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Blog de Jean-Claude Grosse

Anaximandre/l'infini/la semence universelle/J.C.Grosse

Rédigé par JCG Publié dans #jean-claude grosse

Pause-philo
René Char, Héraclite, Anaximandre

aux Chantiers de la Lune à La Seyne-sur-mer
le 27 février 2010


On a commencé par travailler collectivement sur cet aphorisme de René Char :

Ici l’image mâle poursuit sans se lasser l’image femelle, ou inversement. Quand elles réussissent à s’atteindre, c’est là-bas la mort du créateur et la naissance du poète.

Aphorisme XXXVIII de Moulin premier (1935-1936) dans Le Marteau sans maître de René Char.


Un tel aphorisme ne semble pas évident et il n’est pas sûr qu’une « bonne » disposition du lecteur au moment de la lecture permette de l’habiter ou d’être habité par lui. Alors, sans précipitation, observer l’objet à différents niveaux, phonétique, syntaxique, sémantique. On a donc repéré les couples d’opposition : ici/là-bas, image mâle/image femelle, créateur/poète (opposition qui a surpris car on a tendance à voir là plutôt un couple d’identiques). On a remarqué aussi que le verbe s’atteindre est moins fort que le verbe s’unir. De la poursuite inlassable et inévitable, naturelle, des deux images, il n’y a pas à attendre d’union durable, définitive, seulement des contacts d’algue pour peut-être des bonheurs d’épure (image proposée par JCG). L’usage du mot image intrigue car ce n’est pas mâle et femelle qui se poursuivent mais image mâle et image femelle. La poursuite n’est pas donc seulement de l’ordre de l’attraction sexuelle naturelle, elle est de l’ordre de l’image, d’une représentation. La dimension inconsciente de l’image est donc à convoquer pour expliquer l’échec de l’union, de la fusion. Le désir qui met en mouvement le fait au travers d’une image : désirer n’est-ce pas délirer ? s/l, est-ce elle ? Ce que le désir manque c’est le réel d’ici. Quand les deux images s’atteignent ici, c’est là-bas, assez difficile à situer (sur le même plan horizontal ou verticalement vers le ciel ou l’enfer, le haut ou le bas) que meurt le créateur, celui qui crée, pour donner naissance au poète, l’homme du discours, de la parole belle qui chante la beauté, la fugacité. On peut poser qu’image mâle/image femelle sont créées par le créateur là-bas, qu’après la mort du créateur, le poète prend ici ou là-bas, on n’a pas tranché, la relève pour dire, chanter les contacts d’algue pour bonheurs d’épure.

À propos d’Héraclite, nous avons comparé le texte de René Char, préface au livre d’Yves Battistini : Trois présocratiques avec un commentaire de Marcel Conche du Fragment 61.

René Char :
… Héraclite est de tous, celui qui, se refusant à morceler la prodigieuse question, l’a conduite aux gestes, à l’intelligence et aux habitudes de l’homme sans en atténuer le feu, en nterrompre la complexité, en compromettre le mystère, en opprimer la juvénilité. Il savait que la vérité est noble et que l’image qui la révèle c’est la tragédie. Il ne se contentait pas de définir la liberté, il la découvrait indéracinable, attisant la convoitise des tyrans, perdant son sang mais accroissant ses forces, au centre même du perpétuel.
Sa vue d’aigle solaire, sa sensibilité particulière l’avaient persuadé, une fois pour toutes, que la seule certitude que nous possédions de la réalité du lendemain, c’est le pessimisme, forme accomplie du secret où nous venons nous rafraîchir , prendre garde et dormir…

René Char parlant de la prodigieuse question sans la citer, j’ai considéré que c’était la question du sens de l’homme, la question que suis-je, qui devait être posée, visitée et que donc le fragment 61 était essentiel : Je me suis cherché moi-même.

Voici un passage du commentaire qu’en fait Marcel Conche :
…Je me suis cherché moi-même : j’ai cherché, homme, le sens de l’homme et j’ai trouvé ceci : l’homme est l’être voué à la connaissance, la passion de la vérité est la passion propre de l’homme, sans la philosophie enfin il n’y a pas d’existence humaine authentique. Or si une telle découverte a été possible c’est parce que je me suis cherché en un autre sens : non pas comme on cherche le mot d’une énigme, mais comme on cherche ce qui est caché. Pour devenir philosophe, on doit d’abord se chercher, parce qu’on est, initialement comme enfoui et recouvert sous ce qui n’est pas nous aussi – sous les façons de voir, opinions et options, croyances et préjugés mis en nous par des parents et des éducateurs qui entendent faire de nous des individus canoniques, les individus d’un groupe défini, le leur, et non des individus libres, jugeant en raison, des individus universels. Il faut conquérir sa singularité – condition pour conquérir aussi l’universalité, pour avoir accès à l’universel. Faute de quoi le monde auquel on a affaire n’est jamais qu’un certain monde, particulier, ce n’est pas le monde. Alors que suis-je ? Un individu collectif, ni singulier ni universel. La subjectivité collective en moi me sépare du monde et de la vérité. Je ne suis pas encore au monde. Je rêve encore, d’un rêve collectif, car mes rêves sont aussi ceux des autres. Je me suis cherché moi-même dit le Philosophe, entendons : je me suis désaliéné, désengagé, j’ai « déconstruit » l’individu de groupe que j’étais, j’ai rompu intimement avec la loi du groupe, qui n’était qu’une loi de fait, je me suis séparé de tous les groupes particuliers pour avoir la vue et le jugement libres. C’est alors que je deviens capable d’être moi-même le sujet de mes discours. Ce ne sont plus les autres-en-nombre et la collectivité, c’est moi-même qui dis ce que je dis. Et c’est parce que mon discours est absolument le mien qu’il peut être vrai, exprimant non de pseudo-« vérités » de groupe, mais la vérité (universelle) ; et s’il est vrai, c’est qu’il est le mien. Le philosophe est l’individu universel, c’est-à-dire l’individu qui a cessé d’être étranger à lui-même, l’individu singulier et qui vit sa singularité, mais qui, parce qu’il est une raison libre, libérée, jugeant en liberté, est ouvert à l’universel, à la vérité en soi qu’aucun préjugé ne déforme.

Il est clair pour ma part que ma préférence va au commentaire d’une clarté exemplaire de Marcel Conche. Avec ce passage, c’est bien un programme de vie sous l’angle de ma singularité-universalité, de la vérité que je ne peux pas ne pas chercher à accomplir.

Pour la parole d’Anaximandre, je me suis appuyé sur la traduction et le commentaire qu’en a fait Marcel Conche aux PUF qui considère ce livre comme ce qu’il a fait de mieux.

Hésiode et Homère VIII° siècle avant J.C.
Thalès  625-550 av.J.C.
Anaximandre  610-540
Pythagore  580-490
Héraclite  550-480
Parménide 515-450
Anaxagore  500-430
Empédocle  485-425
Démocrite  460-370
Socrate  470-400


Anaximandre de Milet en Ionie fut un habile utilisateur du gnomon, tige droite dressée verticalement sur un plan horizontal, donnant une ombre qui se déplace au cours de la journée d’est en ouest, ombre méridienne dont le sommet donne une courbe variable selon les saisons. On peut déterminer les solstices par l’observation directe. Anaximandre par le calcul a pu déterminer les équinoxes.
Si la tige est plantée sur une surface sphérique creuse, on a un polos et l’ombre dans la cavité concave indique les époques de l’année, les heures du jour.
Anaximandre fut un régleur apprécié de cadrans solaires pour un certain nombre de villes.
Il construisit une sphère céleste, une maquette du ciel qui lui permit de visualiser l’obliquité du zodiaque, de rendre manifestes les changements de position du soleil et d’expliquer les saisons. Pour construire cette sphère céleste, il a dû prolonger le cours diurne des astres, envisager leur course nocturne, isoler la terre, suspendue dans le vide, soutenue par rien, ne reposant sur rien. Ce fut ainsi le premier astronome et non plus astrologue et sa découverte est peut-être la plus grande découverte de l’astronomie.

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Perspective de l'Univers d'Anaximander
ces schémas sont tirés de l'article sur Anaximandre de Wikipedia

Il fut aussi le premier à dresser une carte qui se voulait exacte, sans préoccupations mythologiques.

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Anaximandre dont il ne reste qu’une parole fut aussi le premier philosophe. Pour que la philosophie puisse émerger, plusieurs conditions étaient nécessaires, a posteriori :
1-    l’invention de l’alphabet grec qui est un système atomique de deux composants  auxquels toute unité syllabique peut être réduite ;
2-    l’épopée homérique (opposée à la poésie didactique d’Hésiode) qui a ramené les dieux grecs à des objets poétiques, a libéré les Grecs de la pensée religieuse prêts pour une autre pensée, en particulier de la nature ;
3-    l’apparition d’un homme voué à la passion de la vérité et qui ne pouvait être qu’un Grec suite aux deux premières conditions.
Anaximandre est le premier philosophe et le premier philosophe de l’infini, l’apeiron.
L’apeiron, l’infini est au principe de tout, l’arché, le principe, la source, l’origine radicale de tout et ce à partir de quoi tout s’explique, l’infini est l’origine radicale des choses.
Quelles sont les caractéristiques de cet infini ?
1-    il est indéterminé, infini en grandeur, engendreur de l’espace infini et du temps infini, éternel,
2-    il est sans substance, créateur de toutes substances qui ne sont que des apparaissants-disparaissants,
3-    il est mouvement éternel, perpétuel et donc instable, engendrant des différences extrêmes, conditions d’émergence de mondes viables, vivants, appelés à mourir par perte de leur vitalité, par vieillissement, mondes innombrables, non répliqués ou non répétés,
4-    il est d’une vitalité infinie, indéfinie, indéterminée, éternellement jeune, engendreur de mondes où il y a plus dans l’effet que la cause ; il est donc créateur, poète, ignorant de ce qu’il crée qui est donc une chance et ne correspond à aucun projet (pas d’intelligence créatrice donc)
5-    l’engendrement d’un monde, sa création se fait par séparation d’un germe
, le gonimon, qui se sépare (apokrisis) ou est éjecté (ekkrisis) de l’infini indéterminé. Ce gonimon est en quelque sorte un programme qui se développe de la naissance à la mort de ce monde sans possibilité de corriger, réguler le programme. Ce gonimon engendre, génère le chaud et le froid, les contraires nécessaires à la vie, la chaleur étant tempérée par le froid, la vie se développant tant que la chaleur, terme positif l’emporte sur le froid qui la tempère, vie qui vieillit et meurt quand le froid l’emporte sur le chaud.
6-    la Nature est l’autre nom de cet infini, c’est la phusis, la physis, immortelle et éternelle car dispensée de mourir comme de naître. C’est donc l’infinité de la Nature qui engendre la finité de tout étant, de chaque monde, de chaque vie. Tout étant a un commencement et une fin, une naissance et une mort. La Nature n’a ni commencement ni fin. C’est de la phusis, exempte de naissance et de mort que proviennent toutes choses qui ont naissance et mort. Par la naissance, la phusis donne la vie, par la mort, elle retire exactement ce qu’elle a donné. C’est la justice de la Nature, la diké, justice cosmologique, sans implication morale. Ainsi est justifiée la mort car la naissance d’un monde fait injustice aux mondes qui ne sont pas nés à la place de celui qui a été engendré, la mort est donc réparation de l’injustice initiale, cosmologique, non morale. L’homme, par son hybris, sa démesure veut séparer sans succès naissance et mort, vivre et mourir, il rêve vainement, faussement, injustement d’immortalité.
7-    Seul l’infini, la Nature peut être principe de tout, seul, il peut engendrer tout ce qui est engendré et seul, il peut engendrer indéfiniment car, étant inengendré, il est indestructible. Ainsi est possible à partir de l’infini comme principe, source, que tout soit engendré toujours. C’est un principe universel et éternel dont une des conséquences est la nécessité des mondes innombrables et non un seul monde, toujours pareil à lui-même, en quoi Anaximandre se démarque d’Héraclite et de Parménide comme d’Anaxagore, d’Empédocle, Thalès. Pour Thalès, le monde a pour principe l’eau, pour Anaximène c’est l’air, pour Héraclite c’est le feu, pour Empédocle ce sont les quatre éléments (eau, air, feu, terre).
8-    L’unité des contraires d’Héraclite, génératrice d’un monde, toujours le même, même si toujours changeant, génératrice d’un monde ordonné, structuré, un cosmos, est une unité dialectique faisant preuve de mesure pour que le monde vivable reste vivable. Chez Anaximandre, l’unité des contraires est variable selon la proportion de chacun des deux extrêmes, proportion variant avec le temps et variation telle que l’élément négatif, le froid, finit par emporter vers la mort. Un monde n’est donc pas éternellement viable ni vivable. Il est périssable comme tout ce qui le compose, chaque étant composant ce monde étant non un étant isolé, indépendant, mais lié à tous les constituants de ce monde. Quand l’été survient, surviennent la rose, le papillon, le pré verdit… Chaque étant ayant une vitalité finie, une durée de vie, avec des moments bien définis, naissance, jeunesse, maturité, déclin, mort, chaque étant et chaque monde sont assujettis au nombre et le temps est ce qui se compte : trois mois, quatre saisons, un jour, une nuit… Le temps mondain et intramondain est engendré par le temps infini, éternel de la phusis.

On voit qu’une telle philosophie ne relève pas de l’expérience immédiate, qu’elle ne relève pas de l’observation sensible même si observation il y a, par exemple les engendrements liés à des germes. Elle est le fruit de la pensée d’un individu libéré, usant de sa raison, non pour construire des concepts mais pour proposer une métaphysique rendant compte, sans preuves mais avec des arguments, du Tout de la réalité. Il faut concevoir l'infini, lui attribuer des caractères dont le gonimon, germe universalisé,... Le Tout de la réalité pour Anaximandre c’est la Nature.

Jean-Claude Grosse, le 1° mars 2010

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