Overblog Suivre ce blog
Administration Créer mon blog
Blog de Jean-Claude Grosse

Articles récents

La Traversée des Monts Noirs/Serge Rezvani

19 Avril 2012 , Rédigé par grossel Publié dans #notes de lecture

  La Traversée des Monts Noirs

supplément au Rêve de d'Alembert

de Serge Rezvani

(Belles Lettres 2012)

 

voilà un roman d'une densité telle qu'il faut une grande attention et concentration pour ne pas s'égarer, lu dans l’édition de 1992 chez Stock, disponible en 2012 aux Belles Lettres

un roman dialogué ou plutôt monologué par des personnages divers qui parfois se coupent, se contredisent, s'affrontent, se comprennent, partagent mais l'essentiel est ce qu'ils assènent à coups d'arguments affutés sur des sujets divers qui leur tiennent à coeur ou sur leurs sentiments, leurs relations ; rien de superficiel dans ces échanges et ces confidences ; on admet sans méfiance particulière malgré les mises en garde sur un tel ou un tel qu’il s’agit d’une mise à nu sincère des différents protagonistes d’une histoire d’amours sur fond d’une histoire de dominations et de migrations ; on est amené à les croire même si les versions sont multiples, les subjectivités étant en jeu

ces monologues-dialogues ont pour témoin un Français qui ne dit pas un mot de tout le roman mais nous décrit en didascalies les péripéties, déplacements, arrêts, les lieux, les moments ; lui se déplace assez peu, le train, le planétarium ; les confidents ne cessent d'être en différents points du globe (en monologues) mais principalement Pologne, Russie, Israël ; ces confidents l'ont adopté pour la raison qu'ils croient qu'il ne comprend pas le russe ; ils parlent devant lui, le prenant à témoin (donc nous, lecteurs), lui parlant parfois en français, parfois en anglais, ne lui demandant jamais son avis ; cette avalanche de discours en 3 langues est paradoxalement écrite dans une seule langue, la française ce qui rend d'autant plus savoureux les remarques de nature linguistique sur le russe mais aussi le français : noirs = rions ou autre palyndrome : roc cornu pour parler des Monts Noirs

les personnages sont essentiellement des scientifiques, la majorité d'origine juive ; il y a une femme, la dernière juive polonaise, fauvette, hantée par le cimetière de ses ancêtres de la « juiverie » impossible à retrouver sauf peut-être sous un roncier qu’elle fait brûler pour ramener les cendres en Israël, l'homme des fauvettes dit le professeur, Sterne, le dernier descendant polonais des comtes pendeurs qui ont parqué si longtemps en bas de leur château la « juiverie », un jeune mathématicien, Math, un vieil entomologiste, un neuro-ornithologue et un arpenteur sans arpents, sans doute palestinien ; n'apparaît jamais mais est évoqué, un enquêteur des lointains districts qui enquête sur des crimes très archaïques

ces scientifiques sont des virtuoses de la logique et quand on dit d'une logique qu'elle est diabolique, on en a l'illustration à longueur de pages avec une insistance à donner le tournis car chacun insiste, reprend, ressasse ; sont-ils pris au piège de la raison, du raisonnement ? sont-ils pris au piège de l'expérimentation aussi ? Car fauvette, le professeur, l'entomologiste, Math, Sterne, le neurologue dit le docteur sont des expérimentateurs et observateurs d'espèces de toutes sortes, oiseaux, insectes, mais aussi de leurs comportements pris dans l’engrenage de l’histoire perpétuelle de la domination (comment se comporte un dominant ? comment se comporte une dominée ? qu’en est-il du dominé quand il se transforme en dominant ?)

je suis incapable de dire si ce qui est raconté sur le plan scientifique (et qui est sidérant souvent) repose sur la réalité ou si l'auteur nous mène en bateau ; en tout cas, pour moi, cet univers de scientifiques est un univers de malades, ils ont la maladie des symposiums où tout est vide avec sérieux, ils ont la maladie de savoir et cela les rend extrêmement manipulateurs, tortionnaires justifiés aussi ; les scientifiques ne sortent pas grandis de ce roman (à part l’étonnement qu’on peut avoir devant leurs découvertes) d'autant que les échappées métaphysiques déduites de ces expérimentations se ramènent à peu de choses ; tout est dans l'inné, mécaniquement reproduit d'où l'immobilité sous l'apparence du mouvement, ça revient toujours, ça revient toujours au même, palingénésie

ce roman, sans doute bien documenté scientifiquement, date de 1992 ; 20 ans, cela suffit à le rendre en partie obsolète de ce point de vue ; les découvertes des dernières années en cosmologie mettent à mal la stabilité et même le chaos n'est plus le meilleur moyen de rendre compte de ce qui se passe et qui est dans ce que l'on pourrait appeler la créativité de la Nature pour un métaphysicien et les étonnants pouvoirs du vide quantique pour un cosmologiste ; les univers naissent du vide quantique, se déploient, vieillissent, meurent, redeviennent vide quantique pendant qu'ailleurs de nouveaux univers surgissent ; les considérations sur la matière noire ne sont plus aussi pertinents ; avec la métaphysique naturaliste de Marcel Conche, on aurait un roman moins noir ; la nature des Monts Noirs est chaotique, effrayante, elle est métaphorisée comme les autres lieux, la Pologne du dégel, de la boue, le désert israélien ; cette nature hostile, à traverser, où séjourner, est propice aux désirs d’envol, de départ des oiseaux migrateurs comme des éternels migrants, sans arpents, propice aussi aux nostalgies de retour des mêmes oiseaux, des mêmes migrants ; les scientifiques, fauvette en tête, agissent sur l’inné des oiseaux avec leur planétarium au ciel mobile faisant croire aux fauvettes qu’elles ont voyagé jusqu’en Israël et voici qu’une fauvette pond dans les Monts Noirs croyant être en Israël ; la duperie a fonctionné, la simulation du voyage immobile puisque seul le dôme a tourné ; que peut-on prouver ainsi ? que veut-on prouver ainsi ? à moins qu’il ne s’agisse d’humour avec de gros moyens financiers tout de même (noirs = rions); à moins qu'il ne s'agisse d'appliquer ces déductions d'observations aux hommes  aussi ?

là où ce roman apporte beaucoup c'est sur la relation dominant-dominé, sur la dangerosité ou non de la symétrie (rendre à l'autre ce qu'il nous donne, lui reprendre ce qu'il s'est indûment approprié) ; les pages sur le crime de Sterne, écrasant un enfant palestinien de l’intifada avec ses pierres et son cocktail molotov, crime transformé en accident par Israël, crime insupportable pour fauvette qui était dans la voiture au moment des faits … montrent la complexité de la situation en Palestine avec les jeunes en guerre (sous chaque pierre, un couteau), en Israël avec les anciens comme l’entomologiste, venus de nulle part, les sans arpents de toujours et les jeunes comme Math, nés là, faisant des palestiniens les nouveaux sans arpents

évidemment, fauvette, la dernière juive de Pologne, travaillant dans les Monts Noirs, traquée avec son consentement par le dernier comte pendeur est le nœud du roman ; quatre hommes comme pour les fauvettes, quatre mâles pour une femelle, quatre hommes donc tournent autour d'elle qui va de l'un à l'autre sauf le professeur, pour finalement préférer le frère déclaré de l'enfant tué ; le roman se termine sans doute sur la mort de Sterne, tué par l'arpenteur, qui avait annoncé à Sterne que ça finirait par son assassinat, symétrie !

tout ce qui concerne ce crime de l’enfant et d’autres crimes similaires (celui d’un enfant juif poignardé par un enfant palestinien lequel est immédiatement lynché par les israéliens), avec références à l’actualité (propos d’un premier ministre nommant « animaux bipèdes » les enragés palestiniens, propos d’un Nobel de la paix israélien, propos de Leibowitz), révèle l’implication de Rezvani qui à travers les points de vue de ses personnages et leurs attitudes (fauvette va jusqu’au village de l’enfant écrasé au prix de sa vie) semble ne pas croire à une solution de paix possible. 20 ans après, ce qu'écrit Rezvani n'est pas obsolète. On en est au même point, pire peut-être, effets ravageurs de la symétrie ! Ce pessimisme (cette lucidité) me semble en lien avec la métaphysique sous-jacente aux développements scientifiques comme à la fin, celui consacré aux affinités répulsives, qu’on retrouve dans Isola Piccola :

« Mais savez-vous que c'est par une infinie répulsion que se tient en place l'univers ? En mathématique comme en chimie ou en physique l'élément d'affinité répulsive sert en quelque sorte de liant. Les affinités répulsives fondent la chimie, la biochimie, la physique nucléaire... et aussi le sexe ! L'univers ne tient ensemble que par le jeu des affinités répulsives. Nous-mêmes ne sommes que des charges électriques dont les phases ne cessent de s'inverser. Cette électricité déphasée, ces pertes et ces retours de tension font de l'univers une curiosité. Sans la folie des flux électriques répulsifs, l'univers ne serait pas cette curiosité qui maintient nos propres flux électriques en éveil. Nous crèverions d'ennui si nous n'étions non seulement plongés dans le chaos mais nous-mêmes chaos. Aucun de nous n'éprouve envers l'Autre ce qu'on nomme naïvement du sentiment... ou si vous préférez une affinité stable. » Isola Piccola

Évidemment, cette dernière affirmation est contredite par les 50 ans d'amour de Rezvani pour Lula et réciproquement et par l'Ultime amour

 

Jean-Claude Grosse, le 16 avril 2012

 

 

Lire la suite

Ultime amour/Serge Rezvani

14 Avril 2012 , Rédigé par grossel Publié dans #notes de lecture

ULTIME AMOUR de Serge REZVANI

Les Belles Lettres, janvier 2012

 

Les Belles Lettres sont devenues l'éditeur du survivant renaissant Serge Rezvani, rescapé par réenchantement avec Marie-Merveille de la fin de vie terrible de son épousée de chaque jour pendant 50 ans, Danièle-Lula.

Ultime amour raconte certains aspects de cette histoire (l'essentiel est dans L'Éclipse). J'ai noté trois registres dans ce récit, avec ses retours, ses temporalités différentes :

  • ce qui concerne Danièle, ses soignantes, avec des portraits au vitriol ; deux types de rapports entre les aides et l'absente (la laisser à ses renoncements, la prendre en mains, la soumettre, la conditionner, l'humaniser, la réhumaniser par l'humiliation ; Rezvani est dans une position paradoxale, n'aimant aucune des deux attitudes, renonçant à faire face, impuissant à faire face tant à Danièle qu'à ses aides, favorisant ainsi son dépouillement par des prédateurs de plus en plus voraces) ; cette histoire est mortelle pour les amitiés qui se révèlent inconsistantes devant ce qui arrive à Danièle, ce qui pèse sur Rezvani et l'écrase

  • ce qui concerne la renaissance à travers l'ultime amour, la rencontre de Marie-Merveille, peinte, chantée, mise en mots ; femme d'exception proposant le mariage à Rezvani qui l'accepte et c'est elle qui va en finir avec les prédateurs, prenant en mains le sauvetage de ce qui peut encore l'être ; c'est très beau, le lien étant assuré entre les deux femmes par ce que Danièle avait souhaité pour Serge, une autre femme ; elle l'offrait en quelque sorte à la renaissance par l'amour et de l'amour ; l'enfermement dans le souvenir embelli ou beau n'était plus possible ; fallait seulement que vienne le beau jour, le hasard de la rencontre à moins que ce ne fut écrit ; il arriva plus vite qu'attendu ou non au grand dam de tout un entourage intéressé

  • des réflexions générales sur des sujets comme toujours d'envergure chez Rezvani, des ? sur le signe ∞, par exemple l'homme, femme inachevée, la femme avenir de l'homme, phrase dans le Platonov de Tchekhov, appropriée par Aragon, chantée par Ferrat ; ou par exemple sur ce qu'est peindre, sur peindre et écrire, sur le vide du virtuel internautique, sur les idéologies ; Rezvani est un homme de refus, un homme d'intermittences (il arrête la chanson pendant 20 ans, idem pour la peinture, veut brûler et Danièle sauve 16 Repentirs) et de reprises (il est revenu à la chanson, à la peinture et à l'écriture en même temps, signe de sa bonne santé) : il donne le meilleur de lui dans la beauté et la cruauté. Ah ! la gamine obèse, suceuse de pouce, la Luciefer et son Jojo la ferraille, les deux riches parisiennes, le psycho-rigide de l'édition, l'avocate salement intéressée … et la merveilleuse Marie-Merveille ; sur internet, les éditions Belles Lettres ont mis en partage 12 à 13 minutes avec Rezvani chantant ses deux dernières chansons et Marie-Merveille lisant les 1° pages de La Traversée des Monts noirs ; à apprécier sans modération

 

Les Belles Lettres ont réédité aussi le roman que Rezvani considère comme son plus grand roman : La Traversée des Monts Noirs. Il nous l'avait offert le 2 août 2001 lors d'une visite à La Béate. J'avais lu déjà pas mal d'oeuvres de Rezvani (Les années-lumière, Lea années-Lula, Le testament amoureux, L'anti-portrait ovale, Feu, des pièces) et écouté des chansons par lui-même ou Mona Heftre et puis je m'étais arrêté en chemin jusqu'à ce que je le redécouvre à travers la disparition récente de Pierre Chabert, metteur en scène qui m'avait mis en relation avec lui. Je viens d'écrire à Rezvani une longue lettre manuscrite adressée à la maison mythique. Espérons qu'elle arrivera à bon port, au sud du sud.

 

Jean-Claude Grosse, le 11 avril 2012

 

 

 

Lire la suite

Métaphysique/Marcel Conche

4 Avril 2012 , Rédigé par grossel Publié dans #notes de lecture

Métaphysique

de Marcel Conche

aux PUF, mars 2012

 

Comme souvent, les livres de Marcel Conche reprennent des articles publiés en revue ou des conférences données en des lieux divers. Cette diversité d'origine n'empêche pas la cohérence d'ensemble. D'autant qu'avant-propos, prologue ou préface viennent préciser l'objet.
Dans cette livraison, ce qui m'a subitement frappé c'est l'apaisement possible que peut procurer un tel livre, une telle pensée, une telle écriture par rapport à deux angoisses possibles : celle de notre nullité, de notre néant par rapport à l'infini, à la Nature ; celle de notre liberté, des usages que nous pouvons en faire ou ne pas en faire.

Au fur et à mesure, Marcel Conche, affine, approfondit, dit autrement des choses déjà dites et cela précise, rend perceptible, sensible presque, des aperçus métaphysiques visant rien moins que le Tout de la Réalité comme se doit de le faire une métaphysique.

Ce qui est spéculatif parce que non susceptible de preuves, seulement d'arguments, devient avec cette écriture, concret. Le naturalisme de Marcel Conche parle à la fois vrai pour tous, si on accepte l'argumentation en faveur de cette métaphysique comme la réfutation des métaphysiques théologisées et vrai pour chacun qui se reconnaîtra dans ce naturalisme, prolongeant en philosophe ou en poète les perspectives ouvertes.

Le chapitre IV, Le naturalisme métaphysique, est particulièrement éclairant. Nourri des métaphysiques pré-socratiques et des apports scientifiques les plus récents, comme de ses propres évidences, méditations et spéculations puisque au-delà de la science, il n'y a que spéculation, le naturalisme proposé peut se déployer pour chacun. Si la Nature est une tapisserie où le centre est partout, où le déploiement se fait de proche en proche avec des bifurcations, déviations, mutations, infinitésimales, cette métaphore partiellement proposée par Marcel Conche peut être développée par qui se sent concerné par cette saisie de l'insaisissable. Je dirai que la Nature poète évoquée par Marcel Conche trouve en lui son métaphysicien, susciteur de possibles poètes tapissiers.

Le chapitre V sur le temps, la temporalité, la temporalisation est lui aussi riche de déclinaisons possibles pour quiconque veut comprendre ce qu'est le temps, comment il s'inscrit dans le temps qu'il rétrécit pour le rendre vivable, ce que deviennent les événements passés, comment advient l'avenir, les différences entre l'instant et le présent. Là encore, le métaphysicien naturaliste peut susciter des écritures de poètes.

Et comme je le signalais, l'apaisement est au bout, l'acquiescement. Je ne suis rien qu'un bref instant dans le temps éternel mais je peux donner le plus de valeur possible à ma vie brève ; je suis mortel mais en même temps, je suis toute la Nature infinie ; ainsi, on ne se vit pas séparé et du temps éternel et de la Nature infinie : on en est l'expression ou encore, temps et Nature m'ont fait surgir pour un bref moment, pour éventuellement le meilleur usage de ma liberté, pour, créature issue du hasard, devenir cause de moi-même, dessein, créateur de mon dessin de vivant-destin une fois passé. J'aime assez cette vision qui ne constitue en aucune manière un survol de l'Englobant mais une perspective mettant en jeu le Dasein que je suis, l'Ouverture, l'Ouvert. Je sors de mon confinement pour m'ouvrir sur l'infini insaisissable, sur l'éternel insaisissable sachant que tout être vivant est inaccessible, incompréhensible dans son for intérieur (autre visage de l'infini) et donc, si la vérité de l'autre est inaccessible, me reste la possibilité de faire récit, d'écrire les légendes de mon rapport à cet autre. La métaphysique de Marcel Conche est pour moi une incitation à l'écriture.

 

Jean-Claude Grosse

Lire la suite

Disparition de Pierre Chabert/Souvenirs sur Serge Rezvani et Emmanuelle Arsan

27 Mars 2012 , Rédigé par grossel Publié dans #pour toujours

J'ai appris seulement aujourd'hui, deux mois après, la disparition de Pierre Chabert. J'avais eu le plaisir de l'accueillir au Revest, à la Maison des Comoni avec Ay Carmela, Fin de partie et La dernière bande dans la mise en scène de Beckett lui-même, et pour la création d'une adaptation d'un roman de Thomas Bernhardt, Le Naufragé, hallucination sur l'oeuvre de Glenn Gould. On eut droit en plus de la création avec un mois de résidence à une projection commentée des interviews de Glenn Gould par Bruno Monsaingeon.
On doit à Pierre Chabert, trois livres de référence sur Beckett (JMP), Bernhardt (Minerve), Dubillard (JMP) et le Beckett du CNDP.
Je salue ici sa mémoire, me souvenant comment les bureaucrates de la culture d'Île de France signifièrent à Pierre Chabert combien son théâtre classique et efficace était devenu ringard, ne correspondait plus à ce qu'on était en droit d'attendre et qu'il fallait assurer la relève. Honte à ceux qui lui coupèrent les subventions.
L'article qui suit, emprunté au site  Rue du Conservatoire  donne une idée du travail au service du théâtre de Pierre Chabert, découvreur, auteur, comédien, metteur en scène.
Une soirée-hommage lui a été rendue à l'occasion de Oh! les beaux jours avec Catherine Frot, le 23 janvier 2012 au Théâtre de La Madeleine, avec la projection de Compagnie qu'il avait mis en scène avec Pierre Dux.
C'est grâce à lui qui monta une pièce de Rezvani que j'eus la chance de rencontrer à La Béate, Rezvani (article) et Danielle-Lula. Ce fut un grand moment de partage: champagne et livres, le 2 août 2001, avec l'épousée, Annie, 48 jours avant la disparition du fils et du frère. Rezvani nous dédicaça La Traversée des Monts Noirs (en supplément du Rêve de D'Alembert) (l'édition Stock de 1992) avec "un peu de Russie, un peu de Toulon". Et effectivement la Russie, indépendamment du roman, nous habitait depuis 2000 et cela dure encore. Danielle-Lula était atteinte de la maladie d'Alzheimer, diagnostiquée le 11 août 1999. Cette fin d'après-midi là, nous ne nous aperçûmes de rien. Rezvani était venu nous attendre avec sa voiture décapotable, l'américaine rose, à Collobrières. Je ne saurais retrouver le chemin de La Béate, vendue après la disparition de Danielle, fin 2004. En 2005, il y eut des manifestations en hommage à Rezvani, redevenu Parisien, à Collobrières.  À l'automne 2006, ce fut le sentier littéraire (vidéo) consacré à  Rezvani (album) avec lecture d'extraits de ses deux livres sur Les Maures et La Béate.
Dirai-je que la forêt varoise abrita aussi une autre grande dame des lettres avec laquelle j'ai correspondu de 1988 à 2005, Emmanuelle Arsan (article). Ce fut Bonheur puis  Bonheur 2  (vidéo). Elle nous a quittés au milieu de 2005.
Jean-Claude Grosse

Le comédien et metteur en scène Pierre Chabert est mort à Paris, jeudi 28 janvier, des suites d'une attaque cérébrale, à l'âge de 72 ans.
Pierre Chabert
 

Comédien et metteur en scène, Pierre Chabert se consacre à la création d’un répertoire contemporain : Samuel Beckett, Rezvani, Robert Pinget, Raymond Cousse, Alain Didier-Weill, Roland Dubillard, Thomas Bernhard, etc. , et à des auteurs étrangers qu’il introduits en France : L’américain Jean-Claude Van Itallie, Les espagnols et catalans José Sanchis Sinisterra (dont Ay Carmela), et Benet i Jornet.

Sa passion pour la poésie et la musique l’amène à collaborer avec Pierre Seghers. Il met en scène, pour le Festival de poésie de la Ville de Paris, L’Ame russe (1983 ), Le Jardin des roses (1984), L’Ame de la Chine (1984), l’hommage à Pierre Seghers (1980), au Théâtre du Châtelet, au Théâtre de la Ville, à l’auditorium des Halles, au Théâtre Molière-Maison de la Poésie.

A propos du travail théâtral de Pierre Chabert, on citera notamment sa collaboration exceptionnelle avec Samuel Beckett qui se déroule sur une vingtaine d’années. Comme acteur d’abord (Beckett le met en scène au Théâtre de l’Odéon et au Théâtre d’Orsay), comme metteur en scène à partir des années 80, à Paris et à l’étranger, avec une vingtaine de spectacles (Théâtre du Rond-Point de 1983 à 1989, Maison des Arts de Créteil, 1988, Théâtre National de la Colline, 1992 et 1994, avec de grands acteurs : Pierre Dux, Catherine Sellers, Jean-Louis Barrault, David Warrilow, Denise Gence, Marisa Berenson, Danielle Lebrun, Michaël Lonsdale, etc...

Il réalise également, avec Samuel Beckett, plusieurs adaptations scéniques, à partir de textes non dramatiques : Compagnie, Mercier et Camier et Voix de Samuel Beckett.

Pierre Chabert fait tourner ses spectacles dans de nombreux pays et capitales (Londres, New York, Dublin, Madrid, Barcelone, Edimbourg, Tokyo, Jérusalem, Prague, Stockholm, La Haye, Lisbonne, New York, en Allemagne et dans des universités américaines, etc...) et en mettant en scène ses spectacles en anglais et en espagnol (Madrid, Barcelone, Dublin, New York -Lincoln Center, Londres -Barbican Center...) et récemment en turc au Festival International de Théâtre d’Istanbul, avec Genco Erkal (présenté au Théâtre des Bouffes du Nord pour le Festival Paris Beckett).

 

Festival Paris Beckett (Septembre 2006 - juin 2007)

La Célébration du 100 éme anniversaire de la naissance de Samuel Beckett (1906 - 1989), donne lieu à un grand Festival pluridisciplinaire à Paris et en Ile de France, à l'automne 2006 avec des prolongements en 2007.

Ce festival organisé par l'Association Paris-Beckett 06 (Robert Abirached, Tom Bishop, Pierre Chabert, Barbara Hutt) est soutenu par le neveu et héritier de l'auteur Edward Beckett.
Ce festival comprend toutes les pièces de l'auteur d'En attendant Godot, Fin de partie et Oh les Beaux jours ... (soit 19 pièces de durée très différentes) et des manifestations dans toutes les disciplines artistiques, inspirés à des créateurs par Samuel Beckett: danse, musique, arts plastiques.

Lieux de la manifestation:

B.N.F ( Bibliothèque Nationale de France), Théâtre des Bouffes du Nord, Centre Georges Pompidou, Comédie Française - Studio, Vieux Colombier, CNL - Centre National des Lettres, International Visual Théâtre (IVT), Théâtre de l'Athénée - Louis Jouvet, Théâtre Molière-Maison de la Poésie, Maison de la culture du Japon, Théâtre du Rond-Point, Théâtre de la Ville, SACD (Société des Auteurs et Compositeur Dramatique), Hôtel Massa, SGDL, Maison des Ecrivains / Amphithéâtre Richelieu (Sorbonne), Galerie Art et Littérature (…)

 

 

 

 


 

 

 

 

Lire la suite

Dans les forêts de Sibérie/Sylvain Tesson

2 Janvier 2012 , Rédigé par grossel Publié dans #notes de lecture

Dans les forêts de Sibérie

de Sylvain Tesson

 

41J21FFzruL._SL500_AA300_.jpg

 

Sylvain Tesson a passé près de 6 mois dans une cabane au bord du Baïkal, sur la rive occidentale, entre février et le 28 juillet 2010. Il a quitté le Baïkal, le jour où avec quelques écrivains français nous allions à la rencontre d'écrivains russes et bouriates, au bord du Baïkal, sur la rive orientale, la rive bouriate. Nous y avons passé 21 jours pour un bocal agité. De son séjour d'ermite, il a ramené ce livre. De notre rencontre avec écrivains, comédiens, metteurs en scène, nous avons ramené un livre Baïkal's Bocal et des vidéos.

Le livre de Sylvain Tesson est un journal tenu au jour le jour sauf les 9 jours nécessaires au renouvellement de son visa. Ermite volontaire, pour rompre avec sa vie d'aventurier : savourer le temps plus qu'avaler l'espace, rompre aussi avec le monde d'où il vient mais où il reviendra. De ce monde lui arrivent quelques nouvelles par visiteurs intempestifs et une par téléphone satellitaire : celle qu'il aime le laisse tomber. L'ermite amoureux en est ravagé et se défonce dans des escapades harassantes.

La vie d'ermite est faite d'un certain nombre d'activités, une quinzaine, de moments de paresse, de contemplation de divers endroits, derrière la vitre, au niveau de l'eau, en hauteur entre 0 et 2000 mètres, de lectures, d'écriture, de rencontres, les unes prévues, les autres, inattendues, tonitruantes.

Le journal est rempli des échos des lectures. De nombreuses citations, judicieuses, profondes, donnant à réfléchir. L'ermite très actif, hyperactif même, n'hésite pas à nous livrer ses réflexions, comparant la vie d'ermite, bien équipé, jamais seul très longtemps, car il rend visite, reçoit des visites, à la vie urbaine. En gros, l'ermite vit dans la proximité, de la proximité, de son travail de pêche, de cueillette, de ses talents de bricoleur, d'arrangeur. Il prélève sur l'environnement immédiat ce dont il a besoin, sans excès. Il vit l'immédiat, au contact des éléments, souvent en furie. Sylvain Tesson nous décrit bien les lieux, leur végétation, les variations observées, les présences, des plus petites (insectes et moustiques) aux plus dangereuses (ours, silènes). Son vocabulaire est riche, c'est le vocabulaire de celui qui sait nommer ce qu'il escalade, qui sait nommer ce qu'il voit, hume, touche. Beaucoup de comparaisons entre les spiritualités et les philosophies, le bouddhisme, le shivaïsme, le stoïcisme, le pofigisme, le christianisme. Beaucoup de réflexions sur les attitudes possibles sous ces latitudes et dans ces conditions. Ce qui anime Sylvain Tesson c'est prendre part au chant du monde, sans théorie ou religion adoptée, comme ça vient, comme ça s'offre, une forme d'épicurisme plus sensible aux plaisirs pris qu'aux déplaisirs évités. D'où les plaisirs des cigares (ne pas comparer un Roméo ici bas et un Partagas ici haut), les plaisirs des rituels russes (les toasts à la vodka ; on a parfois l'impression que l'ermite a un penchant prononcé pour ce poison, c'est le poison ravageur de la Russie, ce qui rend possible le pofigisme : mélange d'indifférentisme et de force vitale).

Un paradoxe : Sylvain Tesson cite Nietzsche évoquant les ravages des livres asséchant leurs lecteurs et son livre est rempli de citations, de réflexions à partir de ses lectures. C'est que c'est un lecteur actif, critique. On est étonné d'ailleurs par le choix des livres, souvent à mille lieues de sa situation, livres dépaysants, nécessaires pour l'éveil.

Un autre paradoxe : l'ermite revient au bout de six mois et se révèle comme quand il faisait l'aventurier, un excellent communiquant. Il sait écrire (parfois c'est un peu léger au niveau de certaines comparaisons) et il sait le faire savoir et il se vend bien. Il y a une envie de partage peut-être un peu suspecte qui rend un peu suspecte l'aventure. Elle a été réelle mais a t-elle été authentique ? Je tranche en pensant que bien peu oseraient un tel séjour, que Sylvain Tesson a le droit d'être ermite six mois et citadin bien d'autres mois, en attendant une nouvelle démangeaison, une nouvelle pulsion de forte solitude contemplative et active. Le panthéisme qui se dégage du livre est réjouissant, matérialiste, sensualiste, un panthéisme d'athée. Manque dans ce livre, la rencontre du chamanisme, si présente au Baïkal, plus peut-être sur la rive bouriate que sur la rive occidentale.

Ces quatre vers de William Blake me semblent en partie résumer l'aventure spirituelle et charnelle de l'auteur :

 

Voir un Monde dans un Grain de sable

Un Ciel dans une Fleur sauvage

Tenir l’Infini dans la paume de la main

Et l’Éternité dans une heure.

 

William Blake,

Augures d’Innocence.

 

BAIKAL BOCAL-couverture

 

 

 

je signale l'existence d'un documentaire 6 mois de cabane au Baïkal, diffusé sur France 5 

 

 


 

 

Lire la suite

La liberté/Marcel Conche

23 Novembre 2011 , Rédigé par grossel Publié dans #notes de lecture

29094100296160L.gif

 

François Carrassan / Note de lecture / La liberté de Marcel Conche, Encre Marine/Les Belles Lettres, 2011. (Les chiffres entre parenthèses renvoient aux pages du livre).

_____________________________________________

 

 

 

La liberté du philosophe

___

 

 

Quand on demandait à Eric Weil - mon maître en sagesse, écrit Marcel Conche (39) - si la philosophie était nécessaire, il répondait, étonné, que rien en ce monde n’est nécessaire, pas plus la philosophie que tout le reste, et que la philosophie devient nécessaire seulement si l’on opte pour elle.

Quand il a opté pour la philosophie, Marcel Conche rappelle ainsi que cette décision inaugurale de consacrer le temps de sa vie à l’étude (11) était une parfaite expression de sa liberté absolue. Elle le demeure. Avec cette précision, déjà soulignée en 1991 dans Vivre et philosopher (Le livre de poche, pp. 202-203), que si je suis libre de philosopher, soit de rechercher la vérité pour elle-même, cette recherche ne saurait se concevoir sans être libre elle-même. Et tel fut donc le choix de Marcel Conche, d’aimer la philosophie, de porter le regard vers ce qui, dans cette vie, compte vraiment, loin de toute occupation besogneuse, utilitaire, servile.

 

Dans La liberté, il nous en dit davantage sur sa liberté qui est fondamentalement solitaire parce qu’elle est une liberté de philosophe et qu’elle demeure réticente à se plier à toute règle commune (15).  Et qu’elle porte en elle une puissance illimitée de dire « non ». Car si Marcel Conche a dit « oui » à la philosophie, il a aussi dit « non » au service militaire (11) manifestement contraire et défavorable au développement de sa pensée. Car, seul à pouvoir décider de qui est bon pour sa vie, sa liberté peut en faire un rebelle.

C’est que le philosophe ne reconnaît d’autre autorité que la raison et que l’exercice de son esprit critique ne se soumet à aucune autre règle que celles de cette étrange faculté par laquelle l’homme connaît, juge et se conduit : la raison, qu’il postule présente en chaque homme, universelle en ce sens, et qui rend seule possible un dialogue contradictoire sur le chemin de la vérité. En ce sens on pourrait aussi dire que la philosophie est le lieu par excellence de l’ouverture au monde (17, 50), et encore le foyer de la liberté.

On verra volontiers dans ce refus de toute autorité extérieure à la raison la condition même de la vie philosophique qui est de penser sans entrave (11) et de façon autonome (15), en ajoutant que cette affirmation d’une raison universellement partagée permet de dire de son exercice critique qu’il est d’essence démocratique. Encore que la pratique politique de la démocratie en paraît si éloignée qu’il vaudrait mieux le dire anarchiste au sens où il n’a ni dieu ni maître. Ce qui laisse entendre que la vérité de la démocratie ne se trouverait véritablement achevée que dans l’anarchie, là où s’étendrait le règne réel de la liberté. Au fond, ne serais-je pas anarchiste ? s’était demandé Marcel Conche dans Vivre et philosopher.

 

Libre d’une liberté infinie dans la Nature infinie (16), tel apparaît l’homme aux yeux du philosophe. Et cette liberté prend corps dans une personne surgie du hasard, inattendue et imprévisible, au sein de mondes changeants. Fidèle au De natura rerum de Lucrèce, Marcel Conche souligne ici le caractère aléatoire (66) de la combinaison fugitive qui donne naissance à chaque figure de l’existence où se révèle le paradoxe d’un être à la fois réel et passager, minuscule et singulier. C’est toute notre liberté, à la fois brève et infinie, telle une option éphémère de la Nature dans son incessant devenir.

 

Mais une ombre vient toucher le tableau de cette liberté infinie au moment où Marcel Conche semble finir de le peindre. Un malheur (53), une tristesse (54). Est-ce à son origine hasardeuse qu’on le doit ? Car il y a la liberté dans la pensée et la liberté dans le monde. Et si je suis infiniment libre d’opter pour la philosophie, que devient ma liberté d’aller et venir si je n’ai pas l’argent du voyage ? Où l’on retrouve la célèbre distinction que Descartes introduisit au fond de l’homme (54), entre un entendement limité, celui d’une créature finie, et une volonté illimitée semblable à celle de Dieu mais dont l’action, quand elle outrepasse notre ignorance, nous ferait tomber dans l’erreur. En droit, dit ainsi Marcel Conche, ma liberté est illimitée : en fait, elle est limitée(60).  Et dans le règne du hasard et du non-sens qu’il affirme (73), le philosophe mesure son impuissance devant l’injustice et la misère du monde, et sa liberté lui paraît soudain vide (71). A quoi bon alors cette liberté quasi divine, si c’est juste pour parler et se payer de mots devant l’injuste ordre des choses (52) ?

 

Mais Marcel Conche avait prévenu : l’envers de ma vocation purement intellectuelle est une volonté d’intervention minimale dans les affaires du monde (in Vivre et philosopher, p. 242). Des affaires qui, pour le dire de façon stoïcienne, ne dépendent pas de nous et face auxquelles notre impuissance vient de notre condition. Aussi le sage préférant la liberté intérieure à toute autre (ibid. p. 238) surmontera-t-il cette apparente contradiction, irritante aussi, quelque regrettable que soit la marche du monde.

Car si vous n’avez pas cette liberté intérieure, insiste-t-il, vous êtes un être du dehors, aliéné aux circonstances ; (…) une sorte de caméléon… (ibid. p. 242).

On mesurera donc ici combien est nécessaire la solitude du philosophe - et d’une nécessité essentiellement philosophique - et à quel point sa liberté est une liberté de sauvage. Sauvage au sens de Littré qu’aime rappeler Marcel Conche : qui se plaît à vivre seul, qui évite la fréquentation du monde.

 

François Carrassan, 22 novembre 2011

 

 

La liberté de Marcel Conche/Note de lecture de Jean-Claude Grosse

Encre Marine 2011

 

Voilà un livre de 100 pages qui en 35 courts chapitres fait le tour d'un thème qui ne fait pas l'unanimité. Il y en a qui croient à la liberté. Il y en a qui n'y croient pas. Il y ceux qui posent la liberté comme constituant chacun, donc originelle et originale. Et ceux pour qui la liberté n'est qu'une succession de libérations.

Peu importe l'unanimité, peu importent les clivages. En philosophie, selon la conception de Marcel Conche, il n'y a pas de preuves, seulement des arguments. Son essai a donc la nervosité de quelqu'un n'ayant pas envie de perdre son temps à convaincre un interlocuteur rétif. Arguments et exemples sont souvent accompagnés de etc, … Une liberté ne peut convaincre une autre liberté que si celle-ci veut bien l'être. La liberté de chacun est infinie mais impuissante dans le rapport à l'autre, limitée dans le rapport au monde, au temps. Libre mais seul. Ou libre parce que seul, unique.

La conception que nous expose Marcel Conche vaut pour lui. Elle est le fruit de sa liberté de penseur et de pensée. Elle fonde et s'appuie sur sa métaphysique naturaliste. Elle le constitue comme homme et philosophe, depuis son enfance. Marcel Conche, homme et penseur libre ou liberté pensante et en acte, est libre par le pouvoir de dire NON, pouvoir infini, illimité. Ce pouvoir originel, constitutif se limite ensuite. Le pouvoir de dire OUI vient après et lui n'est pas infini, il est non pas limité (on retrouverait la conception des déterminations dont on se libère progressivement) mais limitant (le libre Marcel Conche n'est pas limité par toutes sortes de limitations, de déterminations, il se limite lui-même par ses choix). Selon cette conception, l'homme libre, bien que né et vivant dans un monde daté, marqué, plein de significations préexistantes, s'individualise parce qu'ouvert à la vérité et à l'universel, en recherche, se servant de la raison en vue du juste, du vrai, du bien, du bon, du beau. Libre arbitre, acte libre, vie libre dans la durée sous le régime esthétique, éthique, ou poiétique, autant de pistes ouvertes par Marcel Conche, faisant de ce petit livre, un manuel de liberté pour qui le veut bien. Des affirmations fortes comme la bonté de l'homme liée à la bonté de la Nature, le mal étant donc un accident, lié à une inégale répartition des ressources, mettant les hommes en conflit … Avec lui, on n'est pas dans un combat entre nécessité et liberté où la liberté est toujours petite, toujours fragile. Sa vision de la liberté va jusqu'au Tout. Le philosophe crée sa métaphysique, son Réel, son Tout. Cette conception amène Marcel Conche à reprendre son nihilisme ontologique. Chaque chose du Tout n'est qu'apparence, apparence absolue, il n'y a pas d'être, pas de sujet, donc pas de liberté d'un être, pas de liberté d'un sujet. En conséquence, le philosophe « est » une liberté infinie. En un temps où les sentiments dominants sont la peur et l'impuissance, où l'on vit « petit », ce petit livre est un appel à vivre libre car vivre est bon et cela a du sens, un appel à s'engager dans le monde avec le meilleur de soi pour donner le meilleur de soi, pour créer ce que l'on peut de mieux. Désir, raison, volonté sont réveillés ou revivifiés et invités à jouer au jeu de dés car l'aléatoire est au cœur de la liberté.

 

Jean-Claude Grosse, le 8 novembre 2011

 

À peu prés en même temps, j'ai lu Petit traité de vie intérieure de Frédéric Lenoir. Philosophe et journaliste, Frédéric Lenoir sait nous mener en bateau sur le long fleuve tranquille de la vie heureuse et bonne. Il y en a pour tous les goûts, pour tous les problèmes. L'universel est ramené à l'universalisme des doctrines, croyances, pratiques héritées de millénaires de pensée humaine, de révélations divines. Ce petit traité est un présentoir de super-marché dévolu à la vie intérieure et spirituelle. Éclectique au possible, syncrétique par juxtaposition des citations, des exemples, il donne le tournis en ramenant des doctrines hétérogènes à un corpus de sentences sentencieuses, sensées, censées nous guider. Bref, on en a pour son argent. Notre libre arbitre nous conduira à un libre choix entre une pratique bouddhiste de visualisation et une retraite dans un monastère, entre une méditation de ko-an sur un tapis volant et une prière dans une église romane. Je vais de ce pas pratiquer le yo yo du yin et du yang, me situer dans la perspective de l'amor fati avec une pincée de Coran et un zeste de sermon sur la montagne … J'invite chacun à se concocter son infusion, source de bien-être.

Lire la suite

Lumières sur la banque de l'ombre

24 Octobre 2011 , Rédigé par grossel Publié dans #agoras

Voilà un article éclairant; on y lit ce que j'ai pu lire pendant des années, depuis 1995, dans Nouvelle Solidarité, le journal de Solidarité et Progrès de Jacques Cheminade, un des premiers à avoir dénoncé chez nous le cancer financier et préconisant depuis des années des mesures qui commencent à rencontrer un écho mais les politiques sont trop liés aux banques qui ont su noyauter les institutions et le mouvement des indignés est nettement insuffisant, alors qu'est devant nous un tsunami financier.

grossel

Régulation financière : le G20 au défi de la "banque de l'ombre"

 

 


Alors que les dirigeants des pays du G20 préparent leur réunion au sommet à Cannes, les 3 et 4 novembre, le monde de la finance est de plus en plus dans la ligne de mire des politiques et des opinions.

Le mouvement des "indignés" illustre le ras-le-bol devant ses dérives, en s'attaquant aux temples du capitalisme que sont Wall Street, la City ou Genève.

Le président de la Commission européenne, José Manuel Barroso, veut inscrire dans le droit européen la responsabilité pénale individuelle des financiers.

Le 18 octobre, l'Union européenne a interdit les instruments hyperspéculatifs appelés contrats "CDS à nu", qui amplifient la crise de l'euro en facilitant les paris sur la banqueroute d'un Etat. Le même jour, le régulateur américain des marchés à terme, la CFTC, a imposé une limite aux positions per-manentes des fonds spéculatifs sur les marchés des métaux, des produits agricoles et du pétrole.

IMPUISSANCE

Mais cette soudaine agitation, à l'approche d'un G20 destiné à faire oublier le peu de résultats de ses prédécesseurs de 2009 et 2010, ne reflète-t-elle pas plutôt une certaine impuissance ?

Pour échapper au renforcement de la régulation, les banques ont en effet déplacé leurs activités à risque dans la sphère du "Shadow banking", la banque de l'ombre, peu ou pas réglementée.

Hedge funds, firmes de capital-investissement, activités spéculatives des banques d'affaires, placements immobiliers et sociétés hors bilan représenteraient, selon une étude de la banque fédérale de New York, 16 000 milliards de dollars (11 570 milliards d'euros) d'actifs, face aux 13000 milliards de dollars d'avoirs bancaires "officiels".

Le 21 avril, avant de partir prendre ses fonctions à la tête du FMI, Christine Lagarde confiait ses inquiétudes : "Il faut qu'on aille voir ce qui se passe à la périphérie (du système financier). Un certain nombre de risques qui se trouvaient dans le système sont en train de partir à l'extérieur."

Certes, en 2009 et 2010, des progrès ont été réalisés en matière d'encadrement des produits dérivés, des agences de notation, des fonds spéculatifs ("hedge funds") ou de rémunération des opérateurs de marché.

Le relèvement des ratios de fonds propres des banques d'ici à 2019 - le processus dit de Bâle 3 - devrait améliorer la -couverture des prêts et diminuer la prise de risques.

La promulgation de la loi Dodd-Frank et de la règle Volcker aux Etats-Unis - qui visent à protéger les consommateurs de services financiers et à réduire la gamme des activités spéculatives -, la mise en place de trois organismes de supervision (pour les banques, les marchés et les assurances) au sein de l'Union européenne, les propositions de la commission Vickers au Royaume-Uni - qui entendent dresser une "muraille de Chine" entre activités de crédit et activités de marché - et enfin le resserrement de la législation financière dans nombre de pays émergents ont été autant d'avancées.

Comment expliquer dans ces conditions qu'en dépit des mesures prises et de la mobilisation de régulateurs désormais plus agressifs, les autorités redoutent une réédition de la crise de 2008, qui suivit la chute de Lehman Brothers, d'autant plus dangereuse cette fois que les Etats n'ont plus, de nos jours, les moyens pour venir au secours de banques en faillite.

LÉZARDES

Sur le papier, la finance officielle - celle des banques de dépôt et des marchés organisés - est aujourd'hui (relativement) bien régulée. Mais sous cette antienne rassurante, les lézardes continuent de miner les places financières.

Tout d'abord, la taille excessive des banques dites universelles, les conflits d'intérêts entre activités de dépôt et de spéculation, l'envolée des bonus et les transgressions aux règles de bonne gouvernance, restent autant de points noirs.  

"La concentration sur des solutions techniques, comme la recapitalisation des banques ou les ratios de liquidité, délaisse les problèmes structurels, à savoir la trop grande gamme d'activités des banques d'affaires", insiste l'essayiste Philip Augar, auteur de Chasing Alpha (Bodley Head, 2009), consacré à la crise financière.

Dans les salles de marché, les déontologues et contrôleurs sont souvent dépassés par le développement de produits financiers sophistiqués ou des transactions ultrarapides automatisées, le trading "à haute fréquence".

Bâle 3 ? Pour qu'une banque -puisse survivre aux différents types de crises vécues depuis le XIXe siècle, il faudrait un ratio de capital quatre fois plus élevé, estiment bon nombre d'experts.

Dodd Franck et Volcker ? Comme le montre le récent scandale du trader fou d'UBS à Londres, les paris sur les ETF (Exchange-traded funds), un produit boursier hyperspéculatif adossé à des stocks de matières premières ou à des indices, permettent de contourner en toute légalité les prohibitions.

Le rapport Vickers ? L'entrée en vigueur de la "sanctuarisation" des banques de dépôts britanniques au sein des supermarchés de l'argent, prévue en 2015, a été reportée à 2019, voire au-delà. De plus, chaque banque a été autorisée à en fixer le périmètre et le calendrier...

Le poids du lobby bancaire, les lacunes des régulateurs, la complicité des auditeurs, des cabinets juridiques ou des consultants agissant en cartels, la faiblesse des contre-pouvoirs (presse, ONG, analystes) émasculent les nouvelles réglementations.

COMPLICES BIENVEILLANTS

Fascinés par l'univers de la haute finance, les politiques restent les complices bienveillants de ces dérapages. Le réseau de pouvoir tissé par la banque d'affaires Goldman Sachs au sein des administrations américaines successives illustre jusqu'à la caricature ces liens troubles.

En Europe, le cercle magique du "gouvernement Goldman" est constitué d'anciens commissaires européens ou d'ex-responsables du Trésor recrutés pour leur entregent et leur familiarité avec tous les rouages du pouvoir.

Mario Draghi, qui doit succéder à Jean-Claude Trichet à la présidence de la Banque centrale européenne, le 31 octobre, a été vice-président pour l'Europe de la filiale londonienne de GS entre 2002 et 2005.

Il y a d'autant plus péril en la demeure que les bombes à retardement du shadow banking sont le plus souvent domiciliées dans des centres financiers offshore, les paradis fiscaux. Un secret bancaire d'airain conjugué à une réglementation laxiste et à un impôt minimal permettent d'attirer les capitaux, pas toujours licites, venus d'ailleurs.

La protection des Etats, qui s'en servent comme rabatteurs de fonds ou pour s'adonner, tout comme certaines organisations internationales et entreprises multinationales, à des pratiques financières discrètes, ont préservé l'attractivité et la nocivité de ces "trous noirs" de l'économie internationale, dont les politiques avaient annoncé un peu trop vite, dès 2009, la "mise sous tutelle".

Pris isolément, les intervenants de la finance de l'ombre ne constituent pas une menace. Mais en raison de l'endettement excessif des particuliers, des entreprises et des Etats, de l'interconnexion des marchés et de la mentalité moutonnière des acteurs qui agissent en meute, la faillite d'opérateurs en grand nombre au même moment peut faire imploser la planète financière.

Par le biais des innovations technologiques, des monstres informatiques et de la mondialisation des échanges financiers, l'effet domino peut en effet se répercuter dans le secteur bancaire traditionnel.

Pour pallier de nouvelles turbulences, une profonde reréglementation s'impose. A la lumière de la crise de la dette souveraine, c'est le chantier des chantiers. "Il faut trancher le noeud gordien entremêlant l'Etat et les banques, dit Peter Hahn, professeur de finances à la Cass Business School de Londres. Pour parvenir à une refonte totale de la finance, une volonté politique irrévocable "d'aller au charbon" est essentielle." Sera-t-elle au rendez-vous de Cannes ?

Marc Roche

Lire la suite

Marilyn, une femme/Barbara Leaming

19 Août 2011 , Rédigé par grossel Publié dans #pour toujours

 

Marilyn, une femme

par Barbara Leaming

 

mmnb371.jpg

 

Cette biographie date de 2000. Elle est bien documentée pour le point de vue qu'elle adopte, l'essentiel étant centré sur le conflit permanent entre le Studio et Marilyn. Le récit sur plusieurs chapitres aboutissant à la victoire de Marilyn sur Zanuck est presque fastidieux, tant les péripéties sont innombrables, illustrant ces deux lieux communs américains : business is business, time is money. Pratique du double jeu, secrets et effets d'annonce, utilisation habile des rivalités, utilisation habile ou maladroite des médias, importance du temps, des dates (tenir jusqu'à … puis accélérer … ), pressions diverses, menaces, procès, mises à pied, suspensions … Marilyn a appris à se battre en écoutant, voyant, souffrant et finalement, par son obstination, sa férocité, son habileté, ses maladresses aussi, elle obtient un contrat à la mesure de son rêve, de son attente, de son talent voire de son génie. Ce récit montre pour qui en douterait que les plans les plus élaborés peuvent échouer parce que des éléments imprévus se présentent, des événements inattendus ont lieu. Il faut faire avec, s'adapter. Ce récit montre que l'on peut souvent se tromper sur les intentions de ses partenaires comme de ses adversaires. Marilyn a connu maintes trahisons comme elle aussi a trahi mais dans la balance, ceux qui ont voulu se servir d'elle sont plus nombreux que ceux dont elle s'est servi.

On s'aperçoit que la vie de rêve ne l'est pas. Qu'Hollywood est une machine à exploiter, à broyer, sans état d'âme, seules les rentrées d'argent comptant. Payée de façon dérisoire alors même qu'elle rapporte déjà beaucoup, soumise à des rythmes ou des cadences infernales (4 jours entre la fin d'un tournage et le début d'un autre, horaires exigeants : 7 heures du matin … ), considérée comme une image sans cervelle, un visage sans cerveau, méprisée dans ses désirs de perfection, ignorée dans ses remarques sur les rôles, les personnages qu'on lui fait jouer, on se dit que l'énergie déployée par Marilyn pour se battre et gagner a été colossale, qu'il lui fallait une motivation d'une force exceptionnelle.

C'est son rêve d'enfant, devenir une star à Hollywood, inauguré avec Grace Mc Kee, qui l'a porté toute sa vie. Rêve puéril comme celui de milliers d'autres au moment de la crise de 1929, pour échapper au quotidien des familles d'accueil, de l'orphelinat, des agressions sexuelles précoces. Elle aurait tout aussi bien pu devenir une épouse comme tant d'autres dont la vie s'arrêtait à 20 ans. Cela faillit être son cas avec son mariage à 17 ans avec Jim Dougherty. Mais son rêve était très fort (elle l'a dit : en contemplant la nuit de Hollywood, je pensais : il doit y avoir des milliers de filles seules comme moi qui rêvent de devenir vedettes de cinéma ; mais je n'ai pas à me préoccuper des autres ; c'est moi qui rêve avec le plus de force), elle ne craignait pas la concurrence et sa proximité géographique avec Hollywood nourrissait son rêve (elle voyait les lettres RKO depuis une fenêtre de l'orphelinat).

Cette force s'origine t'elle dans le rejet de Norma Jeane par sa mère Gladys qui a tenté de l'étouffer à sa naissance et l'a livrée par manque de moyens et par instabilité aux familles d'accueil ? On a dit que les problèmes de Marilyn avec le studio étaient d'origine psychologique. Il faut alors s'entendre. Elle n'était pas intéressée par l'argent, elle voulait être merveilleuse, être admirée non comme la madame blonde qui roule des hanches, la sex symbol, la bombe sexuelle, objet des fantasmes masculins, mais comme artiste, comme actrice talentueuse, être respectée comme femme avec une cervelle et un coeur. Et elle a mis tout son talent, toute son énergie pour atteindre et obtenir l'amour et le respect des autres.

On peut dire cinquante après qu'elle a réussi. Mais réussite paradoxale, comme s'il y avait un malentendu. Marilyn en fréquentant l'Actor's studio veut se faire reconnaître dans des rôles tragiques ou dramatiques (Grushenka, les femmes chez Shakespeare et Tolstoï, elle aurait pu penser à Molly de Joyce). Or, ce sont ses rôles comiques qui restent et resteront. Elle réussit à infléchir les rôles stéréotypés que lui concoctait le studio, à leur donner un contenu très personnel et ce sont ses rôles que le public a aimés et aime. Elle a sous-estimé ses compositions comiques (le mot composition n'est pas bon car elle habitait son personnage), elle a sous-estimé la Fille, la Marilyn qu'elle a créée ; elle cherchait une actrice qui sans doute ne lui convenait pas, une actrice que les circonstances ne lui ont pas permis de rencontrer (l'échec de son mariage avec Arthur Miller étant la principale raison mais aussi sans doute les limites d'Arthur Miller lui-même comme dramaturge tant dans Les Misfits que dans Après la chute).

Terminons en soulignant que les rôles comiques de Marilyn rencontraient et rencontrent l'adhésion du public américain, encore très puritain, en ce sens qu'ils donnent de la sexualité une image innocente, inoffensive et donc permettent aux Américains et aux autres de se réconcilier avec la sexualité, enseignée, intériorisée comme dangereuse, destructrice, coupable. Arthur Miller est caricatural de ce point de vue là tant il charge Marilyn dans Après la chute pour se disculper, fuir sa propre culpabilité (coupable d'adultère avant son divorce d'avec sa femme Mary).
Cette biographie commence par le triangle Kazan-Miller-Marilyn et s'achève sur le même triangle. C'est extrêmement intéressant car cela nous rappelle des souvenirs de cinéphile (Sur les quais avec Marlon Brando, Un tramway nommé désir avec Marlon Brando et Vivien Leigh, Baby Doll avec Marlon Brando et Marilyn Monroe mais Kazan ne voulut pas de Marilyn qui fit tout pour obtenir le rôle et Marlon ne put le faire non plus) et la triste époque du maccarthysme (Kazan en délateur, Miller en homme de conviction défendu par Marilyn).

Les documents de Barbara Leaming en particulier les carnets de Miller lui ont fourni la matière d'une approche psychologique parfois irritante en ce sens que Marilyn est reconstituée à partir de documents d'autres sur elle or personne dans ces documents n'est neutre, objectif ; tous ont des intentions, il y a toujours des enjeux et cela donne une biographie où l'on a l'impression que tout est calcul, enjeux, manipulation, intentions cachées, inavouées, erreurs d'appréciation … Cela conduit Barbara Leaming à des formules genre : il était clair …, à l'évidence … Autrement dit, Barbara Leaming est persuadée de dire la vérité sur les uns et les autres et cette approche psychologique la conduit à conclure au suicide de Marilyn. Elle transforme en destin après avoir tellement mis l'accent sur les péripéties, les imprévus, les jeux d'influence occultes ou pas, la vie de Marilyn, habitée par une pulsion de mort liée à sa mère Gladys et par un instinct de survie également puissant mais la nuit du 4 août, Marilyn avait finalement accepté le jugement maternel … elle avait achevé le geste que Gladys avait entamé à ses yeux en tentant de tuer sa petite fille (page 445).

Ce qui échappe me semble t-il à la biographe c'est :

Elle avait le cœur pur. Elle n'a jamais compris ni l'adoration ni l'hostilité qu'elle suscitait (Edward Wagenknecht)

Pour survivre, il lui aurait fallu être soit plus cynique, soit encore plus détachée de la réalité qu'elle ne l'était. Malheureusement, elle était tel un poète des rues qui s'efforce de faire entendre des vers à une foule railleuse et méprisante (Arthur Miller)

Il vaut mieux être malheureuse seule que malheureuse avec quelqu'unI ( Marilyn)

Une carrière c'est quelque chose de merveilleux mais on ne peut se blottir contre elle la nuit, quand on a froid (Marilyn)

L'argent ne m'intéresse pas. Je veux simplement être merveilleuse (Marilyn)

 

Jean-Claude Grosse

Lire la suite

Marilyn, la dernière déesse/Jerome Charyn

12 Août 2011 , Rédigé par grossel Publié dans #pour toujours

Note de lecture sur

Marilyn, la dernière déesse/Jerome Charyn

 mm083

 

Ce livre de la collection Découvertes/Gallimard date de 2007. La bibliographie comporte 14 titres, l'essentiel des titres sur Marilyn. Iconographie et légende de qualité. Témoignages et documents bien choisis.

Que nous apporte ce livre ? Des points de vue dont celui de Charyn. Des points de vue contrastés, à l'image de la Jekill and Hyde féminine que fut Marilyn (qui était Gémeaux), femme de lumière (pour autrui) et d'obscurité (à soi), me semble-t-il. Disons que de ces contrastes émerge une femme qui apparemment échappe aux clichés qu'on a présenté d'elle, ce que l'on pressentait. Intelligente, usant de stratagèmes le plus souvent inconscients, réactions somatiques si l'on veut, pour faire entendre raison autrement que par des arguments à ceux qui prétendaient la diriger dans sa vie professionnelle comme dans sa vie privée. Elle a payé le prix fort de cette radicale indépendance ou liberté alors même qu'elle était sous contrat avec des magnats ressemblant à des soudards. Certes, elle s'est plantée avec les Marilyn Monroe Productions, mais n'avait pas renoncé comme le montre sa lettre à Lee Strasberg dans les Fragments. Elle a ouvert la voie à l'indépendance des stars par rapport au star-system. Elle a su séparer, à peu près, vie publique et vie privée, ce que font aujourd'hui la plupart des vedettes.

Ce que ce livre rend perceptible aussi sans que l'on rentre dans les détails, c'est la difficulté à séparer la légende et la réalité, à trouver la vérité. Entre les rumeurs colportées par le service communication des studios, favorables ou défavorables à Marilyn selon ses rapports avec les patrons, les légendes inventées par elle sur son enfance, son adolescence, celles colportées par les plumes acerbes ou chaleureuses des chroniqueurs d'Hollywood, celles colportées par ses hommes, amants, collègues, partenaires … il est impossible de reconstituer un chemin de vérité. On en est réduit à se dire que cette image composite, floue, fruit de multiples interactions d'images n'est maîtrisée par personne, et pas par la personne concernée, cela malgré son indéniable talent et travail sur elle (son corps et son visage ; elle dit sa capacité à faire dire à son visage ce qu'elle veut) et son image (elle passe des heures à LA regarder, en réalité à la fabriquer avec les magiciens qui s'occupent de ses cheveux, de son maquillage, de son corps).

Ce qui me frappe, en écrivant ceci, c'est le relativisme affiché par Marilyn sur la célébrité dont elle sait qu'elle est éphémère et qu'elle ne sert à rien quand on est seule et qu'on a froid la nuit, qu'elle la doit pour l'essentiel à la chance et aux hommes qu'elle a rencontré au bon moment (Johnny Hyde qu'elle a couvert de son corps, la nuit de sa mort, à l'insu de la famille du défunt, dit la légende inventée par Elia Kazan mais c'est si vrai ; ou Lee Strasberg pour sa carrière). Autrement dit, non une vie comme un destin, non une vie comme une tragédie, mais une vie jouée aux dés, une vie livrée aux hasards, Marilyn intervenant avec son intelligence non pour maîtriser, orienter mais dévier ( comme au jeu de billards). Elle dit d'une fille intelligente, qu'elle embrasse mais n'aime pas, qu'elle écoute mais n'est pas dupe, qu'elle quitte avant d'être quittée. Joyce Carol Oates dit que Marilyn, née au moment de la grande crise de 1929, avait une chance sur des millions de devenir ce qu'elle est devenue. Elle avait si peu d'atouts (un corps de rêve, des rêves fous et forts, et un inconscient qui lui a fourni le meilleur (son talent comique mais pas exclusivement) et le pire (ses angoisses, insomnies, ses peurs, ses dépendances). La chance, l'intelligence et les circonstances (la guerre froide, l'anticommunisme des Américains, le maccarthysme – elle fit preuve d'une solidarité exemplaire avec Arthur Miller, lui-même courageux face à ces inquisiteurs – , la fabrique à rêves – moyen d'une domination culturelle mondiale dénoncée par les soviétiques – , l'émergence de la sexualité dans une Amérique puritaine où il faut échapper à la censure … ) ont donné ce cocktail indescriptible : Marilyn Monroe, que je vois moins en déesse qu'en sirène, être hybride. Et parmi les sirènes, 

– là-bas ! Thelxiopé la troublante ! ici ! Thelxinoé l'enchanteresse !

Mais ce pourrait être Himeropa, Parthénopé, Molpé, Aglaophone, Aglaopé ... 

 

Jean-Claude Grosse

 

 

Lire la suite

Fragments/Marilyn Monroe

5 Août 2011 , Rédigé par grossel Publié dans #notes de lecture

Pour le 49° anniversaire de la disparition de Marilyn Monroe, le 5 août 1962, à 4 H 25, (on lira Enquête sur un assassinat de Don Wolfe par exemple), cette note de lecture sur les Fragments publiés en octobre 2010.

 

Note de lecture sur

Fragments de Marilyn Monroe

  MM.jpg

 

Voilà une belle réalisation éditoriale, des présentations claires, des photos significatives (Marilyn lisant ou écrivant, une seule), les fragments originaux avec l'écriture généralement au crayon de Marilyn, textes parfois tapés à la machine dont un avec la signature de Marilyn, les mêmes fragments tapés en anglais et en français, une préface érudite et interprétative d'Antonio Tabucchi.

Ce qui frappe, c'est la variété des supports, papier à en tête d'hôtels célèbres, carnets noirs Record, agenda italien, cahier rouge, carnet d'adresses, feuilles volantes … Aucun fétichisme, aucune méticulosité, tout est bon pour le moment d'écriture car il est vital de coucher des mots. Crayon, stylo à bille, stylo à encre, machine à écrire. Des ratures, des remords, des ruptures de ton. Elle pense, se sert de ses moyens de compréhension mais l'émotion est là, les larmes coulent, troublent la pensée, font perdre le fil. Ce ne sont pas des textes destinés à la publication. Somme toute, il y en a assez peu sur 28 ans (1943-1961). Marilyn n'est pas auteur, ne souhaite pas l'être. Ces fragments sont des aides, des mises en mots destinées à faire le point sur tel ou tel épisode de sa vie professionnelle, sentimentale. Pas mal de notes sur le métier d'acteur, sur ses rapports à cet art, nécessaire à sa vie, son rêve, qui la tient debout. Elle est douée d'une sensibilité donnant à ses interprétations plus que ce que Hollywood attend, faisant le succès de ces films – des comédies pour l'essentiel– tissant avec le public une relation particulière ; elle l'a dit, c'est le public qui m'a fait, pas les studios. Et en même temps, elle est terrorisée, angoissée, craint la folie héréditaire, manque de confiance en elle, a besoin du soutien de Paula, de Lee Strasberg dont elle note cette phrase terrible : il n'y a que la concentrationentre l'acteur et le suicide (page 217). Ce qu'elle dit sur ses peurs qui remontent à loin et que les analyses ne règlent pas est précis, lucide. Mais cela ne suffit pas à ne plus avoir peur. Et le faut-il ? Puisque ces peurs sont le ressort de son génie. Deux phrases comme des aphorismes. Pour la vie C'est plutôt par détermination qu'on ne se laisse pas engloutir. Pour le travail La vérité peut seulement être retrouvée, jamais inventée (page 183). On retrouve cette lucidité désenchantée quand elle évoque son amour avec Jim (elle a 17 ans) ou avec Arthur (elle en a 30).

Ce qui m'a frappé dans ce petit ensemble de fragments intimes, c'est la présence de la nature, arbres et feuilles, herbes, êtres vivants, souffrants, personnifiés, la lune, les pierres, des animaux, chiens, chats ; beaucoup de compassion là-dedans par identification. Marilyn est très sensible à ce qui se passe en elle mais aussi à ce qui se passe chez l'autre, pas nécessairement une personne mais une chose, une poupée … Évidemment et c'est le plus triste dans toute cette tristesse qui se dégage, c'est ce que la vie lui a appris, j'ai appris de la vie qu'on ne peut aimer l'autre, jamais, vraiment (page 139). Plonger dans ces fragments, poèmes, lettres c'est découvrir une femme sans complaisance vis à vis d'elle, exigeante dans ce qu'elle attend d'elle, veut pour elle.

Une surprise : rien concernant Di Maggio pourtant toujours là quand c'est grave (l'épisode de la clinique psychiatrique est édifiant, c'est lui qui la sort de cet enfer ; et dire qu'on remet ça aujourd'hui en France avec la législation depuis le 1° août 2011 sur l'hospitalisation sous contrainte ; c'est lui aussi qui organisera les obsèques écartant le tout Hollywood et l'ignoble Franck Sinatra ; Arthur Miller ne s'y manifestera pas ; il écrira Après la chute).

Une autre surprise : le projet de recréer, en date du 19 décembre 1961, après l'échec des Marilyn Monroe Productions, un nouveau studio indépendant avec Marlon Brando (nom de code : Carlo), Lee et Paula Strasberg, au service des artistes, preuve de la ténacité de Blonde, mais l'année 1962 allait lui réserver le meilleur et le pire (le 19 novembre 1961, elle rencontre Kennedy).

Le manque d'amour solide et d'attention, avec pour conséquence la méfiance et la peur du monde. Je n'en ai rien retiré de bien excepté ce que cela m'appris des besoins essentiels des tout-petits, des malades et des faibles (page 255).

Ces fragments ne peuvent donner une vision globale de la vie de Marilyn. Ils ne peuvent servir de biographie. Mais qu'importe. Seuls quelques fragments de nous toucheront un jour des fragments d'autrui. La vérité de quelqu'un n'est en réalité que ça – la vérité de quelqu'un(page 45). Aujourd'hui, la poétique du fragment est la norme. On n'a plus la tentation de la globalité, de l'unité d'un être, d'une vie.

 

MM1.jpg

De ces fragments de Marilyn se dégage pour moi, une image de bonté, d'amour inconditionnel pour ce qui vit. Pour se maintenir dans cette bonté, cet amour, que de souffrances, de désir de mort, d'expérience de la solitude, d'acceptation-rejet de cette solitude pour aimer bravement et accepter, autant qu'on peut le supporter (page 155)

D'où l'intérêt des photos d'André de Dienes nous montrant une Marilyn mariale dans les nuages, en prière, extatique ou dolorosa. Là je me démarque d'Antonio Tabucchi en recherche de la poudre du papillon. Rêver de Marilyn qui rêve d'être un papillon (page 18). Marilyn a à la fois la légèreté du papillon (de jour, de nuit ; leurs différences !) et la carnalité double de la Femme (jeune fille romantique et amante universelle).

Vie

Je suis tes deux directions (page 39).


17574989

 

mmnb562

 

mmnb2591

 

mmnoire009 

 

Jean-Claude Grosse, à Corsavy, le 3 août 2011

 


Lire la suite
<< < 1 2 3 4 5 6 7 8 9 10 > >>