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Blog de Jean-Claude Grosse

Génome, génétique et éthique/Joël Poulain

Génome, génétique et éthique


« Ces progrès de la biologie sont-ils matière à réflexion politique ? je veux dire  : donnent-ils d’utiles informations à qui veut saisir les causes et chercher les remèdes des malaises qui frappent la société des hommes ? » Professeur Hamburger.
« Le fait politique par excellence, la pluralité des hommes » Hannah Arendt.


Au début du siècle, si une alliance science-philosophie s’avérait possible, c’était bien celle de la physique et de la réflexion. Quantique et relativité nourrissaient de nombreuses réflexions quant à la réalité même de la matière. Celle-ci se dévoilait et se présentait ainsi comme plus “maîtrisable”, ce fut alors la « révolution du nucléaire », notre univers se présentait à la fois comme complexe et malléable  ; technique et science envisageaient les figures les « plus folles » quant au « jeu du monde ». Nous étions alors dans le « cœur » du macroscopique, de ce qui entourait l’homme – le « dehors » s’explicitait, cependant le « dedans », le microscopique, restait à l’homme une énigme – double problème  :
1) qu’est-ce que la vie ?
2) si connaissance possible de la vie il y a, quelle révolution cela va-t-il entraîner quant au pouvoir de l’homme sur lui-même ?
Double enjeu également, non seulement nous aurons la prétention de connaître l’homme « de l’intérieur » d’où pouvoir possible sur la vie, mais aussi et surtout, ce pouvoir lui-même allait faire de l’homme un authentique « démiurge », de ce savoir-pouvoir allait naître une potentielle et fantastique autocréation, d’où problème d’éthique ! Non seulement on pourrait pallier les déficiences de la nature (thérapie génique) mais on pourrait aussi prétendre créer « de toutes pièces » une nature d’où manipulations génétiques et enjeux de la mutation. Clonage, transgénisme, nous passons du certain au possible, c’est là, l’aventure de la génétique ! Si la nature n’a plus de secrets, il se pourrait bien qu’elle nous réserve cependant des revers, il y a alors littéralement « un pari ». Le savoir n’est plus « innocent », on veut de moins en moins savoir pour uniquement combler des ignorances, des vulnérabilités, des impuissances, on veut savoir pour pouvoir, pour satisfaire, pour transgresser, dominer ! C’est là où l’illusion peut être dangereuse, perverse.
Paradoxalement, nos imperfections sont des éléments naturels, nécessaires, les différences des atouts, le hasard une chance et la nécessité, la condition même du vivant. Tous ces éléments sont fondateurs de la complexité même de la vie. Or, l’homme voudrait unifier, simplifier, identifier, délimiter, prévoir, réguler, bref, être le “maître” ! Peut-être, est-ce l’expression même d’une naïveté dangereuse ? d’une prétention irresponsable ? Les règles du « jeu étrange » de la vie et la mort des espèces sont encore à peine explicables aujourd’hui. Ce qu’on sait de plus clair sur la vie et la mort d’une espèce animale est ce qu’en 1859, Charles Robert Darwin énonça dans son livre « de l’origine des espèces par voie de sélection naturelle ou des lois de la transformation des êtres organisés ».
Jusqu’alors, personne n’avait réussi à ébranler l’idée que toutes les espèces vivantes ont été créées une fois pour toutes, qu’elles ont chacune leurs caractères immuables. En 1768, Robinet publie ses « essais de la nature qui apprend à faire l’homme », où, bien avant Theilard de Chardin, il esquisse l’idée que la nature évolue par transformations successives des êtres vers une recherche progressive de la perfection « l’homme est le chef-d’œuvre de la nature, mais celle-ci, visant au plus parfait, ne pouvait y parvenir que par une suite innombrable d’ébauches, chaque variation du prototype est une sorte d’étude de la forme humaine que la nature méditait ». C’est l’œuvre de Lamarck avec sa « philosophie zoologique » qui va faire progresser les idées, lorsqu’il affirme que les espèces peuvent se transformer dans le temps. Darwin précisa l’intuition de ces évolutions, voire naturelles mutations génétiques, et ce, à partir de deux observations.
1) la sélection par l’homme comme principe même d’évolution
2) la nature a pu faire de même mais dans un temps (millions d’années) incomparable avec le temps court de l’homme.
C’est ainsi que « germa » l’idée d’hérédité et avec elle les concepts de nécessité, de hasard, de répétition et de différence, d’aléatoire et d’altérité. « Chaque parent transmet une moitié de ses gènes à l’enfant et comme les gènes commandent à la structure de l’enfant, cette structure dépendra du hasard des rencontres des gènes maternels et des gènes paternels. Hasard donc, mais hasard aux règles si rigides que, si on oublie l’individu pour regarder l’ensemble de la famille ou de l’espèce, le matériau héréditaire de base apparaît fixe, constant et caractéristique du groupe considéré, par exemple des hommes ». Depuis un siècle, les biologistes « touchent » au problème fondamental de la vie, de la mort, de la sexualité et surtout du sens. Les concepts de hasard, certitude et nécessité sont étroitement liés à leurs recherches ce sont aussi des concepts “chargés” de sens, donc, de dimension philosophique et plus existentiellement d’éthique...
Transformisme et biologie moléculaire sont l’expression, l’explication de l’évolution naturelle. « Au sens strict », le transformisme est une théorie biologique expliquant l’existence des espèces actuelles par la transformation d’espèces plus simples. Mais le mot est souvent pris aujourd’hui dans un sens large et désigne non seulement l’évolution biologique mais aussi la formation des premiers êtres vivants par une organisation de la matière inerte qu’on appelle aujourd’hui évolution moléculaire. » (Georges Salet, hasard et certitude). L’évolution pose en elle même problème puisqu’elle ne répond pas vraiment à une nécessité (plus de finalisme métaphysique) mais qu’elle n’est pas l’expression d’un pur hasard signe d’un total aléatoire. Les biologistes parlent ainsi de « lois du hasard ». Cette contradiction n’est que d’apparence, pour les biologistes, le hasard ne peut pas produire n’importe quoi, en cela le hasard serait plutôt à distinguer de la pure nécessité. Ainsi « les lois du hasard sont des lois naturelles objectives au même titre que la loi de la chute des corps ou la loi de Mariotte sur la pression dans les gaz. Elles régissent les phénomènes dits « aléatoires » – il ne faut pas entendre par là les seuls phénomènes « libres » qui échapperaient au déterminisme mais aussi des phénomènes « déterminés » qui dépendent de causes complexes et que nous serions, pour cette raison, incapables de prévoir si nous ne disposions fort heureusement des lois du hasard ».
Cette jonction entre ordre et hasard, entre nécessité et imprévisibilité correspond tant à la distinction entre programme chromosomique (nécessité, impératif) et « programme » génétique, (diversité, originalité et hasard). De même au sein même de l’ADN il y a cette jonction qui parait contradictoire. « Pour qu’un être vivant soit viable et apte à se reproduire, il faut un ADN, mais pas n’importe lequel ! un ADN quelconque ne donnera pas un être vivant quelconque mais un être inviable tout au plus. Regardons à nouveau les processus que l’on peut imaginer pour expliquer la formation et l’enrichissement des ADN. Il ne peut s’agir dans la phase moléculaire de l’évolution que de processus physico-chimiques, ce seraient donc les hasards de l’agitation thermique qui auraient mis les molécules en présence ; l’ordre des nucléotides de l’ADN des premiers organismes ne pourraient donc résulter que du hasard. Au cours de l’évolution biologique, les processus d’enrichissement décrits ci-dessus auraient additionné et transformé par mutations des ADN ou des fragments d’ADN, provenant des premiers organismes. Mais ces additions ou ces transformations se seraient effectuées au hasard. L’ordre des nucléotides de l’ADN d’un être vivant résulterait donc du hasard. »
Ne serait-ce pas ce “hasard” qui de plus en plus, grâce à nos connaissances et nos pouvoirs techniques, serait chassé, et ce, par volonté, phantasme de domination, prévisibilité ?
Dans l’ouvrage de Bertrand Jordan (propos de notre séance) l’auteur analyse les fulgurants progrès effectués depuis vingt ans quant à la connaissance de ce qui constitue le « cœur » même de notre vie - progrès, conséquence même de l’intelligence humaine, progrès qui à la fois accentue et contrecarre l’évolution naturelle. L’éthique se pose ici. Doit-on transgresser ? Faut-il faire le passage au mutant ? Nous sommes ici à un point charnière de notre propre histoire. « La montée en puissance des programmes génome pose ainsi de façon criante, la question du stockage et de l’accessibilité de toutes les informations. Il devenait indispensable que les données obtenues dans différents centres soient corrélés et validés, et que tous les scientifiques, singulièrement, ceux qui ouvrent dans le secteur de la génétique médicale, puissent en bénéficier - indispensable mais problématique ! on avait appris à gérer des séquences, information linéaire et bien codifiée, ou à établir un catalogue raisonné de deux ou trois mille maladies héréditaires. Mais archiver des cartes génétiques et physiques en perpétuelle évolution, répertorier et rendre disponibles les réactifs qui avaient permis leur construction,  inventorier une foule d’entités diverses et changeantes  : clans de cosmides, points de cassure de chromosome, marqueurs polymorphes.... Il fallait donc que les Génome Centers se dotent d’un système informatique interne perfectionné et transfèrent les informations validées à des bases « publiques » ouvertes sur la communauté ».
Problèmes éthiques des limites possibles au savoir, surtout, que celui-ci est de plus en plus lié à des pouvoirs techniques pas toujours contrôlables ! Problèmes éthiques des enjeux financiers des recherches et surtout de leurs applications « il y a seulement dix ans, la biologie moléculaire était un domaine de recherche « en soi »  : à côté d’autres disciplines comme l’embryologie, la neurobiologie et même l’immunologie, elle avait son langage, ses concepts, sa spécificité. Cette époque est révolue, manipulation d’ADN, clonage, PCR sont couramment pratiqués dans tous les champs de la recherche biologique, même en archéologie où l’on parvient à analyser les gènes des fossiles sans pour autant recréer des dinosaures ! La banalisation de cette technologie témoigne de sa puissance et reflète le rôle central de l’ADN dans les organismes vivants. »
Bertrand Jordan donne comme sous-titre à son ouvrage relatif aux dernières recherches en génétique « la fin de l’innocence ». Nous sommes, en effet, à un moment « inouï » de notre histoire où le savoir amène à un pouvoir de transgression. Transgression qui peut nous faire perdre nos repères naturels et surtout le sens des valeurs. Pourquoi l’enfant idéal ? Pourquoi cette lutte vaine contre le temps (avoir un enfant passé l’âge naturel) ? Que serait une société où les femmes n’auraient plus besoin de « l’assistance » des hommes pour procréer ? Fantasmes du « génie » génétique... Qu’implique ce désir d’éradiquer tous défauts de programme, toute malformation ? Sous couvert de lutte contre les défaillances naturelles, ne resurgirait-il pas, le vieux démon de la norme ? la thérapie génique peut mener, si l’on n’y prend pas garde à l’eugénisme ! il ne s’agit pas de faire un combat d’“arrière garde”, avoir une attitude réactionnaire « primaire », il s’agit de la prudence (phronésis chère à Aristote) et surtout aussi d’agir au moment opportun, sans précipitation. Si, comme nous l’avons déjà dit, à propos de l’homme mondial, bafouer le politique en le rendant insignifiant, c’est aussi, tuer l’homme dans son essence, la science a aussi le pouvoir désormais d’identifier « mortellement » l’homme, en le figeant, en le programmant, en le coupant d’un aléa naturel, qui a pour pendant, l’altérité humaine. Si nous sommes tous naturellement différents pourquoi nous cloner ? si socialement, nous sommes riches de n’être pas semblables pourquoi l’exclusion des handicaps ? pourquoi la « chasse » à toutes nos déficiences ? Le Clonage est le point ultime d’une perversion possible, et ce, non pas par ignorance mais désormais, ce qui est plus grave, par volonté et connaissance.
Comme dit Baudrillard dans un article « le clone, crime parfait », « la plus grande révolution dans le règne du vivant, le passage de la démultiplication indifférenciée, protozoaire et bactérielle, de l’immortalité des êtres monocellulaires à la reproduction sexuée et à la mort imprescriptible de tout être individuel, nous sommes en train, par les voies paradoxales de la science et du progrès, de l’annuler purement et simplement, au profit de la monotonie biologique du règne antérieur, de la perpétuation d’une vie minimale et indifférenciée dont nous avons peut-être gardé la nostalgie ».
L’ontologie devenue pure tautologie et la phylogenèse pure tatogenèse ! nous sommes sortis de l’entropie naturelle a-sexuée pour mieux y retourner (le paradoxe du clonage est qu’il va produire des êtres encore sexués alors que la fonction sexuelle est devenue inutile...) répétition du même, phantasme de la gemelléité et surtout fascination de la perfection ! qui plus est, pour cloner, il faut un modèle à partir duquel on sélectionne ! on fera mieux que la nature ! cette perfection ne sera en fait que parfaite normalité (référents physiques, psychiques, mentaux). Du symbolique (l’ordre moral) on passerait au biologique (l’ordre naturel normalisé, standardisé !) paradoxe, la perfection ne peut être que dans l’unique et non le même! socialement (les régimes totalitaires) politiquement (les fascismes) ont eu cette tentation de l’individu-zéro par « modélisation », ici, il s’agit d’une véritable « révolution » dans l’ordre du naturel – cette violence de la simulation génétique n’est que le prolongement de nos champs virtuels actuels – le travail d’achèvement du monde, ce monde inventé pourrait bien être celui de notre perte. Pour Baudrillard, les comités d’éthique ne suffiraient pas face à l’irrésistible et immoral développement de nos sciences. Paradoxalement, la science nous couperait de notre histoire originelle (la nature), de nos mythes fondateurs ! plus de père, plus de « meurtre possible », quelles transgressions possibles puisque la transgression a été réalisée ? Face à son clone que deviendrait l’homme ? n’aurions-nous pas à nous « éclipser » ? A moins que nous ne soyons nous mêmes éliminés, à l’image de la dernière scène de Jurassic-Park où les dinosaures tous clonés font irruption dans le musée des dinosaures et font un carnage de leurs ancêtres avant d’être eux-mêmes exterminés ! Peut-on envisager une revanche de la copie sur l’original ? Nous avons parlé de raison « totalisante », impérialiste au sens économique et de gestion du monde, ne pourrions-nous pas évoquer l’idée d’une raison « délirante » quant à certaines velléités scientifiques ? Ainsi, la raison n’aurait-elle pas à être jugulée par le sens de l’humain, ce « je ne sais quoi » qui fait que l’homme est sur terre, un être unique et certainement irremplaçable... Comme disait Rousseau dans la Nouvelle Héloïse « la raison fait l’homme, mais c’est le sentiment qui le conduit ».
                                   
Maison des Comoni, Le Revest, L'agora du 5 mars 1997    Joël Poulain



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