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Blog de Jean-Claude Grosse

Articles récents

Métaphysique/Marcel Conche

4 Avril 2012 , Rédigé par grossel Publié dans #notes de lecture

Métaphysique

de Marcel Conche

aux PUF, mars 2012

 

Comme souvent, les livres de Marcel Conche reprennent des articles publiés en revue ou des conférences données en des lieux divers. Cette diversité d'origine n'empêche pas la cohérence d'ensemble. D'autant qu'avant-propos, prologue ou préface viennent préciser l'objet.
Dans cette livraison, ce qui m'a subitement frappé c'est l'apaisement possible que peut procurer un tel livre, une telle pensée, une telle écriture par rapport à deux angoisses possibles : celle de notre nullité, de notre néant par rapport à l'infini, à la Nature ; celle de notre liberté, des usages que nous pouvons en faire ou ne pas en faire.

Au fur et à mesure, Marcel Conche, affine, approfondit, dit autrement des choses déjà dites et cela précise, rend perceptible, sensible presque, des aperçus métaphysiques visant rien moins que le Tout de la Réalité comme se doit de le faire une métaphysique.

Ce qui est spéculatif parce que non susceptible de preuves, seulement d'arguments, devient avec cette écriture, concret. Le naturalisme de Marcel Conche parle à la fois vrai pour tous, si on accepte l'argumentation en faveur de cette métaphysique comme la réfutation des métaphysiques théologisées et vrai pour chacun qui se reconnaîtra dans ce naturalisme, prolongeant en philosophe ou en poète les perspectives ouvertes.

Le chapitre IV, Le naturalisme métaphysique, est particulièrement éclairant. Nourri des métaphysiques pré-socratiques et des apports scientifiques les plus récents, comme de ses propres évidences, méditations et spéculations puisque au-delà de la science, il n'y a que spéculation, le naturalisme proposé peut se déployer pour chacun. Si la Nature est une tapisserie où le centre est partout, où le déploiement se fait de proche en proche avec des bifurcations, déviations, mutations, infinitésimales, cette métaphore partiellement proposée par Marcel Conche peut être développée par qui se sent concerné par cette saisie de l'insaisissable. Je dirai que la Nature poète évoquée par Marcel Conche trouve en lui son métaphysicien, susciteur de possibles poètes tapissiers.

Le chapitre V sur le temps, la temporalité, la temporalisation est lui aussi riche de déclinaisons possibles pour quiconque veut comprendre ce qu'est le temps, comment il s'inscrit dans le temps qu'il rétrécit pour le rendre vivable, ce que deviennent les événements passés, comment advient l'avenir, les différences entre l'instant et le présent. Là encore, le métaphysicien naturaliste peut susciter des écritures de poètes.

Et comme je le signalais, l'apaisement est au bout, l'acquiescement. Je ne suis rien qu'un bref instant dans le temps éternel mais je peux donner le plus de valeur possible à ma vie brève ; je suis mortel mais en même temps, je suis toute la Nature infinie ; ainsi, on ne se vit pas séparé et du temps éternel et de la Nature infinie : on en est l'expression ou encore, temps et Nature m'ont fait surgir pour un bref moment, pour éventuellement le meilleur usage de ma liberté, pour, créature issue du hasard, devenir cause de moi-même, dessein, créateur de mon dessin de vivant-destin une fois passé. J'aime assez cette vision qui ne constitue en aucune manière un survol de l'Englobant mais une perspective mettant en jeu le Dasein que je suis, l'Ouverture, l'Ouvert. Je sors de mon confinement pour m'ouvrir sur l'infini insaisissable, sur l'éternel insaisissable sachant que tout être vivant est inaccessible, incompréhensible dans son for intérieur (autre visage de l'infini) et donc, si la vérité de l'autre est inaccessible, me reste la possibilité de faire récit, d'écrire les légendes de mon rapport à cet autre. La métaphysique de Marcel Conche est pour moi une incitation à l'écriture.

 

Jean-Claude Grosse

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Dans les forêts de Sibérie/Sylvain Tesson

2 Janvier 2012 , Rédigé par grossel Publié dans #notes de lecture

Dans les forêts de Sibérie

de Sylvain Tesson

 

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Sylvain Tesson a passé près de 6 mois dans une cabane au bord du Baïkal, sur la rive occidentale, entre février et le 28 juillet 2010. Il a quitté le Baïkal, le jour où avec quelques écrivains français nous allions à la rencontre d'écrivains russes et bouriates, au bord du Baïkal, sur la rive orientale, la rive bouriate. Nous y avons passé 21 jours pour un bocal agité. De son séjour d'ermite, il a ramené ce livre. De notre rencontre avec écrivains, comédiens, metteurs en scène, nous avons ramené un livre Baïkal's Bocal et des vidéos.

Le livre de Sylvain Tesson est un journal tenu au jour le jour sauf les 9 jours nécessaires au renouvellement de son visa. Ermite volontaire, pour rompre avec sa vie d'aventurier : savourer le temps plus qu'avaler l'espace, rompre aussi avec le monde d'où il vient mais où il reviendra. De ce monde lui arrivent quelques nouvelles par visiteurs intempestifs et une par téléphone satellitaire : celle qu'il aime le laisse tomber. L'ermite amoureux en est ravagé et se défonce dans des escapades harassantes.

La vie d'ermite est faite d'un certain nombre d'activités, une quinzaine, de moments de paresse, de contemplation de divers endroits, derrière la vitre, au niveau de l'eau, en hauteur entre 0 et 2000 mètres, de lectures, d'écriture, de rencontres, les unes prévues, les autres, inattendues, tonitruantes.

Le journal est rempli des échos des lectures. De nombreuses citations, judicieuses, profondes, donnant à réfléchir. L'ermite très actif, hyperactif même, n'hésite pas à nous livrer ses réflexions, comparant la vie d'ermite, bien équipé, jamais seul très longtemps, car il rend visite, reçoit des visites, à la vie urbaine. En gros, l'ermite vit dans la proximité, de la proximité, de son travail de pêche, de cueillette, de ses talents de bricoleur, d'arrangeur. Il prélève sur l'environnement immédiat ce dont il a besoin, sans excès. Il vit l'immédiat, au contact des éléments, souvent en furie. Sylvain Tesson nous décrit bien les lieux, leur végétation, les variations observées, les présences, des plus petites (insectes et moustiques) aux plus dangereuses (ours, silènes). Son vocabulaire est riche, c'est le vocabulaire de celui qui sait nommer ce qu'il escalade, qui sait nommer ce qu'il voit, hume, touche. Beaucoup de comparaisons entre les spiritualités et les philosophies, le bouddhisme, le shivaïsme, le stoïcisme, le pofigisme, le christianisme. Beaucoup de réflexions sur les attitudes possibles sous ces latitudes et dans ces conditions. Ce qui anime Sylvain Tesson c'est prendre part au chant du monde, sans théorie ou religion adoptée, comme ça vient, comme ça s'offre, une forme d'épicurisme plus sensible aux plaisirs pris qu'aux déplaisirs évités. D'où les plaisirs des cigares (ne pas comparer un Roméo ici bas et un Partagas ici haut), les plaisirs des rituels russes (les toasts à la vodka ; on a parfois l'impression que l'ermite a un penchant prononcé pour ce poison, c'est le poison ravageur de la Russie, ce qui rend possible le pofigisme : mélange d'indifférentisme et de force vitale).

Un paradoxe : Sylvain Tesson cite Nietzsche évoquant les ravages des livres asséchant leurs lecteurs et son livre est rempli de citations, de réflexions à partir de ses lectures. C'est que c'est un lecteur actif, critique. On est étonné d'ailleurs par le choix des livres, souvent à mille lieues de sa situation, livres dépaysants, nécessaires pour l'éveil.

Un autre paradoxe : l'ermite revient au bout de six mois et se révèle comme quand il faisait l'aventurier, un excellent communiquant. Il sait écrire (parfois c'est un peu léger au niveau de certaines comparaisons) et il sait le faire savoir et il se vend bien. Il y a une envie de partage peut-être un peu suspecte qui rend un peu suspecte l'aventure. Elle a été réelle mais a t-elle été authentique ? Je tranche en pensant que bien peu oseraient un tel séjour, que Sylvain Tesson a le droit d'être ermite six mois et citadin bien d'autres mois, en attendant une nouvelle démangeaison, une nouvelle pulsion de forte solitude contemplative et active. Le panthéisme qui se dégage du livre est réjouissant, matérialiste, sensualiste, un panthéisme d'athée. Manque dans ce livre, la rencontre du chamanisme, si présente au Baïkal, plus peut-être sur la rive bouriate que sur la rive occidentale.

Ces quatre vers de William Blake me semblent en partie résumer l'aventure spirituelle et charnelle de l'auteur :

 

Voir un Monde dans un Grain de sable

Un Ciel dans une Fleur sauvage

Tenir l’Infini dans la paume de la main

Et l’Éternité dans une heure.

 

William Blake,

Augures d’Innocence.

 

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je signale l'existence d'un documentaire 6 mois de cabane au Baïkal, diffusé sur France 5 

 

 


 

 

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La liberté/Marcel Conche

23 Novembre 2011 , Rédigé par grossel Publié dans #notes de lecture

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François Carrassan / Note de lecture / La liberté de Marcel Conche, Encre Marine/Les Belles Lettres, 2011. (Les chiffres entre parenthèses renvoient aux pages du livre).

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La liberté du philosophe

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Quand on demandait à Eric Weil - mon maître en sagesse, écrit Marcel Conche (39) - si la philosophie était nécessaire, il répondait, étonné, que rien en ce monde n’est nécessaire, pas plus la philosophie que tout le reste, et que la philosophie devient nécessaire seulement si l’on opte pour elle.

Quand il a opté pour la philosophie, Marcel Conche rappelle ainsi que cette décision inaugurale de consacrer le temps de sa vie à l’étude (11) était une parfaite expression de sa liberté absolue. Elle le demeure. Avec cette précision, déjà soulignée en 1991 dans Vivre et philosopher (Le livre de poche, pp. 202-203), que si je suis libre de philosopher, soit de rechercher la vérité pour elle-même, cette recherche ne saurait se concevoir sans être libre elle-même. Et tel fut donc le choix de Marcel Conche, d’aimer la philosophie, de porter le regard vers ce qui, dans cette vie, compte vraiment, loin de toute occupation besogneuse, utilitaire, servile.

 

Dans La liberté, il nous en dit davantage sur sa liberté qui est fondamentalement solitaire parce qu’elle est une liberté de philosophe et qu’elle demeure réticente à se plier à toute règle commune (15).  Et qu’elle porte en elle une puissance illimitée de dire « non ». Car si Marcel Conche a dit « oui » à la philosophie, il a aussi dit « non » au service militaire (11) manifestement contraire et défavorable au développement de sa pensée. Car, seul à pouvoir décider de qui est bon pour sa vie, sa liberté peut en faire un rebelle.

C’est que le philosophe ne reconnaît d’autre autorité que la raison et que l’exercice de son esprit critique ne se soumet à aucune autre règle que celles de cette étrange faculté par laquelle l’homme connaît, juge et se conduit : la raison, qu’il postule présente en chaque homme, universelle en ce sens, et qui rend seule possible un dialogue contradictoire sur le chemin de la vérité. En ce sens on pourrait aussi dire que la philosophie est le lieu par excellence de l’ouverture au monde (17, 50), et encore le foyer de la liberté.

On verra volontiers dans ce refus de toute autorité extérieure à la raison la condition même de la vie philosophique qui est de penser sans entrave (11) et de façon autonome (15), en ajoutant que cette affirmation d’une raison universellement partagée permet de dire de son exercice critique qu’il est d’essence démocratique. Encore que la pratique politique de la démocratie en paraît si éloignée qu’il vaudrait mieux le dire anarchiste au sens où il n’a ni dieu ni maître. Ce qui laisse entendre que la vérité de la démocratie ne se trouverait véritablement achevée que dans l’anarchie, là où s’étendrait le règne réel de la liberté. Au fond, ne serais-je pas anarchiste ? s’était demandé Marcel Conche dans Vivre et philosopher.

 

Libre d’une liberté infinie dans la Nature infinie (16), tel apparaît l’homme aux yeux du philosophe. Et cette liberté prend corps dans une personne surgie du hasard, inattendue et imprévisible, au sein de mondes changeants. Fidèle au De natura rerum de Lucrèce, Marcel Conche souligne ici le caractère aléatoire (66) de la combinaison fugitive qui donne naissance à chaque figure de l’existence où se révèle le paradoxe d’un être à la fois réel et passager, minuscule et singulier. C’est toute notre liberté, à la fois brève et infinie, telle une option éphémère de la Nature dans son incessant devenir.

 

Mais une ombre vient toucher le tableau de cette liberté infinie au moment où Marcel Conche semble finir de le peindre. Un malheur (53), une tristesse (54). Est-ce à son origine hasardeuse qu’on le doit ? Car il y a la liberté dans la pensée et la liberté dans le monde. Et si je suis infiniment libre d’opter pour la philosophie, que devient ma liberté d’aller et venir si je n’ai pas l’argent du voyage ? Où l’on retrouve la célèbre distinction que Descartes introduisit au fond de l’homme (54), entre un entendement limité, celui d’une créature finie, et une volonté illimitée semblable à celle de Dieu mais dont l’action, quand elle outrepasse notre ignorance, nous ferait tomber dans l’erreur. En droit, dit ainsi Marcel Conche, ma liberté est illimitée : en fait, elle est limitée(60).  Et dans le règne du hasard et du non-sens qu’il affirme (73), le philosophe mesure son impuissance devant l’injustice et la misère du monde, et sa liberté lui paraît soudain vide (71). A quoi bon alors cette liberté quasi divine, si c’est juste pour parler et se payer de mots devant l’injuste ordre des choses (52) ?

 

Mais Marcel Conche avait prévenu : l’envers de ma vocation purement intellectuelle est une volonté d’intervention minimale dans les affaires du monde (in Vivre et philosopher, p. 242). Des affaires qui, pour le dire de façon stoïcienne, ne dépendent pas de nous et face auxquelles notre impuissance vient de notre condition. Aussi le sage préférant la liberté intérieure à toute autre (ibid. p. 238) surmontera-t-il cette apparente contradiction, irritante aussi, quelque regrettable que soit la marche du monde.

Car si vous n’avez pas cette liberté intérieure, insiste-t-il, vous êtes un être du dehors, aliéné aux circonstances ; (…) une sorte de caméléon… (ibid. p. 242).

On mesurera donc ici combien est nécessaire la solitude du philosophe - et d’une nécessité essentiellement philosophique - et à quel point sa liberté est une liberté de sauvage. Sauvage au sens de Littré qu’aime rappeler Marcel Conche : qui se plaît à vivre seul, qui évite la fréquentation du monde.

 

François Carrassan, 22 novembre 2011

 

 

La liberté de Marcel Conche/Note de lecture de Jean-Claude Grosse

Encre Marine 2011

 

Voilà un livre de 100 pages qui en 35 courts chapitres fait le tour d'un thème qui ne fait pas l'unanimité. Il y en a qui croient à la liberté. Il y en a qui n'y croient pas. Il y ceux qui posent la liberté comme constituant chacun, donc originelle et originale. Et ceux pour qui la liberté n'est qu'une succession de libérations.

Peu importe l'unanimité, peu importent les clivages. En philosophie, selon la conception de Marcel Conche, il n'y a pas de preuves, seulement des arguments. Son essai a donc la nervosité de quelqu'un n'ayant pas envie de perdre son temps à convaincre un interlocuteur rétif. Arguments et exemples sont souvent accompagnés de etc, … Une liberté ne peut convaincre une autre liberté que si celle-ci veut bien l'être. La liberté de chacun est infinie mais impuissante dans le rapport à l'autre, limitée dans le rapport au monde, au temps. Libre mais seul. Ou libre parce que seul, unique.

La conception que nous expose Marcel Conche vaut pour lui. Elle est le fruit de sa liberté de penseur et de pensée. Elle fonde et s'appuie sur sa métaphysique naturaliste. Elle le constitue comme homme et philosophe, depuis son enfance. Marcel Conche, homme et penseur libre ou liberté pensante et en acte, est libre par le pouvoir de dire NON, pouvoir infini, illimité. Ce pouvoir originel, constitutif se limite ensuite. Le pouvoir de dire OUI vient après et lui n'est pas infini, il est non pas limité (on retrouverait la conception des déterminations dont on se libère progressivement) mais limitant (le libre Marcel Conche n'est pas limité par toutes sortes de limitations, de déterminations, il se limite lui-même par ses choix). Selon cette conception, l'homme libre, bien que né et vivant dans un monde daté, marqué, plein de significations préexistantes, s'individualise parce qu'ouvert à la vérité et à l'universel, en recherche, se servant de la raison en vue du juste, du vrai, du bien, du bon, du beau. Libre arbitre, acte libre, vie libre dans la durée sous le régime esthétique, éthique, ou poiétique, autant de pistes ouvertes par Marcel Conche, faisant de ce petit livre, un manuel de liberté pour qui le veut bien. Des affirmations fortes comme la bonté de l'homme liée à la bonté de la Nature, le mal étant donc un accident, lié à une inégale répartition des ressources, mettant les hommes en conflit … Avec lui, on n'est pas dans un combat entre nécessité et liberté où la liberté est toujours petite, toujours fragile. Sa vision de la liberté va jusqu'au Tout. Le philosophe crée sa métaphysique, son Réel, son Tout. Cette conception amène Marcel Conche à reprendre son nihilisme ontologique. Chaque chose du Tout n'est qu'apparence, apparence absolue, il n'y a pas d'être, pas de sujet, donc pas de liberté d'un être, pas de liberté d'un sujet. En conséquence, le philosophe « est » une liberté infinie. En un temps où les sentiments dominants sont la peur et l'impuissance, où l'on vit « petit », ce petit livre est un appel à vivre libre car vivre est bon et cela a du sens, un appel à s'engager dans le monde avec le meilleur de soi pour donner le meilleur de soi, pour créer ce que l'on peut de mieux. Désir, raison, volonté sont réveillés ou revivifiés et invités à jouer au jeu de dés car l'aléatoire est au cœur de la liberté.

 

Jean-Claude Grosse, le 8 novembre 2011

 

À peu prés en même temps, j'ai lu Petit traité de vie intérieure de Frédéric Lenoir. Philosophe et journaliste, Frédéric Lenoir sait nous mener en bateau sur le long fleuve tranquille de la vie heureuse et bonne. Il y en a pour tous les goûts, pour tous les problèmes. L'universel est ramené à l'universalisme des doctrines, croyances, pratiques héritées de millénaires de pensée humaine, de révélations divines. Ce petit traité est un présentoir de super-marché dévolu à la vie intérieure et spirituelle. Éclectique au possible, syncrétique par juxtaposition des citations, des exemples, il donne le tournis en ramenant des doctrines hétérogènes à un corpus de sentences sentencieuses, sensées, censées nous guider. Bref, on en a pour son argent. Notre libre arbitre nous conduira à un libre choix entre une pratique bouddhiste de visualisation et une retraite dans un monastère, entre une méditation de ko-an sur un tapis volant et une prière dans une église romane. Je vais de ce pas pratiquer le yo yo du yin et du yang, me situer dans la perspective de l'amor fati avec une pincée de Coran et un zeste de sermon sur la montagne … J'invite chacun à se concocter son infusion, source de bien-être.

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Lumières sur la banque de l'ombre

24 Octobre 2011 , Rédigé par grossel Publié dans #agoras

Voilà un article éclairant; on y lit ce que j'ai pu lire pendant des années, depuis 1995, dans Nouvelle Solidarité, le journal de Solidarité et Progrès de Jacques Cheminade, un des premiers à avoir dénoncé chez nous le cancer financier et préconisant depuis des années des mesures qui commencent à rencontrer un écho mais les politiques sont trop liés aux banques qui ont su noyauter les institutions et le mouvement des indignés est nettement insuffisant, alors qu'est devant nous un tsunami financier.

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Régulation financière : le G20 au défi de la "banque de l'ombre"

 

 


Alors que les dirigeants des pays du G20 préparent leur réunion au sommet à Cannes, les 3 et 4 novembre, le monde de la finance est de plus en plus dans la ligne de mire des politiques et des opinions.

Le mouvement des "indignés" illustre le ras-le-bol devant ses dérives, en s'attaquant aux temples du capitalisme que sont Wall Street, la City ou Genève.

Le président de la Commission européenne, José Manuel Barroso, veut inscrire dans le droit européen la responsabilité pénale individuelle des financiers.

Le 18 octobre, l'Union européenne a interdit les instruments hyperspéculatifs appelés contrats "CDS à nu", qui amplifient la crise de l'euro en facilitant les paris sur la banqueroute d'un Etat. Le même jour, le régulateur américain des marchés à terme, la CFTC, a imposé une limite aux positions per-manentes des fonds spéculatifs sur les marchés des métaux, des produits agricoles et du pétrole.

IMPUISSANCE

Mais cette soudaine agitation, à l'approche d'un G20 destiné à faire oublier le peu de résultats de ses prédécesseurs de 2009 et 2010, ne reflète-t-elle pas plutôt une certaine impuissance ?

Pour échapper au renforcement de la régulation, les banques ont en effet déplacé leurs activités à risque dans la sphère du "Shadow banking", la banque de l'ombre, peu ou pas réglementée.

Hedge funds, firmes de capital-investissement, activités spéculatives des banques d'affaires, placements immobiliers et sociétés hors bilan représenteraient, selon une étude de la banque fédérale de New York, 16 000 milliards de dollars (11 570 milliards d'euros) d'actifs, face aux 13000 milliards de dollars d'avoirs bancaires "officiels".

Le 21 avril, avant de partir prendre ses fonctions à la tête du FMI, Christine Lagarde confiait ses inquiétudes : "Il faut qu'on aille voir ce qui se passe à la périphérie (du système financier). Un certain nombre de risques qui se trouvaient dans le système sont en train de partir à l'extérieur."

Certes, en 2009 et 2010, des progrès ont été réalisés en matière d'encadrement des produits dérivés, des agences de notation, des fonds spéculatifs ("hedge funds") ou de rémunération des opérateurs de marché.

Le relèvement des ratios de fonds propres des banques d'ici à 2019 - le processus dit de Bâle 3 - devrait améliorer la -couverture des prêts et diminuer la prise de risques.

La promulgation de la loi Dodd-Frank et de la règle Volcker aux Etats-Unis - qui visent à protéger les consommateurs de services financiers et à réduire la gamme des activités spéculatives -, la mise en place de trois organismes de supervision (pour les banques, les marchés et les assurances) au sein de l'Union européenne, les propositions de la commission Vickers au Royaume-Uni - qui entendent dresser une "muraille de Chine" entre activités de crédit et activités de marché - et enfin le resserrement de la législation financière dans nombre de pays émergents ont été autant d'avancées.

Comment expliquer dans ces conditions qu'en dépit des mesures prises et de la mobilisation de régulateurs désormais plus agressifs, les autorités redoutent une réédition de la crise de 2008, qui suivit la chute de Lehman Brothers, d'autant plus dangereuse cette fois que les Etats n'ont plus, de nos jours, les moyens pour venir au secours de banques en faillite.

LÉZARDES

Sur le papier, la finance officielle - celle des banques de dépôt et des marchés organisés - est aujourd'hui (relativement) bien régulée. Mais sous cette antienne rassurante, les lézardes continuent de miner les places financières.

Tout d'abord, la taille excessive des banques dites universelles, les conflits d'intérêts entre activités de dépôt et de spéculation, l'envolée des bonus et les transgressions aux règles de bonne gouvernance, restent autant de points noirs.  

"La concentration sur des solutions techniques, comme la recapitalisation des banques ou les ratios de liquidité, délaisse les problèmes structurels, à savoir la trop grande gamme d'activités des banques d'affaires", insiste l'essayiste Philip Augar, auteur de Chasing Alpha (Bodley Head, 2009), consacré à la crise financière.

Dans les salles de marché, les déontologues et contrôleurs sont souvent dépassés par le développement de produits financiers sophistiqués ou des transactions ultrarapides automatisées, le trading "à haute fréquence".

Bâle 3 ? Pour qu'une banque -puisse survivre aux différents types de crises vécues depuis le XIXe siècle, il faudrait un ratio de capital quatre fois plus élevé, estiment bon nombre d'experts.

Dodd Franck et Volcker ? Comme le montre le récent scandale du trader fou d'UBS à Londres, les paris sur les ETF (Exchange-traded funds), un produit boursier hyperspéculatif adossé à des stocks de matières premières ou à des indices, permettent de contourner en toute légalité les prohibitions.

Le rapport Vickers ? L'entrée en vigueur de la "sanctuarisation" des banques de dépôts britanniques au sein des supermarchés de l'argent, prévue en 2015, a été reportée à 2019, voire au-delà. De plus, chaque banque a été autorisée à en fixer le périmètre et le calendrier...

Le poids du lobby bancaire, les lacunes des régulateurs, la complicité des auditeurs, des cabinets juridiques ou des consultants agissant en cartels, la faiblesse des contre-pouvoirs (presse, ONG, analystes) émasculent les nouvelles réglementations.

COMPLICES BIENVEILLANTS

Fascinés par l'univers de la haute finance, les politiques restent les complices bienveillants de ces dérapages. Le réseau de pouvoir tissé par la banque d'affaires Goldman Sachs au sein des administrations américaines successives illustre jusqu'à la caricature ces liens troubles.

En Europe, le cercle magique du "gouvernement Goldman" est constitué d'anciens commissaires européens ou d'ex-responsables du Trésor recrutés pour leur entregent et leur familiarité avec tous les rouages du pouvoir.

Mario Draghi, qui doit succéder à Jean-Claude Trichet à la présidence de la Banque centrale européenne, le 31 octobre, a été vice-président pour l'Europe de la filiale londonienne de GS entre 2002 et 2005.

Il y a d'autant plus péril en la demeure que les bombes à retardement du shadow banking sont le plus souvent domiciliées dans des centres financiers offshore, les paradis fiscaux. Un secret bancaire d'airain conjugué à une réglementation laxiste et à un impôt minimal permettent d'attirer les capitaux, pas toujours licites, venus d'ailleurs.

La protection des Etats, qui s'en servent comme rabatteurs de fonds ou pour s'adonner, tout comme certaines organisations internationales et entreprises multinationales, à des pratiques financières discrètes, ont préservé l'attractivité et la nocivité de ces "trous noirs" de l'économie internationale, dont les politiques avaient annoncé un peu trop vite, dès 2009, la "mise sous tutelle".

Pris isolément, les intervenants de la finance de l'ombre ne constituent pas une menace. Mais en raison de l'endettement excessif des particuliers, des entreprises et des Etats, de l'interconnexion des marchés et de la mentalité moutonnière des acteurs qui agissent en meute, la faillite d'opérateurs en grand nombre au même moment peut faire imploser la planète financière.

Par le biais des innovations technologiques, des monstres informatiques et de la mondialisation des échanges financiers, l'effet domino peut en effet se répercuter dans le secteur bancaire traditionnel.

Pour pallier de nouvelles turbulences, une profonde reréglementation s'impose. A la lumière de la crise de la dette souveraine, c'est le chantier des chantiers. "Il faut trancher le noeud gordien entremêlant l'Etat et les banques, dit Peter Hahn, professeur de finances à la Cass Business School de Londres. Pour parvenir à une refonte totale de la finance, une volonté politique irrévocable "d'aller au charbon" est essentielle." Sera-t-elle au rendez-vous de Cannes ?

Marc Roche

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Marilyn, une femme/Barbara Leaming

19 Août 2011 , Rédigé par grossel Publié dans #pour toujours

 

Marilyn, une femme

par Barbara Leaming

 

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Cette biographie date de 2000. Elle est bien documentée pour le point de vue qu'elle adopte, l'essentiel étant centré sur le conflit permanent entre le Studio et Marilyn. Le récit sur plusieurs chapitres aboutissant à la victoire de Marilyn sur Zanuck est presque fastidieux, tant les péripéties sont innombrables, illustrant ces deux lieux communs américains : business is business, time is money. Pratique du double jeu, secrets et effets d'annonce, utilisation habile des rivalités, utilisation habile ou maladroite des médias, importance du temps, des dates (tenir jusqu'à … puis accélérer … ), pressions diverses, menaces, procès, mises à pied, suspensions … Marilyn a appris à se battre en écoutant, voyant, souffrant et finalement, par son obstination, sa férocité, son habileté, ses maladresses aussi, elle obtient un contrat à la mesure de son rêve, de son attente, de son talent voire de son génie. Ce récit montre pour qui en douterait que les plans les plus élaborés peuvent échouer parce que des éléments imprévus se présentent, des événements inattendus ont lieu. Il faut faire avec, s'adapter. Ce récit montre que l'on peut souvent se tromper sur les intentions de ses partenaires comme de ses adversaires. Marilyn a connu maintes trahisons comme elle aussi a trahi mais dans la balance, ceux qui ont voulu se servir d'elle sont plus nombreux que ceux dont elle s'est servi.

On s'aperçoit que la vie de rêve ne l'est pas. Qu'Hollywood est une machine à exploiter, à broyer, sans état d'âme, seules les rentrées d'argent comptant. Payée de façon dérisoire alors même qu'elle rapporte déjà beaucoup, soumise à des rythmes ou des cadences infernales (4 jours entre la fin d'un tournage et le début d'un autre, horaires exigeants : 7 heures du matin … ), considérée comme une image sans cervelle, un visage sans cerveau, méprisée dans ses désirs de perfection, ignorée dans ses remarques sur les rôles, les personnages qu'on lui fait jouer, on se dit que l'énergie déployée par Marilyn pour se battre et gagner a été colossale, qu'il lui fallait une motivation d'une force exceptionnelle.

C'est son rêve d'enfant, devenir une star à Hollywood, inauguré avec Grace Mc Kee, qui l'a porté toute sa vie. Rêve puéril comme celui de milliers d'autres au moment de la crise de 1929, pour échapper au quotidien des familles d'accueil, de l'orphelinat, des agressions sexuelles précoces. Elle aurait tout aussi bien pu devenir une épouse comme tant d'autres dont la vie s'arrêtait à 20 ans. Cela faillit être son cas avec son mariage à 17 ans avec Jim Dougherty. Mais son rêve était très fort (elle l'a dit : en contemplant la nuit de Hollywood, je pensais : il doit y avoir des milliers de filles seules comme moi qui rêvent de devenir vedettes de cinéma ; mais je n'ai pas à me préoccuper des autres ; c'est moi qui rêve avec le plus de force), elle ne craignait pas la concurrence et sa proximité géographique avec Hollywood nourrissait son rêve (elle voyait les lettres RKO depuis une fenêtre de l'orphelinat).

Cette force s'origine t'elle dans le rejet de Norma Jeane par sa mère Gladys qui a tenté de l'étouffer à sa naissance et l'a livrée par manque de moyens et par instabilité aux familles d'accueil ? On a dit que les problèmes de Marilyn avec le studio étaient d'origine psychologique. Il faut alors s'entendre. Elle n'était pas intéressée par l'argent, elle voulait être merveilleuse, être admirée non comme la madame blonde qui roule des hanches, la sex symbol, la bombe sexuelle, objet des fantasmes masculins, mais comme artiste, comme actrice talentueuse, être respectée comme femme avec une cervelle et un coeur. Et elle a mis tout son talent, toute son énergie pour atteindre et obtenir l'amour et le respect des autres.

On peut dire cinquante après qu'elle a réussi. Mais réussite paradoxale, comme s'il y avait un malentendu. Marilyn en fréquentant l'Actor's studio veut se faire reconnaître dans des rôles tragiques ou dramatiques (Grushenka, les femmes chez Shakespeare et Tolstoï, elle aurait pu penser à Molly de Joyce). Or, ce sont ses rôles comiques qui restent et resteront. Elle réussit à infléchir les rôles stéréotypés que lui concoctait le studio, à leur donner un contenu très personnel et ce sont ses rôles que le public a aimés et aime. Elle a sous-estimé ses compositions comiques (le mot composition n'est pas bon car elle habitait son personnage), elle a sous-estimé la Fille, la Marilyn qu'elle a créée ; elle cherchait une actrice qui sans doute ne lui convenait pas, une actrice que les circonstances ne lui ont pas permis de rencontrer (l'échec de son mariage avec Arthur Miller étant la principale raison mais aussi sans doute les limites d'Arthur Miller lui-même comme dramaturge tant dans Les Misfits que dans Après la chute).

Terminons en soulignant que les rôles comiques de Marilyn rencontraient et rencontrent l'adhésion du public américain, encore très puritain, en ce sens qu'ils donnent de la sexualité une image innocente, inoffensive et donc permettent aux Américains et aux autres de se réconcilier avec la sexualité, enseignée, intériorisée comme dangereuse, destructrice, coupable. Arthur Miller est caricatural de ce point de vue là tant il charge Marilyn dans Après la chute pour se disculper, fuir sa propre culpabilité (coupable d'adultère avant son divorce d'avec sa femme Mary).
Cette biographie commence par le triangle Kazan-Miller-Marilyn et s'achève sur le même triangle. C'est extrêmement intéressant car cela nous rappelle des souvenirs de cinéphile (Sur les quais avec Marlon Brando, Un tramway nommé désir avec Marlon Brando et Vivien Leigh, Baby Doll avec Marlon Brando et Marilyn Monroe mais Kazan ne voulut pas de Marilyn qui fit tout pour obtenir le rôle et Marlon ne put le faire non plus) et la triste époque du maccarthysme (Kazan en délateur, Miller en homme de conviction défendu par Marilyn).

Les documents de Barbara Leaming en particulier les carnets de Miller lui ont fourni la matière d'une approche psychologique parfois irritante en ce sens que Marilyn est reconstituée à partir de documents d'autres sur elle or personne dans ces documents n'est neutre, objectif ; tous ont des intentions, il y a toujours des enjeux et cela donne une biographie où l'on a l'impression que tout est calcul, enjeux, manipulation, intentions cachées, inavouées, erreurs d'appréciation … Cela conduit Barbara Leaming à des formules genre : il était clair …, à l'évidence … Autrement dit, Barbara Leaming est persuadée de dire la vérité sur les uns et les autres et cette approche psychologique la conduit à conclure au suicide de Marilyn. Elle transforme en destin après avoir tellement mis l'accent sur les péripéties, les imprévus, les jeux d'influence occultes ou pas, la vie de Marilyn, habitée par une pulsion de mort liée à sa mère Gladys et par un instinct de survie également puissant mais la nuit du 4 août, Marilyn avait finalement accepté le jugement maternel … elle avait achevé le geste que Gladys avait entamé à ses yeux en tentant de tuer sa petite fille (page 445).

Ce qui échappe me semble t-il à la biographe c'est :

Elle avait le cœur pur. Elle n'a jamais compris ni l'adoration ni l'hostilité qu'elle suscitait (Edward Wagenknecht)

Pour survivre, il lui aurait fallu être soit plus cynique, soit encore plus détachée de la réalité qu'elle ne l'était. Malheureusement, elle était tel un poète des rues qui s'efforce de faire entendre des vers à une foule railleuse et méprisante (Arthur Miller)

Il vaut mieux être malheureuse seule que malheureuse avec quelqu'unI ( Marilyn)

Une carrière c'est quelque chose de merveilleux mais on ne peut se blottir contre elle la nuit, quand on a froid (Marilyn)

L'argent ne m'intéresse pas. Je veux simplement être merveilleuse (Marilyn)

 

Jean-Claude Grosse

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Marilyn, la dernière déesse/Jerome Charyn

12 Août 2011 , Rédigé par grossel Publié dans #pour toujours

Note de lecture sur

Marilyn, la dernière déesse/Jerome Charyn

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Ce livre de la collection Découvertes/Gallimard date de 2007. La bibliographie comporte 14 titres, l'essentiel des titres sur Marilyn. Iconographie et légende de qualité. Témoignages et documents bien choisis.

Que nous apporte ce livre ? Des points de vue dont celui de Charyn. Des points de vue contrastés, à l'image de la Jekill and Hyde féminine que fut Marilyn (qui était Gémeaux), femme de lumière (pour autrui) et d'obscurité (à soi), me semble-t-il. Disons que de ces contrastes émerge une femme qui apparemment échappe aux clichés qu'on a présenté d'elle, ce que l'on pressentait. Intelligente, usant de stratagèmes le plus souvent inconscients, réactions somatiques si l'on veut, pour faire entendre raison autrement que par des arguments à ceux qui prétendaient la diriger dans sa vie professionnelle comme dans sa vie privée. Elle a payé le prix fort de cette radicale indépendance ou liberté alors même qu'elle était sous contrat avec des magnats ressemblant à des soudards. Certes, elle s'est plantée avec les Marilyn Monroe Productions, mais n'avait pas renoncé comme le montre sa lettre à Lee Strasberg dans les Fragments. Elle a ouvert la voie à l'indépendance des stars par rapport au star-system. Elle a su séparer, à peu près, vie publique et vie privée, ce que font aujourd'hui la plupart des vedettes.

Ce que ce livre rend perceptible aussi sans que l'on rentre dans les détails, c'est la difficulté à séparer la légende et la réalité, à trouver la vérité. Entre les rumeurs colportées par le service communication des studios, favorables ou défavorables à Marilyn selon ses rapports avec les patrons, les légendes inventées par elle sur son enfance, son adolescence, celles colportées par les plumes acerbes ou chaleureuses des chroniqueurs d'Hollywood, celles colportées par ses hommes, amants, collègues, partenaires … il est impossible de reconstituer un chemin de vérité. On en est réduit à se dire que cette image composite, floue, fruit de multiples interactions d'images n'est maîtrisée par personne, et pas par la personne concernée, cela malgré son indéniable talent et travail sur elle (son corps et son visage ; elle dit sa capacité à faire dire à son visage ce qu'elle veut) et son image (elle passe des heures à LA regarder, en réalité à la fabriquer avec les magiciens qui s'occupent de ses cheveux, de son maquillage, de son corps).

Ce qui me frappe, en écrivant ceci, c'est le relativisme affiché par Marilyn sur la célébrité dont elle sait qu'elle est éphémère et qu'elle ne sert à rien quand on est seule et qu'on a froid la nuit, qu'elle la doit pour l'essentiel à la chance et aux hommes qu'elle a rencontré au bon moment (Johnny Hyde qu'elle a couvert de son corps, la nuit de sa mort, à l'insu de la famille du défunt, dit la légende inventée par Elia Kazan mais c'est si vrai ; ou Lee Strasberg pour sa carrière). Autrement dit, non une vie comme un destin, non une vie comme une tragédie, mais une vie jouée aux dés, une vie livrée aux hasards, Marilyn intervenant avec son intelligence non pour maîtriser, orienter mais dévier ( comme au jeu de billards). Elle dit d'une fille intelligente, qu'elle embrasse mais n'aime pas, qu'elle écoute mais n'est pas dupe, qu'elle quitte avant d'être quittée. Joyce Carol Oates dit que Marilyn, née au moment de la grande crise de 1929, avait une chance sur des millions de devenir ce qu'elle est devenue. Elle avait si peu d'atouts (un corps de rêve, des rêves fous et forts, et un inconscient qui lui a fourni le meilleur (son talent comique mais pas exclusivement) et le pire (ses angoisses, insomnies, ses peurs, ses dépendances). La chance, l'intelligence et les circonstances (la guerre froide, l'anticommunisme des Américains, le maccarthysme – elle fit preuve d'une solidarité exemplaire avec Arthur Miller, lui-même courageux face à ces inquisiteurs – , la fabrique à rêves – moyen d'une domination culturelle mondiale dénoncée par les soviétiques – , l'émergence de la sexualité dans une Amérique puritaine où il faut échapper à la censure … ) ont donné ce cocktail indescriptible : Marilyn Monroe, que je vois moins en déesse qu'en sirène, être hybride. Et parmi les sirènes, 

– là-bas ! Thelxiopé la troublante ! ici ! Thelxinoé l'enchanteresse !

Mais ce pourrait être Himeropa, Parthénopé, Molpé, Aglaophone, Aglaopé ... 

 

Jean-Claude Grosse

 

 

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Fragments/Marilyn Monroe

5 Août 2011 , Rédigé par grossel Publié dans #notes de lecture

Pour le 49° anniversaire de la disparition de Marilyn Monroe, le 5 août 1962, à 4 H 25, (on lira Enquête sur un assassinat de Don Wolfe par exemple), cette note de lecture sur les Fragments publiés en octobre 2010.

 

Note de lecture sur

Fragments de Marilyn Monroe

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Voilà une belle réalisation éditoriale, des présentations claires, des photos significatives (Marilyn lisant ou écrivant, une seule), les fragments originaux avec l'écriture généralement au crayon de Marilyn, textes parfois tapés à la machine dont un avec la signature de Marilyn, les mêmes fragments tapés en anglais et en français, une préface érudite et interprétative d'Antonio Tabucchi.

Ce qui frappe, c'est la variété des supports, papier à en tête d'hôtels célèbres, carnets noirs Record, agenda italien, cahier rouge, carnet d'adresses, feuilles volantes … Aucun fétichisme, aucune méticulosité, tout est bon pour le moment d'écriture car il est vital de coucher des mots. Crayon, stylo à bille, stylo à encre, machine à écrire. Des ratures, des remords, des ruptures de ton. Elle pense, se sert de ses moyens de compréhension mais l'émotion est là, les larmes coulent, troublent la pensée, font perdre le fil. Ce ne sont pas des textes destinés à la publication. Somme toute, il y en a assez peu sur 28 ans (1943-1961). Marilyn n'est pas auteur, ne souhaite pas l'être. Ces fragments sont des aides, des mises en mots destinées à faire le point sur tel ou tel épisode de sa vie professionnelle, sentimentale. Pas mal de notes sur le métier d'acteur, sur ses rapports à cet art, nécessaire à sa vie, son rêve, qui la tient debout. Elle est douée d'une sensibilité donnant à ses interprétations plus que ce que Hollywood attend, faisant le succès de ces films – des comédies pour l'essentiel– tissant avec le public une relation particulière ; elle l'a dit, c'est le public qui m'a fait, pas les studios. Et en même temps, elle est terrorisée, angoissée, craint la folie héréditaire, manque de confiance en elle, a besoin du soutien de Paula, de Lee Strasberg dont elle note cette phrase terrible : il n'y a que la concentrationentre l'acteur et le suicide (page 217). Ce qu'elle dit sur ses peurs qui remontent à loin et que les analyses ne règlent pas est précis, lucide. Mais cela ne suffit pas à ne plus avoir peur. Et le faut-il ? Puisque ces peurs sont le ressort de son génie. Deux phrases comme des aphorismes. Pour la vie C'est plutôt par détermination qu'on ne se laisse pas engloutir. Pour le travail La vérité peut seulement être retrouvée, jamais inventée (page 183). On retrouve cette lucidité désenchantée quand elle évoque son amour avec Jim (elle a 17 ans) ou avec Arthur (elle en a 30).

Ce qui m'a frappé dans ce petit ensemble de fragments intimes, c'est la présence de la nature, arbres et feuilles, herbes, êtres vivants, souffrants, personnifiés, la lune, les pierres, des animaux, chiens, chats ; beaucoup de compassion là-dedans par identification. Marilyn est très sensible à ce qui se passe en elle mais aussi à ce qui se passe chez l'autre, pas nécessairement une personne mais une chose, une poupée … Évidemment et c'est le plus triste dans toute cette tristesse qui se dégage, c'est ce que la vie lui a appris, j'ai appris de la vie qu'on ne peut aimer l'autre, jamais, vraiment (page 139). Plonger dans ces fragments, poèmes, lettres c'est découvrir une femme sans complaisance vis à vis d'elle, exigeante dans ce qu'elle attend d'elle, veut pour elle.

Une surprise : rien concernant Di Maggio pourtant toujours là quand c'est grave (l'épisode de la clinique psychiatrique est édifiant, c'est lui qui la sort de cet enfer ; et dire qu'on remet ça aujourd'hui en France avec la législation depuis le 1° août 2011 sur l'hospitalisation sous contrainte ; c'est lui aussi qui organisera les obsèques écartant le tout Hollywood et l'ignoble Franck Sinatra ; Arthur Miller ne s'y manifestera pas ; il écrira Après la chute).

Une autre surprise : le projet de recréer, en date du 19 décembre 1961, après l'échec des Marilyn Monroe Productions, un nouveau studio indépendant avec Marlon Brando (nom de code : Carlo), Lee et Paula Strasberg, au service des artistes, preuve de la ténacité de Blonde, mais l'année 1962 allait lui réserver le meilleur et le pire (le 19 novembre 1961, elle rencontre Kennedy).

Le manque d'amour solide et d'attention, avec pour conséquence la méfiance et la peur du monde. Je n'en ai rien retiré de bien excepté ce que cela m'appris des besoins essentiels des tout-petits, des malades et des faibles (page 255).

Ces fragments ne peuvent donner une vision globale de la vie de Marilyn. Ils ne peuvent servir de biographie. Mais qu'importe. Seuls quelques fragments de nous toucheront un jour des fragments d'autrui. La vérité de quelqu'un n'est en réalité que ça – la vérité de quelqu'un(page 45). Aujourd'hui, la poétique du fragment est la norme. On n'a plus la tentation de la globalité, de l'unité d'un être, d'une vie.

 

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De ces fragments de Marilyn se dégage pour moi, une image de bonté, d'amour inconditionnel pour ce qui vit. Pour se maintenir dans cette bonté, cet amour, que de souffrances, de désir de mort, d'expérience de la solitude, d'acceptation-rejet de cette solitude pour aimer bravement et accepter, autant qu'on peut le supporter (page 155)

D'où l'intérêt des photos d'André de Dienes nous montrant une Marilyn mariale dans les nuages, en prière, extatique ou dolorosa. Là je me démarque d'Antonio Tabucchi en recherche de la poudre du papillon. Rêver de Marilyn qui rêve d'être un papillon (page 18). Marilyn a à la fois la légèreté du papillon (de jour, de nuit ; leurs différences !) et la carnalité double de la Femme (jeune fille romantique et amante universelle).

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Je suis tes deux directions (page 39).


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Jean-Claude Grosse, à Corsavy, le 3 août 2011

 


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Marilyn Monroe/Don Wolfe/Joyce Carol Oates

1 Août 2011 , Rédigé par grossel Publié dans #notes de lecture

Marilyn Monroe

Don Wolfe/Joyce Carol Oates

 

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Travaillant au livre à 36 voix, Pour Marilyn, je suis amené à lire un certain nombre de livres, biographies, romans. Pour finir, ce seront les Fragments de Marilyn elle-même.

 

Marilyn Monroe/Enquête sur un assassinat de Don Wolfe date de 1998. 15 ans d'enquête, 6 ans d'écriture, c'est un temps considérable pour un résultat convaincant, en cinq parties. La 1° est consacrée à la mort de Marilyn. De plus en plus de livres et de documentaires télé comme le Contre-Courant de Stéphane Paoli du 21/11/2003 avancent la thèse d'un assassinat le 4 août maquillé en suicide le 5 août. Les motivations sont nombreuses, les principales étant les révélations supposées de Marilyn lors d'une conférence de presse prévue le 6 août, révélations sur les agissements et les projets du Président et de l'attorney général. Marilyn prenait des notes de ses conversations et son carnet rouge présentait une menace pour la sécurité nationale, d'après le FBI et la CIA. La présence de Robert Kennedy est attestée tant dans l'après-midi que dans la soirée du 4 août. Les détails varient d'un auteur à l'autre. Les variations sont plus importantes sur les causes : assassinat (homicide volontaire), maladresse médicale (homicide involontaire), sur les commanditaires et les exécutants, sur les complicités voulues ou involontaires. On peut renoncer à la théorie du complot mais observer de curieuses connivences de fait entre des protagonistes aux intérêts différents : Kennedy, Lawford, Greenson, Murray, Engelberg, Newcomb, Jefferies … On peut aussi constater ou admettre que ce que l'on appelle machine d'état, appareil judiciaire fonctionnent comme des machines et des appareils, se mettant au service de ce qui doit rester caché. On est impressionné par l'acharnement à ne pas relancer l'enquête, à ne pas présenter l'affaire devant un grand jury … Bref, le mystère de la mort de Marilyn, en grande partie élucidé, reste tout de même mystérieux.

Les autres parties du livre nous décrivent l'enfance de Norma Jeane, l'orphelinat, les familles d'accueil, le mariage à 17 ans, la pin-up, le bout d'essai, le premier contrat à 75 dollars par semaine et le nouveau nom : Marilyn Monroe, née le 24 août 1946, les films et mariages, les ruptures avec les maris comme avec Hollywood ou New York. J'ai apprécié les 4 parties consacrées à Marilyn Monroe, Zelda Zonk car elles sont écrites par quelqu'un qui a appris le métier d'acteur, qui a travaillé aux studios et qui donc fait preuve d'empathie pour son sujet et de connaissance sur son art. Il y a des trouvailles d'écriture qui font de cette biographie plus qu'une biographie, déjà un roman. Évidemment, on sort éprouvé de cette lecture. Certains chapitres comme le 58° sur le week-end des 28 et 29 juillet 1962 au Cal-Neva Lodge à l'invitation de l'infâme Franck Sinatra donnent la nausée. D'autres ouvrent sur des abîmes (le mystère de cette femme, de cette personne) comme le 41° : Ne tuez rien, s'il vous plaît ! J'en conseille la lecture ; c'est une mine qui se nourrit du travail de prédécesseurs sans les répéter inutilement. Les sources sont indiquées avec précision. Je relève au passage, la discrétion de M.M dans sa vie privée. Certes, avec la presse aux trousses, il y eut des révélations, scandales mais elle a su à de nombreuses reprises devenir anonyme, passer incognito et se préserver, préserver ses RV, ses rencontres. Perruque, lunettes noires, imper, noms de code et hop !

 

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Blonde de Joyce Carol Oates date de 2000. C'est un roman et non une biographie, une synecdoque comme dit l'auteur dans sa note. L'empathie de Joyce Carol Oates pour le personnage de Norma Jeane est communicative. L'auteur, en 1110 pages (Livre de poche), réussit à nous faire rentrer dans la peau, l'âme de son personnage (La peau est mon âme. Il n'y a pas d'âme autrement. Vous voyez en moi la promesse de la joie humaine). On ne cherchera pas à démêler la fiction et la réalité. On a affaire comme dit l'auteur à une tragédie en 5 actes avec deux registres d'écriture, une écriture réaliste pour la réalité extérieure et une écriture surréaliste pour l'intime, la vie intérieure, les rêves, visions, hallucinations, un roman pluriel, à multiples voix, avec une présence forte du sexe (très impressionnant de voir comment cette romancière pudique sait nous balancer à la gueule nos turpitudes, nos fantasmes …), avec aussi cette recherche de l'amour, cet amour de la vie, de toute vie, son amour de la nature, même si Norma est plus citadine que paysanne. La variété des écritures me semble oeuvrer dans le sens d'une composition juste du personnage, aller dans le sens de la vérité du personnage : on est embarqué, on est touché, on s'attache, on n'abandonne pas (comme elle a été abandonnée partiellement par la mère, totalement par le père mais comme elle qui n'a jamais abandonné). Si on veut comprendre la blonde, il faut partir du contexte : la grande crise de 1929, comment s'en sortir ?, le mariage à 17 ans, fin de la vie pour la plupart des jeunes filles de l'époque, devient pour Norma, le point de départ d'une conquête de soi, d'une affirmation de soi, au travers d'une blonde sophistiquée créée par l'usine à rêves, même si le prix à payer fut en partie celui du cul (beaucoup ne voyaient que son cul, d'autres les seins, d'autres la bouche, les lèvres en O parfait, disant Mmmm, d'autres les yeux, quelques-uns le visage, et très rares, la femme, la personne ; s'il existait des photos prises par des soldats de Corée ou des souvenirs de son tour de chant ! en tout cas, elle sut montrer à ceux qui avaient produit la ravissante blonde idiote qui roule des hanches, qu'elle était une sacrée femme ; élevée un temps dans la Science chrétienne, il semble que l'affirmation de Mary Baker Eddy sur l'irréalité du mal ait influencé Norma Jeane qui semble avoir traversé les épreuves mauvaises et méchantes comme si elles ne l'atteignaient pas ; elle était sans doute blessée ; trop de signes : dépression, addictions diverses montrent les effets du mal mais malgré tout, à chaque fois, elle rebondit, à chaque fois, elle puise l'énergie contre ses propres tentations d'abandon, de suicide, de renoncement).
Joyce Carol Oates montre bien comment cette construction s'opère, comme un aller-retour entre réel et scène, scène et réel (et la scène se poursuivrait ainsi comme font les scènes, en notre absence, page 1096), comment ce qui pourrait s'apparenter à une structure psychotique (dédoublement) sert d'arme à Norma pour imposer son approche de ses personnages aux metteurs en scène, pour combattre les studios et les médias qui ne veulent montrer que le produit Marilyn, comment elle sait rompre quand elle perd son âme pour se retrouver elle, ailleurs, modeste et géniale actrice sur la scène d'une célèbre école de New York, anonyme dans les rues et accessible dans les jardins. Son rapport au temps ((qu'est-ce que le temps ? Sinon ce que les autres attendent de nous. Ce jeu que nous pouvons refuser de jouer. Et qu'elle sut si bien refuser de jouer !), ses retards sans culpabilité, ses séances de préparation qui durait des heures comme on prépare un cadavre, autant de faits révélant la force de Norma, difficile à vivre pour les autres, les salauds, navigatrice dans une rivière sans retour, impétueuse, et où il faut beaucoup d'instinct, d'intelligence, de volonté, de détermination, d'astuce, de stratégie, d'humour pour ne pas se naufrager. Car si mort jeune, il y a eu, elle est le fait des autres, des barbares dont le tireur d'élite.

 

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Jean-Claude Grosse, à Corsavy, le 1° août 2011


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Marilyn Monroe dernières séances/La malédiction d'Edgar Hoover

1 Juillet 2011 , Rédigé par Jean-Claude Grosse Publié dans #notes de lecture

Marylin dernières séances est devenu un film, présenté ce 24 janvier 2010 sur Arte et qu'on trouve en DVD. C'est une réussite.
James Ellroy vient de sortir UNDERWORLD USA, 3° volet de sa trilogie sur les USA des années 60, après AMERICAN TABLOÏD et AMERICAN DEATH TRIP.
C'est pourquoi je fais remonter cet article écrit le 12/12/2006.

grossel

Marilyn dernières séances de Michel Schneider
 a obtenu, le 14/11/06, le prix Interallié.

ça dérange, ça déménage, ça balade, ça échoue
entre Marilyn Monroe
et Ralph Greenson


Photo d'André de Dienes (cliquer)

J’avais déjà lu de Michel Schneider : Morts imaginaires, appréciant que cet analyste combine fiction et document pour affronter les derniers moments de personnes célèbres, pour tenter de voir, d’écouter si s’y disait une vérité.
On avait tenté cet exercice au Revest avec les agoras: du premier au dernier mot, qui s'étaient déroulées les 2/12/02, 6/1/03, 10/2/03, 3/3/03 avec les psychanalystes Paul Mathis et Jean-Paul Charencon. Les agoras sont enregistrées mais pas publiées ni mises en ligne.
Marilyn dernières séances participe de la même combinatoire : fiction et document pour tenter de voir, d’écouter ce qui se joua peut-être entre Marilyn Monroe et son dernier analyste Ralph Greenson.
Ce roman de 529 pages où l’essentiel de ce qui est écrit, rapporté, est retranscription fidèle d’articles, de livres mais où aussi l’auteur a fait appel à sa capacité d’invention de dialogues, de propos, de lettres se lit avec émotion pour peu que l’on ait été « séduit » par Marilyn, se lit avec effroi aussi car avec ces deux personnages, on franchit souvent la frontière entre la vie et la mort, entre le rêve et la réalité, entre les mots et les images, entre le paraître et l’être, entre la folie et la normalité, entre la peau et la chair, entre le corps et l’esprit. Aucune vérité ne pouvant se dire sur ces 30 derniers mois de la vie de Marilyn Monroe, sur le suicide ou l’assassinat de la star, sur les responsabilités ou non de Greenson, on sort de cette lecture hébété, tellement on est bousculé dans nos certitudes, dans nos regards sur soi, sur autrui, sur l’amour, sur le sexe.
La construction du roman est à l’image de cette saisie impossible, donc de l’impossibilité d’une histoire linéaire, avec un début, une fin, des personnages nettement dessinés sur lesquels on peut parler, qu’on peut juger. Rien de tel avec eux d’où un livre semblable à une partie d’échecs, avec des allers retours dans l’espace et le temps, entre 1950 et 2006, entre les différents protagonistes de ce récit en boucle qui se termine par les mots du début, par la nomination du journaliste Forger W. Backwright, auteur du roman : Marilyn dernières séances, dernière pirouette de l’auteur qui nous a baladés dans les innombrables impasses et miroirs de la question : qui suis-je ?, lui-même étant sans doute ballotté dans sa confrontation à ces deux énigmes que restent en fin de partie, et tout au long de la partie, Marilyn et Romi.
Ce livre, ce roman est terrible pour ceux qui comme moi croient à l’amour, qui croient savoir à peu près qui ils sont, sans prétention, qui ne sont pas border line (est-ce le mot juste, pas sûr) comme Marilyn, transgressif (est-ce le mot juste, pas sûr) comme Ralph.
Malgré ou grâce à ses excès, Marilyn est très attachante, indéniablement intelligente : il y a des textes, des paroles, des répliques, des poèmes, des notes qui sont des diamants, à noter, à méditer car je suis convaincu que les border line (est-ce le mot juste, pas sûr) nous disent beaucoup sur ce que nous sommes. Elle avait le sens de la formule qui bouscule, qui ouvre des abîmes.


Photo d'André de Dienes (cliquer)

Marilyn dernières séances de Michel Schneider,
roman chez Grasset, 2006

Michel Schneider lit le 1° chapitre de son roman (cliquer)

En relation avec Marilyn dernières séances, on lira le roman, document-fiction: La malédiction d’Edgar de Marc Dugain sur les 48 ans de règne d’Edgar Hoover, à la tête du FBI, roman là encore terrible par ce que nous découvrons sur les Kennedy entre autres ( deux des amants parmi tant d'autres de Marilyn, Robert Kennedy étant chez Dugain soupçonné de participation à l'assassinat de la star) et sur la « démocratie » américaine ; le moins qu’on puisse dire est que nous tombons de haut, du haut de nos certitudes là encore.
Dans les deux cas, peut-être gagnons-nous en réalisme, en souhaitant que cela ne nous conduise pas au cynisme.

«Edgar aimait le pouvoir mais il en détestait les aléas. Il aurait trouvé humiliant de devoir le remettre en jeu à intervalles réguliers devant des électeurs qui n'avaient pas le millième de sa capacité à raisonner. Et il n'admettait pas non plus que les hommes élus par ce troupeau sans éducation ni classe puissent menacer sa position qui devait être stable dans l'intérêt même du pays. Il était devenu à sa façon consul à vie. Il avait su créer le lien direct avec le Président qui le rendait incontournable. Aucun ministre de la Justice ne pourrait désormais se comporter à son endroit en supérieur hiérarchique direct. Il devenait l'unique mesure de la pertinence morale et politique.»


John Edgar Hoover, à la tête du FBI pendant près d'un demi-siècle, a imposé son ombre à tous les dirigeants américains. De 1924 à 1972, les plus grands personnages de l'histoire des États-Unis seront traqués jusque dans leur intimité par celui qui s'est érigé en garant de la morale: 8 présidents, 18 ministres de la justice.

Ce roman les fait revivre à travers les dialogues, les comptes rendus d'écoute et les fiches de renseignement que dévoilent sans réserve des Mémoires attribués à Clyde Tolson, adjoint mais surtout amant d'Edgar. À croire que si tous sont morts aujourd'hui, aucun ne s'appartenait vraiment de son vivant.

"Truman Capote les appelait Johnny and Clyde. Lui, c'était John Edgar Hoover, célèbre patron du FBI sous huit présidents, l'autre, c'était son amant et adjoint, Clyde Tolson. Ils vécurent en couple, dans l'ombre. A côté des puissants, mais en fait au coeur du pouvoir. De 1924 à sa mort, en 1972, traversant Pearl Harbor, l'affaire Rosenberg, le maccarthysme, la baie des Cochons, la mort de Marilyn, les assassinats des Kennedy... on doit à Hoover quarante ans de coups tordus, de politique réactionnaire, de manipulations perverses, que Marc Dugain relate sous la forme de Mémoires imaginaires du compagnon de celui qui fut l'ombre portée sur l'Amérique politique. Après James Ellroy (American Tabloïd, American Death Trip) et Don DeLillo (Outremonde), Dugain se lance aux trousses d'un personnage fascinant, droit sorti d'un film d'Orson Welles. Mais qu'est-ce que «La malédiction d'Edgar» ? L'une de ces biographies romancées qui vous font regretter les vrais romans et les solides biographies ? Une peinture historique de la vie politique américaine et de ses «affaires» ? Une analyse psychologique d'un homme détestable mais fascinant ? Un portrait de cour d'«une âme de boue, le plus solidement malhonnête homme qui ait paru de longtemps», comme disait Saint-Simon du duc de La Feuillade ? Rien de tout cela. Simplement un bon roman... Un roman qui parle aussi du réel comme bien peu de romans français savent le faire..."
Michel Schneider, Le Point du 26 mai 2005

La malédiction d'Edgar de Marc Dugain,
roman chez Gallimard, 2005



Je mets en ligne aussi un article de Philippe Sollers:
Un roman de Michel Schneider
Marilyn s'allonge
Dans « Marilyn dernières séances », le romancier raconte comment, de 1960 à 1962, l'actrice la plus belle du monde eut avec son psychanalyste une relation secrète, destructrice, platonique, fascinante. Explications

L'apparition fulgurante de Marilyn Monroe et sa mort plus qu'étrange ont donné lieu à un tel déluge de commentaires, de fantasmes et de rumeurs qu'on est un peu perdu dans cette mythologie déferlante. Mais voici un fil rouge qui, s'il n'explique pas tout, se révèle d'une formidable efficacité. Il suffit de rappeler que John Huston aimait souligner la coïncidence entre l'invention du cinéma et celle de la psychanalyse. Quoi ? Marilyn Monroe et la psychanalyse ? Mais oui, et c'est là que surgit un personnage incroyable, Ralph Greenson, de son vrai nom Roméo Greenschpoon, le psy de la plus célèbre actrice du monde.
Michel Schneider a écrit un roman passionnant, qui est aussi un essai passionnant, à travers une enquête et une documentation passionnantes. Hollywood, en réalité, était un grand hôpital psychiatrique bouclé sous des trombes de dollars, et Freud, qui croyait apporter la peste à l'Amérique, aurait été fort étonné de découvrir que sa bouleversante découverte avait attrapé là un virulent choléra. Cinéma ou vérité des paroles ? Images ou surprise des mots ? Qui va avaler quoi ? Qui va tuer qui ? En Californie, disait Truman Capote, «tout le monde est en psychanalyse, ou est psychanalyste, ou est un psychanalyste qui est en analyse». Voici donc des séances vraies ou vraisemblables de cure, avec dérive de deux personnages se piégeant l'un l'autre, jusqu'à une folie fusionnelle mortelle. Le roman de Schneider, mieux que toute biographie, permet enfin de déchiffrer la boîte noire de ce crash. Pas de mot de la fin : la chose même, dans toute sa terrible complexité. Une très bonne écoute, donc. Du grand art.
Marilyn se révèle ici très différente de sa légende autoprotectrice de ravissante idiote et de sex-symbol. C'est une fille intelligente, cultivée par saccades, extrêmement névrosée à cause d'une mère démente, enfermée dans un corps de rêve qui fait délirer les hommes, ne sachant plus qui elle est ni à qui parler, contrôlant son image mais sans avoir la bonne partition sonore du film qu'elle est obligée de jouer sans cesse, sous le regard d'un spectacle généralisé que le nom de ses employeurs, la Fox, résume comme un aboiement. Seules les photos la rassurent, il y en a des milliers, c'est son tombeau nu de silence. On ne la voit d'ailleurs pas vieillir en caricature américaine liftée et bavarde. Elle ne voulait pas de cette déchéance. S'est-elle suicidée ? Probable. A-t-elle été assassinée ? Pas exclu. S'agit-il d'une overdose accidentelle de médicaments dont elle faisait une consommation effrayante ? Restons-en là. Marilyn ou la suicidée du spectacle ? C'est sans doute le bon titre de ce film d'horreur. Ce n'est pas tous les jours, en effet, qu'on rencontre pêle-mêle autour d'un cadavre éblouissant le président de la première puissance mondiale (Kennedy), un chanteur-séducteur star (Sinatra), la Mafia (à tous les étages), la CIA et le FBI, un écrivain estimable (Arthur Miller), un champion national de base-ball (Joe Di Maggio), un petit Français à la coule (Yves Montand), des tas d'amants plus ou moins anonymes (dont beaucoup ramassés au hasard) et enfin des millions d'Américains à libido simpliste, soldats, hommes politiques, ouvriers, machinistes, tous affolés du regard à la moindre manifestation de ce corps de femme. Naufrage du cinéma : ce Titanic pelliculaire rencontre un iceberg détourné de sa position, la psychanalyse. L'iceberg lui-même coule à pic. Rideau.
Car ce Ralph Greenson n'est pas n'importe qui. En principe, c'est un freudien strict, auteur d'un livre technique qui a fait date, ami d'Anna Freud, la fille du génie viennois. Seulement voilà : avec Marilyn, sa vie est chamboulée, il s'écarte de plus en plus de la pratique normale, voit sa patiente chaque jour pendant des heures, l'introduit dans sa famille et, sans coucher avec elle, se mêle de ses contrats en garantissant sa présence sur les plateaux (Marilyn a des retards légendaires). Il surveille ses médicaments, ses piqûres, ses lavements, joue la bonne soeur, repère la crainte maladive de sa patiente pour l'homosexualité sans peut-être se douter de sa frigidité, bref se lance à corps perdu dans une tentative de sauvetage très rentable. Schneider relève avec finesse qu'au lieu d'entraîner Marilyn vers le chemin classique père-vie-amour-désir il l'enfonce dans son angoisse mère-homosexualité-excrément-mort. Elle le mène en bateau, il s'installe. Comment aurait-elle pu s'en tirer ? Des enfants ? Peut-être, mais peut-être pas non plus. En 1955, Marilyn est, avec Truman Capote, dans une chapelle de Foyer funéraire universel (ça, c'est l'Amérique) pour l'enterrement d'une actrice, et elle lui dit : «Je déteste les enterrements. Je serais drôlement contente de ne pas aller au mien. D'ailleurs, je ne veux pas d'enterrement - juste que mes cendres soient jetées dans les vagues par un de mes gosses, si jamais j'en ai.» Elle n'en a pas eu, et c'est, bien entendu, une des clés du problème.
En février 1961, Marilyn est hospitalisée dans une clinique psychiatrique. Elle envoie une lettre bouleversante à Greenson : «Je n'ai pas dormi de la nuit. Parfois je me demande à quoi sert la nuit. Pour moi, ce n'est qu'un affreux et long jour sans fin. Enfin, j'ai voulu profiter de mon insomnie et j'ai commencé à lire la correspondance de Sigmund Freud. En ouvrant le livre, la photographie de Freud m'a fait éclater en sanglots : il a l'air tellement déprimé (je pense qu'on a pris cette photo avant sa mort), comme s'il avait eu une fin triste et désabusée. Mais le docteur Kris m'a dit qu'il souffrait énormément physiquement, ce que je savais déjà par le livre de Jones. Malgré cela, je sens une lassitude désabusée sur son visage plein de bonté. Sa correspondance prouve (je ne suis pas sûre qu'on devrait publier les lettres d'amour de quelqu'un) qu'il était loin d'être coincé! J'aime son humour doux et un peu triste, son esprit combatif.»
Schneider nous dit que cette lettre n'a été retrouvée qu'en 1992 dans les archives de la 20th Century Fox. On veut bien le croire, mais quelle inquiétante étrangeté ! Sensibilité et subtilité décalées de Marilyn, dont Billy Wilder disait : «Elle avait deux pieds gauches, c'était son charme.»
Qu'aurait fait Lacan avec Marilyn ? Rien, ou pas grand-chose. Il lui aurait démontré, par ses silences et ses saillies inspirées, qu'il était absolument allergique à l'industrie cinématographique, à Hollywood, à toutes ces salades d'argent et de pseudo-sexe. Il lui aurait demandé des prix fous pour venir le voir dix minutes. Au lieu de la materner et de la faire déjeuner en famille, il se serait montré indifférent à ses films comme à ses amants. Kennedy ? Sinatra ? Arthur Miller ? Les metteurs en scène ? La Mafia ? De braves garçons, aucun intérêt. Freud lui-même ? Sans doute, mais encore. Anna Freud ? Passons. Bref, en grand praticien de la psychose, très peu humain, il aurait poussé la paranoïa jusqu'au bout avec une patiente hors pair, à la séduction invincible, porteuse du narcissisme le plus exorbitant de tous les temps. Quelle scène ! Marilyn, devinée à fond, en aurait eu marre, et l'aurait peut-être tué puisqu'il ne lui aurait même pas demandé une photo d'elle. Voilà le drame de l'Amérique, et peut-être du monde : la psychanalyse n'y existe plus puisque le cinéma a pris la place du réel.

Né en 1944, Michel Schneider a été énarque, directeur de la Musique au ministère de la Culture et psychanalyste. Il est l'auteur de « Glenn Gould, piano solo » .

Par Philippe Sollers
Nouvel Observateur - 14/09/2006

Petite note sur cette critique de Philippe Sollers:
Évidemment, Ralph Greenson n'avait rien compris au transfert-contre-transfert, son diagnostic sur la peur de l'homosexualité de Marilyn était incomplet, s'y ajoutait la frigidité (sous-entendu peut-être: moi, je l'aurais décoincé) et bouquet, la question: qu'aurait fait Lacan? à l'opposé de Greenson, il aurait été infect avec la star qui l'aurait peut-être tué au lieu de se tuer. Un nouveau roman est dans l'air, clair: comment s'y prendre avec Marilyn quand on est Lacan. Mais chacun sait que le divan lacanien n'a pas été bénéfique pour tous les par(â)lants à Lacan. Il y a une condescendance déplacée dans la critique de Sollers; Schneider est moins sûr, pas trop sûr même, à preuve, 529 pages pour tenter de rendre compte de ce qui s'est peut-être passé entre Marilyn et Ralph, entre janvier 1960 et le 4 août 1962, jour où Ralph a été le dernier à voir vivante Marilyn et le premier à la voir morte.




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The Misfits d'Arthur Miller (1960)

1 Juillet 2011 , Rédigé par grossel Publié dans #notes de lecture

The Misfits d'Arthur Miller

 

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J'avais le livre dans ma bibliothèque depuis 1961, publié par Robert Laffont pour la Bibliothèque du Club de la Femme. 50 ans que ce livre attendait que je le lise. J'avais lu les documents précédant le récit, l'interview d'Arthur Miller, regardé les photos l'accompagnant prises sur le tournage du film à l'été 1960. C'est le projet  Pour Marilyn qui m'a poussé à le lire, parce qu'il semble qu'il y ait beaucoup de points communs entre Roslyn et Marilyn, Marilyn inspirant Arthur Miller, son mari encore, quand il écrit ce scénario. "J’avais conçu ce film comme un cadeau pour elle et j’en suis ressorti sans elle."
"Même enfance difficile, même relation névrotique avec la mère, faite d’intimité et de rejet, même angoisse, même solitude, même sentiment d’abandon, même regard émerveillé et enfantin sur le monde dès qu’il s’agit d’enfants ou d’animaux ; mais cette admiration candide se transforme en scepticisme aussitôt que les hommes s’approchent un peu trop près et tombent amoureux d’elle," écrit Serge Toubiana. En Roslyn, Marilyn se montre parfaite. "Elle était merveilleuse, dira John Huston. Elle ne jouait pas. Elle vivait vraiment son rôle." J'ai vu le film quand j'ai eu fini le livre, deux jours pour lire, deux heures pour voir.
Ce récit me paraît encore très actuel par ce qu'il raconte de la disparition d'un genre de vie, d'un type d'hommes sous les coups de boutoir de l'industrialisation et de la consommation. Les fiers mustangs de la conquête de l'Ouest sont capturés pour être transformés en pâtée pour chiens et chats. Les cow-boys se clochardisent. Après les 30 glorieuses, nous sommes entrés dans les 40 ruineuses sauf pour les banquiers et quelques autres et jusqu'à ce que les indignés soient des millions. Et cette histoire de « paumés », de « désaxés », de désemparés (je ne mets pas de «  » à ce mot qui est la traduction de 1961, « désaxés » étant le mot d'aujourd'hui, désemparés parce qu'il me semble le plus proche de la réalité du quatuor :
3 H et 1 F, 3 H tombant amoureux de la même F, Guido d'abord, Gay ensuite vers lequel elle va aller, Perce enfin qui demande à Gay s'il peut ou non marcher sur ses plates-bandes; 3 H voyant en Roslyn ou cherchant en Roslyn, 3 types de F, elle-même cherchant en Gay, un H pouvant évoquer le père, un H auquel faire totalement confiance), cette histoire donc vaut métaphoriquement pour des millions de spoliés, désindustrialisés, paupérisés, déplacés, déclassés … Mais l'essentiel de cette histoire n'est pas là pour moi, car les conditions socio-économiques ne pèsent pas trop sur ces personnages : à part Guido prêt à la fin à y renoncer, ils refusent les gages, le salariat et l'esclavage concomitant pour rester libres (Gay, Perce) dans ce désert du Nevada, dans ces paysages de collines et de montagnes désolées, à perte de vue. Ils n'ont pas de vie de rechange, n'imaginent pas d'autre vie, n'imaginent rien d'alternatif; 68 et l'imagination au pouvoir, la sobriété heureuse, la décroissance: ils n'en ont pas idée mais ils ont des vérités tirées de leur expérience. Cette nature joue son rôle en ce sens qu'elle amène les personnages à voir plus loin que le guidon. Ils méditent sur le ciel, les étoiles, la vie, la mort : ils sont en contact avec le temps éternel et accèdent à des vérités exprimées avec des mots simples mais ô combien profondes (les chapitres 10 à 12 en sont remplis ; je retiens celle-ci de Guido sur et à Roslyn : Vous avez le don d'émotion. Vous êtes vraiment dans le coup.Tout ce qui arrive à quelqu'un c'est comme si ça arrivait à vous en même temps ! Une vraie bénédiction.)
Cette vérité sur Roslyn est la clef du récit. Son empathie, sa compassion pour les salades, les lapins (c'est vivant un lapin ! Ça ne le sait pas que ça fait du mal !), la chienne, les mustangs heurtent les mâles. Arthur Miller en a fait une vérité définitive.
L'interviewer : L'homme et la femme sont toujours en conflit, le pire est la victoire de l'un ou de l'autre, avez-vous dit récemment. Qu'entendez-vous par là et ne croyez-vous pas à la possibilité d'une vie en commun d'où toute idée d'affrontement stérile serait exclue au profit d'une aide mutuelle ?
Arthur Miller : Le conflit est insoluble. L'homme et la femme sont des êtres inconciliables. Tous deux veulent la liberté, mais ne l'entendent pas de la même façon. La femme dit : Tout est sacré. Il ne faut pas faire de mal à une mouche. L'homme répond : Il me faut la liberté à tout prix. S'il faut tuer pour l'obtenir, je tuerai.
Le récit raconte tout autre chose que cela. La révolte de Roslyn lors de la capture des mustangs traitant les hommes de cadavres ambulants fait éclater le trio : Perce est le plus vite convaincu du bien fondé de la position de Roslyn (qui est une position morale, plus qu'éthique ; elle  a une discussion avec Gay sur la bonté, sur le mal qu'on fait) ; Gay après avoir envisagé de lui faire cadeau de cette horde se ravise quand elle propose de lui acheter les chevaux pour les libérer mais c'est lui-même qui après avoir recapturé l'étalon libéré par Perce coupe la corde entravant l'animal ; Guido devient agressif, méprisant pour les femmes et Roslyn qui a fait mouche en lui disant : vous pourriez bien faire sauter le monde entier que vous n'éprouveriez pas de regret que pour quelqu'un d'autre que vous-même ! Sur 3 mâles, l'attitude vraie de Roslyn en a touché 2, sauvé 2, pas au sens religieux, pas sauvé du péché mais de l'instinct meurtrier, des pulsions de mort (Perce, celui qui a le plus de féminin en lui; Gay, le mâle qui a compris dans son combat avec l'étalon que s'il était encore le plus fort, ce n'était que pour un temps; seul Guido reste avec son agressivité, son amour-propre; Roslyn avait eu raison quand elle avait réagi à propos de la grâce; pourquoi Guido n'avait-il pas appris la grâce à sa femme ?). Rien à voir avec le sentimentalisme féminin du lieu commun véhiculé par Arthur Miller et tant d'autres. C'est cette face de Roslyn qui me paraît la plus prometteuse : sa capacité d'émerveillement, son éblouissante beauté qui irradie et fait que les 3 en tombent amoureux, en partie en compétition, ses questions, ses jugements, sa capacité à sentir l'autre, sa vulnérabilité désarment les guerriers. Bien sûr, elle a des hésitations, des peurs, ne sait pas trop si elle doit faire confiance ou retourner à sa solitude pour ne pas être déçue tant son désir de fusion, de communion est fort. Mais en fin de compte, elle se livre, va même jusqu'à envisager un enfant avec Gay, un enfant courageux dès le début.
Le récit emprunte au scénario. Arthur Miller dit pourquoi dans Note de l'auteur. Ce que j'ai trouvé intéressant c'est que le narrateur de ce récit mettant l'accent sur ce que voit la caméra n'hésite pas à objectiver sa narration en utilisant le ON impersonnel ou des adjectifs démonstratifs, ce qui amène le lecteur à s'attarder tant sur les expressions des visages que sur les pensées ou sentiments qui traversent les personnages, que sur les paysages et leurs effets sur les protagonistes. Ces notations littéraires, philosophiques, psychologiques, poétiques ouvrent beaucoup de perspectives que le film ne peut rendre.
Une œuvre forte qu'on peut trouver collection Pavillons poche chez Laffont, sans doute dans une meilleure traduction que celle de 1961, sans nom de traducteur ; les mœurs ont heureusement changé.

 

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Quant au film, je le trouve assez fidèle au récit avec un parti-pris de gros plans et non de panoramiques sauf pour les paysages ce qui permet d'apprécier ce qui se passe dans les cœurs, sur les visages. Marilyn est formidable, son visage est habité, son regard parlant, sa voix en français pas très convaincante. Les autres sont également formidables : Clark Gable qu'on voit devenir sinistre puis s'adoucir à la fin, usé par son combat avec l'étalon, Montgomery Clift, à la fois drôle et tragique, doux aussi et Guido, Eli Wallach, très ambivalent, à l'amour-propre exacerbé comme Gay car l'incompréhension entre eux est lié à cet amour-propre, facile à blesser, facile à maîtriser aussi, quand on accepte la part de féminin en soi que représente Roslyn : vous avez le don de vie, Roslyn ! Vous voulez vivre pour de bon ! lui dit Guido. Elle l'a déjà affirmé :  À la vie ! Quelle qu'elle soit !

                                                                                 Jean-Claude Grosse, le 23 juin 2011

 remember the misfits by adesso et sempre

 

 

 

 

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