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Blog de Jean-Claude Grosse

Vivre à l'Est/Gérard Conio

VIVRE A L’EST :
 
MA RÉVOLUTION.

 

Rien ne me prédestinait à vivre à l’Est. De fibres latines, j’étais dans mon enfance très fier de mes origines toscanes et s’il fut un ailleurs qui m’attirait, ce fut celui des  pays du Sud, l’Italie, la Grèce, l’Espagne, le Portugal.  Né dans le Sud de la France,  mon utopie me portait vers la civilisation du soleil chantée jadis par Audisio et Camus, plutôt que vers les froidures de l’Est.
 Ma vie a bifurqué sur une chanson. Un soir, rentrant du lycée où je coulais des jours moroses, j’écoutai à la radio une chanson russe, «  Les nuits sont chaudes en juillet », chantée par deux voix de femmes, ces voix de gorge, chaudes envoûtantes, ces voix telluriques, ces voix de la terre, ces voix de la mère terre… J’étais surtout  ensorcelé par  la langue russe, par les sonorités de la langue, cette seule vraie patrie des Russes, selon Mandelstam. Ma révolution commençait par l’entrée dans un nouveau son.   Je décidai d’apprendre le russe, qu’on n’enseignait pas au lycée.  Mon père, toujours soucieux de m’instruire, accepta que je prenne des leçons particulières. L’une de ses clientes prétendait connaître cette langue, dont, en fait elle ne possédait que des rudiments. Peu importe, j’appris au moins avec cette rombière à lire et à écrire en cyrillique. Puis, à Paris, j’ai suivi les cours de l’Ecole des Langues Orientales.
 Le deuxième coup du destin, fut mon départ en Pologne, comme lecteur à l’ Université de Lodz. La guerre d’Algérie n’était pas encore terminée, j’étais sursitaire  et on n’aurait pas dû me laisser partir. Mais le poste de Lodz, occupé avant moi par Régis Boyer, était vacant depuis six mois et on me proposa un marché honnête : je prenais ce poste et  on fermait les yeux sur ma situation.
  C’est ainsi que je partis en décembre 1961 dans les pays de l’Est, où je devais rester sans interruption jusqu’en 1980, année de ma réintégration dans l’enseignement secondaire, comme professeur de français.   Bien plus tard, grâce à mes publications à l’Age d’homme, maison de l’Est s’il en fut, les slavisants m’appelèrent dans leurs rangs et j’ai été  d’abord maître de conférences de littérature russe à l’Université de Besançon, puis, après mon habilitation,  professeur   à  l’Université Nancy-2.   
 Toute révolution commence par la haine de soi. Mourir pour renaître. Telle est la dure loi de l’existence : pour être soi-même, il faut devenir autre. Pour accéder au monde, on doit  sortir de la caverne matricielle, pour respirer librement,  on doit  tuer  l’être factice que la famille, l’école, la société projettent sur vous.
  L’Union européenne est une invention de bureaucrates. Il n’y aura jamais d’Europe unie, d’Europe intégrée, de l’est à l’ouest, du nord au sud. Il y aura toujours une Europe de l’Est, parente pauvre et méprisée  de l’Europe de l’Ouest. L’Ouest a la puissance, la richesse, mais le vrai désir d’Europe est à l’Est, la vraie pensée de l’Europe, de l’Europe culturelle,  a toujours été à l’Est.
  L’Est a toujours attendu de l’Ouest ce que l’Ouest ne pourra jamais lui donner : la reconnaissance. Et d’abord la connaissance. L’ignoble guerre de Yougoslavie a été le fruit de l’ignorance autant que de la désinformation programmée par les médias occidentaux, intoxiqués par la propagande des agents d’influence du démocratisme totalitaire. La destruction de la Serbie au nom des droits de l’homme  a marqué un pas décisif  vers une néo-nazification de l’Europe que Baader et ses  camarades avaient été les premiers à prévoir et à dénoncer. C’est un signe des temps, c’est le triomphe de la nouvelle idéologie que ce processus de revanche et de récupération d’une doctrine d’extermination  s’accomplisse au nom des droits de l’homme. Il est aussi dans l’ordre des choses que les victimes de ce racisme humanitaire soient offertes   à la vindicte publique  comme  les responsables des exactions qu’ils subissent.
 L’Ouest est pour l’Est un éternel et mortel mirage,  son vice secret, sa perdition. Après une  ère de glaciation où la chape communiste a séparé les deux moitiés de l’Europe, l’Ouest est entré dans l’Est comme la syphilis, comme le cancer, comme la peste. La chute tant célébrée du mur de Berlin a déchaîné la rage de la consommation  dans des pays maintenus longtemps  à l’abri du progrès par la pénurie, par l’ineptie de leurs dirigeants, par l’inertie de  leurs populations. Pendant longtemps, les ouvriers ont préféré aller à la pêche ou aux champignons plutôt que de gagner trois roubles ou dix zlotys de plus. Les intellectuels refaisaient le monde dans leurs cuisines, les écrivains inventaient des histoires pour leur tiroir, les artistes exposaient dans les cantines, dans les sanatoriums, des œuvres que les initiés allaient voir en cachette, les mal pensants se retrouvaient dans les salles obscures pour se refiler les  brochures interdites.
Il est parfois des contresens riches de sens. Le livre de Czeslaw Milosz, qui s’appelle en polonais Rodzina Europa a été traduit par L’Autre Europe, alors que le mot rodzina en polonais désigne «la famille ». L’idée contenue dans ce titre est celle de «  notre famille, l’Europe », elle exprime l’appartenance et non l’altérité. En le traduisant par L’Autre Europe, on substitue au point de vue de l’Est le point de vue de l’Ouest sur la nature de cette Europe. Ce qui devait signifier une communauté sans exclusive devient la marque de la séparation, de l’étrangeté, le signe d’une inégalité fondamentale. Le conflit yougoslave a été le révélateur de ce complexe de supériorité de l’Europe occidentale sur «  son » Autre Europe. L’une des parties en guerre, la partie serbe, a été prise comme le bouc émissaire appelé à incarner les aspects les plus outranciers d’une altérité diabolisée. Les agressions verbales annonçant et préparant les atrocités physiques, les bombardements de l’OTAN vinrent tout naturellement couronner, comme un châtiment mérité, plusieurs années d’invectives. Successivement et contre l’évidence même, toutes les autres parties, croate, musulmano-bosniaque, albano-kossovare, ont été créditées des valeurs multiethniques les plus pures et considérées comme des partenaires dignes de l’humanisme européen, tandis que les Serbes faisaient l’objet d’une campagne de dénigrement les taxant des instincts les plus barbares de la part des «  spécialistes » de la question : historiens, politologues, linguistes et autres, n’ayant en commun que le rôle de chiens de garde de la nouvelle loi du monde.
Cette altération d’image procède à la fois d’une déformation métaphorique et d’une approche métonymique. Elle opère une transposition fantasmatique complètement étrangère à la réalité ou qui ne prélève dans la réalité que les faits propres à alimenter l’image mythique, mais elle désigne la partie pour le Tout, la Serbie pour la Yougoslavie et la Yougoslavie pour l’Europe de l’Est tout entière. Milosevic devint un succédané à la fois de Staline et d’Hitler, alors que la Serbie avait été la seule à résister à l’invasion nazie, qui avait trouvé dans les Oustachis croates et les légions musulmano-bosniaques des alliés altérés de sang.  L’histoire n’a pas retenu le génocide des serbes perpétré pendant la deuxième guerre mondiale par les Oustachis avec la bénédiction de l’église catholique.  Il est normal que  les nationalistes croates  mobilisés  par Tudzman, digne héritier d’Ante Pavelic,  aient trouvé  un appui complaisant auprès du Vatican et de l’Allemagne, lorsqu’ils entreprirent d’exterminer la minorité serbe de Croatie.
 En intervertissant les points de vue, l’erreur de traduction commise sur le livre de Czeslaw Milosz mettait inconsciemment l’accent sur le malentendu permanent entre les deux parties de l’ Europe : ce qui était ressenti comme une «  patrie », devient effectivement une «  partie » et une partie défavorisée, lointaine, mal connue. Il aurait été plus juste de traduire ce titre par Notre Europe, mais cela aurait signifié une reconnaissance que les citoyens de cette Europe-là attendent encore. Il est, en effet, plus facile d’effacer les frontières territoriales que les frontières mentales.
 Est-ce que la réalisation est toujours appelée à tuer le rêve ? Est-ce que la constitution de l’Union européenne ne signifie pas la disparition de l’Europe spirituelle ? Est-ce qu’au moment où on réalise l’intégration des pays européens dans une organisation commune, on n’enterre pas les espoirs que les citoyens de L’Autre Europe mettaient dans la culture européenne dont ils se considéraient partie prenante ?
 Ces question se posent après une fracture qui a mis un peuple européen, de culture chrétienne et européenne, au ban de l’Union européenne, après une agression de l’Europe contre une partie d’elle-même, une agression qui, pour sceller cette Union, sacrifiait non seulement des vies innocentes, mais les idéaux et les principes dont elle se réclame.
 Il y a, en effet, une différence fondamentale entre les annexions territoriales du passé et le processus de la  mondialisation, car celle-ci prétend se réaliser au nom même des espoirs que ses propres victimes mettent en elle. Ainsi on a pu assister à l’expérimentation ahurissante d’une violence aveugle exercée contre un peuple pour son propre bien au nom même de sa  possible intégration.
 Telle est la réponse que l’Occident réserve aux attentes de l’Est, des espoirs toujours déçus  dont on trouve l’expression dans un texte de l’écrivain serbe et bosniaque Ivo Andric, qui prête à l’un de ses personnages, un Juif de Bosnie, les propos suivants, adressés au Consul de Napoléon, au moment où celui-ci s’apprêtait à quitter Travnik, alors sous le joug des Turcs :
  Vous avez vu la vie que nous menons et vous nous avez fait tout le bien qu’un homme peut faire à un autre homme. Et de celui qui fait le bien tout le monde attend plus de bien encore. C’est pourquoi nous osons vous demander ceci : soyez notre témoin dans cet Occident d’où nous-mêmes sommes venus et qui devrait savoir ce qu’on a fait de nous. Car il me semble que si l’on admettait que nous valons mieux que les apparences et la vie que nous menons, nous supporterions mieux notre malheur…Et nous voudrions que là-bas cela se sache. Que notre nom ne disparaisse pas de ce monde élevé et lumineux qui ne cesse de s’obscurcir et de s’écrouler, de se déplacer et de changer, mais qui ne périt jamais et qui existe toujours, quelque part pour quelqu’un, nous voudrions que ce monde-là sache que nous le portons dans notre âme, que même ici nous le servons à notre manière, que nous ne faisons qu’un avec lui, même si nous en sommes séparés sans espoir et pour toujours. Il n’y a là nulle vanité, nul désir futile, c’est un besoin réel et une prière sincère. 
 Cet appel bouleversant pourrait être répété aujourd’hui par tous les habitants de la terre yougoslave, diffamée, déchirée, calcinée, polluée  par les bombes humanitaires.    
On sait maintenant qu’il y a les mauvaises révolutions, les révolutions sociales,  et les  bonnes révolutions, les révolutions dites orange   ou  d’autres couleurs,  fomentées  pour déstabiliser et fragmenter une Europe de l’Est ressentie depuis toujours comme une entité foncièrement étrangère aux visées  dominatrices  de l’hydre capitaliste occidentale. Les nationalismes tellement honnis de nos contrées civilisées, sont exaltés quand ils servent les buts des nouveaux maîtres du monde afin de détruire et de morceler les pays qui, depuis l’effondrement du communisme, sont devenus des proies faciles et convoitées soit pour leurs richesses inexploitées, soit pour  leur situation géopolitique.  Tel est aujourd’hui le rôle des minorités, qui hier n’avaient pas droit de cité.  
 Les accusateurs publics   qui ont patronné le saccage du Kosovo et le massacre des Serbes  continuent à donner des leçons et à pérorer dans les colonnes du Monde, mais le silence médiatique a enterré  La croisade des fous de Diana Johnstone, le seul livre à rendre  compte en toute honnêteté du conflit yougoslave.  Ce livre est l’œuvre d’une journaliste américaine de gauche et cet acte de courage lucide confirme que le salut viendra de cette Amérique même dont les dirigeants orchestrent  les fléaux qui menacent de détruire la planète. 
 En dépit des énormes disparités ethniques, culturelles et linguistiques qui séparent les différents pays de l’Est, il existe entre eux une communauté d’aspirations plus forte que leurs dissensions.
 La civilisation occidentale se ferme là où commence la pensée orientale, sur une question que se posent les adolescents fascinés par le non-sens et  la tentation  de la mort : «  A quoi bon ? ». Quand Malévitch rédige son traité sur Le monde  sans objet et le repos éternel, il s’emploie à  réfuter  Schopenhauer pour qui le monde se définit comme représentation et volonté.  Certes, on aurait tort d’interpréter ce dialogue comme l’expression d’une antinomie radicale et définitive  entre les cultures de  l’Est et de  l’Ouest et   on ferait une encyclopédie avec les citations d’auteurs de l’Ouest qui ont bâti leur œuvre sur ce que Malévitch appelle  «  le rien libéré ». Ainsi, quand dans l’Electre de Giraudoux, la femme Narsès demande :   «  Comment cela s’appelle-t-il quand le jour se lève, comme aujourd’hui, et que tout est gâché, que tout est saccagé, et que l’air pourtant se respire, et qu’on a tout perdu, que la ville brûle, que les innocents s’entre-tuent, mais que les coupables agonisent, dans un coin du jour qui se lève ? » Et le mendiant lui répond : «  Cela a un très beau nom, femme Narsès. Cela s’appelle l’aurore ». Aussi bien, ces auteurs seront bientôt éradiqués, non par le feu, selon la manière nazie, ni par la censure, selon la manière stalinienne, mais par  la grande machine à décerveler qui depuis longtemps est à l’œuvre pour extirper toute pensée vivante du crâne de nos contemporains.   
 Le vrai problème est dans l’essence des régimes qui s’unissent à l’Ouest pour imposer à des peuples dûment «  démocratisés » un mode de vie qui les transforme, dès leur plus jeune âge, en des morts-vivants. La «démocratisation »  de l’Irak qui emplit d’enthousiasme baveux les américanolâtres n’est que l’application sans ménagement   à des populations  «  barbares et arriérées » d’un traitement du matériau humain qui a depuis longtemps fait ses preuves   dans nos régions civilisées.
Ici on agit par la manière douce, par contamination sournoise, imprégnation lente, par chantage  et  séduction, là on use du  forceps pour accoucher d’une société  «  bien-pensante ».
 Longtemps j’ai cru à la révolution sociale, mondiale, totale. Né trop tard dans le siècle pour subir la fascination d’Octobre, j’adhérais à la vision d’une société fondée sur le partage, sur l’intérêt général et le désintéressement individuel. Et les horreurs du Goulag ne sauraient faire oublier que cette société a réellement existé. J’ai appris chez les Russes deux lois essentielles et complémentaires de la création artistique : la dépersonnalisation et l’incarnation. Quand, dans Mon Siècle , Aleksander Wat fait le procès du système stalinien, il est significatif qu’il reste fidèle à une « haine du moi » qui le rend définitivement allergique aux séductions narcissiques du paradis occidental. Et  il avouera qu’en dépit de sa rupture avec l’idéologie totalitaire, il continuait moralement à  se sentir plus proche de ses anciens camarades communistes que de son nouvel entourage.
  Toutes proportions gardées, j’ai ressenti à mon retour en France un même sentiment d’étrangeté. Dans l’océan de médiocrité et de vulgarité où nous sommes contraints de patauger, il y a heureusement des miracles compensatoires. L’œuvre de Valère Novarina est de ceux-là. Il a accompli en français le même travail de création verbale que celui tenté au début du XX siècle par Khlebnikov et les autres poètes futuristes russes. Là est le sens de la vraie révolution, la révolution dans la langue, une révolution qui ne s’inscrit pas dans la continuité linéaire d’un «  progrès » fallacieux, mais dans un mouvement circulaire (ce que Deleuze appelait le «  revenir-devenir »)  que Novarina appelle fort justement «  résurrectionnel ». Ces conjonctions rompent les clivages imposés entre les cultures de l’est et de l’ouest et nous rendent  la juste mesure des valeurs que tous les systèmes totalitaires (et le dernier n’est pas le moindre)  s’efforcent d’éliminer  afin d’avoir à leur disposition des zombis tout propres et bien nets.
  Même quand il m’est apparu de toute évidence que la révolution était trahie, j’ai persisté à croire à la révolution  comme au seul moyen de rétablir sur cette terre un ordre juste, dans les faits et dans les mots, dans l’adéquation entre les mots et les faits. Mon maître Etiemble m’avait transmis la conviction, héritée de son maître Confucius, que la solution de tous les désordres se trouvait dans la redressement d’un langage corrompu et dans l’application de  cette simple recette : «  le retour aux dénominations correctes ».
 Aujourd’hui, l’effondrement des anciens régimes totalitaires et l’avènement d’un nouveau système d’oppression mondiale, beaucoup plus performant que les précédents, m’ont conduit à regarder l’histoire autrement.
  Les vingt années que j’ai passées sous le communisme et plus encore les années qui ont suivi sa chute m’ont fait comprendre que   la théologie de la libération exaltant l’idéal révolutionnaire n’était qu’un leurre sous lequel depuis plus d’un siècle la modernité dissimule son vrai visage.
  Pour démasquer celui-ci, pour comprendre les mécanismes qui régissent l’unification du monde, il est  temps de cesser de voir dans l’ordre actuel l’expression d’une bouleversante «  nouveauté », d’une rupture  libératrice avec le passé mais de l’inscrire, depuis la première guerre mondiale et la révolution d’octobre, dans la continuité d’un processus   de mystification des esprits et de mythification de l’histoire.
   Il serait pourtant réducteur et simpliste de nier le caractère révolutionnaire de notre époque. Depuis 1914 l’histoire se vit au rythme  d’une révolution permanente. La différence entre la révolution communiste et la révolution capitaliste correspond à l’intervalle qui sépare la foi dans un projet utopique et l’aveuglement devant une réalité voilée, une réalité qui avance masquée, une réalité qui ne peut perpétuer son existence que par le renouvellement sans fin de ses masques. Cette réalité et ce projet ne relèvent pas de raisons économiques, politiques, esthétiques ou morales, bien que tous ces paramètres soient pris en compte dans le phénomène moderne. Mais leur connexion est déterminée par un ordre supérieur qui fonde leur unité, seule dimension à même  d’englober la révolution et la provocation  dans une sublime et abjecte unité. Pour éclairer ces secrètes convergences, je me suis tourné vers la préhistoire de notre modernité, vers l’époque  où le monde terrible qui nous plombe  aujourd’hui de sa logique de fer était encore en gestation. C’est dans cette zone trouble où, comme entre chien et loup, l’histoire vacille entre décadence et renaissance, que j’ai perçu les premiers signes de l’union incestueuse entre le révolutionnaire et le provocateur, entre le terroriste et le policier,  entre le capitaliste et le communiste, entre le libertaire et le libéral.
 
J’ai compris alors que le véritable héros de notre temps, celui qui, à la fin du XIX e siècle, au crépuscule de l’époque tsariste, incarnait déjà tous les traits du nihilisme aujourd’hui triomphant, était Azef. Chef tout puissant du groupe d’action terroriste du Parti socialiste révolutionnaire, Azef était en même temps membre de l’ Okhrana, la police secrète tsariste. Mais Azef n’était pas un simple agent double infiltré qui travaillait au profit exclusif  de l’une ou l’autre organisation, il manipulait les deux à la fois, pour son seul profit personnel.
Azef était à la fois et sans distinction révolutionnaire et provocateur, terroriste et policier, capitaliste et communiste, libertaire et libéral. Il faisait exécuter  les ministres et les grands-ducs aussi allègrement  qu’il envoyait à la torture, à la prison et à la mort ses camarades de combat. Après le pogrom de Kichinev il fit tuer froidement le ministre de l’intérieur, Von Plehve, et quand Bourtsev le démasqua, il lui dit : «  C’est bien dommage ! Vous arrivez trop tôt ! Si vous ne m’aviez pas arrêté, j’aurais bien réussi à assassiner le Tsar !  »
    
 Toute notre époque se place sous le signe d’Azef. La nouveauté de cette figure paradigmatique du double contemporain est dans sa parfaite horizontalité, dans sa totale absence de principes. Azef peut être de tous les côtés à la fois, tuer le Tsar et détruire la Révolution. L’analyse que donne Bourtsev des motivations de cet agent double qu’il a démasqué le présente comme un précurseur de nos libéraux matérialistes d’aujourd’hui. Mais le pire est qu’en le démasquant, Bourtsev lui-même a contribué, plus encore qu’Azef, à saper la cause révolutionnaire. Nikolaïevski a intitulé son livre sur Azef, Histoire d’un traître. Le mot est mal choisi. On ne saurait incriminer Azef de trahison, puisqu’il ne servait  que lui-même, puisqu’il ne revendiquait  aucune autre légitimité que celle de son bon plaisir et de sa volonté de  puissance. Depuis la chute des idéologies, une telle attitude est devenue la seule recommandable. Azef serait aujourd’hui un homme à la mode.
  Quelle aurore se lèvera demain sur une apocalypse depuis longtemps annoncée ? Toutes les fins de siècles se donnent pour des fins de l’histoire. Mais la vie reprend son cours   après chaque «  tabula rasa », après chaque révolution avortée. La nature elle-même est aujourd’hui menacée dans ses équilibres fondamentaux. A ce mouvement  linéaire des changements permanents  en œuvre à l’Occident, l’Est oppose, même dans ses effondrements, une vision du monde circulaire  fondée sur l’éternel retour et sur le dépassement des objectifs pragmatiques et rationnels. Les peuples de l’Est ont depuis longtemps perdu tout espoir dans la politique, dans l’économie. Ils puisent dans leurs désillusions, dans le dévoiement de la révolution d’octobre, une force d’inertie  contre les tentations de transformer le monde par le haut. Aux séductions de la forme, ils préfèrent l’anarchisme créateur.
  J’ai appris là-bas à m’armer de fatalisme, de scepticisme envers ce que Georges Sorel appelait «  les illusions du progrès ». J’y ai connu pendant quelques mois, dans la Tchécoslovaquie de Dubcek, la seule société qui mériterait la peine d’y vivre, celle du «  socialisme à visage humain ». Et ce n’est pas la moindre ironie que le bon Dubcek ait osé définir ainsi un socialisme qui jusque là  s’était illustré surtout dans la barbarie et qui, depuis, dans nos contrées tempérées, se distingue surtout par son ineptie. L’échec de cette tentative héroïque était inévitable, puisqu’il conjuguait contre lui les intérêts des deux systèmes de domination qui se partageaient alors le monde. Et la réussite de ce modèle aurait été plus néfaste encore pour les     apprentis sorciers de la spéculation capitaliste que pour les cadavres vivants qui prétendaient alors défendre «  le communisme ». Grâce au souvenir inoubliable de ces moments vécus aux côtés des ouvriers, des artistes et des intellectuels tchèques et slovaques, je sais qu’une telle société est possible et qu’il n’est pas utopique de vouloir à la fois  la liberté individuelle et la justice sociale. J’y ai retenu surtout l’image du triomphe aussi exaltant qu’éphémère de l’homme créateur sur l’homme de pouvoir. 

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  Quand je suis parti en Pologne, le professeur Bourilly, professeur «  sans chaire » de polonais à la Sorbonne, m’avait vivement dissuadé de me lancer dans une voie qu’il jugeait sans issue. « Faites plutôt une agrégation de lettres modernes », me disait-il, « car une thèse de polonais ne vous mènera à rien ». Effectivement, alors que j’ai fait tout mon cursus universitaire en littérature comparée, je n’ai jamais rencontré auprès des « comparatistes » que dédain et incompréhension. On me reprochait de m’occuper des «  sous-cultures » de l’Europe de l’Est ! Elève et disciple  d’Etiemble  qui lui-même n’a jamais pu vaincre l’occidentisme de la plupart de  ses collègues, toutes mes démarches ont été systématiquement rejetées. Et quand j’ai demandé mon habilitation, ni Vladimir Troubetzkoï, mon bienveillant rapporteur, ni Michel Cadot, mon  directeur de recherches qui  m’a toujours soutenu, n’ont obtenu que mes travaux soient reconnus. En revanche, les slavisants m’ont toujours accepté et  encouragé dans mes recherches sur les arts et les littératures slaves  du début du XX ème siècle. Et, en dehors de mon cas personnel, on pourrait multiplier les exemples de cet ostracisme. Quand en 1968, après la disparition de Charles Munch, Karel Ancerl, le grand chef de la philharmonie tchèque, en disgrâce dans son pays, a postulé pour prendre la direction de l’ Orchestre de Paris, on l’a  dédaigneusement ignoré et on a confié ce poste à Herbert Von Karajan, qui n’en avait que faire et se contentait de rares apparitions.  C’est une tradition  bien française que de préférer toujours la frime à la culture vivante. 
  L’archevêque Stepinac, bénisseur des assassins oustachis, a été béatifié par Jean-Paul II. Pour plus de détails, on peut se reporter au livre de  Branko Miljus, Assassins au nom de Dieu (l’Age d’homme) : on peut y voir plusieurs photos de l’archevêque Stepinac présidant des manifestations officielles oustachies aux côtés d’Anté Pavelic.  Sur l’une d’elles, il prononce une allocution en présence de généraux et de dignitaires allemands. Sur une autre, il assiste à une parade militaire à Zagreb avec le légat pontifical Marcone. Ces témoignages irréfutables démentent les mensonges que l’on peut lire sur Internet à ce sujet. Il est facile de demander  pardon pour les crimes de l’Inquisition, mais la béatification honteuse de l’achevêque Stepinac  montre bien que  le Vatican n’a jamais varié dans sa politique d’extermination des hérétiques orthodoxes.  
  Ivo Andric, Titanic et autres contes juifs, traduit du serbo-croate par Jean Descat avec une postface de Radivoje Konstantinovic, Belfond, 1987, pp. 42-44.
  Diana Johstone, La croisade des fous (Yougoslavie, première guerre de la mondialisation), préface de Jean Bricmont, traduit de l’anglais par l’auteur, Ed. Le Temps des cerises (Paris, 2005).
  Aleksander Wat,  Mon Siècle, Confession d’un intellectuel européen, préface de Czeslaw Milosc ( Sous la dir. de Gérard Conio,  traduit du polonais par Gérard Conio et Jean Lajarrige), De Fallois/ L’Age d’homme, Paris, 1989.
 

Gérard Conio
 

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