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Blog de Jean-Claude Grosse

Articles récents

L'été du Léthé/19 juin 2016

23 Juin 2016 , Rédigé par grossel Publié dans #écriture

le 19 juin à La Ripelle, photos de Christian Darvey et Fabienne Ashraf
le 19 juin à La Ripelle, photos de Christian Darvey et Fabienne Ashraf
le 19 juin à La Ripelle, photos de Christian Darvey et Fabienne Ashraf
le 19 juin à La Ripelle, photos de Christian Darvey et Fabienne Ashraf
le 19 juin à La Ripelle, photos de Christian Darvey et Fabienne Ashraf
le 19 juin à La Ripelle, photos de Christian Darvey et Fabienne Ashraf
le 19 juin à La Ripelle, photos de Christian Darvey et Fabienne Ashraf
le 19 juin à La Ripelle, photos de Christian Darvey et Fabienne Ashraf
le 19 juin à La Ripelle, photos de Christian Darvey et Fabienne Ashraf
le 19 juin à La Ripelle, photos de Christian Darvey et Fabienne Ashraf

le 19 juin à La Ripelle, photos de Christian Darvey et Fabienne Ashraf

L'été du Léthé

L'été du léthé a eu lieu le 19 juin, de 11 H à 17 H du côté de La Ripelle au Revest ; 8 participants,

4 F, Fabienne, Marie-Hélène, Muriel, Sylvie, 4 H, Christian, Lionel, Raphaël et moi

c'est la 1° fois depuis 2000 que je mets en pratique ce jeu de l'invitation à la Vie

que j'avais écrit pour Cyril Grosse et Katia Ponomareva

consignes :
vous penserez à vos maîtres secrets, héros de la mythologie ou héros ordinaires, un homme et une femme car nous sommes les deux, moi, je choisis Orphée et Hélène

notation sur votre cahier ou carnet des ressentis de la balade, elle durera entre 20 et 30’, ressentis les moins subjectifs possible, mettre à contribution les 5 sens; durée de la notation: 15'

lecture par chacun d’un texte de son choix, pas plus de 5’ (c’est très long 5’!); peut-être des textes de correspondances, de synesthésies
- Les correspondances verticales : pour Baudelaire, la réalité qui l’entoure est composée de symboles que seul le poète peut déchiffrer et qui lui permettent d’entrevoir le monde invisible et immatériel de l’Idéal, c'est platonicien, on peut s'en émanciper mais pas du vertical
- Les correspondances horizontales se traduisent concrètement chez Baudelaire par le mélange des sensations qui semblent se fondre, fusionner entre elles ; cf. le poème Correspondances :

« Les parfums, les couleurs et les sons se répondent »

moi, j'ai lu aux compagnons Le dit de la petite pierre tirée de la mer


partage du repas, images bienvenues pour un éventuel film réalisé par Christian Darvey
sieste ou balade dans le coin, vers l’aire de battage, en traversant la forêt magique avec les panneaux de découverte pour les enfants à poney


un temps d’écriture, ressentis et correspondances, faire apparaître des connexions, des relations dans le désordre de ce qui est apparu, a été ressenti, de ce qui a émergé, souvenirs,
réminiscences et correspondances
un temps d’effacement, on gomme, on oublie, on efface et on garde, on trie, on ordonne ou on déstructure ou les deux, influence du Léthé sur l’été et de l'été sur Léthé

durée 1 H 15


le temps de lecture des textes de chacun
réactions éventuelles, j'appelle ça des retours amoureux, sur chaque texte et effectivement les retours ont été très fouillés, incitateurs pour d'autres éclaircies

durée 1 H

l'ensemble des textes sera lisible sur le site des écritures nomades

19 juin 2016, 11 heures du matin

dans la pinède oliveraie du château de La Ripelle

tu t'immerges dans les sensations

profusion de ce qui s'offre à tes sens

simultanément

successivement

parfums, couleurs et sons se répandent

se répondent-ils ? y a-t-il des correspondances ?

horizontales ? les verts des verdures s'orchestrent en chanson

trois petites notes de musique qui se font la nique

verticales ? la foultitude des feuilles de toutes sortes t'ouvre

sur l'innombrable, l'indéfini

et rupture, te ferme à l'inaccessible Infini

l'odeur du crottin des 50 chevaux, juments et poneys

envahit tes narines

hennissements, aboiements, raclements de sabots

mastication du foin, plus d'herbe verte à se mettre sous la dent

ça urine, ça défèque, ça bande, plutôt mou, c'est vivant

t'as pas ta jument pour te coller à elle, lui renifler le cul

tu penses à l'unité des contraires

tantôt simultanés, tantôt successifs

sûr, Héraclite a compris ce qui dynamise la Nature

elle est matin soir, nuit jour, hiver été, guerre paix, satiété faim,

vivant et mort, éveillé et endormi, droit et courbe,

montant et descendant, rassemblé et séparé, haut et bas,

consonant dissonant, commencement fin,

pur impur, beau laid, beaucoup et peu, vide et plein,

en repos en mouvement, mort et immortel, juste injuste,

esclave et libre, même et autre, réel et rêve

oui, tu l'éprouves : la guerre est père de toutes choses

mais dans cette guerre des contraires

le sens de la mesure est respecté

pas d'excès, une harmonie d'ajustement des proportions

y a que l'homme pour hubriser l'harmonie par démesure

3 cyprès se jettent sur le ciel, signatures ? griffures ?

les deux, mon visionnaire obscur, développe !

c'est violent

violon du vent, un reste de mistral, dans les branches

y a du Vent Gogh dans l'air battu sur l'aire de battage

4 scabrieuses (mot valise non ?) finissent de s'épanouir

commencent à faner

de si mignonnes fleurs pour mignonne

allons voir si la scabrieuse

qui ce matin avait déclose...

des scabrieuses modestes

pas tape à l'oeil comme les roses rouges, blanches du poète

qui d'amours piquées en est mort

le cycle de la vie de la mort là sous tes yeux hérissant ta pensée

discret cycle ralenti pour ne pas te livrer à l'angoisse

fourmi grosse de fourmis dans les jambes par imposture de posture

t'agitant sur la pierre de la restanque où tu es assis

la pierre ? fracas de la brûlure première se refroidissant sous tes fesses ?

fragment de lave en fusion se pétrifiant sous ton survêtement ?

premières cigales d'été excitant leurs élytres pour la suite des cigales

pies voleuses jacassant dans les ramures ombreuses

tu racontes quoi, là ?

rature ! homme des mots qui sonnent faux !

tu n'es pas Orphée pas d'orifice

lapsus pardon pas d'Eurydice à sanctuariser

celle qui est partie si vite t'a laissé son cahier d'éternité

son cahier de caresses

tu n'es pas Hélène pas de Pâris à parier

appariée que t'es à Man hélas auquel tu reviendras

tu ressens au tréfonds ses angoisses d'abandon

comment se libérer de l'angoisse ?

la dire, trouver une écoute, sans dialogue

ce 19 juin 2016, à 15 H, c'est l'été du Léthé

oublis et souvenirs

les effets du Léthé au petit hasard la chance

remontées des Enfers pour de très rares

descente en enfer pour le plus grand nombre

tu te souviens

19 mai 2001, disparition de la mère, dans son sommeil

elle t'avait fait ses adieux sous forme de bonne nuit, à demain matin

63° anniversaire de l'exécution des Rosenberg sur la chaise

5 décharges pour venir à bout d'Ethel

19 septembre 2001, disparition du fils, Cyril, du beauf, Pof

jamais vues les photos des corps percutés, refus obstiné

19 septembre 2016, tu n'iras pas à Cuba

mais tu rassembleras les amis chez toi pour une lecture

tu l'as oublié

le 30° anniversaire de la mort du mec Coluche

sa plume de paon dans le cul

il a fallu qu'une fille te rappelle l'accident d'Opio

tu te souviens à peine de l'adolescent que tu fus

il y a 60 ans

âme en panne d'amour mais pas d'imagination

qui se voyait des ailes dans le dos

brouillant les horizons

s'élevant pour repêcher la lune tombée dans l'eau

non non ce n'est pas qu'un reflet

tu le jures elle est vraiment tombée

dans le lac si vieux si profond si glacé

si Baïkal

à 10000 kms de ton lieu de surgissement

ce lac qui t'aimante

où tu veux vivre deux saisons de cavale en cabane

pour ton ascension, ton élévation,

là tu veux surprendre : remplacer la descente sous terre

par l'ascension sublime, en 2028

comme le racontera ta dernière bande, écrite avant

tu le jures elle n'aura rien à voir avec la dernière bande de Beckett

elle n'est pas tombée dans la salle verte du Riuferrer

au trou d'eau glacée de son village funéraire

au lieu de son enfouissement

là où tu as compris 40 ans après, le 28 août 2010

3 mois avant sa disparition foudroyante

que, femme, jeune fille de 16 ans, elle te désirait

et que ce serait pour le temps de sa vie

et pour le restant de tes jours

fini l'aiguillon des désirs

quelques sourires et quelques regards au fond de certains yeux

te suffisent

l'essentiel est devant toi

c'est quoi disparaître, s'y préparer

arriver là où ça prend fin,

elle : les bras remplis de riens

toi : les bras remplis de rien

Chagall inégal et sans échelle

tu regardes le ciel de ce 19 juin 2016

l'impermanence au-dessus de toi

nuages blancs devenant menaçants

soleil frappant puis caché

bleu qui ne te parle pas comme le Bleu Giotto ou le bleu Klein

ce ciel ne te parle d'aucune transcendance

il est ouverture sur la Nature, l'Infini, l'Éternité

qui sont la Présence, le Présent, toujours changeant et se cachant

tu ressens bien les fragments de l'Obscur, l'Héraclite

tu te rappelles ton rêve d'ailes nouvelles pour le moulin de La Ripelle

ton rêve de scène flottante sur le grand bassin du château de la comtesse

tu te rappelles la scène argentée des tragédiennes Persiennes

disant leurs véhémences scabrieuses nues sous la tunique

être injurié par de telles harpies, si laides, si difformes, quel luxe

tu te souviens qu'ici sur la terrasse du vieux moulin à huile

La Esméralda, Frollo, Phoebus, Quasimodo jouèrent leurs funestes amours

Médée dévora ses enfants pour châtier son Jason coureur de mers à engrosser

tu te souviens des boeufs à la Blue Note avec des musiciens de jazz jusqu'à l'aube

tu te fais une promesse

oui tu l'écriras l'histoire-lune-soleil séparés-emmêlés pour ta petite fille

et tous les enfants du monde

une belle histoire avec de bons sentiments

libérée de toutes les peurs de tous les péchés originels

comme le souhaitait ton amie Emmanuelle Arsan dans Bonheur

tu l'écriras avec elle le livre de l'innocence assumée assurée

de l'innocence désarmante, pas désarmée

le titre s'offre à toi : Pépé, le feu rouge, il est vert

titre venu de quand Cyril enfant parlait ainsi, il y a 40 ans

sur la route de Corsavy

Papy, le feu rouge, il est vert

tu te le promets, rien à voir avec Le Petit Prince

ça n'y aime pas du tout les hommes

toi, tu es ambivalent envers eux, amour haine

dans des proportions harmonieuses

tu ne tueras aucun homme

mais tu ne te laisseras pas bouffer par le prédateur

tu ne piqueras la place de personne

et tu assureras la transmission de tes places

tu aimeras ou seras l'ami de très rares femmes avec ce qu'il faut de distance et de proximité

et tu ne te laisseras pas séduire détruire

tu dis merci à ce 19 juin 2016 prolifique prolixe

pourquoi ce fétichisme des dates, des heures, des secondes Bleu Giotto ?

le Temps absolu c'est l'Éternité du Présent éternel, insaisissable, inconcevable

les dates c'est ta liberté

tu temporalises du présent vers le passé que tu ressaisis

du présent sur le futur où tu te projettes

et parce que ton temps qui passe, never more

n'est-il pas vrai qu'il a eu lieu

que ce sera toujours vrai que tu as eu lieu, for ever

tu ne sais toujours pas ce que deviennent nos livres d'éternité

amérindien pour quelques heures, pieds nus sur la terre sacrée

tu rends ce que tu as emprunté, ce qui s'est offert

une pierre sans beauté apparente, une caillasse banale

merci les filles et les garçons pour vos mots choisis

merci les verts de toutes les verdures

pour vos verts indicibles sur la page du poète

pour vos verts irreprésentables sur la toile du maître

le vert n'est-il pas la couleur du hasard, du jeu ?

le hasard n'est-il pas le grand joueur, le grand créateur ?

chance malchance, fortune infortune, amour naissant amour infidèle

tu joues du piano vert végétal

pour une rencontre de hasard

qui deviendra rendez-vous épisodiques

si ta po ésie rime avec sa peau aussi

19 juin 2017, tu renouvelleras l'été du Léthé

tu éditeras Le livre des cendres d'Emmanuelle

12 ans après sa disparition

10 ans que tu as ce manuscrit offert par son mari

il va sortir au Grand Jour

Jean-Claude Grosse, 19-23 juillet 2016

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Shakespeare et la mouette à tête rouge

20 Avril 2016 , Rédigé par grossel Publié dans #pour toujours

deux livres essentiels sur Hamlet; 3 livres dont les écritures sont de sangs mêlées
deux livres essentiels sur Hamlet; 3 livres dont les écritures sont de sangs mêlées
deux livres essentiels sur Hamlet; 3 livres dont les écritures sont de sangs mêlées
deux livres essentiels sur Hamlet; 3 livres dont les écritures sont de sangs mêlées
deux livres essentiels sur Hamlet; 3 livres dont les écritures sont de sangs mêlées
deux livres essentiels sur Hamlet; 3 livres dont les écritures sont de sangs mêlées

deux livres essentiels sur Hamlet; 3 livres dont les écritures sont de sangs mêlées

Me rendant avec l'ami François Carrassan chez l'ami Marcel Conche en Corrèze du vendredi 8 avril au lundi 11 avril, nous avons écouté la première partie de l'émission La grande table sur France Culture le 8 avril, consacrée au manuscrit retrouvé de Hamlet par Gérard Mordillat.

Hamlet, la pièce la plus célèbre du répertoire mondial, a toujours fait l’objet de nombreuses spéculations érudites, notamment au sujet d’une éventuelle version antérieure. Ces hypothèses seraient-elle en passe d’être levées ? C’est la conviction de Gérard Mordillat, qui présente ici la formidable découverte qu’il doit à un universitaire anglais excentrique, Gerald Mortimer-Smith. Grâce à ce dernier, Mordillat a eu entre les mains une version d’Hamlet inédite, précédant de toute évidence la plus ancienne connue : le fameux « proto-Hamlet », écrit à quatre mains par Thomas Kyd et William Shakespeare ! A partir de ce document désormais disparu, Gérard Mordillat a reconstitué la pièce d’origine et il nous en propose ici la lecture, précédée du récit de sa découverte, dans lequel il reprend les hypothèses les plus audacieuses de Mortimer-Smith. On lit ici Shakespeare comme on ne l’a jamais lu. Il y aura un avant et un après Hamlet le vrai.

Écoute par hasard, bien sûr, et par hasard, Gérard Mordillat évoque le passage où Ophélie, Valentine, évoque sa défloration, son viol peut-être, sûrement même par Hamlet, comme elle a dû l'être par le Roi; elle est donc bonne pour le nonnery, le couvent ou le bordel...

L'enquête de Pierre Bayard sur Hamlet est également évoquée dans cette émission :

Aucun texte littéraire n’a probablement suscité autant de lectures et interprétations qu’Hamlet et n’a à ce point fasciné les critiques, qui n’ont cessé de débattre des ambiguïtés et des contradictions de la pièce, dont les principales concernent les circonstances dans lesquelles est mort le père du héros. Mais tous ces auteurs parlent-ils bien du même texte ? Ce dont témoigne Hamlet, en raison du nombre de ses commentaires, est de la difficulté, dans l’échange littéraire, à éviter le dialogue de sourds. Il est en effet impossible, quand nous discutons d’une œuvre, de sélectionner des passages identiques, de les percevoir à travers des théories semblables, d’inventer des questions qui ne soient pas marquées par une époque et par la personnalité de celui qui les pose. Bref, de parler de la même chose que les autres lecteurs. Trouver la solution à ce problème du dialogue de sourds est pourtant un passage obligé si vous voulons reprendre l’enquête inachevée sur la mort du père d’Hamlet. Et tenter, en reconstituant ce qui s’est passé il y a cinq siècles à Elseneur, de résoudre l’une des plus vieilles énigmes de la littérature mondiale.

Il se trouve que fin 2010 pour les 40 jours du départ de la mouette à tête rouge (moment rituel dans beaucoup d'endroits du monde), j'ai beaucoup écrit sur cette disparition, pensant à La Mouette de Tchekhov dont la structure reprend celle d'Hamlet et pensant bien sûr à Hamlet. Tout ce travail d'écriture a donné 3 textes édités :

L'île aux mouettes, 2012

L'éternité d'une seconde Bleu Giotto, 2014

Là où ça prend fin, 2014. Ce que je rends public ici n'a pas été retenu pour ces éditions. Mais ces scènes continuent de m'habiter. Les ordinateurs sont des mémoires conservant si on le souhaite les différents états d'un texte. En voici un.

8 – Le narrateur - Lors d’une visite de l’époux à l’épousée, à l’hôpital. Une deuxième opération au cervelet a été réalisée, elle s’est bien passée. L’épousée sort de son coma artificiel progressivement. Elle est en réanimation. On est le 19 novembre vers 21 H. A-t-elle toute sa tête ? Les effets d’une anesthésie sont parfois surprenants avant le retour du patient à la conscience claire.

L’épousée - Bonjour ! c'est la Saint-Valentin. Tous sont levés de grand matin. Me voici, vierge, à votre fenêtre. Pour être votre Valentine. Alors, il se leva et mit ses habits, Et ouvrit la porte de sa chambre. Et vierge, elle y entra, et puis jamais vierge, elle n'en sortit.

L'époux - suave Ophélie ! ô cieux ! est-il possible que la raison d'une jeune fille soit aussi mortelle que la vie d'un vieillard ? Sa nature s'est dissoute en amour ; et, devenue subtile, elle envoie les plus précieuses émanations de son essence vers l'être aimé.

La fille – maman délire ! à quoi joues-tu ?

L'époux - je lui donne la réplique !

L'épousée - je ne délire pas ! croyez-moi ! je suis née le jour de la Saint-Valentin ! je suis femme de l'amour ! pour l'amour ! je vais vous dire ! c'est un jeu ! ils veulent me faire l’amour ! ils veulent me faire mourir ! je les entends chuchoter ! je les entends rire ! ils me triturent partout ! ils entrent leurs doigts dans tous mes endroits ! je témoignerai ! je les reconnaîtrai à leurs voix ! méfiez-vous du docteur ! il dit qu'entre lui et moi, il y a un fil ! c'est lui qui veut couper le fil ! ne le laissez pas s'approcher de moi ! soyez prudents ! discrets ! ne les laissez pas abuser de moi ! me salir ! je me sens sale ! salie !

La fille - maman, veux-tu le bassin pour uriner pendant que je suis là avec toi ?

La mère - tu me comprends ma fille ! je ne délire pas ! croyez-moi !

(Elle se met à chanter)

Ils l'ont porté tête nue sur la civière. Hey no nonny ! nonny hey nonny ! Et sur son tombeau à Corsavy, il a plu bien des larmes. Adieu, mon fils de lumière ! Voici du romarin et voici des pensées, en guise de pensées

(À l'époux) Voici pour toi du fenouil et des ancolies.

(À la fille) Voilà de la rue pour toi, et en voici un peu pour moi ; nous pouvons bien toutes deux l'appeler herbe de grâce, mais elle doit avoir à ta main un autre sens qu'à la mienne... Voici une pâquerette. Effeuille-la pour savoir combien je t’aime !

- Elle m’aime un peu, beaucoup, passionnément, à la folie … pas du tout ! (Treplev rit)

Je t’aurais bien donné des violettes, mais elles se sont toutes fanées, quand Cyril est mort ... On dit qu'il a fait une bonne fin. Car le passionné Cyril était toute ma joie. Et ne reviendra-t-il pas ? Non ! Non ! il est mort. Il ne viendra jamais. Il est parti ! il est parti ! Et je perds mes cris.

La fille - d'où sors-tu ça, maman ?

L'épousée - c'est le chant d'Ophélie ! mon chant !

L'époux - nous veillons sur toi ! nous allons veiller sur toi ! nuit et jour !

Le narrateur - Shakespeare, un comédien allemand, ami proche de la famille, célèbre pour ses interprétations des pièces de l'Anglais, est entré dans la chambre N° 8 des soins continus ; il est venu exprès de Fribourg, ayant compris la gravité de la situation

Shakespeare - ma chère Ophélie ! ne donne pas raison à la Reine ! (il joue la Reine)

La Reine - Il y a en travers d'un ruisseau un saule qui mire ses feuilles grises dans la glace du courant. C'est là qu'elle est venue, portant de fantasques guirlandes de renoncules, d'orties, de marguerites et de ces longues fleurs pourpres que les bergers licencieux nomment d'un nom plus grossier, mais que nos froides vierges appellent doigts d'hommes morts. Là, tandis qu'elle grimpait pour suspendre sa sauvage couronne aux rameaux inclinés, une branche envieuse s'est cassée, et tous ses trophées champêtres sont, comme elle, tombés dans le ruisseau en pleurs.

Ses vêtements se sont étalés et l'ont soutenue un moment, nouvelle sirène, pendant qu'elle chantait des bribes de vieilles chansons, comme insensible à sa propre détresse, ou comme une créature naturellement formée pour cet élément. Mais cela n'a pu durer longtemps : ses vêtements, alourdis par ce qu'ils avaient bu, ont entraîné la pauvre malheureuse de son chant mélodieux à une mort fangeuse.

L'épousée - la Reine n'aura pas raison ! ni l'eau du ruisseau ni l’eau du cerveau !

La fille - sers-toi de ta maîtrise de l'apnée, maman ! tu les auras !

L'époux – oui ! tu les auras !

L'épousée - je les aurai !

(elle s'endort, apaisée)

…..............................

Le narrateur - tous rentrent dans la chambre N°8

Shakespeare - ma douce Ophélie, tu es Verseau, comme Jeannot, verse l’eau de ton cerveau, joue au cerceau, toi qui aime faire des ronds dans l’eau avec les bateaux de Roro !

La fetite pille - mamie annie dodo bobo ! o ! o !

Le narrateur - tout d’un coup, de l’eau sort de la capeline que la mouette porte sur la tête, l’oreiller est inondé ; ils n’avertissent pas le personnel soignant

La fetite pille - mamie annie o ! plus bobo o ! plus dodo !

Le père - ma mouette rieuse ! tu as un cancer au niveau de l’utérus, là où tu as porté la vie deux fois ! cette grenade a métastasé dans le cervelet, dans les vertèbres lombaires, dans un ganglion

La fille - tous les endroits où tu dis avoir mal !

Le gendre - tu dois désactiver la grenade !

Le père - par apnée !

La fille - par apnée, maman !

Shakespeare - ma douce Ophélie, sors du noir ! entre dans la grande bleue ! dans le bleu du lac ! toi la magnifique aux cheveux rouges, voici les 24 roses rouges de notre mouette ! toi la magnifique en robe Mouette, voici les 24 roses blanches de la mouette ! va au profond de toi ! toi qui écoutes tant les autres et si peu toi ! écoute les mouettes criardes, les mouettes rieuses ! elles veulent te déchiqueter crue, vivante, toi, la mouette blessée ! fais la morte ! ma belle et pure Ophélie aux émanations d’amour ! elles détestent le silence !

(Ophélie entre dans sa 14° apnée ; une infirmière vient)

L’infirmière - dites-lui au revoir, elle est en train de partir

Le père - veuillez nous laisser avec elle s’il vous plaît ! Merci !

(Ophélie est en apnée depuis une heure)

Le médecin réanimateur - votre épouse est décédée depuis une heure ! nous avons prévenu la morgue ! ils viendront la récupérer dans une heure !

Le père - veuillez nous laisser avec elle s’il vous plaît ! merci !

Le narrateur - Depuis le démarrage de l’apnée, tous, après une lente inspiration, retiennent leur souffle, ferment les yeux, s’immobilisent. Ils tiennent plus ou moins longtemps. La poupée Kitty fait entendre sa musique. L’épousée soudain, sort d’apnée, après un hoquet d’une grande violence, replonge, reste quelques minutes, hoquet très violent, elle crache du sang noir et fumant, elle émerge du coma, ses paupières s’agitent, sa main gauche serre la main droite de l’époux. Là bas, à Baklany, au Baïkal, en synchronicité avec ce qui se passe ici, la chamane Koulbertichova sort de son rêve lucide. Elle vomit du sang noir et fumant. Elle bave, éructe. Elle est trempée par la transpiration. Les sœurs Gorenko, koutouroutsouks de la chamane, qui vivent à Baklany, sont en nage aussi, elles vocalisent kouarr kriièh kouêk, le cri de la mouette abattue dans La Mouette et tombée sur la plage, la même ou une autre.

Le père - tu nous reviens ?... elle nous revient !

Shakespeare - Ophélie, ma douce Ophélie, reviens-nous ! ta chaise t’attend ! tu sais que l'eau veut détruire ton cerveau. Tiens ! voici le crâne de César ! Que devient César une fois mort et changé en boue, poussière et eau ? il pourrait boucher un trou et arrêter le vent du dehors. Oh ! que cette argile, qui a tenu le monde en effroi, serve à calfeutrer un mur et à repousser la rafale d'hiver !

Ophélie, toi qui distilles le sublime amour, tu n’es pas encore destinée à l’eau et à la poussière ! à devenir boue bouche-trou !

Hamlet est fasciné par la mort ! Mourir … dormir, rien de plus ... et dire que par ce sommeil nous mettons fin aux maux du cœur et aux mille tortures naturelles qui sont le legs de la chair : c’est là un dénouement qu’on doit souhaiter avec ferveur. Mourir … dormir, dormir ! peut-être rêver !

Ce ne sera pas ton dénouement, Ophélie ! Ta chaise t’attend ! Reprends ta place !

Le narrateur - L’épousée ouvre les yeux, sourit. Le brancardier de la morgue arrive, trop tard, trop tôt. Le personnel médical est sidéré. Le médecin réanimateur annule le PV du décès.

Ophélie - kouarr kriièh kouêk

(tous poussent un profond soupir de soulagement, vocalisent kouarr kriièh kouêk, tous embrassent la mouette, se pressent sur elle ! bienvenue ! à Baklany, la chamane Koulbertichova danse, les sœurs Gorenko vocalisent)

Shakespeare (hurlant pour l’obtenir) - … Silence ! (puis chuchotant) … Le reste … c’est silence …

À Marrakech,

du 22 décembre 2010 au 18 janvier 2011, pour le 40° jour,

pour le voyage de l’âme de notre mouette, 24 roses rouges

pour le voyage de l’âme de la mouette, 24 roses blanches

Jean-Claude Grosse

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L'insolite traversée du Bateau Lavoir le 25 octobre 2015

27 Octobre 2015 , Rédigé par grossel Publié dans #pour toujours, #écriture

imaginez: fin 1906, c'est sur ce mur, celui d'avant l'incendie de 1970 que furent peintes Les demoiselles d'Avignon / moni/amy/la nuit/
imaginez: fin 1906, c'est sur ce mur, celui d'avant l'incendie de 1970 que furent peintes Les demoiselles d'Avignon / moni/amy/la nuit/
imaginez: fin 1906, c'est sur ce mur, celui d'avant l'incendie de 1970 que furent peintes Les demoiselles d'Avignon / moni/amy/la nuit/
imaginez: fin 1906, c'est sur ce mur, celui d'avant l'incendie de 1970 que furent peintes Les demoiselles d'Avignon / moni/amy/la nuit/
imaginez: fin 1906, c'est sur ce mur, celui d'avant l'incendie de 1970 que furent peintes Les demoiselles d'Avignon / moni/amy/la nuit/
imaginez: fin 1906, c'est sur ce mur, celui d'avant l'incendie de 1970 que furent peintes Les demoiselles d'Avignon / moni/amy/la nuit/
imaginez: fin 1906, c'est sur ce mur, celui d'avant l'incendie de 1970 que furent peintes Les demoiselles d'Avignon / moni/amy/la nuit/
imaginez: fin 1906, c'est sur ce mur, celui d'avant l'incendie de 1970 que furent peintes Les demoiselles d'Avignon / moni/amy/la nuit/
imaginez: fin 1906, c'est sur ce mur, celui d'avant l'incendie de 1970 que furent peintes Les demoiselles d'Avignon / moni/amy/la nuit/
imaginez: fin 1906, c'est sur ce mur, celui d'avant l'incendie de 1970 que furent peintes Les demoiselles d'Avignon / moni/amy/la nuit/
imaginez: fin 1906, c'est sur ce mur, celui d'avant l'incendie de 1970 que furent peintes Les demoiselles d'Avignon / moni/amy/la nuit/
imaginez: fin 1906, c'est sur ce mur, celui d'avant l'incendie de 1970 que furent peintes Les demoiselles d'Avignon / moni/amy/la nuit/
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imaginez: fin 1906, c'est sur ce mur, celui d'avant l'incendie de 1970 que furent peintes Les demoiselles d'Avignon / moni/amy/la nuit/
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deux Haïkus de Moni Grego pour mon anniversaire

Jean-Claude ne voit rien
n'entend rien
l'éternité le berce.
*
Le bus 67
est comme vide
sans Moni et lui...

L'insolite traversée du Bateau Lavoir

le dimanche 25 octobre 2015

Pourquoi est-ce que je me retrouve là, au Bateau Lavoir, ce dimanche 25 octobre 2015 en milieu de matinée grise ? Quels hasards m'ont conduit pour mes 75 ans, là, enfin ce qu'il en reste, rien, là où Pablo passa, il l'a dit, les années les plus heureuses de sa vie, de 1904 à 1909, là où il fêta pendant 6 ans, ses anniversaires, un 25 octobre ?

Il semble que l'expression insolite traversée qui a traversé mon esprit a été le déclencheur de la balade et de l'écriture. L'Insolite Traversée fut le nom de la compagnie de théâtre du fils disparu en 2001. Avant cette appellation, ce fut L'Insolite Traversée des Siècles.Traverser l'espace, traverser le temps, quels programmes ! Ces appellations, appels à voyager, du sur place au plus lointain, m'habitent et m'incitent aux coïncidences.

J'aime les coïncidences. Il suffit de les chercher et elles se rappliquent. C'est clair, tout est relié, des petites toiles d'araignée bien planquées dans les coins aux infinies chevelures des galaxies visibles de tous par ciel bien dégagé.
Pablo et moi, nous sommes reliés, liés. Quand je lève ma coupe, ses œuvres, ses portraits viennent me présenter leur audace et leur énergie créatrice.

Imagine. Années 1900. Un immeuble en dénivelé sur les pentes de Montmartre. Un immeuble en bois. Logements transformés en ateliers d'artistes. Le proprio faisait-il payer ou pas, négrier des artistes aux poches trouées ?

Imagine. Débarquent des Italiens puis des Espagnols, des Méditerranéens quoi. Sang chaud. Discussions sans fin sur la peinture, sur l'art. Disputes. Castagnes. Beuveries.

Le monde des artistes n'est pas un monde tendre. Monde de passions et de passionnés, de torturés torturant leurs instruments.

Monde de désordre. Quel bordel dans les ateliers de la plupart des artistes, un capharnaüm !Les plus géniaux, paradoxe, rangent, nettoient leurs pinceaux.

  • Je te dis que je ne suis pas là devant la toile pour reproduire le réel.

  • Et moi, je te dis que je ne suis pas là pour rester dans le cadre.

Le plus célèbre du Bateau Lavoir, le Pablo, né le 25 octobre 1889, un Scorpion de première, destructeur-créateur, sexe et vitalité, regarde-le sur les photos. Il pose, en short, poitrail découvert, jambes écartés, en position de lutte, pour intimider.

C'est dans cet immeuble en bois, labyrinthique, étouffant l'été, glacial l'hiver, que s'inventa le cubisme. Entre octobre 1906 et juillet 1907, Picasso peint Les demoiselles d'Avignon, œuvre inspirée par un bordel de Barcelone.

Les déracinés de Collioure, Derain, Matisse, inventeurs du fauvisme, comprennent vite que le Catalan, l'Espagnol est loin devant. Matisse essaiera de s'imposer. Cette confrontation à distance fera bouger les lignes, on va aller de révolution esthétique en révolution esthétique en quelques années.

Ce 25 octobre 2015, en milieu de matinée grise, je tente une insolite traversée de l'espace montmartrois, une insolite traversée du temps du Paris d'hier. Je sais que tout instant, tout présent passe, ne reviendra plus, never more. Je sais aussi depuis peu, que, tout instant, tout présent passé, il sera toujours vrai qu'il a eu lieu, vérité éternelle, for ever. Ce qui veut dire qu'indépendamment de nous, infalsifiable, incomparable, unique s'écrit un livre, métaphore, de notre naissance à notre mort, notre livre pour l'éternité. Ce livre de nos instants, de nos émotions, de nos sentiments, de nos pensées, fabuleux réservoir d'informations, d'énergies, de souffles, se disperse-t-il soufflé par d'autres souffles ? Quels brassages d'énergies et d'informations s'effectuent tout près de nous, très éloignés de nous, aux confins ?

Je me balade autour du Bateau Lavoir et le long des nouvelles coursives où se distribuent les nouveaux ateliers d'artistes, 25, depuis la reconstruction en béton, en 1978, de l'édifice détruit par l'incendie de 1970, la tête pleine de ces questions métaphysiques, l'esprit en éveil, prêt à capter ce qui pourrait se présenter comme intuition, évidence.

La topographie est stupéfiante.

À l'est, l'impasse Hors champs, d'Orchampt.

Au nord, l'impasse Beurk, Burcq.

À l'ouest, la pentue rue Garreau, Garrot avec l'entrée publique du Bateau Lavoir.

Au sud, la place Émile Goudeau, Godot. 5 bancs publics pour se bécoter, sandwicher. Les gens s'y installent, attendent, L'attendent. Moi, je ne vois rien, n'attends rien, je vis l'éternité d'une seconde Bleu Giotto, seconde après seconde.

Pentue, la place en pavés ne permet pas de danser le tango.

J'en ai une folle envie pourtant ce 25 octobre 2015 en pensant à l'épousée, disparue depuis déjà 5 ans mais si présente.

Ce coin de Montmartre, c'était donc, c'est toujours un coin tranquille, rural, champêtre en 1900, touristique en 2015. On y piétonne. Très peu de circulation. C'est reposant.

Au fond de Hors champs, la somptueuse maison où Dalida s'est suicidée.

Au début de Hors Champs, côté gauche, 4 ateliers d'artistes, vraisemblablement sauvés de l'incendie. Quel foutoir, confirmé par ce que l'on voit quand on descend le grand escalier extérieur, à l'intérieur du domaine au jardin privatif jouxtant le square Beurk où s'ébattent les enfants du quartier pendant que dans le jardin se disputent deux chats, habitués des lieux, pendant qu'une rose blanche se laisse faner sur sa longue tige.

Je n'arrive pas à imaginer le Bateau d'hier, à rencontrer les fantômes bien vivants qui ont vécu là. Picasso, Modigliani, Braque, Juan Gris, Utrillo, Matisse, Derain, Léger, Dufy, Van Dongen, Brancusi, le douanier Rousseau, Max Jacob, Apollinaire, Jarry, Radiguet, Gertrude Stein, Dullin, Mac Orlan, Marie Laurencin, Cocteau...

Ce n'était pas le temps de la parité et pourtant les femmes faisaient partie de ce monde de mecs, souvent très portés sur les parties de jambes en l'air. Certaines ont même été des muses, des inspiratrices.

Le bois est devenu béton.

Grilles, codes.

Portes des ateliers fermées.

Grilles des ateliers cadenassées.

Baies vitrées aux rideaux tirés.

Le Bateau Lavoir d'aujourd'hui sent le petit, le renfermé, le replié sur lui. L'impression d'inertie est pesante. Mais ce n'est qu'une impression. En rencontrant deux artistes dans leurs ateliers, je me rends compte que le Bateau Lavoir vit.

Imaginez ! le mur de la photo de couverture de l'article, vers 1906, avant l'incendie du Bateau Lavoir de 1970, c'est le mur où furent peintes Les demoiselles d'Avignon; nous sommes dans l'atelier du peintre François J. qui donne sur le jardin intérieur; belle lumière par la grande baie vitrée; François J. me prête Picasso au Bateau Lavoir de Pierre Daix; nous n'avons pas oublié Pablo quand nous avons fêté les anniversaires, lui étant né le 25 octobre 1889

Ce 25 octobre 2015, en milieu de matinée grise, je me dis : tu as eu raison, le hasard aidant, les coïncidences t'y incitant, à transhumer de la Méditerranée à la Butte Montmartre avec tes livres pluriels, avec les auteurs vivants qui ont écrit dedans, avec les lecteurs prêtant leurs voix aux textes.

Nous avons ouvert le Bateau Lavoir pendant 5 jours de transhumance.

Grilles ouvertes, entrée libre.

Les gens nous ont suivi dans la salle d'exposition aux murs d'un blanc qui pète à la gueule.

Sur le sol gris de la salle d'exposition, nous avons déposé les noyés du cimetière marin qu'est devenu la mare nostrum.

Pendant 5 jours, ils ont trouvé refuge au Bateau Lavoir et nous avons dit, pour eux, leur refus de crever dans les guerres de là-bas.
L'art a-t-il encore une place au Bateau Lavoir ?

Le soir, vers 21 H, dans un restaurant d'autoroute, à Beaune

lu sur une assiette un artiste est un mouton qui sort du troupeau;

c'était mon assiette d'un soir à Beaune; j'ai mis du temps à me rendre compte qu'il y avait une inscription sur le pourtour de l'assiette; s'offrait à moi cette formule, le jour de mon anniversaire; ce n'est pas moi qui avais choisi l'assiette mais l'assiette qui m'avait choisi; dès qu'on veut les voir, les coïncidences rappliquent pour nous signaler que tout est relié.

Jo Cassen Un artiste est un mouton, quelquefois enragé, qu'il en soit ou y aspire, à rejoindre le troupeau, le plus souvent, c'est le troupeau qui le rejette.... Comme tous les troupeaux... états amorphes tétanisés.

Jean-Claude Grosse oui, ça peut se lire ainsi aussi

Déroulement de la Transhumance

au BATEAU-LAVOIR

6 rue Garreau, métro Abbesses

entrée libre

MARDI 20 OCTOBRE

16 h. - Exposition : œuvres d’Aïdée Bernard et couvertures chauffantes personnalisées de Marc Israël-Le Pelletier.

- Exposition/Vente des livres pluriels édités par Les Cahiers de l’Égaré.

- ATELIER D’ÉCRITURE sous la direction de Moni Grégo. De Picasso à Max Jacob, de Gertrude Stein à Mac Orlan, et tous ceux qui hantent le Bateau-Lavoir… être artiste : grâce ou malédiction

19 h.

À la mémoire des noyés du Cimetière Marin « Mare nostrum »

choix des textes : Gérard Lépinois, mise en espace : Philippe Chemin.

Auteurs lus : Gérard Lépinois, Marina Damestoy, Carlos Franqui, Moni Grégo, Claudine Vuillermet, Jean-Claude Grosse, Didikeulalie Didika Koeurspurs

Textes lus par : Katia Ponomareva, Benoît Rivillon, Claire Ruppli, Jeanne Chemin, Brigitte Saussard, Philippe Chemin (15 mn)

« Refus Refuge » texte sur les migrants de Marina Damestoy

Lu par : Claire Ruppli, Benoît Rivillon (15 mn)

Projection d'un extrait de film, le show Falstaff by Orson Welles (6 mn)

Jean-Claude Grosse présente le livre pluriel « Envies de Méditerranée » : fragments de 4 mn des textes de : Marcel Conche, Moni Grégo, André Morel, Pauline Tanon, Danielle Vioux.

Lus par : Moni Grégo, Katia Ponomareva. (20 mn)

MERCREDI 21 OCTOBRE

16 h. - ATELIER D’ÉCRITURE sous la direction de Jean-Claude Grosse. « L’insolite traversée du Bateau-Lavoir ».

19 h. - Jean-Claude Grosse présente le livre pluriel « Marilyn après tout » : fragments de 4 mn des textes de : Aïdée Bernard, Gilles Cailleau, Dasha Kosacheva, Marcel Moratal, Benjamin Oppert.

Lus par : Moni Grégo, Claire Ruppli.

Projection d'un extrait de film, scène finale du Quichotte de Wilhelm Georg Pabst (8 mn)

- Performance Et puis après j'ai souri : Rosalie Barrois et Katia Ponomareva.

JEUDI 22 OCTOBRE

16 h. – Débat « Les artistes et l’argent » animé par Moni Grégo.

19 h. - Jean-Claude Grosse présente le livre pluriel « Diderot pour tout savoir » : Les 6 suites Diderot avec la série de portraits de Diderot de Van Loo.

Lus par : Marc Israël-Le Pelletier, Benoît Rivillon, Moni Grego

Projection d'un extrait de film, the impossible dream d'Arthur Hiller (8 mn)

VENDREDI 23 OCTOBRE

19 h. -

Jean-Claude Grosse présente le livre pluriel « Cervantes Shakespeare » : fragments de 4 mn des textes de : Julien Daillère, Sabine Mallet, Benoît Rivillon, Claire Ruppli, Claudine Vuillermet.

Lus par : Claire Ruppli, Benoît Rivillon.

Projection d'un extrait de film, Quichotte de Grigori Kozintsev (6 mn)

- Performance : Slams par Shein B dont un slam sur le 17 octobre 1961

SAMEDI 24 OCTOBRE

16 h. - ATELIER D’ÉCRITURE sous la direction de René Escudié « Anniversaires » et Henri Gruvman "Rêveries sur les paysages du Douanier Rousseau"

19 h. –

Projection d'un film de Henri Gruvman, Bol de jour suivi d'un texte d'Henri Gruvman (15 mn)

Lectures buissonnières de René Escudié dont Cépages (15 mn)

« Versailles découverte » film de Philippe Chemin (20mn)

19 h 50

- Performance : « Moni and Amy women in black » Hommage à Amy Winehouse par Moni Grégo. Images : Laurence Gaignaire (10 mn).

20 H 15 - Soirée de clôture pour les anniversaires de : René Escudié, Jean-Claude Grosse, Henri Gruvman et Pablo Picasso.

Transhumance est une manifestation initiée par Les Cahiers de l'Égaré et la filiale Méditerranée des Écrivains Associés du Théâtre, avec le soutien à une faible majorité du CA des EAT (décision du 7 octobre: paiement des droits d'auteurs)

Bilan :

ateliers d'écriture : 4 ateliers dont un à quatre mains, 6 participants en moyenne

sous la direction de Moni Grego : « De Picasso à Max Jacob, de Gertrude Stein à Mac Orlan, et tous ceux qui hantent le Bateau-Lavoir… être artiste : grâce ou malédiction ? »

sous la direction de Jean-Claude Grosse. « L’insolite traversée du Bateau-Lavoir » et « Lettre d'imprécation aux prédateurs, charognards et salauds de toutes espèces dont nous, complices et soumis, responsables du désastre en cours d'achèvement »

sous la direction de Henri Gruvman. « Rêveries sur les paysages du Douanier Rousseau » et sous la direction de René Escudié. « Anniversaires ».

textes lisibles sur le site des écritures nomades

http://ecrituresnomades.weebly.com/

débat sur l'argent et les artistes : 15 participants, débat très animé et argumenté, sans solutions dans une situation difficile où les luttes bien qu'existantes ne trouvent pas d'issues politiques ; parmi les présents le directeur de la communication du PCF et un représentant de Cassandre

exposition : œuvres d'Aïdée Bernard et couvertures de Marc Israël-Le Pelletier ; expo visitée par des gens du quartier (une dizaine) plus les spectateurs des soirées

visite de deux ateliers de peintres du Bateau Lavoir : Claire et François

soirées : le 20, 40 personnes, le 21, 22, le 22, 13, le 23, 22, le 24, 80 soit 177 participants ; à noter, la présence de la vice-présidente des EAT, d'un membre du CA des EAT, du responsable de la revue Cassandre, d'une dizaine d'auteurs EAT

40 textes d'auteurs vivants lus; 34 Cahiers de l'Égaré, 9 collection privée du Capitaine vendus.

merci, grand merci à tous ceux qui ont participé à cette aventure, en particulier à Marc Israël-Le Pelletier, notre référent pour l'accès à la salle d'exposition du Bateau Lavoir.

L'insolite traversée du Bateau Lavoir  le 25 octobre 2015
L'insolite traversée du Bateau Lavoir  le 25 octobre 2015
L'insolite traversée du Bateau Lavoir  le 25 octobre 2015
L'insolite traversée du Bateau Lavoir  le 25 octobre 2015
L'insolite traversée du Bateau Lavoir  le 25 octobre 2015
L'insolite traversée du Bateau Lavoir  le 25 octobre 2015
L'insolite traversée du Bateau Lavoir  le 25 octobre 2015
L'insolite traversée du Bateau Lavoir  le 25 octobre 2015
L'insolite traversée du Bateau Lavoir  le 25 octobre 2015
L'insolite traversée du Bateau Lavoir  le 25 octobre 2015
L'insolite traversée du Bateau Lavoir  le 25 octobre 2015
L'insolite traversée du Bateau Lavoir  le 25 octobre 2015
L'insolite traversée du Bateau Lavoir  le 25 octobre 2015
L'insolite traversée du Bateau Lavoir  le 25 octobre 2015
L'insolite traversée du Bateau Lavoir  le 25 octobre 2015
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Balade chez Marcel Conche

10 Septembre 2015 , Rédigé par grossel Publié dans #cahiers de l'égaré

Balade chez Marcel Conche
Balade chez Marcel Conche
Balade chez Marcel Conche
Balade chez Marcel Conche
Balade chez Marcel Conche

Le Cahier de l'Égaré : Heureusement qu'on meurt, sur une parole de Marcel Conche a été livré mercredi 2 septembre.

François Carrassan, l'auteur et moi-même, l'éditeur, nous nous sommes donc rendus chez Marcel Conche du samedi 5 au mardi 8 septembre, lui apporter notre opus.

Ce petit livre de 92 pages en format 12 X 17 (couverture et intérieur ivoire) avec 5 photos en noir et blanc comprend 4 essais en lien avec des rencontres antérieures, ce que nous nommons entre nous Les Rencontres d'Altillac.

- Marcel Conche n'est pas un être nécessaire

- Le goût de la vie

- Le temps qui reste

- Comment mourir ?

J'ai rédigé l'avant-propos qui tente de rendre l'atmosphère Jardin d'Épicure des rencontres d'Altillac.
Rencontrer Marcel Conche, échanger avec lui pendant plusieurs heures (jamais plus de 2 H à la fois) est une balade intellectuelle et sensible qui traverse les siècles et les espaces. Marcel Conche se promène et nous promène, l'actualité éclairée par des épisodes "similaires" du passé, par exemple la destruction des temples païens, vivants, par les chrétiens quand ils s'imposèrent sous Constantin, comparée à celle des temples en ruines par Daech.

Quelle chance nous avons de profiter de ces heures de discussions avec partages de part et d'autre (échanges de livres, de CD, de bouteilles de vin, de fromages et de miel, dégustation de "ses" figues)
La mémoire de Marcel est prodigieuse; il évoque comme personne des quantités de personnes, connues en leur temps, oubliées depuis,
Emile Faguet, Martial Gueroult, Eric Weil, Henri Gouhier, Étienne Souriau, Mizrahi, Deleuze, Pradines et son traité de psychologie sur les seuils de sensation;
Konstantinova Irina, La Jeune Fille de Kachine,
la dernière édition aux PUF de son Montaigne,
son livre en cours d'écriture (à presque 94 ans): Penser encore (sur Spinoza et autres sujets)
Nous le reverrons en mars pour son anniversaire.

JCG

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Ultimes réflexions / Marcel Conche

11 Février 2015 , Rédigé par grossel Publié dans #jean-claude grosse

Ultimes réflexions

Marcel Conche

éditions HD, janvier 2015

236 pages, 22 €

présentation du livre par l'auteur lui-même :

Dans cet ouvrage, j’ai voulu avant tout mettre l’accent sur certaines distinctions sans lesquelles ma philosophie, telle que je l’ai résumée dans Présentation de ma philosophie (HDiffusion 2013), ne peut être correctement comprise : distinction entre conscience et pensée, argument et preuve, cause et raison, ensemble pensable en un et ensemble inassemblable, « être » et être vrai, infini et indéfini, monde et univers, univers et Nature, science et métaphysique, libre arbitre et liberté, etc.

Cependant, ma réflexion aborde aussi d’autres sujets : la solitude, l’amitié, l’animalité, Descartes au secours de la religion, Epicure, Socrate et les dieux, l’originalité philosophique de Montaigne, Pascal et le pari, etc.

note de lecture de Jean-Claude Grosse :

Le dernier livre de Marcel Conche comporte 50 essais de 3 à 6 pages, essais de philosophe se confrontant sur tel ou tel point à Descartes, Heidegger, Pascal. Montaigne très présent comme d'habitude est très éclairant, évident. En particulier en ce qui concerne l'homme et l'animal, au moment où la loi reconnaît que les animaux sont sensibles.

Alors que l'ambiance générale sur la planète est au réchauffement des eaux, des températures, de la calotte, des esprits religieux, souvent instrumentalisés, à la montée des eaux, à la violence des vents et des affrontements religieux, des guerres de religion même, paravents d'autres guerres plus économiques, ce livre est un plaidoyer non pour la sobriété heureuse, pour la décroissance, pour la régulation des banques, pour la laïcité mais pour la liberté de penser par soi-même, laquelle suppose que la liberté soit première en l'homme ; la nature de l'homme, le propre de l'homme est non le langage, non le rire mais la liberté ; l'homme ne vit pas que dans son monde de paysan s'il est paysan, il peut en sortir, se libérer de sa lecture et de sa pratique paysanne du monde ; il est dans l'Ouvert, pouvant accueillir en homme naturel par la contemplation, la beauté qui l'entoure, il peut user de sa raison et soumettre à son jugement ce qui se présente : pleut-il ? Il pleut dit-il parce qu'il pleut réellement. Un chat lui ne peut sortir de son monde de chat coursant souris et oiseaux. Évidemment, milieu, éducation, traditions vont tenter de limiter cette liberté libre qui va se transformer en liberté sous influence, voire en aliénation, l'aliénation religieuse étant fort répandue. 3 font 1 apprend-il, c'est le mystère de la trinité, rien à comprendre, y croire du fond du cœur qui finit par lâcher. La reconquête de sa liberté première n'est le choix que d'un petit nombre. C'est une affaire individuelle, une démarche personnelle, une démarche philosophique qui va prendre ses distances avec les préjugés, les illusions, va soumettre à la question ce qui semble aller de soi ou cherche à s'imposer plus ou moins insidieusement comme vérité, comme évidence.

Il semble aller de soi que les sociétés ne vont pas favoriser de tels cheminements personnels, elles vont bien plutôt fabriquer comme dit Chomsky, le consentement, la soumission volontaire. Les sociétés ne vont pas reconnaître la nécessité vitale de philosopher, ne vont pas salarier ni retraiter des individus faisant choix de philosopher. Il n'y a aucune utilité sociale à philosopher. Ça risque de devenir des désobéissants. Le philosophe soucieux de vérité devra donc gagner sa vie à côté de sa recherche ou fera la manche comme Socrate. Philosopher est donc risqué, ce que montre très bien le portrait de Socrate par Rabelais : Alcibiade disait que Socrate à le voir du dehors et à l’évaluer par l’aspect extérieur, vous n’en auriez pas donné une pelure d’oignon, tant il était laid de corps et d’un maintien ridicule, le nez pointu, le regard d’un taureau, le visage d’un fou, le comportement simple, les vêtements d’un paysan, de condition modeste, malheureux avec les femmes, inapte à toute fonction dans l’Etat ; et, toujours riant, trinquant avec chacun, toujours se moquant, toujours cachant son divin savoir. Mais, en ouvrant cette boîte, vous y auriez trouvé une céleste et inappréciable drogue : une intelligence plus qu’humaine, une force merveilleuse, un courage invincible, une sobriété sans égale, une égalité d’âme sans faille, une assurance parfaite, un détachement incroyable à l’égard de tout ce pour quoi les humains veillent, courent, travaillent, naviguent et bataillent. Ou pour être Socrate, fréquenter le bar du bon coin, rire avec les compères des brèves de comptoir, fermer sa gueule, la liberté d'expression c'est pour les autres, être prudent quoi, éviter d'être rejeté en faisant profil bas, ne pas partager son divin savoir. En ces temps Je suis Charlie, je ne suis pas Charlie, ne pas mettre de l'huile sur le feu.

Évidemment Marcel n'est pas Socrate, chaque philosophe l'est avec sa personnalité, son génie. Distinguons, la personnalité soit ce qui est donné, inné, le caractère et ce qui est acquis par l'éducation, puis modifié par ma liberté. Le génie soit la petite voix qui me dit de ne pas aller là, qui me détourne du chemin, me fait sortir du convenu, de l'attendu. Mon génie m'a invité à démissionner de l'armée en 1964 au retour de l'Algérie, j'aurais fini chef d'état-major des armées. Je suis devenu professeur. Quant à Marcel, vous ne le verrez pas au bar du coin, écrire des tribunes libres, faire des conférences partout dans le monde, aller à la télévision. Il a des opinions étayées sur bien des choses mais il n'en fait pas l'essentiel. Quand il exprime une opinion à des amis, il peut arriver qu'elle tranche par rapport à l'opinion dominante, liberté d'esprit là encore.

Marcel Conche, philosophant pour soi, s'est ainsi libéré de la religion catholique à partir d'un sentiment, d'une émotion insoutenable devant la souffrance des enfants, émotion liée à la lecture de Dostoïevski et non par la vue de souffrances réelles. La souffrance des enfants est devenue le mal absolu et a entraîné la dissolution philosophique, argumentée des notions de Dieu, de Monde, d'Homme, d'Ordre. Marcel Conche a rejeté toute la philosophie théologisée, Descartes, Kant, Hegel. Et devenu athée, sans le proclamer, sans chercher à convaincre quiconque, il a cherché la métaphysique qui pouvait convenir à ce qu'il appelle sa proto-expérience et qui tient en 6 évidences, pages 188-189. Ce qui est frappant, c'est la place occupée par sentiments et émotions dans ce parcours, moins des émotions personnelles, liées à sa subjectivité que des émotions impersonnelles, comme objectives, en lien direct avec ce qui se produit, ce qui se manifeste. La première évidence de cette proto-expérience est un sentiment océanique : d'abord je ne suis pas seul, mais comme au milieu d'un océan ; il y a d'autres êtres ou choses de tous côtés, devant, derrière, dessus, dessous, à perte de vue, à perte d'imagination, à perte de pensée. Ce sentiment océanique enveloppe le sentiment de l'infini – au sens d'indéfini. (pages 188-189)

Libéré de Dieu comme cause unique de toute la diversité du réel, Marcel Conche élabore une métaphysique non pour rendre compte de cette diversité mais pour chercher la vérité sur le Tout de la Réalité. Et ce Tout pour lui c'est la Nature. Ce qui nous apparaît, dans sa diversité, dans sa beauté c'est la nature, beauté d'un coucher de soleil, d'un paysage, diversité de ce qui s'offre au regard, milliers de feuilles toutes différentes d'un arbre, fleurs sauvages d'un champ, colonne de fourmis. Au-delà de la terre, c'est l'univers, étoiles, planètes. C'est la nature naturée, créée par la nature naturante, la Nature, qui se cache derrière ce qu'elle crée et donne à voir. Le hasard est ce qui œuvre à l'aveugle, sans plan préconçu, sans but, sans téléologie d'ensemble mais avec une finalité pour chaque être créé, qu'il soit bon pour la vie, fait pour vivre sa vie de chien, de fourmi, de feuille.

Pour la 1° fois, Marcel Conche emploie un mot qu'il n'a jamais employé, le principe énergie. Le principe unique et suprême de l'existence et de l'activité universelles c'est le principe énergie, un principe infini, éternel, impersonnel, il y a l'énergie, principe unique faisant apparaître, disparaître toute chose, tout « être », en nombre indéfini, soit un nombre fini qui aussi grand qu'il soit ne rejoindra jamais l'infini, nombre indéfini d' « êtres », nombre incommensurable mais jamais infini, sans origine ni fin car le temps est éternel.

Marcel Conche a de nombreuses fois montré les impasses où nous conduit l'usage du mot « être », la confusion entre « être » et « exister ». À l'Être, il substitue le Il y a. L'Être n'est pas Dieu. Il y a l'Énergie. La créativité hasardante (hasardeuse) de la Nature, créativité depuis toujours et partout, ce qui veut dire que ce qui « est », qui « existe » ne vient pas de rien et ne retourne pas au rien, au néant . Cette créativité aveugle est le fait de l'Énergie perpétuelle, de la Vie éternelle qui fait que toute chose créée est bonne, faite pour la vie, pour vivre son temps de vie fini. Les choses, les êtres créés, livrés à la vie, à la mort ne forment pas dans leur incommensurable, leur indéfinie diversité, un ensemble ordonné, cohérent, un monde. Chaque être a son monde, le monde de l'abeille, le monde de la mouche, ces mondes sont en quelque sorte inaccessibles à toute connaissance, l'abeille ne peut accéder au monde de la mouche et l'homme pas davantage. Et ces mondes sont inassemblables. Il n'y a pas l'ensemble de tous les mondes. On ne peut trouver un ordre, un sens à toutes ces créations. Seulement qu'issues de la Vie éternelle, elles sont vivantes, éphémères, changeantes, de la jeunesse à la vieillesse et à la mort. Mais à la différence des religions, la signification de la mort ne nous est pas donnée. Anaximandre, le premier philosophe, ayant intuitivement compris que le fini ne peut engendrer le fini, pense que seul l'infini peut engendrer l'indéfini des finis. La mort s'expliquant par une sorte de justice cosmologique, un rendu pour un donné. On meurt parce qu'on a eu du pot d'apparaître, faisant injustice à ceux qui n'ont pas eu ce pot (un spermatozoïde accrocheur s'accrochant bien à un ovule mais SVP ne me réduisez pas à ce hasard et ne développez pas non plus la chaîne causale, spermato paternel, ovule maternel et en remontant), réparation de l'injustice première pour d'autres chances, d'autres malchances. Quand on pense que ça date de 2700 ans, que ça tient dans une phrase, remarquablement commentée par Marcel Conche dans son Anaximandre (PUF).

L'homme comme création de la Nature a comme caractéristique, que n'ont pas les autres êtres, d'être dans l'Ouvert, il l'est quand il échappe aux soucis de son monde de paysan, quand il est homme naturel qui contemple, qui pense, qui juge, qui éprouve. Cet homme peut donner à sa vie, un sens, une valeur, librement, alors que sa vie est éphémère, qu'il n'emportera rien, que tout ce qu'il aura réalisé sera oublié, disparaîtra. S'il veut le meilleur de ce qu'il est capable de créer, créateur un peu à l'image de la Nature (créer c'est ne pas savoir à l'avance ce qu'on va créer), il vivra comme un sage tragique, voulant le meilleur qui par la mort ne vaut pas plus que ce qui ne vaut rien. Cette indifférence de la Nature à la valeur est essentielle à éprouver. Le choix de nos valeurs, choix qui fonde notre éthique, notre manière de vivre nous appartient, les uns pour l'argent, les autres pour le pouvoir, d'autres pour la gloire, d'autres pour le bonheur, un peu pour la vérité. Nous pouvons aussi vivre comme les feuilles au vent d'Homère ou jouer aux dés ou à la roulette russe (chargée si possible) les moments clefs de notre vie, APBLC.

Cette sagesse tragique voulue par Marcel Conche me semble être issue de sa 1° métaphysique, celle de l'apparence absolue. Tout est voué à disparaître sauf le Tout, le Il y a. Mais on voit bien qu'il y a une inégalité, la mort est la destination de toute chose, de tout être, elle n'est pas la destination du Tout. La Vie éternelle, l'Énergie perpétuelle ne sont pas mortelles. Le Temps éternel n'est pas l'ennemi mortel de la Vie éternelle. Si dans le monde des apparences, dans la nature naturée, la guerre est père de toutes choses selon Héraclite, la guerre n'est pas le principe à l'oeuvre par et dans la Nature. Le principe Énergie (qui donne Vie) crée des êtres bons pour la vie, c'est-à-dire équipés pour vivre. Une vie saine favorisera une espérance de vie plus grande qu'un vie d'excès. On peut décliner chacun pour soi ce que suppose au quotidien, de vivre selon sa nature, sa singularité, son unicité. C'est créer en quelque sorte sa vie et non pas suivre un chemin écrit d'avance, suivre des préceptes inculqués par une éducation qui conforme. Une vraie éducation laïque, éducation à l'universel, favoriserait ce devenir ce que l'on est. Mais on peut aussi vivre APBLC, se livrer à l'aléatoire ; je crois qu'il faut une sacrée force, un sacré détachement pour vivre ainsi SDF, précaire quand c'est par choix ce qui doit être rare. Il y en a d'autres qui utilisent le détachement à des fins spirituelles mais ne pratiquant pas la méditation transcendantale, je fais silence, le propre du sage que je suis en train de devenir.

L'énergie évoquée par Marcel Conche a un statut de principe, d'évidence ; elle n'est pas définie. Je pense qu'il faut éviter de la voir comme la voit les savants (e = mc2) mais aussi comme la voit des traditions spirituelles fort anciennes.

Il me semble que la 2° métaphysique de Marcel Conche, sa métaphysique de la Nature, avec son principe Énergie peut ouvrir une autre perspective que la sagesse tragique telle que conçue, pratiquée par lui : faire ce que je peux de meilleur même si cela doit disparaître. Cette sagesse tragique se vit dans le temps rétréci, le temps des projets, le temps court de nos vies. Elle ne se soucie pas du temps infini, éternel qui est celui de la Nature et dans lequel nous sommes inscrits, comme un éclair dans la nuit éternelle dit Montaigne.

Certes, je suis mortel, je le sais et philosophe, sage plutôt, je l'accepte. Mais mon corps mort ne va pas au néant, au rien, il n'y a pas de rien ; il n'y a pas Rien puis quelque chose ; la question pourquoi quelque chose plutôt que rien n'est pas une question métaphysique ; il y a depuis toujours et partout et ce il y a qui engendre ce qu'il y a, tout ce qu'il y a, dans sa diversité indéfinie, c'est le principe énergie ; mon corps mort se dégrade en un degré inférieur de la matière, non matière vivante et pensante, mais matière inerte. Comme le mot matière me parle peu, je préfère dire que mon corps mort revient au grand brassage particulaire, revient à l'énergie. Venu des poussières d'étoiles, il retourne aux poussières d'étoiles, restitué à la Vie comme énergie pour d'autres usages au hasard.

Incidente : les sciences tentent toujours d'expliquer le supérieur par l'inférieur. En ce sens, elles dégradent les spéculations élevées en spéculations grossières mais l'homme expliqué par l'animal n'est plus l'homme, l'âme expliquée par le corps n'est plus l'âme, la pensée expliquée par le cerveau n'est plus la pensée, la vie expliquée par la matière n'est plus la vie (page 199).

Quant à ce que nous avons pensé, éprouvé, nos productions immatérielles, en même temps qu'elles passaient, nevermore, elles devenaient vérités éternelles, forever, en ce sens que rien ne peut faire que ce que j'ai dit, pensé, éprouvé à tel ou tel moment n'ait pas été dit, pensé, éprouvé. Dans la mesure où ces productions immatérielles sont en nombre indéfini, de notre naissance à notre mort, on peut dire que toute notre vie s'inscrit comme vérité éternelle dans le « monde des vérités », que notre livre d'éternité s'écrit au fur et à mesure de notre vie, enregistrant tout, fidèlement, sans falsification possible, que ce livre d'éternité n'est pas écrit d'avance, qu'il ne servira à aucun jugement dernier puisque sont enregistrées aussi bien nos bonnes pensées, nos bonnes actions que les mauvaises.

Ma métaphore du livre d'éternité de chacun est à prendre avec des pincettes. Ce livre enregistre-t-il au fur et à mesure dans un ordre chronologique ? Ce livre est-il une suite aléatoire de feuillets sans queue ni tête à notre image , suite même pas reliée mais feuillets volants livrés aux vents des univers ? Il faudrait un vrai nouveau Cyrano de Bergerac pour imaginer ça.

Évidemment, j'ignore si le temps utilisé dans ce livre relié ou délié est le temps qui se compte en secondes Bleu Giotto, temps linéaire. Est-ce un temps circulaire, celui des cycles menstruels pour les dames ou celui du rythme priapique saccadé pour les messieurs, celui des saisons ? Il y a là un petit problème que je laisse aux génies.

J'ignore où se situe ce « monde des vérités », cette bibliothèques des idées dont Marcel Conche dit qu'elles sont éternelles, indépendamment de la langue, mortelle, dans laquelle elles sont formulées (page 46). J'ignore dans quel espace-temps nos productions immatérielles retournent, sont enregistrées pour l'éternité, un peu à la manière de nos traces ineffaçables sur internet.

J'ignore si cette bibliothèque avec tous nos livres d'éternité est bien rangée, j'ignore si des usages sont faits et par quoi, par qui, de nos idées, de nos émotions, de nos sentiments mémorisées.

C'est peu probable que ce soit bien rangé dans la mesure où nos vies sont assez peu ordonnées, sensées. Nos vies sont largement gouvernées par le hasard, au petit bonheur la chance (la martingale APBLC existe en Bourse ; il a été montré qu'un Parlement travaillerait mieux si une fraction importante des représentants du peuple était tirée au sort dans la population puisque ces députés ou sénateurs aléatoires obligeraient les professionnels de la politique à oeuvrer dans l'intérêt du plus grand nombre et non pas pour leur seule clientèle).

Nos décisions, des milliards de décisions, de choix, sont rarement pensées, elles sont irrationnelles pour la plupart, hasardées comme le fait la Nature, à la différence que nous, nous choisissons ou hasardons des coups de dés à effets secondaires imprévisibles, bénéfiques ou maléfiques car nous ne décidons pas pour que ça vive, que ça favorise la vie mais pour que ça rapporte, que ça nous mette en avant. Nos milliards de coups de dés, nos milliards de coups de roulette russe (à blanc ou chargée) pour vivre au jour le jour comme nos plans de carrière, nos plans d'épargne, nos plans de retraite pour vivre rassuré, assuré, tout ça semble produire un patchwork indescriptible, un désordre généralisé, universel, du mouvement brownien indéfini, non saisissable même par les machines statistiques les plus sophistiquées, les plus puissantes. C'est le règne des processus stochastiques. On comprend que les savants préfèrent chercher et trouver des constantes universelles que les lois du chaos humain.

En tout cas, il me semble qu'on peut décliner des usages possibles dans notre vie de chaque jour de cette métaphore du livre d'éternité que nous écrivons, dans le plus grand bordel. On passe du nez dans le guidon qu'on contrôle, croit contrôler à une perspective sidérale et sidérante de schuss et de slaloms hors-piste sur poudreuse imprévisible et avalanches pressenties.

La science peut-elle nous éclairer ? Il me semble que le savoir, les connaissances scientifiques, innombrables, non connues, non maîtrisées, mal articulées par la plupart des gens ne peuvent nous servir à voir vraiment, d'autant que ce que l'on sait accroit exponentiellement ce qu'on ne sait pas.

Comment voir le ciel si on essaie de le voir comme univers avec ce que l'on sait aujourd'hui de l'univers. Cet univers des savants est un objet intelligible, difficilement intelligible d'ailleurs et cela est vrai de toutes les disciplines, comprises de quelques-uns seulement ; ce n'est pas un univers que je vois. Et toutes les animations en 3D qu'on me présente ne me font pas voir. Je vais éprouver de l'émerveillement ou de la terreur devant les chiffres proposés, les images présentées. Mais je ne vois plus le ciel sans voir pour autant l'univers.

Pareil pour le corps devenu planches anatomiques et animation des minuscules qui nous colonisent, de quoi te foutre la trouille tellement ce savoir te disperse quand toi tu te vois un.

Le savoir va complexifier, peut-être même dissoudre notre vision. On perdra le regard naïf, le regard étonné qui fut celui qui inaugura la philosophie, le regard de l'homme naturel, de l'homme dans l'Ouvert. Ce savoir n'est pas propice à vivre en vérité dans la mesure où ce savoir se veut pouvoir sur la nature et sur l'homme selon le projet de Descartes (devenir maître de la nature), projet qui nous conduit dans le mur.

Jean-Claude Grosse

Marcel Conche et JCG à Beaulieu; Marcel à la foire du livre de Brive 2014
Marcel Conche et JCG à Beaulieu; Marcel à la foire du livre de Brive 2014
Marcel Conche et JCG à Beaulieu; Marcel à la foire du livre de Brive 2014
Marcel Conche et JCG à Beaulieu; Marcel à la foire du livre de Brive 2014

Marcel Conche et JCG à Beaulieu; Marcel à la foire du livre de Brive 2014

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L'homme qui aimait les chiens/Leonardo Padura

15 Janvier 2015 , Rédigé par grossel Publié dans #notes de lecture

L'homme qui aimait les chiens

Leonardo Padura

Métaillé 2011

(note de lecture mêlant analyse du roman et histoire personnelle, Histoire et histoires,

donc note de lecture "atypique", un peu à la manière de Padura, finalement, avec son personnage Ivan)

C'est parce que je racontais Viva de Patrick Deville à une ex comme moi, une ex-trotskiste, une amie, qu'elle me proposa L'homme qui aimait les chiens. J'avais lu de lui une nouvelle dans un recueil Havane Noir, trouvé par hasard dans un Replay de grande gare, alors que me travaillait une pulsion d'écriture remettant au cœur d'un récit familial et personnel, Cuba, pulsion devenue Tourmente à Cuba puis L'éternité d'une seconde Bleu Giotto.

J'avais occulté Cuba pendant 12 ans jusqu'à ce jour de septembre 2013 où fut annoncée en mensuelle des EAT, la création d'un festival de théâtre francophone à La Havane pour mars 2014, avec appel à textes traduits. J'y ai envoyé sans succès Tourmente à Cuba. Mais je ne désespère pas de faire entendre ce texte à Cuba même, à La Havane comme au Triangle de la mort à Jaguey-Grande, pour les champs d'orangers.

Dès le 1° chapitre, le narrateur Ivan raconte l'effet sur sa femme, Ana, en train de mourir d'un cancer des os, d'un ouragan en train de menacer Cuba, l'ouragan Ivan. Coïncidences.

Quand nous perdîmes à Cuba, à Jaguey-Grande, Cyril, le fils et Michel, l'oncle de Cyril, le 19 septembre 2001, ce fut un choc qui emporta sans doute ma femme, Annie, d'un cancer foudroyant, en un mois, le 29 novembre 2010 ; nous fûmes stupéfaits à l'époque de l'accident d'apprendre que l'ouragan Michel du 19 octobre 2001(1 mois après) avait balayé sur son passage la signalisation (contestable et sans doute responsable) du carrefour surnommé le Triangle de la mort, constatation qui amena Annie à se rendre à cinq reprises à Cuba, la Russie au soleil, nous avait dit Cyril. L'auteur lui, nous parle de Moa, ville minière comme d'une Sibérie cubaine, page 149. Or Cyril est allé 2 fois en Sibérie, au Baïkal en 1999 et en 2000 pour sa dernière création. Moi, j'y suis allé, sur ses traces, en 2004 et 2010. Le vieux monsieur de 88 ans de L'éternité d'une seconde Bleu Giotto y retournera en 2028. Coïncidences.

3 niveaux de récit donc dans cette histoire, le présent du narrateur, ami d'Ivan, racontant l'histoire que lui a livré Ivan en 2004, Ivan amené par son amour des chiens (les 3 personnages principaux aiment les chiens comme Padura aime la nouvelle de Chandler, L'homme qui aimait les chiens, miroirs, abîmes) à se promener sur la plage de Santa Maria.

Sur cette plage de Santa Maria, l'oncle Michel peignit ses 50 dernières gouaches, récupérées, dont une intitulée Les 2 fillettes au chien, réalisée le 13 septembre 2001, un jour après leur arrivée à Cuba (ils étaient partis le 11 septembre 2001, le jour des attentats, et décidèrent de poursuivre leur voyage malgré 13 heures d'attente en salon VIP à Madrid, à l'inverse de la majorité des passagers, rebroussant chemin). Cette gouache illustre la couverture du roman de Cyril, Le Peintre, trouvé inachevé dans son ordinateur mais suffisamment convaincant pour être édité. Coïncidences.

C'est sur la plage de Santa Maria qu'Ivan rencontre l'homme qui aimait les chiens, le 19 mars 1977. Le 5° chapitre est une description très précise du système cubain, du système castriste, un régime où l'idéologie corrompt comportements, relations, où la réalité réelle est escamotée sous des délires verbaux, des bilans tronqués, triomphalistes, exactement les caractéristiques du système soviétique, stalinien, bureaucratique dont Trotski fera l'analyse et la théorie dans La Révolution défigurée et La révolution trahie. Ivan, désenchanté, désespéré par son pays, son temps, par lui-même, sa peur, sa paralysie représente une génération, celle des années 1960-1970, qui y a cru puis qui a cessé d'y croire, de se sacrifier pour la révolution cubaine.

L'Histoire nous rattrape. Après 50 ans de boycott imposé par les USA, donc de souffrances pour les Cubains mais aussi d'alibi pour les deux systèmes, Castro et USA, en miroir dans leurs discours (voir pour l'assassinat de JFK et les tentatives d'assassinat de Castro) les relations vont peut-être se rétablir. Et les Cubains entrer dans la société de consommation.

On lira avec profit les livres (des pavés très documentés) d'un Français, vivant à Cuba par choix, Jacques-Antoine Bonaldi (que j'ai reçu au Revest le 7 juillet 2014 avec sa femme, metteur en scène cubaine et qui participe au projet d'écritures plurielles, Cervantes-Shakespeare, hasardantes coïncidences) : L'empire US contre Cuba (le mépris et le respect), 2 tomes; Cuba, Fidel et le Che. Bonaldi est aussi le traducteur du livre d'un ethnologue cubain majeur : Controverse cubaine du tabac et du sucre. "Fernando Ortiz est le premier à expliquer l'identité cubaine par le questionnement de l'agriculture et des rouages économiques. Par le concept de Transculturation, Ortiz a pu confronter données historiques et démographiques à des considérations géographiques, tout en les intégrant dans un texte qui, inspiré d'une forme dialogique issue de la musique cubaine, propose une expérience de la diversité et de la rencontre des cultures à l'origine de la formation sociale cubaine." Traducteur enfin de Lettres de José Marti, Il est des affections d'une humeur si délicate ... Comme quoi, un drame personnel peut gouverner vos lectures partiellement, parce que vous voulez comprendre Cuba, parce que votre fils y a disparu. Annie avait beaucoup lu sur Cuba et nous avions accueilli une jeune cubaine, Rosa, gagnante du concours de la francophonie organisée chaque année par les Alliances françaises. Elle a ensuite dirigée la Maison Victor Hugo à La Havane. Coïncidences.

Le 2° niveau concerne Lev Davidovitch, Trotski. Le chapitre 4 par exemple est remarquable pour sa tentative de conscientisation ; quelles questions, quelles réponses apportent Trotski quand il voit la dégénérescence du système, son pourrissement, sa trahison ; où se situent les responsabilités, en a-t-il ? Kronstadt, fut-ce une erreur ? et la terreur au moment de la guerre civile ?, justifiée dans Leur morale et la nôtre (militant trotskiste pendant 12 ans, je me suis souvent demandé comment nous nous comporterions si nous arrivions au pouvoir, ce qui était peu probable; la violence me paraissait nécessaire puis peu à peu je me suis détourné de cette conviction qui justifie tout; voir ma note sur La dernière génération d'octobre de Benjamin Stora); quel combat mener ? à l'intérieur du Parti ? à l'extérieur ? avec qui ? des écrits suffisent-ils ? comment Staline a-t-il réussi à s'approprier l'héritage ? Ce qui m'a frappé c'est comment Staline use en quelque sorte du langage religieux qui crée des absolus, fabrique des messianismes pour mener son projet ; il est l'incarnation de l'Idée, de la Révolution ; est contre-révolutionnaire, trotskiste tout ce qui s'oppose à l'Idée. C'est simple, radical comme les exécutions capitales. On assiste à la mise en place d'un système particulièrement pervers : pour asseoir son règne, Staline a besoin de Trotsky comme opposant, traître. C'est l'absolu repoussoir, le bouc émissaire justifiant tout, les purges, les mensonges. Il faut Trotski vivant, et isolé, calomnié. Et le socialisme étant en cours de réalisation en URSS, étant même réalisé (alors que la famine sévit), il ne faut pas que les communistes allemands par exemple fassent alliance avec les socio-démocrates pour empêcher l'avènement d'Hitler, aveuglement qui va conduire Hitler au pouvoir en 1933 et les communistes allemands en camp. Avec ces deux ennemis, Hitler et Trotski, Staline assoit son pouvoir absolu. Curieusement, l'opportuniste n'est pas Trotski mais Staline qui va en Espagne dans un premier temps favoriser l'alliance des communistes minoritaires avec socialistes et anarchistes et ce Front Populaire va gagner les élections de 1936 mais retournement d'attitude après le coup d'état franquiste, c'est l'organisation de la division, les exécutions et assassinats, rôles de Kotov-Leonid Eitingon, d'Africa, de Caridad, de Ramon. Et le pacte germano-soviétique viendra rajouter encore à la confusion idéologique, ces tournants étant imposés et justifiés par la formule irréfutable, le parti a toujours raison, tu dois obéir.

Comme on le voit ce roman est presque un manuel d'histoire plongeant les personnages dans le grand bain historique des années 1920 à 1980 et aussi un manuel de réflexion politique sur le trotskisme, le stalinisme, le marxisme-léninisme, sur le socialisme réel, sur la bureaucratie. Le chapitre 10 raconte en détail les années 1933-1936, les années d'exil, d'errance de Trotski sur la planète sans visa et montre comment la peur asservit, mécanisme parfaitement compris par Staline. Ce que dit Boukharine page 179, parlant de lui, de sa peur, de son retour à Moscou est on ne peut plus éclairant. Peut-on tirer des leçons de l'histoire quand le moteur est la peur et les effets imprévisibles qu'elle engendre ? On peut transposer en partie au comportement des intégristes islamistes qui eux usent de la terreur médiatisée. Mêmes mécanismes.

Le 3° niveau concerne Ramon Mercader, l'assassin de Trotski, le 20 août 1940 à Mexico. Le chapitre 3 par exemple raconte comment sa mère Caridad, une passionaria remplie de haine, a réussi à lui arracher le oui qui allait faire de lui, un tueur formé pour cela, es-tu prêt à renoncer à tout ? Le renoncement n'est pas qu'une consigne, c'est une forme de vie, est-ce que tu pourras ? page 47, sa mère le quittant après ce oui en tuant son chien Churro d'une balle en pleine tête. Avec ce oui, c'est toute sa vie que Ramon met en jeu, son arrestation une fois son forfait accompli, son jugement, ses 20 ans de prison au Mexique, sa libération en 1960, son retour en URSS, les médailles prestigieuses, ses privilèges (tout cela au prix d'une seule chose, le silence, ne pas dire qui il est, qui est le commanditaire), l'impossible retour en Espagne, la fin de vie à Cuba, atteint d'un cancer généralisé, sans doute irradié par les staliniens et le dessillement de Ramon par Kotov-Eitingon lui-même (chapitre 29 de la 3° partie, Apocalypse), son mentor revenu de ses illusions, aveux confiés à Ivan qui se sent écrasé par cette merde qui a coûté 20 millions de morts, a perverti à jamais l'idéal de la révolution, Ivan écrasé au sens propre par la chute de son toit sur lui et son chien peut-être au passage d'un ouragan (chapitre 30, Requiem).

Ces 3 niveaux alternent allant vers un dénouement connu d'avance, comme dans la tragédie grecque (page 124 en bas). Mais les étapes ne sont pas connues d'avance. Tout l'intérêt est là. Des parcours d'individus plongés dans les tourments collectifs de l'Histoire en train de se faire et de se défaire, révolution et thermidor, contre-révolution, restauration, communisme et fascisme. S'étonnera-t-on que les PC subordonnés à Staline et à ses successeurs n'aient pas joué leur rôle de moteur des luttes émancipatrices (68 en est une démonstration exemplaire) et conséquemment aient perdu de plus en plus de leur influence, la classe ouvrière se tournant pour une bonne part vers le Front National. Faut-il s'étonner aussi de la défiance envers les partis, de l'abstention massive, de la démocratie en panne, d'une constitution obsolète qui aurait dû être abrogée en 68, de l'apparition de tout un tas d'autres formes de luttes, parfois violentes, d'autres formes d'organisation. Ce qui s'est joué entre 1923 et 1940, Staline-Trotski, on en a les conséquences massives encore aujourd'hui. Le bilan globalement positif de Marchais Georges est un mensonge.

Je n'irai pas plus loin dans ma note qui mêle volontairement anecdotes personnelles et description de ce roman dont j'ai du mal à cerner la part documentaire (bien documentée) et la part fictionnelle (réelle et importante). En tout cas chapeau à Leonardo qui par son écriture magnifique, phrases longues, élégantes, précises, (apparemment, excellente traduction de René Solis de Libération) nous fait entrer dans les personnages, aucun n'est un repoussoir, beaucoup d'empathie comme on dit pour chacun d'eux même Mercader, la fin étant une réflexion sur la compassion, Ivan a envie de compatir au destin de Ramon et en même temps ne peut pas. Il nous restitue contexte historique, paysages, enjeux, nous amène à nous positionner, à nous questionner. C'est du polar politique porté au plus haut niveau.

Une question toutefois: Padura ne fait-il pas de Trotski un personnage peut-être trop tourmenté, trop sujet à découragement politique même s'il se reprend à chaque fois ? Sans doute parce qu'il a travaillé à partir de la biographie d'Isaac Deutscher, Trotski, le prophète armé, le prophète désarmé, le prophète hors-la-loi en 3 tomes (le mot prophète disqualifie en partie cette biographie). Il ne devait pas connaître le monumental et décisif Trotski de Pierre Broué chez Fayard.

On n'a pas le même Trotski chez Deville et chez Padura. Chez Deville, il est combatif et s'accorde parfois le temps de vivre, de soigner les lapins, de pécher, de contempler la nature désertique, glacée d'Alma-Ata, un peu comme Rosa Luxembourg dont les lettres de prison révèle un goût de la vie tout simple mais permettant de supporter ou comme Simone Weil, l'auteur de La pesanteur et la grâce et de La condition ouvrière (dont elle parle en allant travailler en usine), qui semble avoir été sensible un court temps aux idées trotskistes, d'après Deville. C'est le pacifisme qui l'en éloignera et le chritianisme.

Pour terminer, encore une anecdote perso.

Je suis né 2 mois après l'assassinat de Trostki (le 20 août 2040), le 25 octobre 1940, jour selon le calendrier russe de la révolution d'octobre, le 25 octobre 1917. J'en ai fait un poème dans La Parole éprouvée, Les dits d'octobre, dédié à Léon Trotski avec 4 couplets, du 25 octobre 1967 au 25 octobre 1997. Rajouterai-je un couplet pour le centenaire le 25 octobre 2017 ? En tout cas, je ne me sens en charge d'aucun héritage, d'aucune mission messianique, d'aucune lutte émancipatrice. J'ai choisi une vie minuscule et des actions de colibri.

Un autre poème est écrit à Coyoacan, le 21 août 1970, Mésallier les mots, Coyoacan étant le quartier de Mexico où se trouve la maison bleue de Frida Kahlo qui accueillit Trotski qui l'aima et celle où fut assassiné Trotski, toutes deux devenues musées. Pour ce poème, j'ai pensé au Manifeste pour un art révolutionnaire indépendant du 25 juillet 1938, signé André Breton et Diego Rivera mais dont Patrick Deville écrit dans Viva qu'il est pour une bonne part de Trotski, Breton étant trop intimidé pour écrire quelque chose de cohérent politiquement (pages 166-167). Toute licence en art est de Trotski, formule à appliquer aux polémiques contre des manifestations artistiques, qu'elles soient de droite extrême ou d'extrême-gauche comme celles qu'on a vu en France ces derniers temps contre Rodrigo Garcia ou contre Brett Bailey.

Il faut aussi lire Littérature et révolution. On mesure la capacité d'anticipation de l'évolution des écrivains sur lesquels Trotski écrit, Céline, Malraux par exemple et l'oublié Marcel Martinet, auteur d'une pièce remarquable et devenue introuvable sur 14-18, La nuit (1921), préfacée par Lev Davidovitch. C'est parce qu'il analyse en termes de classes qu'il réussit à dire vers où vont évoluer ces écrivains. Mais je ne suis plus sûr que de telles analyses seraient pertinentes aujourd'hui. La notion de classe a perdu de sa lisibilité au moins pour la classe ouvrière. Les capitalistes eux ont gagné la lutte des classes prétend l'un d'eux, Warren Buffet. Les classes moyennes ne savent toujours pas sur quel pied danser, quel camp choisir mais y a-t-il encore deux camps ? Les partis, machines à produire des professionnels de la politique et le système des élections sont des outils de confiscation du pouvoir, de détournement de la démocratie. Les experts et technocrates gouvernent en toute illégitimité. La rénovation démocratique est un énorme chantier qui doit venir d'en bas mais on n'est pas encore assez le dos au mur, prêts à crever ou à "vaincre". À la Charlot car sûr, Charlot est l'hypothèse démocratique contre tous les pouvoirs, travail, famille, patrie, Les temps modernes, Le kid, Le dictateur. Il court, il feinte, il mouline des bras, il tangente, lui, le précaire, le pas vu, le sans-part, le sans-parti, furieux de vivre alors qu'on n'en veut pas de lui, plus de place pour lui, le fragile, le faible mais le tourneur en ridicule des ridicules, le vengeur des minuscules comme lui, oui, oui, il défile même avec des grévistes, fait la nique à la police, doit souvent fuir, la rue comme échappée. À suivre.

Jean-Claude Grosse

L'homme qui aimait les chiens/Leonardo Padura
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Viva/Patrick Deville

13 Décembre 2014 , Rédigé par grossel Publié dans #notes de lecture

Viva

Patrick Deville

Seuil, août 2014

Présenté comme un roman, Viva comporte 30 chapitres fort documentés sur des personnages qui ont marqué dans deux domaines, politique, artistique, Trotski, Lowry, Frida Kahlo, Diego Rivera, Traven, Cravan, Artaud, Breton. Cela se passe au Mexique dans les années 30 pour l'essentiel mais comme certains de ces personnages sont des errants, des exilés, des clandestins, l'auteur nous fait voyager là où le hasard, le destin les ont conduits, jamais pour longtemps. Je dis hasard, destin, sans trop chercher à distinguer les deux notions. Disons que hasard me semble convenir pour parler du moment où ça surgit, où ça arrive, que destin me semble approprié après coup, quand on sait ce qui a surgi, ce qui est advenu. Ce qui semblait ne pas être écrit d'avance, après coup semble l'être, illusion d'optique : ce n'était pas écrit d'avance mais quand c'est enfin écrit, ça semble une évidence.

Les péripéties incroyables accompagnant l'écriture d'Au-dessous du volcan (que j'ai dans l'édition « définitive » de Buchet-Chastel de 1960) illustrent me semble-t-il mon propos. Lowry ne semble pas savoir ce qu'il démarre et qui lui demande dix ans d'efforts, de déménagements et déambulations (en particulier vers Vancouver dans une cabane où tout ce qu'il a écrit brûle), sa femme d'alors, Margerie, se mettant entièrement au service de cette écriture (tous les deux en paient le prix) mais quand paraît le livre en 1947, il est évident que c'était pour cela, pour ce livre, que Lowry avait vécu ces 10 ans, la disparition du consul, son assassinat par des fascistes le traitant de bolchevik, anticipant la sienne propre quelques temps après, étouffé par ses vomissures.

On pourrait presque faire le même constat avec Trotski qui alors qu'il est au faîte de sa puissance comme chef de l'Armée Rouge va se reposer, se ressourcer, se remettre à sa place, sa toute petite place, dans une nature sauvage qui l'apaise, le ramène à ses justes proportions, à sa juste mesure, pendant que dans son dos à Moscou conspire Staline. L'homme complet Trotski, à la fois homme d'action et homme de contemplation, de réflexion, de grande écriture n'a pas su, n'a pas voulu peut-être au moment crucial redevenir homme d'action, de décisions fulgurantes, éliminer Staline et c'est lui qui est d'abord effacé des mémoires, des livres, des photos, lui qui est calomnié, déporté, exilé et qui finira par être éliminé physiquement, assassiné par un tueur qui finit ses jours à La Havane au pays de Castro, ce dont parle le roman, L'homme qui aimait les chiens de Leonardo Padura, paru en 2011.

La riche documentation de Patrick Deville, qu'il est allé chercher sur le terrain, mériterait qu'on lise ce roman avec un planisphère Mercator devant soi, un peu comme celui dont disposait Trotski. En plus du planisphère, il faudrait une éphéméride. Et studieusement noter dates et lieux pour pleinement savourer toutes ces coïncidences mises en avant par l'auteur, coïncidences qu'il est seul à repérer, les protagonistes de l'histoire les ignorant et n'en ayant cure puisque repérées après coup. On est donc dans une histoire rapportant des faits mais aussi dans une histoire construite. La plume qui raconte est aussi plume qui relève, souligne. Ce n'est donc pas un roman-documentaire objectif, c'est impossible, c'est un roman documenté mettant l'accent sur ce qui apparaît à l'auteur comme devant être relevé, souligné, un roman où le présent occupe une place importante puisque l'auteur qui connaît la suite de l'Histoire (en gros, une Grand-Roue Ferris qui tourne où ceux qui sont en haut ne vont pas tarder à se retrouver en bas, où les perdants d'aujourd'hui seront les gagnants de demain) peut évoquer la suite des coïncidences comme dans l'insurrection zapatiste des indiens du Chiapas avec comme porte-parole le sous-commandant Marcos en 1994, le surgissement d'un portrait d'Antonin Artaud au milieu des portraits du Che et de Zapata. (Voir ci-dessous deux liens récents, d'actualité, sur ces Indiens)

Se posent quelques questions : ces coïncidences soulignées, repérées après coup font-elles sens ? Indiquent-elles qu'il y a une marche de l'Histoire, un sens de l'Histoire, un moteur de l'Histoire ? Marche, sens, moteur induisent une vision linéaire du cheminement humain vers le progrès, vers le bonheur, vers l'humanisation de l'humanité, vers le triomphe de la raison sur les passions. Trotski en marxiste y croit. Une autre métaphore est souvent utilisée, celle de la Roue qui tourne comme révolution. Je crois que ces manières de voir, très prégnantes, nous éloignent du cheminement réel, balbutié, obscur, aléatoire, hasardeux, coïncidences pétrifiantes comme disaient les surréalistes.
Je dois dire que ma culture politique d'ancien trotskiste (dès qu'il y a un regroupement de 6 trotskistes, il y a scission, dit l'auteur et c'est presque vrai et c'est le problème) et que ma culture littéraire n'ignorant rien des auteurs et artistes évoqués m'ont beaucoup aidé. Je n'ai à aucun moment été égaré par cette profusion d'informations « érudites ». Mais un lecteur lambda peut sans doute être perdu par ces références. C'est donc une lecture passionnante que j'ai faite, me replongeant dans les enfers de ces hommes et femmes, joués et jouant, quêteurs aveugles et aveuglés d'absolus, la révolution, l'oeuvre, l'alcool, l'amour, les femmes... Les citations d'oeuvres sont stimulantes. Y a t-il un héritage, que devient-il, comment tourne la Grand-Roue Ferris ? Ou tout cela retourne-t-il au silence comme celui des Indiens qui ont tout compris : se taire devant le mystère de tout ce qui se présente.

Jean-Claude Grosse

Viva/Patrick Deville

montage que j'ai réalisé avec des documents d'époque + a capella la voix de Dasha Baskakova

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L'Extravagance/Mémoires de Salah Stétié

28 Novembre 2014 , Rédigé par grossel Publié dans #notes de lecture

Avec les Mémoires de Salah Stétié, L'extravagance, parue chez Robert Laffont, on a affaire à une démarche de mémorialiste, assez peu soucieux de chronologie, de précision. Au gré des jours, des humeurs viennent les écritures plurielles, souvent belles, poétiques, émouvantes mais aussi caustiques, cassantes, sans complaisance sur des souvenirs s'entraînant plus que s'enchaînant par association. Plus de 600 pages de Mémoires, n'est-ce pas une tentative vaine ? J'ai hésité à me lancer dans ce marathon de lecture : c'est plusieurs semaines de temps or le temps m'est compté comme à chacun. Mon amitié pour lui et la connaissance que j'ai de son œuvre et de sa culture ont levé mes hésitations. Je me suis embarqué dans cette traversée de 50 ans qui précède ma propre traversée de onze années.

Salah Stétié est issu d'un milieu cultivé du Liban. Il a accès facilement aux livres, fait des études de qualité. Le Liban et Beyrouth attirent l'élite intellectuelle française. Stétié en profite, va écouter les conférenciers, n'hésite pas à intervenir, souvent avec un humour peu apprécié de ses victimes.

Il a une écriture travaillée, avec des phrases souvent longues, descriptives. Les épithètes sont nombreuses ainsi que les images. Références et citations montrent bien la culture immense de l'homme, capable de dire des poèmes pendant une heure (il l'a fait chez moi au Revest vers 1990, en particulier Jodelle, quelle modernité !), culture d'Occident acquise en partie pendant son long séjour en sanatorium où il a lu jour et nuit, homme des deux rives, donc de deux civilisations et cultures, l'orientale et l'occidentale. Indéniablement arabe, indéniablement musulman, sévère sur les dérives fanatiques et intégristes, il est aussi un moderne, soucieux de toutes les révolutions esthétiques du XX° siècle et en partie des révolutions scientifiques et techniques.

Poète, il est aussi un penseur de l'écriture poétique. Son récit d'enfance et d'adolescence nous montre comment certaines images, certaines métaphores obsédantes (selon Charles Mauron) lui sont venues, très tôt, comment elles l'ont travaillé avant même qu'il ne les travaille. Ce récit d'enfance à Barouk donne des paysages montagnards du pays du cèdre, une image de paradis et pour un enfant, cela doit l'être. Mais les drames atteignent aussi les enfants et la disparition d'une tante et de son fils dans un incendie (lui a un an au moment du drame) a durablement marqué l'homme et le poète. J'en frémis rien qu'à l'évoquer.

Ur en poésie, Les porteurs de feu, La Unième nuit sont de magnifiques essais que tout amateur de poésie se devrait d'avoir lu pour sa propre écriture ou pour l'évaluation des poètes qui ont sa prédilection. L'air du temps fait des réputations et le temps passant, l'aura s'estompe, le souvenir s'efface, la grandeur décline et le poète encensé se trouve ravalé au ras des pavés. Cela m'incite depuis longtemps à beaucoup d'humilité, à être économe en écritures rendues publiques. Salah Stétié nous révèle ainsi comment son admiration pour Liberté d'Éluard s'est transformée en incompréhension devant cette erreur de jugement. Comme lui, j'ai connu, je connais mes désaffections pour, allez, je le dis, Saint-John Perse, René Char et beaucoup d'autres. Aujourd'hui, ce sont seulement quelques fragments de poèmes pour une image, une association qui me nourrissent.

Salah Stétié, homme des mots, arpenteur de villes et de mythes est sensible à l'effervescence intellectuelle. Jeune homme faisant ses études à Paris, c'est-à-dire en dilettante disponible comme cela se pratiquait (ce qui n'est plus le cas aujourd'hui ; tout est extrêmement encadré, sans doute pour contrôler toute tentative de révolte, toute remise en cause du système) et malgré une certaine timidité, il fréquente assidument petits théâtres légendaires (La Huchette) et librairies mythiques (Adrienne Monnier, Sylvia Beach). Stétié a cette capacité très jeune à oser, à chercher la rencontre. Il en fera de très nombreuses, de très belles. Des amitiés durables en naîtront. J'aime bien ce type d'entreprenant. Je l'ai moi-même fait en écrivant à des gens que j'aimais, Odysseus Elytis, Lorand Gaspar, Le Clézio, Beckett, Lawrence Durrell, Emmanuelle Arsan, Marcel Conche, Salah lui-même. J'ai ainsi été invité à Rabat et à La Haye dans deux de ses postes d'ambassadeur et ces séjours ont été productifs : N° 13 de la revue Aporie, Salah Stétié et la Méditerranée noire, édition de Lumière sur lumière ou l'Islam créateur, Le Voyage d'Alep.

Mais cet entreprenant, ce reliant, ce passeur revient aujourd'hui de tout cela. Peu d'amis, peu de souvenirs heureux, beaucoup de souffrances, beaucoup de déceptions, de désillusions, d'amertume. Le monde lui fait mal. Écartelé entre ses idéaux humanistes et l'impuissance à agir, à changer les choses au proche et moyen-orient, au Liban, son pays tant aimé, si meurtri, détruit et s'autodétruisant. L'ambassadeur, le diplomate ont vécu des moments difficiles dans des situations où il était mal aisé d'y voir clair, d'avoir des repères. J'avoue que tout ce que raconte Salah Stétié sur les conflits israélo-arabes, sur les Palestiniens, sur les dictatures en Irak, en Syrie, au Yémen, en Égypte, en Lybie, sur les révolutions du printemps arabe est passionnant, consternant, effrayant. Quasiment au coeur de ce monde pas encore en fusion mais ça viendra, faisons confiance aux barbus des 3 camps (les israéliens, ultra-orthodoxes, les sunnites, salafistes et autres des royaumes et émirats, les chiites d'Iran et d'ailleurs, arme atomique comprise, j'en suis persuadé, les références bibliques et autres rendant possible par métaphore cet usage du feu céleste sur terre; que peuvent et pourront contre les paroles des Dieux abrahamiques, chacun ayant le sien, les paroles diplomatiques, politiques, les résolutions onusiennes, européennes ?), Salah nous fait prendre conscience des complexités, des ambiguïtés (ce mot est important chez lui; je pense qu'il accepte les ambiguïtés, qu'il ne cherche pas à les lever, façon de maintenir la dialectique agissante) de la dangerosité de cette région du monde dont les secousses, les séismes n'ont pas fini de nous ébranler. Il est évident que la création d'Israël en 1947-1948 est l'origine de cet abcès. L'attitude deux poids, deux mesures des États-Unis, selon qu'on est juif ou palestinien, nourrit la haine des uns et des autres. L'immense richesse due au pétrole et au gaz, inégalement répartis, ajoute aux risques de généralisation des incendies, au propre.

Salah Stétié, c'est clair, souhaite la séparation du spirituel et du temporel comme Abdelwahab Meddeb, il est laïque et donc une exception en cette partie du monde, pas prête à renoncer aux dits d'en haut du très Haut. Il souhaite la paix mais tant d'autres préfèrent les braises, l'enfer sur terre au nom du paradis ailleurs. Il a payé cher puisque pendant la guerre civile, outre les balles qui ne l'ont pas atteint, il a perdu ce qu'il possédait à Beyrouth (les pillards et les squatters ont eu raison de lui et même après la guerre, il n'a rien pu récupérer). Dépossession comme la vivent tant de gens devant fuir les fous de Dieu. Je comprends mieux l'attachement à l'argent de Salah, pas trop mais ce qu'il faut pour vivre et assurer l'avenir de Maxime comme de Caroline.

Salah assume ses amours et ses haines. Avec le temps, il n'est pas devenu sage mais a réduit sa surface d'exposition quoique faisant une dizaine de voyages dans le monde par an, toujours invité à des manifestations prestigieuses pour y porter sa parole. Il revendique son oeuvre pour 2000 lecteurs sachant lire. Il y a une croyance en la force, la durée, l'éternité de l'oeuvre qui me semble excessive. Je ne crois plus à cette ultime illusion. Ses références à la modernité selon Baudelaire et quelques autres, à de grands formulateurs en poésie, ses réquisitoires contre la fausse poésie, la littérature romanesque de consommation, ses liens avec les artistes peintres et sculpteurs pour des livres d'artistes et des oeuvres que j'ai pu voir au Musée Paul Valéry de Sète, c'est la face créatrice, ouverte de l'homme, ouvert à l'inédit, à l'inouï, au neuf, au départ dans l'affection et le bruit neufs, à l'imagination de l'obscur, du centre obscur.

Alors c'est qui l'extravagant, c'est quoi l'extravagance. Le verbe est employé une fois (page 544, "car c'est sans doute extravaguer que de vouloir raconter sa vie") et "extravagant", deux fois. Salah raconte bien des épisodes de sa vie avec les autres, contre certains autres. Il raconte bien sa présence au monde, ses combats dans ce monde de bruit et de fureur où la raison a peu de place, où les pulsions meurtrières rassemblent, dressent, séparent, où la justice est sans cesse bafouée, où l'incendie se propage menaçant présent et avenir. C'est le monde qui est extravagant, qui délire. Et les diplomates avec leurs rituels hypocrites, leurs discours incompréhensibles, codés, les politiques avec leur vision bornée de l'Histoire dont ils font une machine broyeuse d'hommes et de femmes ajoutent à ce délire du monde où les intérêts priment, financiers d'abord. Mais l'extravagant est aussi le poète, celui qui ne parle pas le langage commun, celui qui fait advenir du sens autre, d'autres façons de parler le monde et l'homme. Il y a du mystique (le soufisme en particulier) chez Salah. Et les pages sur sa vie à Trembay sur Mauldre, au milieu de ses chats, des fleurs et des abeilles sont pour moi parmi les plus belles avec celles sur l'enfance à Barouk. J'y retrouve ce qui me suffit, à la fois rétrécissement (ma juste place, une toute petite place éphémère) et élargissement (ma restitution matérielle et immatérielle au Ventre-Mer), les augures d'innocence de William Blake :

Voir un Monde dans un Grain de sable

Un Ciel dans une Fleur sauvage

Tenir l'Infini dans la paume de la main

Et l'Éternité dans une seconde.

Jean-Claude Grosse, Le Revest, le 28 novembre

(le 29 novembre à 21 H, cela fera 4 ans déjà)

L'Extravagance/Mémoires de Salah Stétié
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Épicure en Corrèze/Marcel Conche

11 Novembre 2014 , Rédigé par grossel Publié dans #notes de lecture

Oublier, se souvenir

Épicure en Corrèze de Marcel Conche

L'Éternité d'une seconde Bleu Giotto

Par rapport à ce que nous vivons, que nous soyons directement concernés ou que nous soyons seulement témoins, nous avons deux attitudes possibles, oublier, nous souvenir. Les philosophes ont médité sur le temps, sur la mémoire, sur l'oubli. Il y a ceux qui prônent l'oubli, ceux qui prônent le souvenir.

Les gens ordinaires, de la moyenne région selon l'expression de Montaigne qui s'adressait aux gens de son temps, pas aux élites dont il se méfiait car il se considérait comme un quidam comme un autre, se comportent souvent en oublieux, certains ont le culte de la mémoire, ils se font mémorialistes.

Les sociétés elles, ont des rapports complexes et variées avec la mémoire. L'Histoire est souvent une reconstruction selon les besoins idéologiques du moment. Comment regardons-nous 14-18 par rapport à ceux qui ont vécu, raconté ? En 100 ans, c'est combien de 14-18 différentes qui nous ont été racontées ? Une chose est constatable, la généralisation des commémorations dans nos pays. Servent-elles à ne pas oublier ? à nous éduquer : plus jamais ça ? à tirer les leçons de l'Histoire ? quelle blague ! je me demande si les abondantes commémorations ne masquent pas l'impuissance créatrice de nos vieilles sociétés fatiguées. Bien sûr, il y a comme toujours le business de la mémoire, on escompte des retombées touristiques, économiques sur les lieux de mémoire, les champs de bataille, les musées, les sites rénovés. Le patrimoine est un patrimoine exploitable et exploité. Autant dire que je me détourne de toutes ces ferveurs et ces migrations touristiques.

Marcel Conche n'a pas spécialement d'intérêt pour le travail de mémoire. Ce n'est pas l'objet de sa vocation de philosophe. S'il a écrit Ma vie antérieure, c'est à la demande d'une revue corrézienne. Ce livre reprend les 4 articles écrits pour cette revue. Marcel Conche ayant eu droit à un chapitre dans un livre sur Les Corréziens de Denis Tillinac datant de 1991, sans doute la revue a-t-elle voulu aller plus loin.
Ce livre commence par l'évocation très belle de la fin de vie de sa femme dans Traces de mémoire. Marie-Thérèse Tronchon qui fut son professeur de lettres classiques en 1°, de quinze ans son aînée, est partie début décembre 1997. Il distingue la fin, le telos comme accomplissement, plénitude et la fin, le teleutè comme terme. Quand on atteint le telos, on vit pleinement et Marie-Thérèse a atteint son telos dès 1947. Quand on atteint le teleutè, on cesse de vivre. Pour Marie-Thérèse ce furent donc 50 ans de plénitude parce que épouse devenue mère, accomplissement d'une femme selon Marcel Conche. Suivent des chapitres portant des noms de lieux : Mon enfance à Altillac, Mon adolescence à Beaulieu, Ma jeunesse à Tulle, Ma jeunesse à Paris. Fils de paysan, prenant part aux travaux des champs, Marcel Conche a une excellente mémoire des noms, des lieux, des dates, des mots de son pays. Il évoque de façon claire, simple, conditions de vie, heurs et malheurs de cette période. Ses conditions initiales d'entrée dans la vie ne sont pas propices à un accomplissement de philosophe. Fils de paysan, il n'apprend guère au cours complémentaire, il rate un concours d'entrée à l'école normale d'instituteurs, il ignore l'existence des lycées. Le hasard le fera rentrer au lycée de Tulle comme élève-maître. Acharné à combler son retard, il sera un excellent élève. Il réussira à devenir lui-même, à réaliser sa vocation de philosophe à force de volonté, de travail. Il se sera lui-même libéré des limitations d'origine, confirmant sa conception de la liberté absolue de chacun, notre pouvoir de dire NON. Une anecdote m'a particulièrement intéressé dans ce livre. Marcel Conche donne à lire la fin de sa dissertation sur un sujet donné par sa professeur : L'attachement aux objets inanimés. Ses causes. Ses manifestations. Elle-même avait eu à traiter ce sujet comme élève. Elle avait obtenu 16, elle lui mit un 18. Deux univers, deux écritures. Une élève issue d'un milieu cultivé, sachant faire usage de références et citations. Un élève issu d'un milieu ignorant le livre mais connaisseur de la nature : « La nature paraît répondre si bien aux appels de notre cœur et s'accorder avec nos tristesses et nos joies !... L'homme, c'est bien lui l'agent puissant du monde qui va au sein de toutes choses leur insuffler la vie. (p.18-19) » Aujourd'hui, le philosophe écrirait autre chose. Devant les flots changeants de la Dordogne, dérangeant parfois l'ordre des choses par inondation brutale, il rapetisserait le pouvoir de l'homme à l'image en plus limité de celui de la nature quand il est au meilleur de lui-même, poète, créateur, il mettrait en avant l'infini pouvoir créateur (et destructeur) de la Nature, agissant en aveugle, au hasard, sans se soucier de raison, de sens mais produisant de l'harmonie avec l'unité des contraires, vie-mort, fugitivité-éternité, fini-infini.

Dans son second livre consacré à sa vie, Ma vie, un amour sous l'occupation (1922-1947), on retrouve 7 chapitres avec des noms de lieux : Le Rodal (3 chapitres), La Maisonneuve, Tulle, Limoges, Paris. Dans ce livre, Marie-Thérèse Tronchon est fortement présente au travers de ses lettres à Marcel. La professeur Marie-Thérèse Tronchon sera la correspondante de l'élève Marcel Conche à Tulle. C'est ce qui se passait quand on était pensionnaire, interne pour un trimestre. Si on voulait échapper aux promenades collectives du dimanche, il fallait avoir un correspondant vous accueillant chez lui, le dimanche. J'ai connu la même expérience que Marcel à Tulle, lui au lycée Edmond Perrier en 1942, moi aux enfants de troupe (de 1954 à 1957, dans les casernes Lovy, Marbot, Les Récollets ; l'EMPT a été dissoute en 1967 ; Yves Gibeau a écrit un livre fort sur sa vie d'enfant de troupe à Tulle, Allons z'enfants - 1952- dont Yves Boisset a tiré un film en 1981, vu à Toulon avec mes parents, scandalisés par ce qu'ils découvraient, eux qui m'avaient incité à passer le concours d'entrée à l'EMPT).

Son 3° livre de souvenirs, tout frais sorti des presses, est une initiative de l'éditeur Stock, Épicure en Corrèze. C'est la vie entière de Marcel Conche qui est parcourue avec une grande liberté de ton, quelques termes inattendus sous sa plume (sans doute dus au fait que ce livre a été précédé d'entretiens avec une collaboratrice-journaliste de l'éditeur), une certaine légèreté et sa profondeur de sage. On retrouve les mêmes noms, les mêmes lieux, les mêmes anecdotes mais éclairés différemment, par la sagesse « épicurienne » de l'homme d'Altillac.

En quoi consiste cette sagesse ? À devenir soi, en usant de sa raison et de sa volonté pour se libérer des désirs vains de pouvoir, de richesse, de gloire et même d'amour charnel, pour ne satisfaire que des désirs simples, naturels, et l'essentiel désir de philosopher qui l'a saisi très tôt quand il a voulu aller voir à 6 ans si le monde continuait après le tournant de la route. Marcel Conche ne cède pas aux sirènes de la consommation, du tourisme, des voyages, de la « culture » spectaculaire, de la mode (des effets de mode, y compris intellectuelles). Il juge par lui-même en argumentant, contre-argumentant, ce qui le conduit à des positions singulières, les siennes, et singulières par rapport à l'esprit du temps (sur l'avortement, sur la guerre en Irak, les interventions des pays démocratiques en Libye, en Syrie, sur le suicide en fin de vie, sur la grandeur ou petitesse des hommes politiques).

Marcel Conche, l'Épicure d'Altillac, n'a pas de disciple, c'est un solitaire aimant la discussion épisodique avec des amis, (ses amis les plus fidèles sont des philosophes grecs : Héraclite, Parménide, Anaximandre, Épicure, Lucrèce, et Pascal, Montaigne ; il a dû renoncer à écrire sur Empédocle), aimant la nature, les paysages de Corrèze, les flots toujours renouvelés de la Dordogne, les figuiers qu'il a plantés et arrose, les chats errants qu'il nourrit sans s'attacher à eux. Sa maison d'enfance n'est plus celle qu'il a connue, elle a été transformée, il s'en accommode. Marcel Conche est un insoumis qui réussit à avoir avec son œuvre une audience et sans doute une influence ne dépendant pas des médias. C'est (sauf l'épisode Émilie qu'on peut aussi appeler l'intermède corse) le bouche à oreille qui fait la notoriété de ce philosophe hors-normes, hors-modes.

En attendant, je veux continuer à me questionner sur oubli et souvenir, en lien avec L'Éternité d'une seconde Bleu Giotto.

Un de mes thèmes est :

quand quelque chose a lieu, est dit, pensé, vécu, senti ... (tout ce qui est humain quoi), ça prend un peu de temps, un peu du temps infini, éternel sans lequel notre temps n'existerait pas, notre temps fini de vie dont on ignore la durée

(pour que mes 74 ans comptés existent à mon passage à la station des os usés sur la berge du temps, il faut que préexiste le temps de Tout Le Temps, le Temps du Tout)

donc un événement a lieu dans notre temps de vie

à partir du moment où il a eu lieu, rien ne peut faire qu'il n'ait pas eu lieu

donc il sera toujours vrai, éternellement, que j'ai écrit ce qui précède ce 11 novembre à 16 H

que devient cette vérité ?

c'est indépendant de moi, de mon souvenir, de mon oubli

et ça commence à ma naissance et ça continue jusqu'à ma mort

j'écris un livre, pas écrit d'avance, pas utile pour un jugement dernier

où est, où va ce livre éternel de la vie de chaque vivant mort ?

le passé passe-t-il et s'efface-t-il ?

s'il est ineffaçable comme vérité éternellement vraie de ce qui a eu lieu

(puisque rien ne peut faire que ce qui a eu lieu n'ait pas eu lieu),

que devient-il, où va-t-il ?

si elle est inutilisable une fois oubliée par les vivants et survivants, puisque les hommes se souviennent ou oublient et qu'aucune trace humaine n'est éternelle

à quoi sert cette mémoire non humaine (naturelle, récupérée par la Nature, restituée à la Nature) de nos vérités éternelles ? (je crois qu'avec cette idée, je vais sortir de l'impasse, la mort comme retour à la Nature)

questions pertinentes ou pas ?

en tout cas, elles me questionnent depuis plusieurs mois,

...

L’épousée – il y a des choses à penser sur ce qui se passe quand on passe, qu’est-ce que nous devenons

L’épousé – les Répondeurs religieux ont des réponses

L’épousée – réponses toutes prêtes, pour tous, je veux qu’on cherche nous-mêmes

l'écriture comme maturation ou plutôt n'étant possible, pour moi, qu'en lien avec la vie, avec ma maturation

sur 13 ans d'écriture de L'Éternité d'une seconde Bleu Giotto, une panne de 8 ans (2002-2010), une révélation en août 2010 au Baïkal, une autre à l'annonce en septembre 2013 du Festival de théâtre francophone à Cuba, une autre le jour anniversaire de l'épousée, le 14 février 2014 et la dernière réplique du texte au réveil, le dimanche 12 octobre 2014

13 ans pour un récit de 42 pages, ça me va.

Jean-Claude Grosse

Épicure en Corrèze/Marcel Conche
Épicure en Corrèze/Marcel Conche
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Le cauchemar de Don Quichotte

12 Mars 2014 , Rédigé par grossel Publié dans #notes de lecture

Le cauchemar de Don Quichotte

Matthieu Amiech et Julien Mattern

Climats (2004)

Lire un livre 10 ans après sa parution (acheté à mon dernier salon du livre en 2004) parce qu'on l'a retrouvé, trouvé dans sa bibliothèque où des centaines de titres attendent que le désir, le hasard viennent s'en saisir est une expérience d'évaluation quasi-immédiate. On sait au bout de quelques pages si l'essai est encore d'actualité ou s'il est déjà obsolète, s'il vaut le coup d'y consacrer quelques jours de lecture ou pas, en lien avec les préoccupations citoyennes qu'on peut avoir.
Le cauchemar de Don Quichotte a réussi l'examen du temps comme La révolte des élites de Christopher Lash, toujours chez Climats qui avec Agone éditent des livres importants pour tenter de comprendre dans quel monde on vit. Les auteurs doivent être jeunes, ils ont parfois un ton naïf, ils se font humbles devant l'ampleur de la tâche, tenter de déblayer le terrain idéologique pour faire émerger quelque prise, saisie de ce monde en vue d'agir. Leur maîtrise des références (des penseurs marginalisés) n'est pas toujours convaincante parce qu'ils n'en disent pas assez.

La fin du livre est édifiante, l'utopie 1810 - 1820 de Saint-Simon d'une société, d'un monde entièrement soumis à la science, à l'industrie et à l'utilité économique, peu probable à l'époque s'est réalisée ; nous vivons en plein dedans, salariés et consommateurs à deux moments différents de la journée, enchaînés par nos intérêts contradictoires, explosifs, générateurs d'inégalités aggravées, donc de violences potentielles et réelles, de conditions de vie de plus en plus précaires, stressantes. Le monde d'aujourd'hui, on peut supposer qu'on en a une certaine conscience. Vouloir universaliser notre mode de vie consumériste est sans doute le plus mauvais choix ayant été fait, celui qui tout en dégradant de manière sans doute irréversible la planète, aggravera conditions de vie et de travail du plus grand nombre pour le profit d'élites réduites, cyniques, oligarques et népotiques.

Le cauchemar de Don Quichotte montre comment tout un tas de critiques de gauche (des altermondialistes qui refusent d'être nommés antimondialistes, en passant par Attac, la LCR devenue NPA ...) de ce monde sont en fait gangrenées par l'idéologie dominante, le fétichisme marchand et par des illusions mortelles ou mortifères car elles barrent la route à l'émergence de voies nouvelles.

Si on croit au progrès, si on pense que la solution aux problèmes est dans la croissance, 1 à 2 points de croissance par an, si on croit au nom de l'égalité (ou de la lutte contre les inégalités) à la nécessité de faire profiter tout le monde (7 milliards) des avantages et avancées du monde occidental (le plein emploi, les acquis salariaux, la réduction de la durée du temps de travail, l'augmentation des congés payés, la sécurité sociale, la retraite de 60 ou 65 ans à 100 ans, logement, école, santé éternelle avec prothèses bioniques pour tous, le maintien du statut d'intermittent, la culture élitaire pour tous), alors on accepte dans les faits, partageux que nous sommes, la marchandisation de tout, y compris les biens culturels et c'est bien parti, la mondialisation des marchés, l'interdépendance de tous les secteurs et leur spécialisation, la mise en réseaux des systèmes de communication, d'information, d'échanges financiers et commerciaux. Bref, l'extension de ce que nous voyons depuis les années 70 avec l'émergence de sociétés multinationales présentes dans le monde entier, aux moyens plus importants que ceux des États, sociétés qui ne s'embarrassent pas trop des contraintes et des lois, engagées qu'elles sont dans des stratégies de domination, donc d'exploitation, en guerre entre elles, en partie, en guerre contre les États sauf quand, comme les banques spéculatives en faillite en 2008, elles ont besoin d'être renflouées. Multinationales animées par un messianisme interne, où la guerre menée dans le secret est considérée comme une mission civilisatrice. Faudrait analyser cela.

Si on croit que l'État, celui d'hier, l'État-Providence, est le recours contre les pratiques hégémoniques des multinationales et des banques, alors on risque au minimum d'être déçus, de vivre comme trahisons toutes sortes de promesses faites pour arriver au pouvoir et jamais appliquées, une fois installés car les États sont corsetés dans tout un réseau de traités, de règlements dépassant le cadre et les prérogatives des États. Les élus et hommes au pouvoir sont sous la coupe de bureaucrates, de technocrates non élus, genre Union européenne et ses commissions, commissaires, fonctionnant au lobbying et dans le secret, eux-mêmes contrôlés par l'économie et la finance, elles-mêmes incontrôlables. On le voit avec le Traité transatlantique en cours de négociation entre Amérique du Nord et Europe : s'il est adopté et il le sera, les multinationales pourront poursuivre les États ne respectant pas les normes du libéralisme, voulant légiférer, règlementer, limiter leur pouvoir. La démocratie et le marché ne sont pas compatibles. La démocratie (qui demande du temps, du débat d'opinion et pas des batailles d'experts souvent en conflits d'intérêts) est trop peu réactive par rapport à la vitesse des changements technologiques, des pratiques managériales quasi-dictatoriales. Croire que l'État peut corriger le marché, moraliser les banques d'affaires, donner un visage humain au capitalisme est une illusion dangereuse qui conduit dans l'impasse la réflexion et l'action. L'analyse faite dans le livre des grèves de 2003 (comparées à celles de 1995) est particulièrement illustrative de ces illusions, expliquant sans doute que la jeunesse (lycéens, étudiants) n'ait pas rejoint le mouvement.

Évidemment parmi les illusions néfastes, croire que la voie social-démocrate, devenue voie social-libérale peut atténuer, voire réguler, et sauver l'essentiel des meubles. On en avait eu une illustration magistrale avec le comportement de la social-démocratie allemande votant les crédits de guerre au Kayser, ouvrant la voie à la boucherie industrielle de 14-18 au mépris des engagements internationalistes, la grève générale contre la guerre. Assassinat de Jean Jaurès, assassinat de Karl Liebknecht et de Rosa Luxembourg.

Idem avec la voie révolutionnaire mais qui y croit encore (ceux qui se réclament encore un peu du marxisme ont renoncé aux luttes de masse). On en avait eu une illustration magistrale avec le comportement des staliniens lors de la montée du nazisme en Allemagne, plutôt frapper sur les sociaux-démocrates que faire alliance avec eux contre le nazisme et c'est ainsi qu'Hitler arriva, minoritairement élu, au pouvoir et enferma les dirigeants sociaux-démocrates et communistes allemands.

Et les auteurs de s'étonner de l'amnésie qui en même pas 40 ans (1968-2003) a fait oublier nombre d'analyses radicales, d'avertissements prémonitoires. C'est là que leur éclectisme est peut-être un peu faiblard mais c'est bon de citer leurs références. Oubliés Georges Orwell, Guy Debord, Simone Weil, Rosa Luxembourg, Herbert Marcuse, Hannah Arendt, Jacques Ellul, Günther Anders et bien d'autres. Oubliées aussi des formes de lutte comme le luddisme en Angleterre au XIX° siècle, la destruction des machines textiles (1811-1812). Oubliés les conseils ouvriers, la Commune de Paris (1871), les conseils de Budapest (1956). Là aussi ils n'en disent pas assez. Les hackers, les anonymous sont-ils les nouveaux luddites ? En tout cas, merci au soldat Bradley Manning, fournisseur de WikiLeaks, oublié dans sa cellule, merci au lanceur d'alerte Edward Snowden, planqué quelque part en Russie qui a su l'accueillir. Certes il y des mouvements. Ça part des fois d'en bas et ça se coordonne un peu. Des fois ça vient d'en haut, des syndicats et ça fait des grèves tournantes, des journées d'action de 24 h, des manifestations. Parfois c'est inventif, mouvement des indignés, occupy city and wall street. Mais on en est où ? Beaucoup d'énergie qui finit pas s'épuiser et épuiser les manifestants et les usagers qu'on tente de dresser contre les grévistes. Cette rupture dans l'histoire de la pensée et de l'action radicale a pour effet principal, le désinvestissement dans l'engagement politique (même pas militant car ce n'est plus un comportement courant que de militer) par sentiment d'impuissance, la jeunesse étant la principale concernée. La responsabilité des économistes, sociologues, historiens dans ce constat est bien sûr importante mais pas seule : l'horizon bouché ça plombe !

Peut-on s'en sortir ? La réponse n'est pas assurée. Mais il y a à renouer le fil d'une pensée réellement critique à partir au moins de cette assurance ou conviction, voire croyance, notre mode de vie n'est pas universalisable, continuer sur cette croyance nous mène tous dans le mur. Il faut cesser de croire à l'avenir radieux avec un capitalisme à visage humain comme l'avenir radieux avec le socialisme sans ou à visage humain n'a jamais vu le jour (ils n'abordent pas les dégâts causés par le stalinisme entre 1923 au moins et 1982, mort de Brejnev ; c'est dommage). Ne plus croire que la mondialisation du marché, que le salariat pour tous (et alors on peut se scandaliser en toute innocence et ignorance du fait que des centaines de millions vivent (?) avec moins de 2 euros par jour ; illustration de la pollution idéologique puisque on évalue leur vie avec une somme d'argent) donnant accès à la consommation de masse sont la clé du bonheur et du plaisir pour tous. Le marché s'autonomise de plus en plus, s'émancipant de plus en plus des contraintes et lois, nous faisant perdre notre autonomie, nous enserrant dans des réseaux dont nous croyons qu'ils nous facilitent la vie (et en partie c'est vrai si on oublie de penser le prix que l'on paye, humanité et planète).

Alors ? la décroissance ? Le mot fait peur. Des mots comme développement durable, sobriété heureuse sont également proposés.

Les auteurs en disent trop peu, ils nous alertent sur le fait que ce sera difficile, dangereux car ou nous laissons filer les choses et l'humanité est menacée de chaos, voire de disparition (catastrophisme de beaucoup de films ou romans) ou nous provoquons un effondrement de ce système. Il n'y a de choix qu'entre le chaos complet, plus ou moins définitif et un effondrement volontaire et maîtrisé (il ne le sera jamais complètement) destiné à devancer le chaos et à en atténuer les conséquences.

Un seul projet politique leur paraît donc pertinent : approfondir la crise afin d’en gérer les conséquences. Ce processus serait à mener sans État et même contre lui (ils n'évoquent pas le caractère répressif de tout État, la violence d'État de plus en plus évidente ; or ce n'est pas un mince problème quand interviennent les forces du désordre, voire l'armée de métier). Il leur paraît nécessaire d’envisager l’effondrement volontaire de l’Économie de concurrence généralisée, mais ils en négligent la grande conséquence : une dépression générale instantanée.

Ils savent qu’un changement de culture ne se décrète pas puisqu’il s’agit que se crée une autre manière de vivre et là, ils n'ont rien, et c'est normal, à proposer car ce seront des créations collectives de nouveaux vivre-ensemble concrets, et pas virtuels comme ceux des réseaux sociaux. Il y aura tellement de dégâts à réparer, eaux des nappes et des rivières, terres agricoles pesticidées, air archi pollué, déchets nucléaires, dénucléarisation de la fission, désarmement, réchauffement climatique… restaurer des liens sociaux ou en inventer de nouveaux, pas la fête des voisins, et la journée d'ELLE, la F, et celle de LUI, le grand-père ou le père…, inventer un autre usage de l'argent ou autre chose que lui. Les scientifiques ayant rompu avec le système mais auront-ils encore accès aux laboratoires ? seront nécessaires. Le débat et sa lenteur devront être restaurés (ah surtout pas le système électoral, piège à cons où nous déléguons par un bulletin tous les 5, 6 ans nos pouvoirs à des professionnels carriéristes), dans la proximité. Il faudra penser et agir petit, small is beautiful, réaliser petit, la petite part du colibri de Pierre Rabhi. Ralentir (chacun par des comportements plus responsables) la disparition de l'humanité d'une seconde multipliée par des centaines de millions, c'est peut-être permettre à la jeunesse d'après-demain (horizon probable minimum, 100 ans) à laquelle nous n'aurons pas su rendre un monde meilleur, de le leur rendre pas complètement chaotique.

Cela dit, une évolution-révolution minime, non évoquée dans le livre, me semble en cours. Des millions d'initiatives sont prises dans tout un tas de domaines, des comportements nouveaux émergent, il y a du têtu ou de la ténacité chez l'homme, je ne parle pas de la femme, encore plus têtue, tenace. Même dans les conditions les plus extrêmes, ce n'est pas que l'agressivité individualiste qui règne seule. Et dans nos conditions de confort ce n'est pas non plus l'hédonisme cynique individualiste qui règne seul.

Parmi les mouvements qui ont le plus ma sympathie, semons des graines, kokopelli, le mouvement des colibris …

Cet article est à la fois à peu près fidèle au livre et nourri de mes propres façons de dire et de voir le monde dans lequel je vis.

Jean-Claude Grosse

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