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Blog de Jean-Claude Grosse

Rêve d'une école de la vie/J.C.Grosse

Rédigé par JCG Publié dans #jean-claude grosse

Rêve d’une école de la vie
Pour Marcel Conche

Je rêve d’une école de la vie de trois classes.
Une classe pour apprendre à raconter. Pour seize enfants de 6 à 9 ans.
Une classe pour apprendre à s’émerveiller. Pour seize adolescents de 11 à 14 ans.
Une classe pour apprendre à penser et à vivre vraiment. Pour seize jeunes gens de 16 à 19 ans.
Des gosses des rues. Pas voulus.
Des survivants du travail précoce, du sida général, de la guerre perpétuelle.
Des adolescents à la dérive sur l’amertumonde.
Bref, tous les jeunes pourraient avoir accès à cette école.
Ont-ils été voulus les ballottés des familles éclatées ?
Ne sont-ils pas livrés au biberon télévisuel ? à la consolation virtuelle ? à la rue commerçante et bruyante ?
Ne sont-ils pas entraînés à s’absenter d’eux-mêmes et de leur vie ?
Se veulent-ils un passé ? un avenir ? Veulent-ils même un présent ?
Veulent-ils une vie autre que celle de soumis volontaires qui refusent d’être cause d’eux-mêmes ?
La classe des petits serait confiée à un aède, Homère par exemple. Ils seraient assis en rond, huit garçons et huit filles. De toutes les couleurs. Ça commencerait par des questions. Pourquoi le soleil ne fait pas le jour toujours ? Pourquoi quand il y a le soleil, il n’y a pas la lune ? Pourquoi la lune n’éclaire pas comme le soleil ? Pourquoi les étoiles brillent la nuit ? C’est quoi la nuit ? Pourquoi il y a la pluie ? le vent ? les nuages ? D’où vient la mer ? Pourquoi les vagues inlassables ? C’est quoi le temps ? Pourquoi on ne chante pas comme les oiseaux ? Pourquoi volent-ils ? Pourquoi les roses ? Pourquoi elles fanent ? Homère leur raconterait des histoires. Les enfants seraient ravis, auraient peur. Ils riraient, pleureraient. Ouvriraient grands les yeux, comprendraient, resteraient bouche bée. Ils parleraient des histoires, les raconteraient à leur tour, en inventeraient. Il y aurait des livres où sont écrites les histoires racontées. L’Iliade 2. L’Odyssée 3. Des livres sans images. Parce que les mots, ce sont des images. Et maintenant, questionnez. Puis racontez, inventez.
La classe des moyens serait confiée à un poète, Linos, Orphée, Sappho, et à un peintre, celui de la grotte Chauvet, vieux de 33 000 ans. Ils se promèneraient, huit garçons et huit filles de toutes les différences. Ils feraient des promenades d’abord longues, deux mètres en une heure, s’arrêtant au gré de leurs intérêts. Linos ferait entendre un chant très ancien sur le soleil de ce matin-là. Orphée inventerait un poème d’éternité pour un sourire derrière une fenêtre. Avec Sappho, ils goûteraient à l’inachevé : Il faut tout oser, puisque. Les promenades deviendraient plus courtes, quelques centimètres au gré de leurs émerveillements. L’homme de Chauvet les aiderait à impressionner les murs, à faire vibrer la lumière, à donner corps à l’esprit. Ils rempliraient leurs cahiers de peintures rupestres et urbaines, de poèmes des quatre saisons pour leurs enfants dans cent générations : La neige, le vent, les étoiles, pour certains… ce n’est pas assez. Et maintenant, émerveillez-vous. Puis chantez, créez.
La classe des grands serait confiée à un élu, battu aux élections, à un chef d’entreprise, en faillite, à un directeur de pompes funèbres, en retraite et à un philosophe très ancien, Anaximandre, Héraclite, Parménide, Empédocle. Huit filles et huit garçons en quête de soi, de l’autre et d’une place se poseraient de vraies questions : qu’est-ce que l’homme ? qu’est-ce que la nature ? quelle est la juste place de l’homme dans la nature ? qu’est-ce que vivre vraiment ? qu’est-ce que devenir soi, cause de soi ?
En quelques semaines, ils se sèvreraient de la télévision et des jeux vidéo, ils se purgeraient des modes alimentaires, vestimentaires, langagières et comportementales. En quelques mois, les multinationales de la mal-bouffe, de la fringue clinquante, du divertissement formaté, les médias du prêt-à-ne-pas-penser et de la manipulation des cerveaux, les partis de l’immobilisme seraient en faillite et sans influence.
En quelques siècles, ils renonceraient aux vains désirs : la richesse, le pouvoir, la gloire, aux valeurs qui ne valent rien : l’argent facile, la beauté trompeuse, la jeunesse éternelle, l’exploit éphémère, le voyage dépaysant, le progrès constant. En quelques millénaires, ils renonceraient aux illusions : l’amour pour toujours, le bonheur sans le malheur, la santé sans la maladie, le plaisir sans la douleur ; et aux croyances : à la vie éternelle, à l’âme immortelle, au retour perpétuel.
Ils repenseraient à leur éducateur de la première classe, Homère, et comprendraient enfin ses évidences :
– Ne vous leurrez pas. Il y a la vie. Il y a la mort. Rien après.
– Nous vivons pour rien, alors ?
– Oui.
– La vie ne vaut rien alors ?
– Les nihilistes, les décadents, les râleurs, les mécontents, les fatigués méprisent la vie, gâchent leur vie.
– Rien ne vaut la vie alors ?
– Les hédonistes, les jouisseurs, les rieurs des autres, les contents d’eux, les excités exaltent la vie, gâchent leur vie.
– Comment vivre alors ?
– Il y a la vie, il y a la mort. Nous n’avons que cette vie-ci, ici haut. Telles les générations des feuilles, telles celles aussi des hommes.
– Il faut se laisser vivre, alors ?
– C’est vivre comme une feuille, non comme un homme.
– La feuille ne sait pas qu’elle est mortelle. L’homme le sait. Il faut regarder la mort en face, alors ?
– Oui. Pour vivre vraiment.
– C’est quoi vivre vraiment ?
– Le tragique de notre condition nous donne paradoxalement la liberté. En toute liberté et responsabilité, nous pouvons vivre comme nous le voulons1. Le sens de la vie n’est pas donné ni écrit. À nous de faire qu’il y ait du sens à vivre, que notre vie ait une vraie valeur.
– Quel sens, quelle valeur lui donner ?
– Il nous appartient de mobiliser tout notre être, toutes nos ressources pour vouloir notre vie, avec ses bons et ses mauvais côtés, ses hauts et ses bas, sans plainte, ni récrimination, ni regret, ni prière. Avec gratitude.
– Même pour les morts prématurés ?
– La durée de la vie a, pour chacun, juste la longueur qu’il faut.
– Allez le dire à la mère qui pleure son enfant mort le jour de sa naissance, à celle qui pleure son fils mort à trente ans dans un accident.
– Je n’irai pas le lui dire. Je la laisserai à ses larmes pour ne pas ajouter ma plainte à sa peine. Je l’aiderai peut-être à faire son deuil. Mais le peut-on en pareilles circonstances ?
– Dire : (C’est possible) ça va, à tout ce qui arrive, ne suffit pas à faire sens. Qu’est-ce qui fait sens ?
– J’ai chanté la colère d’Achille sous les remparts de Troie. Je n’ai pas chanté la paix d’un village de vacances du Club Med.
– Mourir en héros pour donner une valeur à ma vie ? Je ne suis pas d’accord !
– Pas mourir. Vivre en héros. Conscient que tu es mortel, tu veux, malgré le néant final, œuvrer pour ceux qui viendront après toi.
– Vivre vraiment, être cause de soi, c’est se vouloir créateur, alors ?
– Oui. Poète de ce que tu croyais superflu :                
Elle est retrouvée.
Quoi ? – L’Éternité.
C’est la mer allée
Avec le soleil.
Ou poète de
L’aurore aux doigts de rose.
– Penseur ?
– Oui. Penseur de ce dont tu ne voyais plus l’importance parce que tu croyais que l’important, c’était l’homme. Quand c’est la nature. Infinie en grandeur, en durée, en nombre, en complexité, en diversité, en fécondité, en créativité.
– Le Grand homme est-il créateur ?
– À l’échelle de la nature infinie et éternelle, ce qu’il entreprend est inessentiel. À l’échelle de l’homme fini, c’est utile : artisan de la paix ici ou là, combattant de la liberté ici ou là, maître d’œuvre de l’égalité ici ou là, défenseur des droits de l’homme partout, facilitateur de la circulation des hommes et des idées partout, concepteur de projets de développement mutuel pour tous, chercheur somnambule, découvreur funambule pour tous.
Tout cela en sachant qu’aujourd’hui, il est peu évident de transmettre des signes, que le risque est grand de parler pour personne, de signifier pour rien.
Et que ce qui vaut meurt (moins vite peut-être, pas sûr ! mais meurt quand même) comme ce qui ne vaut rien. Suprême acceptation. Suprême héroïsme. Surtout si l’avenir ne dure pas longtemps. Car il y a la vie, il y a la mort. Des individus. Des civilisations. De l’humanité. Aussi. À l’horizon.


Jean-Claude Grosse,
1er  mai 2003.
(Fête éternelle de la Nature)
dans Pour une école du gai savoir, Les Cahiers de l'Égaré, 2004


1. Nous pouvons vivre comme nous le voulons, cela veut dire que personne ne peut donner à notre place     le sens que nous voulons donner à notre vie, que personne ne peut nous empêcher de lui donner le sens     que nous voulons, y compris de la trouver absurde, de la vivre n’importe comment, en faisant n’importe     quoi, en la (en se) méprisant.


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