait brodé de Montaigne photographié chez Marcel Conche

« À un enfant de maison qui recherche les lettres, non pour le gain (car une fin si abjecte est indigne de la grâce et de la faveur des muses, et puis elle regarde et dépend d’autrui), ni tant pour les commodités externes  que pour les siennes propres, et pour s’en enrichir et parer au-dedans, ayant plutôt envie d’en tirer un habile homme qu’un homme savant, je voudrais aussi qu’on fût soigneux de lui choisir un conducteur qui eût la tête bien faite que bien pleine, et qu’on y requît les deux, mais plus les mœurs et l’entendement que la science…
Che non men che saper dubbiar m’aggrada
Aussi bien qu’à savoir, à douter je me plais (Dante)
Car s’il embrasse les opinions de Xénophon et de Platon par son propre dsicours, ce ne seront plus les leurs, ce seront les siennes. Qui suit un autre, il ne suit rien. Il ne trouve rien, voire, il ne cherche rien. Non sumus sub rege ; sibi quisque se vindicer. Nous ne sommes pas sous la férule d’un roi ; que chacun dispose de soi (Sénèque). Qu’il sache qu’il sait au moins. Il faut qu’il emboive leurs humeurs, non qu’il apprenne leurs préceptes. Et qu’il oublie hardiment, s’il veut, d’où il les tient ; mais qu’il sache se les approprier. La vérité et la raison sont communes à un chacun, et ne sont plus à qui les a dites premièrement qu’à qui les dit après. Ce n’est non plus selon Platon que selon moi, puisque lui et moi l’entendons et voyons de même. Les abeilles pillotent de ça de là les fleurs ; mais elles en font après le miel qui est tout leur ; ce n’est plus thym, ni marjolaine ; ainsi les pièces empruntées d’autrui, il les transformera et confondra pour en faire ouvrage tout sien, à savoir son jugement : son institution, son travail et étude ne vise qu’à le former… Le gain de notre étude, c’est en être devenu meilleur et plus sage. »

Ce passage sur la formation du jugement semble on ne peut plus clair : il n’y a pas d’emprunt s’il y a appropriation, mastication, digestion (autre métaphore dans ce chapitre), emmiellement (belle métaphore dont on n’épuise pas les effets par des tentatives d’explication, seulement par la pratique assidue du pillotage métamorphosant en miel ce qui a été butiné). Mais est-ce si simple justement ? On sait que les faiseurs réussissent à faire passer pour leur ce qu’ils ont pompé ailleurs. Montaigne cite. Ses citations s’intègrent parfaitement à son essai. Il a tenu à faire apparaître son emprunt mais l’a fait sien par son enchâssement dans sa réflexion. On ne doute pas de la présence de Montaigne dans ce que nous lisons. Le penseur et l’homme coïncident. Sa réflexion, même sous le sceau du scepticisme, exprime sa vérité du moment. Est-ce une opinion ? Montaigne n’emploie pas ce mot. Son relativisme culturel (vérité en deçà des Pyrénées, erreur ou mensonge au-delà) ne va pas jusqu’à lui faire parler d’opinions. La raison en est que la vérité est commune à un chacun. L’opinion n’est pas un jugement mais un emprunt non digéré, suggéré. C’est autrui en nous, c’est la pression de la commerie, à laquelle nous cédons avec délectation, nous appropriant même cette opinion en disant c’est « mon » opinion. Mais dire c’est « mon » opinion ne suffit pas à en faire une vérité, ma vérité. Il n’y a pas eu jugement. Disons que la différence essentielle entre opinion et vérité c’est que l’opinion est affirmée sans arguments ou avec des arguments fallacieux quand la vérité, ma vérité, je la fonde sur des arguments sérieux, pesés, mesurés qui me convainquent moi sans être pour autant des preuves pouvant convaincre autrui. On voit si on n’aime que les choses carrées, les oppositions nettes que le sujet abordé n’établit pas de distance incommensurable entre opinion et vérité, entre emprunt par commerie et emprunt par jugement. Cela se joue au millimètre près comme entre érotisme et pornographie, entre amour et séduction… En tout cas, ce passage disqualifie tout un travail universitaire de recherche des influences, des emprunts, travail qui amuse sans doute le chercheur mais n’apporte rien. Ce passage autorise tout emprunt par assimilation, rendant problématiques droits d’auteur, hadopi contre piratage, loi contre photocopillage…
JCG

« Ce n’est pas merveille, dit un ancien, que le hasard puisse tant sur nous, puisque nous vivons par hasard. À qui n’a dressé en gros sa vie à certaine fin, il est impossible de disposer les actions particulières. Il est impossible de ranger les pièces, à qui n’a une forme du total en sa tête. À quoi faire la provision des couleurs, à qui ne sait ce qu’il a à peindre ? Aucun ne fait certain dessein de sa vie, et n’en délibérons qu’à parcelles. L’archer doit premièrement savoir où il vise, et puis y accommoder la main, l’arc, la corde, la flèche et les mouvements. Nos conseils fourvoient, parce qu’ils n’ont pas d’adresse et de but.

Quoi que ce soit qui tombe en notre connaissance et jouissance, nous sentons qu’il ne nous satisfait pas ; et allons béant après les choses à venir et inconnues, d’autant que les présentes ne nous soûlent point : non pas, à mon avis, qu’elles n’aient assez de quoi nous soûler, mais c’est que nous les saisissons d’une prise malade et déréglée.

Nous sommes chacun plus riche que nous ne pensons ; mais on nous dresse à l’emprunt et à la quête : on nous duit à nous servir plus de l’autrui que du nôtre. En aucune chose l’homme ne sait s’arrêter au point de son besoin : de volupté, de richesse, de puissance, il en embrasse plus qu’il n’en peut étreindre ; son avidité est incapable de modération. Je trouve qu’en curiosité de savoir il en est de même ; il se taille de la besogne bien plus qu’il n’en peut faire et bien plus qu’il n’en a affaire étendant l’utilité du savoir autant qu’est sa manière.

Quand je danse, je danse ; quand je dors, je dors ; voire et quand je me promène solitairement en un beau verger, si mes pensées se sont entretenues des occurrences étrangères quelque partie du temps, quelque autre partie je les ramène à la promenade, au verger, à la douceur de cette solitude et à moi. Nature a maternellement observé cela, que les actions qu’elle nous a enjointes pour notre besoin nous fussent aussi voluptueuses, et nous y convie non seulement par la raison, mais aussi par l’appétit : c’est injustice de corrompre ses règles.

Avez-vous su méditer et manier votre vie ? Vous avez fait la plus grande besogne de toute.

Notre grand et glorieux chef-d'œuvre, c’est vivre à propos. Toutes autres choses, régner, thésauriser, bâtir, n’en sont qu’appendicules et adminicules pour le plus.

Je « passe » le temps quand il est mauvais et incommode ; quand il est bon, je ne le veux pas « passer », je le retâte, je m’y tiens. Il faut courir le mauvais et se rasseoir au bon. Cette phrase ordinaire de passe-temps et de passer le temps représente l’usage de ces prudentes gens, qui ne pensent point avoir meilleur compte de leur vie que de la couler et échapper, de la passer, gauchir et, autant qu’il est en eux, ignorer et fuir, comme chose de qualité ennuyeuse et dédaignable. Mais je la connais autre, et la trouve et prisable et commode.

…Pour moi donc, j’aime la vie et la cultive telle qu’il a plu à Dieu nous l’octroyer.
J’accepte de bon cœur, et reconnaissant, ce que nature a fait pour moi, et m’en agrée et m’en loue. On fait tort à ce grand et tout-puissant donneur de refuser son don, l’annuler et défigurer. Tout bon, il a fait tout bon.
C’est une absolue perfection, et comme divine de savoir jouir loyalement de son être. Nous cherchons d’autres conditions, pour n’entendre l’usage des nôtre, et sortons hors de nous, pour ne savoir quel il y fait. Si, avons-nous beau monter sur des échasses car sur des échasses encore faut-il marcher de nos jambes. Et au plus élevé trône du monde, si ne sommes assis que sus notre cul.
Les plus belles vies sont, à mon gré, celles qui se rangent au modèle commun et humain, avec ordre, mais sans miracle et sans extravagance.

Il est incertain où la mort nous attende, attendons-la partout. La préméditation de la mort est préméditation de la liberté. Qui a appris à mourir, il a désappris à servir. Le savoir mourir nous affranchit de toute sujétion et contrainte. Il n’y a rien de mal en la vie pour celui qui a bien compris que la privation de la vie n’est pas mal.
Au demeurant ce que nous appelons ordinairement amis et amitié ce ne sont qu'accointances et familiarités nouées par quelque occasion ou commodité, par le moyen de laquelle nos âmes s'entretiennent. En l'amitié de quoi je parle, elles se mêlent et confondent l'une en l'autre, d'un mélange si universel, qu'elles effacent et ne retrouvent plus la couture qui les a jointes. Si on me presse de dire pourquoi je l'aimais, je sens que cela ne se peut exprimer qu’en répondant : « Parce que c'était lui ; parce que c'était moi. »
Car, tout ainsi que l'amitié que je me porte ne reçoit point augmentation pour le secours que je me donne au besoin, quoi que disent les stoïciens, et comme je ne me sais aucun gré du service que je me fais, aussi l'union de tels amis étant véritablement parfaite, elle leur fait perdre le sentiment de tels devoirs, et haïr et chasser d'entre eux ces mots de division et de différence : bienfait, obligation, reconnaissance, prière, remerciement, et leurs pareils. Tout étant par effet [effectivement] commun entre eux, volontés, pensements, jugements, biens, femmes, enfants, honneur et vie, et leur convenance n'étant qu'une âme en deux corps selon la très propre définition d'Aristote, ils ne se peuvent ni prêter, ni donner rien.
Si, en l'amitié de quoi je parle, l'un pouvait donner à l'autre, ce serait celui qui recevrait le bienfait qui obligerait son compagnon. Car cherchant l'un et l'autre, plus que toute autre chose, de s'entre-bienfaire, celui qui en prête la matière et l'occasion est celui-là qui fait le libéral, donnant ce contentement à son ami d'effectuer en son endroit ce qu'il désire le plus. »

Pourquoy prenons-nous titre d’estre, de cet instant qui n’est qu’une eloise dans le cours infini d’une nuict eternelle et une interruption si briefve de nostre perpetuelle et naturelle condition ?

                                                         Montaigne, Essais II,12    


Essais 1572-1592

Lire / Relire
Discours de la servitude volontaire


« Comment il se peut que tant d'hommes, tant de bourgs, tant de villes, tant de nations supportent quelquefois un tyran seul qui n'a de puissance que celle qu'ils lui donnent, qui n'a pouvoir de leur nuire qu'autant qu'ils veulent bien l'endurer, et qui ne pourrait leur faire aucun mal s'ils n'aimaient mieux tout souffrir de lui que de le contredire. Chose vraiment étonnante – et pourtant si commune qu'il faut plutôt en gémir que s'en ébahir –, de voir un million d'hommes misérablement asservis, la tête sous le joug, non qu'ils y soient contraints par une force majeure, mais parce qu'ils sont fascinés et pour ainsi dire ensorcelés par le seul nom d'un, qu'ils ne devraient pas redouter – puisqu'il est seul – ni aimer – puisqu'il est envers eux tous inhumain et cruel. Telle est pourtant la faiblesse des hommes.

Quel est ce vice, ce vice horrible, de voir un nombre infini d'hommes, non seulement obéir, mais servir, non pas être gouvernés, mais être tyrannisés, n'ayant ni biens, ni parents, ni enfants, ni leur vie même qui soient à eux ? De les voir souffrir les rapines, les paillardises, les cruautés, non d'une armée, non d'un camp barbare contre lesquels chacun devrait défendre son sang et sa vie, mais d'un seul ! Non d'un Hercule ou d'un Samson, mais d'un hommelet souvent le plus lâche, le plus efféminé de la nation, qui n'a jamais flairé la poudre des batailles ni guère foulé le sable des tournois, qui n'est pas seulement inapte à commander aux hommes, mais encore à satisfaire la moindre femmelette ! Nommerons-nous cela lâcheté ? Appellerions-nous vils et couards ces hommes soumis ? Si deux, si trois, si quatre cèdent à un seul, c'est étrange, mais toutefois possible ; on pourrait peut-être dire avec raison : c'est faute de cœur. Mais si cent, si mille souffrent l'oppression d'un seul, dira-t-on encore qu'ils n'osent pas s'en prendre à lui, ou qu'ils ne le veulent pas, et que ce n'est pas couardise, mais plutôt mépris ou dédain ?
Enfin, si l'on voit non pas cent, non pas mille hommes, mais cent pays, mille villes, un million d'hommes ne pas assaillir celui qui les traite tous comme autant de serfs et d'esclaves, comment qualifierons-nous cela ? Est-ce lâcheté ? Mais tous les vices ont des bornes qu'ils ne peuvent pas dépasser. Deux hommes, et même dix, peuvent bien en craindre un ; mais que mille, un million, mille villes ne se défendent pas contre un seul homme, cela n'est pas couardise : elle ne va pas jusque-là, de même que la vaillance n'exige pas qu'un seul homme escalade une forteresse, attaque une armée, conquière un royaume. Quel vice monstrueux est donc celui-ci, qui ne mérite pas même le titre de couardise, qui ne trouve pas de nom assez laid, que la nature désavoue et que la langue refuse de nommer ?

Or ce tyran seul, il n'est pas besoin de le combattre, ni de l'abattre. Il est défait de lui-même, pourvu que le pays ne consente point à sa servitude. Il ne s'agit pas de lui ôter quelque chose, mais de ne rien lui donner. Pas besoin que le pays se mette en peine de faire rien pour soi, pourvu qu'il ne fasse rien contre soi. Ce sont donc les peuples eux-mêmes qui se laissent, ou plutôt qui se font malmener, puisqu'ils en seraient quittes en cessant de servir. C'est le peuple qui s'asservit et qui se coupe la gorge ; qui, pouvant choisir d'être soumis ou d'être libre, repousse la liberté et prend le joug ; qui consent à son mal, ou plutôt qui le recherche...

Pauvres gens misérables, peuples insensés, nations opiniâtres à votre mal et aveugles à votre bien ! Vous vous laissez enlever sous vos yeux le plus beau et le plus clair de votre revenu, vous laissez piller vos champs, voler et dépouiller vos maisons des vieux meubles de vos ancêtres ! Vous vivez de telle sorte que rien n'est plus à vous. Il semble que vous regarderiez désormais comme un grand bonheur qu'on vous laissât seulement la moitié de vos biens, de vos familles, de vos vies. Et tous ces dégâts, ces malheurs, cette ruine, ne vous viennent pas des ennemis, mais certes bien de l'ennemi, de celui-là même que vous avez fait ce qu'il est, de celui pour qui vous allez si courageusement à la guerre, et pour la grandeur duquel vous ne refusez pas de vous offrir vous-mêmes à la mort. Ce maître n'a pourtant que deux yeux, deux mains, un corps, et rien de plus que n'a le dernier des habitants du nombre infini de nos villes. Ce qu'il a de plus, ce sont les moyens que vous lui fournissez pour vous détruire. D'où tire-t-il tous ces yeux qui vous épient ; si ce n'est de vous ? Comment a-t-il tant de mains pour vous frapper, s'il ne vous les emprunte ? Les pieds dont il foule vos cités ne sont-ils pas aussi les vôtres ? A-t-il pouvoir sur vous, qui ne soit de vous-mêmes ? Comment oserait-il vous assaillir, s'il n'était d'intelligence avec vous ? Quel mal pourrait-il vous faire, si vous n'étiez les receleurs du larron qui vous pille, les complices du meurtrier qui vous tue et les traîtres de vous-mêmes ? Vous semez vos champs pour qu'il les dévaste, vous meublez et remplissez vos maisons pour fournir ses pilleries, vous élevez vos filles afin qu'il puisse assouvir sa luxure, vous nourrissez vos enfants pour qu'il en fasse des soldats dans le meilleur des cas, pour qu'il les mène à la guerre, à la boucherie, qu'il les rende ministres de ses convoitises et exécuteurs de ses vengeances. Vous vous usez à la peine afin qu'il puisse se mignarder dans ses délices et se vautrer dans ses sales plaisirs. Vous vous affaiblissez afin qu'il soit plus fort, et qu'il vous tienne plus rudement la bride plus courte. Et de tant d'indignités que les bêtes elles-mêmes ne supporteraient pas si elles les sentaient, vous pourriez vous délivrer si vous essayiez, même pas de vous délivrer, seulement de le vouloir. Soyez résolus à ne plus servir, et vous voilà libres. Je ne vous demande pas de le pousser, de l'ébranler, mais seulement de ne plus le soutenir, et vous le verrez, tel un grand colosse dont on a brisé la base, fondre sous son poids et se rompre. »

La Boétie (1530-1563) Discours 1546

On lira l'étude que j'ai intitulée: Montaigne et La Boétie
ainsi que le court essai: Sommes-nous des soumis volontaires ?
JCG


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