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Blog de Jean-Claude Grosse

Quel "gay sçavoir" pour le 3° millénaire ?/J.C.Grosse

Rédigé par JCG Publié dans #jean-claude grosse

Quel « gay sçavoir »
pour le 3° millénaire ?



Paradoxalement je dirai qu’il y a surtout à désapprendre. Désapprendre les facilités. À titre d’exemple : les modes. Du jean au blouson, de la casquette aux baskets, c’est si facile d’être un visage pâle, mâcheur de chewing-gum, buveur de coca, fumeur de Marlboro, bouffeur de hamburger, voyeur de Titanic, m’as-tu vu en booster, m’as-tu écouté en portable, tatooé, branché, connecté. Les réussites des requins se fondent sur les modes à succès, suivies par le grand nombre. Déserte le Mondial et son hystérie. Débranche allègrement ta télé. Noircis allègrement une dent blanche sur trente-deux du top model de l’affiche 4 x 3 vantant le 4 x 4 esquinteur d’espaces. Allègrement, invente tes irrespects, tes refus, tes désobéissances, tes insoumissions. Il y a grand (dé) plaisir à franchir la ligne de la soumission volontaire vers la liberté qui est une succession de libérations. Libère-toi du machisme si tu es mâle. Ne rêve pas de la plus belle femme du monde. Elle n’est pas pour toi. Renonce à la Schiffer (1) : elle te ferait souffrir. Regarde ta voisine. Change ton point de vue sur elle. Elle n’est pas moche. C’est une femme et tu ne sais pas ce que c’est. Si tu es fille, cesse d’allumer des incendies. Tu détruis plus qu’un régiment d’artillerie. Écoute ton voisin. Oui, il dit des conneries. Non, ce n’est pas un con. C’est un homme et tu ne sais pas ce que c’est. Et toi et lui, copain-copine, voisin-voisine, lointain-lointine, vous êtes humains. Tu ne t’es jamais trompée. Jamais tu n’as pris un humain (même nabot, triso, sado, maso, homo, négro) pour un babouin. Alors allègrement, désapprends à le vouloir à tes pieds, désapprends à vouloir être flattée, désapprends la beauté fardée, bronzée, frimée, friquée.
Évidemment, si tu fais HEC, Polytechnique, Sciences Po, l’ENA, on t’apprendra à apprécier les babouineries des babouins et babouines se soumettant au mâle dominant dans Belle du Seigneur d’Albert Cohen. Ainsi est, la nature humaine, te dira le professeur en domination. L’homme est un loup pour l’homme. C’est la loi du plus fort qui est au fondement des rapports « humains ». Venu du monde des gens moyens, tu voudras rejoindre le monde des requins mangeurs de babouins. Technocrate de la Banque Mondiale ou manager chez Microsoft, tu y arriveras, à la force du poignet, à coups de langue alléchée, lécheur de bottes et lèche-cul. À toi qui rêves d’être Bill Gates (2), Ted Turner2, George Soros2, Ruppert Murdoch2, émir de Dubaï2, d’Oman2 ou du Qatar2, à toi qui rêves fortune sur notre soumission à tes jeux boursiers et télévisés, je réserve une surprise. J’ai désappris la crainte du lendemain, j’ai désappris l’espoir en des lendemains meilleurs, j’ai désappris la foule et l’adhésion aux grandes émotions collectives, j’ai désappris le nombrilisme et l’individualisme, j’ai désappris la participation à l’euphorisation généralisée (appelée libéralisme, loi des marchés, mondialisation). Imagine ta situation quand nous serons dix à avoir désappris la servitude volontaire et qu’à nos enfants nous apprendrons la liberté, succession de libérations, l’égalité (les forts venant en aide aux faibles, les faibles réclamant l’aide des forts), la fraternité, succession de fraternisations (du lointain facile au difficile prochain). Ton emprise, ton empire s’effondreront.
À toi venu d’« en bas », de là-bas, des quartiers, je dirai : désapprends le verlan et l’esprit de revanche, la loi du silence et l’enfermement dans ta « différence », dans ta communauté. Désapprends la violence, le ghetto, le ressentiment. Pour toi, ce sera dur, tu vis dans l’urgence et l’impatience. Désapprends à tuer le temps, désapprends l’ennui, désapprends les ersatz de vie. Désapprends le stade, la boîte of night, la Golf fumée et sonorisée.
Et toi, venu d’« en haut », de la ville de Sarkozy (3), de Neuilly et des quartiers chics super-vigilisés, désapprends le BC-BG, les mondanités, l’hypocrisie, le cynisme. Désapprends Saint-Tropez, les îles à cocotiers, les safaris, les raids dans le désert, le hors-piste, la snifferie. Désapprends les paradis fiscaux, les comptes suisses. Pour toi, ce sera dur, tu vis dans la puissance, le « tout m’est possible », le « tout m’est permis ». Désapprends l’impunité.
Dans les lycées du IIIe millénaire, allègrement, on apprendra à se désintoxiquer, à se purger. Des déformations initiales et continues transmises par maman aux si petits, par papa aux si peu grands. Des méconnaissances présentées comme savoirs par les sophistes déformant nos enfants et adolescents. Dans les lycées du IIIe millénaire, on aura besoin de vomissoirs plus que d’entonnoirs.
Déjà Ponocrates, le précepteur de Gargantua lui avait fait administrer par un médecin, une purge pour le débarrasser des mauvaises influences des rhéteurs et autres habiles manieurs de mots, détourneurs de fond(s), avant de proposer à cet esprit à nouveau vierge, une éducation idéale, consciente que science sans conscience n’est que ruine de l’âme, consciente que rire de soi est le purgatif, le vomitif garant de notre bonne santé d’homme de Thélème, d’homme du Désir. Dans les lycées du IIIe millénaire, on complètera la classe comme lieu républicain (lieu de la raison, du droit, du bien commun) avec la classe comme lieu démocratique (lieu du désir, de l’épanouissement de chacun).


Jean-Claude Grosse,
1er mai 1998.
(Fête éphémère de la Vie)
dans Pour une école du gai savoir, Les Cahiers de l'Égaré, 2004


1.    Durée de vie d’un top model : dix ans. Doit se dépêcher de gagner beaucoup d’argent pour plusieurs     siècles et se recycler avant d’être oublié.
2.    Se croient riches et puissants. Sans importance.
3.    Se croit important. Sans importance.

Pour aller plus loin ou ailleurs,
voici un bel exemple de "gay sçavoir" d'après moi

Le monologue de Françoise Lebrun
La maman et la putain,
film de Jean Eustache, 1973,
musique de Diabologum, 1996

Que je vous aime.
Regardez, je commence à être saoule et je bégaie et c'est absolument horrible, parce que ce que je dis je le pense réellement. Et je pourrais rester tout le temps avec vous tellement je suis heureuse. Je me sens aimée par vous deux.

...Et l'autre qui me regarde avec les yeux en couilles de mites, d'un air sournois, en pensant : oui ma petite, tu peux toujours causer, mais je t'aurai.
Je vous en prie Alexandre, je ne joue pas la comédie. Mais qu'est-ce que vous croyez...

...Pour moi il n'y a pas de putes. Pour moi, une fille qui se fait baiser par n'importe qui, qui se fait baiser n'importe comment, n'est pas une pute. Pour moi il n'y a pas de putes, c'est tout. Tu peux sucer n'importe qui, tu peux te faire baiser par n'importe qui, tu n'es pas une pute.
Il n'y a pas de putes sur terre, putain comprends-le. Et tu le comprends certainement.

La femme qui est mariée et qui est heureuse et qui rêve de se faire baiser par je ne sais qui, par le patron de son mari, ou par je ne sais quel acteur merdique, ou par son crémier ou par son plombier... Est-ce que c'est une pute? Il n'y a pas de putes. Y a que des cons, y a que des sexes. Qu'est-ce que tu crois. Ce n'est pas triste, hein, c'est super gai.

...Et je me fais baiser par n'importe qui, et on me baise et je prends mon pied.
...Pourquoi est-ce que vous accordez autant d'importance aux histoires de cul?
Le sexe...
Tu me baises bien. Ah! comme je t'aime.
Il n'y a que toi pour me baiser comme ça. Comme les gens peuvent se leurrer. Comme ils peuvent croire. Il n'y a qu'un toi, il n'y a qu'un moi. Il n'y que toi pour me baiser comme ça. Il n'y a que moi pour être baisée comme ça par toi.
...Quelle chose amusante. Quelle chose horrible et sordide. Mais putain, quelle chose sordide et horrible.

Si vous saviez comme je peux vous aimer tous les deux. Et comme ça peut être indépendant d'une histoire de cul. Je me suis fait dépuceler récemment, à vingt ans. Dix-neuf, vingt ans. Quelle chose récente. Et après, j'ai pris un maximum d'amants.
Et je me suis fait baiser. Et je suis peut-être une malade chronique... le baisage chronique. Et pourtant le baisage j'en ai rien à foutre.
Me faire encloquer, ça me ferait chier un maximum hein! Là, j'ai un tampax dans le cul, pour me le faire enlever et pour me faire baiser, il faudrait faire un maximum. Il faudrait faire un maximum. Il faudrait m'exciter un maximum. Rien à foutre.

Si les gens pouvaient piger une seule fois pour toutes que baiser c'est de la merde.
Qu'il n'y a une seule chose très belle: c'est baiser parce qu'on s'aime tellement qu'on voudrait avoir un enfant qui nous ressemble et qu'autrement c'est quelque chose de sordide...
...Il ne faut baiser que quand on s'aime vraiment.

Et je ne suis pas saoule... si je pleure... Je pleure sur toute ma vie passée, ma vie sexuelle passée, qui est si courte. Cinq ans de vie sexuelle, c'est très peu. Tu vois, Marie, je te parle parce que je t'aime beaucoup.
Tant d'hommes m'ont baisée.
On m'a désirée parce que j'avais un gros cul qui peut être éventuellement désirable. J'ai de très jolis seins qui sont très désirables. Ma bouche n'est pas mal non plus. Quand mes yeux sont maquillés ils sont pas mal non plus.
Et beaucoup d'hommes m'ont désirée comme ça, tu sais, dans le vide. Et on m'a souvent baisée dans le vide. Je ne dramatise pas, Marie, tu sais. Je ne suis pas saoule.
Et qu'est-ce que tu crois, tu crois que je m'appesantis sur mon sort merdique. Absolument pas.

On me baisait comme une pute. Mais tu sais, je crois qu'un jour un homme viendra et m'aimera et me fera un enfant, parce qu'il m'aimera. Et l'amour n'est valable que quand on a envie de faire un enfant ensemble.
Si on a envie de faire un enfant, on sent qu'on aime. Un couple qui n'a pas envie de faire un enfant n'est pas un couple, c'est une merde, c'est n'importe quoi, c'est une poussière... les super-couples libres...
Tu baises d'un côté chérie, je baise de l'autre. On est super-heureux ensemble. On se retrouve. Comme on est bien. Mais c'est pas un reproche que je fais, au contraire.

Ma tristesse n'est pas un reproche vous savez...
C'est une vieille tristesse qui traîne depuis cinq ans... Vous en avez rien à foutre. Regardez tous les deux, vous allez être bien... Comme vous pouvez être heureux ensemble.


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