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Blog de Jean-Claude Grosse

Une musique ocre et rouge/Emmanuelle Arsan

Une musique ocre et rouge/Emmanuelle Arsan

Cet essai devait paraître dans la revue franco-yéménite, bilingue, CRATER, dont le 1° numéro (1995) aurait été consacré à la question: Peut-on ne pas être lyrique ? Il est finalement paru dans la revue L'agora 1999-2000, des terreurs à la lumière, édité par Les Cahiers de l'Égaré, épuisé.

PEUT-ON NE PAS ETRE LYRIQUE ?

            Le doute, on l'a dit, est la condition des
       
        progrès de la connaissance. Cette loi
       
        ascétique peut-elle être conciliée avec le luxe facultatif
       
        qu'offre le lyrisme. Réponse: Et  comment!
       
            La première prière que tout croyant devrait
       
        apprendre à adresser est: "Grand Dieu, préserve-nous
       
        de ceux qui ne doutent de rien!" Car ce sont

        eux qui méprisent, déshonorent, exilent, démembrent,

        brûlent, égorgent, émasculent, clitoridectomisent,
   
        infibulent, supplicient, exterminent, ceux de leurs

        contemporains qui ne partagent pas leurs certitudes

        et leurs servitudes. Pour se garder du doute, les

        convictions ont besoin de sacrifices humains.
   
            Nietzsche savait de quoi il parlait, lorsqu'il

        a dit: "Ce n'est pas le doute, c'est la certitude

        qui rend fou".
   
            A la fureur de la conviction, l'évolution a apposé

        le bénéfice du doute. Douter, c'est se douter que la

        vie est déjà, par nature, assez pénible: il n'est

        pas raisonnable de lui ajouter des peines de mort.
   
            C'est à ce point de l'histoire des hommes que
   
        les poètes, les compositeurs d'airs galants, les

        auteurs de formes non naturelles ont entrepris de

        faire diversion à la sauvagerie.

                                 
           
        L'imagination et l'énergie que d'autres employaient

        à nuire, ces artistes créateurs en ont distrait

        une partie, modeste mais salvatrice, à nous payer de

        mots, à jouer du pipeau, à exprimer avec une exultation

        qu'on dit "lyrique" ce qui pouvait être annoncé par

        deux lignes en s'en tenant aux  faits, ou avec un seul

        son, plus sec encore, par un coup de fusil.
   
            Lorsque nous empruntons, que ce soit pour parler

        justice et raison ou pour faire les fous, leur langage

         ces expert en superflu, là est la rose, là nous aimons

        danser. Nous n'offensons en celà ni Dieu ni science.

        Nous nous conduisons, toutes proportions gardées, un

        peu comme Képler, qui, formulant des lois qui faisaient

        avancer, en son temps, la compréhension de la mécanique

        céleste, s'est écrié: "Je triomphe! J'ai découvert le

        secret d'or des égyptiens. Je veux m'abandonner à

        mon ivresse sacrée!"

            Bien sûr, il aurait pu rédiger un communiqué plus

        sobre, se contenter d'écrire: "Chaque planète décrit

        dans le sens direct une éllipse dont le soleil est un

        foyer". Mais est-il certain que même cet énoncé soit

        pur de tout accent d'émotion? Déjà, un simple verbe,

        Euréka! s'inscrit depuis vingt trois siècles au sommet

        du répertoire lyrique. Qui ne le connaît et qui n'a

        oublié ce qui avait été, ce jour-là, trouvé?... La

        leçon s'efface. Le cri du coeur reste. La joie survit à
       
        l'équation.


UNE MUSIQUE OCRE ET ROUGE

                                La mort par amour est une vie.  Je rends grâce à ma
                               bien-aimée de me l'avoir offerte. Celui qui ne meurt
                                                         pas de son amour ne peut en vivre.
                                                                           
 OMAR IBN AL-FARIDH
                                  
 (également connu comme Sharaf-al-din Abu Hafs)
                                                                                          (1182-1235)
                                                               
                                Qui songerait à réfuter un son?
                                                                                                NIETZSCHE
1

    Avant de naître humains, nous n'étions pas des poissons, nous étions des oiseaux. Nous ne dérivions pas sans pensée dans une eau sans chants, nous avions des ailes de migrateurs et des gorges de rouges-gorges. Nous accordions nos voix aux voyelles de l'espace et tapotions le ciel de nos pas  de vent.
    De ce passé d'avant les mots, nous avons gardé une expansivité imagée, qui colore notre souffle, quand nous parlons d'atomes et d'astres. Nous ne pouvons pas chanter juste, mais nous chantons quand même - qu'importe si les circonstances et l'accompagnement s'y prêtent mal! Nous le faisons, parce que nous croyons que nous avons chacun notre chanson, une  chanson que les autres ne savent pas.
    Nos émotions sont incomparables, mais nous nous enchantons de les faire entendre à tue-tête. Nos visions sont incommunicables et nos idées incompréhensibles : nous en assourdissons néanmoins nos interlocuteurs surmenés. Si, par miracle, ils nous écoutent, ceux-ci usent, à leur tour, de  vocables imprécis pour qualifier notre tapage.
"Lyrique" est un de ces jugements, aussi convaincant que peu clair.
    La plupart des gens appellent lyrisme l'expression enjolivée, endiablée, approximative, excessive de sentiments - par opposition au discours factuel, strict, mesuré, impersonnel, impartial, scientifique. Ils ne pensent plus guère au chant (sauf au service du théâtre qui, comme tout miroir et tout gong, met notre vie en jeu). Ils pensent beaucoup, par contre, à l'amour. Et, parce qu'ils craignent ou souffrent d'être privés de leur amour, ils parlent de la mort - la mort dont ils ne savent rien, mais dont ils disent tout. Quitte à dire  n'importe quoi - en perdants éperdus. Sont-ils lyriques? Ou mal aimés?
    Pour quelques autres, toutefois, le lyrisme réside d'abord dans le style et le ton. Est lyrique toute parole, tout écrit, dont les rythmes, le phrasé, la  jubilation sonore sont proches du chant, ou du cri.
    Mais il n'y a pas de lyrisme que pour l'esprit ou l'oreille. Etre lyrique, c'est aussi donner (se lassera-t-on jamais de citer Démocrite?) à la couleur, à la douceur, à l'amertume des signes autant d'importance - et parfois plus - qu'à  leur mélodie et qu'à la convention de sens.
    Pratiquement, on retrouve là  les postulats d'écart et, parfois, d'obscurité  acceptée sur lesquels s'appuie - et tremble - la poésie.
    Si, par exemple, nous tentons de définir la singularité du phénomène humain dans l'univers que nous connaissons - ou croyons connaître - comment le ferons-nous le plus humainement? Sera-ce en retraçant scrupuleusement, fait après fait, trace après trace, dans un langage de raison, l'histoire de l'acide désoxyribonucléique, du cerveau, de la conscience, de l'abstraction, de la société? Ou aurons-nous recours à une palette d'images, de fracas, d'allégories, de désirs, qui évoquera sans certitude, subjectivement, mythiquement, ombreusement, passionnément notre condition? Passerons-nous au peigne fractal le chaos de notre émergence? Ou bien chanterons-nous, sur un air érotique de notre lyre imaginaire, l'égarement passager de la métrique sidérale, le dérangement émotionnel de la matière, le az-zahr tardif qui ont conduit au bonheur et à l'horreur d'être humain, dans un monde d'indifférence et de caresse, d'insignifiance et de sourire, d'aubes navrantes et de dernier baiser à la rose  rêvée.
    Faut-il vraiment choisir? Pour comprendre et être compris, nous avons besoin de faire continuellement appel à l'une et à l'autre de ces voix de la connaissance. Nous empruntons l'une d'elles - la parole exacte, la manière froide - à nos futurs enfants intelligents. L'autre, celle de l'ocre et du rouge des mots, nous la tenons en héritage de nos ancêtres flûtistes peintres des cavernes, dont les ours, les bisons, les panthères-sirènes, les rhinocéros embrassés, les lions amoureux, les hiboux furent les premières métaphores, la première beauté.

    Nous n'avons donc pas à nous demander s'il nous faut être ou ne pas être  lyrique. Nous le sommes par hérédité et par destination.
    Quel que soit le mode sur lequel nous essayons de fonctionner, nous faisons acte de lyrisme. Un lyrisme de langue, qui gouverne notre pensée de plus loin et plus charnellement que toute logique. L'élocution rationnelle est notre langue apprise, la poésie intuitive est notre langue d'origine. Ce sont, au même degré, des langues de civilisation, des langues d'humanisation: des leçons d'homme. Ce sont des langues qui se touchent dans l'espace et dans le temps, qui échangent leurs formes et leurs sons, affrontent leurs audaces, comparent leurs pudeurs et leurs tabous; des langues restant étrangères l'une à l'autre, mais qui, peu à peu, se  reconnaisssent utiles l'une pour l'autre: les langues d'une seule Terre.
    Toute langue est à soi-même un chant ancien et un chant futur.
La poésie, comme la marche à pied dans les bois, est peut-être un archaïsme, une survivance. Son aboutissement, pourtant, est semblable à celui de la science. Pour l'une et pour l'autre, au-delà des paradoxes et des apparences, le but ultime est d'énoncer.
    A la différence des oiseaux que nous fûmes, les poètes terrestres et les chercheurs de quarks éoliens que nous sommes ne rêvent de savoir que parce qu'ils veulent dire... Et, dès que le rêve parle, le souffle se fait lyrique et la vie devient art.

2

    Est-ce un parti sûr? Certes, le paléontologiste Stephen Jay Gould est d'avis que l'appellation d'homo narrator définit plus justement qu'homo sapiens l'ambition de notre lignée. Mais cette correction doit-elle nous donner prétexte à confondre art et vie?
    La vie n'est pas une abstraction. L'oeuvre d'art, si. Toujours. Même (et surtout!) la Cène de Vinci. Déjà, les bisons peints de la préhistoire étaient des imaginations de bisons, ricercari et fugues de bisons, mimesis à deux dimensions, figuration dénaturante du plaisir que l'artiste prenait à ses bisons intimes - abstraction plus belle que la réalité poilue des bisons d'autrui. Son chef-d'oeuvre, autant qu'un codage du savoir, était une effusion lyrique, une partition de sentiments. Cadençant le chant des chasseurs, des cornes et des sabots sauvages faisaient gronder leurs doubles croches sur des portées de rocher.
    Trente mille ans plus tard, nous continuons - lyriquement - d'attribuer des formes et des couleurs à un air de flûte. Nous évoquons par le même mot la tonalité d'un tableau et celle d'une émotion. Les traits noirs sur fond blanc de Mondrian ne se coupent à angles droits que pour permettre à un carré d'entonner un chant rouge et à un rectangle de jouer le bleu pur du temps retrouvé. Ailleurs, tout en bas, à gauche, près du bord gris grotte de la toile, sourd d'une vue de Delft invisible la jeune, la tendre lumière jaune d'une mémoire qui se pressent - harmonieuse Parque, différente d'un songe- secrète  soeur, à soi-même enlacée...
    Au milieu du siècle précédent, les croisées d'huisserie, les carrelages et les pans de murs de Vermeer avaient annoncé la sensualité extrême de ce qui allait être en peinture une musique des lignes droites. Il était, dès lors, prévisible que la géométrie plane de Mondrian égalerait en indécence un nu de Courbet.
    Qu'il soit figuratif ou non, l'art est une luxure évolutive. Cela ne revient pas à dire que l'art n'est qu'un épisode sélectif ordinaire, inclus dans l'histoire générale des espèces. En fait, son mouvement s'effectue, avec ou sans la grâce linéaire qui lui est propre, dans une direction indépendante - quand ce n'est pas carrément à contre-pied - des modes torses et inesthétiques de la nature. L'adaptation physique qui a rendu la crepidula fornicata apte à déniaiser les huitres hermaphrodites se distingue de l'impulsion artistique en ceci: un mollusque ne commet jamais d'excès qui ne soit naturel - donc  abominable (à en croire Baudelaire).

    La nature, c'est bien simple, ne connait même pas le carré. Il a fallu qu'un homme, ou qu'une femme, on ne sait trop quand, ait l'impudeur de l'inventer. Après des générations d'approche courbée, le cerveau, équarri par le doute, en a eu assez de tourner en rond. L'intelligence a peut-être  commencé avec l'obsession de la quadrature.
    Le carré, néanmoins, n'est pas né d'un calcul euclidien, mais d'un projet refondateur de la beauté. Il ne procède pas du désir de décrire le monde, mais de la volonté de le récrire. Si l'homme était l'auteur de la Terre, elle  serait cubique et faite partout de damiers.
    L'espace est coudé, on le sait. Ce qu'on dit moins, c'est que l'art robuste s'ingénie à le redresser. Tel est, entre autres missions de moindre sérieux, le dessein même de la danse. Mondrian l'a bien vu. Ses derniers Boogie Woogies invoquent et prouvent, à grands petits pas de carrés, les intentions de chambardement absolu ("plus vastes que nos lyres"!) communes à la musique et à la peinture.
    Cette intuition l'a-t-elle conduit du passé à faire table rase, au ras du concret, main dans le poing des travailleurs dénaturés? Pas du tout! Elle l'a poussé à faire de mieux en mieux son travail, à lutter et mourir pour un tableau final. Un tableau complet. Un tableau abstrait. Comme sont abstraits tous les tableaux que peignent tous les peintres. Et comme chacun de leurs tableaux est complet en soi-même, est sa propre fin.
    Un peintre ne cherche pas à représenter un modèle: nymphéa, ménine ou Tour de Babel. Il ne façonne pas "d'après nature", même quand il s'assied devant la mer et fait poser sa bien-aimée. Il les regarde, prend leurs dimensions, tâte leurs reliefs, hume leurs couleurs. Puis il fabrique tout autre chose qu'une eau concrète, des chairs connaissables. Il met au monde un objet qui n'existait pas avant lui, qu'il était seul à pouvoir créer, que personne, même le plus perfide faussaire, ne pourra copier. Un objet de papier, toile ou bois, qu'il ajoute au monde, qui change le monde et le rend  mieux fini, plus complet, plus abstrait. 
    Ce bel arbre qu'il a fait pousser dans son carré de toile ou de bois, cette baigneuse qu'il a effeuillée, ces caractères coufiques qu'il a stylisés, ce myrte qu'il a mythifié - et ce ciel brouillé, ce cimetière marin, ce faune, cette couvée d'ailes naissantes, ces machines célibataires, il ne les offre pas à la nature, mais à la peinture - et à nous. Il ne rabat pas le caquet de l'entropie par amour de la nature, mais par amour de la peinture. Et par amour de nous.  Même s'il ne le sait pas.
    Il ne nous devait rien, nous lui devons tout. Les ressources naturelles de notre enfance ne suffisaient pas au voeu de poésie, au mythe d'oeuvre, à l'âme saphique, aux délires qu'il formait pour nous. Alors, il les a enrichies des blancs ruisseaux de Chanaan et des corps blancs des amoureuses, de carré blanc sur fond blanc, de pubescences d'or, d'A noir, E blanc, I rouge, U vert, O bleu, cherchés de l'autre côté du miroir - loin des toisons mortelles et du rire éternel.
    Ces nobles titres : sapiens, narrator, qu'il était seul à mériter, il nous a permis de les partager avec lui et de les devoir - comme lui - à son "chant"

3

    Mais ne perdons-nous pas nos jours, à vouloir tellement savoir et parler? Est-il vraiment nécessaire que nous persistions à apprendre? Il nous reste si peu à vivre! Il reste aux choses si peu de temps! Tôt ou tard - dans un siècle, dans un millénaire, dans un million, dans cent millions d'années, quelle différence? - le grand peuple des hommes s'éteindra. S'éteindront les oiseaux, s'éteindra l'intérêt, s'éteindront les étoiles. Il n'y aura plus de chants, plus de radiosources quasistellaires, plus d'incertitude quantique, plus de bruit, plus de silence. Les puits célestes seront taris. Le retour vernal se sera lassé. Le vent solaire aura fini de bercer nos cendres. Nul coeur battant ne  saluera plus le lever héliaque  des corps que nous aimions.
    Cette pensée nous fait signe de parler plus bas, d'accepter dès à présent de nous taire. Chut! L'espace s'endort, le temps s'apprête à oublier. Dodo, l'enfant do, l'enfant dormira bientôt...
    Mais, quoi?... Tout ne dort donc pas?... Qu'entend-on, encore, là-bas?... La corde d'une lyre, qui s'obstine à vibrer? Les légendes d'un beau conteur, qui bravent l'extinction des feux? L'écho - embelli, peut-être - d'un mot écrit? Un couplet révolutionnaire, inachevé à l'époque de notre vie? Les antigammes d'une antivierge, pour un nouveau solfège amoureux? Une mesure future de la musique abolie?
    Tout ne meurt donc pas?...
    Ou est-ce une dernière fiction? La négation têtue de la résignation et de l'ennui? Le don de création, survivant à la désinvention du monde?
Quand il ne restera rien, ce rien continuera-t-il à imaginer?
                                                                                   Emmanuelle Arsan,1995



ETRE OU NE PAS ETRE LYRIQUE ?
           
            Nous, sujets ici-bas du Cinquième Soleil,
           
        nous avons été formés des os broyés de nos pères
           
        poissons et d'une goutte du sang des dieux.
           
        C'est pourquoi nous devons éternellement rendre
           
        notre sang à ceux qui nous l'ont prêté et
           
        vouer la cendre de nos ossements à la mer.
               
            Nos ancêtres, à qui le couteau d'obsidienne
           
        des prêtres aztèques arrachaient le coeur, ont
           
        entendu enseigner ceci: "Vous avez été créés
           
        pour satisfaire le goût de la mort qu'ont les
           
        maîtres du monde." Mais nous avons appris, depuis,
           
        que ces maîtres, qu'ils soient seigneurs de la
           
        guerre, princes de  l'argent ou anges séculiers,
           
        tiennent de notre foi leur pouvoir de tuer.
               
            Si nous ne croyions pas à leurs mots, nous
           
        serions peut-être immortels. 
               
            Vivrons-nous assez longtemps pour le savoir?

           
            Et moi, est-ce que je crois à ce mot: "immortel"? 
           
        Non, bien sûr! Alors, pourquoi l'ai-je écrit?
           
        Parce que j'aime les mots qui souffrent et qui
           
        chantent, autant que je hais  ceux qui tuent.
                                       
                                      002-laure-010.jpg

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