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Blog de Jean-Claude Grosse

Sur Claude Lévi-Strauss/J.C.Grosse

Rédigé par JCG Publié dans #jean-claude grosse

Claude Lévi-Strauss
(1908-2009)

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60 participants à la pause philo sur Lévi-Strauss le 30 janvier 2010 à la médiathèque d'Hyères après les 50 sur Rabelais et Montaigne, le 28 janvier, avec à chaque fois, une belle participation.
Pour Lévi-Strauss, une question a permis de démarrer la séance : qu’a apporté de plus ou d’autre à l’ethnologie, Lévi-Strauss par rapport aux autres ethnologues comme Jean Rouch, cinéaste en particulier de La chasse au lion.
Comme les autres ethnologues, Lévi-Strauss a été ethnographe c’est-à-dire observateur de sociétés sur le terrain en Amazonie chez les Bororo, Caduvéo, Nambikwara, prenant conscience que l’observateur n’est pas sans effets sur la société observée d’où quel regard porter sur l’autre dont on doit apprendre la langue (ou avoir un interprète qui ne trahit pas la pensée de l’un et de l’autre : Cortès a eu une interprète pour sa conquête du Mexique, la Malinche).
Mais Lévi-Strauss par son travail d’interprétation structuraliste de la masse mondiale des monographies ethnographiques  a montré que sous la diversité des coutumes, des représentations symboliques, des pratiques quotidiennes culinaires, vestimentaires, ornementales, parentales, il y avait des structures inconscientes universelles, des invariants agissant les sociétés et les individus, remettant au passage en question la philosophie du sujet comme l’histoire. Par ce travail de mise en évidence des structures sous-jacentes, il a ainsi dégagé ce qui fait l’universalité de l’esprit humain, ce qui fait l’Homme derrière les manifestations très diverses des hommes et des sociétés. Et attribuer à Lévi-Strauss une posture de relativiste culturel est une déformation de son œuvre comme lui attribuer une posture d’humaniste (fausseté des hommages qui lui ont été rendus par nos officiels).
On a tenté de décliner les conséquences possibles de l’œuvre de Lévi-Strauss sur  trois exemples : les voyages, la déclaration universelle des droits de l’homme, la surpopulation.
Les voyages : faut-il voyager ? rencontre-t-on vraiment l’autre ? est-on conscient des effets de sa présence sur l’autre ? la curiosité justifie-t-elle le voyage ? les génocides culturels par le tourisme, en avons-nous conscience, en sommes-nous responsables, quel prix pour de tels génocides ? que tout le monde veuille nous imiter, vivre comme nous, n’est que le signe de notre force, n’est pas le signe que nous avons raison, que nous respectons, laissons vivre tout simplement l’autre. Que résulte-t-il de notre rencontre massive de l’autre si petit, si fragile : créolisation, métissage, disparition, occidentalisation ?… Ce qui est sûr c’est que l’ethnologie a accompagné la colonisation, que les ethnologues recueillaient les traces de ce qui allait disparaître à jamais (exemple de la Fuégienne, dernière de sa tribu, interrogée vers 1964 par Anne Chapman, morte en 1966 ; il a fallu attendre 2008 pour que paraisse le travail d’Anne Chapman sur les rituels et le théâtre des Selk’nam de Terre de Feu)
La déclaration des droits de l’homme : elle est ethnocentrique, limitée, faussement universelle. Outre qu’elle est à enrichir par les droits des femmes, des enfants, des animaux, elle doit s’universaliser par les droits à la vie de toutes les espèces. La notion de régulation semble appropriée à une telle conception : politique de quotas de pêche, de chasse ; problème des semences (Kokopelli ou Monsanto) ; régulation des marchés financiers… Il doit être possible de faire le lien entre le travail du savant Lévi-Strauss et la pensée du philosophe de la Nature comme site de l’universel, Marcel Conche. La Nature englobant la nature (et ses mondes) et les cultures humaines.
La démographie : là aussi, la régulation, le contrôle des naissances semble une nécessité.
La question est qui doit réguler et comment réguler ? autoritarisme politique, bureaucratie d’experts, démocratie…
La vision pessimiste de Lévi-Strauss a amené à s’interroger sur l’humanisme, en quoi cette posture de l’homme, supérieur aux animaux par exemple, possesseur et maître de la nature, était au centre de ce qui avait conduit à un progrès effréné, sans réflexion sur les conséquences, effets secondaires, collatéraux. L’écologie n’est pas encore une science, l’humanisme est une idéologie. On peut observer que depuis 40 ans, il n’y a plus de grands projets vers l’espace, plus de recherche fondamentale sur par exemple l’énergie de fusion, que le dernier grand espace à exploiter, la Sibérie, va être mis en coupe réglée par Russes et Chinois. Faut-il du progrès et lequel ? Un nom est à avancer, peu connu : Vladimir Vernadski.
http://fr.wikipedia.org/wiki/Vladimir_Vernadski
On lira mon essai : Sciences et techniques
http://agoradurevest.over-blog.com/pages/SciencesTechniquesJC_Grosse-2077688.html
Ce qui suit rassemble l’essentiel de ce que nous avons dit sur Claude Lévi-Strauss.
JCG

Né à Bruxelles le 28 novembre 1908, Lévi-Strauss a changé notre perception du monde en jetant les bases de l'anthropologie moderne et influencé des générations de chercheurs. Professeur au Collège de France de 1959 à 1982, il est le premier anthropologue élu à l'Académie française en mai 1973. Il est mort le 30 octobre 2009 à Lignerolles.

Voici une série de mots-clés autour desquels s'articule l'oeuvre de l'anthropologue Claude Lévi-Strauss, établis par le magazine Sciences Humaines à l'occasion de son centenaire en 2008.

Structure et structuralisme
Une structure est un système dont les propriétés sont indépendantes des éléments qu'il renferme. Le changement d'un élément affecte l'ensemble du système, selon des règles de transformation connues.

Esprit humain
Selon Claude Lévi-Strauss, "l'activité inconsciente de l'esprit consiste à imposer des formes à un contenu" et "ces formes sont fondamentalement les mêmes pour tous les esprits, anciens, modernes, primitifs et civilisés". Il existe donc un "esprit humain", que l'on peut atteindre en s'élevant au niveau de ses structures inconscientes.

Nature et culture
La manifestation première de la culture, en tant que production de l'esprit humain, est l'existence de règles, dans l'art, la parenté, la religion. La nature, elle, obéit à des causes. Certaines règles, comme la prohibition de l'inceste, sont universelles par leur principe, mais différentes dans leurs manifestations.

Système de parentéEnsemble des termes et des attitudes s'appliquant à des individus (ou à des groupes) apparentés dans une société donnée.

Alliance

La théorie de l'alliance part du principe que les groupes humains n'existent que les uns pour les autres. Ainsi, la famille ne peut se concevoir sans l'existence de parents "par alliance" avec lesquels on est lié par des mariages.

Totémisme
"Totem" est un mot d'origine ojibwa (peuple amérindien des Grands Lacs) désignant l'espèce animale ou végétale associée à un clan. À partir de faits analogues observés dans le monde, James Frazer a développé vers 1890 l'idée que le totémisme était une croyance répandue dans les sociétés primitives. Cette notion de "religion des origines" a été largement commentée dans les années 1950, notamment par Claude Lévi-Strauss.

Histoire
Si l'histoire peut décrire les sociétés où le changement est rapide et cumulatif, l'ethnologie convient mieux aux sociétés qui résistent à l'histoire. Ce qui ne veut pas dire qu'elles ne changent pas. Mais elles n'en font pas une valeur.

Diversité des cultures
Claude Lévi-Strauss a plaidé pour la reconnaissance de l'égale importance des cultures et pour leur diversité. En 1971, il fait l'éloge d'une forme de "surdité" entre cultures pour protéger cette diversité.

Communication
La communication est à la fois un phénomène physique et symbolique. Tout ce qui circule entre les hommes (biens, paroles et personnes) peut être considéré comme un fait de communication.

Mathématisation
Claude Lévi-Strauss se sert des mathématiques pour illustrer la rigueur logique de certaines règles de construction des systèmes qu'il décrit.

Les mythes et les règles de la vie sociale sont le matériau de base dans lequel Lévi-Strauss détecte les « invariants structurels ». Exemple ? La prohibition de l'inceste. Dans toutes les sociétés, cet interdit, en contraignant au mariage hors de la famille, assure le passage de l'homme « biologique » à l'homme en société. Voilà le type même de la structure invariante.

L'avantage de l'observation des primitifs, c'est que leur société étant plus simple et plus petite, une analyse globale se heurte à moins d'obstacles. Il n'y a pas de civilisation « primitive » ni de civilisation « évoluée » ; il n'y a que des réponses différentes à des problèmes fondamentaux et identiques. Non seulement les « sauvages » pensent, mais la « pensée sauvage » n'est pas inférieure à la nôtre, et elle est fort complexe ; simplement, elle ne fonctionne pas comme la nôtre. « La pensée occidentale, dit Lévi-Strauss, est déterminée par l'intelligible : nous évacuons nos sensations pour manipuler des concepts. À l'inverse, la pensée sauvage calcule, non pas avec des données abstraites, mais avec l'enseignement de l'expérience sensible : odeurs, textures, couleurs ». Dans les deux cas, l'homme s'emploie à déchiffrer l'Univers, et la pensée sauvage, à sa manière, y parvient aussi bien que la pensée moderne.

Ce qui distingue « l'homme civilisé » du « primitif », c'est l'attitude devant l'Histoire, dit Lévi-Strauss. Les primitifs n'aiment pas l'Histoire, ils désirent ne pas en avoir ; ils se veulent primitifs plus qu'ils ne le sont véritablement. En fait, bien des événements ont bousculé les sociétés sauvages — guerre et paix, règnes et révolutions —, mais elles préfèrent en effacer les traces. Ces sociétés préfèrent se voir immuables, telles qu'elles se croient créées par les dieux. Chez nous autres « modernes », à l'inverse, l'Histoire est un objet de vénération. C'est par l'idée que nous nous faisons de notre histoire que nous cherchons à comprendre le passé, le présent et à orienter l'avenir. L'Histoire est, selon Lévi-Strauss, le dernier mythe des sociétés « modernes ». Nous arrangeons l'Histoire à la manière dont les primitifs arrangent les mythes : une manipulation arbitraire pour inventer une vision globale de l'Univers.

La découverte du Nouveau Monde et le colonialisme furent un désastre humain, « le crime des crimes ». Mais, dit Lévi-Strauss, nous ne sommes pas pour autant coupables de ce qu'a fait Christophe Colomb ou de ce qu'ont fait nos grands-parents. Aussi, juge-t-il absurde et mal orientée la culpabilité des intellectuels européens qui pleurent sur le Tiers-Monde. « Les dirigeants actuels du Tiers-monde sont au moins aussi responsables de la destruction des cultures dites ‘arriérées' qui subsistaient chez eux, que ne l'est l'Occident actuel ».

Sa conférence devant l'Unesco en 1971 causa un énorme scandale. Trois observations en furent la cause : 1. « La génétique moderne, en discréditant la notion de race et en lui substituant celle des stocks génétiques, permettait d'en parler autrement qu'en termes métaphysiques et de comprendre sur quelles données objectives reposaient les distinctions. 2. Entre les cultures il est normal que, mises en contact sur des territoires contigus ou qui se chevauchent, elles génèrent des réactions d'agressivité. Les « primitifs » le savent bien. 3. « Les cultures sont créatives lorsqu'elles ne s'isolent pas trop, mais il faut qu'elles s'isolent quand même un peu ». Si les cultures ne communiquent pas, elles se sclérosent, mais il ne faut pas non plus qu'elles communiquent trop vite, afin de se donner le temps d'assimiler ce qu'elles empruntent au dehors.
« Aujourd'hui (1989), dit Lévi-Strauss, le Japon me paraît l'un des seuls pays à atteindre cet optimum : il absorbe beaucoup de l'extérieur et refuse beaucoup ».


Extrait d ‘une interview par Didier Éribon :
Quand nous évoquons la montée des intégrismes religieux, le propos de Lévi-Strauss se fait plus ferme: « J’ai dit dans "Tristes Tropiques" ce que je pensais de l’islam. Bien que dans une langue plus châtiée, ce n’était pas tellement éloigné de ce pour quoi on fait aujourd’hui un procès à Houellebecq. Un tel procès aurait été inconcevable il y a un demi-siècle ; ça ne serait venu à l’esprit de personne. On a le droit de critiquer la religion. On a le droit de dire ce qu’on pense. » Mais alors, qu’est-ce qui a changé ? « Nous sommes contaminés par l’intolérance islamique. Il en va de même avec l’idée actuelle qu’il faudrait introduire l’enseignement de l’histoire des religions à l’école. J’ai lu que l’on avait chargé Régis Debray d’une mission sur cette question. Là encore, cela me semble être une concession faite à l’islam : à l’idée que la religion doit pénétrer en dehors de son domaine. Il me semble au contraire que la laïcité pure et dure avait très bien marché jusqu’ici.»
Quant aux dangers que les activités humaines et la pollution font peser sur l’état de la planète, Lévi-Strauss s’en inquiète depuis si longtemps qu’il peut me rappeler que c’était déjà « un des thèmes centraux » de « Tristes Tropiques »: « Quand je suis né, il y avait sur la Terre un milliard et demi d’habitants. Après mes études, quand je suis entré dans la vie professionnelle, 2 milliards. Il y en a 6 aujourd’hui, 8 ou 9 demain. Ce n’est plus le monde que j’ai connu, aimé, ou que je peux concevoir. C’est pour moi un monde inconcevable. On nous dit qu’il y aura un palier, suivi d’une redescente, vers 2050. Je veux bien. Mais les désastres causés dans l’intervalle ne seront jamais rattrapés.»

Caduveo, Bororo, Nambikwara, Tupi-Kawahib : ces quatre peuples l'inspirent durablement.
Les Caduveo : il étudie les savantes volutes que les vieilles dessinent sur la face de leurs jeunes compagnes avec le suc invisible d'un fruit, le genipapo, qui bleuit en s'oxydant. Par quel miracle ces dessins se tracent-ils sans modèle, à l'aide d'une ligne invisible partagée entre la symétrie des découpages et l'asymétrie des volutes ? Explication. Les Caduveo descendent d'une société chevaleresque qui pratiquait l'infanticide pour s'éviter la reproduction naturelle, capturant les enfants des autres pour se perpétuer. L'hostilité au naturel se reflète dans les peintures faciales: un Caduveo n'est pas humain s'il n'a pas le visage décoré, et le dessin émerge de l'inconscient.

Les Bororo : le village est "en roue de charrette", les cases des femmes étant sur le pourtour, et la maison des hommes, au centre; dans cette société matrilinéaire, l'homme quitte la maison de sa mère pour celle de son épouse, qui sera obligatoirement de l'autre moitié du village. Chaque moitié vit pour l'autre dans une complémentarité ostentatoire, mais, sous l'ostentation, les Bororo sont divisés en trois castes qu'ils n'affichent pas. Ce qu'ils affichent ? Tout autre chose. Dans la maison au centre du village, strictement interdite aux épouses, les hommes se parent de plumes tressées, organisant de véritables défilés de mode loin du regard des femmes - mais ce sont elles qui possèdent les terres.

Les Nambikwara : Lévi-Strauss découvre une bande de six familles nomades qui vivent de cueillette et de chasse dans un extrême dénuement, et pourtant, c'est parmi ces sauvages, si fiers d'avoir massacré des missionnaires protestants, que l'ethnologue rencontre l'expression de la tendresse humaine, comparable à l'Age d'Or des origines rêvé par Jean-Jacques Rousseau.

Les Tupi-Kawahib : derniers survivants des prestigieux Tupi, ils se résument à une famille comprenant un chef, ses quatre épouses dont une mère et sa fille, plus cinq autres personnes. "Liquidation mélancolique de l'actif d'une culture mourante", écrit Lévi-Strauss dans Tristes Tropiques. Impossible de résister à la compassion pour les "sauvages", "pauvre gibier pris aux pièges de la civilisation mécanique", Lui vient une noire colère contre les génocides dont l'Occident s'est rendu coupable à travers les exactions de ses Conquistadores, et cette colère ne le lâchera plus.

En 1976, devant des parlementaires français qui réfléchissaient sur les droits de l'homme, l'ethnologue se livre à une critique radicale de la Déclaration de 1789 et de la déclaration universelle de 1948, visions ethnocentrées d'un Homme tout puissant, et propose de redéfinir ses droits. Comment ?  En suivant les enseignements des bouddhistes, de jurisconsultes stoïciens romains et des pensées sauvages. Qu'ont en commun l'Asie, la Rome stoïcienne, les tribus? Elles contredisent nos fondations: non, l'homme n'est pas le maître de la Nature, il n'en est qu'une espèce et la plus destructrice. La vraie définition des droits et devoirs de l'Homme, dans Réflexions sur la liberté, tient en une phrase: "L'homme est un être vivant". Espèce parmi les espèces, et rien d'autre.

Après ses voyages, qui montrent "notre ordure lancée au visage de l'humanité", Lévi-Strauss développa une écologie visionnaire: dès les années 1950, il avait averti des dangers de l'uniformisation, qui ne s'appelait pas encore mondialisation. Il dénonçait l'abrutissement d'un monde réduisant la diversité de ses cultures à rien, écrasant ses singularités, braquant de puissants projecteurs là où la pénombre, et elle seule, permet aux "fleurs fragiles de la différence" de s'épanouir. Pour prévenir ce danger, aujourd'hui si visible, Lévi-Strauss prêche la bonne distance, leçon apprise chez les Indiens Maudan : que les peuples ne vivent pas trop près les uns des autres, sinon, c'est la guerre, mais pas trop loin non plus, sinon, ils ne se connaissent plus et alors, c'est la guerre. Qu'ils vivent à la distance de la fumée des huttes ! La même leçon vaut pour les humains entre eux: trop de communication, et la fusion entre les êtres les tue.

Les leçons d'un ethnologue.
«La difficulté croissante de vivre ensemble...»
par Claude Lévi-Strauss

En mai 2005, le grand anthropologue reçut le prestigieux prix international de Catalogne. Ce fut alors, pour lui, l'occasion de méditer sur l'homme et le monde.

« Parce que je suis né dans les premières années du XXe siècle et que, jusqu'à sa fin, j'en ai été l'un des témoins, on me demande souvent de me prononcer sur lui. Il serait inconvenant de me faire le juge des événements tragiques qui l'ont marqué. Cela appartient à ceux qui les vécurent de façon cruelle, alors que des chances successives me protégèrent, si ce n'est que le cours de ma carrière en fut grandement affecté.

L'ethnologie, dont on peut se demander si elle est d'abord une science ou un art (ou bien, peut-être, tous les deux), plonge ses racines en partie dans une époque ancienne et en partie dans une autre récente. Quand les hommes de la fin du Moyen Age et de la Renaissance ont redécouvert l'Antiquité gréco-romaine et quand les jésuites ont fait du grec et du latin la base de leur enseignement, ne pratiquaient-ils pas une première forme d'ethnologie ? On reconnaissait qu'aucune civilisation ne peut se penser elle-même si elle ne dispose pas de quelques autres pour servir de terme de comparaison. La Renaissance trouva dans la littérature ancienne le moyen de mettre sa propre culture en perspective, en confrontant les conceptions contemporaines à celles d'autres temps et d'autres lieux.

La seule différence entre culture classique et culture ethnographique tient aux dimensions du monde connu à leurs époques respectives. Au début de la Renaissance, l'univers humain est circonscrit par les limites du bassin méditerranéen. Le reste, on ne fait qu'en soupçonner l'existence. Au XVIIIe et au XIXe siècle, l'humanisme s'élargit avec le progrès de l'exploration géographique. La Chine, l'Inde s'inscrivent dans le tableau. Notre terminologie universitaire, qui désigne leur étude sous le nom de philologie non classique, confesse, par son inaptitude à créer un terme original, qu'il s'agit bien du même mouvement humaniste s'étendant à un territoire nouveau. En s'intéressant aux dernières civilisations encore dédaignées - les sociétés dites primitives -, l'ethnologie fit parcourir à l'humanisme sa troisième étape.

Les modes de connaissance de l'ethnologie sont à la fois plus extérieurs et plus intérieurs que ceux de ses devancières. Pour pénétrer des sociétés d'accès particulièrement difficile, elle est obligée de se placer très en dehors (anthropologie physique, préhistoire, technologie) et aussi très en dedans, par l'identification de l'ethnologue au groupe dont il partage l'existence et l'extrême importance qu'il doit attacher aux moindres nuances de la vie physique des indigènes.

Toujours en deçà et au-delà de l'humanisme traditionnel, l'ethnologie le déborde dans tous les sens. Son terrain englobe la totalité de la terre habitée, tandis que sa méthode assemble des procédés qui relèvent de toutes les formes du savoir: sciences humaines et sciences naturelles.

Mais la naissance de l'ethnologie procède aussi de considérations plus tardives et d'un autre ordre. C'est au cours du XVIIIe siècle que l'Occident a acquis la conviction que l'extension progressive de sa civilisation était inéluctable et qu'elle menaçait l'existence des milliers de sociétés plus humbles et fragiles dont les langues, les croyances, les arts et les institutions étaient pourtant des témoignages irremplaçables de la richesse et de la diversité des créations humaines. Si l'on espérait savoir un jour ce que c'est que l'homme, il importait de rassembler pendant qu'il en était encore temps toutes ces réalités culturelles qui ne devaient rien aux apports et aux impositions de l'Occident. Tâche d'autant plus pressante que ces sociétés sans écriture ne fournissaient pas de documents écrits ni, pour la plupart, de monuments figurés.

Or, avant même que la tâche soit suffisamment avancée, tout cela est en train de disparaître ou, pour le moins, de très profondément changer. Les petits peuples que nous appelions indigènes reçoivent maintenant l'attention de l'Organisation des Nations unies. Conviés à des réunions internationales, ils prennent conscience de l'existence les uns des autres. Les Indiens américains, les Maoris de Nouvelle-Zélande, les Aborigènes australiens découvrent qu'ils ont connu des sorts comparables, et qu'ils possèdent des intérêts communs. Une conscience collective se dégage au-delà des particularismes qui donnaient à chaque culture sa spécificité. En même temps, chacune d'elles se pénètre des méthodes, des techniques et des valeurs de l'Occident. Sans doute cette uniformisation ne sera jamais totale. D'autres différences se feront progressivement jour, offrant une nouvelle matière à la recherche ethnologique. Mais, dans une humanité devenue solidaire, ces différences seront d'une autre nature: non plus externes à la civilisation occidentale, mais internes aux formes métissées de celle-ci étendues à toute la terre.

La population mondiale comptait à ma naissance 1,5 milliard d'habitants. Quand j'entrai dans la vie active, vers 1930, ce nombre s'élevait à 2 milliards. Il est de 6 milliards aujourd'hui, et il atteindra 9 milliards dans quelques décennies, à croire les prévisions des démographes. Ils nous disent certes que ce dernier chiffre représentera un pic et que la population déclinera ensuite, si rapidement, ajoutent certains, qu'à l'échelle de quelques siècles une menace pèsera sur la survie de notre espèce. De toute façon, elle aura exercé ses ravages sur la diversité non pas seulement culturelle mais aussi biologique en faisant disparaître quantité d'espèces animales et végétales.

De ces disparitions, l'homme est sans doute l'auteur, mais leurs effets se retournent contre lui. Il n'est aucun, peut-être, des grands drames contemporains qui ne trouve son origine directe ou indirecte dans la difficulté croissante de vivre ensemble, inconsciemment ressentie par une humanité en proie à l'explosion démographique et qui - tels ces vers de farine qui s'empoisonnent à distance dans le sac qui les enferme bien avant que la nourriture commence à leur manquer - se mettrait à se haïr elle-même parce qu'une prescience secrète l'avertit qu'elle devient trop nombreuse pour que chacun de ses membres puisse librement jouir de ces biens essentiels que sont l'espace libre, l'eau pure, l'air non pollué.

Aussi la seule chance offerte à l'humanité serait de reconnaître que, devenue sa propre victime, cette condition la met sur un pied d'égalité avec toutes les autres formes de vie qu'elle s'est employée et continue de s'employer à détruire.

Mais si l'homme possède d'abord des droits au titre d'être vivant, il en résulte que ces droits, reconnus à l'humanité en tant qu'espèce, rencontrent leurs limites naturelles dans les droits des autres espèces. Les droits de l'humanité cessent au moment où leur exercice met en péril l'existence d'autres espèces.

Le droit à la vie et au libre développement des espèces vivantes encore représentées sur la terre peut seul être dit imprescriptible, pour la raison très simple que la disparition d'une espèce quelconque creuse un vide, irréparable, à notre échelle, dans le système de la création.

Seule cette façon de considérer l'homme pourrait recueillir l'assentiment de toutes les civilisations. La nôtre d'abord, car la conception que je viens d'esquisser fut celle des jurisconsultes romains, pénétrés d'influences stoïciennes, qui définissaient la loi naturelle comme l'ensemble des rapports généraux établis par la nature entre tous les êtres animés pour leur commune conservation; celle aussi des grandes civilisations de l'Orient et de l'Extrême-Orient, inspirées par l'hindouisme et le bouddhisme; celle, enfin, des peuples dits sous-développés, et même des plus humbles d'entre eux, les sociétés sans écriture qu'étudient les ethnologues.

Par de sages coutumes, que nous aurions tort de reléguer au rang de superstitions, elles limitent la consommation par l'homme des autres espèces vivantes et lui en imposent le respect moral, associé à des règles très strictes pour assurer leur conservation. Si différentes que ces dernières sociétés soient les unes des autres, elles concordent pour faire de l'homme une partie prenante, et non un maître de la création.

Telle est la leçon que l'ethnologie a apprise auprès d'elles, en souhaitant qu'au moment de rejoindre le concert des nations ces sociétés la conservent intacte et que, par leur exemple, nous sachions nous en inspirer. »













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