Overblog Suivre ce blog
Administration Créer mon blog
Blog de Jean-Claude Grosse

Articles récents

Voyage à Paris et à Lille pour Marilyn et Arrabal

27 Mars 2013 , Rédigé par grossel Publié dans #voyages, #pour toujours

Mon voyage à Paris et à Lille

 

 

Monté à Paris pour la soirée Marilyn après tout du 21 mars à la cinémathèque de la Sorbonne Nouvelle, organisée par Bernadette Plageman avec la participation de quelques auteurs et comédiens parisiens, je me suis fait le vidéaste de cette séance qui réunit une trentaine de personnes dans une salle pas évidente à trouver et peu accueillante pour du théâtre. Mais auteurs et comédiens sont plein de ressources et qui apporte un lampadaire, qui robe et fourrure, qui bougies, vin, champagne, qui propose un diaporama sur Marilyn. Ainsi on a pu entendre Fly away de et par Bernadette Plageman en américain, The late Marilyn Monroe de et par Bagheera Poulin avec Moni Grego, après projection d'un extrait du film MMM, Dérives de Monique Chabert par Shein Baker, Oh my lady Marilyn de et par Moni Grego, La clandestine de et par Simone Balazard, Flashes de et par Noëlle Leiris, Ton homme Marilyn de Daddy, Waterboy de et par René Escudié. N'ont pu être lus par manque de temps, Blanchiment de Benjamin Oppert, Elle/Elle de Gérard Lépinois, Que l'amour de Shein Baker. Au restaurant où nous nous sommes retrouvés, Bagheera Poulin et Benoît Rivillon improvisèrent un happening sur mon texte Dans le sillage de Marilyn. Ce fut un moment suspendu avec clin d'oeil au Stanley Kowalsky d'Un tramway nommé désir.

 

Arrivé à Lille vendredi 22 mars, fin d'après-midi, 45 ans après le 22 mars 1968 qui lança le mouvement de mai 68 dont un jeune étudiant en théâtre me dit que le meilleur se situa en amont entre 62 et 68 car dès 70, les 68tards s'étaient pour la plupart réconciliés avec la société de consommation et de communication, j'ai assisté à la lecture d'une pièce récente d'Arrabal consacrée à une œuvre de Dali : Prėmonition de la guerre civile, éditée dans la collection Ekphrasis aux éditions invenit à Tourcoing. C'était à la librairie Dialogues Théâtre, 34 rue de la Clef à Lille, une librairie indépendante en lien avec une maison d'édition théâtrale, Les Éditions La Fontaine qui existent depuis 25 ans avec 110 titres publiés, animées par Janine Pillot. Librairie très bien achalandée, représentative de ce qui s'offre aujourd'hui en matière de textes contemporains, sans oublier les classiques. Une cave superbe pour accueillir des lectures, des rencontres, des débats, un lieu culturel dynamique animé par Soazic Courbet et Léonie Lasserre depuis janvier 2012.

La pièce d'Arrabal met en scène 4 personnages: Dali, Picasso, Gala, Dora Maar. Formidable confrontation prenant le contre-pied de tout ce qui se dit sur l'un et l'autre. Le pas encore communiste stalinien Picasso est un conservateur et un imposteur avec sa Fée électricité renommée Guernica, 4 jours avant l'exposition universelle de 1937. Le pas encore réactionnaire Dali est à ce moment-là un trotskiste, un révolutionnaire et il pousse le castré Picasso à s'engager politiquement et artistiquement. Les comédiens porteurs de ce texte ont été excellents (Camille Dupond, Lola Lebreton, Thomas Debaene, Maxime Sechaud). Une mise en scène avec décor n'ajouterait pas grand-chose.

Dans le débat qui a suivi, Arrabal, fidèle à lui-même, s' est complu avec satisfaction dans des anecdotes concernant un certain nombre de gens, des artistes, des philosophes, des mathématiciens, Dali, Picasso, Wittgenstein, Popper, Mandelbrot, Thom, Prigogine. Cela peut impressionner mais à part l'affirmation que faire se rencontrer de tels personnages débouche non sur l'accord des esprits mais sur le conflit, on ne voit pas le profond intérêt de ces confrontations réelles ou imaginées. Dommage car cela aurait contribué à clarifier peut-être la notion si confuse de confusion qu'Arrabal préfère à celle de hasard.

 

Une moule frites au restaurant Aux moules à Lille est toujours un moment savoureux. Les moules charnues, moelleuses viennent de Hollande et les frites sont faites maison. Bref un moment propice à la discussion sur le panique arrabalien et la confusion, les doigts pleins de sauce. Panique vient de Pan qui veut dire en grec Tout. Le panique arrabalien affirme que le Tout est confus et qu'il ne faut pas chercher à clarifier la notion de confusion. La confusion est en lien avec la mémoire d'une part, le hasard d'autre part. Comme le dit un aphorisme trouvé par hasard par Arrabal : l'avenir agit en coups de théâtre. Un autre aphorisme affirme : la vie est la mémoire et l'homme est le hasard. D'où une définition de la confusion  : état panique par essence qui comme le hasard détermine le temps et l'espace; seule une lecture confuse de la Confusion peut revigorer le cerveau sans oeillères. Et si on n'a pas compris, ces propositions logiques de Jodorowsky sont là pour mettre les points sur les i : A est A, A n'est pas A, A est plusieurs A, A n'est pas A mais a été A, A n'est pas A et n'était pas A, A n'est pas A mais il était et n'était pas A ... On voit comment sans qu'il soit évoqué, Héraclite apporte sa contribution au mouvement panique, un des moments du flux perpétuel, un des moments de l'unité des contraires. Mon interlocutrice a eu du mal à déguster ses moules. Heureusement le nougat glacé est venu compenser.

 

Samedi 23 mars à 16 h, à la librairie Dialogues Théâtre, la séance de lecture de textes tirés du livre Marilyn après tout, a fait le plein de la cave de la librairie (une cinquantaine de personnes), comme la veille pour Arrabal, espace convenant à la culture dans les catacombes évoqué par le Transcendant satrape pataphysicien. Ont été lus Ainsi naissent les addictions de Yoland Simon, la lettre à Marilyn de Denis Cressens, No retourn de François Carrassan, La clandestine de Simone Balazard, Destins de femmes de Sylvie Combe, Waterboy de René Escudié, Le bal des suicidés de Roger Lombardot, la lettre à Marilyn de Marcel Moratal, Le combat de Dominique Chryssoulis plus pour terminer quelques Fragments de Marilyn. Organisée par les EAT Nord-Pas de Calais, cette séance fut très appréciée par le public, conquis par le professionnalisme des comédiens, par la diversité et la qualité des écritures. René Pillot introduisait chaque texte. Ont lus René Pillot, Violaine Pillot, Sophie Descamps, Janine Masingue. Le pot de l'amitié a conclu cette lecture-spectacle dont on trouvera trace sur YouTube. Il faut croire que la magie a fonctionné puisqu'une auditrice m'a dit à la fin qu'elle avait été étonnée de découvrir que Marilyn avait eu une sœur bergère, Fine du Revest.

 

Cette rencontre a incité l'animateur d'une émission de poésie à Radio Campus Lille Poètes mais pas les plombs à m'inviter au pied levé, le lundi 25 à 17 H. Nous nous sommes retrouvés à 6 autour des micros pour me découvrir comme auteur sans lecteur. Ont été lus quelques poèmes de La Parole éprouvée, quelques scènes de L'Île aux mouettes (Janine Masingue et René Pillot) et quelques pages du roman de Cyril Grosse, Le Peintre. Ce fut une émission émouvante pour moi.

On peut la télécharger à ce lien

http://www-radio-campus.univ-lille1.fr/ArchivesN/2013-03-25/17h.mp3

 

Elena's Aria de Anne Teresa de Keersmaeker. J'ai vu ce spectacle de 1987, le dimanche 24 mars 2013 à 16 h à l'opéra de Lille. Durée : 1 h 50. Je ne peux que tenter de décrire ce que j'ai vu et entendu. Silences durables avec absence de mouvements des corps féminins ou avec mouvement des corps. Mouvements sur des airs d'opéra d'abord inaudibles puis devenant progressivement très présents (Lucia di Lammermoor). Mouvements dans l'air pulsé par une soufflerie. Mouvements sur des images de bâtisses soufflées par des dynamitages préparés. Mouvements sur un discours soporifique de Castro. Ces mouvements ou repos, ces poses et pauses m'ont paru les uns dans le relâchement, les autres dans la tension ou l'énergie. Parfois c'est tout le groupe des 5 danseuses qui se déplace à l'unisson, parfois des dissymétries sont proposées : 2 danseuses exécutent les mêmes mouvements chassant de sa place une 3ème danseuse qui s'esquive. Les mouvements sont parfois tirés du quotidien, parfois on a affaire à des poses sophistiquées qui mettent en valeur la beauté plastique de ces corps et de leurs déplacements. Cela est assez répétitif, s'exécutant sur la ligne des chaises du milieu de scène ou sur le cercle dessiné à la craie ou dans le cercle. Bref des variations, des exercices où pendant que certaines travaillent, dansent, les autres se reposent sur des chaises en désordre. La chaise est l'objet omniprésent de ce spectacle, 30 ou 40 pour 5 danseuses. Elles permettent chutes retenues, glissements, enroulements, allongements au sol, rétablissements. Le rideau tombe, 5 chaises sont en avant-scène, les danseuses exécutent à l'unisson sur une sonate de Mozart, une sarabande de postures, positions, à la fois quotidiennes, immédiatement lisibles ou plus abstraites, artificielles. Ce moment est proprement magique, d'une grande beauté et sensibilité. Pour ces 5 minutes, je peux supporter 1 h 45 de propositions au ralenti puis en pleine énergie. Propositions qui en dehors d'une émotion esthétique n'ont mobilisé que mon sens de l'observation pour tenter d'appréhender ce que me proposait la compagnie Rosas. 5 lectures viennent séparer les séquences. Quel mépris pour les textes de Tolstoï et Dostoievskï que de les faire lire par des danseuses inaudibles et inexpressives. Voilà un parti-pris dans l'air du temps, un parti-pris de méfiance envers la parole et le sens. Pourquoi donc avoir autant le souci de la construction, de la structure, pourquoi s'appuyer autant sur la musique qui parle au cœur si c'est pour réduire à rien les pages sans doute sublimes des deux génies russes, évoquant peut-être des déceptions amoureuses. Un spectacle qui m'a fait découvrir de Keersmaeker sans regrets mais sans envie de renouveler l'aventure.

 

Dans le TGV de retour du mardi 26, j'ai lu avec avidité La dernière génération d'Octobre de Benjamin Stora, que m'a offert un des Lillois rencontrés, un ancien de l'OCI comme moi. Ce livre raconte le parcours personnel de Benjamin Stora dans cette organisation. Il tente aussi en historien de réfléchir au mode de fonctionnement de l'OCI. Il me semble qu'il vise dans le mille. Il faudrait bien sûr que d'autres témoignages et analyses viennent conforter ou infirmer ce que Stora repère et pointe. En tout cas pour moi, une référence pour tenter de comprendre 12 ans de militantisme frénétique.

 

JCG

 

Voyage à Paris et à Lille pour Marilyn et Arrabal
Voyage à Paris et à Lille pour Marilyn et Arrabal
Lire la suite

La mort de la bien-aimée/Au-delà de l'absence/Marc Bernard

1 Mars 2013 , Rédigé par grossel Publié dans #notes de lecture

La mort de la bien-aimée

Au-delà de l'absence 

Marc Bernard 


L'imaginaire Gallimard

 

marc-bernard.jpg

http://marcbernardecrivain.blogspot.fr/

http://www.franceculture.fr/emission-l-atelier-de-la-creation-le-biographe-marc-bernard-et-moi-2013-02-14

 

Le 14 février 2013, avec trois amis, je fête l'anniversaire d'Annie, la mouette à tête rouge. Elle aurait eu 65 ans si un cancer foudroyant ne l'avait emportée le 29 novembre 2010. Pendant cette soirée, France Culture diffuse à 23 H, sans que j'en sache rien, un atelier de création de Stéphane Bonnefoi : Le biographe (Marc Bernard et moi).
Le 19 février 2013, je participe à une soirée de lectures Salle Vasse à Nantes. J'échange avec un inconnu qui m'est présenté : Bernard Bretonnière, ancien responsable du fond théâtre de la bibliothèque de Saint-Herblain. Sa connaissance des Cahiers de l'Égaré, son évocation de propos que j'ai tenus lors des Controverses d'Avignon off me le rendent attachant et je lui raconte le départ précipité de l'épousée, lui offre  L'Île aux mouettes, écrit pluriel dans lequel je tente de m'apaiser en revivant une si longue histoire d'amour que je la croyais vouée à se poursuivre et si brutalement interrompue. Bernard me cite alors le titre d'un livre, La mort de la bien-aimée de Marc Bernard. Je n'en ai jamais entendu parler. Dès le 20, je trouve le livre chez Vents d'Ouest à Nantes, ainsi qu'Au-delà de l'absence.

Je lis les deux livres lors du voyage retour (7 H de TGV). C'est vraiment un éblouissement, une découverte. Depuis, j'ai effectué quelques recherches sur Marc Bernard.
Dans cette note, je veux parler de ces deux récits, si proches de ce que j'ai vécu puisque Marc Bernard les écrit après la perte de son grand amour, Else, partie d'un cancer elle-aussi. Elle avait 66 ans, c'était en 1969, ma mouette allait avoir 63 ans.

 

la mort de la bien-aimée


La mort de la bien-aimée, publié en 1972, est un récit de fidélité à la disparue, à la bien-aimée. Leur histoire de 31 ans commence par une rencontre de hasard au musée du Louvre, en 1938, devant la Vénus de Milo. Marc Bernard, ébloui par cette beauté, ose et s'adresse à elle qui s'apprête à partir pour l'Amérique. Après quelques péripéties, le couple se constitue et va vivre une vie d'artiste, d'écrivain, Marc Bernard ayant décidé un beau jour de ne plus travailler. C'est souvent limite mais ils préfèrent la pauvreté libre à la sécurité aliénante. Ce récit, un peu au fil de la plume, sans ordre apparent, plutôt désordonné est à la fois descriptif, intime et réflexif. Pas d'outrances dans l'évocation de cet amour dans différents contextes (celui de Majorque est essentiel). Marc Bernard s'interroge sur le devenir d'Else, morte éternelle mais surtout vivante éphémère, sur le « hasard » de leur rencontre. Il passe d'eux à l'univers, se pose des questions d'enfant, les vraies questions philosophiques, d'où venons-nous, où allons-nous, la vie a-t-elle un sens, tout est-il voué au néant, tout est-il absurde ? Que reste-t-il de l'aimée après sa disparition ? Des souvenirs, des images, des habitudes, des rituels, de la nostalgie, de la tendresse, des moments d'émotion, des attentes, des espoirs, un rayonnement qui ne s'atténue pas même si la présence devient intermittente, à éclipses. La fidélité à la disparue est encore plus fidèle que la fidélité du vivant de la bien-aimée car l'autre étant vivant, souvent on est aveugle au miracle de sa présence, on ne sait pas assez contempler ce visage comme on contemple un paysage.

 

au-delà de l'absence

Au-delà de l'absence, publié en 1976, va plus loin dans la partie réflexive ; bien que des souvenirs remontent en surface, que la bien-aimée soit toujours présente. J'ai été surpris par l'actualité des réflexions métaphysiques de Marc Bernard. Ses connaissances scientifiques, celles de quelqu'un qui s'intéresse à son temps, lui permettent de tenter de trancher entre une conception théologique et une conception matérialiste de la création et de l'évolution. Il y a vraiment de très belles méditations à partir de ce qu'il a sous les yeux à Majorque. C'est en quelque sorte la contemplation de la nature, la mer, le ciel, de jour, de nuit, les étoiles, les tempêtes et orages, les vents, le calme serein, qui le réconcilie avec ce qui l'entoure, apaise sa douleur, lui ouvre les voies d'une métaphysique naturaliste où Else en poussière a sa place ainsi que lui, elle disparue dans le grand brassage universel, lui issu de ce brassage et devant le rejoindre un jour. Vie et mort sont à la fois séparées, opposées et conjointes. Mais si cette option naturaliste, issue de la contemplation, semble avoir son adhésion, il hésite aussi, oscille et assez souvent s'adresse à Lui. Cela dit, son adresse ne ressemble aucunement à celle d'un croyant. Les mots qu'il emploie pourraient être les mots d'un matérialiste ou acceptés par un naturaliste.

 

mb-par-trois-1.jpg

Lisant, je ne pouvais m'empêcher de penser à la métaphysique de Marcel Conche et je me disais que sa fréquentation contribuait à clarifier les propos que je lisais chez Marc Bernard.

D'abord, la confusion entre science et métaphysique. On ne doit pas demander à la science de nous éclairer sur nos questions métaphysiques. Ce n'est pas au musée de l'homme que je vais trouver la réponse au passage de l'inanimé au vivant et au pensant. Ce n'est pas en observant les galaxies que je vais trouver la réponse à la question des origines de tout ce qu'il y a, de comment c'est advenu. La science est source d'illusions en ce qu'elle cherche à unifier alors que de toute évidence métaphysique nous sommes en présence de la diversité des mondes (le monde du chat qui occupe pas mal de pages chez Marc Bernard, le monde de l'énorme araignée vue un jour à Majorque et ces mondes sont inconnaissables), de l'infinité des univers et du mystère de tout ce qu'il y a, pensable mais non connaissable. Les questions que nous nous posons sont métaphysiques et nous devons donc tenter d'y apporter des réponses métaphysiques c'est-à-dire spéculatives. Nous proposerons des arguments et éviterons de nous servir des soi-disant preuves de la science qui ne valent que pour le domaine qu'elles éclairent. Les lois de l'univers ne nous donnent pas la clef de compréhension de tout ce qu'il y a, du Tout. C'est quand il écrit en contemplatif, en poète que Marc Bernard est le plus intuitif, le plus heureux, qu'il trouve les mots qui nous semblent justes, qui nous touchent. Avec le concept de Nature et sa métaphysique naturaliste, Marcel Conche nous montre ce qu'une pensée philosophique exigeante peut nous apporter pour nous éclairer, sans garantie de certitude. Mais personnellement, je me sens bien dans cette Nature, infinie, éternelle, créatrice, poète premier, créant au hasard même si bizarrement, tous les hasards vont semble-t-il dans le même sens, le bon sens, le sens du sens parce que c'est nous qui le donnons, le créons même. Je me sens bien dans une métaphysique genre celle d'Anaximandre, où l'infini est supposé engendrer tout ce qui est fini, où tout ce qui est hasardé doit donc nécessairement mourir pour faire place à d'autres tentatives, d'autres rencontres, télescopages de hasards, infinitésimaux d'ailleurs et ce à l'infini.

(C'est possible), ça va : tel fut le titre du dernier spectacle de Cyril Grosse. Si ça apparaît c'est que c'était possible, ainsi d'une rencontre de hasard au Louvre, ainsi d'une phrase dite dans un couloir de lycée. Et si c'est possible, je n'ai qu'une attitude possible, dire ça va, accepter le hasard de la rencontre, aborder Else, et bien sûr, si ça disparaît, c'est aussi possible (nécessaire et hasardeux parce qu'on ignore le moment et donc accepter la disparition, le retour peut-être au brassage universel).

 

Ensuite et enfin la fidélité à la bien-aimée, à l'épousée relève de ce qu'on peut appeler une sagesse tragique, donner le meilleur de soi pour que vivent autrement, par la pensée, l'évocation, la poésie, l'oeuvre, le meilleur de l'autre, le meilleur d'un amour de 31 ans pour Else et lui, de 46 ans pour la mouette et moi. Marc Bernard s'interroge sur l'homme donnant sens à l'univers ou cherchant le sens par la science. Il se demande à quoi sert ce que l'on fait, ce que l'on vit. Il n'est pas loin de penser « à rien », s'y refuse, cherche dans une sorte de panthéisme, d'harmonie avec la belle nature aux visages variés qu'il contemple à Majorque. Ce qui apparaît pour disparaître n'est pas absurde et n'a pas de sens non plus. Mais ce qui a eu lieu a eu lieu pour toujours. C'est ineffaçable même si on ne peut dire où vont tous nos souvenirs, tous les sens que nous donnons, créons, toutes les valeurs que nous accordons à ce que nous vivons.
Cimetière ou source ou les deux à des moments différents du temps. C'est nous qui donnons sens à nos histoires. Elles n'en ont pas en dehors de nous. Alors faisons notre travail d'homme ou de femme : aimons et souvenons-nous de nos morts, ces vivants éphémères que nous éternisons, le temps d'un éclair, le temps de notre passage. Cela débouche sur la temporalité humaine, le temps rétréci dans lequel nous pouvons vivre et projeter sans être effrayé non par les espaces infinis pascaliens mais par le temps éternel de la Nature.

Jean-Claude Grosse

 

800px-Nimes_plaque_Marc_Bernard.JPG

Lire la suite

Voyage à Nantes pour Marilyn

24 Février 2013 , Rédigé par grossel Publié dans #voyages, #pour toujours

la liquide Laetitia Casta, la BB du film Gainsbourg (Vie héroïque) de Joaan Sfar avec Eric Elmosnino

le mémorial de Nantes

  Mon voyage à Nantes

 

Parti le 17 février 2013 en début d'après-midi de Toulon, avec le soleil, je suis arrivé vers 22 H chez Anne de Bretagne, nom de la chambre d'hôte que j'avais choisie, bien placée dans le Vieux Nantes, proche de tout ce qu'il faut voir. Des prospectus divers m'attendaient que j'ai consultés, prenant vite mon parti de découvrir la ville, le nez aux vents. Pendant les 4 jours passés à Nantes, le soleil fut au rendez-vous mais aussi le froid, de plus en plus marqué ou ressenti.

J'ai marché en moyenne 6 heures chaque jour, tantôt dans la ville et ses quartiers, tantôt sur les bords des rivières baignant Nantes, la Loire et l'Erdre en particulier. Pas de bateaux pour descendre l'estuaire. Donc découverte circonscrite à 5-6 kilomètres de mon point d'hébergement.

La lecture des prospectus validés par les affaires culturelles de la ville est édifiante. On distingue deux sortes de parcours, patrimoniaux, événementiels. On nous invite à voir le quai Turenne, le quai de la Fosse, la rue Kervegan. On y voit les maisons penchées des armateurs, ceux qui ont fait leur fortune sur le bois d'ébène.

C'est le 25 mars 2012 que le mémorial de l'abolition de l'esclavage a été inauguré, conçu par l'artiste polonais Krzysztof Wodiczko et l'architecte argentin-américain Julian Bonder (6,9 millions d'euros). On a le nom de tous les bateaux (1710), le nom de tous les comptoirs (290), les dates d'expédition, on a des panneaux inclinés à 45° avec le mot Liberté en une cinquantaine de langues sur 90 mètres. J'étais seul, les deux fois où j'ai visité. C'est un parcours méditatif est-il dit, qui suppose donc d'être seul. Ça ne doit pas être souvent le cas. Pas une image de nègre, pas un nom de nègre : n'existaient pas, crevaient avant d'arriver et s'ils débarquaient, quel sort ! En tout cas, merci à Christine Taubira pour la loi du 21 mai 2001. Et bravo à Nantes Métropole pour cette réalisation qui a demandé 3 ans.

Pour Wodiczko et Bonder, « la conception du Mémorial procède de deux gestes fondamentaux, dévoilement et immersion, qui ensemble serviront à créer une expérience à strates multiples, en profondeur, grâce à laquelle les visiteurs pourront découvrir et interpréter les diverses dimensions d’une histoire qu’ils croyaient déjà connaître. » « Ce Mémorial (…) s’inscrit dans une double perspective. D’un côté, il est tourné vers une ville située au bord de l’estuaire de la Loire, situation marquée, soutenue pour ainsi dire, par des quais massifs, lesquels sont interrompus aux endroits où le fleuve a été comblé. D’autre part, il est lié à la mer, véhicule du commerce triangulaire (…) Les marées de l’estuaire apporteront un élément dynamique supplémentaire à la conception du Mémorial. » « La transformation d’un espace aujourd’hui « vide » en « passage » permettra d’entrer en contact, du côté terre comme du côté mer, avec le sol même de la ville de Nantes. Les visiteurs du Mémorial descendront eux-mêmes « vers la mer » par un passage longeant le quai du XIXe siècle, et se trouveront par endroits quasiment enfermés dans des sous-structures du XXe siècle rappelant l’extrême confinement du transport maritime. Ces espaces découverts ou nouvellement créés communiqueront également au visiteur la force émotionnelle de l’emprisonnement implicite et explicite dans le logement et le transport des esclaves. Une immense plaque de verre inclinée à 45°, comme jetée au travers du Mémorial, célèbrera la grande rupture que représente l’abolition de l’esclavage. Ce passage souterrain sera le cœur du Mémorial ». C’est conceptuel comme il se doit et je dois éprouver les émotions annoncées, en toute liberté bien sûr.

Après le patrimoine nègres (on doit imaginer leurs conditions de survie à bord de L’Égalité ou Le Nègre), le patrimoine constructions navales. Ce que le prospectus Laissez-vous conter Nantes appelle L'essor du port de commerce (13°-17° siècles) – Une ville bourgeoise et ouvrière (19°-20° siècles). Patrimoine industriel mais rien sur les ouvriers des chantiers navals nantais vivant et travaillant dans des conditions insalubres, rien sur leurs luttes et pourtant il a dû y en avoir. Un film évoque un peu une lutte, Une chambre en ville de Jacques Demy, qui a donné son nom à la médiathèque, tourné en 1982. Nantes, 1955. Les chantiers navals sont frappés par une grève. Dans la rue, les ouvriers s'opposent aux C.R.S. Aux premières lignes, François Guilbaud, ajusteur-outilleur, qui manifeste avec son camarade Dambiel, Les forces de l'ordre obligent les manifestants à se disperser. François regagne la chambre que lui loue Mme Langlois. Celle-ci bouscule un peu son locataire mais lui porte une grande affection. Cependant, elle lui interdit de recevoir des jeunes filles dans sa chambre, et François est obligé de voir sa fiancée Violette à l'extérieur. Violette est vendeuse dans un grand magasin et aimerait bien que François se décide à l'épouser. Mais le jeune homme hésite du fait qu'il est sans le sou et surtout parce qu'il ne pense pas avoir de sentiments assez forts pour Violette. Entre temps, il va faire la connaissance d'Édith (la fille de Mme Langlois), laquelle est très perturbée par son récent mariage avec Edmond. Ce dernier est brutal et jaloux, et Edith ne cesse de fuir le domicile conjugal pour aller se confier à sa mère. Edith apprend a sa mère qu'une voyante lui a prédit un grand amour avec un ouvrier métallurgiste, et lorsqu'elle rencontre par hasard François et qu'il lui dit être ajusteur, Edith sent que l'homme de sa vie est enfin arrivé ! François et Edith connaissent une nuit de passion, mais lorsqu'elle retourne au magasin de son mari, Édith manque de se faire assassiner par Edmond. Finalement, celui-ci se suicide devant elle. Édith n'a plus qu'à retrouver François chez sa mère, mais le destin a encore frappé : François a été mortellement blessé lors d'une nouvelle manifestation de rue. Il meurt devant Edith et celle-ci se donne également la mort pour rejoindre celui qu'elle avait décidé de ne plus quitter.

 

En clair, les parcours patrimoniaux, ça montre ce que les riches ont arraché de la sueur et du sang des exploités. Restent leurs châteaux du bord de l'Erdre, leurs maisons cossues, le passage Pommeraye pour s'y rencontrer et montrer. Mais pas traces du monde du travail.

On me dit qu'au musée du Château des ducs de Bretagne… avec un billet à 8 euros ou un pass … Las, deux musées sont en travaux pour plusieurs années. La ville est d'ailleurs en chantier, à l'île Feydeau, place du Commerce, place Graslin. Un système impressionnant de bus, de busways, de tramways. Tout est fait pour décourager la reine déchue : j'ai vu les PV pleuvoir sur les automobilistes mal garés. Résultat : peu de voitures circulent, obligées de faire des détours pour contourner les voies ferrées et peu de gens dans les rues sauf les quelques artères et places commerçantes. Presque une ville morte alors que l'offre artistique est importante, que les librairies sont nombreuses, que c'est de toute évidence une ville d’art et de lecture, que des coins sont ravissants comme l'île Versailles, le Jardin des Plantes. Quelques monuments commémorent des morts, ceux des deux guerres mondiales près de la Préfecture, les 50 otages fusillés par les nazis en représailles à l’assassinat d’un officier allemand, Karl Hotz.

 

J'ai profité des librairies pour trouver Mai 68 - Nantes et La retraite en chantant, éditions de la librairie Coiffard de Nantes, ne trouvant aucun recueil des paroles des chansons consacrées à Nantes, nombreuses (la sublime Nantes de Barbara, écrite en 1963 avec la rue imaginée de la Grange-au-Loup, inaugurée en 1986). Je me rappelais, très investi que j'avais été dans 68, que c'est à Nantes qu'avait eu lieu la première occupation d'usine dès le lendemain du 13 mai 1968 et que ça avait été une traînée de poudre jusqu'à la paralysie du pays par la grève générale. C'était à Sud-Aviation et un des leaders de cette occupation s'appelait Yvon Rocton, une figure du syndicalisme de classe, secrétaire du syndicat FO de Sud-Aviation, trotskyste par ailleurs, décédé en 2008. Une autre figure, plus complexe, plus sulfureuse, celle d'Alexandre Hébert, secrétaire de l'UD 44 CGT FO de 1948 à 1992, décédé en 2010.

Inutile de demander aux patrons des Machines de l'Île ou du Voyage à Nantes Estuaire (la grande fabrique à événements pérennes ou éphémères le long de l'estuaire de la Loire), de faire lien avec  l'histoire du mouvement ouvrier nantais ou avec le passé négrier des bourgeois de la ville. Le chef du projet culturel Le voyage à Nantes est aux ordres et au service de ceux qui le subventionnent. Il doit attirer les touristes en masse, venus du monde entier par le futur aéroport de Notre-Dame des Landes, en pleine zone humide.

La folie des grandeurs a atteint les édiles de Nantes Métropole et leurs serviteurs de service public. La plaquette Estuaire est explicite. On y lit : Le voyage à Nantes est une société publique locale qui développe un projet culturel pour la promotion touristique de la destination Nantes Métropole. Son actionnariat (sic) rassemble… Et ça marche. Les folles journées de Nantes de fin janvier-début février attirent les foules.

Pendant ce temps, un chômeur s'immole par le feu devant Pôle emploi de Nantes, un père de famille s'installe sur la grue Titan jaune de l'Île de Nantes pour obtenir de voir son fils (en fait, il semble que ce soit un coup d'éclat médiatique d'une association réactionnaire pro-masculiniste; heureusement, il y a des veilleurs, des guetteurs et des alerteurs). « J’ai une émotion toute particulière pour ce drame et pour la famille du chômeur qui s’est immolé », a déclaré le Président de la République. « Ce geste désespéré est le signe de la détresse d’une personne et donc de la gravité d’une situation. » « Le service public de l’emploi a été exemplaire et nul besoin d’aller chercher des responsabilités. » « Quand il se produit un drame personnel, c’est aussi un questionnement à l’égard de toute la société. » À retenir, non ? Faut vite éteindre l'incendie possible. Mais la France n'est pas la Tunisie. On a à Nantes l'Éléphant de La Machine qui nous asperge avec sa trompe (ça dit quelque chose, n'est-ce pas ?) : ça trompe énormément ce qui est Royal et de Luxe.

 

L'île de Nantes est le lieu du patrimoine naval, fermé en 1986. Comme les chantiers de La Seyne-sur-Mer, fermés en 1989. La disparition de nombreux sites industriels a donné l'idée des friches d'artistes. À Marseille, la Friche Belle de Mai. À Nantes, les machines de l'île de François Delarozière et Pierre Orefice (atelier de fabrication, galerie d'exposition) dont le fameux éléphant. Le Lieu Unique est implanté depuis le 1° janvier 2000 dans l'ancienne fabrique LU. Voici leur présentation, j'entends les fanfares des fanfarons :

Scène nationale de Nantes, le lieu unique est un espace d’exploration artistique, de bouillonnement culturel et de convivialité qui mélange les genres, les cultures et les publics. Son credo : l’esprit de curiosité dans les différents domaines de l’art : arts plastiques, théâtre, danse, cirque, musique, mais aussi littérature, philo, architecture et arts gustatifs.
Lieu de frottements, le lieu unique abrite à côté de ces espaces dédiés à la création, un ensemble de services : bar, restaurant, librairie, hammam, crèche, une boutique “d’objets d’artistes et de l’air du temps” où l’indispensable côtoie l’introuvable… Et la Tour LU se visite, offrant une vue imprenable sur la ville ! 550 000 passages et plus de 100 000 spectateurs pour les activités artistiques.
Visitez sans faute les WC, c'est le plus du plus.

Combien coûtent de telles installations, de telles friches, cette folie de la culture dans la rue ou sur l'eau pour badauds ? On doit à Jean-Luc Courcoult (Royal de Luxe) une merveille du Voyage à Nantes Estuaire, La Maison penchée dans la Loire, même pas quai de la Fosse.

À LU, on m'a dit que je ne pouvais filmer, droit à l'image. Or aucune affiche ne l'indiquait : j'ai filmé. Mais j'ai vu ailleurs des indications disant qu'il fallait demander l'autorisation pour le droit à l'image. Décidément ces artistes au goût du jour ne perdent pas le sens du portefeuille.

Laissons cette culture de masse pour touristes rassasiés pourrir sur pieds comme Lunar Tree de MRZYK et Moriceau.

 

Mon voyage à Nantes n'avait pas pour objectif de me mettre dans le sillage du Voyage à Nantes de Jean Blaise. J'étais venu pour la soirée On a tous en nous quelque chose de Marilyn, organisée par Françoise Thyrion et Michel Valmer de la salle Vasse, lundi 18 février à 20 H 30, avec le soutien des EAT Atlantique. Le livre Marilyn après tout que j'ai édité aux Cahiers de l'Égaré était au coeur de la soirée. Merci aux artistes pour la qualité, la générosité, la convivialité et pour l'ambiance électrique et attentive. 70 personnes ont écouté et applaudi une vingtaine de textes dits intégralement plus deux chansons a cappella de Marilyn, reprises en choeur et une improvisation désopilante et  interactive de Marilyn elle-même, enfin peut-être. Les textes ont été choisis par la compagnie Azimut et les amis de Vasse soit 22 personnes. Ont été lus les textes de Pascal Renault, Frédérique Renault, Diana Vivarelli, Monique Chabert, Marcel Moratal, Denis Cressens, Moni Grego, Roger Lombardot, Simone Balazard, Benjamin Oppert, Yolands, Gilles Cailleau, Alain Pierremont, Anne-Pascale Patris, Shein Baker, Noëlle Leiris, Dominique Chyssoulis, moi-même et Michel Valmer a lu deux textes écrits pour la circonstance, l'un par Michel Lhostis, l'autre par Françoise Thyrion

 

Le mardi soir, je suis revenu salle Vasse pour deux lectures.

Un texte de Marcel Zang, L'un et l'autre, la queue et le trou, écriture pulsionnelle ou inspirée (je pense à la transe de Rainer Maria Rilke écrivant sous la dictée les premiers vers des Élégies à Duino), une tentative-tentation de penser sans mettre la raison en premier, texte dense, poétique, rythmé, tentant de saisir l'insaisissable, l'impossible fusion de deux en un, du trou et de la queue.

Un texte de Sandrine Roche, 9 petites filles, écrit à partir d'ateliers d'écriture. On retrouve les peurs des petites filles, leurs fantasmes (viol, inceste), leur cruauté aussi. La lecture à 5 voix, 4 voix de femmes pour les situations distribuées de façon aléatoire et 1 d'homme pour les didascalies sur les mouvements des corps (coups, chutes …) était chorale, percutante, sensible. Je visualisais les situations, j’étais hermétique à comment les corps décrits réagissaient.

Les deux textes avaient du provocant, du dérangeant en eux. Et c’est mieux que le ronron. La discussion qui a suivi dans le hall de la salle Vasse a été intéressante, révélant la démarche de l'équipe de direction, Françoise Thyrion, Michel Valmer.  Les petits fascicules édités aux éditions du petit véhicule disent le projet : donner à voir, à sentir, ressentir puis accompagner par la parole et l'écrit, traces donc.

La salle Vasse, un ailleurs poétique, est un théâtre, un beau théâtre moderne de 340 places, datant de 1886 et portant le nom d'une comédienne célèbre dans l'entre deux-guerres, Francine Vasse, (j'ai trouvé un livre rare de 1944,  édité à Nantes, De la scène à la Loire, petite suite poétique, écrit par elle et illustré par Bernard Roy) donne sur le lycée Guist'hau qui a des sections consacrées aux arts du spectacle, (cinéma, théâtre, régie son ou lumière). On comprend les liens tissés avec ce lycée mais aussi avec l'université, d'autres écoles et lycées. L'équipe a le souci de préparer les futurs acteurs et spect'acteurs. On note en regardant le programme, la forte présence des écritures d'aujourd'hui, mises en scène ou lues. Je ne pouvais que me sentir bien dans cet environnement exigeant qui a à son actif, 35000 spectateurs sur l'année. Autres caractéristiques de l'équipe dirigeante, les rapports entre théâtre et sciences (Le théâtre de sciences de Michel Valmer a été publié par les éditions du CNRS en 2006). Et l'intérêt concomitant depuis des années pour Diderot. Ce qui ne sera pas sans effet sur le projet Diderot 2013 initié par les EAT Méditerranée et ouvert à l'ensemble des EAT (36 contributeurs à parité F/H)

 

Pas de voyage sans rencontres inopinées ou provoquées. Ce voyage m'a permis de rencontrer Yvon Quiniou qui a coordonné le livre Avec Marcel Conche que j'ai édité en 2011 aux Cahiers de l'Égaré. Beau moment et belle discussion sur Marx, le Retour à Marx, titre de son dernier livre chez Buchet-Chastel. Nous avons pris la passerelle Victor Schoelcher pour nous rendre au Palais de justice conçu en 2000 par Jean Nouvel, édifice impressionnant. Son architecture simple exprime la force, vertu de la justice, et utilise la transparence par de grandes parois vitrées, autre nécessité de la justice. La couleur extérieure dominante est le noir. Jean Nouvel a utilisé, dans un style moderne, les formes classiques du péristyle et des colonnes. Puis nous avons parcouru l'île de Nantes en regardant les 18 anneaux dans leur alignement ou à travers chacun, fenêtre sur la Loire et la rive opposée, de Daniel Buren et Patrick Bouchain. De la grue Titan jaune à la grue Titan grise par le hangar à bananes, le quai des Antilles en passant devant boutiques et restaurants pour finir au Cargo avec vue sur Trentemoult, l'ancien village de pêcheurs devenu bobo et où je me suis rendu le jeudi par grand froid et navibus pour voir Le Pendule de Roman Signer et déjeuner d'une choucroute de la mer au restaurant La Civelle.

 

Rencontre inopinée vers 19 H 30, le mercredi 20 février, au bord du canal Saint-Félix, avec Laetitia Casta. Je me trouve là par hasard après avoir échangé avec deux étudiantes russes à la Brasserie du Château. Me penchant sur l'eau, je suis happé par l'image mouvante, émouvante d'une nymphe. Installation intitulée Nymphéa de Ange Leccia. Je suis seul et heureux de l'être, les Nantais ignorant malgré la communication abondante que ça existe. Je profite donc pendant une quinzaine de minutes de ce tête-à-tête avec une nymphe que je saisis à travers l'écran de mon camescope. C'est une curieuse expérience que de mettre entre soi et l'autre un appareil. On voit autrement, en détail. Et j'imagine la mouette à tête rouge faisant la nymphe.

 

Dernière rencontre, celle de l'ancien responsable du fond théâtre de la médiathèque de Saint-Herblain, Bernard Bretonnière. Beaux échanges avec un connaisseur, qui plus est, des Cahiers de l'Égaré. Je lui dois la découverte éblouie de Marc Bernard : La mort de la bien-aimée, (L'imaginaire Gallimard 1972), Au-delà de l'absence,(L'imaginaire Gallimard 1976) dévorés lors du voyage retour. À l'aller, c'est avec Le goût de vivre de Comte-Sponville que j'avais voyagé. Grâce à lui aussi les Huit monologues de femmes de Barzou Abdourazzoqov, chez Zulma 2013. Et pour finir parce que la salle Vasse en a organisé une lecture le 18 décembre 2012, par Michèle Laurence et Françoise Thyrion, lecture suivie d'une discussion et d'une livraison du Petit véhicule, Je me souviens de demain, la Lettre à Zohra D. (Flammarion 2012) de Danielle Michel-Chich. J'avais échangé à ce propos vers la mi-décembre 2012 sans connaître le texte avec Simone Balazard que je vais lire très vite.

Cher Jean-Claude,

J'ai regardé les enregistrements des débats de La Criée à Marseille sur l'indépendance de l'Algérie entre Zora D. et BHL, que tu as envoyés suite à l'annonce de la lecture à Nantes.

Zora D ( qui a été ma condisciple au lycée Fromentin de la sixième à la terminale, et, dans une autre section que moi - droit pour elle - philo pour moi - à l'Université d'Alger) donne un exemple remarquable de langue de bois du parti au pouvoir en Algérie.

Le plus drôle, dans le genre humour noir, c'est que c'est l'enseignement français qui a formé ces esprits plus faux que moi tu meurs.

Simone

 

Bonjour Simone,

je suis d'accord avec la langue de bois; on en a deux en fait, celle de Zora D. et celle de BHL

l'une, Zora D., reste dans le référentiel d'il y a plus de 50 ans, nous étions des résistants comme vous pendant l'occupation, grand écart entre votre armement d'occupant et nos moyens d'occupé; c'est l'argumentaire des Palestiniens du Hamas et à une époque aussi du Fatah ... et de tout un tas d'autres groupes s'abritant derrière un certain usage dévoyé de l'Islam à moins que l'Islam soit potentiellement fasciste ou au moins fascisant

l'autre, BHL, utilise le référentiel d'aujourd'hui, le terrorisme, sachant que le combat contre le « terrorisme » prend toute sa dimension après le 11 septembre 2001 et que ce sont les USA de Bush qui déclarent la guerre au « terrorisme », à l'axe du mal; Obama reste sur cette ligne et toutes les démocraties suivent, (démocratie=paravent de l'exploitation capitaliste sans grande repentance depuis deux siècles et aujourd'hui encore plus qu'hier) et il utilise massivement des drones pour éliminer sans contrôle

c'est pour ça que j'ai donné tous les liens car il y a des points de vue différents, des témoignages différents (sur le Milk Bar, sur Guelma, sur la peine de mort en Algérie, voir la vidéo de 1'42)

http://youtu.be/d3QsItnkYAM

il serait intéressant de connaître le contenu de la lettre à Zora D qui sera lue à Nantes

j'espère qu'elle n'est pas celle de quelqu'un qui sait la vérité mais de quelqu'un qui se pose des questions même si elle a perdu une jambe et perdu sa grand-mère.

terrible ce que je dis

Jean-Claude

 

à propos de l'Algérie 50 ans après 1962

avec Zorah Drif et BHL à Marseille le 1° avril 2012   (il y  eut aussi les 30 et 31 mars)

7 vidéos de 14' environ

http://youtu.be/6ZM0wORyHho

http://youtu.be/b03SFMduavE

http://youtu.be/IEfU-y_xb3I

(ici BHL parle de la bombe du 30 septembre 1956 posée par Djamila Bouhired et Zohra D.)

http://youtu.be/hUjukS_yj6k

(ici Zora D. répond)

http://youtu.be/G--NbW3zy24

http://youtu.be/CARKq0LwGPs

http://youtu.be/9dUwK2GhDKQ

 

à comparer avec

http://babelouedstory.com/ecoutes/milk_bar/milk_bar.html 

http://babelouedstory.com/ecoutes/nicole_guiraud/nicole_guiraud.html

 

et cette séquence sur la défense de Djamila Bouhired par Jacques Vergès

http://youtu.be/Cwehv4JI86I

http://youtu.be/d3QsItnkYAM

http://youtu.be/juw9FSIniCY

http://www.ldh-toulon.net/spip.php?article2680

http://blogs.mediapart.fr/blog/benjamin-stora/280408/setif-guelma-de-la-tragedie-aux-massacres-epouvantables

http://www.algeria-watch.org/fr/article/div/livres/reggui.htm

http://blogs.rue89.com/balagan/2009/02/13/histoire-de-famille-et-de-guelma-massacres-oublies-89112

 

Le 14 mai 1968, Yvon Rocton fait voter la grève totale à Sud-Aviation Nantes: premiere occupation d'usine
Par Christian GAUVRY

FENIOUX (Deux-Sèvres), 17 avril 2008(AFP) - 40 ans après, le syndicaliste et trotskiste Yvon Rocton, 70 ans, reste fier d'avoir fait voter la première occupation d'usine de mai 1968, celle de Sud-Aviation, par plus de 2.500 salariés qui ont séquestré leur patron pendant près de deux semaines.
La moustache fière et les bretelles bien en place comme en 1968, Yves (dit Yvon) Rocton n'a rien perdu de sa fougue. Entré à l'usine Sud-Aviation de Bouguenais (sud de Nantes) en 1956, il a pris en 1964 la tête de la section Force Ouvrière du site, largement minoritaire.
En mai 1968, l'entreprise qui compte 13 établissements connaît une crise sans précédent depuis quatre mois.
Alors que des grèves tournantes se multiplient, Yvon Rocton prône la mise au vote de "la grève totale" qu'il va obtenir le lendemain de la manifestation nationale du 13 mai.
« La décision s'est prise dans les WC, à trois représentants syndicaux: FO, CGT, CFDT, ils m'ont dit : Ok Rocton tu soumets au vote la grève générale. »
Il était 16h30 ce 14 mai. Lors d'une assemblée générale rassemblant environ 2.500 des 2.800 salariés, l'occupation immédiate de l'usine est votée "en dix minutes".
"L'ambiance est électrique, ça fait plusieurs mois que ça dure, les gars en ont ras le bol de faire des grèves qui ne marchent pas", se souvient Yvon.
La peur de l'intervention des forces de l'ordre a duré 48 heures, "on était isolé...". Mais, le 15 mai, le site de Renault à Flins (Yvelines) se met aussi en grève. "Quand Renault est parti, on savait que c'était bon".
Les rares femmes travaillant dans le site quittent les lieux. Les hommes s'organisent pour tenir un siège. Ils se répartissent dans 27 postes et installent des cabanes de fortune et des cartons de machine à laver en guise de couchettes.
"Les ouvriers de mon âge revenaient d'Algérie, et dans le djebel qu'est ce que c'est, sinon des cabanes d'occupation ? On a occupé l'usine comme un camp militaire", résume le syndicaliste. Il se souvient d'avoir vu "des fusils à l'usine, et pas qu'un".
"Les gars jouaient à la belote, à la pétanque mais on n'allait pas dans les ateliers. Il n'y a pas eu de détérioration", précise Yvon.
Un service d'ordre est créé. Les ouvriers, comme le directeur de l'usine et ses cadres, ne peuvent sortir du site. "Au bout de 10 à 15 jours il y a eu quelques souplesses: on faisait comme à l'armée, il y avait des permissions", note-t-il.
Une quinzaine de jours après le début du conflit, le directeur de l'usine est renvoyé dans ses foyers et, le 13 juin, la reprise du travail est votée à une courte majorité.
"On a sauvé l'usine et obtenu la plupart des revendications. De ce point de vue, on ne s'en est pas mal tiré. Mais, sur le contexte général, nous n'étions pas très contents: avec une puissance de grève comme on avait, on a fait reprendre les mecs d'une manière ridicule", regrette Yvon. "Ca avait un goût amer".
Yvon Rocton est parti à la retraite en 1995, après 13 avertissements de sa direction et deux mises à pied, notamment pour "manquements graves à la discipline".
Aujourd'hui, le syndicaliste n'a rien perdu de ses convictions: il milite encore au Parti des Travailleurs.

 

Yvon Rocton raconte son mai 1968, 30 ans après, en 1998 

Yvon Rocton raconte à Braudeau une vie de militant et, pour 68, comment il a combattu la tactique des grèves tournantes de la CGT. Il rappelle le «cinquième plan quinquennal, qui prévoyait 15 000 licenciements dans l’aéronautique, Rochefort en tête et ensuite Nantes. Nous, on était pour une grève générale, contre I'avis de la CCT et de la CFDT. Il a fallu les événements étudiants et le 13 mai pour qu'on y arrive». Une fois la grève partie, «pendant quarante-huit heures, on a eu la trouille, on ne savait pas si on n'allait pas rester tout seuls. Le lendemain, à Paris, la Sécu nous a suivis. Et puis Renault a embrayé, l'appareil du Parti communiste a reculé». Mais, note Braudeau, Yvon Rocton «se défend d'être un boutefeu, il ne fait que sentir le mécontentement des travailleurs: « On ne déclenche pas, on aide. On organise la grève ensuite, pour associer tout le monde, ne pas couper les grévistes des têtes du syndicat. On dit : les meneurs, les meneurs ! Il y a des gars qui ont les idées claires, mais si les gens ne sont pas prêts, bonjour l'Alfred !».
Les résultats ? Un accord société signé en 1970, condamné par la CGT et la CFDT, qui a permis, note FO, «d'améliorer sensiblement la situation salariale dans les usines Aérospatiale» et qui se solde aujourd'hui (en 1998) par «30% d'écart de salaire avec d' autres entreprises du département, par exemple les Chantiers de l' Atlantique.»
Pour le reste, Rocton confie son scepticisme à Braudeau: «“Faites l’amour, pas la guerre”, quelle foutaise ! Les soldats n'ont pas attendu pour faire les deux. L’autogestion ? très négatif, ça atomise la société. Ce qu'il y a eu de valable en 68, c'est 69, l'échec du référendum sur la régionalisation et le Sénat corporatiste.»

Article de Wikipédia sur Alexandre Hébert:

http://fr.wikipedia.org/wiki/Alexandre_Hébert

 

Jean-Claude Grosse

 

retour du directeur du Voyage à Nantes, le 26 février à 18 H 19 sur cet article

Mais c’est très bien, vous avez du temps, continuez…

Jean Blaise

 

Voyage à Nantes pour Marilyn
Lire la suite

Présentation de ma philosophie / Marcel Conche

10 Février 2013 , Rédigé par grossel Publié dans #notes de lecture

Présentation de ma philosophie

Marcel Conche

HD 2013, Auxerre

 

Livre-Conche.gif

 

Allant sur ses 91 ans, Marcel Conche n'arrête pas de publier.
Après la série littéraire du Journal étrange (6 tomes), après l'épisode Émilie (Le Silence d'Émilie aux Cahiers de l'Égaré, 2010, prix des Charmettes - J.J. Rousseau) le voici revenu à la philosophie avec la parution de La Liberté (Encre marine, 2011), Métaphysique (2012) et aujourd'hui la Présentation de ma philosophie. Sans oublier une autobiographie ne concernant que les 25 premières années de sa vie : Ma vie (1922-1947) Un amour sous l'Occupation, où la part belle est faite aux lettres de Marie-Thérèse Tronchon, son professeur de lettres classiques devenue sa femme.

Va paraître dans la Revue de l'enseignement philosophique son article le plus récent : Comment mourir ? qu'il nous a lu, à François Carrassan et moi-même, lors de notre dernière rencontre à Altillac, début décembre 2012, un texte en fait d'insoumission, justifiée par le choix de la mort naturelle.

Présentation de ma philosophie est un livre d'une clarté et d'une rigueur exemplaires qui ne s'encombre pas de développements, juste les arguments nécessaires pour exposer sa vérité sur le Tout de la réalité qui pour lui est la Nature.

La préface de 4 pages est d'entrée de jeu un résumé de son naturalisme. On voit comment il décline sa démarche, de la Nature infinie, éternelle, créatrice, à un échantillon de cette créativité, l'homme et son émergence dans un monde de ressources inégalement réparties d'où de la bonté d'origine (bon n'étant pas à entendre en un sens moral, la Nature créant en aveugle si on peut dire mais ce qu'elle crée est bien créé c'est-à-dire naissant, vivant, croissant, dépérissant, mourant) à la violence de l'histoire…

Le 1° chapitre expose phrases-clés et concepts sur lesquels repose sa métaphysique, les concepts-clés comme Nature naturante, nature naturée, mal absolu (déduit de la souffrance infligée aux enfants), les concepts opératoires constitués d'opposés (pensée-connaissance, métaphysique-science, fini-indéfini-infini potentiel-infini actuel …), les concepts métaphoriques comme Nature, source éternelle de vie, nuit = Obscur primordial, fond permanent de toutes choses.
Le 2° chapitre expose l'organisation des pensées de Marcel Conche, en montrant la double cohérence (logique et pratique) et la vérité de sa métaphysique : il s'agit d'une philosophie réelle mais de plus vraie, d'un naturalisme se distinguant du matérialisme. La Nature est omnienglobante, elle est infinie, source de vie (la vie est bonne, la Nature est bonne parce que source de vie), éternellement, créatrice désordonnée, sans plan ni ordre, sans cause ou par causes aveugles, au hasard, le désordre permanent et global engendrant de l'ordre régional, créatrice d'une infinité de mondes finis appelés à disparaître, d'autres naissant pour être voués aussi au néant, à la mort. Dans cette création désordonnée, sans fin, sans pourquoi, par gradation du plus simple au plus complexe, de l'infime à l'indéfini de l'Univers (le nôtre, un parmi d'autres) émerge l'homme proche par tout un tas d'aspects des animaux (sensations, émotions, conscience) mais s'en distinguant par ce qu'il est dans l'Ouvert, ouvert aux autres mondes alors que les mondes animaux sont fermés, qu'on ne peut entrer dans le monde de la mouche par exemple. Cette ouverture de l'homme fait de lui, une liberté. Il s'en sert plus ou moins, plutôt moins que plus, passant souvent à côté de sa nature, prisonnier volontaire de sa culture d'appartenance, subissant avec son consentement le poids de l'histoire qui est l'histoire de la violence entre les hommes (clans, classes, états …) à cause de l'inégale répartition des ressources. Cette situation, liée à ce que la Nature fait émerger l'homme sur la planète terre, limitée en ressources, même si elle dure depuis des millénaires n'était pas telle à l'origine (on retrouve là l'idée du communisme primitif de Marx, confirmé par les travaux de Marshall Salins : Âge de pierre, âge d'abondance) et ne sera pas telle à la fin de l'histoire grâce à la morale universelle des droits de l'homme dont il assure le fondement par le dialogue, cette morale étant l'anticipation aujourd'hui de ce qui doit advenir : la société universelle sans états, sans classes, sans conflits, le communisme de la fin de l'histoire annoncé aussi par Marx.

Le 3° chapitre expose la généalogie des pensées de Marcel Conche. On voit comment elles sont apparues, les unes très vite comme l'impossibilité de justifier le mal absolu (les souffrances infligées aux enfants, problème déjà vu par Saint-Augustin) avec toutes les conséquences qui en découlent, rejet de Dieu, de toute religion, de tout plan de chef d'orchestre, de créationnisme, dissolution de la notion d'Être, récusation de tous les faux débats sur l'Être pour substituer à cette notion celle d'Apparence absolue (empruntée à Pyrrhon), les autres plus tardivement avec le retour aux philosophes grecs d'avant Socrate. C'est avec Montaigne puis Épicure, Lucrèce, Héraclite, Parménide et enfin Anaximandre que Marcel Conche accède à sa vision de la Nature, Phusis, sans hubris, démesure. Il nous montre aussi par quelques anecdotes comment sa philosophie a été vécue par lui, dans sa vie, non simple spéculation ou seulement spéculation mais philosophie en acte, guidant ses choix les plus fondamentaux.

L'épilogue, intitulé Ma sagesse expose ce qu'il appelle sagesse tragique c'est-à-dire volonté de réaliser le meilleur de ce qu'on peut pour soi et autrui, et pour cela se singulariser en étant à l'écoute de sa nature, de ce qui fait que je ne suis pas un autre alors que le conformisme est si facile pour refuser de devenir soi, de s'assumer comme liberté, capacité à dire non puis à dire oui au nom de raisons justifiant mes choix. Avec sa sagesse tragique, il découvre Lao Tseu et le tao.

Deux compléments essentiels : La liberté, propre de l'homme, thème d'une conférence donnée à Saint-Étienne en octobre 2011 et La Nature est sans pourquoi, écho de la formule de Silésius, la rose est sans pourquoi.

C'est sur ces deux compléments que je voudrais interroger la démarche de Marcel Conche.

Il est amené à distinguer deux libertés,

une liberté première abstraite et universelle, celle déjà de l'enfant par exemple, curieux, posant des questions qui sont celles de la philosophie, portant des jugements vrais sur ce qui l'entoure ; c'est une liberté libre comme dit Rimbaud, indéterminée encore,

et une liberté seconde concrète, particulière, liberté rétrécie par l'éducation (qui est religieuse ou laïque, chacune donnant un type d'homme) avec l'assentiment de l'enfant devenant adolescent (qui peut se révolter) puis adulte se soumettant en se justifiant à des normes, des règles, des valeurs, pouvant toujours à un moment donné dire non, adoptant un style de vie d'homme collectif adapté aux attentes de la société ou optant pour le développement de sa nature profonde, sa singularité de naissance, son devenir créateur, inventif.

Raffinant cette distinction, il montre que dans l'homme collectif, il y a celui qui se réalisera dans son travail et s'en satisfera et celui qui se sachant inventif renoncera à développer ses dons pour se contenter d'une vie tranquille. Pareil pour les créateurs, les uns échouant par manque de capacité, de chance, insatisfaits négativement, les autres s'affirmant, réalisant, souvent insatisfaits mais d'une insatisfaction les poussant à se dépasser.

« Je me suis choisi poète » dit Rimbaud, voilà la liberté libre en acte, qui se détermine elle-même. Les artistes dit-il, sont les rejetons de la Nature Poète créant par improvisation, créant des individus et non des modèles ou selon des modèles, ils sont à l'écoute de la Nature en eux et à l'écoute de leur nature. Le philosophe lui, se méfie de sa nature, en particulier de sa nature désirante. L'exercice de la raison suppose la mise à l'écart du désir qui fait s'égarer, d'où pour le philosophe, la recherche de l'amour platonique plutôt que de l'amour sexuel. Poètes et philosophes vrais accèdent à la liberté concrète et complète en réalisant leur essence singulière par et dans leur œuvre qui n'est pas donnée à l'avance, inanticipable. Entre la 1° et la 2°, la variété des libertés des hommes collectifs, toujours incomplètes, imparfaites.

Comme il nous présente la Nature comme le Poète universel, créatrice d'individus et non de modèles, je m'étonne du besoin de distinction de Marcel Conche. Je préfère partir de la liberté initiale et indéterminée de chacun et suivre le parcours de chacun, enfin de quelques uns. Je n'aime pas trop le distinguo entre artistes et homme collectif, entre philosophe et croyant. Comme si s'établissait une hiérarchie. Chacun étant une création singulière de la Nature, je trouve plus intéressant de considérer chaque vie comme un roman et à écouter les gens, effectivement, chaque vie est un roman. Les romans des romanciers ne me semblent pas plus intéressants exception faite du style pour les plus grands, que les romans des simples gens, qu'ils soient aliénés dans leur religion, leur statut social, ou libérés par leur exercice de la raison.

La variété des éthiques, choix individuel, justifie qu'on ne porte pas de jugements de valeur sur les vies et éthiques qui ne nous agréent pas. Ces éthiques de vie (selon des valeurs qui ne sont pas la nôtre, gloire, pouvoir, honneurs, richesses...) ne valent pas plus, pas moins que la nôtre. Il n'y a pas à établir une hiérarchie des vies et des éthiques, créations des hommes appelés à disparaître, toutes néantisées par la mort.

Marcel Conche pense que par l'éducation laïque d'une part, par la morale universelle des droits de l'homme d'autre part, il est possible d'arriver à la société humaine universelle, sans classes, sans violence. Il ouvre une perspective pour tous de sortie de l'ubris, de la démesure de l'homme voulant maîtriser la nature et réussissant à la dénaturer, à la détruire, accélérant sans doute à son insu sa propre disparition comme espèce. Je serai plus modeste : chacun est libre de sa sortie individuelle de la volonté de toute puissance sur soi, autrui, la nature. Chacun est libre de développer une attitude de respect pour tout ce qui existe à commencer par lui, respect se justifiant par l'impossibilité de connaître quelque monde que ce soit, monde de mon chat, monde de mon voisin, monde de celle que j'aime... L'empathie n'est pas une voie d'accès à l'autre. Contrairement au projet de Diderot dans Le rêve de d'Alembert (texte ci-dessous)

Amener l'enfant, l'adolescent à apprécier l'ordre et la beauté des mondes qu'il perçoit, voués à disparaître, amener l'enfant, l'adolescent à apprécier la valeur de toute vie car la vie est bonne, c'est peut-être l'amener à respecter tout être vivant, tout être humain, tout ce qui existe, c'est peut-être l'amener à intervenir le moins possible, à ne rien déranger dans l'ordre des mondes, à devenir un contemplatif sachant qu'il n'y a aucune possibilité de comprendre un monde de mouche, de chien, de rossignol, pas davantage le monde du voisin, du copain, de l'ami. Respectueux de l'infinie variété, diversité de ce qui s'offre, il est pleinement ouvert, dans l'accueil. Mais rien ne viendra à lui. Il n'aura pas accès au for intérieur de l'autre, aux mondes autres. Il aura accès à la Bonté de la nature par les êtres vivants qu'elle crée, à la beauté des mondes vivants, il aura des sensations selon ses qualités sensorielles (certains sont plus sensibles que d'autres), il aura des émotions, des sentiments, il se rendra à des évidences, il portera des jugements vrais sur ce qui l'environne mais aucune connaissance ne sortira de cette contemplation du monde de son chien, de son chat, de son amour. Cela me semble se déduire de l'affirmation la Nature est sans pourquoi. Il en est ainsi de toute création de la nature naturée.

Il me semble que notre monde brutal, violent, où nos milliards de décisions quotidiennes, souvent contradictoires, de natures si différentes, ressemblent au brassage perpétuel des élément premiers, infimes, participe du désordre de la Nature d'où tout naît, où le hasard créateur est à l'oeuvre. Je ne suis pas loin de penser que le monde de l'homme composé de 7 milliards de mondes singuliers inconnaissables est gouverné par le désordre et le hasard. Et que toute prétention de rationalité, de mise en ordre ajoute au désordre. Ouvrir une perspective pourtant heureuse de fin de l'histoire, de fin de la violence me semble relever de la démesure. Le sage tragique ne pariera pas sur cette fin heureuse, pas plus que sur son inverse ou que ni l'une ni l'autre..

 

Jean-Claude Grosse

 

Pour se familiariser avec Marcel Conche, on pourra lire les nombreuses notes de lecture publiées sur ce blog ou présentations de sa philosophie.

Les entretiens d'Altillac

Sur la philosophie de Marcel Conche

Note sur le silence d'Émilie

Métaphysique/Marcel Conche

La Liberté/Marcel Conche

 

Texte de Diderot

 

Diderot- Avant que de faire un pas en avant, permettez-moi de vous faire l´histoire d´un des plus grands géomètres de l´Europe. Qu´était-ce d´abord que cet être merveilleux ? Rien.

d´Alembert - Comment rien! On ne fait rien de rien.

Diderot- Vous prenez les mots trop à la lettre. Je veux dire qu´avant que sa mère, la belle et scélérate chanoinesse Tencin, eût atteint l´âge de puberté, avant que le militaire La Touche fût adolescent, les molécules qui devaient former les premiers rudiments de mon géomètre étaient éparses dans les jeunes et frêles machines de l´une et de l´autre, se filtrèrent avec la lymphe, circulèrent avec le sang, jusqu´à ce qu´enfin elles se rendissent dans les réservoirs destinés à leur coalition, les testicules de sa mère et de son père. Voilà ce germe rare formé; le voilà, comme c´est l´opinion commune, amené par les trompes de Fallope dans la matrice; le voilà attaché à la matrice par un long pédicule; le voilà, s´accroissant successivement et s´avançant à l´état de foetus; voilà le moment de sa sortie de l´obscure prison arrivé; le voilà né, exposé sur les degrés de Saint-Jean-le-Rond qui lui donna son nom; tiré des Enfants-Trouvés; attaché à la mamelle de la bonne vitrière, madame Rousseau; allaité, devenu grand de corps et d´esprit, littérateur, mécanicien, géomètre. Comment cela s´est-il fait ? En mangeant et par d´autres opérations purement mécaniques. Voici en quatre mots la formule générale : Mangez, digérez, distillez in vasi licito, et fiat homo secundum artem. Et celui qui exposerait à l´Académie le progrès de la formation d´un homme ou d´un animal, n´emploierait que des agents matériels dont les effets successifs seraient un être inerte, un être sentant, un être pensant, un être résolvant le problème de la précession des équinoxes, un être sublime, un être merveilleux, un être vieillissant, dépérissant, mourant, dissous et rendu à la terre végétale.

Jean Starobinski a fait une très belle étude linguistique et stylistique de ce passage dans Diderot, un diable de ramage, (Gallimard 2012, pages 247 et suivantes).
On voit bien le projet des Lumières: rendre la continuité matérielle des molécules universelles à d'Alembert, le génial géomètre. De l'universalité de l'infiniment petit à la singularité de d'Alembert. Mais le même schéma explicatif vaut pour chacun. Il n'explique donc rien ou alors ce qu'il y a de commun entre les humains. Aujourd'hui, ce schéma matérialiste serait plus raffiné, irait jusqu'aux gènes, à l'ADN de d'Alembert. Mais je persiste, tout schéma explicatif de cette sorte ne nous fera pas accéder au for intérieur de d'Alembert, pas même avec les plus perfectionnées connaissances neurologiques au fonctionnement de son génie mathématique.

 

JCG

 

 

Lire la suite

Marilyn au théâtre 14 (31 juillet - 4 août 2012)

6 Août 2012 , Rédigé par grossel Publié dans #spectacles

 

Marilyn disparaissait il y a 50 ans, le 5 août 1962

à Paris, 50 ans après, 5 soirées lui sont consacrées

avant la date-anniversaire du 5 août 2012

5 jours où la vie prime sur la mort

JCG

 

playlist du spectacle Marilyn après tout 

 

 


 

 

 

La fête à Marilyn au Théâtre 14 fut une réussite et un succès, grâce au talent, à l'investissement de Susana Lastreto et de GRRR, groupe Rire, Rage, Résistance. Talent des comédiens, chanteurs, musiciens et invités, tous habités.

Structure efficace: le texte d'André Morel, chaque soir, pour ouvrir le bal, suivi du 1° texte de la soirée, enregistré, permettant d'installer l'univers de Marilyn à travers des livres, accessoires, robes, peignoirs et autres clins d'oeil puis une série de deux ou trois textes en solo ou duo, une chanson très rythmée de Marilyn au cabaret par Hélène Hardouin qui emporte l'adhésion du public, à nouveau, deux ou trois textes, une chanson (celle de Rivière sans retour) par Vincent Coppin, magnifique, les derniers textes en choeur et deux chansons pour le final par les deux chanteurs entraînant le public. Tous lisent, interprètent déjà, les textes du jour, coupés pour rester dans le format d'une heure : François Frapier, Susana Lastreto, Hélène Hardouin, Vincent Coppin, Marieva Jaime Cortez et l'invité du soir, admirateur de Marilyn venu déposer son bouquet de fleurs sur les signes de MM, livres surtout. Chaque soir, c'est un spectacle-laboratoire que l'on  découvre. On se prend une heure de bonheur. On se dit qu'on doit cela à Marilyn, ses chansons, images, films, à sa vie, à ses mots et pensées, à son oeuvre quoi. Et on se dit que des vivants se saisissant de ça, auteurs, acteurs, chanteurs, musiciens pour créer à leur tour, partager émotions et images avec le public d'aujourd'hui. On se dit qu'on aimerait que tous les disparus aient un tel traitement, soient aimés et ravivés comme cela a été le cas, cinq soirs au Théâtre 14.

Après la dernière, le 4 août, j'ai offert à l'équipe 2 bouteilles de MUMM, le champagne qui arrondit les lèvres. 3 toasts à la russe ont été portés, un à Marilyn et à ce qu'elle permet encore aujourd'hui ainsi qu'aux disparus de chacun sans choc des coupes, un à la suite possible de ce spectacle avec force chocs de coupes, et le dernier à l'amour comme il se doit. Ce fut un poast participatif, chacun étant invité à donner sa formule de l'amour. Quelle histoire ! À part trois, ce ne furent que des formules d'échec. Si je m'attendais à cela. Bravo à Gérard Lépinois d'avoir proposé ce jeu particulièrement révélateur. Cela s'est déroulé entre 20 H 30 et 21 H 30 le samedi 4 août 2012. Le 4 août 1962, à cette heure-là Marilyn était encore en vie. Elle est peut-être morte vers 22 H 30- 23 H. On découvrit son corps le 5 août vers 5 H du matin. Nous l'avons fêtée, de son vivant.

JCG, le 6 août à Corsavy

 

Le 31 juillet

et les 1- 2 - 3 et 4 août

à 19 H, durée 1 H

au Théâtre 14/Jean-Marie Serreau

20 Avenue Marc Sangnier  75014 Paris
01 45 45 49 77

 

métro porte de Vanves

bus 58

 

affiche-Marilyn.JPG

Avec Vincent Coppin, François Frapier, Hélène Hardouin, Marieva Jaime Cortez, Susana Lastreto,

invités sur le plateau Julian Negulesco, Michel Azama, Igor Oberg

Mise en espace : Susana Lastreto. 

Musiciens : Annabel de Courson,   Jorge Migoya.

Lumières: Antoine Duris, Susana Lastreto

 

36 écrivains, 18 femmes et 18 hommes, écrivent sur, pour, à propos de Marilyn.

Sa vie, ses rôles, ses rêves, ses amours, sa disparition.

5 jours, 8 textes par soir, un mini cabaret : des chansons de Marylin

POUPOUPIDOU… !

 

MARILYN APRES TOUT /  LES  AUTEURS PAR JOUR

 

 

Mardi 31 juillet

INVITÉ : JULIAN NEGULESCO

1.    André MOREL

2.    Dominique CHRYSSOULIS (texte enregistré)

3.    Simone BALAZARD

4.    Gilles CAILLEAU

5.    Chanson par HÉLÈNE HARDOUIN

6.    Elsa SOLAL

7.    René ESCUDIE

8.    Chanson par VINCENT COPPIN

9.    Frédérique RENAULT

10. Isabelle BOURNAT

11. Danielle VIOUX

12. Deux chansons par HÉLÈNE HARDOUIN et VINCENT COPPIN

 

MERCREDI 1 AOÛT

INVITÉ :  MICHEL AZAMA

1.    André MOREL

2.    Noëlle LEIRIS (texte enregistré)

3.    Bernadette PLAGEMAN

4.    Denis CRESSENS

5.    Chanson par HÉLÈNE HARDOUIN

6.    Gilles DESNOTS

7.    François CARRASSAN

8.    Chanson par VINCENT COPPIN

9.    Sylvie COMBE

10. Deux chansons par HÉLÈNE HARDOUIN et VINCENT COPPIN

 

 

JEUDI 2 AOÛT

INVITÉ :  MICHEL AZAMA

1.    André MOREL

2.    Anne Pascale PATRIS (texte enregistré)

3.    Roger LOMBARDOT

4.    DADDY

5.    Chanson par HÉLÈNE HARDOUIN

6.    Dasha KOSACHEVA

7.    SHEIN B.

8.    Aïdée BERNARD

9.    Chanson par VINCENT COPPIN

10. Gérard LÉPINOIS

11. Deux chansons par HÉLÈNE HARDOUIN et VINCENT COPPIN

 

 

 

VENDREDI 3 AOÛT

INVITÉ : IGOR OBERG

1.    André MOREL

2.    Benjamin OPPERT ( texte enregistré)

3.    Marcel MORATAL

4.    Jean-Claude GROSSE

5.    Chanson par HÉLÈNE HARDOUIN

6.    Moni GREGO

7.    Alain PIERREMONT

8.    Chanson par VINCENT COPPIN

9.    Bagheera POULIN

10. Adolphe NYSENHOLC

11. Deux chansons par HÉLÈNE HARDOUIN et VINCENT COPPIN

 

 

SAMEDI 4 AOÛT

INVITÉ : IGOR OBERG

1.    André MOREL

2.    Angèle LEMORT – Kremena NIKOLOVA (texte enregistré)

3.    Angèle GERMANEAU

4.    Marc ISRAËL-LE PELLETIER

5.    Chanson par HÉLÈNE HARDOUIN

6.    Yoland SIMON

7.    Diana VIVARELLI

8.    Monique CHABERT

9.    Chanson par VINCENT COPPIN

10. Aïcha SIJELMASSI RABEH

11. Pascal RENAULT

12. Deux chansons par HÉLÈNE HARDOUIN et VINCENT COPPIN

 

 

 

 

En partenariat avec EAT (Écrivains Associés du Théâtre), EAT Méditerranée, Les Cahiers de l'Égaré, Les 4 Saisons d'ailleurs, Jean-Claude Grosse, initiateur du projet, éditeur de Marilyn après tout.

Lire la suite

Chez Marcel Conche/Entretiens d'Altillac 4

14 Juillet 2012 , Rédigé par grossel Publié dans #les entretiens d'Altillac

  CHEZ MARCEL CONCHE / ENTRETIENS D’ALTILLAC (4)

 

017.JPG

 

LE TEMPS QUI RESTE

___

 

 

 

 

Marcel Conche a eu 90 ans cette année. C’est l’arithmétique des jours. Il vient de recevoir un courrier d’une jeune dramaturge qui prépare un spectacle Nous serons vieux aussi et qui, s’adressant au vieux qu’il est devenu, voudrait savoir ce qu’il ressent à la pensée du temps qui lui reste à vivre. Elle a joint à sa demande le texte d’une chanson Le temps qui reste signé Jean-Loup Dabadie et qu’interpréta Serge Reggiani :

 

Combien de temps...

Combien de temps encore

Des années, des jours, des heures, combien ?

Quand j'y pense, mon coeur bat si fort...

Mon pays c'est la vie.

Combien de temps...

Combien ?

 

Je l'aime tant, le temps qui reste...

Je veux rire, courir, pleurer, parler,

Et voir, et croire

Et boire, danser,

Crier, manger, nager, bondir, désobéir

J'ai pas fini, j'ai pas fini

Voler, chanter, parti, repartir

Souffrir, aimer

Je l'aime tant le temps qui reste

 

Je ne sais plus où je suis né, ni quand

Je sais qu'il n'y a pas longtemps...

Et que mon pays c'est la vie

Je sais aussi que mon père disait :

Le temps c'est comme ton pain...

Gardes-en pour demain...

 

J'ai encore du pain

Encore du temps, mais combien ?

Je veux jouer encore...

Je veux rire des montagnes de rires,

Je veux pleurer des torrents de larmes,

Je veux boire des bateaux entiers de vin

De Bordeaux et d'Italie

Et danser, crier, voler, nager dans tous les océans

J'ai pas fini, j'ai pas fini

Je veux chanter

Je veux parler jusqu'à la fin de ma voix...

Je l'aime tant le temps qui reste...

 

Combien de temps...

Combien de temps encore ?

Des années, des jours, des heures, combien ?

Je veux des histoires, des voyages...

J'ai tant de gens à voir, tant d'images..

Des enfants, des femmes, des grands hommes,

Des petits hommes, des marrants, des tristes,

Des très intelligents et des cons,

C'est drôle, les cons ça repose,

C'est comme le feuillage au milieu des roses...

 

Combien de temps...

Combien de temps encore ?

Des années, des jours, des heures, combien ?

Je m'en fous mon amour...

Quand l'orchestre s'arrêtera, je danserai encore...

Quand les avions ne voleront plus, je volerai tout seul...

Quand le temps s'arrêtera..

Je t'aimerai encore

Je ne sais pas où, je ne sais pas comment...

Mais je t'aimerai encore...

D'accord ?

 

 

Le texte est sur la table du petit bureau où Marcel nous reçoit ce lundi 4 juin 2012. Cela a l’air de l’amuser. Il se met à le lire tout en le commentant avec la distance critique qui convient et la situation, à ce moment précis, est d’autant plus drôle qu’au-dessus de nous, dans cette pièce hors du temps, une tête d’Epicure veille.

 

004

 

Epicure dont toute la philosophie eut une seule fin : acquérir la santé de l’âme (cf. Lettre à Ménécée : « Quand on est jeune il ne faut pas hésiter à s’adonner à la philosophie, et quand on est vieux il ne faut pas se lasser d’en poursuivre l’étude. Car personne ne peut soutenir qu’il est trop jeune ou trop vieux pour acquérir la santé de l’âme. »).

Or il est clair que le sujet qui parle dans le texte ne va pas bien : tout dans son propos exprime le trouble, l’agitation, la fièvre. Sûr qu’il ne veut pas mourir et s’affole, son pays c’est la vie, dit-il, comme s’il y était chez lui de toute éternité. Et ça part dans tous les sens, du rire aux larmes, assez vulgairement, avec un désir de tout et de son contraire, et révèle pour finir une confusion mentale plutôt inquiétante.

Marcel rappelle alors que le temps qui reste est une idée indéterminée, inconsistante, sans contenu. Or il n’est pas possible, ajoute-t-il pour couper court, de spéculer sur l’indéterminé.

 

002.JPG

A quoi on peut ajouter que cette indétermination du temps qui reste présente cependant l’avantage paradoxal de rendre l’existence vivable : que deviendrait en effet notre vie si notre état civil mentionnait à la fois la date de notre naissance et celle de notre mort ? On se dirait encore trois ans ou encore six mois…Sûr que ce savoir serait le poison parfait pour anéantir tout vouloir vivre. Nous serions morts avant de mourir, ou, pour paraphraser La Fontaine dans la fable Le philosophe scythe, on cesserait de vivre avant que l’on soit mort.

Car la perspective de mourir est nécessairement relativisée par l’ignorance du jour et de l’heure qui permet ainsi aux mortels de s’embarquer pour l’incertain, parfois au risque de leur vie (cf. Pascal : « Quand on travaille pour demain, et pour l’incertain, on agit avec raison », Pensées fr.234 Br.).

 

Un instant plus tard, Marcel nous redit : Je ne crains pas la mort, une parole fidèle à Epicure qui voulait délivrer les mortels de la crainte de la mort pour les laisser mieux apprécier les joies que leur offre la vie éphémère. Car cette mort, celui des maux qui fait le plus frémir, insistait-il, n’est rien pour nous, puisque tant que nous existons la mort n’est pas, et que quand la mort est là nous ne sommes plus.

 

Quelques temps plus tôt, à St Emilion, Marcel, invité à conclure le 6ème festival Philosophia sur le thème de la nature, surprenait le public avec cette histoire qu’il se plaît à raconter : Dans mon village il y a un menuisier. Ce menuisier a tous les clients qu’il veut. D’autre part sa femme est la coiffeuse du village. En plus il a trois vaches. Le résultat c’est qu’il est toujours souriant. Il respire le bonheur. Il est plein de bonheur. Alors à quoi bon la philosophie ? Mais justement c’est là qu’on voit qu’elle est bonne… parce que si je le rencontre et que je lui dis : vous savez, votre médecin m’a dit quelque chose que je ne devrais pas vous répéter… enfin je vous le dis quand même… vous serez mort avant trois jours ! Alors qu’est-ce qui se passe ? Le bonheur de mon menuisier s’effondre totalement. Tout ça, parce qu’il n’a pas voulu méditer la Lettre à Ménécée… (Rires dans la salle).

Car cette méditation l’aurait peut-être conduit à ce bonheur fondamental, sous- jacent à tous les autres bonheurs, qu’Epicure veut nous donner. C’est un peu comme avec la mer : il y a des vagues en surface et il y a le calme des profondeurs qu’elles n’affectent pas. Ce calme, c’est précisément l’ataraxie, l’absence de trouble.

 

Je note relativement au temps qui reste qu’il ne reste jamais que le présent. Je cite alors Marc-Aurèle disant qu’on perd autant, que l’on soit très âgé ou que l’on meure de suite : le présent est en effet la seule chose dont on peut être privé, puisque c’est la seule qu’on possède, et que l’on ne perd pas ce que l’on n’a pas. Ce qui reviendrait à soutenir qu’il n’y a pas de différence entre mourir à 20 ans et à 80 ans.

Marcel n’est pas d’accord, soulignant qu’à 20 ans on peut davantage attendre de l’avenir. Une objection conforme à Epicure qui pensait que l’avenir n’est ni entièrement en notre pouvoir ni tout à fait hors de nos prises. Mais on voit bien soudain à quel point, sur la pensée du présent, épicurisme et stoïcisme se séparent.

 

Marcel ajoute toutefois que ne pas craindre la mort ne l’empêche pas de s’inquiéter du « mourir », de la forme qu’il prendra, et d’évoquer les souffrances qu’endura Montaigne, mort étouffé par un phlegmon. Mais il n’est cependant pas candidat au suicide, même s’il ne le condamne pas. Il l’a peut-être envisagé quand, sa retraite prise à Treffort, il acheta, nous dit-il, un revolver : pour y penser de plus près ?

 

Jean-Claude Grosse évoque le probable suicide de Marilyn Monroe à 36 ans. Il vient de publier pour le 50èmeanniversaire de sa mort Marilyn après tout, un ouvrage collectif des Ecrivains associés du Théâtre. Marcel n’a pas voulu y participer. Même s’il a toujours dit être sensible au charme féminin,on comprend que cette actrice ne l’émeut pas beaucoup. Il fait incidemment part de sa préférence pour Jean Seberg. Elle aussi suicidée à 40 ans dans des circonstances troubles et dont le corps fut retrouvé telle une épave dans le coffre de sa voiture, anéanti par les drogues et l’alcool. Elle avait pris parti pour les Black Panthers mais sa vie semblait aspirée par l’échec jusqu’à la déchéance.

J’évoque alors le suicide de Romain Gary qui fut son mari et qui avait annoncé son refus de vieillir. Fidèle là aussi à de Gaulle (« la vieillesse est un naufrage »), il avait déclaré  deux ans avant de se tirer une balle dans la bouche à 66 ans : « Vieillir ? Catastrophe. Mais ça ne m'arrivera pas. Jamais. J'imagine que ce doit être une chose atroce… » Sans doute fut-il toujours hanté par ce qu’il nomme la dévirilisation, cela dès sa jeunesse dont il parle dans La promesse de l’aube. Et cette diminution venue lui fut intolérable. Au-delà de cette limite, écrivit-il aussi, votre ticket n’est plus valable. Ticket : à prendre dans un sens amoureux.

Une façon de voir la vie, conditionnée par une certaine capacité physique.

 

A quoi Marcel objecte la figure de Sophocle à l’âge de 95 ans, heureux de s’être débarrassé de la sexualité, cette « bête dévoreuse »… et de pouvoir vivre enfin toute relation humaine avec désintéressement. Ce que Romain Gary, suggère-t-il, a sans doute manqué.

 

Quant à la mort en soi, précise-t-il à la fin de Métaphysique (PUF, 2012), je crois qu’elle équivaut à une fin de vie et qu’il n’y a rien à espérer ou à attendre après. Mais si je crois qu’il n’y a rien, je ne le sais pas. Je suis sceptique à l’intention d’autrui, pour le laisser libre de croire qu’’il y a une vie après la mort.

A cet instant il parle de sa sœur qui pense qu’elle retrouvera son mari au paradis, et ses yeux deviennent très rieurs…

 

Une fin de vie : comme on le lit dans Montaigne, la mort est le bout et non le but. Sur ce point, Marcel, dans Le silence d’Emilie (Les Cahiers de l’Égaré, 2010), a clairement prévenu : j’entends que ma vie terrestre se referme sur elle-même, la mort ne signifiant rien d’autre que l’achèvement de la vie, et n’ouvrant sur aucun mystère sinon le mystère de la nuit – où il n’y a rien à voir.

Un détachement jadis exprimé par Epicure qui ne considérait pas la non-existence comme un mal.

Marcel revient alors sur le titre du spectacle envisagé : Nous serons vieux aussi. Mais qu’en sait-elle, demande-t-il ? Il ajoute que bien des soldats partis à la guerre de 14 auraient probablement voulu vieillir…

Vieillir, dit-il, j’invente la vie au fur et à mesure. J’ai mon présent. J’avance comme si j’avais 50 ans à vivre. L’idée du temps qui resterait à vivre est une idée triste, dépressive, qui annihile le présent. Le jour de ma mort n’est arrêté nulle part

 

013.JPGphotos de F.C.

 

 

 François Carrassan

 

 

 

 

 

Lire la suite

Disparition de Georges Mathieu / Le privilège d'être

13 Juin 2012 , Rédigé par Jean-Claude Grosse Publié dans #notes de lecture

Je fais remonter cet article du 2 juin 2007 en mémoire de Georges Mathieu, disparu dimanche 10 juin 2012. Il avait 91 ans.

Le Privilège d’être
  Georges Mathieu

portmathieu.jpg

Éditions Complicités 2007
ISBN 2351200047
20 euros

 

40 ans après la 1° édition chez Robert Morel, (1967), dans une édition de luxe, les Éditions Complicités rééditent ce texte de Georges Mathieu, précédé d’une note au lecteur, d’une introduction et d’un entretien entre le peintre et Christine Blanchet-Vaque.
J’ai eu l’information par le portail d’artistes Art Point France et j’ai commandé et le livre et le film de Frédéric Rossif (1971) sur et avec Mathieu:
commentaires de François Billetdoux, musique de Vangélis, le plus grand film sur le mystère de la création avec Le mystère Picasso de Clouzot. (Durée: 53 minutes, 20 euros chez Zoroastre)

6.jpg
Vangélis et Mathieu
3.jpg
Mathieu, Rossif et la célèbre Mercédès 540 K
photo-3.jpg
Rossif et Mathieu

Je ne découvre pas Mathieu aujourd’hui. Je m’y suis intéressé à l’époque de sa célébrité, de son dandysme. Disons de 1957 à 1968. Je suivais ses frasques à travers la presse à l’affût des sorties de Georges Mathieu. Je me souviens de ses voitures, de ses capes noires avec doublures rouge, de ses moustaches, de ses écrits aussi : L’abstraction lyrique chez Julliard, de son intérêt pour Stéphane Lupasco, de certains écrits-manifestes sur la fête, le sacré, l’art. Je ne l’ai jamais vu peindre en public et je n’ai vu que peu d’oeuvres en vrai.

Le Privilège d’être est un ensemble disparate d’écrits tant dans le fond que dans la forme. Dialogue théâtral favorisant la distanciation avec Les Muses. Journal avec deux semaines non datées : Sept jours et Sept autres jours permettant de découvrir le Maître, ses rencontres, les lettres reçues, ses interlocuteurs, son environnement. Le musée de l’âme est une évocation de son appartement de 12 pièces sur 3 étages où un meuble à chaque fois décide de la destination de la pièce. Du renvoi de Till nous montre le Maître dans ses rapports étranges avec son valet qui apparemment s’autorisait bien des privautés justifiant son renvoi abrupt. Petites confidences et petites impressions libanaises racontent plein d’anecdotes sur le Maître , permettant de se faire une idée de ses comportements au quotidien, de son insolence, de ses goûts et affinités, de ses rejets aussi.
Livre roboratif, plein d’humour et d’esprit où s’exprime un fort refus du conformisme, où se revendique une forte affirmation à être libre, ce que les autres vont appeler anti-conformisme ou snobisme comme façon de se démarquer. Or Mathieu se démarque surtout du bourgeois, de l’américanisme, de l’aristotélisme-cartésianisme. Mathieu se veut à la pointe de l’art et de la science : n’adresse t’il pas un mémoire à Einstein pour réconcilier physique quantique et relativité générale (50 ans après, on court toujours après cette unification) ? Il s’intéresse au passé, essentiellement des batailles, du mobilier, des bustes, des trônes, (il est royaliste mais nous n’apprenons pas pourquoi), il s’intéresse à l’orient, aux nouvelles logiques, à la théorie des jeux. Il comprend le premier l’importance des tachistes américains comme Pollock, lui-même inventant l’abstraction lyrique, l’abstractivisme préfèrerait-il qu’on dise.
Biographie, bibliographie complètent utilement ce livre qui permet de prendre la mesure d’un homme et d’un artiste qui auront marqué avec une force rare l’évolution de la création contemporaine par deux démarches : la peinture en public sur de grands formats à une vitesse surprenante, le tubisme ou tachisme permettant de s’émanciper du constructivisme, du géométrisme ; le signe précédant la signification, ce que nombre de jaloux ou d’incultes lui auront fait payer car Mathieu, polémiste redoutable, aura su mettre le doigt là où ça fait mal : les méfaits ravageurs de la bureaucratie institutionnelle qui occupe les postes de décision, l’inexistence de l’éducation artistique…
Dès 1964, Georges Mathieu s’est lancé dans une croisade en faveur d’une éducation qui ne mettrait plus l’accent sur la raison au détriment de la sensibilité, ni sur le progrès économique au détriment du progrès de l’homme et qui ouvrirait l’accès du plus grand nombre aux joies les plus simples et les plus exaltantes de la vie. Une phrase de Galbraith, qu’il aime à citer, résume sa philosophie : "L’artiste est maintenant appelé, pour réduire le risque du naufrage social, à quitter sa tour d’ivoire pour la tour de contrôle de la société".
Un regret : trop de fautes , voire de maladresses d’expression émaillent le livre, surtout dans l’entretien. Dommage.
Jean-Claude Grosse

Mathieu.jpg

Note sur le film: La fureur d’être, édité par Zoroastre.
Le film de Rossif qui date de 1971 est complété par une interview de Georges Mathieu en date du 14 mars 2006 à Paris soit 35 ans après.
L’interview donne des éclairages sur le film, sur l’interventionnisme de Rossif auquel Mathieu satisfait parce que 2 caméras filment dont l’une au ralenti pour surprendre les « erreurs gourmandes » de Mathieu dit Billetdoux. En réalité, Mathieu n’aime pas les sinusoïdes que lui fait accomplir Rossif et s’en libère par des traits sur les signes qu’il a commis sur « commande ».
Dans la 2° partie du film, pendant que Mathieu peint, agit, Vangélis improvise ainsi qu’une danseuse grecque mais la musique n’influence pas le peintre. C’est Rossif qui nomme la toile : Charles Quint alors que pour Mathieu, il s’agit d’une tragédie grecque avec 3 composantes : l’amour, la vie, la fête.
Le film comme l’interview permettent de comprendre le cheminement de Mathieu qui prend conscience de l’importance du style avec une étude sur Joseph Conrad, en arrive à rompre avec dit-il, 40.000 ans d’histoire de l’art, avec l’héritage gréco-latin, à inventer l’abstraction lyrique, rupture avec tous les courants antérieurs, rupture avec la réflexion précédant l’action. Évidemment, il y a le risque des automatismes mais Mathieu, peintre autodidacte, s’en émancipe souverainement.
Le film est disparate comme le livre : Le privilège d’être, évoquant l’enfance, la guerre, l’amour des voitures, soumettant le peintre à une interview graphique sur la page blanche, nous le montrant dans son appartement « baroque », nous le montrant bien sûr en acte de peindre et c’est assez impressionnant. Mathieu et ses longs pinceaux tenus presque comme des épées, Mathieu et son large pinceau qu’il manie avec dextérité pour des courbes et des volutes, Mathieu et son gant qu’il passe sur la toile comme s’il lessivait, Mathieu bondissant, Mathieu allongé. Au fur et à mesure que le travail avance, Mathieu s’éloigne de plus en plus souvent de la toile, dans des allers et retours rapides, avec une gestuelle variée où j’ai noté des temps d’arrêt pour des bifurcations, des insistances mais cela va vite et la toile se remplit, se charge sans qu’on ait le sentiment d’un excès, d’un trop plein. Mathieu s’adresse aussi à nous comme s’il nous faisait une conférence et c’est avec le film que j’ai compris le titre de son livre : Le privilège d’être, à savoir que ce privilège, on veut nous le confisquer et que nous avons à l’affirmer contre toutes les forces aliénantes. « L’homme moderne sera-t-il demain définitivement frustré de ce privilège démocratique que l’État lui accorde et que la société lui arrache : le privilège d’être ? » Un des très forts moments du film est l’installation des œuvres de Mathieu dans le parc de Versailles, faisant paraître pâle la nature, rendant évidente la puissance créatrice de l’homme.
Voir Mathieu, 35 ans après, a été pour moi une surprise : il a 86 ans, répond aux questions d’ Yves Rescalat, parfois avec quelques difficultés mais avec clarté dans l’ensemble jusqu’à la question finale sur ce qu’est la beauté pour lui, question qui le laisse sans voix jusqu’à ce qu’il réponde d’une façon lumineuse : « c’est une sorte de présence qui sublime le reste. »
Je ne peux que conseiller la découverte ou redécouverte de ce peintre, convaincu d’avoir rompu avec des millénaires de représentation, d’avoir ouvert la voie à la création sans réflexion, sans construction, l’abstraction lyrique, et d’avoir essayé de rapprocher l’art de la vie pour tous d’où ses peintures en public, ses affiches pour Air France, sa pièce de 10 franc, son logo pour Antenne 2…
« Pour aller où tu ne sais pas, va par où tu ne sais pas », cette phrase de Saint-Jean de la Croix, Mathieu la reprend à son compte. Le film se conclut par : « on ne fait pas le portrait d’un artiste, on l’approche à peine. »
JCG
mathieubarth--l--my.jpg
Georges Mathieu: Le Massacre de la Saint Barthélémy
Paris 1945 bis 1965 Museum de Modern Art Linz

MATHIEU - ROSSIF, la rencontre étonnante et détonnante...
«Mon film tente d’exprimer les rapports entre un homme et la peinture. Pourquoi cet homme vit, pourquoi il peint comme ça... J’ai essayé de composer un opéra dont Mathieu serait le livret. Il ne s’agit donc pas d’un portrait; on ne fait pas le portrait d’un artiste, on l’approche à peine. Quoi qu’il en soit, Mathieu est une personnalité extraordinaire, un homme de notre temps avec un immense talent: c’est déjà fascinant. Ce n’est pas un film de peinture. Ce n’est à aucun moment un documentaire. Nous avons tenté en partant de Mathieu de dépasser les notions de réel et d’irréel, les données d’information historiques ou même généalogiques, il fallait par une vision cinématographique faire comprendre l’œuvre d’un visionnaire ». _ Frédéric ROSSIF _

Un film à part ..._Invisible depuis des années, toujours inédit salle, _voici enfin en DVD, pour la première fois entièrement restauré, pour le 35ème anniversaire de sa réalisation, le chef d’œuvre méconnu de Frédéric Rossif. Au delà d’un film sur un peintre, c’est un film sur la peinture, et plus encore une œuvre à part entière sur la création. Eclats d’un tournage porté par la rencontre de quatre grands artistes : les qualités d’auteur, la grandeur et l’éclectisme de Rossif, ne peuvent seules se résumer aux chefs d’œuvre reconnus que sont Mourir à Madrid et de Nuremberg à Nuremberg : on les retrouve dans Georges Mathieu ou la fureur d’être. Ce film singulier, n’en demeure pas moins à part dans sa filmographie. A part également parce que Vangelis, qui a marqué de son talent l’œuvre de Rossif, signe ici par sa présence à l’écran, une première collaboration avec le cinéaste. A part, enfin, car cette musique originale, tout comme le texte remarquable de François Billetdoux, sont toujours inédits.

La création au travail..._Georges Mathieu ou la fureur d’être est un film organisé autour d’une interview graphique improvisée par Georges Mathieu, réalisé à la demande du cinéaste. Elle confère au film une ligne narrative qui, en le « fictionnalisant », restitue, sous la forme du conte initiatique placé sous le sceau du signe, des rites, du cérémonial, tout le mystère et la merveilleuse légende Georges Mathieu. Sous l’œil des caméras de Rossif, Mathieu exécute "L'Election de Charles Quint" et la « Nécessité de l’Espérance » sur la musique improvisée de Vangelis. L’œuvre est bercée par la majesté du commentaire de François Billetdoux, et les voix mélodieuses, envoûtantes du dramaturge, et de celle de la comédienne Nathalie Nerval. C’est alors, par la magie du cinéma, que le mouvement du cinématographe épouse intimement le geste créateur et met en lumière la quintessence suprême du génie de l’ouvrage, l’art de Mathieu, prémisses à la fête suprême de l’être : le privilège d’être.


mathieucapetiens.jpg"Les Capétiens partout" - 295 x 600 cm -
Huile sur toile, signée et datée en bas à droite : Mathieu, 10 octobre 1954 -
Centre Pompidou, Musée national d'art moderne
mathieubogota.jpgComplainte silencieuse des enfants de Bogota face aux commandos de la mort
mathieudana.jpg
Dana
mathieutaverny.jpgTaverny
photos-g-mathieu-011.jpgau centre d'art contemporain de Fernet-Branca en janvier-février 2007


Lire la suite

Misfit/Adam Braver

28 Mai 2012 , Rédigé par grossel Publié dans #notes de lecture

Misfit.gif

 

Misfit d'Adam Braver

Éditions Autrement

 

Ce roman sort au moment où Marilyn et son mythe sont célébrés, 50 ans après tout.

S'appuyant sur des situations réelles, lieux et dates, personnages, ce roman réussit à nous mettre dans la tête de Marilyn. Il s'agit d'une tentative de nous faire entrer dans l'univers mental de Marilyn par empathie. L'usage du « tu » est le signe de cette tentative d'empathie ; en s'adressant à toi, l'auteur se met à ta place avec la petite distance existant entre « je » et « tu ». Dire « je » c'est véhiculer l'illusion que ce qui est dit est vrai, sincère. En disant « tu », l'auteur nous laisse apprécier, évaluer la vérité, la sincérité de ce qu'éprouve Marilyn.

Les scènes décrites ne sont pas chronologiques : série de scènes entre 1937 et 1954, 27 juillet 1962 en 4 épisodes répartis dans le livre : le fameux week-end chez Sinatra à Cal-Neva Lodge, 1956 et l'Actors Studio, 1957-1960 avec le tournage des Misfits en 1960, 6 chapitres, janvier-juin 1962, et pour terminer, une semaine après le 28 août 1962, à la morgue donc. Les moments ne sont pas nécessairement les plus connus. Il s'agit de nous faire pénétrer dans l'univers de Marilyn, sa fragilité, ses peurs et angoisses, sa culpabilité …

Ce roman est un mixte de biographie et de fiction. Je l'ai lu avec plaisir. Les chutes des chapitres sont souvent intéressantes parce qu'inattendues.

 

Jean-Claude Grosse

 


Lire la suite

L'Intranquille/Gérard Garouste

1 Mai 2012 , Rédigé par grossel Publié dans #notes de lecture

 

L’Intranquille/Gérard Garouste,

avec Judith Perrignon

Autoportrait d’un fils, d’un peintre, d’un fou

 

Voilà un autoportrait particulièrement prenant. Je ne connais rien de Garouste. Je n’ai jamais eu l’occasion de rencontrer son œuvre. Je sais qu’il est à l’origine de La Source, initiative ne pouvant venir que d’un fou et d’un peintre et qui atteint semble-t-il ses objectifs.

·      la prévention,pour venir en aide aux enfants défavorisés, en lien avec les travailleurs sociaux, en utilisant des supports artistiques et culturels, afin de faciliter leur réadaptation sociale et permettre leur épanouissement personnel

·      l'éducation,en développant l'accueil de classes lors d'ateliers de pratiques artistiques, de séjours modulables avec ou sans hébergement, pour favoriser la démarche créative et l'éducation artistique des élèves, en collaboration avec les enseignants.

·      la dynamique artistique et culturelle, auprès du public local et régional, pour promouvoir l'art et la culture, en s'adressant à un public plus large, et en devenant un centre artistique régional en milieu rural, notamment dans le sud de l'Eure.

Autoportrait d’un fils, portrait d’un père, d’une mère, d’une femme, de Léo Castelli, de Fabrice et quelques autres. Garouste est le fils d’un salaud antisémite qui n’a pas hésité à spolier des Juifs pendant la guerre. Il est le fils d’un père sans doute psychopathe, terrorisant sa femme, son fils, lequel va se réfugier dans la lune, le délire, la folie et la peinture. Garouste mettra du temps à s’émanciper du poids de son père. Et paradoxe, ce fils d’antisémite va trouver sa voie, sa langue en apprenant l’hébreu et en nous montrant comment cet apprentissage fut désencombrement, mise à jour des mensonges du catholicisme en particulier, comparant l’éducation religieuse passive du catholicisme à l’enseignement émancipateur de la Thora. Deux exemples : le 1° Honore ton père et ta mère peut être entendu tout différemment, considère le poids de ton père et de ta mère dans ton histoire ; le 2° l’épisode de Saül qui refuse de donner un dernier assaut aux Philistins et de tuer femmes et enfants comme le veut l’Éternel, il perd tout, son royaume et la vie, il est décapité ; leçon catholique : il faut obéir à l’Éternel ; leçon talmudique : tu peux avoir raison et le payer très cher.

Garouste, le succès étant venu, comprend qu’il a un devoir vis à vis des jeunes en difficulté, lui qui a eu tant de mal à se trouver, à se désencombrer. Quand il inaugure La Source, son père a ce mot terrible : C’est dommage que je haïsse l’humanité sinon je serai bien venu.Son père est allé jusqu’à lui demander de renoncer à son héritage pour le transmettre à ses deux fils. Garouste a connu les internements psychiatriques, la camisole chimique, les cocktails de neuroleptiques. Il a même dormi à Sainte-Anne dans la chambre d’Althusser, interné après avoir étranglé sa femme et disant cela à sa femme Elizabeth, il lui serre la gorge (halte ! tu serres !), la sadisant comme il dit. Quand on en est passé là où il est passé, on acquiert une capacité à questionner, mettre en doute ce qui contribue à vous détruire. Aujourd’hui, il contrôle mieux ses émotions qui peuvent le conduire à un épisode de folie, il sait que la folie ne l’aide pas à peindre comme la peinture ne le sauve pas des crises de folie.

Sur son travail de peintre et son positionnement de peintre, il y a des pages très intéressantes. Je retiendrai que pour lui, la peinture, après toutes les aventures de l’art du XX° avec Picasso, Duchamp, Warhol, les installations, performances, surenchères … ne peut consister qu’à raconter des histoires, à questionner, à donner du sens, des sens plutôt parce qu’il glisse sous la peinture de surface, des repentirs qui apparaîtront avec le temps. Il emploie une métaphore, celle de l’Everest. On ne peut monter plus haut que là où les artistes nous ont menés. Alors certains veulent monter à reculons, d’autres torse nu … lui a opté pour mettre ses pas dans ceux des maîtres et chercher sur le toit du monde ses propres sensations, vibrations. Cette métaphore ignore les gouffres où se jettent quantité d’anartistes d’aujourd’hui, comme dirait Rezvani. Monceaux de cadavres, déjections et excréments odorants … que sais-je, des provocations sans lendemain d’après scandale. Il a peint 600 œuvres. Sa peinture demande une herméneutique, lui emploie le mot exégèse, un désencombrement du regard, un déconditionnement. Par exemple, s’il peint Dina, Genèse 34, il la peint en réaction à un texte rabbinique étonnant d’ambiguïté : cette jeune fille était extrêmement belle, vierge et aucun homme ne l’avait connue, sous-entendant qu’une femme peut être vierge et avoir connu un homme (le texte rabbinique évoque alors ces mœurs des jeunes filles consistant à préserver la virginité de l’endroit de la virginité mais à être sans pudeur d’un autre endroit) et donc la Dina de Garouste a deux sexes, deux anus ; Allez savoir avec tous ces trous si elle est vraiment vierge !dit-il.

L’écriture est sobre, efficace. Autobiographie sans haine, lucide et forte.

 

Jean-Claude Grosse, 1° mai 2012

 

 


 

 

Lire la suite

L'Origine du Monde/Serge Rezvani

26 Avril 2012 , Rédigé par grossel Publié dans #notes de lecture

L'Origine du Monde/Serge Rezvani

Pour une ultime histoire de l'art

à propos du « cas Bergamme »

Babel 2002

 

Roman étourdissant et éblouissant sur la fin de l'art, de l'Art, sur l'histoire de l'art et du marché de l'art, sur le milieu des conservateurs, restaurateurs, commissaires, journalistes et fous d'art.

Étourdissant par ce qui se dit : les arguments des uns et des autres sont percutants et solides.

Éblouissant par les œuvres évoquées ou certaines révélations sur Rembrandt, Vinci, Picasso ...

Il s'agit des confessions de Bergamme, un fou d'art, voleur de génie qui a subtilisé un certain nombre d'oeuvres célèbres pour les poursuivre, les inachever comme il dit et qui ayant compris le travail destructeur du conservateur du Grand Musée tente de voler L'Origine du Monde de Courbet et se retrouve au cœur de la machinerie muséale. De curieux accidents, crimes, suicides se succèdent jusqu'à l'embrasement final du Grand Musée. Un éthologue de la névrose muséeuse de Bergamme, condamné à vie, obtient ces confessions d'une oralité (écrite) virtuose en ce sens que Bergamme n'est jamais seul à parler mais mêle ses interlocuteurs dans son récit.

Entre les multiples réflexions sur l'art, des récits plutôt désopilants sont le fait de différents protagonistes comme Quevedo, racontant les exploits de son chien, M. Bull, couvrant la chienne papillon ou comme Le Crapaud, faisant des expériences sur les rats-taupes-glabres. Art et science, art et technique ne sortent pas grandis de ce roman.

Le Grand Musée sensé mettre en valeur pour le plus grand nombre, le patrimoine pictural de l'humanité, n'est en réalité qu'un cimetière où dans les combles, les « plombs », pourrissent, fermentent les œuvres impossibles à conserver, restaurées par des générations de restaurateurs à tel point que plus aucune œuvre n'est originale, que toutes sont des œuvres de seconde et troisième et nième main. Cette situation, gardée secrète, n'est plus tenable. Il faut en finir avec l'unicité de l'oeuvre donc avec son caractère périssable, il faut la rendre éternelle par duplication, c'est le rôle de la machine à répliquer qui pourra reproduire l'originale à l'infini mais en l'absorbant, en l'avalant, en la détruisant.

Dans ces « plombs », les personnels du Grand Musée se retrouvent pour des parties de jambes en l'air dont ils comprennent l'origine, L'Origine du Monde. Au milieu de toutes ces œuvres, consacrées au mystère du féminin, à ce quoi toujours caché sous les jupes des femmes et objet de tous les désirs masculins, les personnels sont envahis par une sensualité exacerbant leur sexualité comme celle des rats-taupes-glabres. Les conversations accompagnant ces séances sont profondes et comiques, jubilatoires avec des perspectives ouvertes vertigineuses sur par exemple, la vraie recherche de l'homme, pas le quoide la femme, mais devenir le quoi, devenir femme, avec de nombreuses réflexions aussi dont celle-ci : en peignant d'après photographie le quoi d'une femme, en transgressant le tabou qui faisait du quoi, un lieu sacré, en ramenant la femme à n'être qu'une partie de son corps, en découpant donc l'être mystérieux, Courbet aurait été l'Iconoclaste, il aurait annoncé, préparé les équarrissages de masses et l'émergence des anartistes du n'importe quoi, le conservateur en chef du Grand Musée, un Allemand, multipliant les exemples de n'importe quoi où paradoxe, les anartistes ne revendiquent pas d'être dans la filiation des Anciens mais prétendent au contraire que c'est à partir d'eux que s'éclaire rétroactivement l'histoire de l'art.

Bref, on comprend le sous-titre : Pour une ultime histoire de l'art. À la fin de ce roman, beaucoup d'illusions sont tombées. On ne fréquentera plus les Grands Musées. On ne croira plus à la conservation patrimoniale. On ne croira plus à l'unicité de l'oeuvre. On sera redevenu humain, acceptant la précarité des œuvres, leur éphémère beauté, leur disparition prochaine ; on saura qu'on regarde un faux, prétendu vrai, original. Ce roman est donc une entreprise salutaire de démystification avec les moyens du roman à clefs et à suspense. Le dernier collectionneur de L'Origine du Monden'est pas nommé. Il n'a jamais montré ce tableau, caché derrière un rideau rouge. Il suffit que ce tableau soit su, disait-il, pas vu.

 

Jean-Claude Grosse,

le 23 avril 2012, anniversaire de la mort de Shakespeare et de Cervantes, le 23 avril 1616.

 


Lire la suite
<< < 1 2 3 4 5 6 7 8 9 10 > >>