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Blog de Jean-Claude Grosse

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Le cauchemar de Don Quichotte

12 Mars 2014 , Rédigé par grossel Publié dans #notes de lecture

Le cauchemar de Don Quichotte

Matthieu Amiech et Julien Mattern

Climats (2004)

Lire un livre 10 ans après sa parution (acheté à mon dernier salon du livre en 2004) parce qu'on l'a retrouvé, trouvé dans sa bibliothèque où des centaines de titres attendent que le désir, le hasard viennent s'en saisir est une expérience d'évaluation quasi-immédiate. On sait au bout de quelques pages si l'essai est encore d'actualité ou s'il est déjà obsolète, s'il vaut le coup d'y consacrer quelques jours de lecture ou pas, en lien avec les préoccupations citoyennes qu'on peut avoir.
Le cauchemar de Don Quichotte a réussi l'examen du temps comme La révolte des élites de Christopher Lash, toujours chez Climats qui avec Agone éditent des livres importants pour tenter de comprendre dans quel monde on vit. Les auteurs doivent être jeunes, ils ont parfois un ton naïf, ils se font humbles devant l'ampleur de la tâche, tenter de déblayer le terrain idéologique pour faire émerger quelque prise, saisie de ce monde en vue d'agir. Leur maîtrise des références (des penseurs marginalisés) n'est pas toujours convaincante parce qu'ils n'en disent pas assez.

La fin du livre est édifiante, l'utopie 1810 - 1820 de Saint-Simon d'une société, d'un monde entièrement soumis à la science, à l'industrie et à l'utilité économique, peu probable à l'époque s'est réalisée ; nous vivons en plein dedans, salariés et consommateurs à deux moments différents de la journée, enchaînés par nos intérêts contradictoires, explosifs, générateurs d'inégalités aggravées, donc de violences potentielles et réelles, de conditions de vie de plus en plus précaires, stressantes. Le monde d'aujourd'hui, on peut supposer qu'on en a une certaine conscience. Vouloir universaliser notre mode de vie consumériste est sans doute le plus mauvais choix ayant été fait, celui qui tout en dégradant de manière sans doute irréversible la planète, aggravera conditions de vie et de travail du plus grand nombre pour le profit d'élites réduites, cyniques, oligarques et népotiques.

Le cauchemar de Don Quichotte montre comment tout un tas de critiques de gauche (des altermondialistes qui refusent d'être nommés antimondialistes, en passant par Attac, la LCR devenue NPA ...) de ce monde sont en fait gangrenées par l'idéologie dominante, le fétichisme marchand et par des illusions mortelles ou mortifères car elles barrent la route à l'émergence de voies nouvelles.

Si on croit au progrès, si on pense que la solution aux problèmes est dans la croissance, 1 à 2 points de croissance par an, si on croit au nom de l'égalité (ou de la lutte contre les inégalités) à la nécessité de faire profiter tout le monde (7 milliards) des avantages et avancées du monde occidental (le plein emploi, les acquis salariaux, la réduction de la durée du temps de travail, l'augmentation des congés payés, la sécurité sociale, la retraite de 60 ou 65 ans à 100 ans, logement, école, santé éternelle avec prothèses bioniques pour tous, le maintien du statut d'intermittent, la culture élitaire pour tous), alors on accepte dans les faits, partageux que nous sommes, la marchandisation de tout, y compris les biens culturels et c'est bien parti, la mondialisation des marchés, l'interdépendance de tous les secteurs et leur spécialisation, la mise en réseaux des systèmes de communication, d'information, d'échanges financiers et commerciaux. Bref, l'extension de ce que nous voyons depuis les années 70 avec l'émergence de sociétés multinationales présentes dans le monde entier, aux moyens plus importants que ceux des États, sociétés qui ne s'embarrassent pas trop des contraintes et des lois, engagées qu'elles sont dans des stratégies de domination, donc d'exploitation, en guerre entre elles, en partie, en guerre contre les États sauf quand, comme les banques spéculatives en faillite en 2008, elles ont besoin d'être renflouées. Multinationales animées par un messianisme interne, où la guerre menée dans le secret est considérée comme une mission civilisatrice. Faudrait analyser cela.

Si on croit que l'État, celui d'hier, l'État-Providence, est le recours contre les pratiques hégémoniques des multinationales et des banques, alors on risque au minimum d'être déçus, de vivre comme trahisons toutes sortes de promesses faites pour arriver au pouvoir et jamais appliquées, une fois installés car les États sont corsetés dans tout un réseau de traités, de règlements dépassant le cadre et les prérogatives des États. Les élus et hommes au pouvoir sont sous la coupe de bureaucrates, de technocrates non élus, genre Union européenne et ses commissions, commissaires, fonctionnant au lobbying et dans le secret, eux-mêmes contrôlés par l'économie et la finance, elles-mêmes incontrôlables. On le voit avec le Traité transatlantique en cours de négociation entre Amérique du Nord et Europe : s'il est adopté et il le sera, les multinationales pourront poursuivre les États ne respectant pas les normes du libéralisme, voulant légiférer, règlementer, limiter leur pouvoir. La démocratie et le marché ne sont pas compatibles. La démocratie (qui demande du temps, du débat d'opinion et pas des batailles d'experts souvent en conflits d'intérêts) est trop peu réactive par rapport à la vitesse des changements technologiques, des pratiques managériales quasi-dictatoriales. Croire que l'État peut corriger le marché, moraliser les banques d'affaires, donner un visage humain au capitalisme est une illusion dangereuse qui conduit dans l'impasse la réflexion et l'action. L'analyse faite dans le livre des grèves de 2003 (comparées à celles de 1995) est particulièrement illustrative de ces illusions, expliquant sans doute que la jeunesse (lycéens, étudiants) n'ait pas rejoint le mouvement.

Évidemment parmi les illusions néfastes, croire que la voie social-démocrate, devenue voie social-libérale peut atténuer, voire réguler, et sauver l'essentiel des meubles. On en avait eu une illustration magistrale avec le comportement de la social-démocratie allemande votant les crédits de guerre au Kayser, ouvrant la voie à la boucherie industrielle de 14-18 au mépris des engagements internationalistes, la grève générale contre la guerre. Assassinat de Jean Jaurès, assassinat de Karl Liebknecht et de Rosa Luxembourg.

Idem avec la voie révolutionnaire mais qui y croit encore (ceux qui se réclament encore un peu du marxisme ont renoncé aux luttes de masse). On en avait eu une illustration magistrale avec le comportement des staliniens lors de la montée du nazisme en Allemagne, plutôt frapper sur les sociaux-démocrates que faire alliance avec eux contre le nazisme et c'est ainsi qu'Hitler arriva, minoritairement élu, au pouvoir et enferma les dirigeants sociaux-démocrates et communistes allemands.

Et les auteurs de s'étonner de l'amnésie qui en même pas 40 ans (1968-2003) a fait oublier nombre d'analyses radicales, d'avertissements prémonitoires. C'est là que leur éclectisme est peut-être un peu faiblard mais c'est bon de citer leurs références. Oubliés Georges Orwell, Guy Debord, Simone Weil, Rosa Luxembourg, Herbert Marcuse, Hannah Arendt, Jacques Ellul, Günther Anders et bien d'autres. Oubliées aussi des formes de lutte comme le luddisme en Angleterre au XIX° siècle, la destruction des machines textiles (1811-1812). Oubliés les conseils ouvriers, la Commune de Paris (1871), les conseils de Budapest (1956). Là aussi ils n'en disent pas assez. Les hackers, les anonymous sont-ils les nouveaux luddites ? En tout cas, merci au soldat Bradley Manning, fournisseur de WikiLeaks, oublié dans sa cellule, merci au lanceur d'alerte Edward Snowden, planqué quelque part en Russie qui a su l'accueillir. Certes il y des mouvements. Ça part des fois d'en bas et ça se coordonne un peu. Des fois ça vient d'en haut, des syndicats et ça fait des grèves tournantes, des journées d'action de 24 h, des manifestations. Parfois c'est inventif, mouvement des indignés, occupy city and wall street. Mais on en est où ? Beaucoup d'énergie qui finit pas s'épuiser et épuiser les manifestants et les usagers qu'on tente de dresser contre les grévistes. Cette rupture dans l'histoire de la pensée et de l'action radicale a pour effet principal, le désinvestissement dans l'engagement politique (même pas militant car ce n'est plus un comportement courant que de militer) par sentiment d'impuissance, la jeunesse étant la principale concernée. La responsabilité des économistes, sociologues, historiens dans ce constat est bien sûr importante mais pas seule : l'horizon bouché ça plombe !

Peut-on s'en sortir ? La réponse n'est pas assurée. Mais il y a à renouer le fil d'une pensée réellement critique à partir au moins de cette assurance ou conviction, voire croyance, notre mode de vie n'est pas universalisable, continuer sur cette croyance nous mène tous dans le mur. Il faut cesser de croire à l'avenir radieux avec un capitalisme à visage humain comme l'avenir radieux avec le socialisme sans ou à visage humain n'a jamais vu le jour (ils n'abordent pas les dégâts causés par le stalinisme entre 1923 au moins et 1982, mort de Brejnev ; c'est dommage). Ne plus croire que la mondialisation du marché, que le salariat pour tous (et alors on peut se scandaliser en toute innocence et ignorance du fait que des centaines de millions vivent (?) avec moins de 2 euros par jour ; illustration de la pollution idéologique puisque on évalue leur vie avec une somme d'argent) donnant accès à la consommation de masse sont la clé du bonheur et du plaisir pour tous. Le marché s'autonomise de plus en plus, s'émancipant de plus en plus des contraintes et lois, nous faisant perdre notre autonomie, nous enserrant dans des réseaux dont nous croyons qu'ils nous facilitent la vie (et en partie c'est vrai si on oublie de penser le prix que l'on paye, humanité et planète).

Alors ? la décroissance ? Le mot fait peur. Des mots comme développement durable, sobriété heureuse sont également proposés.

Les auteurs en disent trop peu, ils nous alertent sur le fait que ce sera difficile, dangereux car ou nous laissons filer les choses et l'humanité est menacée de chaos, voire de disparition (catastrophisme de beaucoup de films ou romans) ou nous provoquons un effondrement de ce système. Il n'y a de choix qu'entre le chaos complet, plus ou moins définitif et un effondrement volontaire et maîtrisé (il ne le sera jamais complètement) destiné à devancer le chaos et à en atténuer les conséquences.

Un seul projet politique leur paraît donc pertinent : approfondir la crise afin d’en gérer les conséquences. Ce processus serait à mener sans État et même contre lui (ils n'évoquent pas le caractère répressif de tout État, la violence d'État de plus en plus évidente ; or ce n'est pas un mince problème quand interviennent les forces du désordre, voire l'armée de métier). Il leur paraît nécessaire d’envisager l’effondrement volontaire de l’Économie de concurrence généralisée, mais ils en négligent la grande conséquence : une dépression générale instantanée.

Ils savent qu’un changement de culture ne se décrète pas puisqu’il s’agit que se crée une autre manière de vivre et là, ils n'ont rien, et c'est normal, à proposer car ce seront des créations collectives de nouveaux vivre-ensemble concrets, et pas virtuels comme ceux des réseaux sociaux. Il y aura tellement de dégâts à réparer, eaux des nappes et des rivières, terres agricoles pesticidées, air archi pollué, déchets nucléaires, dénucléarisation de la fission, désarmement, réchauffement climatique… restaurer des liens sociaux ou en inventer de nouveaux, pas la fête des voisins, et la journée d'ELLE, la F, et celle de LUI, le grand-père ou le père…, inventer un autre usage de l'argent ou autre chose que lui. Les scientifiques ayant rompu avec le système mais auront-ils encore accès aux laboratoires ? seront nécessaires. Le débat et sa lenteur devront être restaurés (ah surtout pas le système électoral, piège à cons où nous déléguons par un bulletin tous les 5, 6 ans nos pouvoirs à des professionnels carriéristes), dans la proximité. Il faudra penser et agir petit, small is beautiful, réaliser petit, la petite part du colibri de Pierre Rabhi. Ralentir (chacun par des comportements plus responsables) la disparition de l'humanité d'une seconde multipliée par des centaines de millions, c'est peut-être permettre à la jeunesse d'après-demain (horizon probable minimum, 100 ans) à laquelle nous n'aurons pas su rendre un monde meilleur, de le leur rendre pas complètement chaotique.

Cela dit, une évolution-révolution minime, non évoquée dans le livre, me semble en cours. Des millions d'initiatives sont prises dans tout un tas de domaines, des comportements nouveaux émergent, il y a du têtu ou de la ténacité chez l'homme, je ne parle pas de la femme, encore plus têtue, tenace. Même dans les conditions les plus extrêmes, ce n'est pas que l'agressivité individualiste qui règne seule. Et dans nos conditions de confort ce n'est pas non plus l'hédonisme cynique individualiste qui règne seul.

Parmi les mouvements qui ont le plus ma sympathie, semons des graines, kokopelli, le mouvement des colibris …

Cet article est à la fois à peu près fidèle au livre et nourri de mes propres façons de dire et de voir le monde dans lequel je vis.

Jean-Claude Grosse

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Un été avec Montaigne/Antoine Compagnon

20 Août 2013 , Rédigé par grossel Publié dans #notes de lecture

Un été avec Montaigne

Antoine Compagnon

Éditions de l’Équateur/France Inter (avril 2013)

Voici donc en petit livre, un an après, les 40 chroniques données par Antoine Compagnon sur France-Inter vers midi, en juillet août 2012, sur proposition de Philippe Val, le videur condamné de quelques humoristes dont Stéphane Guillon, indemnisé par la justice à nos frais pour 235000 euros.

L’objet est plaisant à lire, je n’ai pas écouté les chroniques. Et vite lu. En une journée d’oisiveté. On ne passe pas l’été avec Montaigne et encore moins une vie. Paradoxe d’un livre qui veut nous (re)donner le goût de lire Montaigne, à sauts et à gambades, de lire, relire Les Essais, œuvre d’une vie, consubstantielle à l’homme c’est-à-dire que lisant Les Essais, on a affaire au plus près, au plus intime, au plus profond, au plus sincère, au plus authentique, à Montaigne, se décrivant dans son parler non pédantesque, non fratesque, non plaideresque, mais plutôt soldatesque et se construisant par lui.

Pourquoi donc nous proposer un été avec Montaigne quand c’est une vie avec intermittences qu’on peut y passer ?

Disons donc qu’on a affaire à un coup médiatique et éditorial qui a dépassé les espérances des initiateurs (de 5000 exemplaires prévus à plus de 90000 vendus).
Le contenu de l’opuscule justifie-t-il ce succès ? À mon avis, non. Mais c’est ainsi et ça parle du temps d’aujourd’hui, de ce qu’on lit, comment, pourquoi. Chaque chronique part d’une citation, plus ou moins resituée dans son contexte, dont le sens est restitué pratiquement par de la paraphrase de qualité, sens éventuellement actualisé. C’est donc plus un opuscule pour novices en Montaigne que pour lecteurs considérant Les Essais comme faisant partie des dix livres pour vivre vraiment.

Un manque essentiel : l'approfondissement de cette notion de Nature si employée par Montaigne, se conformer à la Nature et à sa nature, Nature est un doux guide.

Marcel Conche qui s’est mis à Montaigne à 44 ans en est un des lecteurs importants d’aujourd’hui auquel on doit la mise en évidence de Montaigne philosophe. Sa préface à l’édition des PUF, Quadrige 2004, comme le plan rigoureux qu’il dégage des grands essais en fin d’ouvrage font aujourd’hui référence. Antoine Compagnon a choisi l’édition de la Pochothèque de 2001. Je conseille bien sûr ses deux livres : Montaigne ou la conscience heureuse, Montaigne et la philosophie (aux PUF) qui n’atteindront jamais 90000 exemplaires. Dommage.

De l’opuscule d’Antoine Compagnon, j’ai tout de même dégagé un questionnement.
Se retirant sur ses terres et dans sa librairie pour rendre hommage à son ami La Boétie, étant dépossédé du cœur de son tombeau, Le discours de la servitude volontaire, Montaigne change au bout de quelques années de projet, non pas écrire un tombeau à l’ami mais s’écrire, se décrire, se construire, au petit bonheur la chance, pas seulement. L’épitaphier inabouti Montaigne est devenu l’essayiste inachevé Montaigne, curieux de tout et d’abord de lui donc des autres et inversement, doutant aussi de tout, assuré de rien, ne voyant jamais le Tout ou le tout d’un sujet, voyant que tout change, fluctue. Ce livre-homme, cet homme-livre, portant en lui l’humaine condition qui a si bien parlé de l’amitié, parce que c’était lui, parce que c’était moi, n’a pas réussi à faire récit, légende de son ami comme homme, œuvre, vie alors que Les Vies parallèles des hommes illustres de Plutarque était un de ses livres préférés.

Il y a là pour moi, un mystère et un défi. Il me semble, c’est un de mes projets, que nos disparus, nos chers disparus méritent au moins des épitaphes au plus près de ce qu’ils firent, de ce qu’ils furent. Je serai donc épitaphier.

Me reste à lire : Comment vivre ? Une vie de Montaigne en une question et vingt tentatives de réponse de Sarah Bakewell.
Jean-Claude Grosse

Un été avec Montaigne/Antoine Compagnon
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Montaigne en politique/Biancamaria Fontana/Agone

20 Août 2013 , Rédigé par grossel Publié dans #notes de lecture

Montaigne en politique

Ce livre de Biancamaria Fontana, paru chez Agone, un éditeur de livres parlant du monde, ouvrant des pistes, est intéressant à plus d'un titre.
Situant Les Essais dans le contexte de l'époque, essentiellement les guerres de religion et la conquête du Nouveau Monde, il permet de corriger le portrait habituel, traditionnel de Montaigne et d'en montrer l'actualité.
On voit Montaigne en sage stoïcien, sceptique pour ce qui concerne l'état du monde, l'action politique, s'isolant du monde, suspendant son jugement, ne prenant pas position par prudence, par relativisme culturel, se faisant matière de son livre, développant un individualisme préféré à toute position partisane de soumission à des dogmes vrais seulement pour ceux qui y croient.
Biancamaria Fontana montre comment ce portrait un peu forcé de Montaigne, trop influencé par les postures des grandes figures de l'Antiquité, est décalé. Montaigne n'est pas un sage par imitation de l'Antiquité mais par son propre cheminement. Le ton des Essais évolue au fil de l'écriture, devenant plus personnel, l'argumentation comme les exemples prenant de plus en plus appui dans le présent et sur l'époque. Et c'est ce cheminement personnel qui permet de prendre la mesure de l'actualité des Essais. Une question comme la liberté de conscience est une question posée avec la plus grande acuité dans nombre de pays en particulier musulmans. Après les révolutions du Printemps arabe de 2011 qui ont semblé être des révolutions irrésistiblement démocratiques, le désenchantement est grand qui voit partout s'installer des régimes islamistes, résolument
opposés à toute forme de laïcité. La question de la tolérance, au cœur de la réflexion des Essais, est significative de la difficulté épistémologique rencontrée lorsqu'on se demande si on peut trouver des règles, des modèles valant universellement pour le gouvernement des hommes et des sociétés. Montaigne construit sa propre réflexion à la fois par rapport au corpus antique et par rapport aux théories ou essais de son temps : Machiavel,
Bodin, La Boétie. Tantôt en accord, tantôt en désaccord. Montaigne construit sa réflexion librement, confrontant les points de vue, les faits, les événements, les personnes. Il constate que les époques changent, que les hommes sont divers et contradictoires, que ce qui vaut aujourd'hui ici n'a pas valu hier et ailleurs. Cette instabilité a pour cause l'irrationalité de nos comportements, de nos croyances, de nos opinions. Cette volatilité, cette opacité rendent impossible toute prédiction sur les effets d'une décision individuelle ou collective, prise en haut de l'État ou en bas. Ce qui a échoué là-bas, hier, réussira peut-être ici, demain. Si donc on ne peut trouver de règles, de modèles valables universellement en postulant une nature humaine, comment décider, agir ? Faut-il s'abstenir ? L'expérience peut-elle aider ? Le dernier chapitre des Essais n'apporte pas de réponse car comme dans beaucoup d'autres chapitres, les exemples sont contrebalancés par des contre-exemples, les théories par des contre-théories. Il est vain de croire au pouvoir de la raison, barrée épistémologiquement par l'irrationalité profonde de l'homme. L'exemple de l'Édit de Nantes avec toutes les valses-hésitation avant, après, a une valeur de grande actualité puisqu'on voit tous les pays du printemps arabe refuser la liberté de conscience, la séparation de l'État et de la religion, vouloir un régime islamiste, un président croyant. Il semble évident que les peuples religieux sous influence des Islamistes, des islamiques, des salafistes, des wahhabites, des frères musulmans ne veulent pas de la démocratie à l'occidentale et que ce modèle n'est sans doute pas prêt de s'y développer. Pour le dire autrement et comparativement, autant le combat pour les droits de l'homme a été essentiel pour ruiner les pays de l'est, autant ce combat semble peu efficace en terres d'Islam comme d'ailleurs en Chine.
Ce sont les rapports de force entre tenants d'opinions différentes, de croyances exacerbées qui semblent décider. Une minorité agissante peut être plus décisive qu'une majorité silencieuse. Une majorité arriérée, inculte peut être un frein, un obstacle à ce qui semble bon pour la société, sa modernisation. L'affrontement des valeurs ne se tranche pas par le débat mais par l'affrontement, le combat même si on trouvera des contre-exemples. L'Histoire ne donne pas de leçons, la politique se fait au petit bonheur la chance ou au grand couperet des désastres. Par suite les notions de juste milieu, de prudence prisées par les anciens ne sont pas opérantes. Elles ont à être définies au cas par cas. Tantôt il sera bon de ne pas intervenir dans le débat ni de prendre position ou partie. Tantôt il sera souhaitable de prendre position, voire partie. Montaigne a été plus présent dans les combats de son temps qu'on ne l'imagine que ce soit entre les deux camps, catholiques et protestants ou à Bordeaux comme maire par deux fois. Et l'étude des choix faits par Montaigne montre comment il navigue, méfiant vis à vis des puissants, éloignés des vraies valeurs par la cupidité, l'appétit de pouvoir, la flatterie courtisane, méfiant vis à vis des réactions spontanées des gens humbles ou pauvres, plus réceptif envers les réactions des gens de moyenne région. Montaigne accorde son intérêt à la médiocrité, entendant par là le bon sens, l'honnêteté des gens confrontés aux problèmes du quotidien. Nulle aristocratie dans son comportement, nul élitisme. Montaigne se sent bien dans la solitude mais bien aussi au contact de ses semblables. Il est soucieux de l'élévation de ses semblables par une éducation du jugement.
Ce livre m'a permis de nuancer ma vision trop traditionnelle de Montaigne et de corriger ma vision de sa relation à La Boétie. Il se démarque du Mémoire sur la pacification des troubles, de son ami. On sait par ailleurs comment la publication tronquée du Discours sur la servitude volontaire sous le titre de Contr'Un par les protestants obligea Montaigne à se justifier par le livre II avec l'apologie de Raymond Sebond et le chapitre sur Julien l'Apostat.

JCG

Montaigne en politique/Biancamaria Fontana/Agone
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Shakespeare antibiographie/Bill Bryson

19 Août 2013 , Rédigé par grossel Publié dans #notes de lecture

Shakespeare

Antibiographie

Bill Bryson

traduit par Hélène Hinfray (à signaler)

Petite Bibliothèque Payot 2012

Préparant un projet pluriel sur Shakespeare et Cervantes pour 2014-2016 avec 40 à 45 auteurs de théâtre anglais, espagnols, français, allemands, américains, canadiens… je ne pouvais que tomber sur l’antibiographie de Bill Bryson.

L’auteur, amoureux de Shakespeare, a, sans employer l’expression et sans en avoir l’intention, écrit un livre quantique sur le Barde. Éternellement insaisissable, il est l’équivalent littéraire d’un électron. On ne peut déterminer à la fois la vitesse et la position d’un électron, ce sont les relations d’incertitude. Shakespeare est un électron caractérisé par le flou quantique, tantôt onde, tantôt corpuscule selon l’observateur et son regard, d’ici et de là en même temps, selon la non-séparabilité de l’espace, un mystère car on ne sait quasiment rien sur lui malgré des milliers de livres érudits (on n’a que 14 mots de lui), un mystère s’épaississant avec le temps, un mystère qui a bénéficié de quelques hasards chanceux, de quelques autres malchanceux, qui a suscité admiration et passion souvent au mépris de la vérité, quelqu’un dont on ne sait pas comment s’écrit vraiment son nom ni quelle apparence il a réellement.

Ce n’est que le 9 mars 2009 que le Shakespeare Birthplace Trust a authentifié le seul véritable portrait connu, peint de son vivant (vers 1610) dit portrait Chandos.

Quant au nom du Barde, on peut l’écrire Willm Shaksp, William Shakespe, Wm Shakspe, William Shakspere, William Shakspeare, Shagspere. La prononciation n’est pas plus assurée que l’orthographe. L’Oxford English Dictionary a retenu Shakspere.

Bill Bryson (dont je découvre l’humour) a déclenché chez moi grâce à la traductrice, Hélène Hinfray, un rire rabelaisien, hénaurme. Comment ne pas rire en comparant nos pratiques d’auteur avec droits d’auteur, édition, protection de l’œuvre, salons et fêtes du livre avec dédicaces à celles du temps de Willm, l’œuvre appartenant à la troupe, n’étant pas publiée le plus souvent, œuvre écrite en vitesse pillant des histoires déjà existantes, des répliques déjà dites, sans souci de précisions orthographiques, historiques, psychologiques ?

Comment ne pas rire en comparant le monde du théâtre élizabéthain et notre univers théâtral contemporain ? Dans des conditions particulièrement difficiles à cause de la peste, des fermetures de lieux, des incendies, des interdits, des amendes, des querelles, de la compétition entre troupes, sur une période de 75 ans environ jusqu’à la fermeture des théâtres par les puritains en 1642, plusieurs auteurs majeurs voient le jour : Marlowe, Shakespeare, Ben Jonson. Un art s’invente, prenant toutes libertés avec les règles du théâtre antique, intrigues et personnages étant considérés comme faisant partie du domaine public, une langue s’élabore avec jubilation (d’où mon allusion à Rabelais). Qu’invente notre théâtre subventionné avec droit d’exclusivité et pratiques opaques de carriéristes professionnels ? Le In en Avignon fait un appel massif à des troupes étrangères. Quelles langues nouvelles s’élaborent dans la déconstruction, l’hybridation, la transversalité ?

Le quantique Shakespeare se dérobe à la précision, au portrait, à l’analyse, à la biographie, à la biobibliographie, à l’étude de texte et de l’œuvre car on n’est jamais sûr de rien. L’Enquête sur Hamlet de Pierre Bayard est finalement simple, à la condition d’être sûr d’avoir la bonne version de la pièce (on en connaît trois), ce qui n’est nullement prouvable malgré le folio de 1623. Pas d’enquête simple par contre pour le Barde, non par volonté délibérée de sa part mais parce que la fin du XVI° et le début du XVII° en Angleterre sont des temps de troubles, de désordres, d’effervescence sans assurance du lendemain (la plus grande performance de Shakespeare est d’avoir passé le cap de la première année de vie).

Le nombre d’anecdotes montrant le peu que nous pouvons savoir est ahurissant (mais nous savons sur lui plus que sur ses contemporains), de quoi faire une pièce qui devrait clouer le bec aux érudits. On sait presque tout pour presque rien d’assuré. Le Barde est comme le chat d’Erwin Schrödinger, à la fois vivant et mort (à prendre presque au pied de l’expression) et aucun observateur ne pourra dénouer l’énigme. Il est un sourire sans visage comme le chat du Cheshire de Lewis Carroll.

C’est toute la force de cette antibiographie très documentée et brève à la fois de nous mettre en présence d’un homme opaque, d’une œuvre floue et de les situer dans un contexte de chaos et de désordre. Autrement dit, la place du hasard est essentielle dans la construction de ce qu’on sait du Barde comme un peu d’ordre naissant du désordre ambiant caractérise sa vie et son œuvre : rien d’un homme maître de son destin et de sa plume, l’opposé des sûrs d’eux, des assurés, une illustration de l’application possible des théories physiques les plus modernes non seulement à l’univers mais à l’homme. Ce à quoi s'est essayé Gérard Lépinois dans Le hasard et la mort, publié aux Cahiers de l'Égaré. À la vérité se substitue la probabilité et l’improbabilité. Sans Henry Condell et John Heminges, pas de folio 1623 sauvant 18 pièces d’une perte irréparable. Alors qu’a disparu Cardenio qui s’inspire d’un personnage de Don Quichotte. On ne pourra jamais reconstituer la pièce. On ne peut que réinventer une intrigue. Un roman américain se serait saisi de cette histoire. Cette possibilité de réinvention, d’invention, des milliers de livres l’ont utilisée. Délia Bacon avança la thèse que le véritable auteur était son homonyme Francis Bacon. Même Freud y alla de son fantasme, Shakespeare n’étant autre qu’un Français, Jacques Pierre. 50 prétendants ont ainsi été proposés.

C’est cette espèce de folie érudite et spéculative qui provoque en moi, un rire hénaurme, le foutage de gueule de Bill Bryson donnant au sourire du chat tout son pouvoir de floutage.

L’homme est insaisissable, son œuvre partiellement incertaine, contenant nombre d’incertitudes indécidables. Profitons sans vergogne de ce legs qui n’est pas un héritage laissé par Wm mais bien un legs constitué par la postérité. Lisons, jouons l’œuvre du Barde qui contient 138198 virgules, 26794 deux-points, 15785 points d’interrogation, 884647 mots dont 2035 inventés, 800 environ passés dans la langue courante devenue anglaise, ce qu’avait fait notre Rabelais quelques décennies avant avec la langue française (nous n’avons de la main du Barde que 14 mots) répartis en 31959 répliques et 118 406 lignes, où l’amour est évoqué 2259 fois et la haine, 183 fois.

Le Barde a commencé sa vie officielle, enregistré sous une inscription latine le 23 avril 1564 en calendrier julien donc le 3 mai 1594 en calendrier grégorien et l’a achevée sous une inscription anglaise le 23 avril 1616 toujours en calendrier julien (alors que Cervantes meurt vraisemblablement le 23 avril 1616 en calendrier grégorien).

Entre 1564 et 1585, sa biographie ne retient que quelques apparitions. Entre 1585 et 1592, on perd toute trace, ce sont les années perdues. De 1596 (année de la mort de son fils Hamnet à 11 ans) à 1603, c’est la renommée et une relative aisance, c’est la construction en une nuit de légende, le 28 décembre 1598, du Globe (qui brûlera en 1613) sur lequel on ne peut rien dire car ce qu’on sait c’est sur la foi d’un dessin d’un autre théâtre, Le Cygne, dessiné par De Witt en 1596, dessin perdu, malchance, mais reproduit, chance, par un ami de De Witt, dessin retrouvé, chance, en 1888. Le Shakespeare’s Globe Theatre de 1997 s’inspire de ce dessin. C'est l'acteur américain Sam Wanamaker qui fut l'instigateur de cette reconstruction. Il mourut 4 ans avant l’inauguration du théâtre situé à 230 mètres de l'emplacement historique.

Pendant les J.O. 2012 de Londres et au-delà, le Festival mondial de Shakespeare a produit plus de soixante-dix pièces du barde à travers le Royaume-Uni, pour ce qui s’est voulu la plus grande célébration de Shakespeare jamais réalisée. Un million de billets pour des événements qui se sont déroulés un peu partout dans le pays, depuis Stratford-upon-Avon où est basée la Royal Shakespeare Company jusqu'au Globe, reconstruit au bord de la Tamise, qui a accueilli des troupes du monde entier pour jouer chacune des 38 pièces du dramaturge dans une langue différente, La Mégère apprivoisée, donnée en ourdou, La Tempête interprétée en arabe, Troïlus et Cressida en maori, ou encore un Roi Lear en langue aborigène. Il y a même eu Peines d'amour perdues en langage des signes. Une troupe irakienne de Bagdad a mis en scène un Roméo et Juliette décoiffant : la division entre chiites et sunnites remplaçant le conflit entre Capulet et Montaigu, et le personnage de Pâris - celui autorisé à faire la cour à Juliette - étant un membre d’Al-Qaida. De même, une troupe tunisienne a joué une version revue et corrigée de Macbeth directement inspirée du printemps arabe et intitulée Macbeth : Leïla and Ben, A Bloody History, en référence à l'ancien dictateur Ben Ali et sa femme Leïla. Quant à la Compagnie hypermobile, basée à Paris, elle a joué Beaucoup de bruit pour rien. À qui pensait-elle ? Entre 2014 (450° anniversaire de la naissance) et 2016 (400° anniversaire de la mort), Hamlet sera joué par la Royal Shakespeare Company dans le monde entier.

Un de mes regrets en tant que shakespearien, c'est de n'avoir pu accueillir simultanément à la Maison des Comoni au Revest, Bernd Lafrenz et Gilles Cailleau.

Bernd Lafrenz, comédien allemand, joue en solo du Shakespeare depuis 30 ans en Allemagne et en France : 4000 représentations, 800.000 spectateurs, 1.500.000 kilomètres pour 8 pièces, Hamlet, Macbeth, Othello, Roméo et Juliette, Le Roi Lear, La Tempête, La Mégère apprivoisée, Le songe d'une nuit d'été. Il a présenté les 4 premières en français au Revest.

Gilles Cailleau a fait Le tour complet du coeur (toutes les pièces de Shakespeare en solo sous chapiteau pour 50 spectateurs, spectacle de 3 H 15 qui a plus de 400 représentations dont une semaine dans le jardin du Revest et dont j'ai édité le texte, 3 éditions déjà). Quelle belle rencontre cela aurait été. C'était prévu pour 2005. Mais la bêtise n'a pas d'horizon.

Me reste à lire une antibiograhie de Cervantes pour compléter « mon » projet pluriel 2014-2016.

Jean-Claude Grosse

Shakespeare antibiographie/Bill Bryson
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Passion arabe/Gilles Kepel

16 Juin 2013 , Rédigé par grossel Publié dans #notes de lecture

Passion arabe de Gilles Kepel, Témoins chez Gallimard, 2013

Journal 2011-2013

J'ai acheté ce journal à Casablanca le 9 mai, au prix marocain soit la moitié du prix français. J'ai commencé à le lire pendant mon périple de 3700 kilomètres dans l'est et le nord du Maroc. Puis mon frère se l'est approprié et l'a terminé avant moi. Je l'ai achevé à Paris le 12 juin. Tant de temps pour le lire, autant dire que ma note va s'en ressentir.

J'ai apprécié les deux versants de ce journal, récit « objectif » de rencontres nombreuses dans les différents pays où ont eu lieu les révolutions arabes, à partir de l'immolation de Mohamed Bouazizi, à Sidi Bouzid le 17 décembre 2010, et journal « personnel » par retour dans le passé sur ce qui a déclenché cette passion arabe, ces deux mots étant les deux derniers du livre en italiques avec majuscule. La parole est donnée aux arabes, leaders religieux, leaders politiques, gens du peuple, étudiants. Les connaissances linguistiques, historiques de l'auteur lui servent à décrypter les propos. L'écriture est fluide, nourrie aussi de mots rares.

On comprend, grâce à ce travail réalisé sur le terrain (avec sa part de risques) et inscrit dans la temporalité, la complexité de ce qui est sorti des révolutions arabes et dont l'évolution dépendra des rapports de force entre les différentes composantes islamiques et des réactions populaires.

On a, soutenus par le richissime Qatar à la manne gazière, les Frères musulmans, très bien organisés, pouvant aller de la modération pseudo-démocratique au radicalisme djihadiste. Soutenus par l'Arabie saoudite à la manne pétrolière, les salafistes, particulièrement offensifs, radicaux. Soutenus par l'Iran, les chiites, également radicaux. Les puissances régionales sont la Turquie où émerge un renouveau de l'ottomanisme, l'Iran qui vise la possession de l'arme nucléaire pour dominer la péninsule, l'Arabie saoudite qui veut contrecarrer l'Iran, le Qatar qui soutient tout ce qui peut affaiblir Iran, Arabie saoudite, afin de continuer à exister. Il semble aller de soi que le rêve de kalifat mondial des uns et des autres a peu de chances de se réaliser étant données les divisions internes au monde islamique. C'est peut-être ce qui fera qu'après la main mise des islamistes soi-disant modérés sur le pouvoir dans certains pays (Tunisie, Égypte, Turquie) et après la déception très grande de certains couches des populations, on verra refleurir les aspirations démocratiques.

Ce livre fourmille d'anecdotes, d'histoires qui ne demandent qu'à être prolongées en pièces, romans, nouvelles. Je pense à la page consacrée à la Lybienne Houda Ben Hamer ou aux quatre pages consacrées à la Tunisienne Fayda Hamdi. Je lirai d'ailleurs ces pages le 11 juillet à Présence Pasteur dans le cadre de Voyages de mots en Méditerranée.

Le dernier voyage, périlleux, consiste à passer en Syrie à partir de la Turquie. Gilles Kepel relate à la fois ce passage risqué et un voyage réalisé 40 ans plus tôt à Antioche et qui fut le déclic de sa passion arabe. À 40 ans d'intervalle, l'auteur est accompagné par une jeune femme. On sent son attirance pour les beautés arabes comme on sent sa passion de transmettre, sa passion de professeur.
Bref, un livre important pour comprendre une région du monde qui agace trop de nos con-citoyens, partisans du simplisme réducteur, du racisme, à l'image d'ailleurs des islamistes, simplistes (L'Islam est la solution, slogan dominant), antisémites, anti-occidentaux.

Pour ma part, ce livre m'a fait prendre conscience que cette région du monde, bien que poudrière, a peu de chances de provoquer un déchaînement mondial. Mon regard a alors toute latitude pour tenter de voir d'où viennent les dangers. J'en suis convaincu : c'est chez nous que banquiers, financiers, multi-nationales travaillent contre les peuples, contre la démocratie, contre l'avenir et l'espoir.

Je renvoie à mon voyage au Maroc et à deux liens pour compléter ma note :

http://www.lemonde.fr/livres/article/2013/04/17/un-nouveau-monde-arabe_3161420_3260.html

http://www.huffingtonpost.fr/ruth-grosrichard/passion-arabe-gilles-kepel_b_2934514.html

Jean-Claude Grosse

Passion arabe/Gilles Kepel
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Mon voyage au Maroc

4 Juin 2013 , Rédigé par grossel Publié dans #voyages

Mon voyage au Maroc

9 mai 2013. Marrakech-Ifrane : Première étape d'un voyage de 10-12 jours dans l'est et le nord du Maroc. J'ai toujours fait jusqu'à présent le sud. Ça fait au moins cinq fois que je vais au Maroc dont une chez Salah Stétié, alors ambassadeur du Liban au Maroc et trois avec comme point de chute Marrakech où vivent mon frère et sa femme franco-marocaine, couple d'artistes peintres ayant exposé dans les lieux les plus connus du Maroc. Ils détonnent dans ce milieu par leur sens du contact, mon frère surprenant ses interlocuteurs en leur parlant arabe. Ils mettent tous les gens à l'aise et dans une société comme la société marocaine, il est agréable de voir comme les gens peuvent s'ouvrir dès qu'on parle leur langue, qu'on se met à leur portée. La plupart des Marocains peuvent se révéler gentils, même les barbus. Avec JP et Chéché, on ne risque pas de s'ennuyer tellement ils mettent de sourires sur les lèvres et de bonne humeur autour d'eux.

À partir de Kenifra, choix d'une petite route vers les sources de l'Oum er Bia jusqu'à ce qu'un effondrement de la route, jusque-là fort pittoresque, nous bloque. Demi tour donc. Cela m'était déjà arrivé dans les gorges de Todra. Il suffit qu'il pleuve abondamment pour que les oueds gonflent brusquement et mettent à mal certaines portions de route dans les secteurs montagneux, très pentus. Nous arrivons à Ifrane après 10 h de voiture. Nous faisons une balade dans la ville avec ses plans d'eau avant de passer la nuit à l'hôtel Perce-Neige. Ifrane est une station touristique de style européen, d'hiver et d'été, très propre parce que le roi y séjourne régulièrement. Des panneaux demandent de respecter l'environnement, d'autres signalent de ne pas répondre aux sollicitations corruptrices (bakchich).

Pour rejoindre Oujda depuis Ifrane nous empruntons à partir de Boulemane, de petites routes du Moyen Atlas, à environ 1500 mètres d'altitude. Sortir des circuits touristiques, oser les petites routes, voire les pistes (en quelques années, presque tout a été goudronné), c'est notre choix. Massif de Tichchoukt, El Mers, Aït-Maklouf, Imouzer-des-Marmoucha. Quasiment pas d'autres voitures ou véhicules que nous. Mais sur ces routes très sinueuses, mieux vaut toujours s'attendre à une rencontre inopinée. C'est ce qui nous arrive dans une descente à la sortie d'un virage avec un énorme poids lourd en face. Comment va-t-il franchir les centaines de virages très serrés que nous venons de passer ? Les paysages sont superbes avec vues sur le massif de Bou Naceur, enneigé. Que des troupeaux, des bergeries, des chiens, des bergers. Pas de douars, des mechtas, des fermas plutôt. Nous pique-niquons au bord d'un oued, un torrent impétueux, pieds dans l'eau bouillonnante (s'adresser à l'auteur pour géo localisation de l'endroit). À Guercif que nous atteignons vers16 h, après avoir fait 350 kilomètres en 8 h, nous prenons l'autoroute pour Oujda où nous sommes hébergés chez des sœurs de Chérifa. Très belles rencontres. En particulier avec Houria, sociologue, qui me propose de lire son mémoire de 1981 sur les femmes marocaines et les bijoux. Excellent travail s'appuyant sur Baudrillard, Goffman, Bourdieu et qui me semble, 30 ans après, toujours d'actualité. La méthode choisie est celle d'un questionnaire dans le cadre d'un entretien individuel. On a ainsi des témoignages de première main sur ce que vivent les femmes marocaines de moins de 30 ans, de plus de 30 ans, qu'elles soient illettrées ou cultivées, préférant les bijoux en or à ceux en argent, sur les fonctions de ces bijoux selon l'âge, le milieu, ce qu'elles en attendent, ce qu'elles éprouvent quand on les leur vole ou qu'elles les perdent. Il me semble qu'un tel travail scientifique doit être réinvesti dans le champ social soit par le canal de revues marocaines citoyennes comme Tel quel dont le directeur est actuellement poursuivi pour diffamation envers le Royaume, soit par internet sur des forums de femmes, soit par interviews sur une radio populaire comme Chaîne Inter. Houria, très investie avec ses étudiants dont elle déplore le déficit en expression française utilise le théâtre comme vecteur de notre langue pour leur faire assimiler des concepts sociologiques en lien avec leur vécu. Par exemple que devient l'estime de soi dans une société où le regard d'autrui, masculin mais aussi féminin et maternel, joue un rôle prépondérant tant pour le présent que pour l'avenir des jeunes filles. Le travail sous forme de saynètes sera présenté le 1° juin à l'Institut français d'Oujda. J'ai lu trois saynètes : elles sont parlantes, en particulier celle sur la rumeur, très vivace et crainte au Maroc, saynète qui commence par un apologue connu dans lequel Socrate interroge Criton qui veut lui révéler quelque chose sur Diogène : est-ce vrai ? est-ce bon ? est-ce utile ? Houria me propose aussi sa thèse : Émergence de l'individu, résistance du groupe. Je lis deux chapitres, l'un sur la vie amoureuse à Oujda, l'autre sur les stratégies de séduction chez les femmes et les hommes. Là encore, des témoignages à réinvestir dans l'espace social ce qui peut contribuer à modifier la situation. Comment ne pas être effrayé par ce désamour envers l'amour ? Cette méfiance des deux sexes envers les déclarations d'amour est le signe d'une société malade. Les hommes veulent la virginité et le salaire des filles. Les filles veulent la sécurité par le mariage. Jeu de dupes. Énormes déceptions et souffrances, haine envers l'autre sexe, couples ravagés, se détruisant. Tahar Ben Jelloun parle de cela dans son roman, Le bonheur conjugal, par antiphrase. Le port ou non du voile n'est pas essentiellement une question de conviction, cela ne relève pas de la liberté de conscience de chacune puisque cette clause n'a pas été introduite dans la constitution qui a suivi le M 20, le mouvement de la jeunesse du 20 février 2011. C'est devenu une question de survie pour la plupart des filles. En le portant, elles se protègent partiellement du harcèlement verbal, voire violent des barbus qui ne les lâchent pas tant qu'elles ne cèdent pas à leurs injonctions et du harcèlement des mâles très entreprenants. En le portant, elles peuvent, anonymes, non reconnaissables, vivre à peu près comme bon leur semble, elles peuvent obtenir du travail, des postes attribués par les islamistes au pouvoir. Elles n'hésitent pas à rentrer dans les partis au pouvoir, les syndicats inféodés pour arriver à leurs fins. Disons que le port du voile est à chaque fois un cas particulier, un cas personnel et il vaut mieux éviter de généraliser. Les barbus auront des surprises avec les femmes, la majorité, dans une ou deux générations. Au pouvoir au Maroc, en Tunisie, en Égypte, ils montrent leur incompétence et leur impuissance. S'ils acceptent le verdict des urnes dans les élections à venir, ces sociétés évolueront vers plus de démocratie mais il n'est pas sûr qu'ils accepteront leur défaite. Nous avons été d'accord avec mes interlocutrices pour penser que les peuples devront à nouveau descendre dans les rues, que l'avancée démocratique se fera par des voies violentes. Des dictateurs d'un genre spécial avaient imposé la liberté de conscience, la laïcité (Ataturc, Nasser, Bourguiba ...). Aujourd'hui on assiste à une régression, un recul, si bien sûr on pense que la démocratie est la forme universelle pour gouverner les hommes, ce qui reste à démontrer (Montaigne, Montesquieu ont bien montré l'impossibilité de produire des institutions à valeur universelle). Il pourrait y avoir quelque chose de sympathique dans le combat de l'Islam pour d'autres valeurs que la consommation. Les pays de l'est, la Russie soviétique ont raté leur projet socialiste en voulant battre le capitalisme sur le terrain de la production. Les pays capitalistes ont détruit les pays de l'est avec la politique des droits de l'homme. Cette politique des droits de l'homme ne marchera pas avec les pays d'Islam. La Chine ratera aussi son projet car trop inféodée à la production de biens de consommation et elle ne se laissera pas manipuler par les droits de l'homme. Quant aux pays d'Islam, ils sont particulièrement ambigus, usant de la manne pétrolière pour des projets politiques de déstabilisation de l'Occident. Les saoudiens en finançant le salafisme pur et dur, offensif et rétrograde, montrent clairement leur volonté de domination des corps et des esprits. Il en est de même des chiites qui ont un goût prononcé pour le martyre. Disons que chaque conflit en terre d'Islam nécessite une analyse particulière. On ne peut se contenter de la distinction entre sunnites et chiites. Aujourd'hui comme hier, les islamistes, nombreux, sont manipulés et manipulateurs. Exemples : Hassan II les utilisait contre les communistes, Ben Ali a favorisé les salafistes contre Ennahda, le Qatar favorise plutôt les Frères Musulmans, l'Arabie saoudite favorise partout les salafistes dont Al Charia en Tunisie. Bref, les paradoxes ne manquent pas et je comprends pourquoi quatre Marocains se sont intéressés en une semaine à Montaigne lorsque je suis allé à Casablanca pour présenter Marilyn après tout et où j'ai évoqué le livre de Biancamaria Fontana, Montaigne en politique. Le court séjour à Oujda a été l'occasion d'aller rendre visite aux parents décédés de Chéché, Houcine et Mazara. Tombes soignées dans un cimetière semblant à l'abandon. Y a-t-il respect des morts ? On peut en douter. Le portrait de Mazara par JP est remarquablement expressif : quelle tristesse dans le regard de cette femme après la mort de son mari, en 2001, qui a eu douze enfants dont onze filles, a élevé quinze enfants et petits-enfants, et dont une des filles, Fatiha, s'est occupée avec dévouement à la fin de sa vie (elle est partie à 89 ans le 1° août 2012). Parlant épitaphes avec Chéché, elle propose pour son père : à papa qui m'a tout donné; je propose : papa tu m'as tout donné. Pour sa mère, elle propose : à maman qui m'a tout appris; je propose : maman, tu m'as tout appris; JP propose pour cette femme illettrée mais remarquable : maman, tu avais tout compris.

EL HAYAT AJIBA ATDERT TOUDERT AGUMA

Après deux nuits à Oujda, direction Saïdia. Ce qui frappe ce sont les énormes changements sur le plan des infrastructures routières. Toutes les villes ont de larges avenues au niveau des entrées et sorties. Sans soute des directives royales. Ça construit partout. Le souci de développement est visible. Le Maroc gagne en propreté. La mendicité est moins voyante, plus discrète. On n'est plus harcelé comme au début de mes voyages. Les bidonvilles ont quasiment disparu. À Casablanca comme à Rabat, le tramway fait partie des nouveaux transports en commun. La rocade méditerranéenne que nous empruntons permettrait d'aller de Tunis à Tanger mais la frontière avec l'Algérie est fermée. Et l'Algérie vient de rajouter 20 postes de contrôle supplémentaires en réponse à la demande marocaine d'ouverture. L'ouverture des frontières qui se fera nécessairement, donnera à l'Oriental, nom de la région d'Oujda, des atouts considérables, rompant avec l'isolement de cette région sous Hassan II, après le complot d'Oufkir. Le Maroc, moins riche en ressources que l'Algérie semble mieux réussir son développement que l'Algérie qui a connu la décennie noire quand le FLN a refusé de céder le pouvoir au FIS, gagnant des élections, et parce que les gens au pouvoir depuis l'indépendance confisquent l'essentiel des richesses.

À Saïdia, on me promet une nouvelle idée du bonheur. Ce n'est que de la publicité pour des appartements de location l'été. Je ne ferai jamais partie de ces cohortes d'estivants heureux.. À Cap de l'eau, dans un restaurant à étage où il n'y a que nous, nous mangeons des poissons grillés. Puis toujours par la rocade méditerranéenne, dont les travaux ont été pharaoniques, nous rejoignons Al Hoceima. Plus traces du tremblement de terre d'il y a 10 ans. Nuit à l'hôtel Mohammed V. D'Al Hoceima nous allons jusqu'à Targuist, nationale 2, à environ 1500 m d'altitude, au-dessus des nuages en contre bas. Nous sommes dans le Rif, c'est très vert, très varié, il a plu dans la nuit. Je n'ai pas vu de kif mais il y en a. C'est déjà le temps des moissons. Dans beaucoup d'endroits pentus, la récolte se fait à la faucille. Là où c'est plus plat et étendu, dans les plaines, on utilise les machines mais on en voit peu. Nous empruntons une petite route, la plus mauvaise depuis le début de notre voyage, pour rejoindre El Jebha. Nous nous retrouvons dans un brouillard épais pendant une bonne demie heure. À El Jebha, sardines grillées, encore meilleures que la veille. Café à Et-Tieta-de-Oued Laalou, en pays Rhomara, un coin là aussi en plein développement touristique mais nous ne sommes qu'au début de cette histoire. Nous profitons des derniers moments authentiques. Nous allons jusqu'à M'diq, hôtel Kabila, où une piscine de 20 m me propose quelques crawls en attendant de marcher sur des kilomètres de plage. Nous passons deux jours, deux nuits à M'diq mais le temps change. Le vent et la pluie font leur apparition. Nous découvrons un bon restaurant de poissons, le Méditerranée, deux rues derrière le front de mer. Nous quittons M'diq le 16 au matin, direction Tanger, la mythique. C'est moi qui ai souhaité cette destination, eux connaissent bien pour avoir exposé dans la galerie nationale Mohammed Drissi.

Tanger par la rocade méditerranéenne. Ce qui frappe d'entrée ce sont les promenades de bord de mer, récemment ouvertes, des kilomètres, à donner envie de marcher. C'est vrai jusqu'à Smir-Restinga. On avait observé la même chose à Martil, à M'diq. C'est beaucoup plus réussi qu'à Saïdia. Les paysages et criques sont variés. Comme il a dû pleuvoir abondamment dans les semaines précédentes, c'est très vert, très fleuri. Au fur et à mesure qu'on se rapproche de Tanger, le bord de mer est plus beau, graviers et sable noir cédant la place au sable blond. Port Tanger Méditerranée ne nous paraît pas si grand que ça mais c'est un signe de plus que le Maroc se développe, le Nord en particulier, avec pas mal d'incitations royales, le Roi, installé depuis 1999, ayant réservé son premier voyage royal à Tanger. On ne s'explique pas autrement les nouvelles entrées et sorties des villes. Plus possible de voir dans ce pays un pays sous-développé. De partout de grands panneaux annoncent des projets publics ou privés ou mixtes d'aménagement, de développement. Il n'y en a pas que pour le tourisme, même si c'est ce qui domine.

Nous nous installons au Riad Mogador, tout récent, baie de Tanger. Repas de poissons, coquillages, homards, dans un restaurant inconnu des guides et des touristes (géo localisation à demander par SMS à l'auteur qui aura du mal à retrouver ; je me souviens des arènes espagnoles, inutilisées depuis longtemps). Café chez l'oncle de l'ex-présidente du MEDEF. Visite d'une galerie de photos, la galerie Photo Loft, installée au 8° étage d'un immeuble, qui expose le Tangérois Pascal Perradin : Nature humaine, des diptyques. Intérêt pour les oeuvres de Julien Dumas, des portraits en situation, et de Kamil Hatimi, des paysages semblant se diluer dans le blanc, technique chère au peintre Michel Bories à la mémoire duquel j'ai organisé une exposition à la Tour des Templiers à Hyères et une au Château royal de Collioure. Bonne chance à la galeriste à laquelle nous proposons quelques noms dont Bernard Plossu.

Prise d'ambiance en cherchant le café Hafa, mythique. Café qui me rappelle un café de Sidi Bou Saïd, quand je visitais clandestinement la maison abandonnée du poète Lorand Gaspar, café en terrasses, tables dehors, thé à la menthe à boire comme toujours très chaud. Beaucoup de jeunes, filles, garçons, des touristes aussi, des Marocains revenus pour les vacances. Je pense à quelques écrivains qui ont rêvé leur Tanger ici, qui ont peut-être trouvé l'amorce d'un personnage, d'une intrigue, d'une révolution formelle, en contemplant la mer avec en face l'Espagne.

BHL a fait réaménager un ancien bordel jouxtant le café Hafa par Andrée Putman, partie le 19 janvier 2013. La contemplation des eaux lui rappelait les innombrables noyés du détroit, tentant de le franchir, attirés par l'Europe prospère. Ce réel socio-économique, le fossé entre Sud et Nord, a fini par l'emporter sur le rêve. Tanger lui est devenue plus difficile à vivre. Quand je vois le développement du front de mer qui permet de faire le tour de la ville côté mer alors que ce n'était pas possible il y a encore 5 ans, je me dis, pensant à ce que je vois chez nous, que nous sommes en train de régresser, que le sous-développement va bientôt nous caractériser. Il faudrait changer de mode de vie, de mode de production et de consommation mais nos modèles se sont mondialisés et on ne peut pas demander à ceux qui nous imitent et nous dépassent de renoncer à leur développement. On ira donc dans le mur. Eux aussi. Un peu plus loin, sur un promontoire rocheux, de nombreux jeunes en conversation, en pâmoison. J'aime. En promenade du côté du Marchan, nous tombons sur la SPANA de Tanger, la société protectrice des animaux marocaine. Nous visitons le lieu, très propre, où chatons, chattes, chiens, ânes sont soignés, nourris en attendant de trouver une famille d'accueil. Chérifa est très investie dans cette protection animale. Dans leur résidence, elle s'occupe de 47 chats, une autre de 40, leur action a donné lieu à un reportage télé diffusé plusieurs fois, dans un but pédagogique. Chérifa n'hésite pas à reprendre un Marocain battant son âne. Elle sait trouver les mots qui ne blessent pas et amène l'homme ou l'enfant à demander pardon à l'animal et à l'embrasser. Il est vrai que l'on voit trop souvent ce genre de scènes de brutalité et on se dit que l'école a des missions essentielles pour l'évolution des comportements et mentalités.

Après une soirée à regarder le film Michou d'Auber puis un débat sur la Syrie (avec le jeu des trois puissances régionales, Arabie saoudite aidant Al Qaida, Iran soutenant Bachar El Assad et le Hezbollah, Turquie aidant la rébellion, compliqué par le jeu des grandes puissances, offensif de la Russie, impuissant de l'Occident, et le jeu d'Israël qui a prévenu la Russie qu'il n'y aura pas de missiles russes pour Assad ; c'est une déclaration de guerre ; quant au Qatar, il définit sa position et son action par opposition à l'Arabie Saoudite et à l'Iran ; le livre de Gilles Kepel, Passion arabe, me permettra d'affiner ces analyses) et une évocation des attentats du 16 mai 2003 à Casablanca (il y a donc 10 ans), après une nuit à entendre les vagues se jeter sur le sable de la baie et le vent mugir, c'est une ville sous la pluie qui se réveille. Je veux absolument voir deux librairies, la librairie des Colonnes, la plus ancienne, et la librairie Les Insolites dont le nom m'évoque le nom de la compagnie de théâtre de mon fils, L'Insolite Traversée (Cyril Grosse aurait fini par débarquer à Tanger, sur les traces de Paul Bowles ou de Jean Genet mais il ne se serait pas senti traître dans la Cité de la trahison, plutôt en exil ; n'avait-il pas débarqué à Lisbonne sur les traces de Pessoa ou à Dublin sur celles de Joyce, de Bloom, sans parler de New York qui le fascinait). Hélas, sous la pluie, la ville tarde à ouvrir ses activités. Je n'ai donc pas pu interroger les libraires sur le colloque à Tanger, du 4 au 7 avril, avant Marseille, colloque organisé par le CiPM, sur William Burroughs et Brion Gysin. Je n'avais pu assister au versant marseillais du Colloque à Tanger, entre le 11 et le 13 avril, sortant à peine d'une pose de stents en urgence. Je resterai donc sur ma seule lecture du Festin Nu. Et sur ma résistance aux inventions formelles dont celles des deux compères de la beat-generation. Nous avons raté de quelques jours le Salon du livre dont le thème était cette année, l'éloge de la lenteur. Koulchi i foulki.

Nous quittons donc Tanger en fin de matinée après une visite à l'hôtel El Minzah, mythique pour les guides et après avoir fait trois fois le tour de la médina par le petit et le grand Socco, la place du 9 avril 1947, la place de France et des canons, la Terrasse des paresseux, le Gran Cafe de Paris. Dans la rue es Siaghin, nous découvrons l'agitation matinale du petit peuple, réactif au temps et proposant kway, parapluies. Je n'achète rien mais de ces douze heures dans un Tanger ensoleillé, pluvieux, venté, je garde quelques impressions, très différentes de celles des quelques pages lues dans Le goût de Tanger. Je n'ai rien vu de semblable aux petites coupures de Roland Barthes par exemple. Le temps des hippies est terminé, la crasse est peu à peu éliminée. Les bidonvilles dont celui monstrueux de Casablanca, vu vers 1987, ont quasiment disparu. Un grand paquebot de croisière est dans le port et le débarquement des passagers ne ressemble pas aux débarqués de Paul Morand.

Notre programme étant par la force du temps à modifier, nous décidons d'aller à Asilah, petite forteresse attirant pas mal d'artistes. Le vert, caractéristique de la ville, est progressivement remplacé par le bleu comme à Essaouira ou ailleurs. C'est dommage. Chaque ville a sa couleur pour les taxis. Asilah va perdre une partie de son authenticité avec ces bleus. Nous passons devant l'atelier d'Hervé dont nous avons vu des œuvres à Tanger chez un particulier. Nous avons aimé ses thèmes et sa palette très colorée. On frappe inutilement à sa porte. Il a dû s'absenter. Nouveau repas de poissons, friture de sept variétés, casa Pépé. Puis promenade dans la casbah. De nombreuses fresques murales, apparemment temporaires, changeant chaque année. Elles manifestent la créativité des artistes de la cité, appréciés par les amateurs.

D'Asilah, nous faisons un parcours surprenant (descente vers le sud puis remontée vers le nord pour aller de l'ouest vers l'est) pour rejoindre Chefchaouen où nous nous installons dans une maison d'hôtes, le darechchaouen. J'ai la suite du bout du monde, la plus en hauteur avec vue imprenable sur cette ville aux couleur bleues, c'est du blanc avec du nylon et en vieillissant ça donne ces camaïeux de bleus. Il fait 10 degrés, la météo s'est trompée quant aux températures, je n'ai rien de chaud, c'est jour de prière, beaucoup de boutiques sont fermées, je trouve quand même une jaquetta, une parka en laine de chèvre peut-être, pour 210 dirhams. Durée de vie prévue, une journée, je changerai la fermeture éclair à Marrakech. Nuit impossible avec les chiens qui hurlent, deux muezzins qui à 4 h du matin se font concurrence pendant au moins 20 minutes et bouquet, les coqs. Il fait tellement froid dans la chambre malgré 3 couvertures que je me lève à 6 h 45, prends une douche bien chaude puis descends au petit-déjeuner. Visite des ruelles de la médina dés 9 h pour éviter les touristes. C'est magnifique, propre, plein de surprises. Sur la place de la kasbah, plein d'enfants, d'adolescentes, qui chantent, dansent, très à l'aise. Une sortie culturelle à Chefchaouen pour ces scolaires. La ville compte 20 mosquées pour 42000 habitants. Elle a la réputation d'être très conservatrice. Le réveil de 4 h nous l'a prouvé. À l'hôtel Parador, nous prenons en photo quelques belles peintures d'un artiste local. Koulchi i foulecamp.

Imprévu de programme, nous renonçons à notre deuxième nuit dans la ville et en fin de matinée, nous allons sur Rabat. En route, arrêt dans une station d'essence, sans rien autour, en pleine campagne, avec restaurant pour locaux. Tajine aux légumes avec viande achetée directement au boucher, ils travaillent tous ensemble. Le résultat est succulent. Dois-je dire que nous mangeons pour 50 dirhams en moyenne, par personne. Sur la route vers Rabat, nous nous arrêtons chez un producteur de miel. Les prix sont 3 à 4 fois supérieurs à ceux de chez nous. Sans doute, rareté des producteurs alors que les fleurs sont innombrables, variées. À Rabat, Salé, promenade sur le front de mer qui vient de s'ouvrir dans la vallée du Bouregreg. Vaine tentative de trouver un hôtel à prix raisonnable. On décide à 19 h de rentrer sur Marrakech, l'arnakech, par l'autoroute. Nous arrivons avec une température de 15 degrés, après 3680 kilomètres de périples sans regrets.

19 mai. Pensée pour maman, partie le 19 mai 2001.

Me reste à préparer la lecture sur Marilyn après tout du 26 mai, fin d'après-midi. Et à rédiger quelques instantanés sur ce qui m'a le plus frappé.

Scoop : la Villa de France à Tanger où Matisse a vécu chambre 35 (3 m X 4,5 m) et peint quelques œuvres importantes après son aventure fauve à Collioure avec Derain, à l'abandon depuis de très nombreuses années et appartenant à des Irakiens de la famille de Sadam Hussein est en restauration. Responsable de la décoration, l'artiste marocain, Ben Dahman.

Rescoop : elle a même été rouverte puis refermée quelques semaines après, ne correspondant pas aux normes d’un 5 étoiles.

Hasard : le 21 mai, nous avons vu sur France Ô Un thé au Sahara de Bernardo Bertolucci. L’auteur de ce roman célèbre, Paul Bowles, est le narrateur dans le film. J’ai été très sensible à la lenteur de ce récit car ce qui se joue dans ces paysages désertiques sahariens, dans Tombouctou comme à Tanger en début et en fin d’histoire, est de l’ordre de l’intime, de l’indicible. C’est la vie intérieure, son évolution au contact de la différence (sexuelle F-H, ethnique et culturelle), se heurtant au mystère de l’autre et à l’insondable du désir, du rêve éveillé qui nous habite et nous anime (autodestructeur chez Port Moresby, constructif chez Kit Moresby), au mur de l’incompréhension (dans le couple, entre les langues, dans les comportements et attitudes), se perdant dans l’infini du ciel et du temps du désert, butant sur l’énigme de la mort certaine, qui est le cœur de l’action, ce que résume bien le narrateur : « Comme nous ne savons pas quand nous mourrons, nous prenons la vie pour un puits inépuisable. Tout n’arrive qu’un nombre limité, très limité, de fois. Combien de fois te rappelleras-tu un après-midi d’enfance qui est si intimement part de ton être que tu n’imagines pas la vie sans lui ? Encore quatre ou cinq fois, peut-être même pas. Combien de fois verras-tu la pleine lune se lever ? Peut-être vingt. Et pourtant, tout cela semble illimité. »

J'avais vu pendant mes 3 jours à Casablanca, le 10 mai, Ce que le jour doit à la nuit d'Alexandre Arcady d'après le roman de Yasmina Khadra. Film que j'ai revu à Marrakech, le 28 mai. Pour moi un bon film sur l'Algérie et la France de 1930 à 1962 et 50 ans après. Paysages, reconstitution historique, scènes de feu, sentiments (honneur, désir, repentance, pardon, amitié, fidélité à une parole, attachement à un pays, deuil), tout par courtes scènes, sans insistance sur la Grande Histoire, très présente, sauf le traitement de l'enfance qui pose toutes les relations entre les personnages de milieux différents, troublées par les événements (Mers-el-Kebir, guerre d'Algérie, départ des pieds-noirs et indépendance) et la "faute", la relation torride entre Jonas et Madame Cazenave, mère d'Émilie dont Jonas petit garçon était tombé amoureux (et réciproquement) et à laquelle il n'osera jamais avouer avoir couché avec sa mère à laquelle il a fait la promesse de renoncer à Émilie. Cette histoire d'amour faussement impossible de toute une vie tant pour Jonas que pour Émilie est métaphorique de l'impossible amour entre la France et l'Algérie. Je dis faussement impossible parce que le non respect de la parole donnée aurait peut-être permis à cet amour par l'aveu de la "faute" d'être un vrai et grand amour. À condition qu'Émilie puisse entendre et pardonner et que Jonas fasse l'aveu avec ménagement et respect, sans salir la mère, sans blesser la fille, défi très difficile dans le réel et pour un écrivain (il est plus facile de raconter une histoire qui foire qu'une histoire qu'on sauve). Hélas, Madame Cazenave, séductrice et manipulatrice, a su dominer à vie Jonas, faisant une partie du malheur de deux êtres aimés et s'aimant.

Le 22 mai, deux documentaires remarquables sur France 3, consacrés à la confiscation des printemps arabes et à la confrérie des Frères musulmans

Qu'ai-je retenu ?

En ce qui concerne les printemps arabes, la situation varie d'un pays à l'autre. Arrivée au pouvoir des Frères musulmans en Égypte avec une courte majorité, en Tunisie d'Ennahdha sans majorité mais arrivé en tête, au Maroc avec le PJD en tête aussi. Le poids du Qatar est considérable dans cette poussée des Frères musulmans et de leurs partis frères. L'Arabie saoudite développe le salafisme, ce qui entraîne des conflits entre mouvances islamistes sunnites. L'Iran développe les mouvances chiites qui parfois s'allient aux sunnites, parfois les combattent. Parler de nébuleuse islamiste n'est pas faux mais occulte un aspect essentiel, l'idéologie hégémonique qui les anime tous. Ce qui ressort aussi c'est que la corruption des régimes dictatoriaux déchus a favorisé l'islamisation de la société par le bas à travers les associations caritatives, les dispensaires, les écoles et autres soutiens aux déshérités des Frères musulmans. Les régimes déchus ont tenté tantôt la répression tantôt la conciliation mais la vocation de martyr des dirigeants islamistes et leur idéologie les installe dans leurs certitudes et dans la durée. Ils ont le temps pour eux et Allah bien sûr. Autrement dit, qu'ils choisissent la voie de la violence minoritaire et terroriste comme Al Quaida ou Aqmi, ou la voie de l'action en profondeur accompagnée parfois de violence (assassinat de Sadate), ils ne craignent rien, sont sûrs de l'instauration du kalifat mondial. On a affaire à une entreprise totalitaire. L'histoire des Frères musulmans est à découvrir et à interroger à partir du fondateur en 1928, Hassan el-Banna. Leurs ramifications à l'échelle mondiale sont nombreuses et puissantes. La télé Qatar Al Jazeera est un outil de propagande très au point. Le Jihad offensif ou armé conceptualisé par Saïd Qotb leur donne des outils idéologiques particulièrement simplistes et efficaces sur les gens simples: L'Islam est la solution. Redoutables rhéteurs, ils savent utiliser le miroir pour déstabiliser leurs adversaires ou ennemis dont le sionisme et l'impérialisme, genre les arriérés, c'est vous aujourd'hui ou nous ne faisons pas autre chose que vous avec votre UE, votre G8...

Décidément, mon séjour marocain va m'éclairer sur ce monde complexe dont je pense qu'il n'arrivera pas malgré tout à contrôler les corps et les esprits comme il le souhaite par haine de la démocratie, de la laïcité. Ce nouveau totalitarisme qui propage une culture de la haine se heurtera à la volonté des peuples arabes désireux de rejoindre pour au moins une moitié de chaque pays, la modernité, même s'ils font leur inventaire critique, leur droit d'inventaire de la modernité occidentale. Et cette volonté totalitaire se heurtera aussi à des faiblesses du monde arabe : divisions entre eux, démographie faible, puissance politique et militaire pas à la hauteur du projet. Des pays comme la Chine ou l’Inde seront peu réceptifs à cette idéologie.

Parlant avec Marcel Conche de la confiscation des révolutions arabes, il me dit : c'est pour ça que j'étais contre; je savais que ça favoriserait la guerre civile et ça c'est ce qu'il faut éviter à tout prix. Un bon gouvernement favorise l'apaisement, la conciliation, la réconciliation. Nos deux présidents, l'ancien, le nouveau attisent les divisions. Et les oppositions font de même. On a de très mauvais hommes politiques.

Instantanés marocains

Partout des parterres de fleurs, des squares bien aménagés, verts, entretenus, sans bancs le plus souvent. On consomme l'eau sans compter. Le Maroc n'a pas encore compris la nécessité d'économiser l'eau et de planter des espèces résistantes sur des sols favorisant la conservation de l'humidité. On ne connait pas les jardins secs.

Beaucoup de mobylettes, de scooters, bruyants, polluants. Beaucoup de voitures encore poussives et fumeuses. Des voitures puissantes qui veulent en imposer, marquer le statut du proprio. Une circulation plutôt anarchique. On grille les feux quand on est sur deux roues. On ne respecte pas les stops. On ne respecte pas les lignes et les limitations de vitesse et pourtant il y a une présence policière importante avec radars sur les routes et dans les villes. Le civisme n'est pas encore une vertu individuelle et collective. Mais on ne tague pas. Ils se permettent chez nous ce qu'ils ne peuvent faire chez eux car la société marocaine est très policée. Tout se dit et se sait. La rumeur est partout.

Le téléphone mobile est omniprésent comme chez nous. Le pays est hérissé d'antennes de retransmission même dans les coins montagneux, reculés. Cela semble changer la vie. Hommes, femmes, jeunes téléphonent. Cela doit contribuer à rompre l'isolement dans les bleds en particulier mais il ne me semble pas avoir vu de bergers user de cet appareil.

Train Casablanca-Marrakech. J'ai trouvé la dernière place en première, dos à la marche. À côté de moi, une jeune Marocaine et en diagonale, une rangée après, une autre jeune Marocaine avec deux jeunes hommes. La première va passer les 3 heures de train avec son miroir, ses pinceaux, son rouge à lèvres, sa pince, sa poudre et même son flacon de parfum, un vrai salon. En face, l'étudiante, belle, sans maquillage apparent, discute et pianote sur un Mac portable. De temps en temps, je me plonge dans Passion arabe de Gilles Kepel chez Gallimard. De temps en temps je regarde le paysage content que le soleil soit de l'autre côté et content de constater que ce que j'ai vu à l'aller n'a pas changé en trois jours.

Le gérant de la résidence où je séjourne a installé deux panneaux aux deux entrées avec l'inscription Attention aux chats et aux enfants, m'expliquant qu'il a mis chats en premier car les chats sont plus menacés que les enfants. Je trouve l'argument de bon sens. Le lendemain de l'installation, les inscriptions sont effacées. Un incivil dont le chauffeur a écrasé deux jours avant un chat, a demandé l'effacement. Le gérant a cédé sans en référer au comité de la résidence. Il y a du conflit dans l'air parce qu'un méprisant se croit au-dessus des règles de la copropriété.

À M'diq, au bout d'une promenade en bord de lagune, des femmes apparemment corpulentes, voilées, font de la gymnastique d'assouplissement. Bravo lorzalat crie-t-on. Elles éclatent de rire et continuent de plus belle. Nous faisons tous le V de Vive la Vie. Je vois beaucoup de femmes marcher vite ou courir, des hommes aussi, jamais les deux sexes ensemble sauf exception.

Tous les matins, je fais une heure de promenade rapide dans le quartier de Menara, plutôt résidentiel. Les maisons sont à un étage avec le toit en terrasse. Celles qui sont en construction auront aussi leur étage et leur terrasse. Dans le bled, nombre de maisons s'arrêtent au rez de chaussée avec les ferrailles prêtes pour l'étage quand le moment sera venu. C'est l'heure où les classes moyennes de ce quartier partent au travail avec leur voiture. Les jardiniers sont déjà en activité, balaient, arrosent, tondent, taillent. Les maçons bâtissent. Les gestes de ces travailleurs sont lents. Ils ont le temps pour eux. Les lots non encore bâtis servent de décharge, gravats, végétaux, plastiques. Incroyable cette abondance des plastiques qui volent de partout, s'accrochent aux épineux. Les femmes de ménage sont sur le devant de la porte ou sur le trottoir à nettoyer. Certaines quand ce ne sont pas les chauffeurs, lavent la voiture du maître. Il y a encore une génération, il y avait des esclaves au Maroc. Aujourd'hui, on a du personnel de maison. Les enfants sont livrés aux bonnes et à eux-mêmes. On se demande qui vit dans ces maisons alambiqués. On ne voit jamais personne aux fenêtres ou sur les balcons. On n'entend pas de radio. C'est très calme. Ça change du tumulte des zones populaires. Mais peut-être je préfère ce tumulte à ce silence.

Au marché, JP parle arabe. Ça épate les vendeurs. L'un d'eux lui demande s'il prie. Non, je ne suis pas un gentil. Mais si, toi t'es gentil.

Je discute avec un dépanneur TV. Il a 46 ans. Il est célibataire. Veut-il se marier ? Oui. Avec une femme cultivée et traditionnelle. Qu'est-ce une femme traditionnelle ? Une femme qui reste à la maison et qui élève ses enfants. Sera-t-elle voilée ? Oui. Je suis très jaloux. Mais ça se soigne la jalousie. Peu à peu il se lâche : la femme n'a besoin que d'un homme dans sa vie, l'homme en a besoin de 4 comme dit le prophète. L'hypocrisie de cette société se révèle. Il parle de respect, d'amour, de confiance mais il est jaloux, la veut pour lui seul sans s'interdire d'autres femmes à acheter. Heureusement, la femme cultivée voudra travailler. Et il est fort probable que s'il tombe sur une telle femme, elle le fera changer d'avis. Possible aussi qu'elle le plume. Ou qu'elle se sépare à un moment demandant sa part comme le nouveau droit de la famille l'accorde aux femmes, les hommes n'ayant plus le privilège de pouvoir répudier leur femme.

JCG

photos de Jean-Pierre Grosse

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Tout est bien ainsi / Marc Bernard

6 Avril 2013 , Rédigé par grossel Publié dans #notes de lecture

Tout est bien ainsi

Marc Bernard

Récit

Gallimard, 1979

 

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Après La mort de la bien-aimée (1972) et Au-delà de l’absence  (1976), j’ai voulu lire le 3° récit écrit par Marc Bernard en lien avec la disparition de sa bien-aimée, Else, en 1969. Presque dix ans se sont écoulés. Marc Bernard a 79 ans, il est atteint d’une coronarite, astreint à un régime sévère, à des alertes, il est assez souvent fatigué, constate la diminution de ses forces, se désinvestit de la comédie humaine (mais quel humour ravageur pour parler de son invitation chez ses voisins anglais à Majorque). La nature qui a toujours compté beaucoup pour lui est encore plus présente, contemplée, source d’émerveillement plus que de questions.  Il est solitaire, apprécie  cette solitude parfois rompue par des visites, les unes agréables, les autres agaçantes. Entre Paris, Nîmes et Majorque. Il retrouve sa première femme dont il a eu une fille, l’occasion pour lui de revenir sur cette passion jalouse, sur cette impossible relation, à mille lieues de l’amour pour Else.

L’évolution des titres est significative. La mort de la bien-aimée est un récit tout entier rempli d’Else, du hasard-miracle de la rencontre près de la Vénus de Milo au Louvre aux derniers moments, plein des lieux habités, plein des questions que se pose l’homme sur l’après Else, pour elle, pour lui. Au-delà de l’absence est un approfondissement oscillant des questions métaphysiques que l’on peut se poser quand un être profondément aimé disparaît, trop tôt, oscillations entre deux noms et deux conceptions, Dieu ou la Nature, à moins que ce ne soit à peu près la même chose.

Tout est bien ainsi, voilà un titre d’acceptation, d’acquiescement à ce qui est, à ce qui apparaît puis disparaît. Il semble que la Nature l’emporte sur Dieu. Le mot panthéisme est utilisé. Les considérations scientifiques sur l’univers sont mises à contribution. Elles ont déjà 35 ans. Certaines sont devenues obsolètes. Sachant ce que l’on sait aujourd’hui, au moins à titre d’hypothèses encore à vérifier, il n’est plus possible de se contenter de ce que l’on voit quand on observe la voie lactée par exemple. Cette matière lumineuse ne constitue que 4% de l’univers. Il y a sans doute de la matière noire pour 23% et plus étrange, 73% d’énergie noire à effet répulsif provoquant une accélération de l’expansion de l’univers. La beauté d’un ciel d’été ne peut suffire à nos exigences de clarté. Elle est certes réelle et a sans doute un effet bienfaisant, nous réconciliant avec l’infini, avec les deux infinis qui effrayaient tant Pascal. Mais nos connaissances d’aujourd’hui nous propulsent dans des perplexités déstabilisantes, mettant en cause nos certitudes d’hier, nos modèles standard et nos théories à constantes universelles. On en est à une phase où l’élaboration théorique est fortement sollicitée pour tenter de répondre aux défis de ce que sondes, satellites, télescopes et autres appareils rapportent des confins stellaires et galactiques. C’est plus passionnant qu’inquiétant. Suivre cette actualité cosmologiste me semble nécessaire pour ne pas s’égarer dans une contemplation naïve, illusoire, seulement esthétique de l’univers. La quête métaphysique tendant à penser la Nature, comme le fait Marcel Conche, avec références aux résultats de la cosmologie mais en s’en écartant aussi à cause de l’illusion scientiste cherchant l’unité, à unifier quand il faut privilégier selon lui, la pluralité et la créativité, propose en assez peu de mots, métaphores et concepts de quoi installer d’autres rapports à ce qui nous entoure, nous enveloppe, nous englobe. Les attitudes vis-à-vis de l’englobant universel qu’est la Nature sont multiples, le plus souvent impensées, assez sommaires et simplistes. La contemplation esthétisante, de nature poétique, est plutôt passive. Elle ne stimule pas la curiosité, elle ne répond pas à notre naturelle curiosité.

Marc Bernard, à son insu, m’a proposé une attitude active. Il sait qu’il est mortel, il ignore forme et moment de sa fin qu’il sait prochaine (ce sera en 1983). Il se prépare, comme on prépare un mort avant la mise en bière. Mais c’est de son vivant qu’il se prépare. Il s’agit de se dépouiller, de faire honneur à celle qui vient alors qu’on est encore vivant, en ne se laissant pas aller, en étant respectueux de cette vie en nous, de ce corps qui se délite, en étant de plus en plus en harmonie avec ce qui nous entoure (il a une grande attention aux animaux, sauf les moustiques qu’il massacre s’il peut). Il s’agit de commencer à se dissoudre, à s’y préparer mentalement, il s’agit de se sentir participer au brassage universel, métaphore sans doute trop facile. Après le temps d’une vie vécue comme singularité puisque personne ne peut vivre à ma place, vient le temps de l’acceptation active du retour à l’éternel brassage dont on peut penser qu’il n’est pas seulement brassage de particules élémentaires, d’ondes électromagnétiques, de fluctuations quantiques mais aussi brassage de souvenirs, d’événements, de rencontres, de hasards heureux, malheureux, de liens profonds, de liens ténus. Me préparer au grand brassage, c’est pour moi, rassembler, exposer dans Fin de vie, comment je les ai vus partir, les êtres chers de 4 générations, comment je me vois partir, anticiper par l’écriture l’inéluctable. C’est dans un autre récit, faire récit réfléchi de quelques moments-clefs d’une vie singulière, d’une insolite traversée. Ce qui est le cas de toute vie même celle qui semble la plus banale. La 1° femme de Marc Bernard lui donne une sacrée leçon de courage et de dignité, d’acceptation de la maladie et de ses contraintes. Ces récits à venir, pour ceux qui restent, transmission, partage, mémoire vive avant oubli. Commencer à me dissoudre, c’est réduire ma surface d’exposition, réduire mes besoins, devenir homme très ordinaire, ennuyeux et s’ennuyant, silencieux, préférant écouter, absent ou presque au monde, sans révolte, sans colère, sans dégoût pour tout ce qui hier me fâchait, me mettait en mouvement, m’indignait, c’est me retirer de la comédie humaine, des jeux de pouvoir et de séduction, accepter l’érosion sexuelle, ne pas s’en remettre aux prouesses viagresques. C’est de temps à autre, recevoir et apprécier visite d’amis, continuer à apprécier ce qui s’offre aux sens, encore vifs mais qui vont déclinant. Lever ou baisser les yeux, regarder là-haut ou tout près, sentir, écouter, lire. Tout le contraire de ces vieux qui veulent s’éclater, profiter de la vie comme ils disent. Les adultes ne sont pas en reste avec cette conception jouisseuse de la vie. Je préfère la sobriété, sans le qualificatif heureuse  que rajoute Pierre Rabhi. Je formule cette hypothèse du grand brassage pas seulement de la matière mais aussi de la pensée, de l’esprit, parce que je crois que ce qui a lieu a lieu une fois et pour toujours, que rien ne peut effacer ce qui a eu lieu même si l’oubli semble faire son œuvre d’effacement. Mais peut-être est-ce prétentieux de vouloir donner de l’éternité à ce qui n’est qu’éloise dans la nuit éternelle (Montaigne) ?


En tout cas, voilà trois récits qui n’ont pas vieilli. Reste son dernier livre, un testament en quelque sorte,  Au fil des jours. « Une tâche noire est soudainement apparue sur ma main ; hier, elle n’y était pas. » « Les fins de vie ressemblent à des batailles. » « C’est en zigzaguant que nous approchons de la mort. » « Else est partout, dans l’arbre, l’oiseau, le bleu du ciel, le nuage noir. » « Nous serons une poignée de poudre redistribuée au hasard. »

 

Jean-Claude Grosse

 


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La dernière génération d'Octobre / Benjamin Stora

5 Avril 2013 , Rédigé par grossel Publié dans #jean-claude grosse

La dernière génération d'Octobre / Benjamin Stora

  La dernière génération d'Octobre

Benjamin Stora

Pluriel / Hachette Littératures

 

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Ce livre m'a été offert lors de mon court séjour pour Marilyn après tout, à Lille, où j'ai rencontré des anciens de l'OCI (organisation communiste internationaliste dite lambertiste), dont la femme de Jean-Loup Fontaine, responsable de la région Nord Pas-de-Calais aux temps anciens de ma militance frénétique.

Jean-Loup Fontaine était cadre dans les PTT et il a été un dirigeant syndical régional apprécié. Il avait un violon d'Ingres, la poésie. Il fut récompensé par le prix Max-Pol Fouchet en 1993 pour L'Âge de la parole aux Éditions de la Différence. Mais il était décédé précocement d'un cancer, quelques jours avant le prix. Un dirigeant politique engagé dans la vie réelle que j'ai accueilli à Corsavy à l'occasion d'une ou deux cargolades (avec le vin bu au pourou, à la régalade) pendant des vacances d'été après les camps de formation à Chamrousse. 

Je suis rentré à l'OCI en octobre 1969, après un GER (groupe d’études révolutionnaires) de quelques mois. Le mouvement de mai 1968 m'avait entraîné dans sa lame de fond. Enseignant depuis 4 ans au Lycée du Quesnoy, je me suis spontanément investi dans la grève et toutes les activités inhérentes à un tel investissement  : membre élu du comité de grève du lycée, présence aux commissions de réflexion pour une école du gai savoir, membre élu aussi du comité de grève de la ville, nouveau pouvoir municipal, ayant à résoudre problèmes de collectes d'argent et d'approvisionnement de la population. Cela me valut d'être contacté par le PCF. Je déclinai l'offre. L'entrée des chars brejneviens à Prague le 20 août 1968 me dissuada définitivement de fréquenter ou de voter pour ce parti. Les élections des 22 et 29 juin 1968 furent une énorme claque. Il me fallut être à l'OCI pour comprendre. Le PCF en soufflant à de Gaulle en 1° page de L'Humanité, fin mai, le mot d'ordre de Dissolution de l'Assemblée Nationale, Élections anticipées, donna à la CGT les moyens de faire reprendre le travail à 10 millions de travailleurs en grève, pour que la question du pouvoir se règle par la voie électorale. Le mot d’ordre de l’OCI a été Comité national central des comités de grève. On eut droit à l'Assemblée bleue CRS la plus musclée de la 5° République. Un leader CFDT d'Usinor à Trith Saint-Léger que j’avais fréquenté pendant le mouvement résista à cette reprise. Il écrivit plus tard un livre sur cette « trahison » par la CGT et le PCF. Je cherche vainement à retrouver son nom. Le PCF n'a fait que régresser au fil du temps. Le 29 juin, je ne pus voter, notre fille naissant ce jour-là. Des gens bien intentionnés dirent qu'elle naquit le poing levé.  Avec un collègue, nous eûmes droit à la destruction par le feu, sur la place de la ville, de nos mannequins, comme cela se fait dans le nord pour Caramantran. Devant le lycée, sur le goudron, nos noms à la peinture blanche et l'inscription Heraus. En 1974, lorsque je quittai le nord pour le sud, les inscriptions y étaient encore.

J'eus le temps en mai 68 d'aller à Paris pour une ou deux manifestations et à Nanterre où j'étais inscrit en 3° cycle de sociologie avec Henri Lefebvre comme directeur d'un mémoire sur la sociologie des lieux communs que je n'ai jamais terminé, sans doute parce qu'impossible d'y travailler sans moyens informatiques permettant d'établir des corpus, de quantifier afin de valider ou d'infirmer des hypothèses sur le poids et la stabilité des lieux communs dans les mentalités, selon les sexes, les âges, les milieux sociaux, la localisation régionale. Je reste persuadé de l'intérêt d'un tel sujet, l'étude des mentalités étant aujourd'hui un élément essentiel de la compréhension des comportements collectifs, de la résistance aux changements. J'ai interviewé Cohn-Bendit et quelques autres, Duteuil, Granotier,  qui m'exposèrent leur théorie et pratique de la provocation-répression-élargissement ou généralisation. J'ai rencontré Baudrillard, Loureau, Lefebvre, Castel (je l'avais déjà eu comme professeur à Rennes pendant mes années Saint-Cyr, 1959-1961). Ma curiosité était diversifiée. J’en ai parlé dans Mai 68, Emmanuelle Arsan, Emmanuelle, nous et moi (doux émois)

À la rentrée de 68, j'adhérais sur incitation de mon collègue incendié, à la CIR (Convention des institutions républicaines, mouvement de François Mitterrand, où je participais à la commission relations parti-syndicats). Sûr que si j'y étais resté, j'aurais fait de la politique autrement, peut-être en carriériste. Mais survint un événement, l'absorption de l'usine de bonbons Lutti par La pie qui chante. Grève avec occupation. Je demande que notre section intervienne. Réponse  : Lutti n'est pas l'épicentre de la lutte des classes. Cela me choque. J'interviens quand même, tombe sur des militants de l'OCI qui eux interviennent. Je me fais exclure de la CIR et rejoins 9 mois après, l'OCI. J'avais fait une expérience concrète du double langage de la social-démocratie ou du réformisme. Je ne fus ni du 1° ni du 2° Congrès d'Épinay (juin 1970, juin 1971).

À l'OCI, j'eus la responsabilité de plusieurs amicales, donc responsable d'un rayon, pseudo Redon, pensant à des grèves de ce temps en Bretagne, tout en militant syndicalement d'abord au SGEN, ensuite au SNES (tendance EEFUO) et enfin au SNLC-FO. Je suis resté à l'OCI qui devint OT puis PCI jusqu'à fin 1980 (jusqu'en  1974 dans le Nord, puis ensuite à Toulon) où je fus, avec une dizaine d'autres, exclu du PCI puis réintégré après appel à la commission de contrôle du parti par Pierre Lambert lui-même descendu à Toulon. Mais la violence de ce qui nous était arrivé nous avait définitivement coupé de tout désir de militer.

À la différence de Benjamin Stora - j'ai dix ans de plus - mon engagement ne compensait pas un exil et une solitude. Lui quittait l'Algérie en juin 1962, moi j'y arrivais en septembre et j'y suis resté jusqu'en février 1964. Je dirigeais une compagnie de transmission étalée sur 300 kilomètres de Tizi-Ouzou à Miliana. Je garde de ce séjour algérien - après mes 2 années à Saint-Cyr où j'ai vécu le schisme provoqué par l'OAS et les partisans de l'Algérie française, opposés par la violence de la guerre civile au reniement de de Gaulle ayant opté pour l'indépendance, au cœur des élèves-officiers de l'armée française (nous étions clivés, partagés et souvent ça finissait mal dans les travées des dortoirs le soir) - un bon souvenir (occupant à titre de protection des maisons de pieds-noirs abandonnées, en particulier à Tipasa, tout près des ruines dont Camus a parlé, négociant avec des fatmas de mechtas la préparation de couscous pour les hommes, me promenant tranquillement dans la casbah où quelques mois plus tôt, je me serais fait égorger), bref, j'ai côtoyé un peuple doublement manipulé qui avait payé un lourd tribut pour son indépendance et qui me paraissait sans haine envers les occupants en voie de retrait. Dans le midi, à partir de 1974, j'ai vécu l'inverse, le ressentiment aveugle des pieds-noirs et de leurs enfants, petits-enfants.

Je me suis rendu compte plus tard que les Algériens avaient été très divisés, deux clivages, entre harkis et indépendantistes (les harkis paient encore cher leur engagement aux côtés des Français), entre messalistes et FLN. Chose étonnante  : c'est pendant qu'il est à l'OCI que Stora fait sa thèse sur Messali Hadj, soutenu par l'OCI quand la Ligue communiste révolutionnaire soutient le FLN. Moi, j'ai entendu parler de Messali Hadj entre 1959 et 1961 à Saint-Cyr. L'armée, pour accomplir ses missions, sait utiliser tous les savoirs dont elle a besoin  ; c'est ainsi que j'appris que la revendication d'indépendance remontait à 1917, que Messali Hadj avait créé l'Étoile Nord-Africaine dès 1924 puis le Parti du Peuple algérien puis le MNA, mouvement national algérien, que le FLN était une dissidence du MTLD de Messali Hadj. Enfant de troupe à Tulle, je remontais pendant les vacances à Paris dans le 18° arrondissement à la Goutte d'Or, vivant avec mes parents et mon frère dans une chambre d'hôtel, quand MNA et FLN s'entretuèrent dès 1955. Cela se passait la nuit malgré le couvre-feu.

Je me souviens des cours d'action psychologique à Saint-Cyr qui visaient à laver le cerveau des opposants ou à gagner le cœur des populations avec les techniques en vogue des sciences humaines. (deux conceptions  : infiltrer, déstabiliser et détruire y compris par la torture l'ennemi, choix d'un certain nombre de militaires, genre Aussaresses - j'appris la torture par des élèves-officiers marocains et tunisiens, comme le nom des poseuses de bombe, Djamila Bouhired, Djamila Boupacha mais pas Zohra Driff -  ou couper le cordon entre population et terroristes en gagnant le cœur des populations, rôle du 5° bureau et des SAS). Le manuel d'un officier français sur les techniques de la guerre d'Algérie est devenu la bible de l'armée américaine pour ses guerres contre le terrorisme, préfacé par le général Petraeus  : Contre-insurrection - Théorie et pratique du lieutenant-colonel français, David Galula. Mais comme le remarque Stora, la guerre d'Algérie ne fut pas au cœur des préoccupations des révolutionnaires qui lorgnaient vers le Viet-Nam, l'Amérique Latine, la Palestine. Lui s'en est fait l'historien reconnu.

Quant à moi, en juin 2002, j'organisais un bocal agité algéro-varois sur les 40 ans de l'indépendance et le retour des pieds-noirs, avec 5 auteurs algériens dont 2 femmes et 5 auteurs français dont 2 pieds-noirs, bocal de 3 jours avec livre publié à Gare au théâtre et représentation des textes par les compagnies varoises au Revest. En novembre 2002, j'organisais un théâtre à vif sur le 60° anniversaire du sabordage de la flotte. Je pense que de telles actions ont fini par lasser les tutelles soutenant l'action théâtrale des 4 Saisons du Revest d'où mon éjection en septembre 2004 de la maison des Comoni, le théâtre du Revest que j'avais créé et dirigé bénévolement 20 ans durant.

Le vécu militant de Stora fut bien sûr le mien  : militantisme frénétique selon la méthode objectifs-résulats. Réfléchissant à ce volontarisme, à ce subjectivisme forcené, l'historien en voit la principale raison dans l'analyse très déterministe (matérialisme historique, l'histoire comme science) de la situation politique (pas une réunion sans analyse de la situation, toujours mobile) sous l'invariant des forces productives devenues destructives, évidence ou principe intangible du programme de transition de Trotski élaboré en 1938. 30 ans après c'était le même constat économique et politique d'où l'effondrement du capitalisme est imminent, d'où dégénérescence des appareils d'état bourgeois, imminence de la révolution  et comme, autre fondement du programme de transition, la crise de l'humanité se résout à la crise de sa direction révolutionnaire, il y a urgence à construire le parti, d'où fierté d'en être un constructeur actif et conscient, sentiment de supériorité puisque on sait où on va, même si on ne sait pas où ça va et comment ça y va (la révolution ne se décrète pas et ne se lit pas dans le marc de café).

J'ai observé le même type de fonctionnement idéologique dans le mouvement de Jacques Cheminade, Solidarité et Progrès, quand je me suis intéressé à leurs propositions économiques, bien ciblées, lors de la présidentielle de 1995 (0,28% des voix). Catastrophisme de la situation (en 2013, la situation est toujours catastrophique comme en 1995, comme en 1968) donc urgence à intervenir, à s'engager.

Organisations pompe à fric par conséquent au nom de l'indépendance du mouvement. À l'OCI, la phalange, la cotisation mensuelle, était de 10% du salaire. Ajoutées à cette taxe, les incessantes campagnes financières et d'abonnements à Informations Ouvrières. La méthode objectifs-résultats est  une méthode d'inspiration capitaliste censée combattre le capitalisme par des moyens capitalistes comme on combattait le stalinisme ou le gauchisme avec les méthodes staliniennes c'est-à-dire avec violence et autres ruses visant à s'assurer le contrôle des AG.

On trouvera dans ce livre nombre d'autres réflexions. Je retiens que mon séjour dans l'OCI a été le moment le plus propice au développement de ce parti. L'objectif de 10000 militants avait été fixé après l'arrivée au pouvoir de Mitterrand en 1981, le PCI ayant joué un rôle non négligeable dans ce succès en appelant au vote Mitterrand sans condition dès le 1° tour. Mais je n'étais plus au parti et j'avais été choqué du choix du parti après tout ce que j'avais entendu sur Mitterrand, ministre répressif pendant la guerre d'Algérie et sur ce qu'il avait été pendant la guerre, ses liens avec Bousquet. Les fluctuations tactiques et stratégiques d’un parti aussi rigide sur l’analyse de la situation ont donné ce « chef d’œuvre », la candidature de Schivardi, candidat des Maires de France à la présidentielle de 2007. Ils ont dû refaire les professions de foi suite à la plainte de l’association des maires de France et Shivardi a fait 0,34% des voix. En 2012, Cheminade a fait 0,25%.

Si j'en crois Stora, la doxa rigide du PCI qui faisait que cette organisation était atypique dans le paysage politique (Lutte Ouvrière aussi) a facilité l'adhésion, de jeunes en particulier, en recherche de repères, d'inscription dans une histoire. En militant, on entrait dans une famille et une histoire, une double histoire, celle du trotskisme héritier d'Octobre après la bureaucratisation des PC et celle du mouvement ouvrier international, gangrené par la social-démocratie et le stalinisme. La classe ouvrière mythifiée, universalisée comme sauveuse de l'humanité, cela empêchait de regarder à côté, de voir l'émergence d'autres mouvements, féministe, homosexuel, écologiste, jeunes branchés musique et drogues douces ou plus, remontée du religieux, des communautarismes, du racisme... Cela dispensait de penser, de produire de la théorie économique, politique  ; on vivait sur des acquis vieux de 30 ans et plus. Le PCI était fermé à la nouveauté. Peu curieux de littérature, peinture, cinéma, théâtre, culture. Un parti hors mode. Changer le monde mais pas la vie. Les débats sur la vie quotidienne et encore moins les essais de vie autrement qui avaient agité les débuts de la révolution d'Octobre (Anatole Kopp  : Changer la ville, changer la vie, plus les livres importants de Henri Lefebvre, aujourd’hui de Pierre Rahbi) n'étaient pas à l'ordre du jour. Cela engendrait aussi des exclusions à la pelle comme dans le mouvement psychanalytique, des réécritures des récits fondateurs, bref des pratiques cautionnées par le centralisme démocratique, un oxymore qui a causé les plus grands dégâts.

Après le PCI, Stora a quelques temps cherché à construire une aile gauche au PS. On voit bien que de telles tentatives, sans cesse reprises, ne donnent rien. Les lois de l'histoire sont plus fortes que les appareils dit le programme de transition. La preuve n'en a pas encore été faite.

Pour ma part, dès 1983, je suis devenu conseiller municipal du Revest-les-Eaux jusqu'en 1995. J'ai contribué à y créer un festival de théâtre puis un théâtre, la Maison des Comoni, que j'ai dirigé bénévolement pendant 21 ans. En 1997, je me suis présenté aux législatives anticipées sans étiquette mais sur une ligne de rupture avec la finance internationale (loi Glass-Steagal, mise en faillite des produits financiers dérivés toxiques, poursuite pénale de Soros qui avait spéculé contre le franc ...) et sur une ligne de rupture avec les partis comme moteur de la démocratie parlementaire, préconisant des candidatures de citoyens sur la base de signatures citoyennes (j’ai fait 1% des voix dans la 3° circonscription du Var, celle où Yann Piat avait été assassinée, en 1994).  En 2006, je suis rentré au PS pour soutenir la candidature de Ségolène Royal  ; j'ai vite compris qu'on devait son échec de 2007 pour l'essentiel au PS dont je suis sorti. En 2008, j'ai conduit une liste contre le maire actuel sur un programme de village écocitoyen et mes collègues avaient décidé avec moi qu'on renoncerait à nos indemnités pour les mettre au service de projets citoyens d'intérêt collectif. Le bon exemple ne nous a pas suffi pour gagner. On a quand même fait presque 15% des voix. La quasi-totalité de la liste de 2008 s'est représentée en 2014, moi m'abstenant en raison de mon âge, même programme, 28% des voix, 3 élus d'opposition. Ça ne suffit pas à faire évoluer le village ou plutôt le maire, professionnel de la politique, peu soucieux de laisser le souvenir d'un "visionnaire". Voir mon article: Le Revest, histoire d'un échec collectif. Devenu colibri, je l'ai vu en janvier 2016 pour lui parler incroyables comestibles et auto-suffisance alimentaire. Il faut 5 ha de terres agricoles. Réponse: nous n'en avons que 3. Les écoles du Revest ne profiteront pas des produits cultivés au Revest alors qu'il y a La Tourravelle, en friches et en ruines. À comparer avec le domaine de Tourris, redevenu productif avec 1200 oliviers et 5 ha de vignes. Je renonce définitivement à m'intéresser au devenir de ce village-dortoir de résidents aisés pour la plupart.

Si nous en sommes où nous sommes, je pense que nous le devons à notre soumission volontaire. Nous nous complaisons dans les contradictions, et les tentatives de mettre de l'ordre, de résoudre logiquement, humainement les situations sont généralement vouées à l'échec. Je pense de plus en plus que nous sommes agités par des forces et des énergies de faible valeur, de petite amplitude, style vide quantique et ses fluctuations, rien à voir avec le grand soir vainement attendu, les petites et grandes explosions de violence sociale comme moteur de l’Histoire, que nous sommes joués au milliardième de seconde dans des jeux de toutes sortes (les jeux financiers se jouent avec des machines et des modèles mathématiques donnant des milliards d'ordres à la seconde) et que nous sommes à l'image de ce qui se passe dans l'univers. Nous devrions développer des métaphores (une métaphore est sans doute plus heuristique qu’un concept, nous avons besoin de pluralité de significations dans un monde et un univers aussi opaques où la transparence n’est atteinte qu’occasionnellement) empruntées à l'univers et à ses incertitudes (je dis  incertitudes pour prendre le contre-pied du scientisme qui ne parle que de lois, d'ordre, de constantes quand les plus récentes découvertes et théories semblent nous acheminer vers l'inconstance des constantes) pour tenter de parler de nous. Ne sommes-nous pas agités comme des mouvements browniens de 7 milliards de particules, d'hominuscules  dans un bocal nommé Terre ?         

 

JCG

 

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Voyage à Paris et à Lille pour Marilyn et Arrabal

27 Mars 2013 , Rédigé par grossel Publié dans #voyages, #pour toujours

Mon voyage à Paris et à Lille

 

 

Monté à Paris pour la soirée Marilyn après tout du 21 mars à la cinémathèque de la Sorbonne Nouvelle, organisée par Bernadette Plageman avec la participation de quelques auteurs et comédiens parisiens, je me suis fait le vidéaste de cette séance qui réunit une trentaine de personnes dans une salle pas évidente à trouver et peu accueillante pour du théâtre. Mais auteurs et comédiens sont plein de ressources et qui apporte un lampadaire, qui robe et fourrure, qui bougies, vin, champagne, qui propose un diaporama sur Marilyn. Ainsi on a pu entendre Fly away de et par Bernadette Plageman en américain, The late Marilyn Monroe de et par Bagheera Poulin avec Moni Grego, après projection d'un extrait du film MMM, Dérives de Monique Chabert par Shein Baker, Oh my lady Marilyn de et par Moni Grego, La clandestine de et par Simone Balazard, Flashes de et par Noëlle Leiris, Ton homme Marilyn de Daddy, Waterboy de et par René Escudié. N'ont pu être lus par manque de temps, Blanchiment de Benjamin Oppert, Elle/Elle de Gérard Lépinois, Que l'amour de Shein Baker. Au restaurant où nous nous sommes retrouvés, Bagheera Poulin et Benoît Rivillon improvisèrent un happening sur mon texte Dans le sillage de Marilyn. Ce fut un moment suspendu avec clin d'oeil au Stanley Kowalsky d'Un tramway nommé désir.

 

Arrivé à Lille vendredi 22 mars, fin d'après-midi, 45 ans après le 22 mars 1968 qui lança le mouvement de mai 68 dont un jeune étudiant en théâtre me dit que le meilleur se situa en amont entre 62 et 68 car dès 70, les 68tards s'étaient pour la plupart réconciliés avec la société de consommation et de communication, j'ai assisté à la lecture d'une pièce récente d'Arrabal consacrée à une œuvre de Dali : Prėmonition de la guerre civile, éditée dans la collection Ekphrasis aux éditions invenit à Tourcoing. C'était à la librairie Dialogues Théâtre, 34 rue de la Clef à Lille, une librairie indépendante en lien avec une maison d'édition théâtrale, Les Éditions La Fontaine qui existent depuis 25 ans avec 110 titres publiés, animées par Janine Pillot. Librairie très bien achalandée, représentative de ce qui s'offre aujourd'hui en matière de textes contemporains, sans oublier les classiques. Une cave superbe pour accueillir des lectures, des rencontres, des débats, un lieu culturel dynamique animé par Soazic Courbet et Léonie Lasserre depuis janvier 2012.

La pièce d'Arrabal met en scène 4 personnages: Dali, Picasso, Gala, Dora Maar. Formidable confrontation prenant le contre-pied de tout ce qui se dit sur l'un et l'autre. Le pas encore communiste stalinien Picasso est un conservateur et un imposteur avec sa Fée électricité renommée Guernica, 4 jours avant l'exposition universelle de 1937. Le pas encore réactionnaire Dali est à ce moment-là un trotskiste, un révolutionnaire et il pousse le castré Picasso à s'engager politiquement et artistiquement. Les comédiens porteurs de ce texte ont été excellents (Camille Dupond, Lola Lebreton, Thomas Debaene, Maxime Sechaud). Une mise en scène avec décor n'ajouterait pas grand-chose.

Dans le débat qui a suivi, Arrabal, fidèle à lui-même, s' est complu avec satisfaction dans des anecdotes concernant un certain nombre de gens, des artistes, des philosophes, des mathématiciens, Dali, Picasso, Wittgenstein, Popper, Mandelbrot, Thom, Prigogine. Cela peut impressionner mais à part l'affirmation que faire se rencontrer de tels personnages débouche non sur l'accord des esprits mais sur le conflit, on ne voit pas le profond intérêt de ces confrontations réelles ou imaginées. Dommage car cela aurait contribué à clarifier peut-être la notion si confuse de confusion qu'Arrabal préfère à celle de hasard.

 

Une moule frites au restaurant Aux moules à Lille est toujours un moment savoureux. Les moules charnues, moelleuses viennent de Hollande et les frites sont faites maison. Bref un moment propice à la discussion sur le panique arrabalien et la confusion, les doigts pleins de sauce. Panique vient de Pan qui veut dire en grec Tout. Le panique arrabalien affirme que le Tout est confus et qu'il ne faut pas chercher à clarifier la notion de confusion. La confusion est en lien avec la mémoire d'une part, le hasard d'autre part. Comme le dit un aphorisme trouvé par hasard par Arrabal : l'avenir agit en coups de théâtre. Un autre aphorisme affirme : la vie est la mémoire et l'homme est le hasard. D'où une définition de la confusion  : état panique par essence qui comme le hasard détermine le temps et l'espace; seule une lecture confuse de la Confusion peut revigorer le cerveau sans oeillères. Et si on n'a pas compris, ces propositions logiques de Jodorowsky sont là pour mettre les points sur les i : A est A, A n'est pas A, A est plusieurs A, A n'est pas A mais a été A, A n'est pas A et n'était pas A, A n'est pas A mais il était et n'était pas A ... On voit comment sans qu'il soit évoqué, Héraclite apporte sa contribution au mouvement panique, un des moments du flux perpétuel, un des moments de l'unité des contraires. Mon interlocutrice a eu du mal à déguster ses moules. Heureusement le nougat glacé est venu compenser.

 

Samedi 23 mars à 16 h, à la librairie Dialogues Théâtre, la séance de lecture de textes tirés du livre Marilyn après tout, a fait le plein de la cave de la librairie (une cinquantaine de personnes), comme la veille pour Arrabal, espace convenant à la culture dans les catacombes évoqué par le Transcendant satrape pataphysicien. Ont été lus Ainsi naissent les addictions de Yoland Simon, la lettre à Marilyn de Denis Cressens, No retourn de François Carrassan, La clandestine de Simone Balazard, Destins de femmes de Sylvie Combe, Waterboy de René Escudié, Le bal des suicidés de Roger Lombardot, la lettre à Marilyn de Marcel Moratal, Le combat de Dominique Chryssoulis plus pour terminer quelques Fragments de Marilyn. Organisée par les EAT Nord-Pas de Calais, cette séance fut très appréciée par le public, conquis par le professionnalisme des comédiens, par la diversité et la qualité des écritures. René Pillot introduisait chaque texte. Ont lus René Pillot, Violaine Pillot, Sophie Descamps, Janine Masingue. Le pot de l'amitié a conclu cette lecture-spectacle dont on trouvera trace sur YouTube. Il faut croire que la magie a fonctionné puisqu'une auditrice m'a dit à la fin qu'elle avait été étonnée de découvrir que Marilyn avait eu une sœur bergère, Fine du Revest.

 

Cette rencontre a incité l'animateur d'une émission de poésie à Radio Campus Lille Poètes mais pas les plombs à m'inviter au pied levé, le lundi 25 à 17 H. Nous nous sommes retrouvés à 6 autour des micros pour me découvrir comme auteur sans lecteur. Ont été lus quelques poèmes de La Parole éprouvée, quelques scènes de L'Île aux mouettes (Janine Masingue et René Pillot) et quelques pages du roman de Cyril Grosse, Le Peintre. Ce fut une émission émouvante pour moi.

On peut la télécharger à ce lien

http://www-radio-campus.univ-lille1.fr/ArchivesN/2013-03-25/17h.mp3

 

Elena's Aria de Anne Teresa de Keersmaeker. J'ai vu ce spectacle de 1987, le dimanche 24 mars 2013 à 16 h à l'opéra de Lille. Durée : 1 h 50. Je ne peux que tenter de décrire ce que j'ai vu et entendu. Silences durables avec absence de mouvements des corps féminins ou avec mouvement des corps. Mouvements sur des airs d'opéra d'abord inaudibles puis devenant progressivement très présents (Lucia di Lammermoor). Mouvements dans l'air pulsé par une soufflerie. Mouvements sur des images de bâtisses soufflées par des dynamitages préparés. Mouvements sur un discours soporifique de Castro. Ces mouvements ou repos, ces poses et pauses m'ont paru les uns dans le relâchement, les autres dans la tension ou l'énergie. Parfois c'est tout le groupe des 5 danseuses qui se déplace à l'unisson, parfois des dissymétries sont proposées : 2 danseuses exécutent les mêmes mouvements chassant de sa place une 3ème danseuse qui s'esquive. Les mouvements sont parfois tirés du quotidien, parfois on a affaire à des poses sophistiquées qui mettent en valeur la beauté plastique de ces corps et de leurs déplacements. Cela est assez répétitif, s'exécutant sur la ligne des chaises du milieu de scène ou sur le cercle dessiné à la craie ou dans le cercle. Bref des variations, des exercices où pendant que certaines travaillent, dansent, les autres se reposent sur des chaises en désordre. La chaise est l'objet omniprésent de ce spectacle, 30 ou 40 pour 5 danseuses. Elles permettent chutes retenues, glissements, enroulements, allongements au sol, rétablissements. Le rideau tombe, 5 chaises sont en avant-scène, les danseuses exécutent à l'unisson sur une sonate de Mozart, une sarabande de postures, positions, à la fois quotidiennes, immédiatement lisibles ou plus abstraites, artificielles. Ce moment est proprement magique, d'une grande beauté et sensibilité. Pour ces 5 minutes, je peux supporter 1 h 45 de propositions au ralenti puis en pleine énergie. Propositions qui en dehors d'une émotion esthétique n'ont mobilisé que mon sens de l'observation pour tenter d'appréhender ce que me proposait la compagnie Rosas. 5 lectures viennent séparer les séquences. Quel mépris pour les textes de Tolstoï et Dostoievskï que de les faire lire par des danseuses inaudibles et inexpressives. Voilà un parti-pris dans l'air du temps, un parti-pris de méfiance envers la parole et le sens. Pourquoi donc avoir autant le souci de la construction, de la structure, pourquoi s'appuyer autant sur la musique qui parle au cœur si c'est pour réduire à rien les pages sans doute sublimes des deux génies russes, évoquant peut-être des déceptions amoureuses. Un spectacle qui m'a fait découvrir de Keersmaeker sans regrets mais sans envie de renouveler l'aventure.

 

Dans le TGV de retour du mardi 26, j'ai lu avec avidité La dernière génération d'Octobre de Benjamin Stora, que m'a offert un des Lillois rencontrés, un ancien de l'OCI comme moi. Ce livre raconte le parcours personnel de Benjamin Stora dans cette organisation. Il tente aussi en historien de réfléchir au mode de fonctionnement de l'OCI. Il me semble qu'il vise dans le mille. Il faudrait bien sûr que d'autres témoignages et analyses viennent conforter ou infirmer ce que Stora repère et pointe. En tout cas pour moi, une référence pour tenter de comprendre 12 ans de militantisme frénétique.

 

JCG

 

Voyage à Paris et à Lille pour Marilyn et Arrabal
Voyage à Paris et à Lille pour Marilyn et Arrabal
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La mort de la bien-aimée/Au-delà de l'absence/Marc Bernard

1 Mars 2013 , Rédigé par grossel Publié dans #notes de lecture

La mort de la bien-aimée

Au-delà de l'absence 

Marc Bernard 


L'imaginaire Gallimard

 

marc-bernard.jpg

http://marcbernardecrivain.blogspot.fr/

http://www.franceculture.fr/emission-l-atelier-de-la-creation-le-biographe-marc-bernard-et-moi-2013-02-14

 

Le 14 février 2013, avec trois amis, je fête l'anniversaire d'Annie, la mouette à tête rouge. Elle aurait eu 65 ans si un cancer foudroyant ne l'avait emportée le 29 novembre 2010. Pendant cette soirée, France Culture diffuse à 23 H, sans que j'en sache rien, un atelier de création de Stéphane Bonnefoi : Le biographe (Marc Bernard et moi).
Le 19 février 2013, je participe à une soirée de lectures Salle Vasse à Nantes. J'échange avec un inconnu qui m'est présenté : Bernard Bretonnière, ancien responsable du fond théâtre de la bibliothèque de Saint-Herblain. Sa connaissance des Cahiers de l'Égaré, son évocation de propos que j'ai tenus lors des Controverses d'Avignon off me le rendent attachant et je lui raconte le départ précipité de l'épousée, lui offre  L'Île aux mouettes, écrit pluriel dans lequel je tente de m'apaiser en revivant une si longue histoire d'amour que je la croyais vouée à se poursuivre et si brutalement interrompue. Bernard me cite alors le titre d'un livre, La mort de la bien-aimée de Marc Bernard. Je n'en ai jamais entendu parler. Dès le 20, je trouve le livre chez Vents d'Ouest à Nantes, ainsi qu'Au-delà de l'absence.

Je lis les deux livres lors du voyage retour (7 H de TGV). C'est vraiment un éblouissement, une découverte. Depuis, j'ai effectué quelques recherches sur Marc Bernard.
Dans cette note, je veux parler de ces deux récits, si proches de ce que j'ai vécu puisque Marc Bernard les écrit après la perte de son grand amour, Else, partie d'un cancer elle-aussi. Elle avait 66 ans, c'était en 1969, ma mouette allait avoir 63 ans.

 

la mort de la bien-aimée


La mort de la bien-aimée, publié en 1972, est un récit de fidélité à la disparue, à la bien-aimée. Leur histoire de 31 ans commence par une rencontre de hasard au musée du Louvre, en 1938, devant la Vénus de Milo. Marc Bernard, ébloui par cette beauté, ose et s'adresse à elle qui s'apprête à partir pour l'Amérique. Après quelques péripéties, le couple se constitue et va vivre une vie d'artiste, d'écrivain, Marc Bernard ayant décidé un beau jour de ne plus travailler. C'est souvent limite mais ils préfèrent la pauvreté libre à la sécurité aliénante. Ce récit, un peu au fil de la plume, sans ordre apparent, plutôt désordonné est à la fois descriptif, intime et réflexif. Pas d'outrances dans l'évocation de cet amour dans différents contextes (celui de Majorque est essentiel). Marc Bernard s'interroge sur le devenir d'Else, morte éternelle mais surtout vivante éphémère, sur le « hasard » de leur rencontre. Il passe d'eux à l'univers, se pose des questions d'enfant, les vraies questions philosophiques, d'où venons-nous, où allons-nous, la vie a-t-elle un sens, tout est-il voué au néant, tout est-il absurde ? Que reste-t-il de l'aimée après sa disparition ? Des souvenirs, des images, des habitudes, des rituels, de la nostalgie, de la tendresse, des moments d'émotion, des attentes, des espoirs, un rayonnement qui ne s'atténue pas même si la présence devient intermittente, à éclipses. La fidélité à la disparue est encore plus fidèle que la fidélité du vivant de la bien-aimée car l'autre étant vivant, souvent on est aveugle au miracle de sa présence, on ne sait pas assez contempler ce visage comme on contemple un paysage.

 

au-delà de l'absence

Au-delà de l'absence, publié en 1976, va plus loin dans la partie réflexive ; bien que des souvenirs remontent en surface, que la bien-aimée soit toujours présente. J'ai été surpris par l'actualité des réflexions métaphysiques de Marc Bernard. Ses connaissances scientifiques, celles de quelqu'un qui s'intéresse à son temps, lui permettent de tenter de trancher entre une conception théologique et une conception matérialiste de la création et de l'évolution. Il y a vraiment de très belles méditations à partir de ce qu'il a sous les yeux à Majorque. C'est en quelque sorte la contemplation de la nature, la mer, le ciel, de jour, de nuit, les étoiles, les tempêtes et orages, les vents, le calme serein, qui le réconcilie avec ce qui l'entoure, apaise sa douleur, lui ouvre les voies d'une métaphysique naturaliste où Else en poussière a sa place ainsi que lui, elle disparue dans le grand brassage universel, lui issu de ce brassage et devant le rejoindre un jour. Vie et mort sont à la fois séparées, opposées et conjointes. Mais si cette option naturaliste, issue de la contemplation, semble avoir son adhésion, il hésite aussi, oscille et assez souvent s'adresse à Lui. Cela dit, son adresse ne ressemble aucunement à celle d'un croyant. Les mots qu'il emploie pourraient être les mots d'un matérialiste ou acceptés par un naturaliste.

 

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Lisant, je ne pouvais m'empêcher de penser à la métaphysique de Marcel Conche et je me disais que sa fréquentation contribuait à clarifier les propos que je lisais chez Marc Bernard.

D'abord, la confusion entre science et métaphysique. On ne doit pas demander à la science de nous éclairer sur nos questions métaphysiques. Ce n'est pas au musée de l'homme que je vais trouver la réponse au passage de l'inanimé au vivant et au pensant. Ce n'est pas en observant les galaxies que je vais trouver la réponse à la question des origines de tout ce qu'il y a, de comment c'est advenu. La science est source d'illusions en ce qu'elle cherche à unifier alors que de toute évidence métaphysique nous sommes en présence de la diversité des mondes (le monde du chat qui occupe pas mal de pages chez Marc Bernard, le monde de l'énorme araignée vue un jour à Majorque et ces mondes sont inconnaissables), de l'infinité des univers et du mystère de tout ce qu'il y a, pensable mais non connaissable. Les questions que nous nous posons sont métaphysiques et nous devons donc tenter d'y apporter des réponses métaphysiques c'est-à-dire spéculatives. Nous proposerons des arguments et éviterons de nous servir des soi-disant preuves de la science qui ne valent que pour le domaine qu'elles éclairent. Les lois de l'univers ne nous donnent pas la clef de compréhension de tout ce qu'il y a, du Tout. C'est quand il écrit en contemplatif, en poète que Marc Bernard est le plus intuitif, le plus heureux, qu'il trouve les mots qui nous semblent justes, qui nous touchent. Avec le concept de Nature et sa métaphysique naturaliste, Marcel Conche nous montre ce qu'une pensée philosophique exigeante peut nous apporter pour nous éclairer, sans garantie de certitude. Mais personnellement, je me sens bien dans cette Nature, infinie, éternelle, créatrice, poète premier, créant au hasard même si bizarrement, tous les hasards vont semble-t-il dans le même sens, le bon sens, le sens du sens parce que c'est nous qui le donnons, le créons même. Je me sens bien dans une métaphysique genre celle d'Anaximandre, où l'infini est supposé engendrer tout ce qui est fini, où tout ce qui est hasardé doit donc nécessairement mourir pour faire place à d'autres tentatives, d'autres rencontres, télescopages de hasards, infinitésimaux d'ailleurs et ce à l'infini.

(C'est possible), ça va : tel fut le titre du dernier spectacle de Cyril Grosse. Si ça apparaît c'est que c'était possible, ainsi d'une rencontre de hasard au Louvre, ainsi d'une phrase dite dans un couloir de lycée. Et si c'est possible, je n'ai qu'une attitude possible, dire ça va, accepter le hasard de la rencontre, aborder Else, et bien sûr, si ça disparaît, c'est aussi possible (nécessaire et hasardeux parce qu'on ignore le moment et donc accepter la disparition, le retour peut-être au brassage universel).

 

Ensuite et enfin la fidélité à la bien-aimée, à l'épousée relève de ce qu'on peut appeler une sagesse tragique, donner le meilleur de soi pour que vivent autrement, par la pensée, l'évocation, la poésie, l'oeuvre, le meilleur de l'autre, le meilleur d'un amour de 31 ans pour Else et lui, de 46 ans pour la mouette et moi. Marc Bernard s'interroge sur l'homme donnant sens à l'univers ou cherchant le sens par la science. Il se demande à quoi sert ce que l'on fait, ce que l'on vit. Il n'est pas loin de penser « à rien », s'y refuse, cherche dans une sorte de panthéisme, d'harmonie avec la belle nature aux visages variés qu'il contemple à Majorque. Ce qui apparaît pour disparaître n'est pas absurde et n'a pas de sens non plus. Mais ce qui a eu lieu a eu lieu pour toujours. C'est ineffaçable même si on ne peut dire où vont tous nos souvenirs, tous les sens que nous donnons, créons, toutes les valeurs que nous accordons à ce que nous vivons.
Cimetière ou source ou les deux à des moments différents du temps. C'est nous qui donnons sens à nos histoires. Elles n'en ont pas en dehors de nous. Alors faisons notre travail d'homme ou de femme : aimons et souvenons-nous de nos morts, ces vivants éphémères que nous éternisons, le temps d'un éclair, le temps de notre passage. Cela débouche sur la temporalité humaine, le temps rétréci dans lequel nous pouvons vivre et projeter sans être effrayé non par les espaces infinis pascaliens mais par le temps éternel de la Nature.

Jean-Claude Grosse

 

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