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Blog de Jean-Claude Grosse

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Jacques-Alain Miller: l'amour en questions

8 Octobre 2008 , Rédigé par Jean-Claude Grosse Publié dans #agoras

Jacques-Alain Miller:
 interview

à Psychologies Magazine
sur la question de l’amour.

Remarquablement éclairant.

 Jean-François Cottes

 
Interview de Jacques - Alain Miller

Psychologies Magazine, octobre 2008, n° 278
Propos recueillis par Hanna Waar

Psychologies : La psychanalyse enseigne-t-elle quelque chose sur l’amour ?


Jacques - Alain Miller : Beaucoup, car c’est une expérience dont le ressort est l’amour. Il s’agit de cet amour automatique, et le plus souvent inconscient, que l’analysant porte à l’analyste et qui s’appelle le transfert. C’est un amour factice, mais il est de la même étoffe que l’amour vrai. Il met au jour sa mécanique : l’amour s’adresse à celui dont vous pensez qu’il connaît votre vérité vraie. Mais l’amour permet d’imaginer que cette vérité sera aimable, agréable, alors qu’elle est en fait bien difficile à supporter.
 
P : Alors, c’est quoi aimer vraiment ?
 
J-A Miller : Aimer vraiment quelqu’un, c’est croire qu’en l’aimant, on accédera à une vérité sur soi. On aime celui ou celle qui recèle la réponse, ou une réponse, à notre question : « Qui suis-je ? »
 
P : Pourquoi certains savent-ils aimer et d’autres pas ?

J-A Miller : Certains savent provoquer l’amour chez l’autre, les serial lovers, si je puis dire, hommes et femmes. Ils savent sur quels boutons appuyer pour se faire aimer. Mais eux n’aiment pas nécessairement, ils jouent plutôt au chat et à la souris avec leurs proies. Pour aimer, il faut avouer son manque, et reconnaître que l’on a besoin de l’autre, qu’il vous manque. Ceux qui croient être complets touts seuls, ou veulent l’être, ne savent pas aimer. Et parfois, ils le constatent douloureusement. Ils manipulent, tirent des ficelles, mais ne connaissent de l’amour ni le risque, ni les délices.
 
P : « Être complet tout seul » : seul un homme peut croire ça…

J-A Miller : Bien vu ! « Aimer, disait Lacan, c’est donner ce qu’on n’a pas. ». Ce qui veut dire : aimer, c’est reconnaître son manque et le donner à l’autre, le placer dans l’autre. Ce n’est pas donner ce que l’on possède, des biens, des cadeaux, c’est donner quelque chose que l’on ne possède pas, qui va au-delà de soi-même. Pour ça, il faut assurer son manque, sa « castration », comme disait Freud. Et cela, c’est essentiellement féminin. On n’aime vraiment qu’à partir d’une position féminine. Aimer féminise. C’est pourquoi l’amour est toujours un peu comique chez un homme. Mais s’il se laisse intimider par le ridicule, c’est qu’en réalité, il n’est pas assuré de sa virilité.
 
P : Aimer serait plus difficile pour les hommes ?

J-A Miller : Oh oui ! Même un homme amoureux a des retours d’orgueil, des sursauts d’agressivité contre l’objet de son amour, parce que cet amour le met dans la position d’incomplétude, de dépendance. C’est pourquoi il peut désirer des femmes qu’il n’aime pas, afin de retrouver la position virile qu’il met en suspens lorsqu’il aime. Ce principe, Freud l’a appelé le « ravalement de la vie amoureuse » chez l’homme : la scission de l’amour et du désir sexuel.
 
P : Et chez les femmes ?

J-A Miller : C’est moins habituel. Dans le cas le plus fréquent, il y a dédoublement du partenaire masculin. D’un côté, il est l’amant qui les fait jouir et qu’elles désirent, mais il est aussi l’homme de l’amour, qui est féminisé, foncièrement châtré. Seulement, ce n’est pas l’anatomie qui commande : il y a des femmes qui adoptent une position masculine. Il y en a même de plus en plus. Un homme pour l’amour, à la maison ; et des hommes pour la jouissance, rencontrés sur Internet, dans la rue, dans le train…
 
P : Pourquoi « de plus en plus »

J-A Miller : Les stéréotypes socioculturels de la féminité et de la virilité sont en pleine mutation. Les hommes sont invités à accueillir leurs émotions, à aimer, à se féminiser ; les femmes, elles, connaissent au contraire un certain « pousse-à-l’homme » : au nom de l’égalité juridique, elles sont conduites à répéter « moi aussi ». Dans le même temps, les homosexuels revendiquent les droits et les symboles des hétéros, comme le mariage et la filiation. D’où une grande instabilité des rôles, une fluidité généralisée du théâtre de l’amour, qui constraste avec la fixité de jadis. L’amour devient « liquide », constate le sociologue Zygmunt Bauman (1). Chacun est amené à inventer son « style de vie » à soi, et à assumer son mode de jouir et d’aimer. Les scénarios traditionnels tombent en lente désuétude. La pression sociale pour s’y conformer n’a pas disparu, mais elle baisse.
 
P : « L’amour est toujours réciproque » disait Lacan. Est-ce encore vrai dans le contexte actuel ? Qu’est-ce que ça signifie ?


J-A Miller : On répète cette phrase sans la comprendre, ou en la comprenant de travers. Cela ne veut pas dire qu’il suffit d’aimer quelqu’un pour qu’il vous aime. Ce serait absurde. Cela veut dire : « Si je t’aime, c’est que tu es aimable. C’est moi qui aime, mais toi, tu es aussi dans le coup, puisqu’il y a en toi quelque chose qui me fait t’aimer. C’est réciproque parce qu’il y a un va-et-vient : l’amour que j’ai pour toi est l’effet en retour de la cause d’amour que tu es pour moi. Donc, tu n’y es pas pour rien. Mon amour pour toi n’est pas seulement mon affaire, mais aussi la tienne. Mon amour dit quelque chose de toi que peut-être toi-même ne connais pas. » Cela n’assure pas du tout qu’à l’amour de l’un répondra l’amour de l’autre : ça, quand ça se produit, c’est toujours de l’ordre du miracle, ce n’est pas calculable à l’avance.
 
P : On ne trouve pas son chacun, sa chacune par hasard. Pourquoi lui ? Pourquoi elle ?


J-A Miller : Il y a ce que Freud a appelé Liebesbedingung, la condition d’amour, la cause du désir. C’est un trait particulier – ou un ensemble de traits – qui a chez quelqu’un une fonction déterminante dans le choix amoureux. Cela échappe totalement aux neurosciences, parce que c’est propre à chacun, ça tient à son histoire singulière et intime. Des traits parfois infimes sont en jeu. Freud, par exemple, avait repéré comme cause du désir chez l’un de ses patients un éclat de lumière sur le nez d’une femme !
 
P : On a du mal à croire à un amour fondé sur ces broutilles !

J-A Miller : La réalité de l’inconscient dépasse la fiction. Vous n’avez pas idée de tout ce qui est fondé, dans la vie humaine, et spécialement dans l’amour, sur des bagatelles, des têtes d’épingle, des « divins détails ». Il est vrai que c’est surtout chez le mâle que l’on trouve de telles causes du désir, qui sont comme des fétiches dont la présence est indispensable pour déclencher le processus amoureux. Des particularités menues, qui rappellent le père, la mère, le frère, la sœur, tel personnage de l’enfance, jouent aussi leur rôle dans le choix amoureux des femmes. Mais la forme féminine de l’amour est plus volontiers érotomaniaque que fétichiste : elles veulent être aimées, et l’intérêt, l’amour qu’on leur manifeste, ou qu’elles supposent chez l’autre, est souvent une condition sine qua non pour déclencher leur amour, ou au moins leur consentement. Le phénomène est la base de la drague masculine.
 
P : Vous ne donnez aucun rôle aux fantasmes ?
 
J-A Miller : Chez les femmes, qu’ils soient conscients ou inconscients, ils sont déterminants pour la position de jouissance plus que pour le choix amoureux. Et c’est l’inverse pour les hommes. Par exemple, il arrive qu’une femme ne puisse obtenir la jouissance – disons, l’orgasme – qu’à la condition de s’imaginer, durant l’acte lui-même, être battue, violée, ou être une autre femme, ou encore être ailleurs, absente.
 
P : Et le fantasme masculin ?

J-A Miller : Il est très en évidence dans le coup de foudre. L’exemple classique, commenté par Lacan, c’est, dans le roman de Goethe (2), la soudaine passion du jeune Werther pour Charlotte, au moment où il la voit pour la première fois, nourrissant la marmaille qui l’entoure. C’est ici la qualité maternante de la femme qui déclenche l’amour. Autre exemple, tiré de ma pratique, celui-là : un patron quinquagénaire reçoit les candidates à un poste de secrétaire : une jeune femme de 20 ans se présente ; il lui déclare aussitôt sa flamme. Il se demande ce qui lui a pris, entre en analyse. Là, il découvre le déclencheur : il avait retrouvé en elle des traits qui lui évoquaient ce qu’il était lui-même à 20 ans, quand il s’était présenté à sa première embauche. Il était, en quelque sorte, tombé amoureux de lui-même. On retrouve dans ces deux exemples les deux versants distingués par Freud : on aime ou bien la personne qui protège, ici la mère, ou bien une image narcissique de soi-même.
 
P : On a l’impression d’être des marionnettes !

J-A Miller : Non, entre tel homme et telle femme, rien n’est écrit d’avance, il n’y a pas de boussole, pas de rapport préétabli. Leur rencontre n’est pas programmée comme celle du spermatozoïde et de l’ovule ; rien à voir non plus avec les gènes. Les hommes et les femmes parlent, ils vivent dans un monde de discours, c’est cela qui est déterminant. Les modalités de l’amour sont ultrasensibles à la culture ambiante. Chaque civilisation se distingue par la façon dont elle structure le rapport des sexes. Or, il se trouve qu’en Occident, dans nos sociétés à la fois libérales, marchandes et juridiques, le « multiple » est en passe de détrôner le « un ». Le modèle idéal de « grand amour de toute la vie » cède peu à peu du terrain devant le speed dating, le speed loving et toute floraison de scénarios amoureux alternatifs, successifs, voire simultanés.
 
P : Et l’amour dans la durée ? dans l’éternité ?

J-A Miller : Balzac disait : « Toute passion qui ne se croit pas éternelle est hideuse (3). » Mais le lien peut-il se maintenir pour la vie dans le registre de la passion ? Plus un homme se consacre à une seule femme, plus elle tend à prendre pour lui une signification maternelle : d’autant plus sublime et intouchable que plus aimée. Ce sont les homosexuels mariés qui développent le mieux ce culte de la femme : Aragon chante son amour pour Elsa ; dès qu’elle meurt, bonjour les garçons ! Et quand une femme se cramponne à un seul homme, elle le châtre. Donc, le chemin est étroit. Le meilleur chemin de l’amour conjugal, c’est l’amitié, disait en substance Aristote.
 
P : Le problème, c’est que les hommes disent ne pas comprendre ce que veulent les femmes ; et les femmes, ce que les hommes attendent d’elles…


J-A Miller : Oui. Ce qui objecte à la solution aristotélicienne, c’est que le dialogue d’un sexe à l’autre est impossible, soupirait Lacan. Les amoureux sont en fait condamnés à apprendre indéfiniment la langue de l’autre, en tâtonnant, en cherchant les clés, toujours révocables. L’amour, c’est un labyrinthe de malentendus dont la sortie n’existe pas.
 
Propos recueillis par H. W.
 
(1) Zygmunt Bauman, L’amour liquide, de la fragilité des liens entre les hommes (Hachette Littératures, « Pluriel », 2008)
 
(2) Les souffrances du jeune Werther de Goethe (LGF, « le livre de poche », 2008).
 
(3) Honoré de Balzac in La comédie humaine, vol. VI, « Études de mœurs : scènes de la vie parisienne » (Gallimard, 1978).

Note : dans un prochain article, je présenterai la vision de l'amour de Marcel Conche et je tenterai de comparer avec cette vision décoiffante proposée par J-A Miller.
JCG




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Laïcité positive et positivisme/ Fatum et vide éthique

20 Septembre 2008 , Rédigé par Jean-Claude Grosse Publié dans #agoras

Laïcité positive et positivisme

Voilà un article d'
Alain Foix
, comédien, metteur en scène, écrivain, bien documenté avec citations à l'appui, qui permet de mesurer quelques enjeux concernant les attaques "soft" contre la laïcité.
La notion de "laïcité positive" prend une curieuse couleur.

Comme le disait Auguste Comte, il ne faut pas laisser le mot "religion" aux religieux, formule reprise par Marcel Conche lors d'une discussion que j'ai eue avec lui.
C'est sur ce terrain délicat que s'est aventuré avec rigueur Marcel Conche dans La voie certaine vers "Dieu" ou l'Esprit de la religion, publié aux Cahiers de l'Égaré.



portrait de Marcel Conche par Jean Leyssenne

C'est aussi la démarche de José Valverde, auteur dramatique, dont je mets la contribution en ligne: Notre religion. Et celle de Gérard Lépinois, auteur de Fiction du capital, publié aux Cahiers de l'Égaré, et dont le texte Fatum et vide éthique me semble une contribution d'éclaireur.
grossel



Cela a sauté aux yeux, mais tellement violemment que les médias en sont restés aveugles. Nulle part je n’ai vu relever dans les journaux la curieuse concomitance entre la déclaration de Benoît XVI stigmatisant « une société imprégnée de positivisme et de matérialisme. Ces idéologies, qui ont conduit à un enthousiasme excessif pour le progrès, déterminent la conception de la vie d’amples secteurs de la société » et celle de Nicolas Sarkozy affirmant la nécessité d’une laïcité positive. Appel à une laïcité positive et critique du positivisme, les deux termes pourraient dans ce contexte et en surface apparaître contradictoires, mais il n’en est rien, bien entendu. De fait, notre Président de la République ne fait qu’emboiter le pas du Saint-Père en lui empruntant son propre vocabulaire. En effet, le concept de laïcité positive est forgé par Benoît XVI et se rapporte aux Etats-Unis : « Il y a une chose que je trouve fascinante aux États-Unis : c’est que ce pays est né avec une conception positive de la laïcité. Ce nouveau peuple était constitué de communautés et de personnes ayant fui des Églises d’état. Elles voulaient un état laïc pour permettre aux gens de toutes les confessions de pratiquer leur propre religion. […] Ils étaient laïcs justement par amour de la religion, de l’authenticité de la religion, qui ne peut être vécue que dans la liberté. […] Je pense que c’est quelque chose de fondamental et de positif, à prendre en considération, y compris en Europe » (discours prononcé le 29 février dernier, quand il a reçu au Vatican le nouvel ambassadeur des États-Unis près le Saint-Siège).

Que Sarkozy reprenne à son compte un concept forgé par l’Eglise, a des implications extrêmement importantes. Cela suppose le fait que le chef de l’Etat français se rallie à la notion de la laïcité édictée par l’église et qui se résume en ces mots de Benoît XVI : « laïc par amour de la religion ». Ainsi, sous l’apparente bonhommie de ce terme qui vient en se glissant derrière le concept déjà très contesté de discrimination positive, se cache une violente attaque contre une certaine conception de la démocratie à laquelle on veut en substituer une autre, celle d’une démocratie comme simple moyen. Conception partagée à la fois par les capitalistes intégristes du marché, par Bachar El Assad, Président Syrien (qui, juste après la visite de Sarkozy a déclaré au journaliste de France 2 qui a sursauté et le lui a fait répéter, que : « la démocratie est un simple moyen … pour libérer le commerce. ») , et par Jean-Paul II qui dans le n° 70 d’Evangelium vitae écrit : « Fondamentalement, elle (la démocratie) est un « système » et, comme tel, un instrument et non pas une fin. Son caractère « moral » n’est pas automatique, mais dépend de la conformité à la loi morale, à laquelle la démocratie doit être soumise comme tout comportement humain: il dépend donc de la moralité des fins poursuivies et des moyens utilisés. Si l’on observe aujourd’hui un consensus presque universel sur la valeur de la démocratie, il faut considérer cela comme un « signe des temps » positifainsi que le Magistère de l’Église l’a plusieurs fois souligné. Autrement dit, la loi morale édictée par l’Eglise et la religion, est seule garante de la bonne marche d’un Etat. » (souligné par moi), Le cardinal Ratzinger (le futur Benoît XVI) dans une note en date de 2002 en rajoute une couche : « Pour la doctrine morale catholique la laïcité est comprise comme une autonomie de la sphère civile et politique par rapport à la sphère religieuse et ecclésiastique,- mais pas par rapport à la sphère morale…. la “laïcité”, en effet, désigne en premier lieu l’attitude de celui qui respecte les vérités qui procèdent de la connaissance naturelle sur l’homme vivant en société. Peu importe que ces vérités soient enseignées aussi par telle ou telle religion particulière puisque la vérité est une. ».

Le professeur Thierry Boutet dans sa conférence du 26 juin 2008 au Vatican intitulée « Politique, forme exigeante de charité » enfonce le clou :

« Le religieux précède le politique. Il le précède historiquement mais aussi anthropologiquement et ontologiquement. La quête de sens, la quête religieuse, l’instinct religieux sont connaturels à l’homme… Comme l’a très bien remarqué Nicolas Sarkozy (souligné par moi), le politique n’a pas vocation à répondre à cette quête…A l’origine donc, l’autorité procède du religieux… Le questionnement religieux est bien antérieur au questionnement politique… La politique est fille de la religion et de la métaphysique (souligné par moi »)

Qu’on ne s’y méprenne pas. Il s’agit d’une attaque en règle de la philosophie des Lumières d’où nous vient l’esprit de la révolution française et notre conception de la laïcité comme séparation de ce qui est de l’ordre de la raison, de la sphère publique et de la foi appartenant au domaine de la sphère privée. A cette pensée philosophique posée comme négative, on veut affirmer une autre pensée qui serait positive. Le mot positif si fréquent dans la bouche de Sarkozy est de cet ordre. Cette positivité est à opposer au positivisme que Benoît XVI attaque de front. Qu’est-ce que le positivisme ? C’est la doctrine d’Auguste Comte qui affirme que seule la connaissance des faits est féconde, que le domaine des « choses en soi » est inaccessible et que la pensée ne peut atteindre que des relations et des lois. Affirmant la primauté de la notion de progrès, Auguste Comte met en valeur une avancée de l’histoire liée à l’esprit humain qui s’élève des ténèbres du passé. Il ne s’agit évidemment pas pour moi de soutenir la pensée de ce philosophe qui eut dans ses applications des conséquences absolument néfastes, notamment dans la pensée coloniale du XIXè siècle. Mais ce qui est important ici, est de savoir pourquoi Benoit XVI s’y attaque si violemment. Tout simplement parce qu’il est pour lui l’expression de l’horreur absolue, celle « d’une société sécularisée dont l’horizon est devenu le siècle, où l’homme est devenu la mesure de toute chose et qui n’a plus comme but ultime sa sanctification, mais sa sécurité et sa prospérité (dixit Thierry Boutet qui cite avec répugnance Auguste Comte : « Tout est relatif au temps… voila le seul principe absolu». Une telle philosophie empêche d’en revenir aux fondamentaux, notamment ceux de l’église, qui sont transhistoriques et qui depuis le passé le plus lointain, fonde le présent.

C’est ce qui s’appelle une position fondamentalement réactionnaire. Mais qui chez nos politiques s’élève aujourd’hui fortement contre de telles affirmations ? Je n’entends que silence, à gauche dans les rangs. On positive, comme il se dit à Carrefour, et bientôt, notre Président qui sait user des slogans publicitaires nous vendra son contrat de confiance comme il se dit chez Darty, sa belle famille, contre l’abandon du contrat social.

Alain Foix, 17 septembre 2008


                                      NOTRE RELIGION


La religion des « Droits/Devoirs de l’Homme » à laquelle j’adhère est comme les précédentes religions apparue au moment où le développement des techniques le permettait. Aujourd’hui, le développement du pouvoir technique de l’Humanité implique de la part de chaque citoyen une responsabilité personnelle accrue par rapport à l’avenir de notre espèce, d’où l’invention de cette religion nouvelle. Elle possède une étrange particularité, c’est qu’elle ne combat que les religions dites « intégristes ». Ses principes fondamentaux mettent l’Homme au Centre, laissant chacun libre de considérer que celui-ci est la conséquence d’une volonté divine ou non, pourvu que les morales légèrement différentes suivant les pays et les religions plus ou moins implantées  respectent ce  principe de base. Le développement de l’Humain dans l’Homme avec toutes ses potentialités et donc le développement exponentiel de ses responsabilités est l’objectif explicite de cette religion nouvelle qui s’impose petit à petit à toute l’Humanité.
Certains seront peut être choqués de me voir qualifier de religion « le droit de l’hommisme », surtout ceux qui conserve leur foi en Dieu, même s’ils ont  admis les droits, c'est-à-dire les devoirs, qui régissent notre forme de théocratie où  l’Homme est  Dieu. J’ai choisi le terme de religion pour m’amuser un peu de cette petite provocation.

∑ Ce n’est pas une petite provocation ! Quand on sait qu’une partie de l’humanité est prête à en découdre, bombes atomiques à l’appuie avec l’autre partie !

En effet, et nous devons comprendre à quel point la religion des « Droits/Devoirs de l’Homme » pose des problèmes de conscience réels aux croyants les plus attachés au pied de la lettre des textes fondateurs de leurs religions.  Pour ces croyants « intégristes », l’acceptation des principes des droits de l’homme ne va pas de soi, comme pour nous, et cela génère, pour eux, une authentique souffrance qu’il nous faut respecter. Je parle de religion car la religion parle de relier et de relire mais pour nous qui sommes athés ou agnostiques (ma position) c’est en fait la totalité des livres et des témoignages directs de l’homme sur terre et cela depuis la nuit des temps qui nous relient. Oui ! Résolument, ardemment toutes les traces du passé de l’humanité sur terre nous passionnent et nous fondent. Toutes les pensées venues de la nuit des expériences humaines nous sont lumières dans le noir, comme nous sont lumières les connaissances sans cesse renouvelées et approfondies de l’histoire de notre cosmos et des avancées de la science. Nous sommes farouchement des humains de ce début de millénaire, ici et maintenant, nous avons à inventer, à réinventer sans cesse la morale indispensable à l’humanité en devenir d’Humanité. Il est temps pour moi de proposer un nom plus simple et plus beau pour cette religion qui met l’homme à venir en son centre et je propose HUMANISME.
Personnellement je vois bien que les « croyants en Dieu », car je refus le terme d’ « incroyant » pour moi qui croit en l’Homme, essayent de faire marcher la machine de l’histoire dans l’autre sens.  Ils y parviennent, (hélas !) quand la misère donne la main à la religion ou les fusils dirigent les consciences, mais ils sont globalement depuis un siècle en recul irréversible. L’humanité est encore si jeune ! La civilisation ayant laissé trace historique est vieille de quelques petits millénaires seulement alors qu’il a fallu des millions d’années pour faire émerger l’Homme de la bactérie !
En vérité ce que l’on nomme religion et ne relie plus que quelques uns avec quelques autres et plus ou moins mollement en France est surtout un marqueur sociologique et politique, un appendice devenu inutile et qui subsiste comme vestige.
Ce n’est le plus souvent qu’un truc pour aller ici ou là pêcher des voix ! Les « pêcheurs » de voix, savent bien ce qu’ils font mais ne croient pas sérieusement à ce qu’ils disent, autrement comment se conduiraient-ils, en ce monde, avec une telle indifférence par rapport au soi-disant gros morceau de vie, celle qui les attendrait après celle-ci ?
La religion c’est comme cet inutile petit bout de chair qui pendouille sous mon oreille et qui ne me sert en rien à mieux entendre alors que ma petite prothèse intra auriculaire est tellement efficace ! Notre corps a de ces petits restes inutiles, de ce singe, de cet oiseau, de ce poisson que nos lointains ancêtres nous ont légués. Je ne m’aventurerai pas à imaginer le corps des hommes explorateurs et conquérants du cosmos en l’an 30000 !

Eclaboussés de lune des vers luisants qui passaient en procession lente, cela arrive, s’esclaffent bruyamment, c’est plus rare, et le soleil interloqué se penche sur le balcon du ciel en robe surannée, allez savoir pourquoi si le sujet vous intéresse !

José Valverde

Il serait intéressant de dire aussi quelle conception de la laïcité, il nous faut. Dans la discussion entre EAT, après Alain Foix, José Valverde a proposé un texte de 2 pages sur la "religion" des droits de l'homme, l'humanisme. Il me semble que Marcel Conche avec son fondement de la morale, avec la morale universelle des droits de l'homme, avec sa sagesse tragique et son Esprit de la religion peut nourrir cette réflexion. Je renvoie au livre: Actualité d'une sagesse tragique de Pilar Sanchez Orozco, publié par Les Cahiers de l'Égaré.

Jean-Claude Grosse



Fatum et vide éthique

La crise financière est une occasion de constater qu’à ce stade de l’histoire la communauté humaine produit, pour l’essentiel, les conditions de sa propre impossibilité, sous la forme d’une irrationalité archidominante des échanges (en un sens très large), soigneusement entretenue par la quasi-totalité des élites mondiales.
Les administrations et les raisonnements, en un paradoxe apparent, aboutissent presque tous à la mise au point d’une espèce de fatum, par définition incontrôlable en dernière analyse et qui s’impose à tous.
Ce fatum, qui joue ici comme « hasard » de la destinée de tous au-delà de tout calcul, rend opaque par exemple la notion de volonté des marchés.
Difficile en effet d’humaniser en quoi que ce soit le sort auquel on semble bien obligés de s’en remettre et d’y voir quelque chose comme une « main divine ».
On peut en tirer ceci que les marchés, dans leur liberté échevelée, perfectionnent à leur façon l’idée de Dieu, loin d’anéantir celle-ci comme on le croit assez souvent. S’ils en reviennent sans doute au fatum antique, en ridiculisant notamment la notion de liberté chrétienne, c’est en débarrassant le culte de tout anthropomorphisme inutile.
Bref, la finance est aujourd’hui ce par quoi collectivités et individus ne maîtrisent essentiellement pas leurs vies.
D’un autre côté, d’où vient qu’il apparaisse aujourd’hui si difficile, voire impossible, d’opposer, ne serait-ce qu’à l’échelle d’une seule société, une alternative valable à la fatalité d’une irrationalité archidominante et de son cortège d’injustices ? D’où vient que des notions comme celles de révolution ou de réforme « progressistes » paraissent et soient largement, peut-être durablement, vacantes ?
Très vaste question, mais à laquelle il conviendrait aussi, je pense, de chercher à répondre du côté de certaines considérations éthiques.
Par exemple, pas mal d’entre nous, dans leur rapport à autrui, se croient meilleurs que d’autres (et éventuellement susceptibles d’aider à la construction d’une société moins inhumaine). Mais le sont-ils tant que cela et jusqu’où sont-ils prêts à l’être ?
Il est assez facile de seulement se gausser de zombis de la finance qu’en même temps on a le plus grand mal à comprendre, et pour cause puisqu’ils font tout pour sembler habiter une autre planète.
Si l’on veut avoir une chance de dépasser ce qui est une crise générale du crédit qui touche non moins aujourd’hui tout projet politique alternatif, il faudrait aussi faire effort pour se mettre un peu plus au clair soi-même en tant qu’individu.
Pour qui souhaite une société plus libre, c’est-à-dire moins soumise à un aveuglement entretenu, il conviendrait aussi de creuser la question de savoir en quoi il entretient son propre aveuglement, et cela pas du tout dans l’illusion d’aboutir à une impossible transparence individuelle.
Et pour qui souhaite aussi une société plus juste, de creuser celle de savoir en quoi la soif de justice qui l’anime est, dès aujourd’hui, plus ou moins limitée dans la pratique, non seulement par les circonstances mais aussi par la prise en considération, souvent obscure, de son intérêt égoïste.
Certains pourront crier au retour de la morale, mais comment s’imaginer qu’elle puisse être absente, dans un monde qui n’en a pas du tout fini avec la question du divin, notamment sous la forme d’un fatum de marché ?
Et comment peut-on songer sérieusement, sans questionnement éthique, à la possibilité d’une société moins inhumaine ? Croit-on pouvoir rendre crédible un projet « progressiste » de transformation sociale, sans tirer un certain nombre de leçons, notamment éthiques, des désillusions d’un passé souvent criminel ?
Par exemple, qui est prêt aujourd’hui à appuyer une révolution de ce type sans avoir des garanties suffisantes sur ce que deviendront les dirigeants de celle-ci et leur politique ?
Il est insuffisant de constater que les mécanismes de la finance, et leurs zombis, sont amoraux, si on est incapables de mettre sur pied un projet sérieux de moralité politique, et si cette idée même fait rechigner.
Or, en tout cas dans une perspective athée, le souci éthique – lequel n’est pas seulement moral, mais déjà social – bute beaucoup sur le caractère éphémère de la vie humaine.
Il est extrêmement difficile sans autre perspective d’au-delà que très éventuellement mémorielle, de consacrer vraiment (sans arrière-pensées conscientes ou inconscientes) une partie importante de sa vie à la tentative de construction d’une société moins inhumaine.
En effet, pourquoi le ferait-on, alors que non seulement on va mourir mais disparaître ? Pour l’amour d’autrui, ou du moins de ce qu’il peut y avoir de meilleur chez beaucoup d’hommes ? Mais qui est capable d’une telle gratuité, n’est-ce pas là qu’idéalisme ?
Ne vaudrait-il pas mieux se baser sur l’attente d’une participation à un plus grand bonheur commun, en escomptant un plus grand bonheur individuel de celui-ci ?
Mais, même en avouant honnêtement leur propre intérêt à l’affaire, combien aujourd’hui sont capables durablement de faire preuve de suffisamment de générosité et de rigueur soutenues dans l’élaboration et l’application de lois qui se rapprochent, non pas d’une impossible justice absolue, mais du traitement le moins injuste possible de tous les hommes ?
Sans parler de la nécessité de faire correctement face à la violence plus que jamais prévisible des pouvoirs alors dépossédés (même s’ils le sont, au fond, du pouvoir notablement illusoire dont ils favorisent la prééminence).
Ne serait-ce que l’existence d’une société laïque, mettant donc à distance les croyances religieuses comme l’incroyance, conduit forcément à poser le problème de la mortalité (sans au-delà religieux) des hommes et aussi des institutions, si elle ne veut pas se contenter d’en subir les conséquences.
Il faut partir de ceci que, lorsqu’on ne dispose que d’une courte vie (et de si peu de capacité d’attention concrète), il est d’autant plus difficile de s’intéresser véritablement à l’humanité tout entière ; que la solution de « bon sens » paraît plus évidemment à beaucoup de tirer un profit maximum de sa vie, y compris au détriment des autres.
Cela ne vise en rien à justifier un retour à la religion ( ou à un quelconque fondement métaphysique des valeurs morales), dont on a assez vu qu’elle ne garantit pas du tout ici bas la prise en compte dans un esprit de justice de la totalité des hommes.
Mais cela impose à quiconque - non croyant ou croyant d’ailleurs - veut dans un tel esprit ne serait-ce qu’améliorer nos sociétés, et réduire la part béante du monde qui dérègle de plus en plus les « destinées » de celles-ci, de chercher à s’interroger sur les fondements et les limites de sa démarche.
Nous n’avons aucune chance d’en sortir autrement avec les faux réformistes et les faux révolutionnaires (dont nous sommes tous, plus ou moins).
Les zombis de la finance et leurs serviteurs les plus immédiats ont au moins ceci de moral qu’ils ont été conduits à cacher de moins en moins leur jeu. Si pour les faire reculer la ruse est certainement toujours nécessaire, il y a d’abord et en même temps à entamer tout un travail de vérité chez chacun de ceux qui veulent vraiment les contrer, à commencer par les responsables, et avec la population.
N’en déplaise, aujourd’hui la question politique, économique et sociale croise encore celle de « Dieu » et toujours celle de la mort de chacun. Et on ne voit pas comment une avancée réelle serait envisageable sans la recherche d’une éthique profondément renouvelée dans ses fondements et dans sa force d’exigence.

Gérard Lépinois, 19 septembre 2008      






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Nouveaux médias, nouveaux langages, nouvelles écritures

2 Septembre 2008 , Rédigé par Jean-Claude Grosse Publié dans #notes de lecture

Nouveaux médias, nouveaux langages,
nouvelles écritures

Editions L’Entretemps

Cet ouvrage rendant compte d’un séminaire sur les nouveaux médias, nouveaux langages, nouvelles écritures, organisé à La Friche Belle de Mai à Marseille en mars 2004 comporte six exposés, six approches dont une plus concrète, celle de Michel Simonot sur la création de La mémoire du crabe que j’avais édité aux Cahiers de l’Egaré en 2002.
Ouvrage peu aisé à lire, si je le compare à un livre plus récent dont j’ai rendu compte : Internet, un séisme dans la culture ? de Marc Le Glatin, il m’est assez difficile d’en rendre compte. N’ayant guère envie d’utiliser les mots des auteurs, souvent très, trop techniques, je vais tenter de dire ce que je crois avoir compris.
Les nouveaux médias pour les auteurs mettent en cause certaines postures, celle de spectateur face à une œuvre, celle de lecteur, simple récepteur du texte d’un auteur. Par là même, les nouveaux médias en produisant de nouvelles attitudes contribuent à déplacer certains questionnements sur la place de l’art dans la société, sur les processus de création, sur les formes et contenus de la démocratisation culturelle, sur le public et le spectateur.
La relation de face à face œuvre-spectateur fait place à des dispositifs qui intègrent le spectateur, l’autonomisent par rapport à l’œuvre, lui donnent la possibilité de varier ses points de vue, de réagir, de participer au processus créatif, à sa diffusion, à sa transformation, d’être un individu en lien avec du collectif  par les liens proposés, créant du collectif par les liens qu’il propose.
Les nouveaux médias induisent de nouvelles écritures, en fragments, rendant possibles de multiples assemblages donc des sens multiples, de la responsabilité des lecteurs-récepteurs, suffisamment grands garçons pour ne pas dépendre du sens construit par l’auteur.
Evidemment les nouveaux médias ont des caractéristiques qu’il faut connaître pour pouvoir les utiliser en conscience. Le niveau du programme et de ses fonctionnements discrets, non apparents, est le niveau le moins accessible à la plupart des utilisateurs qui n’auront peut-être qu’une illusion de liberté quand ils produiront, créeront ce qui apparaîtra sur l’écran.
Il me semble que les interventions avaient besoin de justifier l’usage du mot nouveau, présent 3 fois dans le titre. Cette justification se fonde sur la mise en cause du face à face œuvre-spectateur mais cette mise en cause, affirmée, non prouvée, n’est pas nécessairement aussi décisive que le prétendent les intervenants. La relation d’un spectateur à une œuvre dépend beaucoup de la qualité de l’œuvre comme de celle du spectateur. Un spectateur consommateur de films, de pièces, de toiles, de photos ne tirera pas de sa relation à ces choses ce qu’en tirera un spectateur actif, soucieux de culture de soi. Un tel spectateur, un tel lecteur auront le souci du questionnement, d’une forte confrontation avec l’œuvre et ils en tireront pour eux-mêmes plus d’apports que si on leur avait favorisé des possibilités d’interaction.
Dans les contributions intéressantes de ce séminaire, la distinction entre style (marque d’une singularité) et écriture, les précisions apportées pour cerner la notion d’écriture (un usage réfléchi, choisi, cohérent des codes destiné à faire réfléchir le lecteur, le spectateur à la place qu’il occupe, à le faire changer de place). Egalement très intéressante, la contribution sur le droit du lecteur car aujourd’hui, en droit, le lecteur n’existe pas. Les seules avancées de taille sont une décision du Conseil constitutionnel disant que les lecteurs, le lectorat ne pouvaient faire les objets d’un marché et le lancement des Creative Commons avec cette idée que l’auteur a une affaire avec le lecteur d’où l’émergence de contrats stipulant des droits au lecteur : reproduire l’œuvre, l’incorporer dans une ou plusieurs œuvres collectives, créer er reproduire des œuvres dérivées…
Evidemment les efforts des uns et des autres pour spécifier les nouveaux médias : simulation, autonomie, circulation… permettent de saisir en quoi ces médias modifient de plus en plus profondément nos relations au réel, au social, au politique, au symbolique…     

Jean-Claude Grosse, 23 août 2008


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J’ai tant rêvé de toi/Olivier et Patrick Poivre d’Arvor

2 Septembre 2008 , Rédigé par Jean-Claude Grosse Publié dans #notes de lecture

J’ai tant rêvé de toi
Olivier et Patrick Poivre d’Arvor

J’ai acheté ce livre sur la base d’un malentendu ou d’un mal lu. Je l’avais acheté pour Solenn, la fille anorexique et suicidée du journaliste, non pour apprendre des choses sur ce drame ou cette tragédie mais parce que le travail de deuil, l’impossible travail de deuil prend selon les gens, ceux qui restent, avec leur culpabilité, leurs regrets, leurs souvenirs, des formes variées et que je me nourris de ces cheminements pour le mien propre. Je comptais donc découvrir le chemin tracé par Patrick Poivre d’Arvor.
Le livre est dès lors d’autant plus étonnant.
Ce qui me semble le plus fabuleux c’est cette entreprise borgésienne de fabriquer une pure fiction, une fable, présentée comme la réalité. Je ne savais plus, avançant dans ma lecture, si Pavel Kampa avait existé, avait eu le prix Nobel de littérature. Jaroslav Seiffert, oui mais Pavel Kampa, doute. Je me souvenais de Vladimir Holan, de sa Nuit avec Hamlet. Beaucoup de temps passé sur ce projet de création pour la scène, décor de Franta, et rien à l’arrivée alors que j’avais réussi pour Marie des Brumes d’Odysseus Elytis, Les tragédiennes de Saint-John Perse, Egée de Lorand Gaspar…Mais pas de Pavel Kampa. Mêler le faux et le vrai, citer de vrais noms au milieu de noms inventés et le tour de passe-passe fonctionne. La soirée avortée à l’ambassade de France avec Vaclav Havel, Jack Lang est de ce point de vue une absolue réussite. Même si certains épisodes peuvent alerter sur le côté fictionnel comme l’envolée, la diatribe de Youki Roussel sur une table de l’ambassade alors que les invités s’en vont dépités. Ou l’absence de Pavel à cette soirée après sa  découverte du tatouage de Youki et les révélations qu’elle lui fait, le démasquant et le conduisant au suicide (peut-être) avec son fusil de chasse. Surprenante cette fêlure, cette faiblesse, cette décision chez un imposteur de cette envergure. Episode traité brièvement et qui nous laisse sur nos questions : pourquoi ce renoncement à l’ultime consécration alors que Youki a peu de chances d’être entendue par ces invités serviles, prêts à honorer le grand poète, dévoreur de femmes. Imposteur, salaud oui mais comme dit Desnos : le corps du plus vicieux reste pur, donc pas imposteur, pas salaud jusqu’au bout. Cette rédemption de dernière heure, le jour anniversaire de ses 70 ans est comme un miracle arraché par Youki, prête au sacrifice jusqu’à la vue par Pavel du tatouage qui s’est transmis sur 3 générations.
Le faux-vrai à l’œuvre dans ce roman amène à douter de l’existence de cette Agathe Roussel, témoignant sur les ondes et dans la presse, pendant quelques jours, de ce qui se passe à Prague, au lendemain de l’invasion soviétique, le 21 août 1968. Je me souviens, digérant avec difficultés, l’échec politique de mai 68, avoir pleuré à cette nouvelle et avoir décidé définitivement de ne jamais être stalinien. Devenu trotskyste, j’ai participé aux combats pour la libération des dissidents de la Charte 77 donc de Vaclav Havel dont j’ai voulu faire éditer et créer l’œuvre théâtrale complète pour vérifier si comme on l’a trop dit, cette œuvre ne tenait pas la distance parce que trop didactique (c’est même dit dans ce roman quand est évoquée l’opposition entre Vaclav et Pavel). Débat pour moi toujours d’actualité car cette accusation automatique de didactisme pour toute pièce politique ou engagée a stérilisé durablement l’écriture politique pour la scène.
Doute aussi sur l’histoire du dernier poème de Desnos, nécessaire pour les besoins de la fiction.
Vrai par contre tout ce qui concerne Desnos et Youki, la fin de Desnos à Terezin, disparaissant d’épuisement, un mois après la fin de la guerre, le 8 juin 1945. Cet ancrage dans la réalité du poète et dans la réalité de son œuvre (les titres des chapitres sont des citations tirées de Desnos ; de nombreux passages de Desnos sont cités, intégrés à l’histoire, reprenant vie, vivant d’une nouvelle vie, celle de Youki Roussel, faisant suite à celle de Youki Foujita devenant Youki Desnos.
Je me suis remis à l’œuvre de Desnos en même temps que je lisais le roman. Plaisir de renouer avec le double Desnos, celui des jeux de mots dont je me suis beaucoup servi comme déclencheur avec mes élèves, celui des poèmes d’amour sans retour dans lequel je n’ai pas beaucoup de mal à me reconnaître comme amoureux, expérience qui m’a conduit à une autre écriture poétique, moins lyrique.
Dernier thème de ce roman et non le moindre : l’anorexie et son contraire, la boulimie. Le regard porté sur cette maladie m’a semblé vrai sans me donner les clefs pour comprendre et encore moins pour réagir en présence de tels symptômes.
Je n’épiloguerai pas sur l’écriture à deux voix, quatre mains car c’est comme venu d’une même voix me semble-t-il, que j’ai lu ce roman. Réussite donc de ce projet.
Les effets de résonance de ce roman en moi ont été multiples et riches. A toi donc lecteur de vérifier si d’autres échos te parviennent à cette lecture.
Jean-Claude Grosse, Corsavy, le 1° août 2008


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Les constellations du hasard/Valérie Boronad

2 Septembre 2008 , Rédigé par Jean-Claude Grosse Publié dans #notes de lecture

Les constellations du hasard
de Valérie Boronad
chez Belfond
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Premier roman. Envoyé par la poste. Retenu et publié.
Une réussite.
L’histoire : un  jeune écrivain français d’origine bretonne, Luc Kervalec, part aux Etats-Unis, un manuscrit dans sa sacoche, pour rencontrer Paul Auster, son maître en écriture, espérant son soutien. Las, le manuscrit est volé, envolé, noyé dans les eaux froides de l’Atlantique. Luc, le narrateur, finit, après errance et aventures, par revenir chez son logeur qui devant son désarroi, lui propose un programme de survie : apprendre à nager et taper ce qui lui sera dicté. C’est ainsi que le narrateur se retrouve secrétaire d’un génial poète, Alejandro Asturias, dont l’œuvre, instinctive, retranscrit le chant du monde de l’origine de l’univers à celle des espèces et de l’homme, de l’histoire des civilisations à celle de quelques individualités, originales ou communes. La manière dont le narrateur évoque cette œuvre creuse un espace dans le roman, un vide comme un appel à une parole poétique à naître, donnant ainsi envie de création et l’on est curieux de savoir quels poètes auraient ce souffle. Nous avons pensé à Neruda et à son Chant général, à Saint-John Perse (Vents, Amers). Homère, Hésiode, Dante pourraient aussi être des maîtres à revisiter. En tout cas, belle leçon d’écriture : réussir par une écriture prosaïque à faire percevoir une écriture poétique d’altitude, d’élévation. Dans cet « échange » avec le poète, le narrateur découvre la vie d’Alejandro, son coup de foudre pour Cécilia, son départ pour les Etats-Unis, sa découverte du drame de Cécilia. Et matière à son nouveau roman auquel il consacre ses heures de nuit. Voulant se faire connaître de Paul Auster, et voulant faire connaître l’oeuvre du poète, le narrateur se lance dans une arnaque à l’américaine qui foire en ce qui concerne l’interview de Paul Auster, foire aussi en ce qui concerne la soirée consacrée au poète – « un rien imperceptible et tout est déplacé »-  mais atteint son but de manière oblique, grâce à une constellation des hasards qui se densifie au fur et à mesure que le roman avance.
Deux registres d’écriture pour ce roman, celui concernant le narrateur, avec un ton d’admonestation et d’humour, celui concernant le poète, inspiré. Cette histoire d’écrivain en herbe et de poète au génie inconnu est l’occasion de belles pages sur la littérature, sur l’amour des livres, leur pouvoir consolateur et libérateur, sur la magie des mots, « ces graines à semer »…
Souhaitons à ce premier roman un bel écho public.
Albertine Benedetto et Jean-Claude Grosse,
Corsavy, le 4 août 2008, pour l’abolition des privilèges

Valérie Boronad, Les Constellations du hasard, Paris, Belfond, 2008 par Daniel Fattore

Il en est également question ici:
Julien, Clarabel, Jean-Claude Grosse, Chroniques de l'imaginaire,Cinquième de couverture, Camille et d'autres sans doute, avec des avis contrastés !

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7 pierres pour la femme adultère/Vénus Khoury-Ghata

2 Septembre 2008 , Rédigé par Jean-Claude Grosse Publié dans #notes de lecture

Note de lecture sur
7 pierres pour la femme adultère
de Vénus Khoury-Ghata


    Le roman de Vénus Khoury-Ghata paru en 2007 au Mercure de France et réédité par France Loisirs en février 2008 nous introduit dès son titre dans une problématique contemporaine, sujet d’un débat sur les tenants de l’universalisme des droits de l’homme et de ceux pour qui le respect des coutumes passe avant tout, dénonçant l’ ethnocentrisme européen : il y a aujourd’hui encore des femmes qui meurent par lapidation pour avoir eu des relations sexuelles hors mariage. C’est le cas de Noor, mère de trois garçons et mariée à un homme qui la délaisse. Dans le village de Khouf aux portes du désert, par une nuit de vent violent, le khamsin,  Noor, partie à la recherche de son chat, rencontre un étranger venu de l’autre côté de la montagne en jeep (probablement l’ingénieur responsable de la construction d’un barrage) qui la viole tout en lui donnant, comme elle le dira, du plaisir. Sous le coup d’une fatwa, elle attend sans révolte sa lapidation prochaine.
    Une étrangère au village, la narratrice, Française venue apporter de l’aide humanitaire à la suite d’une déception amoureuse, va vouloir intervenir dans l’ordre immuable du village et se met en tête de sauver Noor, enceinte, aidée par Amina, une célibataire (« une marmite qui n’a pas trouvé de couvercle » !).
    Vénus Khoury-Ghata donne à cette histoire une dimension  qui, sans en nier le tragique, ne le laisse pas envahir tout l’espace. Sa langue précise, poétique, violente parfois nous fait partager le quotidien de ces femmes, la vie au village, elle nous fait voir toute la complexité d’un univers extrêmement codifié et dont l’arriération frappe nos yeux occidentaux. Vénus Khoury-Ghata est clairement du côté des femmes, les opprimées, les victimes, mais sans complaisance et sans caricature. Elle aborde également d’autres aspects dont en particulier la critique fine du système des humanitaires.
    C’est finalement une histoire lumineuse et violente qui se passe dans un lieu non défini (ce pourrait être en Iran ou en Afghanistan, le lieu évoqué mêle les caractéristiques géopolitiques de ces pays) avec des personnages extrêmement attachants. Et le livre nous tient en haleine jusqu’au bout…
Albertine Benedetto
à Corsavy
vendredi 8 août 2008

Chère Albertine,

Merci pour cette note de lecture sur ce roman dont l’écriture comme l’histoire tiennent en haleine. Histoire violente, cruelle. Ecritures plurielles pour un récit qui peut amener certains à ne pas poursuivre la lecture tant on appréhende la lapidation de Noor. A tel point que l’exécution d’Amina intervient paradoxalement comme un soulagement, sans rien enlever à la barbarie de ces mâles s’acharnant à coups de bâtons et de pieds sur cette marmite qui n’a pas trouvé son couvercle.
Je relèverai dans les particularités d’écriture, ce tutoiement de la narratrice, se tutoyant elle-même, comme pour mettre à distance cette histoire qu’elle revit en l’écrivant. Je relèverai aussi la crudité des expressions concernant la sexualité, leur expressivité nourrie d’une vie réduite au minimum, survie presque dans ce désert hostile, étouffant et rendu encore plus étouffant par le corset de règles archaïques.
Je ne trouve rien de sympathique à un tel monde, machiste, refoulant le féminin, l’humiliant, le massacrant si nécessaire. Il va de soi pour moi que les droits de l’homme, universalistes, appliqués à une telle société constitueraient une avancée considérable et rendraienr leur dignité aux femmes.
Jean-Claude Grosse
Corsavy, le 9 août 2008


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La Nuit des Buveurs (Le Banquet)/Platon-Guénoun

2 Juillet 2008 , Rédigé par Jean-Claude Grosse Publié dans #spectacles

quand une grande actrice s'en mêle
comme citoyenne
lettres lues à la cartoucherie de Vincennes, le 7 avril 2008, dans le cadre d'une manifestation organisée par RESF; la 1° lettre lue a été écrite par Paula Albouze, la 2° par Brigitte Vizard.

son message audio

La Nuit des Buveurs (Le Banquet) de Platon

mise en scène de Denis Guénoun
avec des étudiants en 2° et 3° années
du Conservatoire National Supérieur d’Art Dramatique



Denis Guénoun s’est vu confier la responsabilité d’un atelier de 7 semaines pour amener les étudiants de 2° et 3° années du Conservatoire à présenter un travail public. Il a choisi de les faire travailler sur Le Banquet de Platon, un des textes majeurs de la philosophie.
Belle initiative du Conservatoire et de Denis Guénoun.
Il a fait ce qu’il fallait pour mettre le texte de Platon en accord avec aujourd’hui et sans doute aussi avec le temps de Socrate.
L’insistance sur les marqueurs de l’énonciation permet aux deux narrateurs de distribuer les rôles tout en jouant la narration et rend très lisible, très visuel ce qui se passe.
Quelques termes comme « moche », « l’érotique », traductions possibles parmi d’autres (ce qu’on appelle des partis pris de traduction) de termes du Banquet permettent de refaire entendre du neuf sous la surcharge des commentaires et des traductions, et sous l’effet d’effacement du sens par l’usure. « Beau » opposé à « laid » peut finir par ne plus nous parler. « Beau » opposé à « moche » peut nous redonner à penser.
Le travail a été présenté 4 fois, salle Louis Jouvet, au Conservatoire, du 25 au 28 juin 2008 à 19 H 30.
Le travail sur Le Banquet de Platon, présenté en 2 temps : Avant Socrate et Avec Socrate, dans une salle surchauffée donc inconfortable n’a pas empêché le public d’être captivé par presque 3 H de jeu, de dialogue, d’éloge.
L’espace agencé en grand rectangle, public réparti sur les 3 côtés d’un U, nous intégrait pleinement et c’est sans aucune baisse d’attention que j’ai participé à ces échanges sur Éros.
Ayant lu, et relu, il y a longtemps, Le Banquet, j’avais fini par « oublier » ce texte : il y a des âges peut-être pour les textes de philosophie comme pour tout texte. 
Ce spectacle m’a montré ce dont je ne doutais pas : tout peut faire théâtre comme le dit Denis Guénoun dans sa Lettre au directeur du théâtre (Les Cahiers de l’Égaré, 4° édition) et Le Banquet, devenu La Nuit des Buveurs (pensons à Rabelais et à son prologue de Gargantua), a retrouvé pour moi toute son actualité, sa sensualité, son acuité.


Voilà une invite pour les artistes à se coltiner avec ces dialogues qui ont un air de pièce de théâtre et une invite pour tous à philosopher avec du jeu, des corps, des mots de tous les jours, nettoyés, retrouvant leur simplicité, leur réalité, leur vérité. À vous de dire si j’ai joué de la synonymie.
Merci donc aux 13 étudiants du Conservatoire qui ont joué ce jeu d’actualisation, d’incarnation, au milieu de nous, nous prenant à témoin.


Belle utilisation de l’espace, travail précis des lumières, musique adaptée aux propos, costumes suffisamment divers pour gommer les différences tout en affirmant appartenances géographiques et culturelles.


Merci à Denis Guénoun qui trouve là l’occasion de renouer comme philosophe avec son histoire d’homme de théâtre, avec quelque chose de L’Attroupement et de son souci du peuple, des gens rassemblés.



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Discours sur le colonialisme/Aimé Césaire

14 Mai 2008 , Rédigé par Jean-Claude Grosse Publié dans #pour toujours

Discours sur le colonialisme  

Discours sur la Négritude

d’Aimé Césaire

Présence africaine

 

Relire des dizaines d’années après, ce discours, à l’occasion de la disparition le 17 avril 2008 d’Aimé Césaire, est une expérience surprenante.

On se souvient de la première lecture, quand nous étions embourbés dans les guerres d’indépendance, obligés à la décolonisation, totalement d’accord avec les opprimés, les colonisés voulant devenir indépendants et le devenant.

Il n’y avait aucun doute sur la justesse de ces combats, de leurs combats pour la justice, la dignité, la liberté.

A le relire aujourd’hui, on se rend compte du recul, de la régression que nous connaissons avec la remontée du racisme, avec le cynisme du discours de Dakar, avec ces députés voulant remettre au goût du jour, les bienfaits civilisateurs de la colonisation.

On se dit que le combat est toujours d’actualité, que la mémoire est courte, que c’est à se demander si on apprend vraiment et durablement quelque chose de l’histoire. On se dit que croire en un progrès moral de l’homme est une illusion et en même temps on ne peut pas ne pas y croire. Aimé Césaire est de ceux qui nous aident à croire en l’homme, en quelques-uns.

 Voilà donc un discours, publié en 1950, marqué par son marxisme, par sa vision lutte des classes qui n’a rien perdu de sa vigueur et de son actualité. Suivi du discours sur la négritude, prononcé 37 ans après, il constitue une leçon d’histoire et de politique exemplaire.

Usant de la polémique contre Gourou, Maspero, Caillois, il montre comment les idéologues se mettent au service des intérêts de la classe dominante, la bourgeoisie. On apprécie le jeu de massacre d’Aimé Césaire mais on se dit aussi que le massacre est à poursuivre contre les idéologues d’aujourd’hui,  Guaino et consorts, comme si on était incapable collectivement de faire le bilan, comme si on était incapable de se mettre d’accord collectivement, consensuellement, sur le désastre qu’a été la colonisation.

Avant Le Clézio, Montaigne déjà regrettait que la conquête du Nouveau Monde ait été l’œuvre des conquistadors espagnols et portugais, brutes, ignares, avides. On retiendra de leur histoire que Christophe Colomb finit oublié, qu’ Hernan Cortès finit endetté.

De quoi modérer les appétits mais non, ça continue sous d’autres formes. Même Césaire au Panthéon, ça ne changerait pas le comportement des prédateurs capitalistes. Il faut donc penser clair comme dit Césaire, ne pas vouloir l’impossible consensus, maintenir ou réaliser le rapport de forces nécessaire permettant un discours honnête, vrai, sur le colonialisme.  

Selon les époques, les discours mensongers seront plus forts que le discours vrai qui ne sera pas pour autant aboli, subsistera minoritaire ou au contraire, le discours vrai prédominera sur les discours mensongers devenus minoritaires.

Mais même quand Aimé Césaire montre qu’Hitler est au bout de n’importe quel bourgeois, de n’importe quel catholique ou chrétien bien pensant, quand il le dit avec force, cela ne freine pas les ardeurs cupides du bourgeois et du chrétien.

Le combat politique est certes un combat de discours, d’idéologies mais il est plus essentiellement révoltes, voire révolutions.

Les nègres ont en ce sens apporté beaucoup. Il y a toujours eu des réfractaires, des révoltés. Les marrons en étaient et Césaire montre très bien  dans son 2° discours comment se lient combat pour la liberté et combat pour l’identité. Des idées claires, des repères pour aujourd’hui.

Le meilleur hommage à Aimé Césaire fut pour moi, l’adaptation théâtrale et filmée du Cahier d’un retour au pays natal, interprétée avec vigueur par Jacques Martial, avec pour témoin en particulier un enfant martiniquais à lunettes évoquant irrésistiblement Aimé Césaire par sa dignité, son silence, son regard, sa présence, film réalisé par Philippe Béranger, en décembre 2007 et présenté sur FR 3, le samedi 19 avril à 23 H 15. Il y aurait à dire plus sur ce film à plusieurs niveaux, mêlant différents espaces, cours de fort, paysages de cannes à sucre, bords de mer, rivières, intérieur de chambre, salle à manger… faisant par suite entendre la voix du comédien de différents lieux, avec traversée du miroir, accessoire très présent dans le film.

Une belle tentative pour faire voir et entendre un texte essentiel dont je parlerai ultérieurement.

 Jean-Claude Grosse


Quatre semaines de tournages sur plusieurs sites de la Martinique viennent de s’achever pour donner corps à la littérature d’un des plus grand poète français, Aimé Césaire. C’est le cinéaste Philippe Bérenger qui s’est lancé dans l’aventure en choisissant d’adapter le Cahier d’un retour au pays natal : « Je suis là pour donner de la chair, du physique au texte d’Aimé Césaire. Je me suis rendu compte en venant ici (à la Martinique) que Aimé Césaire n’est pas un surréaliste comme on le dit en métropole, mais quelqu’un qui a ancré son texte dans une vraie réalité. », a-t’il expliqué au micro de RFO-Martinique.

Jacques Martial est le personnage principal de cette adaptation. Il l’avait déjà adapté pour le théâtre et dit une centaine de fois : « Aimé Césaire est un poète de l’oralité. Sa poésie est faite pour être dite et entendue et non pas seulement pour être lu comme un texte exclusivement littéraire. Les publics les plus différents devant lesquels j’ai eu l’occasion de le présenter se sont tous reconnus dans ce texte là. »


Hommage au chantre de la négritude

Olivier Ronsin, qui produit le film, a choisi de centrer cette fiction sur un personnage, Jacques Martial. Ce dernier interprète un homme qui revient chez lui comme Aimé Césaire l’a fait après son retour de Paris dans les années 30. A l’époque, l’écrivain avait décidé de revenir sur son île pour écrire sa vie avec les Martiniquais.

« Ce texte est d’une terrible actualité parce que face à un espèce de déni d’humanité, c’est un texte qui réfléchit et qui réagit. Hélas, ce déni d’humanité est une chose tout à fait actuelle. Il suffit de pousser la porte vers le monde pour s’apercevoir que, tout à coté de nous, ce déni d’humanité existe et qu’on doit le dire, le crier et réagir comme l’a fait Césaire dans son texte (...) Aimé Césaire a accueilli ce projet avec un grand émerveillement », a précisé Olivier Ronsin sur le plateau de RFO-Martinique.


Bien d’autres soufrières


Un homme, un homme seul, un athlète. Silence. Il avance. Une présence, une puissance. Il fait front. Seul. Il affronte ce silence qu’il impose. Il s’amasse et les planches sous ses pieds se rassemblent et la scène d’Odéon est un surf et la salle une vague qui se cambre, se retient et son souffle arrêté et le temps sous le verbe s’épaissit. C’est Césaire qui chevauche Jacques Martial. C’est Martial qui subjugue l’Odéon. Déferlantes de mots, cataractes du verbe, c’est un fleuve qui déborde de son lit. C’est un Nil dont Césaire est la source. Bords et débords, sacs et ressacs, flux et reflux, des mots  lumières, des mots cheval au galop. Bombardements. Et c’est Toussaint Louverture, et c’est le roi Christophe, et c’est Nelson Mandela et Martin Luther King et ce vieux noir râblé, ratatiné sur son siège d’autocar et plié sous le fouet d’un mépris millénaire et toute la négraille qui se dresse, nuée. Nuée ardente aux bouches noires des soufrières, et au cœur des montagnes des oubliés du monde, la forge d’Héphaïstos sous les mots de Césaire martèle la « lance de nuit » d’une belle poésie. Ce n’est pas un poème mais une cavalerie, et au galop des mots c’est Martial qui écume. Il se fait vague contre la vague et il déferle et nous recouvre et nous buvons la tasse bouche bée et yeux ouverts. Sa langue claque l’amertume sucrière et nous couvre de sel. Et puis silence. L’athlète vacille, le dos au rideau noir de l’Odéon et se repait de son propre épuisement. Et c’est une salve, une bordée qui lui vient de la salle. Le choc était frontal, le public est levé. Il clame et bisse et bat des ailes, se secouant de soixante quinze minutes de totale possession.

Avant que vienne le jour et son oubli, disons que cette nuit fut bien plus que le sacre d’un poète et de son héraut mais la conquête d’une scène comme territoire encore rebelle à la présence de ceux qui disent noir pour faire rimer espoir. Il y en eut d’autres gagnées et reperdues sans cesse, jamais acquises. Il y en aura de nouvelles gagnées avant d’être perdues. Césaire gagne encore en mourant. C’est le sort du poète. Mais sa vraie mort serait un mausolée. Un panthéon pour l’isoler. Ce soleil insulaire ne brille pas pour lui-même mais pour un continent, celui des oubliés. Césaire ne serait pas Césaire s’il n’était que Césaire. Ne vouons pas un culte à sa personnalité. Ce serait l’enterrer et avec lui un monde s’exhumant des décombres. Césaire s’est élevé pour dire que l’histoire n’est pas terminée. Avec sa mort, l’histoire ne fait que commencer. Derrière lui d’autres vagues qui viendront se briser aux contreforts d’indifférence, aux falaises blanches de la puissance.

En préambule à cette soirée, Olivier Py a dit qu’il n’osait pas penser à ce qui se serait passé si le poète André Breton entrant dans un bazar de Fort-de-France pour acheter un ruban à sa fille n’avait pas découvert Césaire et son cahier d’un retour au pays natal. Rassurons-le. Ce n’est pas un ruban de petite fille qui fit naître Césaire. Et ce n’est pas la providence d’une belle main blanche qui tissa son berceau. Les forces telluriques trouveront toujours une faille ou un volcan pour dire au ciel les colères souterraines. Sur la Montagne Pelée il est né un cratère nommé Césaire. Il y a eu et il y aura bien d’autres soufrières.

Alain Foix


"La conquête a effacé un héritage qui fait défaut encore aujourd'hui"

 J-M Le Clézio

Jean Marie LE CLEZIO pour son livre "Le rêve Mexicain", chez Gallimard.
Jean Marie Le Clézio, rayonnant d'intelligence et de force paisible, parle du "choc de deux rêves, deux mondes, deux paroles" qu'a représenté la conquête Espagnole au Mexique. Le "rêve" Indien, à travers les mythes, dictant à ce peuple une prémonition de sa disparition, le "rêve" espagnol se résumant, pour des conquistadors avides de richesses, au pillage et à l'appropriation de biens dont ils avaient été privés en Europe. Il formule à son tour un rêve : Que serait-il advenu si ces deux civilisations, au lieu de se combattre avaient pu se comprendre ?
Enfin, il évoque "la part de silence qu'il entend à présent dans le monde, depuis que Mexico a été détruite" : même les survivants des nations indiennes sont des gens silencieux.


EXTRAIT DU DISCOURS SUR LE COLONIALISME

 
Et puisque aujourd’hui il m’est demandé de parler de la colonisation et de la civilisation, allons droit au mensonge principal à partir duquel prolifèrent tous les autres.

Colonisation et civilisation ?

La malédiction la plus commune en cette matière est d’être la dupe de bonne foi d’une hypocrisie collective, habile à mal poser les problèmes pour mieux légitimer les odieuses solutions qu’on leur apporte.

Cela revient à dire que l’essentiel est ici de voir clair, de penser clair, entendre dangereusement, de répondre clair à l’innocente question initiale: qu’est-ce en son principe que la colonisation ? De convenir de ce qu’elle n’est point; ni évangélisation, ni entreprise philanthropique, ni volonté de reculer les frontières de l’ignorance, de la maladie, de la tyrannie, ni élargissement de Dieu, ni extension du Droit; d’admettre une fois pour toutes, sans volonté de broncher aux conséquences, que le geste décisif est ici de l’aventurier et du pirate, de l’épicier en grand et de l’armateur, du chercheur d’or et du marchand, de l’appétit et de la force, avec, derrière, l’ombre portée, maléfique, d’une forme de civilisation qui, à un moment de son histoire, se constate obligée, de façon interne, d’étendre à l’échelle mondiale la concurrence de ses économies antagonistes.

Poursuivant mon analyse, je trouve que l’hypocrisie est de date récente; que ni Cortez découvrant Mexico du haut du grand téocalli, ni Pizarre devant Cuzco (encore moins Marco Polo devant Cambaluc), ne protestent d’être les fourriers d’un ordre supérieur; qu’ils tuent; qu’ils pillent; qu’ils ont des casques, des lances, des cupidités; que les baveurs sont venus plus tard; que le grand responsable dans ce domaine est le pédantisme chrétien, pour avoir posé les équations malhonnêtes: christianisme = civilisation; paganisme = sauvagerie, d’où ne pouvaient que s’ensuivre d’abominables conséquences colonialistes et racistes, dont les victimes devaient être les Indiens, les Jaunes, les Nègres.

Cela réglé, j’admets que mettre les civilisations différentes en contact les unes avec les autres est bien; que marier des mondes différents est excellent; qu’une civilisation, quel que soit son génie intime, à se replier sur elle-même, s’étiole; que l’échange est ici l’oxygène, et que la grande chance de l’Europe est d’avoir été un carrefour, et que, d’avoir été le lieu géométrique de toutes les idées, le réceptacle de toutes les philosophies, le lieu d’accueil de tous les sentiments en a fait le meilleur redistributeur d’énergie.

Mais alors je pose la question suivante: la colonisation a-t-elle vraiment mis en contact ? Ou, si l’on préfère, de toutes les manières d’«établir contact», était-elle la meilleure ?

Je réponds non.

Et je dis que de la colonisation à la civilisation, la distance est infinie; que, de toutes les expéditions coloniales accumulées, de tous les statuts coloniaux élaborés, de toutes les circulaires ministérielles expédiées, on ne saurait réussir à extirper une seule valeur humaine.

Il faudrait d’abord étudier comment la colonisation travaille à déciviliser le colonisateur, à l’abrutir au sens propre du mot, à le dégrader, à le réveiller aux instincts enfouis, à la convoitise, à la violence, à la haine raciale, au relativisme moral, et montrer que, chaque fois qu’il y a au Viêt-nam une tête coupée et un œil crevé – et qu’en France on accepte –, une fillette violée – et qu’en France on accepte –, un Malgache supplicié – et qu’en France on accepte –, il y a un acquis de la civilisation qui pèse de son poids mort, une régression universelle qui s’opère, une gangrène qui s’installe, un foyer d’infection qui s’étend et qu’au bout de tous ces traités violés, de tous ces mensonges propagés, de toutes ces expéditions punitives tolérées, de tous ces prisonniers ficelés et «interrogés», de tous ces patriotes torturés, au bout de cet orgueil racial encouragé, de cette jactance étalée, il y a le poison instillé dans les veines de l’Europe, et le progrès lent, mais sûr, de l’ensauvagement du continent.

Et alors, un beau jour, la bourgeoisie est réveillée par un formidable choc en retour: les gestapos s’affairent, les prisons s’emplissent, les tortionnaires inventent, raffinent, discutent autour des chevalets.

On s’étonne, on s’indigne. On dit: «Comme c’est curieux ! Mais, bah ! C’est le nazisme, ça passera !» Et on attend, et on espère; et on se tait à soi-même la vérité, que c’est une barbarie, mais la barbarie suprême, celle qui couronne, celle qui résume la quotidienneté des barbaries; que c’est du nazisme, oui, mais qu’avant d’en être la victime, on en a été le complice; que ce nazisme-là, on l’a supporté avant de le subir, on l’a absous, on a fermé l’œil là-dessus, on l’a légitimé, parce que, jusque-là, il ne s’était appliqué qu’à des peuples non européens; que ce nazisme-là, on l’a cultivé, on en est responsable, et qu’il sourd, qu’il perce, qu’il goutte, avant de l’engloutir dans ses eaux rougies de toutes les fissures de la civilisation occidentale et chrétienne.

Oui, il vaudrait la peine d’étudier, cliniquement, dans le détail, les démarches d’Hitler et de l’hitlérisme et de révéler au très distingué, très humaniste, très chrétien bourgeois du XXe siècle qu’il porte en lui un Hitler qui s’ignore, qu’un Hitler l’habite, qu’Hitler est son démon, que s’il le vitupère c’est par manque de logique, et qu’au fond, ce qu’il ne pardonne pas à Hitler, ce n’est pas le crime en soi, le crime contre l’homme, ce n’est pas l’humiliation de l’homme en soi, c’est le crime contre l’homme blanc, c’est l’humiliation de l’homme blanc, et d’avoir appliqué à l’Europe des procédés colonialistes dont ne relevaient jusqu’ici que les Arabes d’Algérie, les coolies de l’Inde et les nègres d’Afrique.

J’ai beaucoup parlé d’Hitler. C’est qu’il le mérite: il permet de voir gros et de saisir que la société capitaliste, à son stade actuel, est incapable de fonder un droit des gens, comme elle s’avère impuissante à fonder une morale individuelle. Qu’on le veuille ou non: au bout du cul-de-sac Europe, je veux dire l’Europe d’Adenauer [Konrad Adenauer, 1876-1967,Chancelier de République fédérale Allemande de 1949 à 1963, président de la CDU – Union chrétienne-démocrate] de Schuman [Robert Schuman, 1866-1963, député démocrate-chrétien de 1945 à 1962, fondateur du MRP, a occupé de nombreux postes ministériels sous la Ive République française et est connu comme auteur du plan de la Communauté européenne du charbon etde l’acier en 1952, symbole de la réconciliation franco-allemande], Bidault [Georges Bidault, membre du Conseil national de la Résistance un des fondateurs du MRP, opposant farouche à l’indépendance de l’Algrie et donc aux option de De Gaulle, en la matière] et quelques autres, il y a Hitler. Au bout du capitalisme, désireux de se survivre, il y a Hitler. Au bout de l’humanisme formel et du renoncement philosophique, il y a Hitler.

Et, dès lors, une de ses phrases s’impose à moi: «Nous aspirons, non pas à l’égalité, mais à la domination. Le pays de race étrangère devra redevenir un pays de serfs, de journaliers agricoles ou de travailleurs industriels. Il ne s’agit pas de supprimer les inégalités parmi les hommes, mais de les amplifier et d’en faire une loi.»

Aimé Césaire


 








 

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Une opérette à Ravensbrück/Germaine Tillion

1 Mai 2008 , Rédigé par Jean-Claude Grosse Publié dans #notes de lecture

Une opérette à Ravensbrück

de Germaine Tillion

Collection Points

 « Vivre et agir sans prendre parti, ce n'est pas concevable : la vie n'est qu'options (...) nous optons sans cesse entre les êtres, entre les actions et nous sommes constamment orientés, fibre par fibre, vis-à-vis de cet immense réseau d'événements et d'enchaînements qui tisse l'histoire. Et, de même qu'il n'existe pas, moralement, de vrais médiocres, mais seulement des êtres qui n'ont pas rencontré les événements qui les révéleront, il n'existe pas davantage de vrais indifférents, de vrais neutres, mais seulement des êtres qui, par manque d'expérience, se croient neutres »

Comme une bonne librairie est incitative. C'est le cas de L'arbre à lettres au bas de la rue Mouffetard où je me rends chaque fois que je monte à Paris.

Là, ça faisait trois ans.

Bien sûr, c'est l'actualité qui commande sur les espaces dédiés à l'histoire, à la politique, à la philosophie et aux sciences humaines, au roman, à la poésie...

N'empêche qu'en une heure, j'ai mis de côté 20 livres, soigneusement choisis, chacun pour des raisons différentes.

Avec Quand le soleil voulait tuer la lune, chez Métailié, j'ai renoué avec une histoire vieille de 42 ans.

Déjà professeur dans le Nord mais encore étudiant 3° cycle en Sorbonne et à Nanterre, j'avais entendu parler par Leroi-Gourhan ou Roger Bastide ou Lévi-Strauss de la dernière des  Fuégiens, des Selk'nam, interrogée par une ethnologue et cela m'avait fait bondir, peuple génocidé par les blancs avec ethnologue sauvant par ses entretiens la culture de ce peuple. D'autres avaient déjà fait cela : Malinovski en Nouvelle-Zélande qui eut l'idée d'introduire le rugby pour remplacer la guerre entre les tribus ce qui a conduit au fameux cri de guerre des all blacks, le haka,

Bernardino de Sahagùn avec son Histoire générale des choses de la Nouvelle Espagne, livre qui disparut pendant deux siècles avant d'être retrouvé à Madrid et à Florence et sans lequel on ne saurait rien des Aztèques.

42 ans après la mort de Lola Kiepja, son informatrice, voici que paraît en français, le livre d'Anne Chapman consacré aux rituels et au théâtre, le Hain, de ce peuple disparu.

Je le lirai avec une émotion particulière et peut-être la même répulsion pour l'Occident que celle que j'avais à l'époque.

Qu'est-ce qui m'a conduit à choisir le texte de Germaine Tillion ?

Le sujet et les circonstances : une pièce écrite en camp.

J'avais accueilli en novembre 2004 à la maison des Comoni, au revest : Qui ne travaille pas ne mange pas, spectacle documentaire sur le théâtre au goulag, mis en scène par Judith Depaule.

Se saisir de sujets aussi terribles me semble une des missions du théâtre ou du cinéma, de la littérature aussi. D'où mon intérêt pour le texte de Germaine Tillion, mais aussi pour le livre de Jonathan Little : Le sec et l'humide.

Là, anecdote. Un des comédiens du spectacle sur le goulag, chez lequel je suis hébergé lors de mes sorties parisiennes, me parle de sa conversation avec Jonathan Little, venu voir le nouveau spectacle de Judith Depaule sur Gagarine à Chelles, le 27 mars, lui ne connaissant pas l'écrivain et l'écrivain parlant russe avec ce comédien, évoquant ses 2 années passées en Tchétchénie, ses rencontres avec Bassaiev et les risques encourus avec Khattab.

Feuilletant le livre, je trouve en fin de livre l'épilogue sur Bassaiev. D'où l'achat, d'autant que le sujet est : une brève incursion en territoire fasciste.

L'opérette-bouffe de Germaine Tillion : Le Verfügbar aux enfers, écrite à Ravensbrück en 1944 a été publiée en 2005, en poche en 2007. Germaine Tillion avait gardé sous le coude ce texte parce qu'il avait eu son utilité en son temps, le temps de son écriture et qu'elle ne voyait pas comment ce texte pourrait être reçu par des spectateurs sans expérience du camp.

Cette opérette a été écrite par la détenue NN, nuit et brouillard, Germaine Tillion, entre octobre 1944 et janvier 1945, à Ravensbrück.

Germaine Tillion refusa de travailler pour les nazis, devenant une Verfügbar, disponible pour toute corvée mais aussi et surtout une prisonnière rebelle, se cachant de block en block, au milieu des dormeuses (celles qui avaient travaillé de nuit). Protégée par ses compagnes de détention, écrivant dans une grande caisse, quand elle était envoyée au tri du pillage de l'Europe par les nazis, ayant mis en place  dans son block, le cercle d'études,  autre façon de résister ou de survivre, ultime forme du sabotage selon une de ses expressions, Germaine Tillion, ethnologue de métier et résistante de conviction, décédée le 19 avril 2008 à presque 101 ans, a écrit cette opérette bouffe pour ses compagnes car que reste-t-il comme arme de résistance, de survie, dans un univers de cette brutalité : le rire, le rire le plus caustique, le rire sur soi, le rire aussi sur les bourreaux mais l'essentiel est bien le regard porté sur cette nouvelle espèce, décrite par un naturaliste, charrié par le chœur, le Verfügbar aux enfers, titre inspiré d'Offenbach, Orphée aux enfers.

«L'humour noir et l'autodérision tendent aux détenues un miroir sans pitié, dont la description même force la réaction, entraîne le refus et représente une victoire de l'esprit sur le système de déshumanisation», analyse Claire Andrieu, dans la préface du Verfügbar.

L'opérette comporte plusieurs registres :

- un registre d'observations sur l'organisation du camp, son vocabulaire particulier, les différentes catégories de prisonniers, les différents niveaux de la hiérarchie, les différents niveaux de traitements infligés aux prisonniers, observations concises, précises, sans concession, dans leur cruauté, maladies, dysenterie chronique, blessures infligées, sélection pour élimination par différents procédés, expériences médicales ou chirurgicales...On a la vie quotidienne au camp et entre le 1° et le 3° acte, celle-ci envahit l'opérette comme si l'écriture ne pouvait suivre la dégradation des conditions de vie avec l'avancée des alliés, la désorganisation et la folie saisissant les SS : une des chansons est explicite, celle des 30 jeunes filles rencontrant un SS hurlant qui en tue une, la 30° puis au couplet suivant, la 29° et ainsi de suite.

- un registre d'airs et de chansons connus, aux paroles détournées, adaptées à la situation mais permettant à toutes les compagnes d'être dans le coup, de chanter.

- un registre de dérision par le jeu entre le naturaliste et le chœur, indocile, interrompant le conférencier pour apporter son grain de sel, son information, sa précision mais aussi ses rêves de bons repas dans les diverses provinces françaises.

Il se trouve que le Théâtre du Châtelet a eu l'heureuse initiative en juin 2007 pour les 100 ans de Germaine Tillion, avec son accord, de faire créer pour 3 représentations, l'opérette bouffe. L'initiative est revenue à un théâtre privé. Pas au théâtre public, faut-il s'en étonner ?

 

Jean-Claude Grosse

 

Le Verfügar aux Enfers
de Germaine Tillion

Opération survie en humour noir et musiques joyeuses Paris - Théâtre du Châtelet

Germaine Tillion, ethnologue, humaniste et grande résistante a eu cent ans le 30 mai dernier. Pour rendre hommage à cette personnalité d'exception le Châtelet a eu l'heureuse initiative de ressusciter un texte inédit rédigé en cachette dans le camp de Ravensbrück où elle était déportée. Pour soutenir le moral de ses camarades de captivité, elle avait inventé des couplets à l'autodérision couleur d'encre, faits pour être fredonnés sur des musiques familières. Une façon de ne pas se laisser aller à mourir comme des bêtes et à tracer des pistes de mémoire. Un outil pour déclencher les rires autour des corps dévastés et des têtes vidées, de la pire dégradation humaine.

Raconter l'horreur en s'en moquant

Germaine Tillion raconte l'horreur en s'en moquant, par petites phrases et petites rimes et les colle aux refrains connus, d'Offenbach à Gluck, en passant par Bizet, Hahn, , Christiné ou Lalo, par les rondes enfantines et les comptines... Le tout gravitant autour du thème des « Verfügbar », les « disponibles », les filles bonnes à tout faire, condamnées à toutes les corvées, substituts réactualisés des antiques esclaves ou des serfs du moyen-âge. Une race à part donc qu'un naturaliste de carnaval vient présenter au cours de conférences délirantes qui servent de fil rouge. Bérénice Collet pour la mise en scène et Christophe Ouvrard pour les décors et les costumes ont relevé le défi de mettre en images et en mouvement ce qui était à priori indescriptible. Quelques bancs, deux panneaux jouant sur les transparences et les projections qui sui suggèrent l'intérieur des baraquements ou des paysages en désolation, des robes colorées comme des rêves d'un autrefois fantomatique...

Un petit air de grande production


En dialogues, en chants et en chansons méticuleusement reconstitués par Christophe Maudot, six solistes connues des scènes lyriques, Hélène Delavault, Emmanuelle Goizé, Gaële Le Roi, Jeannette Fischer, Carine Séchehaye, Claire Delgado-Boge jouent et chantent en charme, aplomb, émotion autour du naturaliste Alain Fromager, Les choristes de la maîtrise de Paris et des chœurs des collèges Camille Claudel et Evariste Galois, ainsi qu'une équipe de jeunes danseuses issues de divers conservatoires parisiens s'intègrent aux actions, les illustrent et donnent à l'ensemble un petit air de grande production. Les instrumentistes de l'Orchestre de Chambre Pelléas dirigés avec cœur et doigté par Hélène Bouchez soutiennent autant qu'ils accompagnent cette magnifique leçon d‘espoir, cet acte de création et de civisme à nul autre pareil..

Un seul regret : qu'il n'y ait eu que trois représentations pour s'imprégner de cette page d'histoire qui a bouleversé les spectateurs qui ont le privilège d'y assister.

Le Verfügbar aux Enfer- opérette-revue à Ravensbrück, textes de Germaine Tillion, musiques de Bruno Coquatrix, Reynaldo Hahn, Georges Bizet, Henri Christiné, Oscar Straus, Henri Duparc... Orchestre de Chambre Pelléas, direction Hélène Bouchez, mise en scène Bérénice Collet, restitution et compositions musicales Christophe Maudot, décors et costumes Christophe Ouvrard, chorégraphies Danièle Cohen. Avec Gaële Le Roi, Jeannette Fischer, Carine Séchehaye, Claire Delgado-Boge, Emmanuelle Goizé, Hélène Delavault, Alain Fromager. Chœurs de la Maîtrise de Paris et des collèges Camille Claudel et Evariste Galois, danseuses des conservatoires municipaux de Paris.

Théâtre du Châtelet à Paris, les 2 & 3 juin 2007

 


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Peut-on jouir du capitalisme/Luis de Miranda

21 Avril 2008 , Rédigé par Jean-Claude Grosse Publié dans #notes de lecture

Peut-on jouir du capitalisme ?
de Luis de Miranda

aux éditions Punctum


Luis de Miranda est né en 1971. Cela m’explique l’étonnement éprouvé à la lecture de cet essai. Il ne me semble pas du tout dans l’air du temps. Convoquer Lacan, Heidegger et le jeune Marx, surtout pour ouvrir des voix et voies à une vie nouvelle, voilà qui rappelle le meilleur de 68 et qui, en 2008, ne manque pas d’audace. La critique via les discours théorisés par Lacan, en particulier le discours du maître, devenu discours du capitaliste, la critique de la société de consommation, l’accent mis sur l’aliénation du consommateur, du jouisseur, la démonstration de l’impossibilité pour le désir de jouir du capitalisme et des objets produits par lui, voilà qui me rappelle  Herbert Marcuse,  Henri Lefebvre et bien d’autres penseurs de 68, Michel Clouscard (Néo-fascisme et idéologie du désir, en 1973 chez Denoël).
Ce qui est étonnant de la part de Luis de Miranda, c’est le chemin qu’il parcourt. Commencer par Lacan, passer par Heidegger qui précède Lacan et terminer par Marx qui les précède tous deux, m’a laissé perplexe. D’autant que le jeune Marx ouvre en beaucoup moins de pages bien plus de perspectives que Lacan qui a droit à deux chapitres sur quatre ou que Heidegger (un chapitre).
Lacan bouche au désir l’horizon de la jouissance absolue avec sa notion de plus de jouir. Heidegger amorce une sortie de l’inauthenticité avec sa notion de désir-sans-objet en ce sens que le capitalisme avec son impératif de « fun » ne peut concevoir d’autre mode de fonctionnement du désir que dans un passage, un enchaînement sans fin d’objet en objet. Le désir-sans-objet nous met en relation avec un en deçà du langage, ce que Heidegger nomme Terre.
Marx fait prendre conscience que l’individu n’est pas séparé par le discours de ce qu’il désire par-dessus tout (l’inatteignable objet a) car ce que l’individu aliéné désire, c’est ce qu’une société à un moment historique donné désire. Remplaçons le télos capitaliste par un autre contrat social et la créativité prendra le pas sur la répétition, l’individu séparé de lui-même reprendra conscience de son être collectif c’est-à-dire que la société est notre œuvre commune, en perpétuelle transformation, création, créalisation.
L’auteur invente ces concepts : créel, créalisme, créalisation, pour nommer les voies de sortie du capitalisme dont l’objectif est l’accumulation du capital au prix du solipcisme de chaque consommateur et de chaque salarié.
On trouvera dans wikipédia un article sur Luis de Miranda et sur ces concepts dont les noms ne sont guère enthousiasmants : dommage.
Evidemment, on attend la parution de son essai sur les lignes de vie de Deleuze.
Donc, un livre révélant qu’une pensée souterraine chemine contre le discours dominant, capitaliste, publicitaire, une pensée libératrice, utopique au meilleur sens du terme, car utopie d’un possible immédiat, à portée de désir, de corps, de sensibilité, d’amour des autres.
Cela ne concernera qu’une minorité, les autres continuant à se vautrer dans le consumérisme.
La lecture de ce livre suppose tout de même un vocabulaire « technique » qui n’est pas celui du plus grand nombre. Le souci de démonstration de Luis de Miranda lui fait perdre de fait nombre de lecteurs ce qui est regrettable puisqu’il reproche à Lacan son rationalisme, son scientisme même, et revendique avec Heidegger et Marx, la vie corporante et le droit au sensible. Cela supposait un poème plus qu’une démonstration.
Pour ma part, c’est ce que j’ai tenté dans l’essai : 68, Emmanuelle, nous et moi (doux émois) écrit en 1988-1989. Je pense avoir proposé une ligne de vie qui ne soit pas celle, dominante, de l’aliénation individuelle par la consommation sans limites, la jouissance sans entraves mais celle, minoritaire, solitaire (et paradoxalement solidaire) de l’épanouissement par la création, celle de la création de nouveau, la création faisant advenir ce que la nature n’a pas créé mais devenant comme naturel.

Jean-Claude Grosse

Le créalisme
(source: wikipédia)

À la faveur de l'expérience Arsenal du Midi (l'une des deux signatures-anagrammes de l'auteur, avec Animal du Désir), un laboratoire d'écriture mené sur Internet de 2004 à 2007, Luis de Miranda a rassemblé son projet littéraire et philosophique sous le terme de créalisme. Pour lui, le créalisme est une politique du réel en tant que co-création en devenir (l'être comme « Créel »), où le sujet actif occupe une place centrale, où l'imagination, la passion, la volonté, l'art, le désir, redéfinissent sans cesse, au présent et en acte, les conditions de possibilité d'une vie désaliénée, voire d'une mutation continue, démultipliée et plus ou moins latente de la société.
Le créalisme, également né de travaux menés par Luis de Miranda à l'université de Paris-I entre 2003 et 2007, sur Jacques Lacan, Karl Marx, Gilles Deleuze et Martin Heidegger, pose le primat de la créativité au cœur de l'être, et loin d'être agencé aux seules disciplines artistiques, il concerne la dynamique d'extension des territoires vivants, une éthique aventureuse, une praxis éprouvable et collective de la singularité. Sous cette acception, le Créel est un tissu vif d'interrelations, tandis que le Réel est son compost.

Luis de Miranda


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