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Blog de Jean-Claude Grosse

Éthique et inventivité technique/Joël Poulain

Ethique et inventivité technique.


« La relation inévitable entre technique et éthique, entre le moyen et la fin s’est imposée à l’attention ». Canguilhem
« Tout doit sortir de nous et devenir visible ». Novalis
« Non point à écouter les raisons des autres, mais à les trouver, par mon industrie propre ». Descartes. Regulae.

Communément, on conçoit une différence voire une opposition radicale, d’où conflit, entre l’activité philosophique et la pratique technicienne. La technique aurait rapport au matériel, elle nourrirait « l’avoir » quitte à nuire, voire détruire « l’Etre ». Cet Etre ne pourrait être préservé que par la pensée, le philosophe, « berger de l’Etre ».... Cette dichotomie entre Etre et avoir, entre “le penser” et “le faire”, entre philosophie et technique va, chez Dagognet, philosophe contemporain, être dépassée. Matérialisme, spiritualisme, vont cesser leurs querelles stériles, c’est en « matiériste » voire « matériologue » que Dagognet va réfléchir, matiériste, au cœur de la matière, au cœur du « faire » humain. Paradoxe, étonnement, le philosophe va se faire l’apologiste de ce qui serait censé le détruire, la technique ! danger, aliénation, perversion du monde technico-usinier, homme-objet au service d’une coalition destructrice, production-économie, bref, l’enfer vu par Zola ! fi de ces considérations Dagognet, conçoit l’objet « technique » comme objet « philosophique » par excellence. La philosophie s’intéresse moins à l’évidence du « je suis » qu’au problématique « je puis », c’est en cela, que la réflexion sur la technique est bien philosophique. Le monde de la technique comme expression non seulement d’un savoir-faire, mais aussi et surtout d’un pouvoir-faire, ne révèle-t-il pas en lui même tous les enjeux du « je puis » ? Qui plus est, tel est notre propos qui prolongera celui de Dagognet (propos qu’il n’aborde pas) l’éthique ne serait-elle pas essentiellement en prise directe avec ce « je puis », et ce, relativement au délicat rapport entre le possible et le souhaitable ? Le regard du « matériologue » va discerner dans l’univers usinier, machinique de l’industrie un ensemble en perpétuel remaniement. Dans cet univers, une quasi-liberté dans l’édification se manifeste, d’où précisément la technique comme « objet philosophique » c’est à dire problématique, et, pour notre perspective personnelle, éthique. L’artisan ne vivait que de routine (tradition, répétition, utilitarisme), la « machinerie » ne cessera, au contraire, d’innover. Si l’artisan partait du « dedans » (son savoir-faire intérieur), avec la technicité, c’est le « dehors » qui va être sollicité pour nous faire découvrir l’ingéniosité déposée en lui. Nouvelle révolution « copernicienne », la technique aurait d’abord pour finalité de « faire parler » l’objet matériel ; ce serait alors pour Dagognet le véritable surgissement « d’un esprit objectif ». La machinerie usinière et ses savantes combinaisons définiraient donc un méta-objet, et ce, suite à la fusion entre une théorie (production de l’intérieur de l’homme) et le montage, la pratique (l’extérieur qui la manifeste et l’exploite). Dès lors, l’industrie au sens large (y compris l’esprit industrieux cher à Descartes) serait objet philosophique, car produirait le passage “au plus”, prodige spécifiquement humain, sans égal chez les autres vivants ! L’industrie, la technique comme quête ontologique, le philosophe technophile... en multipliant les opérations augmentatives, l’homme assurerait des transformations quasi démiurgiques. Cela justifie le titre de l’ouvrage de Dagognet  : L’invention de notre monde (l’industrie, pourquoi ? comment ?) reprise de la rationalité cartésienne, (l’homme comme maître et possesseur de la nature) mais avec un surcroît de confiance et de défense de l’esprit créatif que développe en l’homme la technique. Ce rapport « d’innocence », de confiance sans arrière-pensée à « l’esprit » technique, Dagognet va expliquer pourquoi il ne fut pas de mise au long de l’histoire des idées. Suspicion quant à la technique pour deux raisons majeures. « Le comment », elle exprime moins le triomphe de l’esprit que la simple maîtrise de la matière, « le pourquoi », cette technique a pour finalité de produire encore plus de matière, qui plus est, celle-là factice, superflue, « perdant » l’homme dans le monde des choses, des désirs, du profane, de la matérialité ! fi l’austérité et la frugalité du sage prôné par le Platonisme ! Sur le plan social, chez Platon, les artisans, les marchands, les laboureurs sont infériorités par rapport aux surveillants, aux gestionnaires voire les garants de l’autorité de l’ETAT (ex. le Roi philosophe ! ). L’important est de préserver non d’innover, le « statique » de l’Etre plutôt que la « dynamique » par le « faire » et « l’avoir « . Le Platonisme jette les bases de ce que l’occident mettra comme emprunte essentielle dans son histoire, la défiance vis à vis des matériaux, de même pour les corps, de leurs transformations par des machines débridées. Toute la symbolique d’une « chute » dans la matière, le dehors tue le dedans, Dagognet rejette cette perspective et c’est ce qui nous intéresse, si notre monde contemporain est bien “technicité”, il ne l’est pas à outrance, il l’est dans les proportions de l’ingéniosité de notre intelligence, le tout est certes de maîtriser, de contrôler, et non de diaboliser, de juger, de condamner ! Là encore problèmes de conscience sinon d’éthique. L’usine peut être « la cathédrale du monde moderne » là où notre vie s’enfante et se renouvelle. Les physiocrates, eux-aussi, ne tenaient pas en « odeur de sainteté » les métiers vus mécaniquement. Le primordial était la terre, le retour aux sources par rapport au pouvoir d’innovation de l’« atelier ». La terre signifie vitalité, offrande, gratification du ciel, opulence bénie, l’usine équivaut au non changement, à l’inertie ! Le luxe sera délit, le superflu, le diable, la ville, elle, dégradation ! Il faut, pour Dagognet, renverser le moralisme pour accepter l’industriel ! l’hostilité à la fabrication a envahi la culture (paradoxe quand on sait que la culture n’est elle-même qu’une somme de fabrications !) le « faire » dévalué car diminue “l’Etre” et le plie à l’utilitaire, on oublie ainsi que les innovations mécano-physiques sont dues à des manœuvres de talent, bricoleurs, horlogers, machinistes. D’où le mythe de Robinson comme grande illusion ! Robinson n’est pas le livre de la jungle ! c’est une apologie d’un occident qui ne cherche qu’à se reconstituer une fois qu’il s’est perdu ! Voltaire, lui, aussi, se fait l’apologiste de l’esprit inventif de l’homme, il récuse la notion de « faux besoin » et de luxe qui condamnent notre civilisation et par là toutes les formes et réalités de notre esprit industrieux. « On a déclamé contre le luxe depuis deux mille ans en vers et en prose et on l’a toujours aimé ». Ceci dit, Dagognet rend aussi hommage à Marx pour avoir su distinguer l’essence même de la technique (la techno-matérialité source de moult richesses), du système économico-politique qui l’exploite à son profit voire la fait avorter dans son essor créatif.
Etape décisive pour notre notion d’éthique, les remarques de Dagognet quant aux droits de plus en plus reconnus du technicien ,quant à la gestion même de sa production et de ses conditions de travail, qui plus est, face à la technicité ambiante de notre monde et du consumérisme comme corollaire, Dagognet est clair et justifie un comportement “conscientiel” du consommateur d’où choix. Plus il y a de produits à acheter moins il y a conformisme, uniformité, mais diversification des identités, qui plus est, la conscience du consommateur s’éveille, d’où la législation protectrice, chasse aux publicités mensongères, demandes de plus en plus fréquentes de la part des concernés à l’information ! L’ETAT de plus en plus vérifie, réprime, sanctionne. N’oublions pas, qui plus est, que le code civil (1804) se fonde sur l’autonomie de la volonté...même si , d’un certain point de vue, le consumérisme est superfluité, philosophiquement, ne pourrions nous pas concevoir la culture comme, à la fois, création et gaspillage ? La vie selon Georges Bataille ne serait-elle pas exsudation, effervescence ? paradoxalement et éthiquement ne pourrions-nous pas prévoir une éducation de parade ou de perte ? bel enjeu  : face à l’histoire occidentale théologico-morale de thésaurisation ne pourrions-nous pas évoquer une nouvelle approche humano-éthique, de jouissance de biens et d’utilisation sans réticences de ce que notre intelligence produit comme biens ? Nous aimons cette conception saine, sans frilosité de tout ce qui vient et peut servir l’humain !
L’usine moderne crée de toutes pièces un monde qui se substitue avec avantage au nôtre d’où émergence d’un « plus » à partir d’un « presque rien » en tout cas, d’un moins ! Qu’est-ce que alors la création comme objet philosophique ? extraction, amélioration, transformation, phase synthétique d’engendrement de corps nouveaux, enfin, la vie qui elle même transforme la vie, exemple, l’union de plus en plus patente entre vie et industrie, la bio-industrie engendre des molécules d’importance avec le plus d’économies, aux moindre risques ! elle exprime alors la définition d’une activité technicienne vraiment créatrice, tout à l’honneur du pouvoir de l’intelligence humaine ! Ceci dit, si la machinerie, l’ingénierie, les expérimentations nous mettent face à une formidable dimension “d’exponentialité”, se pose à nouveau le problème éthique du choix par rapport à tous ses possibles et surtout le délicat enjeu de la “décidabilité” du souhaitable donc du réellement réalisable ! L’usine fabricatrice serait donc le lieu philosophique par excellence !  La conversion par l’industrie de l’ordinaire en un produit façonné et désiré met en relief la puissance des engins qui ont volé à l’homme, désormais écarté, sa propre ingéniosité. La question essentielle est alors de savoir non pas ce que réalise la machino-facture mais ce qui pourrait encore lui échapper ! enjeu capital, il y va soit de l’aliénation soit de la libération de l’homme, problèmes de mesure et de maîtrise ! Quant à la disparition des emplois par l’émergence d’une technicité omniprésente, Dagognet pense qu’au contraire une véritable “révolution technique” devrait multiplier les emplois, preuve en est qu’à l’apparition de l’imprimerie, il y eut perte des copistes mais apparition, avec grande demande, d’ouvriers imprimeurs ! Il faut réfuter les trois critiques faites à l’ère industrielle tant par Nietzsche, Bergson et Heidegger, la quantité ne détruit en rien la qualité, inversement, la rareté voire la pénurie est-elle signe de qualité ? La technique n’évince pas l’homme, elle le met ailleurs, il n’est plus “dans” la matière mais au-dessus d’elle, du manuel, on passe de plus en plus à des activités cérébrales... enfin, elle serait tentaculaire, exponentielle, omnipotente, là, question de conscience, de responsabilité, la technique ne sera que ce que nous en ferons, l’invention de notre monde, c’est l’affaire de l’homme et uniquement lui ! Si l’humanité ne se « pose que des problèmes qu’elle peut résoudre » selon Marx, faut-il encore qu’on veuille les résoudre bien ! référence à Descartes oblige ! la technique serait ni art, ni connaissance mais les deux à la fois ! « et l’industrie humaine n’est principalement pas située ailleurs que dans la réduction de ces proportions jusqu’à ce que l’égalité entre la chose demandée et  quelque chose connue soit vue clairement », la technique porterait en elle du sublime à savoir de l’illimité, de la démesure, de la transcendance. Reste bien sûr à être vigilant pour que cette “sublimité” ne soit pas signe paradoxal de destruction ! La technique est bien culture, puisque elle éloigne de ce qui vient de nulle part (la technique est nôtre et de notre monde) et va n’importe où (la technique va jusqu’à présent où on lui dit, en principe, d’aller). La technique comme ancrage dans un monde qui originellement n’est “pas à nous” et finit par devenir nôtre !  la technique comme non indifférenciation ! la technique comme anthropocentricité, n’est-ce pas alors le rôle du philosophe et de “l’éthicien” de prendre conscience de ces changements qui l’affectent du dedans ? Allons-nous vraiment vers le règne du factice, du simili, du barbare ? Pouvons-nous renoncer à ce que l’univers nous offrait depuis des siècles ? il faut peut-être faire un « travail de deuil » quant à notre origine naturelle !  L’homme ne devrait-il pas se libérer de la prison qui l’enfermait ? ne faudrait-il pas alors voir la technique comme Valéry au sens de Poiesis, l’agir, la technique, l’Art? L’artiste, le philosophe, l’éthicien seraient les meilleurs défenseurs de la technique libérée de l’inconscience, du mercantilisme et de la seule utilité ! il faut pour Dagognet « fêter l’univers machinique », refuser le “pathos” naturaliste ancestral, à la façon de Fernand Léger. L’enjeu de la technique consiste à distinguer les forces créatrices inhérentes à cet « objet » qu’est la technique de ceux, économistes, producteurs, qui s’en sont emparés que par intérêts ! L’industrie technicienne ne peut être justifiée qu’avec la fin de l’aliénation de ceux qu’elle a enrôlés. Ni condamnation morale par conservatisme, ni engouement irresponsable par effets de mode, la « vision » de Dagognet quant à une défense de la technique-création ne peut se concevoir que par le prolongement “du regard éthique” c’est-à-dire critique sans exclure une possible bienveillance...

   Maison des Comoni Le Revest L'agora du 6 novembre 1996
Joël Poulain

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