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Blog de Jean-Claude Grosse

Articles avec #jean-claude grosse tag

Le dit de la petite pierre tirée de la mer/J.C. Grosse

Rédigé par grossel Publié dans #jean-claude grosse

vélelles dans leurs différents états
vélelles dans leurs différents états
vélelles dans leurs différents états
vélelles dans leurs différents états

vélelles dans leurs différents états

Le dit de la petite pierre tirée de la mer

Tu reposais

posée sous 10 cm

de Méditerranée clapotante.

Il s'agissait de ramener une pierre de son choix.

Au hasard c'est toi que j'ai choisie

pour un jeu de mots dont j'ignorais les consignes.

Je me posai deux questions existentielles :

que deviennent nos pensées, émotions, sentiments

passant du never more au for ever ?

où sont mémorisés

vos livres d'éternité

vos vies spirituelles

dans quelles langues

pour quels usages ?

Te regardant dans la paume de ma main

je vis des écritures inconnues aux traits discontinus

elles se proposaient à ma sagacité de chercheur somnambule

posant ses questions mal posées à des Répondeurs silencieux.

Les Dieux gardent le silence pour manifester leur toute puissance.

De la petite pierre tirée de la Méditerranée clapotante

j'ai tiré quelques images

tirées par les cheveux d'algues photophiles.

Dans vos veinules des pulsations ralenties.

Une longue larme en formation au temps des glaciations.

Vos aspérités enfin sans agressivité ni risques.

Vos vies coulées écoulées

écroulées sous le gris de l'usure.

Nos percussions devenues impacts en douceur.

Sur la paroi de nos dessins rupestres informes et colorés

nos crevasses enfin comblées par les érosions

conduisant à la fin des temps sans fin.

Te regardant avec d'autres yeux que ceux de l'usure

je vis des tourbillons particulaires

une agitation élémentaire de filaments primaires

des échanges de matière entre toi et ton milieu.

Je vis que les différences sont superficielles

entre toi, la pierre, la solide

et elle, si belle, la mer, la liquide.

Je vis l'unité profonde de tout ce que je voyais sous l'eau

puis de ce que je vis sur la plage

et de ce que je vis sur les roches du rivage.

Je vis les mêmes briques de matière imbriquées

particules atomes molécules.

Je vis les mêmes briques de vie imbriquées

acides aminés cellules

plancton algues éponges poissons.

Je vis que ta solidité n'était qu'apparence

que tu n'étais que vide et tourbillon.

Je compris que je n'étais qu'une apparence d'identité.

Sur la plage vide de Port Man à Port-Cros

je compris que j'étais

en dissolution

en évaporation

comme l'eau sous le soleil

que ma peau se renouvelait

éjectant ses cellules mortes

les remplaçant par des vivantes

je compris que je change de corps

sans m'en rendre compte

plusieurs fois l'an

que je suis homme neuf

renouvelé

plusieurs fois l'an.

Sur la plage vide de Port Man à Port-Cros

tout d'un coup je fus saisi de joie

ou d'effroi

je ne sais plus trop.

Expirant en pleine conscience

j'eus conscience d'expirer quelques électrons

que j'avais inspirés

quand nous avions échangé nos respirs

au moment de ta disparition.

Je compris que mes briques

imbriquées

remplacées

venaient de partout

de loin dans l'espace

de loin dans le temps

que j'étais éjecteur

et récepteur

de toutes ces briques invisibles

qui se baladent depuis la nuit des temps.

Sur la plage vide de Port Man à Port-Cros

je compris que j'étais traversé

d'infini

d'éternité

à tout moment

à tout présent

que j'étais sans âge

sans limite

dilué

dissous

évaporé

vaporeux

écume

armada de milliards de vélelles

traversant l'océan de la vie

à la voile

sans boussole autre

que le hasard des vents

m'échouant sur la plage de Port Man

en frange Bleu Giotto

comme notre seconde d'éternité

Bleu Giotto

quand nos regards se sont regardés

la première fois

ricochant au grès des échos

du bruit de fond cosmique

du rayonnement fossile de l'origine.

Au début, fut le bruit.

Peut-on remonter de l’écho inaudible à l’assourdissement premier ?

Que nous reste-t-il de l’aveuglante lumière de la première brûlure

de l'explosion d'un si petit point

d'un si petit rien du tout

d'un si petit vide de tout

de l'expulsion à grande échelle

et depuis si longtemps

pour si longtemps

de matière et d'énergie génératrices ?

Au commencement, fut le cri.

Peut-on remonter aux grandes houles de l’origine,

aux temps de l’immersion mémorisée dans le ventre-mer ?

Que nous reste-t-il du court séjour dans la poche des eaux très anciennes ?

Petite pierre tirée de la mer

tu m'as étiré jusqu'aux confins.

Je respire large

je respire l'air du large.

Jean-Claude Grosse, le 14 juillet 2015

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Pour une école du gai savoir/J.C.Grosse

Rédigé par grossel Publié dans #SEL, #cahiers de l'égaré, #jean-claude grosse

Préambule

Il y a paraît-il des rumeurs concernant une refondation de l'école. Il serait temps. En 2004, j'éditais Pour une école du gai savoir, un livre qui débloque. Il a été communiqué en 2007 à tout un tas de ministres, ex-ministres, ministres putatifs ... Aucun usage n'en a été fait. Il en sera de même cette fois pour cette refondation de l'école voulue par l'actuel Président de la République et le Ministre de l'Éducation nationale. Je vais leur faire parvenir l'ouvrage, ainsi qu'à leurs conseillers, sans illusion. Propositions trop osées. Et qui bloque ? D'abord les usagers comme on dit de l'école, élèves, parents, enseignants. Les mentalités sont bloquées sur des pratiques et des comportements. Par suite, en haut, il est difficile d'agir. Une refondation décrétée d'en haut sans un large consensus est impossible. Il faut donc une enième consultation comme l'avait faite Philippe Meirieu mais trop orientée à mon avis. Des États-Généraux de l'école, des Cahiers de doléance, pourquoi pas. Ça peut partir d'en bas ou du milieu. Pour irriguer le haut. En 2007, avec sa démocratie participative, Ségolène Royal avait obtenu nombre de synthèses sur l'école. Regardez où on en est aujourd'hui après Sarkozy et avec Hollande.
JCG

Pour une école du gai savoir,

édité par Les Cahiers de l'Égaré en 2004
(propositions pour la Présidentielle 2007,
pour la Présidentielle 2012
et pour le projet Refondation de l'école voulu par le Président actuel)


POUR UNE ÉCOLE DU GAI SAVOIR
UN LIVRE QUI DÉBLOQUE,
de Laurent Carle, Philippe Granarolo, Jean-Claude Grosse
(Des essais pour une renaissance de l’école
avec le serment de Socrate
à prêter par tout parent, tout enseignant
en charge de l’éducation d’enfants.)
ISBN: 2-908387-75-1-  400 p. -  16,5x24  -  30€

EXTRAITS

En finir avec l’encyclopédisme

qui fait de chacun un nul
par rapport à ce qu’il y a à savoir


Si l’on est convaincu que la plupart des savoirs transmis sont disqualifiés parce que non vérifiables, non prouvables, ce qui fait de l’école, une église où l’on croit sur parole le maître, alors on peut tailler dans les programmes sans mauvaise conscience.
Si l’on est convaincu que ce n’est pas par l’encyclopédisme – illusion d’universalisme – que l’on formera un citoyen, « un honnête homme qui, quelle que soit sa place dans la société, peut y agir dans l’intelligence de ce qu’il fait, se situer dans l’histoire des hommes et mesurer les enjeux des positions qu’il prend » (consultation nationale de 1998), mais par une pédagogie du projet, alors on peut tailler dans les programmes sans mauvaise conscience.
Une sensibilisation réussie vaut mieux qu’un apprentissage laborieux, ennuyeux où le par cœur, la pompe, le pifomètre, le collage, le copiage et le copillage, se substituent à la compréhension et à l’intelligence.
Avec les moyens dont nous disposons aujourd’hui, internet, télévision, radio, il est possible de mettre en relation les meilleurs spécialistes – vulgarisateurs pédagogues – d’un domaine et des millions d’élèves. La médiation des enseignants « spécialistes », des manuels individuels, n’est pas nécessaire. Et qu’on ne nous présente pas les savoirs transmis comme des fondamentaux. Ce sont le plus souvent des savoirs obsolètes et mal transmis puisque mal reçus, mal compris, mal utilisés, comme le montrent avec insistance, copies du baccalauréat, mémoires d’étudiants, copies d’agrégation.
On a développé la télévision scolaire. La radio scolaire nous semble négligée. L’éducation rabelaisienne était fondée sur l’oralité. L’enseignement est oral même si les élèves prennent des notes. Et même, s’il faut revaloriser l’écrit. L’enseignement est oral : le maître parle, affirme, argumente, démontre, répète ; l’élève questionne, répète ; maître et élève dialoguent. Comparez ce qui se passe au théâtre quand un grand texte est bien joué : la communion scène-salle, à ce qui se passe au cinéma où on mange du pop-corn, ou devant la télé où on zappe.
Un texte bien lu est mieux compris qu’un texte bien expliqué. Un texte bien lu implique le corps, le cœur, l’esprit, synthèse ou harmonie sans théorie mais supposant une pratique constante. De beaux textes et toutes sortes de textes bien dits à la radio vaudraient plus pour des millions de jeunes que les fastidieuses explications de textes mobilisant des milliers d’enseignants qualifiés. Que des acteurs initient élèves des écoles et des collèges, jeunes des lycées à la lecture à voix haute : lecture expressive, lecture blanche… !
Car si on se pose la question de l’utilité, question posée par les élèves et les parents, mais occultée par les maîtres du jeu, ou récusée au nom de la gratuité des disciplines, que peut-on répondre ? La plupart des savoirs dispensés ne servent à rien dans la vie quotidienne. Pas tellement plus dans la vie professionnelle. Et bien sûr, ils ne servent ni à la formation de l’être ni au développement des facultés : jugement, esprit critique, sens de l’argumentation, sens du dialogue… Il suffit là encore de consulter les copies ou d’assister à des épreuves orales.
Considérons donc les disciplines enseignées comme des spécialités et non comme des disciplines générales. Elles sont alors l’affaire de spécialistes et non de tous. L’encyclopédisme, c’est de la mauvaise démocratisation de contenus, ruineuse en personnels et en manuels, et qui n’a qu’une fonction : infantiliser, donner à chacun le sentiment qu’il est un nul par rapport à ce qu’il y aurait à savoir.
La pédagogie du projet que nous préconisons est une méthode permettant d’en finir avec l’encyclopédisme, avec le baccalauréat, avec les manuels, avec les faux-semblants et de réconcilier les jeunes avec le lycée devenu enfin démocratique : lieu de la liberté permettant de faire et de réaliser, de commencer à se réaliser.
Et ceux qui, pendant les trois années de projets, se découvriront une vocation d’historien, de géographe, de mathématicien,… ils auront deux années de mise à niveau dans le supérieur. Nul doute que motivés, leur mise à niveau sera performante.
Nous ne souhaitons pas de l’élitaire pour tous ni de l’élitisme pour quelques-uns. Nous souhaitons que le temps du lycée soit le temps de la plus grande individualisation pour que chacun trouve sa voie d’exigence, sa voix d’excellence.


Pour des petits guides : les fondamentaux



Apprendre à chercher, apprendre à situer, à se situer c’est apprendre à aller à l’essentiel d’abord puis à s’immerger dans une époque, un milieu, une œuvre, une théorie, une découverte, une invention, une technique…
Pour transmettre l’essentiel, des petits guides : Les fondamentaux sont nécessaires et suffisants.
On peut prendre pour modèle Les petits guides des éditions AEDIS : L’univers, La Terre, La France, L’évolution des espèces, Les climats, Le paléolithique, Le néolithique… Le corps, Le cerveau… Le moteur à explosion, Le pétrole, L’énergie électrique…
En un petit guide, par pays, on aura sous forme de tableaux avec dates, événements, hommes célèbres, l’histoire des vingt-cinq pays européens, engendrant des livres-gigognes…
Avec ces guides synthétiques, faciles à réactualiser, on va à l’essentiel. Celui qui a un tel petit guide entre les mains (et ils devraient être distribués gratuitement à toutes les familles), le feuillette, accroche ou pas. S’il accroche, il n’hésitera pas à y revenir puis ira vers un livre-gigogne ou consultera un site internet ou écoutera une émission radio…
Ces petits guides : Les fondamentaux sont destinés à l’école primaire et au collège, lieux du savoir commun. Bien sûr, ils ne se suffisent pas à eux-mêmes. Ils sont faits pour susciter des questions, des étonnements, des recherches, des approfondissements, des exercices, des pratiques…
J’imagine aussi des guides de sagesse, à base d’aphorismes, de petits contes… Ils peuvent être plus utiles que toute une panoplie de thérapies ou une pharmacopée de tranquillisants.
Si quelques-uns de ces petits guides n’existent pas, tu te les fabriques toi-même. Savoir chercher pour savoir se situer, savoir faire, savoir être.

Pour une utilisation à grande échelle des médias


À côté des trente guides, Les fondamentaux, distribués gratuitement à toutes les familles : la bibliothèque de base ou la bibliothèque du savoir commun (il faut aussi un dictionnaire au moins par famille), l’école, du primaire au lycée, fera le plus grand usage des médias qui permettent des regroupements très variés.
Une vidéo-conférence sur grand écran peut être montrée à deux cents-trois cents jeunes en même temps dans un amphithéâtre ou un auditorium. Idem pour un film de cinéma, une émission de télévision scolaire.
Une émission de radio scolaire : théâtre radiophonique, roman-poésie lus à voix haute, questions sur l’actualité, le téléphone sonne… rassemblera plutôt une dizaine de jeunes.
L’ordinateur sera à usage individuel ou duel. Les CD, DVD scolaires seront à usage collectif ou individuel.
Il s’agit, avec tous ces médias, faisant appel aux meilleurs spécialistes-vulgarisateurs, aux meilleurs journalistes, aux meilleurs artistes…, de mettre les jeunes en relation quasi-directe avec l’excellence, avec l’excellence vivante (il est important que les jeunes puissent poser des questions en direct), avec l’excellence modeste, interrogative… Les excellents n’étant pas nombreux, ils produiront à l’usage de tous, les un-deux-trois objets (film, interview, expérience…) largement diffusés ensuite.
Même en philosophie, on n’hésitera pas à utiliser de tels médias en mettant en jeu de grands philosophes vivants, des artistes pour interpréter des dialogues de Platon, de grands lecteurs pour faire entendre Montaigne, Lucrèce, Épicure…
Pour compléter ce dispositif, une liste de 100 livres pour la vie, de 50 disques pour la vie, de 30 films pour la vie, de 100 chefs-d’œuvre pour la vie, de 100 poèmes pour la vie sera proposée.
En sachant que les textes formateurs, les œuvres formatrices sont pour chacun, en très petit nombre. On comprend à ce propos que, sauf cas unique, cent pour cent des titres publiés aujourd’hui par des auteurs et penseurs vivants n’ont pas de fonction formatrice. On trouvera dans ce livre, la plupart des textes ayant contribué à ma formation au sens de Montaigne : « le gain de notre étude, c’est en être devenu meilleur et plus sage ».
Montaigne fit graver cinquante-sept sentences dans sa librairie. Marcel Conche s’est forgé trente-cinq convictions vécues.1 Pierre Hadot nourrit son sentiment de l’existence – sentiment cosmique – avec quinze pensées.2
En sachant enfin que les grands penseurs, auteurs, créateurs… construisent leur œuvre sur une idée, une intuition, une trouvaille.

Pour une pédagogie du projet
comme levier d’une renaissance
des lycées généraux


Dans le savoir commun enseigné au collège : savoir se situer, savoir chercher, savoir faire, ce dernier apprentissage relève d’une pédagogie du projet.
Le savoir-être est mis en œuvre au lycée, en relation avec les deux gais savoirs que nous proposons : gai savoir de lucidité et gai savoir de singularité. Le savoir-être, dans la perspective de l’homme de la grande responsabilité qui devient cause de lui-même, relève donc en partie d’une pédagogie du projet.
Dans cette perspective, le lycée serait facultatif. Les élèves désireux de rentrer au lycée en feraient la demande motivée, seraient reçus par une commission d’admission, signeraient un contrat d’obligations et d’objectifs.
Les trois classes du lycée laisseraient la plus grande initiative aux jeunes. Ce ne seraient plus des élèves mais des jeunes élaborant des projets, les réalisant, les évaluant. Lycées techniques, lycées professionnels, lycées agricoles fonctionnent déjà en partie sur des projets d’élèves. Des initiatives comme Lycée +, le Clept (Collège-lycée élitaire pour tous) ouvrent la voie en réintégrant, autrement, par la confiance, par le projet, des élèves décrocheurs, des cancres.
Les projets seraient individuels et pourraient être de tous types : projets scientifiques, techniques, artistiques, sportifs, humanitaires, projets citoyens de proximité (soutien scolaire au collège ou à l’école primaire, soutien scolaire de quartier, aide aux vieux...), projets citoyens du monde (forage d’un puits, construction d’une école...), projets de découverte (la prison, l’hôpital, l’hôpital psychiatrique, l’entreprise, la justice, la police, l’armée,... les towns-chips du Cap, les favellas de Rio,...).
Une méthodologie des projets serait proposée en amphithéâtre pour toutes les 2e du lycée. Des mémoires seraient présentés ainsi que des films sur des projets réalisés. Des témoignages seraient sollicités.
L’élaboration des projets : type, objectifs, moyens, délais, serait individuelle. Les projets rédigés seraient présentés à des groupes de dix jeunes. Jeunes et accompagnateurs des projets évalueraient leur pertinence, leur faisabilité. Les projets pourraient être retravaillés ou abandonnés.
La recherche des moyens serait individuelle. Banques et assurances, entreprises, collectivités territoriales, ministère de la jeunesse, ministère des sports, ministère de l’éducation nationale, ministère de la culture, associations sportives, culturelles..., mettraient des moyens au service des projets qui seraient présentés à des jurys, genre Bourses Défis Jeunes. Les projets non retenus seraient retravaillés ou abandonnés. Partenaires des projets et jurys seraient attentifs et justes.
Les projets retenus seraient réalisés avec les moyens attribués, dans les délais prévus. Ils seraient ensuite présentés, évalués (résultats/objectifs ; bilan financier...) devant les jurys des partenaires des projets. Un mémoire, un film, toute autre trace, serait produit. Et présenté au groupe des dix.
En trois ans, les jeunes réaliseraient trois projets de types différents, dont ils tireraient le plus grand profit. Se faire confiance, gagner la confiance des autres, être responsable et maître d’œuvre du début à la fin, être polyvalent, résister à l’adversité (en cas de rejet, motivé, du projet)...
Le baccalauréat serait supprimé. Il y aurait des enseignements modulaires en lien avec les projets. Il y aurait de la philosophie.
Il y aurait un enseignant-accompagnateur par groupe de dix projets. Cet accompagnateur de projets serait plus un homme de ressources que de compétences. Il devrait lui-même avoir quelques réalisations à son actif, ce dont les enseignants actuels sont capables.
Les projets les plus remarquables seraient présentés et récompensés à l’échelon du lycée. Il pourrait y avoir jusqu’à une reconnaissance nationale en passant par l’académique, du genre aides à la 1ère création d’entreprise, aides à la 1ère invention technologique, aides à 1ère recherche scientifique, aides à la 1ère création artistique...
La pédagogie du projet que nous proposons nous semble résoudre positivement plusieurs problèmes :
– la suppression du baccalauréat, examen coûteux, dévalorisé, « dénivelé », pièce maîtresse du dispositif pyramidal des diplômes, entretenant la diplômania et engendrant la pratique néfaste du diplôme-rente à vie
– la mise en place du système (très ouvert) que nous décrivons dans ses grandes lignes affirmerait on ne peut plus clairement la confiance que nous accordons à nos jeunes (ils ont 16 ans, ils sont sortis de l’obligation scolaire, ils sont aptes à faire, à projeter, à réaliser, à évaluer). Confrontés à leurs motivations ou absence momentanée de motivations (travail sur soi-même), à leurs capacités ou difficultés (travail sur soi-même pouvant être soutenu par l’accompagnateur), à la solitude relative du concepteur, du créateur, confrontés aux autres (jeunes et adultes) pour la réalisation d’un projet qui leur tient à cœur – pour lequel ils ont les mains libres, tout en mettant la main à la pâte, nos jeunes – pris comme ils sont, sur lesquels on ne projette ni attentes ni modèles – se prendront en mains, vaincront leur ennui (l’ennui dans lequel nous les enfermons avec les distractions – divertissements que nous leur proposons hors-classe, avec les savoirs gratuits, inutiles que nous leur distillons en classe) et leurs appréhensions, mobiliseront leurs énergies qu’ils ne demandent qu’à dépenser. Par l’individualisation des démarches, on favorise leur construction comme cause d’eux-mêmes, ils prennent ainsi de la distance avec la commerie (phénomènes de bandes-groupes et de modes), on favorise leur insertion, nullement précoce, dans le monde du travail et des adultes auquel ils apporteront leur fraîcheur, leur enthousiasme, leurs idées. On en finira ainsi avec les jeunes se cocoonant chez leurs parents jusqu’à 30 ans. Nos jeunes dont beaucoup choisiront des projets nobles c’est-à-dire à valeur universelle œuvreront librement dans les faits pour plus d’égalité et de fraternité (ils travailleront dès 16 ans contre le travail des enfants de la misère,...)
– la suppression des savoirs ou pseudo-savoirs spécialisés c’est-à-dire de l’encyclopédisme, plaie de notre système où le jeune est considéré comme une oie à gaver. La complexité de notre monde, la quasi-invérifiabilité des savoirs dispensés, des informations diffusées, des affirmations affirmées disqualifient ce qui se présente comme transmission des savoirs. La complexité de notre monde exige des regards neufs, des questions neuves. Nos jeunes, capables, alors que tout est fait pour les cadenasser, les maintenir en état de dépendance, d’inventer, dans les marges et parfois en pleine page, des phénomènes de société – contre-culture ou culture underground des années 60-70 qui n’a pas arrêté d’inventer jusqu’à aujourd’hui : rap, slam, hip-hop, techno,... et même si nous pensons que pour l’essentiel cette contre-culture a nourri la culture de mort diffusée planétairement par l’industrie du divertissement américain – nos jeunes donc sauront apporter leurs questions et réponses à ce monde précarisé par les prédateurs. Bien sûr, il y aura à permettre aux enseignants des lycées, à devenir accompagnateurs de projets.
La discipline à développer en la renouvelant car elle est essentielle au savoir-être, c’est la philosophie parce que justement, elle est interrogative. Nourrissant et nourrie de l’étonnement, faisant la différence entre notre enseignement et celui des autres nations parce qu’enseignée en terminale, elle serait mise en œuvre dès la 2e (4 h/semaine), en 1ère (4 h/semaine), en terminale (4 h/semaine).

Comment former
dans l’enseignement supérieur
des femmes et des hommes
de la grande responsabilité ?


On peut penser qu’après trois années consacrées à des projets, à des enseignements librement choisis et à la philosophie, comme art de nous faire libre, auxquelles peut s’ajouter un an au service du monde des enfants en souffrance, nos jeunes savent faire, savent chercher, savent se situer, sont responsables, au sens de la grande responsabilité, ont un sens aigu de la morale universelle, celle des droits de l’homme, se soucient de leur bonheur, en lien avec celui des autres, savent ce qu’ils veulent être, savent ce qu’ils veulent faire pour donner du sens à leur vie, car ils ont déjà démarré. Certains ont déjà créé leur entreprise, d’autres sont engagés dans des démarches artistiques. Autrement dit, tous ceux qui peuvent se faire eux-mêmes et le veulent, poursuivent. Entrepreneurs, créateurs, le supérieur ne les attire pas.
Les grandes écoles, renaissantes dans leurs contenus et leurs méthodes, accueilleraient les jeunes ayant réalisé les meilleurs projets. L’admission se ferait sans concours, sur présentation des réalisations et sur motivation motivée. Le parcours serait de 4 ans dont 2 ans de « mise à niveau », et 2 ans de « hausse de niveau ». Pas de classement de sortie. Pas de rente à vie. Pour que ces futurs « cadres » sachent comment cadrer, c’est-à-dire apprennent à être au service, ils seraient constitués en brigades pour intervenir dans les collèges et dans les écoles primaires, là où s’apprennent « les fondamentaux » et le savoir commun. Ils y interviendraient quinze jours par trimestre pendant les 4 années.
– S’ils font HEC (renaissante), ils travaillent à un projet d’Organisation Mondiale du Commerce Équitable et sont missionnés pour présenter et défendre ce projet auprès des gouvernements riches, émergents, pauvres…
– S’ils font ENA (renaissante), ils travaillent à des projets d’Organisations des Nations Unies à l’échelle continentale (Amérique centrale et du Sud) (Afrique) (Asie du Sud-Est) (Eurasie) et à l’échelle mondiale ; ils proposent des constitutions, des modes démocratiques de représentation, des contre-pouvoirs… et sont missionnés pour présenter et défendre ces projets auprès des gouvernements…
– S’ils font des études d’économie et de droit, ils se demandent comment lutter et luttent effectivement contre la bulle spéculative, le blanchiment d’argent sale, contre les ventes d’armes, les trafics de drogues, d’enfants et de femmes ; comment mettre en règlement judiciaire les créances douteuses ; comment annuler la dette des pays pillés ; ils se demandent si le libéralisme (le capitalisme parasitaire) n’est pas une idéologie, si un autre mode de production moins gaspilleur, plus respectueux de la nature et des hommes est possible, quel système monétaire et financier mettre en place pour remplacer l’actuel système devenu prédateur ; comment discréditer définitivement le FMI, la BM, la Réserve fédérale, la BE ; comment relancer l’économie physique et donc la recherche…
Les responsables de ces grandes écoles seraient vigilants. Ayant à former des femmes et des hommes de la grande responsabilité, ils combattraient toutes les dérives individuelles vers le carriérisme, la manipulation, le cynisme…
L’accueil à l’université se ferait également sur présentation des réalisations et sur motivation motivée. Parcours de 4 ans et plus… Contenus et méthodes seraient remis à plat, dans le même esprit de service d’autrui et non de soi. Le service d’autrui (pour un docteur, c’est chaque patient, pour un psychologue, chaque personne, pour un enseignant, vingt-cinq élèves tous différents…) ce n’est plus le service public méprisant le public, c’est le service public à l’écoute du public (les services publics ont fini par engendrer un grand mépris chez ceux qui étaient censés servir pour ceux qu’ils étaient censés servir ; corriger cela suppose changer les esprits donc éduquer, former et faire travailler autrement les fonctionnaires).

Les jeunes au service du monde


Le monde est complexe. Difficile à comprendre, puisque presque tout ce qu’on nous en dit relève de l’opinion, invérifiable. La raison mise au défi est quasi-impuissante. Elle ne peut que se concentrer sur les questions essentielles. Philosopher est ce qui lui reste à faire et c’est ce qu’elle peut faire si la personne le veut. Le monde est complexe. La vie y est difficile, même pour les prédateurs jamais sûrs de leurs rentes à vie parce qu’il y a des contestataires, des résistants, des opposants, des hommes et femmes politiques de caractère et progressistes… La vie y est difficile pour tous, surtout pour les pauvres, les plus nombreux. Mais ils aiment la vie, ils s’y accrochent, ils savent encore sourire et rire. Ils sont moins abattus, moins déprimés, moins tristes que les gens moyens des pays civilisés, sécurisés, conformisés, confortisés. Ils sont moins frivoles, moins superficiels, que les mondains s’offrant en spectacle aux rêves d’ascension des gens moyens. Le monde est complexe. La vie y est précaire, pas seulement à cause des abominables conditions de vie / de survie de la majorité (3,3 milliards sur 6 milliards vivent avec 1 à 2 euros par jour) mais parce qu’il y a la mort. La mort naturelle, à n’importe quel âge, plus jeune pour les pauvres. La mort accidentelle, à n’importe quel âge, plus fréquente pour les jeunes. La mort donnée à petite échelle, à grande échelle, par des bombes humaines, par d’énormes bombes nommées « big mother », par des machettes (un million de massacrés à la machette en cent jours au Rwanda).
Nos jeunes, déconnectés de la commerie et de la connerie par les projets individuels réalisés à partir du lycée, et dont certains seront déjà allés à la découverte du monde, auront la possibilité, au sortir du lycée, soit d’élaborer et de réaliser un projet au service du monde, soit d’intégrer un projet – un programme d’ONG, d’association au service du monde. Au service du monde consiste à aller sur le terrain, à écouter, à enquêter, à faire connaître.
Pour vivre heureux, vivons cachés dit un proverbe. Dans notre monde, l’isolement, le silence autorisent trop d’abominations (nourrissons enfermés dans des jarres jusqu’au cou, en Inde, pour en faire ensuite des « monstres » apitoyant le touriste ; enfants vendus auxquels on prélève des organes...). Nos jeunes, sillonnant le monde, non en touristes défigurant le monde, mais en investigateurs, surtout s’ils sont nombreux et même s’il y a des risques, apporteraient une aide précieuse à celles et ceux qui partout dans le monde essaient de lever le voile sur la souffrance des enfants du silence plus lourd que la chape de plomb des médias qui ne veulent pas que les tempêtes sortent du verre d’eau. Au service du monde serait donc prioritairement au service des enfants du monde, des enfants pauvres du monde pauvre. Les millions d’enfants qu’on fait travailler, les enfants esclaves, les enfants livrés aux pédophiles, les enfants mutilés volontairement, nous leur devons aide et assistance. Parler en leur nom parce qu’ils n’ont pas droit à la parole, parce qu’ils ne peuvent pas prendre la parole, c’est apprendre le devoir de substitution et réellement leur tendre la main de la fraternité.

Langue française et langues étrangères


La langue française est phagocytée par les anglicismes. Elle est revivifiée, bousculée, par les jeunes de nos quartiers. Nos académiciens sont très en retard par rapport à l’état de la langue. Nos dictionnaires suivent plutôt bien son évolution. Alain Rey (et son mot du jour à France-Inter : dans 200 ans, il aura fait un grand tour dans la langue de France) sait marier étymologie et usages d’aujourd’hui : il est un bel exemple d’érudition à la portée du plus grand nombre ; la langue avec lui est vivante.
Qui enseigne sait les difficultés d’expression et les incorrections dont sont capables nos jeunes. Pour ma part, je tenais ce raisonnement à mes élèves : je suis votre professeur, pas votre patron et pas votre ennemi. Vous pouvez compter sur moi pour vous aider à vous améliorer. Je ne suis pas là pour vous enfoncer. Donc, déjà écrivez de façon lisible, proprement, que je puisse vous lire facilement. Ensuite, tenez compte de mes remarques en marge. Corrigez les fautes soulignées. Et quand j’ai mis àdm ou àda et jamais md (mal dit, à dire autrement, à dire mieux), reprenez le passage. Ce travail de correction des devoirs était fait à la maison et vérifié en classe. Chaque élève devait avoir son dictionnaire et je sollicitais fortement cet outil. Je faisais en sorte que pour chaque mot visité (de dix à vingt par cours), ce soit un élève différent qui lise la définition, et pas toujours le plus rapide. Quand nous pratiquions des jeux d’écriture, j’individualisais au maximum mes remarques : telle faute d’orthographe était corrigée mais servait de rebond pour une exploitation homophonique, tel néologisme incongru était utilisé pour en faire une série. Il s’agissait d’un côté d’apprendre à respecter la langue, de l’autre de se servir des maladresses pour innover sans lendemain. Bien sûr, on essayait de nommer les figures utilisées soit spontanément, soit directivement. Un travail très poussé était effectué sur certaines métaphores comme L’aurore aux doigts de rose, Cueillez dès aujourd’hui les roses de la vie, L’éternité c’est la mer allée avec le soleil. Quant aux lieux communs inventoriés dans le dictionnaire, ils étaient questionnés pour trouver des idées.
L’enseignement de la langue ne doit pas hésiter à utiliser tous les « réservoirs » possibles. Pas seulement la littérature, mais aussi les parlers typiques : il y a une tournure d’esprit marseillais (rien à voir avec l’accent !) ou méridional différent de la tournure d’esprit parisien. Les pratiques des quartiers : verlan, slam (qui se relie facilement à la poésie.) Les usages populaires : lieux communs, proverbes (ma méthode de recherche d’idées par les lieux communs incitait mes élèves à s’en faire un répertoire)… Un commentaire savoureux de supporter de l’OM fera rire les élèves dans un 1er temps. Son analyse dans un 2e temps vaut toute explication de texte. L’enseignement de la langue doit intégrer La misère du monde, c’est-à-dire les façons dont les gens d’en bas évoquent leur situation. Les interviews peuvent être un formidable réservoir (je me souviens des paroles d’un immigré qui, à 32 ans, a voulu sortir de l’illettrisme ; c’est comme si, aveugle recouvrant la vue, il découvrait et me faisait redécouvrir le monde ; ça vaut Balzac).
L’enseignement de la langue française doit être dissocié de celui de la littérature française. La littérature doit servir de « réservoir » d’exemples. Étudiée pour elle-même, elle convainc assez peu les jeunes de lire et de poursuivre par eux-mêmes. Si l’enseignement de la langue est nécessaire (au collège) avec le double objectif : de respect de la langue et de travail de la langue (on est alors dans un rapport d’amour à la langue parce que rapport actif), l’enseignement de la littérature relève de l’encyclopédisme et est plutôt stérile car partisan en ignorant la littérature européenne et mondiale.
Pour revivifier l’enseignement de la langue, il faudrait mettre l’accent sur les « techniques » d’écriture et susciter des écritures dramatiques, poétiques, filmiques… et pas seulement des commentaires composés, des dissertations, des résumés de textes. Le jeune mesurerait l’écart entre son « écriture », souvent banale, et l’écriture « originale » d’un écrivain. Il comprendrait, s’il en a la passion, le chemin à parcourir de l’écrivant qu’il est à l’écrivain qu’il sera peut-être.
La littérature romanesque française semble en panne d’ampleur. La surmédiatisation de nos « vedettes » n’est sûrement pas étrangère à cette panne. On sait que communication et expression sont en rapport inverse. Pour communiquer beaucoup, il faut en exprimer le moins possible, le vide est même l’idéal.1 Plus on exprime, moins on communique : on peut même être seul à se parler. Grands tirages et médiatisation supposent la pauvreté de l’expression. Il suffirait peut-être que nos maisons d’édition renoncent au théâtre ou à la foire des rentrées littéraires pour qu’un jour on ait à nouveau un roman à l’américaine, c’est-à-dire à la française du xixe siècle et même début XXe.
Quant aux langues étrangères, il faut, parce que l’Europe se construit, favoriser l’apprentissage des langues de l’Europe : l’allemand, l’italien, l’espagnol, le portugais, le russe ou le polonais et nécessairement l’anglais. Il faut favoriser la circulation de nos jeunes (collèges-lycées) en Europe et inversement, favoriser l’accueil des jeunes de l’Europe, mais aussi de ceux qui ne nous apprécient pas : Américains, Anglais, Australiens…
Enfin, la francophonie doit être revitalisée comme projet et comme réalité.

Jean-Claude Grosse


Ce livre a été communiqué à pas mal de personnalités politiques, ministres de l'Éducation nationale: Jack Lang, Dominique de Villepin, François Bayrou, J.P. Chevènement, J.P. Allègre, Lionel Jospin, François Fillon, Ségolène Royal, DSK,  Fabius, Luc Ferry. Ont répondu de Villepin, Lang, Royal, Chevènement, Bayrou. Silence des autres. C'était en 2007. Ségolène Royal avec sa démocratie particpitative avait obtenu de nombreuses et valables contributions et synthèses. On sait le sort que le pays lui a réservé en 2007, aux primaires socialistes, aux législatives 2012. Tant pis pour le pays.


 

 

Pour une école du gai savoir/J.C.Grosse
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Poèmes d'amour pour 14 février et tous les jours de toujours/J.C.Grosse

Rédigé par JCG Publié dans #jean-claude grosse

Ce 14 février 2015, elle aurait eu 67 ans.

 

Dans le noir, on entend des rafales de vent, des hurlements et chants de loups

Dans le silence et le noir, on entend 

une voix de jeune fille, pure, douce, affirmée, sans hésitations :

 

Mon p'tit chat ! attends mon p'tit mot !

J'attends le transsibérien. Tu m'attends mais je ne sais rien de là où tu es, où je vais. La vie m'attend aujourd'hui, cuisses ouvertes. Si tu veux savoir où tu es dans mon corps et dans mon cœur, ouvre la chaumière de mes yeux, emprunte les chemins de mes soleils levants, affronte les cycles de mes pleines lunes. Je voudrais avoir des ailes pour t'apporter du paradis. Des ailes de mouette à tête rouge ça m'irait bien pour rejoindre ton île au Baïkal. Je transfigurerai les mots à l'image de nos futurs transports. Je te donnerai des sourires à dresser ta queue en obélisque sur mon ventre-concorde. Nos corps nus feront fondre la glace de nos vies. Avec des rameaux de bouleaux, nous fouetterons nos corps nouveaux dans des banyas de fortune. Je t'aimerai dans ta nuit la plus désespérée, dans l'embrume de tes réveils d'assommoir, dans l'écume de tes chavirements. Je courrai sur les fuseaux horaires de ta peau, vers tes pays solaire et polaire. Nous dépasserons nos horizons bornés, assoirons nos corps dans des autobus de grandes distances, irons jusqu'à des rives encore vierges. Nous nous exploserons dans des huttes de paille jaune ou des isbas de rondins blonds. J'aimerais mêler les sangs des morsures de nos lèvres, éparpiller les bulles de nos cœurs sur l'urine des nuits frisées, sous toutes les lunes de toutes les latitudes. Je m'appuierai sur ton bras pour découvrir la vie, ne jamais lâcher tes rives éblouies, arriver là où ça prend fin avec des bras remplis de rien … J'aime les cris de nos corps qui s'épuisent à vivre. Je t'ai ouvert un cahier d'amour où il n'y aura jamais de mots, jamais de chiffres. Il n'y aura que des traces de chair, des effluves de caresses et des signatures de mains tendres. Il y aura des braises dans notre ciel, des fesses dans nos réveils. À la fin du cahier, je t'aimerai toujours et nous pourrons le brûler plein de sperme et de joie.

Ton p'tit chat

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La mouette est partie le 29 novembre 2010,
en un mois, d'un cancer foudroyant.

 

Poèmes d'amour et d'Annieversaire
pour 14 février

et tous les jours de toujours

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À quoi ça sert l'amour
par Édith Piaf et Théo Sarapo,
film animé de Louis Clichy
 
à Emmanuelle Arsan
pour Bonheur 1 et Bonheur 2
publiés aux Cahiers de l'Égaré

Chez vous, au travail, à l'école,
dans la rue…
offrez un poème,
échangez vos poèmes,
postez un poème,
glissez un poème sous la porte,
ceci ou cela mais
donnez un poème à l'autre !
 
           

Errance
(dit par une voix d'homme, version universelle)



Errance
(dit par une voix d'homme, version sibérienne)

Je m’en irai par les avenues des villes prospères
je m’en irai sans me laisser séduire
par les promesses qui s’affichent
je m’en irai à ta rencontre
sans te chercher
car je sais que là où s’achèvent
les villes aux filles de rêve
qui enlèvent le haut puis les bas
je ne t’aurai pas trouvé(e)
Alors j’irai par les campagnes en jachère
abandonnées à l’ivraie par les servantes de Déméter
j’irai sans m’attarder dans les auberges de misère
sans m’attacher aux filles légères
qui te montrent tout par petits bouts
j’irai à ta rencontre sans te chercher
car je sais que là où se ressourcent
les nostalgies de belle époque
je ne t’aurai pas trouvé(e)
Mais quand je m’arrêterai
où commencent les marées
je crois bien que je te connaîtrai

au Cap de Bonne Espérance

À la croisée des chemins
(dit par une voix d'homme, version sibérienne)

Elle attendait
corps fermé à jamais sur son passé
Elle attendait
sur le quai des départs
ouverte à l’infini de la voie ferrée
prête à se saisir d’un hasard
pour en faire une chance
La fumée bleue des cigarettes avait donné ciel à ses rêves
la fumée blanche des trains avait agité ses sommeils
Elle attendait
qu’un train l’entraîne    ailleurs
gorge déployée voyelle après voyelle
le o pour faire écho dans le dos
le a qui s’exclame par le thorax
comme elle l’avait appris de la Kossenkova

Qu’il l’entraîne
toutes chansons dehors
le ciel de demain enfin au-dessus de sa tête

Demain les rêves de ses sommeils feront d’elle
mon Antigone à la croisée des chemins
quand Œdipe
j'y arriverai



Amour fou


Avec toi ce fut l’amour fou
dura six mois
été automne hiver
La Capte rêves sur algues
Tipasa avenirs sur ruines
Paris promesses sur quais

Avec toi ce fut l’amour ravissant
l’amour épuisant
à délices de corps
délires de cœur
dura six mois
été automne hiver
La Capte baisers sur mer
Tipasa caresses sur sable
Paris folies sur berges

Où sont nos émois d’autrefois
dissipés en six mois
Il fait froid sur cette page
il faisait si bon sur la plage
Nos regrets d’été ont mal de baisers
nos tristesses d’automne mal de caresses
nos mélancolies d’hiver mal de folies

Revienne l’éveil du printemps



1er Chant
Éclats cruels du plaisir duel
                   
 
Ils t’ont donné nom de reine
pour qui on fait la guerre
puisqu’on ne sait partager ta couche
jusqu’en Troie qui flamboie
l’un pour t’arracher à Pâris
l’autre pour t’enlever à Ménélas
qu’hélas tu aimas tous deux
toi leur désirée
leur unique.
Hasard fertile
contre toute attente
en ventre stérile
et te voilà
double d’Hélène
froide impérieuse
tenant à distance les soupirants
ô souveraine
vêtue de noir
long manteau que tu m’entr’ouvres
sur la courte jupe rouge
aux cuisses de promise.
Je te remonte.
Grands yeux gris fer soulignés de vert
mystérieux parfois rieurs
bouche ronde pour épouser
salive élégante
la mâle vigueur
et jouir
mouillé raffinement
du corps d’homme
car tu veux tout goûter ô gourmande
te pénétrer ô tranchante.
Voix du profond
à remuer les tréfonds
là où ça vit encore
tapi sous les stupeurs.
Souffle retenu
prêt à se dilater
aux éclats cruels
du plaisir duel.
Chevelure blonde abondante
pour rouler dans la paille des ébats
et tant pis tant mieux
s’il y a dégâts.
Quel amant inventes-tu Hélène
vers quel amour glisses-tu
d’homme désiré en homme repoussé
corps après corps ébauché
à coups de cœur consentant
toi tout émoi ?
Voici de moi
ta première image.
J’érige.
Tu t’ouvres.
Quelle amante conçois-tu Hélène
pour quel amour risques-tu
de femme aspirée en femme refoulée
corps après corps effacé
à coups de cœur angoissé
toi tout effroi ?
Voici de toi
ma première image.
Tu t’ériges.
Je m’ouvre.
 
Désir 1
 
 
avec toi je me sens (inspirer fort)
(expirer fort) sans  toi
 
avec toi je deviens                      
prolifération d’analogies
succession d’annexions
chiens et chats s’insinuent dans mes cris d’amour
je suis miaulements avant  
grognements pendant
mes ongles et mes doigts deviennent griffes et pattes
aux anges je prends leur légèreté
au taureau sa virilité
dans les plis de mes rêves je reconstruis
sans les déformer villes d’orgies clairières de sorcières
sur les draps je me crucifie râlant et bavant
je deviens théâtre de la cruauté
sur ta peau s’ébauchent formes et volumes  nouveaux
mes mains autour de tes seins sur ton ventre
font une procession
je construis de longs itinéraires qui me révèlent
t’édifient
dont les clefs sont l’origine du tracé
nos désirs sans objet
ton vagin sanctifié    sacrifié
tremble sous la pression de ma précipitation
irrépressibles tentations
la peur du sacrilège me tenaille    et me déchaîne
pour toi je galope étalon d’alpages
sans bouger du matelas
toi tu passes vite    comme les hirondelles
faisant siffler l’air à nos oreilles à l’approche de l’orage
assis dans la mousse de ton pubis
je joue avec mon pénis    cadeau et défi
tes yeux m’envahissent    et j’apprends à lire
des rires venus de toi me croisent
aèrent mon corps crispé sous le tien
tes étonnements font naître les miens
dans ma main droite ils se débattent
tes yeux parfois alors se voilent    et
du merveilleux glisse sur ma peau océane
l’angoisse te fait craquer comme le bois
écorce     j’éclate
cuirasse    je cède
à tes mains je me livre pour un feu de joie
pour tes yeux je me délivre de mes grincements de scie
 
(devant L’origine du Monde de Courbet
et
le Nu couché, bras ouverts de Modigliani)
 
 
Désir 2
 
 
Tu sais dire avec des mots de tous les jours                
les délices de ta peau        les blandices de ton âme
tu sais dire avec des phrases sans difficultés
ce que tu sens en surface    ce que tu ressens au profond
ainsi tu m’introduis
dans tes jours et nuits de chatte du bonheur
j’y accède    feulant
comme chat attiré attisé au seuil d’une nuit d’allégresse
des jets d’ombre épaississent ta vérité de vibrante
angoisse de la vie    la mort prépare déjà ses allumettes
mais ton corps est encore d’ici
et tes mots me pénètrent    ils tombent drus et durs
morceaux de ta peau désirante                   délirante
ils tombent dans mon sommeil
flaque stagnante en attente    carrousel tournoyant de rêves libérés
ils tombent          étoiles froides             désorbitées
des couches de tes désirs       lourds et doux
si proches des miens    si lointains
tes mots me pénètrent       mouillés salivés
resurgissent empoussiérés
curetage qui me débarrasse de mes soumissions d’esclave
tes mots se propagent lentement à travers les croûtes de mon être
restes d’autres agressions      d’autres fusions
ils se propagent en sautant d’un étage à l’autre de mon être
montant       descendant           des escaliers en ruines    en projets
débris de bombardements insolents
gravats de contacts bouleversants
par toi en moi je trouve mes dimensions
je découvre mon espace
deux visages penchés sur une rêverie de berceau rose et bleu
je touche à mon présent
nos désirs sans retenue pour donner vie
 
 
2e Chant
Eurydice de rêve pour lyre d’Orphée
 
 
Elle ne fut port
ni havre refuge ou maison
pas même bivouac ou campement
abri précaire
cahute lacustre
radeau de misère
Elle fut flambée d’artifices
une nuit de solstice d’été
cheveux de nuage
un soir de mistral radieux
Elle fut corps de neige fondant au soleil
château de sable effondré par la vague
Elle fut robe blanche sur lit défait
collant noir dans fauteuil accueillant
maillot bleu sur parquet ciré
et moi que faisais-je dans ces décors ?
Elle fut mutisme d’enfer confidences d’ange
mépris de grande élans d’enfants
Elle fut poignard incisif mouchoir de soie
lame tranchante ouate délicate
Elle fut source et sel
fiel et miel
devint cendre et diamant
Eurydice de rêve
pour lyre d’Orphée
 
et
 
Elle me fut port
havre refuge et maison
bivouac et campement
abri précaire
cahute lacustre
radeau de misère
Elle me fut flambée d’artifices
une nuit de solstice d’été en Crète
cheveux de nuage
un soir de meltèmi radieux
Elle me fut corps de neige fondant au soleil de l’Olympe
château de sable effondré par la vague d’Égée
Elle me fut robe blanche sur lit défait
collant noir dans fauteuil accueillant
maillot bleu sur parquet ciré
et moi que faisais-je dans ces labyrinthes ?
Elle me fut mutisme d’enfer confidences d’ange
mépris de grande élans d’enfants
Elle me fut poignard incisif mouchoir de soie
lame tranchante ouate délicate
Elle me fut source et sel
fiel et miel
me devint cendre et diamant
Eurydice de rêve
pour lyre d’Orphée
 
 
Le grand jeu
 
 
Elle a joué
avec son pull
elle a joué à se mouler
à me dérouter
Elle a joué
avec son jean
elle a joué avec la fermeture éclair
ce n’était pas pour me déplaire
Elle a joué à ouvrir à fermer ses bras
L’amour est facile
certains soirs sans foule
je tire le rideau
et c’est Paris sur ton ventre plein d’émois
Elle a joué à ouvrir à fermer ses cuisses
L’amour est difficile
certains soirs de houle
je tombe les voiles
et c’est Venise sur ton ventre trop lisse
 

10e Chant
Quand vos doigts auront caressé juste
 
Où est la dimension œcuménique dans tes poèmes d’amour ?
demande celui qui croit au salut de l’humanité.
Elle est esquissée dit le poète,
esquivée répond l’autre.
Parce que dire de l’aimée : C’est une fille pour aujourd’hui
où tout nous fait souffrir et rien mourir
c’est esquiver ?
Bien sûr ! dit celui qui croit que la femme est l’avenir de l’homme  
la fille que tu chantes ne porte rien dans ses flancs.
Vois Marie délivrant Jésus pour la Croix.
Parce qu’en dire :                                
Elle va et vient
de toi à moi
pour lui avec nous
sans séparer rien
elle va et vient
ne coupe aucune fleur du monde
les chante toutes
ce n’est pas énoncer qu’elle annonce le temps
des hommes qui mourront rossignols ?
qu’elle ouvre la voix
à toutes les compassions à venir ?
qu’elle donne la parole
au oui d’adhésion à ce qui apparaît ?
Fille d’Aphrodite
sœur de Sappho
ouvre aux grands parcours
nos amours de rêves
loin des labyrinthes
où des Ariane cousues de fil blanc
font mettre à mort
leurs désirs de Minotaure
par des Thésée dominateurs
inventeurs de cités asservies.
Fille d’Aphrodite                       
sœur de Sappho
célèbre la beauté qui dans le monde à tout instant
s’offre à profusion
soulage apaise ce qui s’y fait par cruauté.  
Fille de longs séjours en terres desséchées
reconnais-moi poète
homme de dépossession découvreur de points d’eau
pour que naissent des oasis secrètes
que nichent des migrations discrètes
homme de délivrance annonceur d’âges nouveaux
qui verront des effleurements d’âmes
engendrant des épiphanies de visages.
Poète, je vous le dis frères et sœurs
animés et inanimés
séduisez qui vous aimez
aimez-vous d’amour joué
chantez dansez votre amour avec légèreté.
Vous serez surpris dans vos nuits
par la fraîcheur du bonheur.
Au petit matin dans le monde il y aura
moins de souffrance moins de violence
parce que dans vos draps
vos doigts auront caressé juste
au bord au corps.

La joie à la peau frémissante pourra se lever.
 
– 8 –

Ouvrir des voix
c’est t’aimer parce que tu existes
que tu as été mise en travers de mon chemin
que je peux te regarder jusqu’à ravissement
être souffle coupé par ta beauté
déchiré par l’essentiel détail
ce mouvement d’oiseau de ta main
pour chasser les cheveux de tes yeux
Pour cette douceur-douleur
te respirer te contempler
pour ces émois délicats
qui dis-moi dois-je remercier
Te caresser une fois les cheveux
mettre une fois ma main sur ton épaule
c’est dire ma gratitude
à tous ces hasards qui m’ont conduit jusqu’à toi mon présent
serons-nous de ceux qui purent dire :  
parce que c’était toi ; parce que c’était moi


 
Le premier jour

redis-moi le mot
venu frapper là où cogne ma vie
venu me réveiller au cœur de Paris
perdu au milieu d’autres mots
fusé comme une comète en scintillé
de l’immense toile étirée
redis-moi ce mot
ce sortilège de l’adolescence
qui toujours devant mes yeux danse
comme un merveilleux quiproquo
redis-moi dis
ce mot que tu m’as dit
ce mot d’amour
le premier mot de notre premier jour
14 février 1965
un coup de fouet
comme des embruns
sur mon visage frais
petit pont d’amour
qui durera toujours
près des bouquinistes sur les quais
c’est sur mon visage frais
que la main aimée
timidement t’a dessiné
tu sais le tremblement de mes lèvres
quand ses lèvres si proches
ont chanté le chant du monde
Dis Annie je t’aime
petit pont d’amour notre poème
a jailli du milieu de nos fièvres
et nous avons fait une enfantine ronde
au cœur de Paris quand sonnèrent les cloches
 
– 3 –
 
Quand je la vis
le boléro blanc laissait apparaître un peu de son ventre
plat bronzé
avec un nombril de cliché
Un étonnement me vint comme éveil de printemps
Par l’échancrure du corsage
je vis le début de sa poitrine
lourde déjà de désirs d’enfants
Ma main à s’y poser tremblerait d’une tendre maladresse
Au-dessous des seins commence le cruel espace à caresses
lieu de vacuité et de plénitude
d’angoisse et d’ivresse
                                        de refuge et d’expansion
où errer sans fin ni repos
jusqu’à l’oasis fertile accrochée à hauteur des cuisses
construites solides pour l’accueil des gros chagrins
Cheveux de paille longs frisés
Un mouvement de tête pour dégager les yeux
bleus pâles distillant des voluptés d’écumes
Quelquefois des lunettes
sans doute un peu de myopie pour approches de surface
Lèvres rondes qui se gonflent comme mappemonde
lorsqu’y passe une langue gourmande
Les dents blanches d’une pure carnassière
Des mains de cerfs-volants pour jeux d’altitude sans prises
Des poses musicales
comme si immobile elle dansait
Sait-elle déjà que la pensée est un chant
la vie un sentiment
On a envie de la parcourir
Mais vive elle s’esquive
Algue elle est
très aquatile pour des plaisirs d’effleurements
Quand elle rit
ses rires en mal d’envol sont lourds de l’ambiguïté insondable
qui s’installe en elle les jours d’érotique tristesse
Des confidences enfouies viennent s’enrouer dans sa gorge
Elle saura me les confier lorsqu’insaisissable elle viendra à moi
certains soirs
Elle va et vient
ne coupe aucune fleur du monde
les chante toutes
j’aime qu’elle dédie leur parfum à qui l’émeut
elle se prend de grandes claques en rit et remet ça
C’est une fille odeur à respirer instant à danser
chambre d’échos pour désirs inouïs
une fille pour aujourd’hui
où tout nous fait souffrir et rien mourir
Quand je l’ai vue pour la première fois
une dépression m’a envahi
dont toute la Méditerranée a eu vents
 
Serai-je avec elle un ouvreur de voix
jusqu’à ce jour où l’amour se fera
 
– 4 –
 
D’eau    de feu
ton image en moi
dévastatrice    fondatrice
Afflux d’émois
repères déplacés    défenses emportées
Me voici
plaie    couteau
voie    déviance
jouant aux dés désespérés des mots
pour te plaire    et t’inventer
fables enchanteresses d’Himéropa et Parthénopé
aventures paradoxales d’Alice
au pays de Twideuldie et Twideuldeume
Te résister    te céder
Tristesse    (je balance)    joie
Impossible de tempérer ta beauté
te voir c’est chaque fois
s’élever    tomber
d’éparpillement en plénitude    de complicité en hostilité
d’avidité en satiété    de confidence en silence
d’aridité en fertilité     de proximité en distance
              pouvoir prendre et ne le vouloir    vouloir prendre et ne le pouvoir
                    t’aimer                     
juste au bord
juste au corps
promesse d’infinie détresse
sirène aimée qui chante en moi
me fait dériver
de Charybde    en    Scylla
 
 
– 10 –
 
Je t’aime plurielle
pour ces belles rougeurs quand je surprends tes pudeurs
ces larmes retenues quand je te fais mal à l’âme
légers tremblements et lourds repliements
gestes d’abandon attitudes d’accueil
fermeté des silences imposant le respect de tes secrets
plaisir de la confidence faite en confiance
rires cristallins
et tu te déploies
narines dilatées lèvres gourmandes
seins gonflés cuisses puissantes
mains caressantes cheveux au vent
des étoiles dans le bleu de tes yeux
le ventre rempli de sensations marines
Je t’aime pour nos bonheurs au quotidien
pour nos nuits d’amour
quand je veillerai
sur l’oreiller velouté de ton ventre
pour le blond duvet sur ta peau
beau à regarder au soleil de l’été trop court
courent les gouttes d’eau sur ton corps épris de mer
j’érige
reçois-moi
donne-lui le jour
 

Caresses 1

je sais maintenant les caresses à donner
dans les moments d’amour
mes mains le savent pour quelques instants
ma mémoire pour toujours

il n’y a pas de vérité définitive
en ce qui concerne ton corps

pour couper court à ma hâte d’aimer
il n’y a pas de raccourci
seulement une errance infinie
toujours nomadisant sur les bords

mes mains ont quelquefois trouvé
le chemin de ta peau


 
Caresses 2

pas facile de trouver le chemin d’une peau
que de caresses qu’on croit porteuses d’ivresses
et qui restent sans écho
pas facile de trouver les caresses
que cette peau si douce attend depuis si longtemps
peau marquée par des caresses d’autrefois
non désirées
imposées
que de blessures invisibles
provoquées par des mains d’autrefois
pas facile de trouver les caresses
qui caressent
juste
cette peau violentée
que de caresses en détresse
qui s’échouent
mortes de trop vouloir faire plaisir
seule une main parfois
finit par repérer ces blessures refoulées
et porte soulagement
c’est amour au bout des doigts
un soir
par hasard

 
- 5 -
 
Il est un endroit de toi
le cruel espace à caresses
où errer sans fin ni repos
jusqu’à l’oasis fertile accrochée à hauteur des cuisses
que tu m’as fait découvrir et aimer autrement
C’est quand tu m’en as parlé
parce que tu le sentais bien
et j’ai découvert ton vrai ventre
pas celui que je croyais promis aux caresses infinies
aux repos d’après l’amour
non !
celui qui devenait lieu d’accueil de la mer !
Ah ! ce ventre de fosse marine
pour ponte d’orphies oniriques
ce ventre d’aquarium océanique
pour éclosion de sirènes sibyllines
surtout ne le perds pas !
que si un jour je le caresse
que si un jour j’y repose ma tête
je puisse prendre ce bain de ventre
que tu m’as fait désirer !
Ton ventre réel
ce n’est plus seulement l’espace blanc sous nombril
où je veux m’initier à la patience nomade
c’est ce ventre-mer
où tu veux m’immerger jusqu’à enfantement
 
Élévation

Un jour enfin nous marcherons
le long des rivages tant désirés
héritiers insatisfaits d’un passé loin des côtes
étonnés de nous retrouver face au grand Océan
Avec la montée sur les falaises
nous abandonnerons de vieilles peurs de vieux espoirs
Tu auras renoncé à remonter aux grandes houles de tes origines
à affronter les fables délicieuses de ta généalogie
J’aurai renoncé aux nostalgies de paradis et d’âges d’or
éloigné de toute maîtrise comme de toute servitude
vivant la vie sans hurler à la mort ni aboyer à la lune
Ce sera si simple de prendre
nus un bain d’écumes le matin
Nos corps se dilateront
Notre âme s’enchantera
Quand nous reviendrons au bord
des sourires ensoleillés s’échangeront
Étourdis nous nous découvrirons aimants
En raison nous nous voudrons parfaits amants
donneurs de voix à des enfants de papier
ouvreurs de voies à nos enfants de chair
jusqu’à épuisement de nos jours et de nos nuits

 

La levée
 
Je t’ai connue lumineusement étonnée
et nous avons été emportés par les tourbillons qui soulèvent
jusqu’à la légèreté de l’être
Je t’ai connue farouchement préservée
et nous avons été emportés par les tourbillons qui creusent
jusqu’au malaise de l’âme
Toi que j’accompagne et qui m’accompagnes
franchissons le cap de nos quarante ans ensemble                                         voiles levés
sur nos corps abîmés    sur nos cœurs apaisés
Cultivons l’apprivoisement lent
de nos tourments de vieillissants destinés au mourir
Nos enfants sont grands maintenant
Comme nous ils ont choisi les sentiers
où l’on ne passe qu’un à la fois
que l’on ne trace qu’une fois
Il y faut pour cheminer
l’insolente patience
l’inépuisable confiance
l’amour de sa vie
C’est ce qu’avec eux
nous avons appris à partager
La levée peut avoir lieu
 
La levée a eu lieu
Pas celle des vieux parents
celle du fils brutalement
Quoi s’est joué
du père qui écrivait :
la levée peut avoir lieu
pensant que ce serait la sienne
préférant dire :
la levée peut avoir lieu
plutôt que :
ma levée peut avoir lieu
laissant indéfinie
la levée de qui ?
La mort a donné la réponse
l'impensable réponse
et pourtant
possible réponse
qui laisse sans voix
sans voie
autre que l'errance
jusqu'au temps final
 
Jean-Claude Grosse
La parole éprouvée
Les Cahiers de l'Égaré, 2000


La faille  

poème écrit après avoir entendu un texte magnifique dans le film La Faille de Gregory Hoblit (2007); impossible de retrouver l'auteur qui doit être un poète américain.

Devant sa porte

Resteras-tu
Entreras-tu
Qu’as-tu à perdre
A gagner
Le sais-tu
Ou est-ce dés jetés
Si tu restes dehors
Es-tu retenu
Dans ton élan
Par timidité
Ou par pressentiment
Si tu entres
T’abandonnes-tu
A un élan
Sans préméditation
Ou est-ce calcul
De sexe d'effroi
Si tu ressors
Prendras-tu à droite
A gauche
Ou iras-tu tout droit
Si tu entres
Parleras-tu

Te tairas-tu
Ou en silence
Contempleras-tu
L’advenue
L’avenir
Dehors
Courras-tu
Marcheras-tu
Dedans
Seras-tu troublé
Assuré
Iras-tu
Par routes et chemins
Par routes
Ou chemins
Là où on attend
Un train au départ
Un avion à l’arrivée
Une cabine de téléphone
Un banc de square
Un quai de fleuve
Un bord de mer
Une chambre d’hôpital
Un bureau de poste
Cèderas-tu
A la danse
De hanches qui se balancent
A l’aisance
De boucles qui s’emmêlent
Verras-tu là
Nouvelle chance
Hasard sans fard
Te décideras-tu
Enfin
A prendre la main

 

 Jean-Claude Grosse
 

 

 

Jean-Claude Grosse

 

 

 

 

mon testament amoureux en textures végétales, réalisé par Aïdée Bernard, pièce unique, exposée à Champsaur, achetée par la bibliothèque Méjanes d'Aix en Provence; testamant, test-à-ment, qui dit vrai ?
mon testament amoureux en textures végétales, réalisé par Aïdée Bernard, pièce unique, exposée à Champsaur, achetée par la bibliothèque Méjanes d'Aix en Provence; testamant, test-à-ment, qui dit vrai ?
mon testament amoureux en textures végétales, réalisé par Aïdée Bernard, pièce unique, exposée à Champsaur, achetée par la bibliothèque Méjanes d'Aix en Provence; testamant, test-à-ment, qui dit vrai ?

mon testament amoureux en textures végétales, réalisé par Aïdée Bernard, pièce unique, exposée à Champsaur, achetée par la bibliothèque Méjanes d'Aix en Provence; testamant, test-à-ment, qui dit vrai ?

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Rêve d'une école de la vie/J.C.Grosse

Rédigé par JCG Publié dans #jean-claude grosse

Rêve d’une école de la vie
Pour Marcel Conche

Je rêve d’une école de la vie de trois classes.
Une classe pour apprendre à raconter. Pour seize enfants de 6 à 9 ans.
Une classe pour apprendre à s’émerveiller. Pour seize adolescents de 11 à 14 ans.
Une classe pour apprendre à penser et à vivre vraiment. Pour seize jeunes gens de 16 à 19 ans.
Des gosses des rues. Pas voulus.
Des survivants du travail précoce, du sida général, de la guerre perpétuelle.
Des adolescents à la dérive sur l’amertumonde.
Bref, tous les jeunes pourraient avoir accès à cette école.
Ont-ils été voulus les ballottés des familles éclatées ?
Ne sont-ils pas livrés au biberon télévisuel ? à la consolation virtuelle ? à la rue commerçante et bruyante ?
Ne sont-ils pas entraînés à s’absenter d’eux-mêmes et de leur vie ?
Se veulent-ils un passé ? un avenir ? Veulent-ils même un présent ?
Veulent-ils une vie autre que celle de soumis volontaires qui refusent d’être cause d’eux-mêmes ?
La classe des petits serait confiée à un aède, Homère par exemple. Ils seraient assis en rond, huit garçons et huit filles. De toutes les couleurs. Ça commencerait par des questions. Pourquoi le soleil ne fait pas le jour toujours ? Pourquoi quand il y a le soleil, il n’y a pas la lune ? Pourquoi la lune n’éclaire pas comme le soleil ? Pourquoi les étoiles brillent la nuit ? C’est quoi la nuit ? Pourquoi il y a la pluie ? le vent ? les nuages ? D’où vient la mer ? Pourquoi les vagues inlassables ? C’est quoi le temps ? Pourquoi on ne chante pas comme les oiseaux ? Pourquoi volent-ils ? Pourquoi les roses ? Pourquoi elles fanent ? Homère leur raconterait des histoires. Les enfants seraient ravis, auraient peur. Ils riraient, pleureraient. Ouvriraient grands les yeux, comprendraient, resteraient bouche bée. Ils parleraient des histoires, les raconteraient à leur tour, en inventeraient. Il y aurait des livres où sont écrites les histoires racontées. L’Iliade 2. L’Odyssée 3. Des livres sans images. Parce que les mots, ce sont des images. Et maintenant, questionnez. Puis racontez, inventez.
La classe des moyens serait confiée à un poète, Linos, Orphée, Sappho, et à un peintre, celui de la grotte Chauvet, vieux de 33 000 ans. Ils se promèneraient, huit garçons et huit filles de toutes les différences. Ils feraient des promenades d’abord longues, deux mètres en une heure, s’arrêtant au gré de leurs intérêts. Linos ferait entendre un chant très ancien sur le soleil de ce matin-là. Orphée inventerait un poème d’éternité pour un sourire derrière une fenêtre. Avec Sappho, ils goûteraient à l’inachevé : Il faut tout oser, puisque. Les promenades deviendraient plus courtes, quelques centimètres au gré de leurs émerveillements. L’homme de Chauvet les aiderait à impressionner les murs, à faire vibrer la lumière, à donner corps à l’esprit. Ils rempliraient leurs cahiers de peintures rupestres et urbaines, de poèmes des quatre saisons pour leurs enfants dans cent générations : La neige, le vent, les étoiles, pour certains… ce n’est pas assez. Et maintenant, émerveillez-vous. Puis chantez, créez.
La classe des grands serait confiée à un élu, battu aux élections, à un chef d’entreprise, en faillite, à un directeur de pompes funèbres, en retraite et à un philosophe très ancien, Anaximandre, Héraclite, Parménide, Empédocle. Huit filles et huit garçons en quête de soi, de l’autre et d’une place se poseraient de vraies questions : qu’est-ce que l’homme ? qu’est-ce que la nature ? quelle est la juste place de l’homme dans la nature ? qu’est-ce que vivre vraiment ? qu’est-ce que devenir soi, cause de soi ?
En quelques semaines, ils se sèvreraient de la télévision et des jeux vidéo, ils se purgeraient des modes alimentaires, vestimentaires, langagières et comportementales. En quelques mois, les multinationales de la mal-bouffe, de la fringue clinquante, du divertissement formaté, les médias du prêt-à-ne-pas-penser et de la manipulation des cerveaux, les partis de l’immobilisme seraient en faillite et sans influence.
En quelques siècles, ils renonceraient aux vains désirs : la richesse, le pouvoir, la gloire, aux valeurs qui ne valent rien : l’argent facile, la beauté trompeuse, la jeunesse éternelle, l’exploit éphémère, le voyage dépaysant, le progrès constant. En quelques millénaires, ils renonceraient aux illusions : l’amour pour toujours, le bonheur sans le malheur, la santé sans la maladie, le plaisir sans la douleur ; et aux croyances : à la vie éternelle, à l’âme immortelle, au retour perpétuel.
Ils repenseraient à leur éducateur de la première classe, Homère, et comprendraient enfin ses évidences :
– Ne vous leurrez pas. Il y a la vie. Il y a la mort. Rien après.
– Nous vivons pour rien, alors ?
– Oui.
– La vie ne vaut rien alors ?
– Les nihilistes, les décadents, les râleurs, les mécontents, les fatigués méprisent la vie, gâchent leur vie.
– Rien ne vaut la vie alors ?
– Les hédonistes, les jouisseurs, les rieurs des autres, les contents d’eux, les excités exaltent la vie, gâchent leur vie.
– Comment vivre alors ?
– Il y a la vie, il y a la mort. Nous n’avons que cette vie-ci, ici haut. Telles les générations des feuilles, telles celles aussi des hommes.
– Il faut se laisser vivre, alors ?
– C’est vivre comme une feuille, non comme un homme.
– La feuille ne sait pas qu’elle est mortelle. L’homme le sait. Il faut regarder la mort en face, alors ?
– Oui. Pour vivre vraiment.
– C’est quoi vivre vraiment ?
– Le tragique de notre condition nous donne paradoxalement la liberté. En toute liberté et responsabilité, nous pouvons vivre comme nous le voulons1. Le sens de la vie n’est pas donné ni écrit. À nous de faire qu’il y ait du sens à vivre, que notre vie ait une vraie valeur.
– Quel sens, quelle valeur lui donner ?
– Il nous appartient de mobiliser tout notre être, toutes nos ressources pour vouloir notre vie, avec ses bons et ses mauvais côtés, ses hauts et ses bas, sans plainte, ni récrimination, ni regret, ni prière. Avec gratitude.
– Même pour les morts prématurés ?
– La durée de la vie a, pour chacun, juste la longueur qu’il faut.
– Allez le dire à la mère qui pleure son enfant mort le jour de sa naissance, à celle qui pleure son fils mort à trente ans dans un accident.
– Je n’irai pas le lui dire. Je la laisserai à ses larmes pour ne pas ajouter ma plainte à sa peine. Je l’aiderai peut-être à faire son deuil. Mais le peut-on en pareilles circonstances ?
– Dire : (C’est possible) ça va, à tout ce qui arrive, ne suffit pas à faire sens. Qu’est-ce qui fait sens ?
– J’ai chanté la colère d’Achille sous les remparts de Troie. Je n’ai pas chanté la paix d’un village de vacances du Club Med.
– Mourir en héros pour donner une valeur à ma vie ? Je ne suis pas d’accord !
– Pas mourir. Vivre en héros. Conscient que tu es mortel, tu veux, malgré le néant final, œuvrer pour ceux qui viendront après toi.
– Vivre vraiment, être cause de soi, c’est se vouloir créateur, alors ?
– Oui. Poète de ce que tu croyais superflu :                
Elle est retrouvée.
Quoi ? – L’Éternité.
C’est la mer allée
Avec le soleil.
Ou poète de
L’aurore aux doigts de rose.
– Penseur ?
– Oui. Penseur de ce dont tu ne voyais plus l’importance parce que tu croyais que l’important, c’était l’homme. Quand c’est la nature. Infinie en grandeur, en durée, en nombre, en complexité, en diversité, en fécondité, en créativité.
– Le Grand homme est-il créateur ?
– À l’échelle de la nature infinie et éternelle, ce qu’il entreprend est inessentiel. À l’échelle de l’homme fini, c’est utile : artisan de la paix ici ou là, combattant de la liberté ici ou là, maître d’œuvre de l’égalité ici ou là, défenseur des droits de l’homme partout, facilitateur de la circulation des hommes et des idées partout, concepteur de projets de développement mutuel pour tous, chercheur somnambule, découvreur funambule pour tous.
Tout cela en sachant qu’aujourd’hui, il est peu évident de transmettre des signes, que le risque est grand de parler pour personne, de signifier pour rien.
Et que ce qui vaut meurt (moins vite peut-être, pas sûr ! mais meurt quand même) comme ce qui ne vaut rien. Suprême acceptation. Suprême héroïsme. Surtout si l’avenir ne dure pas longtemps. Car il y a la vie, il y a la mort. Des individus. Des civilisations. De l’humanité. Aussi. À l’horizon.


Jean-Claude Grosse,
1er  mai 2003.
(Fête éternelle de la Nature)
dans Pour une école du gai savoir, Les Cahiers de l'Égaré, 2004


1. Nous pouvons vivre comme nous le voulons, cela veut dire que personne ne peut donner à notre place     le sens que nous voulons donner à notre vie, que personne ne peut nous empêcher de lui donner le sens     que nous voulons, y compris de la trouver absurde, de la vivre n’importe comment, en faisant n’importe     quoi, en la (en se) méprisant.


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Quel "gay sçavoir" pour le 3° millénaire ?/J.C.Grosse

Rédigé par JCG Publié dans #jean-claude grosse

Quel « gay sçavoir »
pour le 3° millénaire ?



Paradoxalement je dirai qu’il y a surtout à désapprendre. Désapprendre les facilités. À titre d’exemple : les modes. Du jean au blouson, de la casquette aux baskets, c’est si facile d’être un visage pâle, mâcheur de chewing-gum, buveur de coca, fumeur de Marlboro, bouffeur de hamburger, voyeur de Titanic, m’as-tu vu en booster, m’as-tu écouté en portable, tatooé, branché, connecté. Les réussites des requins se fondent sur les modes à succès, suivies par le grand nombre. Déserte le Mondial et son hystérie. Débranche allègrement ta télé. Noircis allègrement une dent blanche sur trente-deux du top model de l’affiche 4 x 3 vantant le 4 x 4 esquinteur d’espaces. Allègrement, invente tes irrespects, tes refus, tes désobéissances, tes insoumissions. Il y a grand (dé) plaisir à franchir la ligne de la soumission volontaire vers la liberté qui est une succession de libérations. Libère-toi du machisme si tu es mâle. Ne rêve pas de la plus belle femme du monde. Elle n’est pas pour toi. Renonce à la Schiffer (1) : elle te ferait souffrir. Regarde ta voisine. Change ton point de vue sur elle. Elle n’est pas moche. C’est une femme et tu ne sais pas ce que c’est. Si tu es fille, cesse d’allumer des incendies. Tu détruis plus qu’un régiment d’artillerie. Écoute ton voisin. Oui, il dit des conneries. Non, ce n’est pas un con. C’est un homme et tu ne sais pas ce que c’est. Et toi et lui, copain-copine, voisin-voisine, lointain-lointine, vous êtes humains. Tu ne t’es jamais trompée. Jamais tu n’as pris un humain (même nabot, triso, sado, maso, homo, négro) pour un babouin. Alors allègrement, désapprends à le vouloir à tes pieds, désapprends à vouloir être flattée, désapprends la beauté fardée, bronzée, frimée, friquée.
Évidemment, si tu fais HEC, Polytechnique, Sciences Po, l’ENA, on t’apprendra à apprécier les babouineries des babouins et babouines se soumettant au mâle dominant dans Belle du Seigneur d’Albert Cohen. Ainsi est, la nature humaine, te dira le professeur en domination. L’homme est un loup pour l’homme. C’est la loi du plus fort qui est au fondement des rapports « humains ». Venu du monde des gens moyens, tu voudras rejoindre le monde des requins mangeurs de babouins. Technocrate de la Banque Mondiale ou manager chez Microsoft, tu y arriveras, à la force du poignet, à coups de langue alléchée, lécheur de bottes et lèche-cul. À toi qui rêves d’être Bill Gates (2), Ted Turner2, George Soros2, Ruppert Murdoch2, émir de Dubaï2, d’Oman2 ou du Qatar2, à toi qui rêves fortune sur notre soumission à tes jeux boursiers et télévisés, je réserve une surprise. J’ai désappris la crainte du lendemain, j’ai désappris l’espoir en des lendemains meilleurs, j’ai désappris la foule et l’adhésion aux grandes émotions collectives, j’ai désappris le nombrilisme et l’individualisme, j’ai désappris la participation à l’euphorisation généralisée (appelée libéralisme, loi des marchés, mondialisation). Imagine ta situation quand nous serons dix à avoir désappris la servitude volontaire et qu’à nos enfants nous apprendrons la liberté, succession de libérations, l’égalité (les forts venant en aide aux faibles, les faibles réclamant l’aide des forts), la fraternité, succession de fraternisations (du lointain facile au difficile prochain). Ton emprise, ton empire s’effondreront.
À toi venu d’« en bas », de là-bas, des quartiers, je dirai : désapprends le verlan et l’esprit de revanche, la loi du silence et l’enfermement dans ta « différence », dans ta communauté. Désapprends la violence, le ghetto, le ressentiment. Pour toi, ce sera dur, tu vis dans l’urgence et l’impatience. Désapprends à tuer le temps, désapprends l’ennui, désapprends les ersatz de vie. Désapprends le stade, la boîte of night, la Golf fumée et sonorisée.
Et toi, venu d’« en haut », de la ville de Sarkozy (3), de Neuilly et des quartiers chics super-vigilisés, désapprends le BC-BG, les mondanités, l’hypocrisie, le cynisme. Désapprends Saint-Tropez, les îles à cocotiers, les safaris, les raids dans le désert, le hors-piste, la snifferie. Désapprends les paradis fiscaux, les comptes suisses. Pour toi, ce sera dur, tu vis dans la puissance, le « tout m’est possible », le « tout m’est permis ». Désapprends l’impunité.
Dans les lycées du IIIe millénaire, allègrement, on apprendra à se désintoxiquer, à se purger. Des déformations initiales et continues transmises par maman aux si petits, par papa aux si peu grands. Des méconnaissances présentées comme savoirs par les sophistes déformant nos enfants et adolescents. Dans les lycées du IIIe millénaire, on aura besoin de vomissoirs plus que d’entonnoirs.
Déjà Ponocrates, le précepteur de Gargantua lui avait fait administrer par un médecin, une purge pour le débarrasser des mauvaises influences des rhéteurs et autres habiles manieurs de mots, détourneurs de fond(s), avant de proposer à cet esprit à nouveau vierge, une éducation idéale, consciente que science sans conscience n’est que ruine de l’âme, consciente que rire de soi est le purgatif, le vomitif garant de notre bonne santé d’homme de Thélème, d’homme du Désir. Dans les lycées du IIIe millénaire, on complètera la classe comme lieu républicain (lieu de la raison, du droit, du bien commun) avec la classe comme lieu démocratique (lieu du désir, de l’épanouissement de chacun).


Jean-Claude Grosse,
1er mai 1998.
(Fête éphémère de la Vie)
dans Pour une école du gai savoir, Les Cahiers de l'Égaré, 2004


1.    Durée de vie d’un top model : dix ans. Doit se dépêcher de gagner beaucoup d’argent pour plusieurs     siècles et se recycler avant d’être oublié.
2.    Se croient riches et puissants. Sans importance.
3.    Se croit important. Sans importance.

Pour aller plus loin ou ailleurs,
voici un bel exemple de "gay sçavoir" d'après moi

Le monologue de Françoise Lebrun
La maman et la putain,
film de Jean Eustache, 1973,
musique de Diabologum, 1996

Que je vous aime.
Regardez, je commence à être saoule et je bégaie et c'est absolument horrible, parce que ce que je dis je le pense réellement. Et je pourrais rester tout le temps avec vous tellement je suis heureuse. Je me sens aimée par vous deux.

...Et l'autre qui me regarde avec les yeux en couilles de mites, d'un air sournois, en pensant : oui ma petite, tu peux toujours causer, mais je t'aurai.
Je vous en prie Alexandre, je ne joue pas la comédie. Mais qu'est-ce que vous croyez...

...Pour moi il n'y a pas de putes. Pour moi, une fille qui se fait baiser par n'importe qui, qui se fait baiser n'importe comment, n'est pas une pute. Pour moi il n'y a pas de putes, c'est tout. Tu peux sucer n'importe qui, tu peux te faire baiser par n'importe qui, tu n'es pas une pute.
Il n'y a pas de putes sur terre, putain comprends-le. Et tu le comprends certainement.

La femme qui est mariée et qui est heureuse et qui rêve de se faire baiser par je ne sais qui, par le patron de son mari, ou par je ne sais quel acteur merdique, ou par son crémier ou par son plombier... Est-ce que c'est une pute? Il n'y a pas de putes. Y a que des cons, y a que des sexes. Qu'est-ce que tu crois. Ce n'est pas triste, hein, c'est super gai.

...Et je me fais baiser par n'importe qui, et on me baise et je prends mon pied.
...Pourquoi est-ce que vous accordez autant d'importance aux histoires de cul?
Le sexe...
Tu me baises bien. Ah! comme je t'aime.
Il n'y a que toi pour me baiser comme ça. Comme les gens peuvent se leurrer. Comme ils peuvent croire. Il n'y a qu'un toi, il n'y a qu'un moi. Il n'y que toi pour me baiser comme ça. Il n'y a que moi pour être baisée comme ça par toi.
...Quelle chose amusante. Quelle chose horrible et sordide. Mais putain, quelle chose sordide et horrible.

Si vous saviez comme je peux vous aimer tous les deux. Et comme ça peut être indépendant d'une histoire de cul. Je me suis fait dépuceler récemment, à vingt ans. Dix-neuf, vingt ans. Quelle chose récente. Et après, j'ai pris un maximum d'amants.
Et je me suis fait baiser. Et je suis peut-être une malade chronique... le baisage chronique. Et pourtant le baisage j'en ai rien à foutre.
Me faire encloquer, ça me ferait chier un maximum hein! Là, j'ai un tampax dans le cul, pour me le faire enlever et pour me faire baiser, il faudrait faire un maximum. Il faudrait faire un maximum. Il faudrait m'exciter un maximum. Rien à foutre.

Si les gens pouvaient piger une seule fois pour toutes que baiser c'est de la merde.
Qu'il n'y a une seule chose très belle: c'est baiser parce qu'on s'aime tellement qu'on voudrait avoir un enfant qui nous ressemble et qu'autrement c'est quelque chose de sordide...
...Il ne faut baiser que quand on s'aime vraiment.

Et je ne suis pas saoule... si je pleure... Je pleure sur toute ma vie passée, ma vie sexuelle passée, qui est si courte. Cinq ans de vie sexuelle, c'est très peu. Tu vois, Marie, je te parle parce que je t'aime beaucoup.
Tant d'hommes m'ont baisée.
On m'a désirée parce que j'avais un gros cul qui peut être éventuellement désirable. J'ai de très jolis seins qui sont très désirables. Ma bouche n'est pas mal non plus. Quand mes yeux sont maquillés ils sont pas mal non plus.
Et beaucoup d'hommes m'ont désirée comme ça, tu sais, dans le vide. Et on m'a souvent baisée dans le vide. Je ne dramatise pas, Marie, tu sais. Je ne suis pas saoule.
Et qu'est-ce que tu crois, tu crois que je m'appesantis sur mon sort merdique. Absolument pas.

On me baisait comme une pute. Mais tu sais, je crois qu'un jour un homme viendra et m'aimera et me fera un enfant, parce qu'il m'aimera. Et l'amour n'est valable que quand on a envie de faire un enfant ensemble.
Si on a envie de faire un enfant, on sent qu'on aime. Un couple qui n'a pas envie de faire un enfant n'est pas un couple, c'est une merde, c'est n'importe quoi, c'est une poussière... les super-couples libres...
Tu baises d'un côté chérie, je baise de l'autre. On est super-heureux ensemble. On se retrouve. Comme on est bien. Mais c'est pas un reproche que je fais, au contraire.

Ma tristesse n'est pas un reproche vous savez...
C'est une vieille tristesse qui traîne depuis cinq ans... Vous en avez rien à foutre. Regardez tous les deux, vous allez être bien... Comme vous pouvez être heureux ensemble.


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Rencontre Marcel Conche/Edgar Gunzig/J.C.Grosse

Rédigé par JCG Publié dans #jean-claude grosse

Rencontre entre  un cosmologiste
et un philosophe

Marcel Conche et Edgar Gunzig
Altillac, Corrèze,
le 11 novembre 2009



Arrivés à 9 H 30, les échanges du matin ont duré jusqu’à 12 H 30. J’ai filmé.
L’après-midi, échanges entre 14 H 45 et 18 H 15. Je n’ai pas filmé.
Le matin, les échanges ont mis en jeu
le cosmologiste, Edgar Gunzig, excellent vulgarisateur, très clair dans ses explications, descriptions, très informé des derniers débats et développements en cosmologie
et le métaphysicien, Marcel Conche, excellent connaisseur des anté-socratiques, très précis dans ses argumentations, définitions, questions, objections.
De l’humour, de la cordialité. Bref, de quoi rendre cette rencontre exceptionnelle tout en restant simple, accessible.
Sur la table, le philosophe a sorti le N° des Dossiers de la Recherche : Le Big Bang, révélations sur les origines de l’univers, ouvert à l’article consacré au cosmologiste.

Le cosmologiste a sorti Présence de la Nature, essais du philosophe, ouvert au chapitre : Penser la Nature.
Il y a une sculpture d’Épicure, un portrait de Montaigne.
Pour résumer la matinée, il me semble qu’il faut comprendre que le discours scientifique et le discours métaphysique ne sont pas faits pour se rencontrer.

Le savant parle sur le réel commun, perçu par les sens ou par les sens technicisés permettant de voir ce que l’œil ne peut voir, d’entendre ce que l’oreille n’entend pas. Son discours devrait toujours commencer par Tout se passe comme si… Le savant a à sa disposition des concepts, des métaphores. S’il emploie le mot « énergie », au moment où il l’emploie, il l’emploie comme image et non comme équation mathématique. Le mot rend tangible une abstraction construite. Idem s’il emploie « champ électromagnétique ». Richard Feynman disait qu’il lui était impossible de répondre à la question : qu’est-ce qu’un champ électromagnétique ? Employer le mot « électron », c’est pour la plupart des gens, visualiser un corpuscule alors que l’électron est défini par une équation mathématique. Le cosmologiste a montré avec compétence et clarté comment il fallait comprendre les mots « position » et « vitesse » en mécanique quantique avec les relations d’incertitude ou d’indétermination. Ce qu’il faut assimiler c’est que la « position » ne peut émerger que d’un dispositif expérimental, la « vitesse » d’un autre dispositif expérimental car observer, agir à de si petites dimensions, c’est nécessairement interagir sur les phénomènes observés. En anthropologie, les ethnologues, Lévi-Strauss par exemple, ont aussi montré que l’observateur n’est pas neutre, que la société observée est modifiée par la présence de l’observateur. Comme on le voit, toute imprécision du vocabulaire, toute définition non explicitée, non expliquée va éloigner de la compréhension juste de ce dont parle le savant. Le quidam croira avoir compris, se fera une représentation nécessairement éloignée de la représentation du savant.
Le métaphysicien parle du Tout de la réalité. Il spécule sur ce Tout, emploie des mots qui sont ceux d’un poète, des images plutôt que des concepts. Le réel du métaphysicien n’est pas celui du sens commun. Pour le philosophe, l’accès au Tout de la réalité relève de l’évidence, une évidence non naïve, une évidence préparée par une contemplation de ce qui se présente, avant toute tentative de mise en mots, avant toute action sur ce qui se présente, contemplation qui n’est donc pas celle du paysan qui voit dans ce qui se présente devant lui, ce qu’il peut y planter, élever… par une méditation insistante, s’appuyant éventuellement sur les métaphysiques de prédécesseurs. Ce qui démarque le métaphysicien du savant, c’est que le métaphysicien saisit ce qui s’offre à l’évidence, ce n’est pas une construction de la pensée, de l’expérience. Le Tout de la réalité s’offre, s’offre à tous. Tout le monde peut en vivre l’évidence. Même si la plupart refusent cette offre. Le Tout de la réalité est d’abord donné avant d’être pensé. Pour le philosophe, le Tout de la réalité, c’est la Nature. Elle est Présence et de distinguer, les significations possibles : la Présence d’avant le temps, d’avant le temps ou étant le temps éternel, la Présence comme présent offert avant d’être l’instant présent, seule réalité du temps. Par la pensée, il peut préciser ce qui caractérise ce Tout, en quoi la Nature n’est pas un monde, n’est pas l’univers ou les multivers des savants, n’est pas un cosmos. Le métaphysicien ne peut qu’avancer des arguments pour disqualifier telle autre métaphysique, celle pour qui Dieu est le Tout, oui mais il y a Dieu créateur et le monde créé, donc Dieu ne contient pas tout. Cet argument convaincant pour le philosophe ne peut l’être pour un croyant d’où le scepticisme pour autrui, préconisé par le philosophe, pour laisser place au pluralisme des métaphysiques.
Pour le savant, les arguments sont des preuves : on prouve que la théorie n’est pas fausse à défaut de pouvoir prouver qu’elle est vraie. Le cosmologiste a bien montré que les théories cosmologiques récentes (théorie des cordes, théorie des boucles qui tentent de cerner une éventuelle théorie quantique de la gravitation) ne sont pas falsifiables, autrement dit n’ont pas encore pu accéder au statut de théories scientifiques. Ce sont souvent des théories mathématiques très sophistiquées qui ont permis aux mathématiciens d’aller explorer des domaines nouveaux et grâce à ces théories, les mathématiques sont en plein essor. Mais pour le moment, il est impossible de choisir parmi ces théories, celle dont la falsifiabilité établie la rendrait scientifique.
Malgré cette incompatibilité des deux discours, chacun ayant sa pertinence, sa nécessité, son domaine, son langage, ses démarches, le philosophe et le cosmologiste ont échangé. Ce fut surtout échange de précisions, chacun se mettant à portée de l’autre, au niveau de l’autre.

Cet échange permit au philosophe de faire des retours en arrière, d’aujourd’hui à Démocrite et son atome, vraisemblablement mathématique, géométrique mais on a perdu sous les cendres d’Herculanum, le traité démocritéen, d’aujourd’hui à Épicure et son clinamen, cette infime déviation de l’atome qui engendre la créativité de la Nature. Cet échange montra aussi des proximités saisissantes, à ne pas considérer comme des preuves en faveur de, seulement des constatations. Pour le cosmologiste, le vide quantique, source de gravitation répulsive, rejuvénélise l’univers localement, crée des bulles d’univers, à l’infini, dans l’infini toujours en expansion avec des accélérations, des décélérations, sans mort thermique de l’univers contrairement aux théories catastrophistes en vogue il y a quelques années.
Le philosophe fit remarquer que pour lui, la pensée doit s’exprimer dans une langue claire, accessible au plus grand nombre, cela parce que la démarche philosophique part de l’expérience de chacun, de ses intuitions, de ses évidences. La construction vient après : définition des mots, choix des arguments…
L’après-midi fut consacré à des sujets personnels.
Ont été abordés des sujets de société comme l’avortement. L’opposition de principe de Marcel Conche à l’avortement, non contradictoire avec la possibilité dans certains cas de le pratiquer, repose sur ce que dit la mère quand elle apprend qu’elle est enceinte. Elle dit : j’attends un enfant ; elle ne dit pas : j’attends un lapin, un embryon, un fœtus. Donc avorter c’est bien tuer la vie. Cela n’a rien à voir avec le désir ou non d’enfant, avec la possibilité ou non de l’élever : pour l’élever, il y a en général des solutions possibles.

Sur la disparition de Claude Lévi-Strauss, l’accord sur l’importance scientifique de son œuvre a été immédiat. Par sa recherche d’invariants, de structures communes à des corpus les plus larges possibles, regroupant le plus possible de cultures et leurs productions symboliques, Lévi-Strauss avait bien une démarche scientifique. Qu’il s’agisse des systèmes de parenté, de la position centrale de la prohibition de l’inceste pour assurer le passage de la nature à la culture, de la structure des mythes, il a réalisé avec d’autres un énorme travail d’inventaire de la diversité des productions symboliques humaines, avant disparition sous le rouleau compresseur de la technique et de la finance (300 langues disparaissent actuellement et annuellement). Je me souviens quand je faisais mes études d’ethnologie à la Sorbonne vers 1964 m’être intéressé aux Fuégiens de Patagonie et Terre de feu : il ne restait qu’une Fuégienne, questionnée par une ethnologue avant disparition de cette société et culture. En 2008, est paru : Quand le Soleil voulait tuer la Lune, rituels et théâtre chez les Selk’nam de Terre de feu d’Anne Chapman. Elle évoque Lola Kiepja, cette dernière fuégienne, morte en 1966. Par sa recherche sous cette diversité de ce qui est commun, invariant, Lévi-Strauss a montré si besoin était que même les hommes les plus démunis ont une pensée, une logique, que cette pensée sauvage a bien des points communs par ses opérations avec nos façons de penser. Autrement dit, il a dégagé pour une culture d’exclusion comme la nôtre, ce qu’il y avait d’humanité, d’universalité chez ceux que nous voulions exclure, exterminer. De cette œuvre se déduit éventuellement mais non nécessairement un relativisme culturel, une idéologie avec ses conséquences : si tout se vaut alors rien n’a de valeur mais ce n’était pas la position de Lévi-Strauss qui récusait notre prétention à la supériorité sur les autres et qui voyait dans cette prétention de supériorité de l’homme sur la nature, sur les animaux,  la matrice qui avait conduit à cliver les hommes entre eux jusqu’à éliminer ceux qui ne rentraient pas dans le cadre : nègres, juifs, tziganes… Lévi-Strauss était très pessimiste sur l’avenir de la Terre et de l’humanité, essentiellement à cause de la démographie galopante. Aujourd’hui, il semble que ce soit moins la démographie qui doive inquiéter que les conséquences écologiques de la prédation humaine.
Par suite en politique aujourd’hui, la question de la décroissance est centrale et applicable à chacun dès maintenant, le renoncement à tout ce qui est superflu relevant de notre responsabilité individuelle et pas seulement de décisions planétaires, de taxes carbone et autres mesures gouvernementales.
Je remarque au passage que les propositions de Solidarité et Progrès de Cheminade et LaRouche supposent une métaphysique (qu’ils explicitent d’ailleurs), avec laquelle ils justifient leurs grands projets (ils sont contre le mouvement écologiste, contre la décroissance) mais la pluralité des métaphysiques, l’impossibilité en métaphysique d’apporter des preuves, l’impossibilité donc de convaincre quelqu’un qui est convaincu par autre chose, tout cela fait que ces propositions qui leur paraissent évidentes, nécessaires ne le sont pas pour d’autres ce qui les conduit non au scepticisme pour autrui comme Marcel Conche mais à la polémique stérile, à des accusations légères ou lourdes sur Lévi-Strauss par exemple. Il serait bien que ce mouvement accueille le scepticisme pour autrui comme attitude politique.

Toujours en politique, Marcel Conche choisira toujours le grand homme qui œuvre pour la paix universelle. D’où son rejet de Mendès-France qui en Indochine signa une paix créant deux VietNam ce qui nécessairement allait conduire à une guerre interminable, terrible. D’où son rejet de Guy Mollet et de Mitterrand qui s’engagèrent dans la guerre d’Algérie, camouflée sous le nom d’opérations de police intérieure. D’où son admiration pour de Gaulle, l’homme inattendu du 18 juin 1940, l’homme de l’indépendance de l’Algérie, l’homme du discours de Phnom-Penh, non entendu par les Américains, l’homme de l’indépendance de la France par rapport aux Américains, par rapport à la Bourse, l’homme qui voulut avec son référendum de 1969 sur la participation partager les profits… Bref, le plus grand homme d’état que le monde ait connu, démoli par de l’anti-gaullisme primaire par les communistes, les socialistes et la droite réactionnaire.
Quant à la mort, Marcel Conche a eu cette question : que m’enlève-t-elle ? Elle m’enlève ce que je suis maintenant, en aucun cas ce que j’ai été, ce que j’ai fait. À 87 ans et demi, elle ne peut pas m’enlever l’œuvre accomplie dont mes traductions commentées d’Anaximandre, Héraclite, Parménide, Épicure, Lao-Tseu, mes études sur Pyrrhon, Lucrèce, Montaigne… La seule chose que je peux craindre c’est le mourir, comment vais-je mourir, dans la quiétude d’un sommeil, dans la souffrance d’une maladie. Il sera temps d’aviser.

Jean-Claude Grosse, le 15 novembre 2009


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Anaximandre/l'infini/la semence universelle/J.C.Grosse

Rédigé par JCG Publié dans #jean-claude grosse

Pause-philo
René Char, Héraclite, Anaximandre

aux Chantiers de la Lune à La Seyne-sur-mer
le 27 février 2010


On a commencé par travailler collectivement sur cet aphorisme de René Char :

Ici l’image mâle poursuit sans se lasser l’image femelle, ou inversement. Quand elles réussissent à s’atteindre, c’est là-bas la mort du créateur et la naissance du poète.

Aphorisme XXXVIII de Moulin premier (1935-1936) dans Le Marteau sans maître de René Char.


Un tel aphorisme ne semble pas évident et il n’est pas sûr qu’une « bonne » disposition du lecteur au moment de la lecture permette de l’habiter ou d’être habité par lui. Alors, sans précipitation, observer l’objet à différents niveaux, phonétique, syntaxique, sémantique. On a donc repéré les couples d’opposition : ici/là-bas, image mâle/image femelle, créateur/poète (opposition qui a surpris car on a tendance à voir là plutôt un couple d’identiques). On a remarqué aussi que le verbe s’atteindre est moins fort que le verbe s’unir. De la poursuite inlassable et inévitable, naturelle, des deux images, il n’y a pas à attendre d’union durable, définitive, seulement des contacts d’algue pour peut-être des bonheurs d’épure (image proposée par JCG). L’usage du mot image intrigue car ce n’est pas mâle et femelle qui se poursuivent mais image mâle et image femelle. La poursuite n’est pas donc seulement de l’ordre de l’attraction sexuelle naturelle, elle est de l’ordre de l’image, d’une représentation. La dimension inconsciente de l’image est donc à convoquer pour expliquer l’échec de l’union, de la fusion. Le désir qui met en mouvement le fait au travers d’une image : désirer n’est-ce pas délirer ? s/l, est-ce elle ? Ce que le désir manque c’est le réel d’ici. Quand les deux images s’atteignent ici, c’est là-bas, assez difficile à situer (sur le même plan horizontal ou verticalement vers le ciel ou l’enfer, le haut ou le bas) que meurt le créateur, celui qui crée, pour donner naissance au poète, l’homme du discours, de la parole belle qui chante la beauté, la fugacité. On peut poser qu’image mâle/image femelle sont créées par le créateur là-bas, qu’après la mort du créateur, le poète prend ici ou là-bas, on n’a pas tranché, la relève pour dire, chanter les contacts d’algue pour bonheurs d’épure.

À propos d’Héraclite, nous avons comparé le texte de René Char, préface au livre d’Yves Battistini : Trois présocratiques avec un commentaire de Marcel Conche du Fragment 61.

René Char :
… Héraclite est de tous, celui qui, se refusant à morceler la prodigieuse question, l’a conduite aux gestes, à l’intelligence et aux habitudes de l’homme sans en atténuer le feu, en nterrompre la complexité, en compromettre le mystère, en opprimer la juvénilité. Il savait que la vérité est noble et que l’image qui la révèle c’est la tragédie. Il ne se contentait pas de définir la liberté, il la découvrait indéracinable, attisant la convoitise des tyrans, perdant son sang mais accroissant ses forces, au centre même du perpétuel.
Sa vue d’aigle solaire, sa sensibilité particulière l’avaient persuadé, une fois pour toutes, que la seule certitude que nous possédions de la réalité du lendemain, c’est le pessimisme, forme accomplie du secret où nous venons nous rafraîchir , prendre garde et dormir…

René Char parlant de la prodigieuse question sans la citer, j’ai considéré que c’était la question du sens de l’homme, la question que suis-je, qui devait être posée, visitée et que donc le fragment 61 était essentiel : Je me suis cherché moi-même.

Voici un passage du commentaire qu’en fait Marcel Conche :
…Je me suis cherché moi-même : j’ai cherché, homme, le sens de l’homme et j’ai trouvé ceci : l’homme est l’être voué à la connaissance, la passion de la vérité est la passion propre de l’homme, sans la philosophie enfin il n’y a pas d’existence humaine authentique. Or si une telle découverte a été possible c’est parce que je me suis cherché en un autre sens : non pas comme on cherche le mot d’une énigme, mais comme on cherche ce qui est caché. Pour devenir philosophe, on doit d’abord se chercher, parce qu’on est, initialement comme enfoui et recouvert sous ce qui n’est pas nous aussi – sous les façons de voir, opinions et options, croyances et préjugés mis en nous par des parents et des éducateurs qui entendent faire de nous des individus canoniques, les individus d’un groupe défini, le leur, et non des individus libres, jugeant en raison, des individus universels. Il faut conquérir sa singularité – condition pour conquérir aussi l’universalité, pour avoir accès à l’universel. Faute de quoi le monde auquel on a affaire n’est jamais qu’un certain monde, particulier, ce n’est pas le monde. Alors que suis-je ? Un individu collectif, ni singulier ni universel. La subjectivité collective en moi me sépare du monde et de la vérité. Je ne suis pas encore au monde. Je rêve encore, d’un rêve collectif, car mes rêves sont aussi ceux des autres. Je me suis cherché moi-même dit le Philosophe, entendons : je me suis désaliéné, désengagé, j’ai « déconstruit » l’individu de groupe que j’étais, j’ai rompu intimement avec la loi du groupe, qui n’était qu’une loi de fait, je me suis séparé de tous les groupes particuliers pour avoir la vue et le jugement libres. C’est alors que je deviens capable d’être moi-même le sujet de mes discours. Ce ne sont plus les autres-en-nombre et la collectivité, c’est moi-même qui dis ce que je dis. Et c’est parce que mon discours est absolument le mien qu’il peut être vrai, exprimant non de pseudo-« vérités » de groupe, mais la vérité (universelle) ; et s’il est vrai, c’est qu’il est le mien. Le philosophe est l’individu universel, c’est-à-dire l’individu qui a cessé d’être étranger à lui-même, l’individu singulier et qui vit sa singularité, mais qui, parce qu’il est une raison libre, libérée, jugeant en liberté, est ouvert à l’universel, à la vérité en soi qu’aucun préjugé ne déforme.

Il est clair pour ma part que ma préférence va au commentaire d’une clarté exemplaire de Marcel Conche. Avec ce passage, c’est bien un programme de vie sous l’angle de ma singularité-universalité, de la vérité que je ne peux pas ne pas chercher à accomplir.

Pour la parole d’Anaximandre, je me suis appuyé sur la traduction et le commentaire qu’en a fait Marcel Conche aux PUF qui considère ce livre comme ce qu’il a fait de mieux.

Hésiode et Homère VIII° siècle avant J.C.
Thalès  625-550 av.J.C.
Anaximandre  610-540
Pythagore  580-490
Héraclite  550-480
Parménide 515-450
Anaxagore  500-430
Empédocle  485-425
Démocrite  460-370
Socrate  470-400


Anaximandre de Milet en Ionie fut un habile utilisateur du gnomon, tige droite dressée verticalement sur un plan horizontal, donnant une ombre qui se déplace au cours de la journée d’est en ouest, ombre méridienne dont le sommet donne une courbe variable selon les saisons. On peut déterminer les solstices par l’observation directe. Anaximandre par le calcul a pu déterminer les équinoxes.
Si la tige est plantée sur une surface sphérique creuse, on a un polos et l’ombre dans la cavité concave indique les époques de l’année, les heures du jour.
Anaximandre fut un régleur apprécié de cadrans solaires pour un certain nombre de villes.
Il construisit une sphère céleste, une maquette du ciel qui lui permit de visualiser l’obliquité du zodiaque, de rendre manifestes les changements de position du soleil et d’expliquer les saisons. Pour construire cette sphère céleste, il a dû prolonger le cours diurne des astres, envisager leur course nocturne, isoler la terre, suspendue dans le vide, soutenue par rien, ne reposant sur rien. Ce fut ainsi le premier astronome et non plus astrologue et sa découverte est peut-être la plus grande découverte de l’astronomie.

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Perspective de l'Univers d'Anaximander
ces schémas sont tirés de l'article sur Anaximandre de Wikipedia

Il fut aussi le premier à dresser une carte qui se voulait exacte, sans préoccupations mythologiques.

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Anaximandre dont il ne reste qu’une parole fut aussi le premier philosophe. Pour que la philosophie puisse émerger, plusieurs conditions étaient nécessaires, a posteriori :
1-    l’invention de l’alphabet grec qui est un système atomique de deux composants  auxquels toute unité syllabique peut être réduite ;
2-    l’épopée homérique (opposée à la poésie didactique d’Hésiode) qui a ramené les dieux grecs à des objets poétiques, a libéré les Grecs de la pensée religieuse prêts pour une autre pensée, en particulier de la nature ;
3-    l’apparition d’un homme voué à la passion de la vérité et qui ne pouvait être qu’un Grec suite aux deux premières conditions.
Anaximandre est le premier philosophe et le premier philosophe de l’infini, l’apeiron.
L’apeiron, l’infini est au principe de tout, l’arché, le principe, la source, l’origine radicale de tout et ce à partir de quoi tout s’explique, l’infini est l’origine radicale des choses.
Quelles sont les caractéristiques de cet infini ?
1-    il est indéterminé, infini en grandeur, engendreur de l’espace infini et du temps infini, éternel,
2-    il est sans substance, créateur de toutes substances qui ne sont que des apparaissants-disparaissants,
3-    il est mouvement éternel, perpétuel et donc instable, engendrant des différences extrêmes, conditions d’émergence de mondes viables, vivants, appelés à mourir par perte de leur vitalité, par vieillissement, mondes innombrables, non répliqués ou non répétés,
4-    il est d’une vitalité infinie, indéfinie, indéterminée, éternellement jeune, engendreur de mondes où il y a plus dans l’effet que la cause ; il est donc créateur, poète, ignorant de ce qu’il crée qui est donc une chance et ne correspond à aucun projet (pas d’intelligence créatrice donc)
5-    l’engendrement d’un monde, sa création se fait par séparation d’un germe
, le gonimon, qui se sépare (apokrisis) ou est éjecté (ekkrisis) de l’infini indéterminé. Ce gonimon est en quelque sorte un programme qui se développe de la naissance à la mort de ce monde sans possibilité de corriger, réguler le programme. Ce gonimon engendre, génère le chaud et le froid, les contraires nécessaires à la vie, la chaleur étant tempérée par le froid, la vie se développant tant que la chaleur, terme positif l’emporte sur le froid qui la tempère, vie qui vieillit et meurt quand le froid l’emporte sur le chaud.
6-    la Nature est l’autre nom de cet infini, c’est la phusis, la physis, immortelle et éternelle car dispensée de mourir comme de naître. C’est donc l’infinité de la Nature qui engendre la finité de tout étant, de chaque monde, de chaque vie. Tout étant a un commencement et une fin, une naissance et une mort. La Nature n’a ni commencement ni fin. C’est de la phusis, exempte de naissance et de mort que proviennent toutes choses qui ont naissance et mort. Par la naissance, la phusis donne la vie, par la mort, elle retire exactement ce qu’elle a donné. C’est la justice de la Nature, la diké, justice cosmologique, sans implication morale. Ainsi est justifiée la mort car la naissance d’un monde fait injustice aux mondes qui ne sont pas nés à la place de celui qui a été engendré, la mort est donc réparation de l’injustice initiale, cosmologique, non morale. L’homme, par son hybris, sa démesure veut séparer sans succès naissance et mort, vivre et mourir, il rêve vainement, faussement, injustement d’immortalité.
7-    Seul l’infini, la Nature peut être principe de tout, seul, il peut engendrer tout ce qui est engendré et seul, il peut engendrer indéfiniment car, étant inengendré, il est indestructible. Ainsi est possible à partir de l’infini comme principe, source, que tout soit engendré toujours. C’est un principe universel et éternel dont une des conséquences est la nécessité des mondes innombrables et non un seul monde, toujours pareil à lui-même, en quoi Anaximandre se démarque d’Héraclite et de Parménide comme d’Anaxagore, d’Empédocle, Thalès. Pour Thalès, le monde a pour principe l’eau, pour Anaximène c’est l’air, pour Héraclite c’est le feu, pour Empédocle ce sont les quatre éléments (eau, air, feu, terre).
8-    L’unité des contraires d’Héraclite, génératrice d’un monde, toujours le même, même si toujours changeant, génératrice d’un monde ordonné, structuré, un cosmos, est une unité dialectique faisant preuve de mesure pour que le monde vivable reste vivable. Chez Anaximandre, l’unité des contraires est variable selon la proportion de chacun des deux extrêmes, proportion variant avec le temps et variation telle que l’élément négatif, le froid, finit par emporter vers la mort. Un monde n’est donc pas éternellement viable ni vivable. Il est périssable comme tout ce qui le compose, chaque étant composant ce monde étant non un étant isolé, indépendant, mais lié à tous les constituants de ce monde. Quand l’été survient, surviennent la rose, le papillon, le pré verdit… Chaque étant ayant une vitalité finie, une durée de vie, avec des moments bien définis, naissance, jeunesse, maturité, déclin, mort, chaque étant et chaque monde sont assujettis au nombre et le temps est ce qui se compte : trois mois, quatre saisons, un jour, une nuit… Le temps mondain et intramondain est engendré par le temps infini, éternel de la phusis.

On voit qu’une telle philosophie ne relève pas de l’expérience immédiate, qu’elle ne relève pas de l’observation sensible même si observation il y a, par exemple les engendrements liés à des germes. Elle est le fruit de la pensée d’un individu libéré, usant de sa raison, non pour construire des concepts mais pour proposer une métaphysique rendant compte, sans preuves mais avec des arguments, du Tout de la réalité. Il faut concevoir l'infini, lui attribuer des caractères dont le gonimon, germe universalisé,... Le Tout de la réalité pour Anaximandre c’est la Nature.

Jean-Claude Grosse, le 1° mars 2010

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Sur Claude Lévi-Strauss/J.C.Grosse

Rédigé par JCG Publié dans #jean-claude grosse

Claude Lévi-Strauss
(1908-2009)

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60 participants à la pause philo sur Lévi-Strauss le 30 janvier 2010 à la médiathèque d'Hyères après les 50 sur Rabelais et Montaigne, le 28 janvier, avec à chaque fois, une belle participation.
Pour Lévi-Strauss, une question a permis de démarrer la séance : qu’a apporté de plus ou d’autre à l’ethnologie, Lévi-Strauss par rapport aux autres ethnologues comme Jean Rouch, cinéaste en particulier de La chasse au lion.
Comme les autres ethnologues, Lévi-Strauss a été ethnographe c’est-à-dire observateur de sociétés sur le terrain en Amazonie chez les Bororo, Caduvéo, Nambikwara, prenant conscience que l’observateur n’est pas sans effets sur la société observée d’où quel regard porter sur l’autre dont on doit apprendre la langue (ou avoir un interprète qui ne trahit pas la pensée de l’un et de l’autre : Cortès a eu une interprète pour sa conquête du Mexique, la Malinche).
Mais Lévi-Strauss par son travail d’interprétation structuraliste de la masse mondiale des monographies ethnographiques  a montré que sous la diversité des coutumes, des représentations symboliques, des pratiques quotidiennes culinaires, vestimentaires, ornementales, parentales, il y avait des structures inconscientes universelles, des invariants agissant les sociétés et les individus, remettant au passage en question la philosophie du sujet comme l’histoire. Par ce travail de mise en évidence des structures sous-jacentes, il a ainsi dégagé ce qui fait l’universalité de l’esprit humain, ce qui fait l’Homme derrière les manifestations très diverses des hommes et des sociétés. Et attribuer à Lévi-Strauss une posture de relativiste culturel est une déformation de son œuvre comme lui attribuer une posture d’humaniste (fausseté des hommages qui lui ont été rendus par nos officiels).
On a tenté de décliner les conséquences possibles de l’œuvre de Lévi-Strauss sur  trois exemples : les voyages, la déclaration universelle des droits de l’homme, la surpopulation.
Les voyages : faut-il voyager ? rencontre-t-on vraiment l’autre ? est-on conscient des effets de sa présence sur l’autre ? la curiosité justifie-t-elle le voyage ? les génocides culturels par le tourisme, en avons-nous conscience, en sommes-nous responsables, quel prix pour de tels génocides ? que tout le monde veuille nous imiter, vivre comme nous, n’est que le signe de notre force, n’est pas le signe que nous avons raison, que nous respectons, laissons vivre tout simplement l’autre. Que résulte-t-il de notre rencontre massive de l’autre si petit, si fragile : créolisation, métissage, disparition, occidentalisation ?… Ce qui est sûr c’est que l’ethnologie a accompagné la colonisation, que les ethnologues recueillaient les traces de ce qui allait disparaître à jamais (exemple de la Fuégienne, dernière de sa tribu, interrogée vers 1964 par Anne Chapman, morte en 1966 ; il a fallu attendre 2008 pour que paraisse le travail d’Anne Chapman sur les rituels et le théâtre des Selk’nam de Terre de Feu)
La déclaration des droits de l’homme : elle est ethnocentrique, limitée, faussement universelle. Outre qu’elle est à enrichir par les droits des femmes, des enfants, des animaux, elle doit s’universaliser par les droits à la vie de toutes les espèces. La notion de régulation semble appropriée à une telle conception : politique de quotas de pêche, de chasse ; problème des semences (Kokopelli ou Monsanto) ; régulation des marchés financiers… Il doit être possible de faire le lien entre le travail du savant Lévi-Strauss et la pensée du philosophe de la Nature comme site de l’universel, Marcel Conche. La Nature englobant la nature (et ses mondes) et les cultures humaines.
La démographie : là aussi, la régulation, le contrôle des naissances semble une nécessité.
La question est qui doit réguler et comment réguler ? autoritarisme politique, bureaucratie d’experts, démocratie…
La vision pessimiste de Lévi-Strauss a amené à s’interroger sur l’humanisme, en quoi cette posture de l’homme, supérieur aux animaux par exemple, possesseur et maître de la nature, était au centre de ce qui avait conduit à un progrès effréné, sans réflexion sur les conséquences, effets secondaires, collatéraux. L’écologie n’est pas encore une science, l’humanisme est une idéologie. On peut observer que depuis 40 ans, il n’y a plus de grands projets vers l’espace, plus de recherche fondamentale sur par exemple l’énergie de fusion, que le dernier grand espace à exploiter, la Sibérie, va être mis en coupe réglée par Russes et Chinois. Faut-il du progrès et lequel ? Un nom est à avancer, peu connu : Vladimir Vernadski.
http://fr.wikipedia.org/wiki/Vladimir_Vernadski
On lira mon essai : Sciences et techniques
http://agoradurevest.over-blog.com/pages/SciencesTechniquesJC_Grosse-2077688.html
Ce qui suit rassemble l’essentiel de ce que nous avons dit sur Claude Lévi-Strauss.
JCG

Né à Bruxelles le 28 novembre 1908, Lévi-Strauss a changé notre perception du monde en jetant les bases de l'anthropologie moderne et influencé des générations de chercheurs. Professeur au Collège de France de 1959 à 1982, il est le premier anthropologue élu à l'Académie française en mai 1973. Il est mort le 30 octobre 2009 à Lignerolles.

Voici une série de mots-clés autour desquels s'articule l'oeuvre de l'anthropologue Claude Lévi-Strauss, établis par le magazine Sciences Humaines à l'occasion de son centenaire en 2008.

Structure et structuralisme
Une structure est un système dont les propriétés sont indépendantes des éléments qu'il renferme. Le changement d'un élément affecte l'ensemble du système, selon des règles de transformation connues.

Esprit humain
Selon Claude Lévi-Strauss, "l'activité inconsciente de l'esprit consiste à imposer des formes à un contenu" et "ces formes sont fondamentalement les mêmes pour tous les esprits, anciens, modernes, primitifs et civilisés". Il existe donc un "esprit humain", que l'on peut atteindre en s'élevant au niveau de ses structures inconscientes.

Nature et culture
La manifestation première de la culture, en tant que production de l'esprit humain, est l'existence de règles, dans l'art, la parenté, la religion. La nature, elle, obéit à des causes. Certaines règles, comme la prohibition de l'inceste, sont universelles par leur principe, mais différentes dans leurs manifestations.

Système de parentéEnsemble des termes et des attitudes s'appliquant à des individus (ou à des groupes) apparentés dans une société donnée.

Alliance

La théorie de l'alliance part du principe que les groupes humains n'existent que les uns pour les autres. Ainsi, la famille ne peut se concevoir sans l'existence de parents "par alliance" avec lesquels on est lié par des mariages.

Totémisme
"Totem" est un mot d'origine ojibwa (peuple amérindien des Grands Lacs) désignant l'espèce animale ou végétale associée à un clan. À partir de faits analogues observés dans le monde, James Frazer a développé vers 1890 l'idée que le totémisme était une croyance répandue dans les sociétés primitives. Cette notion de "religion des origines" a été largement commentée dans les années 1950, notamment par Claude Lévi-Strauss.

Histoire
Si l'histoire peut décrire les sociétés où le changement est rapide et cumulatif, l'ethnologie convient mieux aux sociétés qui résistent à l'histoire. Ce qui ne veut pas dire qu'elles ne changent pas. Mais elles n'en font pas une valeur.

Diversité des cultures
Claude Lévi-Strauss a plaidé pour la reconnaissance de l'égale importance des cultures et pour leur diversité. En 1971, il fait l'éloge d'une forme de "surdité" entre cultures pour protéger cette diversité.

Communication
La communication est à la fois un phénomène physique et symbolique. Tout ce qui circule entre les hommes (biens, paroles et personnes) peut être considéré comme un fait de communication.

Mathématisation
Claude Lévi-Strauss se sert des mathématiques pour illustrer la rigueur logique de certaines règles de construction des systèmes qu'il décrit.

Les mythes et les règles de la vie sociale sont le matériau de base dans lequel Lévi-Strauss détecte les « invariants structurels ». Exemple ? La prohibition de l'inceste. Dans toutes les sociétés, cet interdit, en contraignant au mariage hors de la famille, assure le passage de l'homme « biologique » à l'homme en société. Voilà le type même de la structure invariante.

L'avantage de l'observation des primitifs, c'est que leur société étant plus simple et plus petite, une analyse globale se heurte à moins d'obstacles. Il n'y a pas de civilisation « primitive » ni de civilisation « évoluée » ; il n'y a que des réponses différentes à des problèmes fondamentaux et identiques. Non seulement les « sauvages » pensent, mais la « pensée sauvage » n'est pas inférieure à la nôtre, et elle est fort complexe ; simplement, elle ne fonctionne pas comme la nôtre. « La pensée occidentale, dit Lévi-Strauss, est déterminée par l'intelligible : nous évacuons nos sensations pour manipuler des concepts. À l'inverse, la pensée sauvage calcule, non pas avec des données abstraites, mais avec l'enseignement de l'expérience sensible : odeurs, textures, couleurs ». Dans les deux cas, l'homme s'emploie à déchiffrer l'Univers, et la pensée sauvage, à sa manière, y parvient aussi bien que la pensée moderne.

Ce qui distingue « l'homme civilisé » du « primitif », c'est l'attitude devant l'Histoire, dit Lévi-Strauss. Les primitifs n'aiment pas l'Histoire, ils désirent ne pas en avoir ; ils se veulent primitifs plus qu'ils ne le sont véritablement. En fait, bien des événements ont bousculé les sociétés sauvages — guerre et paix, règnes et révolutions —, mais elles préfèrent en effacer les traces. Ces sociétés préfèrent se voir immuables, telles qu'elles se croient créées par les dieux. Chez nous autres « modernes », à l'inverse, l'Histoire est un objet de vénération. C'est par l'idée que nous nous faisons de notre histoire que nous cherchons à comprendre le passé, le présent et à orienter l'avenir. L'Histoire est, selon Lévi-Strauss, le dernier mythe des sociétés « modernes ». Nous arrangeons l'Histoire à la manière dont les primitifs arrangent les mythes : une manipulation arbitraire pour inventer une vision globale de l'Univers.

La découverte du Nouveau Monde et le colonialisme furent un désastre humain, « le crime des crimes ». Mais, dit Lévi-Strauss, nous ne sommes pas pour autant coupables de ce qu'a fait Christophe Colomb ou de ce qu'ont fait nos grands-parents. Aussi, juge-t-il absurde et mal orientée la culpabilité des intellectuels européens qui pleurent sur le Tiers-Monde. « Les dirigeants actuels du Tiers-monde sont au moins aussi responsables de la destruction des cultures dites ‘arriérées' qui subsistaient chez eux, que ne l'est l'Occident actuel ».

Sa conférence devant l'Unesco en 1971 causa un énorme scandale. Trois observations en furent la cause : 1. « La génétique moderne, en discréditant la notion de race et en lui substituant celle des stocks génétiques, permettait d'en parler autrement qu'en termes métaphysiques et de comprendre sur quelles données objectives reposaient les distinctions. 2. Entre les cultures il est normal que, mises en contact sur des territoires contigus ou qui se chevauchent, elles génèrent des réactions d'agressivité. Les « primitifs » le savent bien. 3. « Les cultures sont créatives lorsqu'elles ne s'isolent pas trop, mais il faut qu'elles s'isolent quand même un peu ». Si les cultures ne communiquent pas, elles se sclérosent, mais il ne faut pas non plus qu'elles communiquent trop vite, afin de se donner le temps d'assimiler ce qu'elles empruntent au dehors.
« Aujourd'hui (1989), dit Lévi-Strauss, le Japon me paraît l'un des seuls pays à atteindre cet optimum : il absorbe beaucoup de l'extérieur et refuse beaucoup ».


Extrait d ‘une interview par Didier Éribon :
Quand nous évoquons la montée des intégrismes religieux, le propos de Lévi-Strauss se fait plus ferme: « J’ai dit dans "Tristes Tropiques" ce que je pensais de l’islam. Bien que dans une langue plus châtiée, ce n’était pas tellement éloigné de ce pour quoi on fait aujourd’hui un procès à Houellebecq. Un tel procès aurait été inconcevable il y a un demi-siècle ; ça ne serait venu à l’esprit de personne. On a le droit de critiquer la religion. On a le droit de dire ce qu’on pense. » Mais alors, qu’est-ce qui a changé ? « Nous sommes contaminés par l’intolérance islamique. Il en va de même avec l’idée actuelle qu’il faudrait introduire l’enseignement de l’histoire des religions à l’école. J’ai lu que l’on avait chargé Régis Debray d’une mission sur cette question. Là encore, cela me semble être une concession faite à l’islam : à l’idée que la religion doit pénétrer en dehors de son domaine. Il me semble au contraire que la laïcité pure et dure avait très bien marché jusqu’ici.»
Quant aux dangers que les activités humaines et la pollution font peser sur l’état de la planète, Lévi-Strauss s’en inquiète depuis si longtemps qu’il peut me rappeler que c’était déjà « un des thèmes centraux » de « Tristes Tropiques »: « Quand je suis né, il y avait sur la Terre un milliard et demi d’habitants. Après mes études, quand je suis entré dans la vie professionnelle, 2 milliards. Il y en a 6 aujourd’hui, 8 ou 9 demain. Ce n’est plus le monde que j’ai connu, aimé, ou que je peux concevoir. C’est pour moi un monde inconcevable. On nous dit qu’il y aura un palier, suivi d’une redescente, vers 2050. Je veux bien. Mais les désastres causés dans l’intervalle ne seront jamais rattrapés.»

Caduveo, Bororo, Nambikwara, Tupi-Kawahib : ces quatre peuples l'inspirent durablement.
Les Caduveo : il étudie les savantes volutes que les vieilles dessinent sur la face de leurs jeunes compagnes avec le suc invisible d'un fruit, le genipapo, qui bleuit en s'oxydant. Par quel miracle ces dessins se tracent-ils sans modèle, à l'aide d'une ligne invisible partagée entre la symétrie des découpages et l'asymétrie des volutes ? Explication. Les Caduveo descendent d'une société chevaleresque qui pratiquait l'infanticide pour s'éviter la reproduction naturelle, capturant les enfants des autres pour se perpétuer. L'hostilité au naturel se reflète dans les peintures faciales: un Caduveo n'est pas humain s'il n'a pas le visage décoré, et le dessin émerge de l'inconscient.

Les Bororo : le village est "en roue de charrette", les cases des femmes étant sur le pourtour, et la maison des hommes, au centre; dans cette société matrilinéaire, l'homme quitte la maison de sa mère pour celle de son épouse, qui sera obligatoirement de l'autre moitié du village. Chaque moitié vit pour l'autre dans une complémentarité ostentatoire, mais, sous l'ostentation, les Bororo sont divisés en trois castes qu'ils n'affichent pas. Ce qu'ils affichent ? Tout autre chose. Dans la maison au centre du village, strictement interdite aux épouses, les hommes se parent de plumes tressées, organisant de véritables défilés de mode loin du regard des femmes - mais ce sont elles qui possèdent les terres.

Les Nambikwara : Lévi-Strauss découvre une bande de six familles nomades qui vivent de cueillette et de chasse dans un extrême dénuement, et pourtant, c'est parmi ces sauvages, si fiers d'avoir massacré des missionnaires protestants, que l'ethnologue rencontre l'expression de la tendresse humaine, comparable à l'Age d'Or des origines rêvé par Jean-Jacques Rousseau.

Les Tupi-Kawahib : derniers survivants des prestigieux Tupi, ils se résument à une famille comprenant un chef, ses quatre épouses dont une mère et sa fille, plus cinq autres personnes. "Liquidation mélancolique de l'actif d'une culture mourante", écrit Lévi-Strauss dans Tristes Tropiques. Impossible de résister à la compassion pour les "sauvages", "pauvre gibier pris aux pièges de la civilisation mécanique", Lui vient une noire colère contre les génocides dont l'Occident s'est rendu coupable à travers les exactions de ses Conquistadores, et cette colère ne le lâchera plus.

En 1976, devant des parlementaires français qui réfléchissaient sur les droits de l'homme, l'ethnologue se livre à une critique radicale de la Déclaration de 1789 et de la déclaration universelle de 1948, visions ethnocentrées d'un Homme tout puissant, et propose de redéfinir ses droits. Comment ?  En suivant les enseignements des bouddhistes, de jurisconsultes stoïciens romains et des pensées sauvages. Qu'ont en commun l'Asie, la Rome stoïcienne, les tribus? Elles contredisent nos fondations: non, l'homme n'est pas le maître de la Nature, il n'en est qu'une espèce et la plus destructrice. La vraie définition des droits et devoirs de l'Homme, dans Réflexions sur la liberté, tient en une phrase: "L'homme est un être vivant". Espèce parmi les espèces, et rien d'autre.

Après ses voyages, qui montrent "notre ordure lancée au visage de l'humanité", Lévi-Strauss développa une écologie visionnaire: dès les années 1950, il avait averti des dangers de l'uniformisation, qui ne s'appelait pas encore mondialisation. Il dénonçait l'abrutissement d'un monde réduisant la diversité de ses cultures à rien, écrasant ses singularités, braquant de puissants projecteurs là où la pénombre, et elle seule, permet aux "fleurs fragiles de la différence" de s'épanouir. Pour prévenir ce danger, aujourd'hui si visible, Lévi-Strauss prêche la bonne distance, leçon apprise chez les Indiens Maudan : que les peuples ne vivent pas trop près les uns des autres, sinon, c'est la guerre, mais pas trop loin non plus, sinon, ils ne se connaissent plus et alors, c'est la guerre. Qu'ils vivent à la distance de la fumée des huttes ! La même leçon vaut pour les humains entre eux: trop de communication, et la fusion entre les êtres les tue.

Les leçons d'un ethnologue.
«La difficulté croissante de vivre ensemble...»
par Claude Lévi-Strauss

En mai 2005, le grand anthropologue reçut le prestigieux prix international de Catalogne. Ce fut alors, pour lui, l'occasion de méditer sur l'homme et le monde.

« Parce que je suis né dans les premières années du XXe siècle et que, jusqu'à sa fin, j'en ai été l'un des témoins, on me demande souvent de me prononcer sur lui. Il serait inconvenant de me faire le juge des événements tragiques qui l'ont marqué. Cela appartient à ceux qui les vécurent de façon cruelle, alors que des chances successives me protégèrent, si ce n'est que le cours de ma carrière en fut grandement affecté.

L'ethnologie, dont on peut se demander si elle est d'abord une science ou un art (ou bien, peut-être, tous les deux), plonge ses racines en partie dans une époque ancienne et en partie dans une autre récente. Quand les hommes de la fin du Moyen Age et de la Renaissance ont redécouvert l'Antiquité gréco-romaine et quand les jésuites ont fait du grec et du latin la base de leur enseignement, ne pratiquaient-ils pas une première forme d'ethnologie ? On reconnaissait qu'aucune civilisation ne peut se penser elle-même si elle ne dispose pas de quelques autres pour servir de terme de comparaison. La Renaissance trouva dans la littérature ancienne le moyen de mettre sa propre culture en perspective, en confrontant les conceptions contemporaines à celles d'autres temps et d'autres lieux.

La seule différence entre culture classique et culture ethnographique tient aux dimensions du monde connu à leurs époques respectives. Au début de la Renaissance, l'univers humain est circonscrit par les limites du bassin méditerranéen. Le reste, on ne fait qu'en soupçonner l'existence. Au XVIIIe et au XIXe siècle, l'humanisme s'élargit avec le progrès de l'exploration géographique. La Chine, l'Inde s'inscrivent dans le tableau. Notre terminologie universitaire, qui désigne leur étude sous le nom de philologie non classique, confesse, par son inaptitude à créer un terme original, qu'il s'agit bien du même mouvement humaniste s'étendant à un territoire nouveau. En s'intéressant aux dernières civilisations encore dédaignées - les sociétés dites primitives -, l'ethnologie fit parcourir à l'humanisme sa troisième étape.

Les modes de connaissance de l'ethnologie sont à la fois plus extérieurs et plus intérieurs que ceux de ses devancières. Pour pénétrer des sociétés d'accès particulièrement difficile, elle est obligée de se placer très en dehors (anthropologie physique, préhistoire, technologie) et aussi très en dedans, par l'identification de l'ethnologue au groupe dont il partage l'existence et l'extrême importance qu'il doit attacher aux moindres nuances de la vie physique des indigènes.

Toujours en deçà et au-delà de l'humanisme traditionnel, l'ethnologie le déborde dans tous les sens. Son terrain englobe la totalité de la terre habitée, tandis que sa méthode assemble des procédés qui relèvent de toutes les formes du savoir: sciences humaines et sciences naturelles.

Mais la naissance de l'ethnologie procède aussi de considérations plus tardives et d'un autre ordre. C'est au cours du XVIIIe siècle que l'Occident a acquis la conviction que l'extension progressive de sa civilisation était inéluctable et qu'elle menaçait l'existence des milliers de sociétés plus humbles et fragiles dont les langues, les croyances, les arts et les institutions étaient pourtant des témoignages irremplaçables de la richesse et de la diversité des créations humaines. Si l'on espérait savoir un jour ce que c'est que l'homme, il importait de rassembler pendant qu'il en était encore temps toutes ces réalités culturelles qui ne devaient rien aux apports et aux impositions de l'Occident. Tâche d'autant plus pressante que ces sociétés sans écriture ne fournissaient pas de documents écrits ni, pour la plupart, de monuments figurés.

Or, avant même que la tâche soit suffisamment avancée, tout cela est en train de disparaître ou, pour le moins, de très profondément changer. Les petits peuples que nous appelions indigènes reçoivent maintenant l'attention de l'Organisation des Nations unies. Conviés à des réunions internationales, ils prennent conscience de l'existence les uns des autres. Les Indiens américains, les Maoris de Nouvelle-Zélande, les Aborigènes australiens découvrent qu'ils ont connu des sorts comparables, et qu'ils possèdent des intérêts communs. Une conscience collective se dégage au-delà des particularismes qui donnaient à chaque culture sa spécificité. En même temps, chacune d'elles se pénètre des méthodes, des techniques et des valeurs de l'Occident. Sans doute cette uniformisation ne sera jamais totale. D'autres différences se feront progressivement jour, offrant une nouvelle matière à la recherche ethnologique. Mais, dans une humanité devenue solidaire, ces différences seront d'une autre nature: non plus externes à la civilisation occidentale, mais internes aux formes métissées de celle-ci étendues à toute la terre.

La population mondiale comptait à ma naissance 1,5 milliard d'habitants. Quand j'entrai dans la vie active, vers 1930, ce nombre s'élevait à 2 milliards. Il est de 6 milliards aujourd'hui, et il atteindra 9 milliards dans quelques décennies, à croire les prévisions des démographes. Ils nous disent certes que ce dernier chiffre représentera un pic et que la population déclinera ensuite, si rapidement, ajoutent certains, qu'à l'échelle de quelques siècles une menace pèsera sur la survie de notre espèce. De toute façon, elle aura exercé ses ravages sur la diversité non pas seulement culturelle mais aussi biologique en faisant disparaître quantité d'espèces animales et végétales.

De ces disparitions, l'homme est sans doute l'auteur, mais leurs effets se retournent contre lui. Il n'est aucun, peut-être, des grands drames contemporains qui ne trouve son origine directe ou indirecte dans la difficulté croissante de vivre ensemble, inconsciemment ressentie par une humanité en proie à l'explosion démographique et qui - tels ces vers de farine qui s'empoisonnent à distance dans le sac qui les enferme bien avant que la nourriture commence à leur manquer - se mettrait à se haïr elle-même parce qu'une prescience secrète l'avertit qu'elle devient trop nombreuse pour que chacun de ses membres puisse librement jouir de ces biens essentiels que sont l'espace libre, l'eau pure, l'air non pollué.

Aussi la seule chance offerte à l'humanité serait de reconnaître que, devenue sa propre victime, cette condition la met sur un pied d'égalité avec toutes les autres formes de vie qu'elle s'est employée et continue de s'employer à détruire.

Mais si l'homme possède d'abord des droits au titre d'être vivant, il en résulte que ces droits, reconnus à l'humanité en tant qu'espèce, rencontrent leurs limites naturelles dans les droits des autres espèces. Les droits de l'humanité cessent au moment où leur exercice met en péril l'existence d'autres espèces.

Le droit à la vie et au libre développement des espèces vivantes encore représentées sur la terre peut seul être dit imprescriptible, pour la raison très simple que la disparition d'une espèce quelconque creuse un vide, irréparable, à notre échelle, dans le système de la création.

Seule cette façon de considérer l'homme pourrait recueillir l'assentiment de toutes les civilisations. La nôtre d'abord, car la conception que je viens d'esquisser fut celle des jurisconsultes romains, pénétrés d'influences stoïciennes, qui définissaient la loi naturelle comme l'ensemble des rapports généraux établis par la nature entre tous les êtres animés pour leur commune conservation; celle aussi des grandes civilisations de l'Orient et de l'Extrême-Orient, inspirées par l'hindouisme et le bouddhisme; celle, enfin, des peuples dits sous-développés, et même des plus humbles d'entre eux, les sociétés sans écriture qu'étudient les ethnologues.

Par de sages coutumes, que nous aurions tort de reléguer au rang de superstitions, elles limitent la consommation par l'homme des autres espèces vivantes et lui en imposent le respect moral, associé à des règles très strictes pour assurer leur conservation. Si différentes que ces dernières sociétés soient les unes des autres, elles concordent pour faire de l'homme une partie prenante, et non un maître de la création.

Telle est la leçon que l'ethnologie a apprise auprès d'elles, en souhaitant qu'au moment de rejoindre le concert des nations ces sociétés la conservent intacte et que, par leur exemple, nous sachions nous en inspirer. »













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Montaigne et La Boétie/J.C.Grosse

Rédigé par JCG Publié dans #jean-claude grosse

Montaigne et La Boétie

800px-St_Michel_de_Montaigne_Chateau01.jpgchâteau de Montaigne

La Boétie était de trois ans l’aîné de Montaigne. Leur amitié dura six ans, de 1557 à 1563. « Nous nous cherchions avant que de nous être vus… » Et « Si on me presse de dire pourquoi je l’aimais, je sens que cela ne se peut exprimer » (Édition de 1580). Devenant dans l’Édition de 1595 « qu’en répondant : parce que c’était lui ; parce que c’était moi ». Devenu légataire de La Boétie, Montaigne qui a 30 ans, mûrit huit ans durant, le projet d’un hommage, d’un tombeau à son ami.
« L’an du Christ 1571, âgé de 38 ans, la veille des calendes de mars, anniversaire de sa naissance (donc le 28 février), Michel de Montaigne, las depuis longtemps déjà de sa servitude du Parlement et des charges publiques, en pleines forces encore, se retira dans le sein des doctes vierges, où, en repos et sécurité, il passera les jours qui lui restent à vivre. Puisse le destin lui permettre de parfaire cette habitation des douces retraites de ses ancêtres, qu’il a consacrées à sa liberté, à sa tranquillité, à ses loisirs ! Privé de l’ami le plus doux, le plus cher et le plus intime, et tel que notre siècle n’en a vu de meilleur, de plus docte, de plus agréable et de plus parfait, Michel de Montaigne, voulant consacrer le souvenir de ce mutuel amour par un témoignage unique de sa reconnaissance, et ne pouvant le faire de manière qui l’exprimât mieux, a voué à cette mémoire ce studieux appareil dont il a fait ses délices ». (Quelle solennité dans cette inscription latine de sa librairie !)
1572-1573, il écrit la plus grande partie du Livre I des Essais qui comprendra en son centre, au chapitre 29, le Discours de la Servitude Volontaire de son ami, précédé du chapitre 28, De l’amitié, suivi du chapitre 30, De la modération. Mais en 1574, paraît un pamphlet calviniste – le texte de La Boétie – mutilé et sans nom d’auteur. En 1576, Montaigne fait frapper une médaille portant une balance, l’année : 1576, son âge : 42 ans et la devise grecque : Je suspends mon jugement. Il travaille à l’Apologie de Raimond Sebond – chapitre essentiel du Livre II des Essais – théologien dont il a traduit la Théologie naturelle en 1569, à la demande de son père. Il publie Livre I et Livre II avec 29 sonnets de La Boétie au chapitre 29 en 1580 et entreprend le voyage d’Italie. Là, le cardinal du Saint-Office lui suggère qu’il pourrait dans une prochaine édition remplacer le mot « fortune » (hasard) par le mot « grâce ». Montaigne rédige le Livre III entre 1586 et 1587. En 1588, réédition des Livres I et II, avec plus de 600 additions et édition du Livre III. Entre 1589 et 1592, Montaigne reprend sans cesse son texte qu’il enrichit de plus de 1 000 additions. Montaigne meurt le 13 septembre 1592 au moment de l’élévation pendant une messe dans sa chapelle particulière. C’est en 1595 que sa fille d’alliance, Mademoiselle de Gournay, édite l’exemplaire de 1588, annoté par Montaigne. En 1600, Les Essais sont condamnés par le Saint-Office. Montaigne a donc consacré près de trente ans à son projet. Dépossédé par les passions partisanes, les fanatismes religieux du Discours, pièce centrale de son livre I, il suspend son jugement et trouve dans le scepticisme, la condition élémentaire du bien vivre, du dire vrai.
À première vue ou lecture, La Boétie influence peu Montaigne. Écho tout de même dans le chapitre 20 du Livre I, Que philosopher c’est apprendre à mourir. « La préméditation de la mort est préméditation de la liberté. Qui a appris à mourir, il a désappris à servir. Le savoir mourir nous affranchit de toute sujétion et contrainte. Il n’y a rien de mal en la vie pour celui qui a bien compris que la privation de la vie n’est pas mal. »
La véritable influence de La Boétie sur Montaigne ne semble pas se manifester au plan de la théorie politique. Montaigne n’est pas homme de théorie, de système. C’est dans sa vie même que Montaigne s’efforce de se libérer, faisant en trente ans l’expérience de la diversité, du changement, chaque homme portant en lui l’humaine condition. Les Essais, « journal » de ces changements, « chronique » du passage et non de l’état, devenant ainsi une invitation à la liberté, rejoignent le Contr’Un (vrai titre du Discours de La Boétie) : une société d’hommes libres est à l’horizon et la tyrannie s’effondrerait si le peuple était composé d’individus libérés.
Comment Montaigne s’est-il libéré ? Par le scepticisme. Scepticisme à l’égard des valeurs, oui, mais des fausses valeurs : des valeurs de vanité et de désir, des valeurs d’opinion ou de coutume. Il faut vivre sans elles si on le peut. On méprisera la gloire, l’ambition. Si on ne le peut pas, on ne les respectera qu’en surface, pour ne pas être un point de mire, pour donner une image rassurante, débonnaire, de soi. Je pense ici au portrait de Socrate par Rabelais : «… simple en mœurs, rustique en vêtements, pauvre de fortune, infortuné en femmes, inapte à tous services de la République, toujours riant, toujours buvant d’autant à un chacun, toujours se guabelant, toujours dissimulant son divin savoir… » Scepticisme à l’égard de la possibilité de la connaissance. La divinité est imperscrutable, la nature insondable, la prétendue immortalité inintelligible, les évidences sont incertaines, la vérité est hors de nos prises. Il n’y a que ce qui, pour l’heure, ici et maintenant, me semble vrai et que je peux dire. Mes jugements sur tous sujets ne disent sans doute pas la vérité des choses mais manifestent celui que je suis. Ainsi, la philosophie est impossible comme science d’après Montaigne, alors le scepticisme est le vrai, qui permet de bien vivre.
De quoi Montaigne s’est-il libéré ? De l’après-mort, nuit indéchiffrable. De l’avenir car sauf la certitude de la mort, il est illisible, inanticipable. Du passé, qui s’engloutit dans le non-être. Reste le présent, qui n’est que passage, quasi irréelle réalité. Mais c’est tout ce que nous avons, « une écume de vie éphémère sur un océan de mort », c’est tout ce que nous sommes, « une éloise dans la nuit éternelle ». Que sommes-nous ? un éclair, une « éloise », presque rien.
Pourquoy prenons-nous titre d’estre, de cet instant qui n’est qu’une eloise dans le cours infini d’une nuict eternelle et une interruption si briefve de nostre perpetuelle et naturelle condition ?
                                                         Montaigne, Essais II,12    

Mais c’est ce presque rien qui est tout, qu’il s’agit de vivre en intensité. La vraie vie est plénitude, accomplissement. Le plaisir y aide grandement. Et tout plaisir est bon. Mais il ne suffit pas car parfois absent. Il faut un principe d’auto-équilibration assurant l’ataraxie (l’absence de trouble d’âme) : c’est la sagesse. Plaisir ou peine, la sagesse tient le cap.
Ainsi le scepticisme est un art profond de simplifier la vie. Le sceptique est l’homme libéré de tout ce qui nous dépossède de nous-mêmes, les « vacations farcesques ». L’homme est là, ici-haut, pour être heureux. Et le bonheur est possible pour peu que l’homme se convertisse au bonheur, par la sagesse. Il n’y a pas d’autre révolution que celle-là, celle que chacun fait sur soi. Ainsi s’achève le portrait de Socrate : «… entendement plus qu’humain, vertu merveilleuse, courage invincible, sobresse non pareille, contentement certain, assurance parfaite, déprisement incroyable de tout ce pourquoi les humains tant veillent, courent, travaillent, naviguent et bataillent. »

Nous avons vu le 28 janvier 2010 à Hyères que deux scepticismes étaient possibles.
L’un porte sur les propositions scientifiques. Elles sont tellement nombreuses, polémiques, falsifiées qu’il est correct de dire : je n’ai pas les moyens de choisir entre les climatologues du réchauffement et les climatosceptiques. Pareil pour la plupart des sujets de nature scientifique. Les différends entre scientifiques et experts sont considérables. Nombre d’entre eux ont les mêmes motivations que les traders, notoriété, pouvoir, puissance, reconnaissance. Croire au désintéressement des scientifiques est une illusion. Croire pouvoir mettre sous contrôle de la démocratie les débats scientifiques est aussi une illusion. Par exemple, c’est dès 1960, avec le club de Rome et le rapport Halte à la croissance de Dennis Meadows, que se met en place un paradigme visant à nous convaincre de l’épuisement des ressources, du réchauffement climatique dû aux activités humaines (le réchauffement anthropique). 50 ans pour aboutir à Copenhague qui a foiré mais qui aurait pu nous introduire dans une gouvernance mondiale, une dictature d’experts des pays riches voulant conserver leur puissance. Et tout cela avec le soutien massif de ceux qu’on a persuadé, falsifications à l’appui, qu’on va à la catastrophe écologique. Voilà donc la science, la technique depuis 50 ans mises en accusation. On constate bien un recul des recherches fondamentales sur l’énergie de fusion, la conquête spatiale… Ce scepticisme salutaire ne doit pas cependant nous faire baisser les bras. Il faut avoir conscience qu’il y a des intérêts économiques, politiques, stratégiques dès que les médias agitent des sujets censés concernés le plus grand nombre (la grippe A). Il fallait bien se décider tout sceptique qu’on soit avec raison de se faire ou non vacciner. J’ai choisi de ne pas me faire vacciner.
L’autre scepticisme porte sur l’évidence de notre mortalité, nous sommes éphémères, tout est éphémère, tout est mortel, même le soleil, même l’espèce humaine. Tout n’est qu’apparence (pas celle qu’on oppose à l’essence) c’est-à-dire appelée à disparaître. Ce scepticisme est lié à notre condition mortelle, laquelle nous met au défi : c’est quoi vivre sachant que nous sommes mortels, qu’il ne restera rein de nous, de nos œuvres.
Pourquoy prenons-nous titre d’estre, de cet instant qui n’est qu’une eloise dans le cours infini d’une nuict eternelle et une interruption si briefve de nostre perpetuelle et naturelle condition ?
                                                         Montaigne, Essais II,12    
On a vu l’an dernier avec Marcel Conche que notre destination, la mort, n’empêche en rien notre liberté de construire le chemin que nous voulons : il n’y a pas d’autre sens à la vie que celui que nous voulons librement lui donner. On peut passer son temps de vie en légume, en téléspectateur, en tout autre choix éthique. Faisant choix, je ne suis plus sceptique ou si je le reste c’est pour autrui. J’ai choisi donc je donne le sens que je veux à ma vie, c’est ma vérité, je n’en doute pas mais par mon scepticisme pour autrui, je laisse la place à d’autres choix éthiques que le mien.

Pour approfondir la philosophie de Montaigne, on lira Marcel Conche:
Montaigne et la philosophie, Montaigne ou la conscience heureuse (PUF)
On lira mon article Sciences et techniques

Sommes-nous des soumis volontaires ?

300px-Sarlat-medieval-city-by-night-13.jpgmaison de La Boétie à Sarlat

La notion de servitude volontaire est paradoxale. C'est ce qui explique sans doute que La Boétie n'ait pas eu de successeur. Notion gênante qui a été rationalisée en mettant l'accent, soit sur la servitude, soit sur la volonté. Si on met l'accent sur la servitude, on peut élaborer les notions d'aliénation (Marx), de réification (Gabel). Si on met l'accent sur la volonté, on peut élaborer les notions de mauvaise foi (Sartre), d'inauthenticité (Heidegger) ...
En présence de la servitude volontaire, on est tenté par la question : peut-on y échapper ? C'est aller trop vite. Il faut peut-être se demander : à quoi se soumet-on volontairement ? Ne voit-on pas Socrate accepter la mort parce qu'il place la loi de la cité au-dessus de l'absence de lois ? Il vaut mieux une loi que pas de loi du tout. Il vaut mieux une loi – même injuste – que le règne de la force. Socrate respecte la loi de la cité, donc le jugement des juges. Il se soumet volontairement au verdict. Il se met lui-même à mort.
À l'opposé, Antigone ne se soumet pas à la loi de Créon. Ses deux frères, Étéocle et Polynice ont droit à une sépulture, eux qui se sont tués en s'affrontant, l'un avec Thèbes, l'autre contre Thèbes. Le traître à Thèbes, selon Créon, doit être laissé sans sépulture. Ainsi le veut la loi de la cité. À quoi Antigone oppose ce qu'on appelle le droit naturel. Donc, une conscience peut s'arroger le droit de désobéir, une conscience peut retrouver, à tout moment, l'usage de sa liberté, pour dire non, pour s'opposer, pour désobéir.
Si c'est à toute servitude volontaire que je prétends échapper, c'est au désert qu'il me faudra aller. On connaît quelques vies illustres en ces lieux. Mais le grand nombre n'est pas tenté par le désert. Savent-ils que celui qui renonce au monde, à ses tentations (l'avoir, le paraître, le faire) trouvera au désert non les tentations du réel mais celles de l'imagination, bien plus terribles à vaincre (n'est-ce pas, mirages, images ?)
Bref, le grand nombre ne veut pas d'une vie érémitique au désert. La soumission volontaire, quel que soit le nom qu'on lui donne (aliéné, me voici déresponsabilisé, inauthentique ou de mauvaise foi, me voici apte à ne pas assumer ce choix, à jouer un jeu puis son autre) est donc l'affaire du plus grand nombre, affaire justifiée par les gains qu'on escompte, ne serait-ce que la tranquillité ? Boulot, métro, dodo, cette formule qu'en 68 on lançait comme un épouvantail contre la société de consommation est bien le chiffre de la servitude volontaire aujourd'hui.
Sur ce fond de servitude volontaire, des attitudes individuelles et collectives, éphémères ou durables peuvent émerger. L'endormissement même s'il est général et profond n'est qu'un engourdissement. Il y a des réveils, des sursauts qui mettent en mouvement des individus, des groupes, des masses. Comme 68 dont on peut penser que ça visait la servitude volontaire (sous les pavés, la plage ; prenez vos désirs pour des réalités ! ; changez la vie !). Comme Thoreau, l'auteur américain de La désobéissance civile qui inspira Gandhi, Martin Luther King, deux grands émancipateurs, éveilleurs.
Oui, je suis un soumis volontaire. Pour ma tranquillité bien sûr, pour la paix dans mon ménage (sado-maso, ça peut marcher ! ; autre cas de figure : l'amour-passion qui me consume ou qui nous exalte !), pour la paix sociale et civile (qui n'est pas rien !) ... Mais pas exclusivement. Car si à tout moment, par tous mes actes et comportements, je confirme ma servitude, à tout moment, je peux aussi confirmer ma liberté, car elle est têtue, ma liberté.  Condition pour que ma servitude soit volontaire. Têtue, ma liberté, parce que je suis mortel, me sais mortel et l'accepte, m'y soumets (comme Montaigne !) .
On peut alors mieux comprendre peut-être l'usage fait par Montaigne du Discours de son ami La Boétie.
Discours écrit à 16 ans. Fulgurant essai inactuel. Pour lequel Montaigne veut écrire un tombeau. Sept ans à mûrir son projet, sept ans pour composer les livres I et II et encore autant, quatorze ans, pour composer le livre III et corriger jusqu'à la mort. À la fulgurance de son ami, Montaigne répond par la patience. Au discours théorique, Montaigne répond par l’expérience du vécu. À l'inactuel, Montaigne répond par la relativité historique et culturelle.
Provoqué par le Discours de son ami, Montaigne en a fait bon et long usage pour lui-même, s'il est vrai que Les Essais sont un manuel du bien-vivre.

Édité dans Pour une école du gai savoir, Les Cahiers de l'Égaré, 2004.

L’époque n’était pas à l’école de masse, à la démocratisation de l’école. Faut-il entendre que l’éducation est l’affaire de deux personnes, le maître et l’élève ? que l’un et l’autre se reconnaissent dans leur position respective, évolutive, faite d’adaptations pour le meilleur, pour l’élévation en tenant compte du corps, de la chair, du vécu. Chez les Grecs déjà, il en était ainsi et dans la relation maître-disciple, Éros avait une place centrale. Notre époque stigmatise l’amour dans la relation prof-élèves. Pourquoi ? On a vu ce qu’il en a coûté à Gabrielle Russier.
Si on se demande quelles situations aujourd’hui pourraient correspondre à ce souci de personnalisation, c’est bien sûr au sein de la famille qu’on va les trouver, quand les parents favorisent la découverte, la curiosité, accompagnent l’enfant dans ses lectures, ses devoirs avec amour. L’aide personnalisée, les études suivies, le travail individualisé ou en petits groupes sont autant de manifestations de cette personnalisation possible de la relation prof-élèves., dans le cadre de l’école. On sait aussi les réticences de nombre d’enseignants à cette aide personnalisée, à ce suivi individualisé, la transmission univoque sans feedback de leurs connaissances leur paraissant suffisante.

Jean-Claude Grosse, le 29 janvier 2010

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Montaigne, former son jugement/J.C.Grosse

Rédigé par JCG Publié dans #jean-claude grosse

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Essais
Montaigne (1533-1592)

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portrait brodé de Montaigne photographié chez Marcel Conche

« À un enfant de maison qui recherche les lettres, non pour le gain (car une fin si abjecte est indigne de la grâce et de la faveur des muses, et puis elle regarde et dépend d’autrui), ni tant pour les commodités externes  que pour les siennes propres, et pour s’en enrichir et parer au-dedans, ayant plutôt envie d’en tirer un habile homme qu’un homme savant, je voudrais aussi qu’on fût soigneux de lui choisir un conducteur qui eût la tête bien faite que bien pleine, et qu’on y requît les deux, mais plus les mœurs et l’entendement que la science…
Che non men che saper dubbiar m’aggrada
Aussi bien qu’à savoir, à douter je me plais (Dante)
Car s’il embrasse les opinions de Xénophon et de Platon par son propre dsicours, ce ne seront plus les leurs, ce seront les siennes. Qui suit un autre, il ne suit rien. Il ne trouve rien, voire, il ne cherche rien. Non sumus sub rege ; sibi quisque se vindicer. Nous ne sommes pas sous la férule d’un roi ; que chacun dispose de soi (Sénèque). Qu’il sache qu’il sait au moins. Il faut qu’il emboive leurs humeurs, non qu’il apprenne leurs préceptes. Et qu’il oublie hardiment, s’il veut, d’où il les tient ; mais qu’il sache se les approprier. La vérité et la raison sont communes à un chacun, et ne sont plus à qui les a dites premièrement qu’à qui les dit après. Ce n’est non plus selon Platon que selon moi, puisque lui et moi l’entendons et voyons de même. Les abeilles pillotent de ça de là les fleurs ; mais elles en font après le miel qui est tout leur ; ce n’est plus thym, ni marjolaine ; ainsi les pièces empruntées d’autrui, il les transformera et confondra pour en faire ouvrage tout sien, à savoir son jugement : son institution, son travail et étude ne vise qu’à le former… Le gain de notre étude, c’est en être devenu meilleur et plus sage. »

Ce passage sur la formation du jugement semble on ne peut plus clair : il n’y a pas d’emprunt s’il y a appropriation, mastication, digestion (autre métaphore dans ce chapitre), emmiellement (belle métaphore dont on n’épuise pas les effets par des tentatives d’explication, seulement par la pratique assidue du pillotage métamorphosant en miel ce qui a été butiné). Mais est-ce si simple justement ? On sait que les faiseurs réussissent à faire passer pour leur ce qu’ils ont pompé ailleurs. Montaigne cite. Ses citations s’intègrent parfaitement à son essai. Il a tenu à faire apparaître son emprunt mais l’a fait sien par son enchâssement dans sa réflexion. On ne doute pas de la présence de Montaigne dans ce que nous lisons. Le penseur et l’homme coïncident. Sa réflexion, même sous le sceau du scepticisme, exprime sa vérité du moment. Est-ce une opinion ? Montaigne n’emploie pas ce mot. Son relativisme culturel (vérité en deçà des Pyrénées, erreur ou mensonge au-delà) ne va pas jusqu’à lui faire parler d’opinions. La raison en est que la vérité est commune à un chacun. L’opinion n’est pas un jugement mais un emprunt non digéré, suggéré. C’est autrui en nous, c’est la pression de la commerie, à laquelle nous cédons avec délectation, nous appropriant même cette opinion en disant c’est « mon » opinion. Mais dire c’est « mon » opinion ne suffit pas à en faire une vérité, ma vérité. Il n’y a pas eu jugement. Disons que la différence essentielle entre opinion et vérité c’est que l’opinion est affirmée sans arguments ou avec des arguments fallacieux quand la vérité, ma vérité, je la fonde sur des arguments sérieux, pesés, mesurés qui me convainquent moi sans être pour autant des preuves pouvant convaincre autrui. On voit si on n’aime que les choses carrées, les oppositions nettes que le sujet abordé n’établit pas de distance incommensurable entre opinion et vérité, entre emprunt par commerie et emprunt par jugement. Cela se joue au millimètre près comme entre érotisme et pornographie, entre amour et séduction… En tout cas, ce passage disqualifie tout un travail universitaire de recherche des influences, des emprunts, travail qui amuse sans doute le chercheur mais n’apporte rien. Ce passage autorise tout emprunt par assimilation, rendant problématiques droits d’auteur, hadopi contre piratage, loi contre photocopillage…
JCG

« Ce n’est pas merveille, dit un ancien, que le hasard puisse tant sur nous, puisque nous vivons par hasard. À qui n’a dressé en gros sa vie à certaine fin, il est impossible de disposer les actions particulières. Il est impossible de ranger les pièces, à qui n’a une forme du total en sa tête. À quoi faire la provision des couleurs, à qui ne sait ce qu’il a à peindre ? Aucun ne fait certain dessein de sa vie, et n’en délibérons qu’à parcelles. L’archer doit premièrement savoir où il vise, et puis y accommoder la main, l’arc, la corde, la flèche et les mouvements. Nos conseils fourvoient, parce qu’ils n’ont pas d’adresse et de but.

Quoi que ce soit qui tombe en notre connaissance et jouissance, nous sentons qu’il ne nous satisfait pas ; et allons béant après les choses à venir et inconnues, d’autant que les présentes ne nous soûlent point : non pas, à mon avis, qu’elles n’aient assez de quoi nous soûler, mais c’est que nous les saisissons d’une prise malade et déréglée.

Nous sommes chacun plus riche que nous ne pensons ; mais on nous dresse à l’emprunt et à la quête : on nous duit à nous servir plus de l’autrui que du nôtre. En aucune chose l’homme ne sait s’arrêter au point de son besoin : de volupté, de richesse, de puissance, il en embrasse plus qu’il n’en peut étreindre ; son avidité est incapable de modération. Je trouve qu’en curiosité de savoir il en est de même ; il se taille de la besogne bien plus qu’il n’en peut faire et bien plus qu’il n’en a affaire étendant l’utilité du savoir autant qu’est sa manière.

Quand je danse, je danse ; quand je dors, je dors ; voire et quand je me promène solitairement en un beau verger, si mes pensées se sont entretenues des occurrences étrangères quelque partie du temps, quelque autre partie je les ramène à la promenade, au verger, à la douceur de cette solitude et à moi. Nature a maternellement observé cela, que les actions qu’elle nous a enjointes pour notre besoin nous fussent aussi voluptueuses, et nous y convie non seulement par la raison, mais aussi par l’appétit : c’est injustice de corrompre ses règles.

Avez-vous su méditer et manier votre vie ? Vous avez fait la plus grande besogne de toute.

Notre grand et glorieux chef-d'œuvre, c’est vivre à propos. Toutes autres choses, régner, thésauriser, bâtir, n’en sont qu’appendicules et adminicules pour le plus.

Je « passe » le temps quand il est mauvais et incommode ; quand il est bon, je ne le veux pas « passer », je le retâte, je m’y tiens. Il faut courir le mauvais et se rasseoir au bon. Cette phrase ordinaire de passe-temps et de passer le temps représente l’usage de ces prudentes gens, qui ne pensent point avoir meilleur compte de leur vie que de la couler et échapper, de la passer, gauchir et, autant qu’il est en eux, ignorer et fuir, comme chose de qualité ennuyeuse et dédaignable. Mais je la connais autre, et la trouve et prisable et commode.

…Pour moi donc, j’aime la vie et la cultive telle qu’il a plu à Dieu nous l’octroyer.
J’accepte de bon cœur, et reconnaissant, ce que nature a fait pour moi, et m’en agrée et m’en loue. On fait tort à ce grand et tout-puissant donneur de refuser son don, l’annuler et défigurer. Tout bon, il a fait tout bon.
C’est une absolue perfection, et comme divine de savoir jouir loyalement de son être. Nous cherchons d’autres conditions, pour n’entendre l’usage des nôtre, et sortons hors de nous, pour ne savoir quel il y fait. Si, avons-nous beau monter sur des échasses car sur des échasses encore faut-il marcher de nos jambes. Et au plus élevé trône du monde, si ne sommes assis que sus notre cul.
Les plus belles vies sont, à mon gré, celles qui se rangent au modèle commun et humain, avec ordre, mais sans miracle et sans extravagance.

Il est incertain où la mort nous attende, attendons-la partout. La préméditation de la mort est préméditation de la liberté. Qui a appris à mourir, il a désappris à servir. Le savoir mourir nous affranchit de toute sujétion et contrainte. Il n’y a rien de mal en la vie pour celui qui a bien compris que la privation de la vie n’est pas mal.
Au demeurant ce que nous appelons ordinairement amis et amitié ce ne sont qu'accointances et familiarités nouées par quelque occasion ou commodité, par le moyen de laquelle nos âmes s'entretiennent. En l'amitié de quoi je parle, elles se mêlent et confondent l'une en l'autre, d'un mélange si universel, qu'elles effacent et ne retrouvent plus la couture qui les a jointes. Si on me presse de dire pourquoi je l'aimais, je sens que cela ne se peut exprimer qu’en répondant : « Parce que c'était lui ; parce que c'était moi. »
Car, tout ainsi que l'amitié que je me porte ne reçoit point augmentation pour le secours que je me donne au besoin, quoi que disent les stoïciens, et comme je ne me sais aucun gré du service que je me fais, aussi l'union de tels amis étant véritablement parfaite, elle leur fait perdre le sentiment de tels devoirs, et haïr et chasser d'entre eux ces mots de division et de différence : bienfait, obligation, reconnaissance, prière, remerciement, et leurs pareils. Tout étant par effet [effectivement] commun entre eux, volontés, pensements, jugements, biens, femmes, enfants, honneur et vie, et leur convenance n'étant qu'une âme en deux corps selon la très propre définition d'Aristote, ils ne se peuvent ni prêter, ni donner rien.
Si, en l'amitié de quoi je parle, l'un pouvait donner à l'autre, ce serait celui qui recevrait le bienfait qui obligerait son compagnon. Car cherchant l'un et l'autre, plus que toute autre chose, de s'entre-bienfaire, celui qui en prête la matière et l'occasion est celui-là qui fait le libéral, donnant ce contentement à son ami d'effectuer en son endroit ce qu'il désire le plus. »

Pourquoy prenons-nous titre d’estre, de cet instant qui n’est qu’une eloise dans le cours infini d’une nuict eternelle et une interruption si briefve de nostre perpetuelle et naturelle condition ?

                                                         Montaigne, Essais II,12    


Essais 1572-1592

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Discours de la servitude volontaire


« Comment il se peut que tant d'hommes, tant de bourgs, tant de villes, tant de nations supportent quelquefois un tyran seul qui n'a de puissance que celle qu'ils lui donnent, qui n'a pouvoir de leur nuire qu'autant qu'ils veulent bien l'endurer, et qui ne pourrait leur faire aucun mal s'ils n'aimaient mieux tout souffrir de lui que de le contredire. Chose vraiment étonnante – et pourtant si commune qu'il faut plutôt en gémir que s'en ébahir –, de voir un million d'hommes misérablement asservis, la tête sous le joug, non qu'ils y soient contraints par une force majeure, mais parce qu'ils sont fascinés et pour ainsi dire ensorcelés par le seul nom d'un, qu'ils ne devraient pas redouter – puisqu'il est seul – ni aimer – puisqu'il est envers eux tous inhumain et cruel. Telle est pourtant la faiblesse des hommes.

Quel est ce vice, ce vice horrible, de voir un nombre infini d'hommes, non seulement obéir, mais servir, non pas être gouvernés, mais être tyrannisés, n'ayant ni biens, ni parents, ni enfants, ni leur vie même qui soient à eux ? De les voir souffrir les rapines, les paillardises, les cruautés, non d'une armée, non d'un camp barbare contre lesquels chacun devrait défendre son sang et sa vie, mais d'un seul ! Non d'un Hercule ou d'un Samson, mais d'un hommelet souvent le plus lâche, le plus efféminé de la nation, qui n'a jamais flairé la poudre des batailles ni guère foulé le sable des tournois, qui n'est pas seulement inapte à commander aux hommes, mais encore à satisfaire la moindre femmelette ! Nommerons-nous cela lâcheté ? Appellerions-nous vils et couards ces hommes soumis ? Si deux, si trois, si quatre cèdent à un seul, c'est étrange, mais toutefois possible ; on pourrait peut-être dire avec raison : c'est faute de cœur. Mais si cent, si mille souffrent l'oppression d'un seul, dira-t-on encore qu'ils n'osent pas s'en prendre à lui, ou qu'ils ne le veulent pas, et que ce n'est pas couardise, mais plutôt mépris ou dédain ?
Enfin, si l'on voit non pas cent, non pas mille hommes, mais cent pays, mille villes, un million d'hommes ne pas assaillir celui qui les traite tous comme autant de serfs et d'esclaves, comment qualifierons-nous cela ? Est-ce lâcheté ? Mais tous les vices ont des bornes qu'ils ne peuvent pas dépasser. Deux hommes, et même dix, peuvent bien en craindre un ; mais que mille, un million, mille villes ne se défendent pas contre un seul homme, cela n'est pas couardise : elle ne va pas jusque-là, de même que la vaillance n'exige pas qu'un seul homme escalade une forteresse, attaque une armée, conquière un royaume. Quel vice monstrueux est donc celui-ci, qui ne mérite pas même le titre de couardise, qui ne trouve pas de nom assez laid, que la nature désavoue et que la langue refuse de nommer ?

Or ce tyran seul, il n'est pas besoin de le combattre, ni de l'abattre. Il est défait de lui-même, pourvu que le pays ne consente point à sa servitude. Il ne s'agit pas de lui ôter quelque chose, mais de ne rien lui donner. Pas besoin que le pays se mette en peine de faire rien pour soi, pourvu qu'il ne fasse rien contre soi. Ce sont donc les peuples eux-mêmes qui se laissent, ou plutôt qui se font malmener, puisqu'ils en seraient quittes en cessant de servir. C'est le peuple qui s'asservit et qui se coupe la gorge ; qui, pouvant choisir d'être soumis ou d'être libre, repousse la liberté et prend le joug ; qui consent à son mal, ou plutôt qui le recherche...

Pauvres gens misérables, peuples insensés, nations opiniâtres à votre mal et aveugles à votre bien ! Vous vous laissez enlever sous vos yeux le plus beau et le plus clair de votre revenu, vous laissez piller vos champs, voler et dépouiller vos maisons des vieux meubles de vos ancêtres ! Vous vivez de telle sorte que rien n'est plus à vous. Il semble que vous regarderiez désormais comme un grand bonheur qu'on vous laissât seulement la moitié de vos biens, de vos familles, de vos vies. Et tous ces dégâts, ces malheurs, cette ruine, ne vous viennent pas des ennemis, mais certes bien de l'ennemi, de celui-là même que vous avez fait ce qu'il est, de celui pour qui vous allez si courageusement à la guerre, et pour la grandeur duquel vous ne refusez pas de vous offrir vous-mêmes à la mort. Ce maître n'a pourtant que deux yeux, deux mains, un corps, et rien de plus que n'a le dernier des habitants du nombre infini de nos villes. Ce qu'il a de plus, ce sont les moyens que vous lui fournissez pour vous détruire. D'où tire-t-il tous ces yeux qui vous épient ; si ce n'est de vous ? Comment a-t-il tant de mains pour vous frapper, s'il ne vous les emprunte ? Les pieds dont il foule vos cités ne sont-ils pas aussi les vôtres ? A-t-il pouvoir sur vous, qui ne soit de vous-mêmes ? Comment oserait-il vous assaillir, s'il n'était d'intelligence avec vous ? Quel mal pourrait-il vous faire, si vous n'étiez les receleurs du larron qui vous pille, les complices du meurtrier qui vous tue et les traîtres de vous-mêmes ? Vous semez vos champs pour qu'il les dévaste, vous meublez et remplissez vos maisons pour fournir ses pilleries, vous élevez vos filles afin qu'il puisse assouvir sa luxure, vous nourrissez vos enfants pour qu'il en fasse des soldats dans le meilleur des cas, pour qu'il les mène à la guerre, à la boucherie, qu'il les rende ministres de ses convoitises et exécuteurs de ses vengeances. Vous vous usez à la peine afin qu'il puisse se mignarder dans ses délices et se vautrer dans ses sales plaisirs. Vous vous affaiblissez afin qu'il soit plus fort, et qu'il vous tienne plus rudement la bride plus courte. Et de tant d'indignités que les bêtes elles-mêmes ne supporteraient pas si elles les sentaient, vous pourriez vous délivrer si vous essayiez, même pas de vous délivrer, seulement de le vouloir. Soyez résolus à ne plus servir, et vous voilà libres. Je ne vous demande pas de le pousser, de l'ébranler, mais seulement de ne plus le soutenir, et vous le verrez, tel un grand colosse dont on a brisé la base, fondre sous son poids et se rompre. »

La Boétie (1530-1563) Discours 1546

On lira l'étude que j'ai intitulée: Montaigne et La Boétie
ainsi que le court essai: Sommes-nous des soumis volontaires ?
JCG


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