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Blog de Jean-Claude Grosse

Articles récents

Marilyn Monroe/Don Wolfe/Joyce Carol Oates

1 Août 2011 , Rédigé par grossel Publié dans #notes de lecture

Marilyn Monroe

Don Wolfe/Joyce Carol Oates

 

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Travaillant au livre à 36 voix, Pour Marilyn, je suis amené à lire un certain nombre de livres, biographies, romans. Pour finir, ce seront les Fragments de Marilyn elle-même.

 

Marilyn Monroe/Enquête sur un assassinat de Don Wolfe date de 1998. 15 ans d'enquête, 6 ans d'écriture, c'est un temps considérable pour un résultat convaincant, en cinq parties. La 1° est consacrée à la mort de Marilyn. De plus en plus de livres et de documentaires télé comme le Contre-Courant de Stéphane Paoli du 21/11/2003 avancent la thèse d'un assassinat le 4 août maquillé en suicide le 5 août. Les motivations sont nombreuses, les principales étant les révélations supposées de Marilyn lors d'une conférence de presse prévue le 6 août, révélations sur les agissements et les projets du Président et de l'attorney général. Marilyn prenait des notes de ses conversations et son carnet rouge présentait une menace pour la sécurité nationale, d'après le FBI et la CIA. La présence de Robert Kennedy est attestée tant dans l'après-midi que dans la soirée du 4 août. Les détails varient d'un auteur à l'autre. Les variations sont plus importantes sur les causes : assassinat (homicide volontaire), maladresse médicale (homicide involontaire), sur les commanditaires et les exécutants, sur les complicités voulues ou involontaires. On peut renoncer à la théorie du complot mais observer de curieuses connivences de fait entre des protagonistes aux intérêts différents : Kennedy, Lawford, Greenson, Murray, Engelberg, Newcomb, Jefferies … On peut aussi constater ou admettre que ce que l'on appelle machine d'état, appareil judiciaire fonctionnent comme des machines et des appareils, se mettant au service de ce qui doit rester caché. On est impressionné par l'acharnement à ne pas relancer l'enquête, à ne pas présenter l'affaire devant un grand jury … Bref, le mystère de la mort de Marilyn, en grande partie élucidé, reste tout de même mystérieux.

Les autres parties du livre nous décrivent l'enfance de Norma Jeane, l'orphelinat, les familles d'accueil, le mariage à 17 ans, la pin-up, le bout d'essai, le premier contrat à 75 dollars par semaine et le nouveau nom : Marilyn Monroe, née le 24 août 1946, les films et mariages, les ruptures avec les maris comme avec Hollywood ou New York. J'ai apprécié les 4 parties consacrées à Marilyn Monroe, Zelda Zonk car elles sont écrites par quelqu'un qui a appris le métier d'acteur, qui a travaillé aux studios et qui donc fait preuve d'empathie pour son sujet et de connaissance sur son art. Il y a des trouvailles d'écriture qui font de cette biographie plus qu'une biographie, déjà un roman. Évidemment, on sort éprouvé de cette lecture. Certains chapitres comme le 58° sur le week-end des 28 et 29 juillet 1962 au Cal-Neva Lodge à l'invitation de l'infâme Franck Sinatra donnent la nausée. D'autres ouvrent sur des abîmes (le mystère de cette femme, de cette personne) comme le 41° : Ne tuez rien, s'il vous plaît ! J'en conseille la lecture ; c'est une mine qui se nourrit du travail de prédécesseurs sans les répéter inutilement. Les sources sont indiquées avec précision. Je relève au passage, la discrétion de M.M dans sa vie privée. Certes, avec la presse aux trousses, il y eut des révélations, scandales mais elle a su à de nombreuses reprises devenir anonyme, passer incognito et se préserver, préserver ses RV, ses rencontres. Perruque, lunettes noires, imper, noms de code et hop !

 

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Blonde de Joyce Carol Oates date de 2000. C'est un roman et non une biographie, une synecdoque comme dit l'auteur dans sa note. L'empathie de Joyce Carol Oates pour le personnage de Norma Jeane est communicative. L'auteur, en 1110 pages (Livre de poche), réussit à nous faire rentrer dans la peau, l'âme de son personnage (La peau est mon âme. Il n'y a pas d'âme autrement. Vous voyez en moi la promesse de la joie humaine). On ne cherchera pas à démêler la fiction et la réalité. On a affaire comme dit l'auteur à une tragédie en 5 actes avec deux registres d'écriture, une écriture réaliste pour la réalité extérieure et une écriture surréaliste pour l'intime, la vie intérieure, les rêves, visions, hallucinations, un roman pluriel, à multiples voix, avec une présence forte du sexe (très impressionnant de voir comment cette romancière pudique sait nous balancer à la gueule nos turpitudes, nos fantasmes …), avec aussi cette recherche de l'amour, cet amour de la vie, de toute vie, son amour de la nature, même si Norma est plus citadine que paysanne. La variété des écritures me semble oeuvrer dans le sens d'une composition juste du personnage, aller dans le sens de la vérité du personnage : on est embarqué, on est touché, on s'attache, on n'abandonne pas (comme elle a été abandonnée partiellement par la mère, totalement par le père mais comme elle qui n'a jamais abandonné). Si on veut comprendre la blonde, il faut partir du contexte : la grande crise de 1929, comment s'en sortir ?, le mariage à 17 ans, fin de la vie pour la plupart des jeunes filles de l'époque, devient pour Norma, le point de départ d'une conquête de soi, d'une affirmation de soi, au travers d'une blonde sophistiquée créée par l'usine à rêves, même si le prix à payer fut en partie celui du cul (beaucoup ne voyaient que son cul, d'autres les seins, d'autres la bouche, les lèvres en O parfait, disant Mmmm, d'autres les yeux, quelques-uns le visage, et très rares, la femme, la personne ; s'il existait des photos prises par des soldats de Corée ou des souvenirs de son tour de chant ! en tout cas, elle sut montrer à ceux qui avaient produit la ravissante blonde idiote qui roule des hanches, qu'elle était une sacrée femme ; élevée un temps dans la Science chrétienne, il semble que l'affirmation de Mary Baker Eddy sur l'irréalité du mal ait influencé Norma Jeane qui semble avoir traversé les épreuves mauvaises et méchantes comme si elles ne l'atteignaient pas ; elle était sans doute blessée ; trop de signes : dépression, addictions diverses montrent les effets du mal mais malgré tout, à chaque fois, elle rebondit, à chaque fois, elle puise l'énergie contre ses propres tentations d'abandon, de suicide, de renoncement).
Joyce Carol Oates montre bien comment cette construction s'opère, comme un aller-retour entre réel et scène, scène et réel (et la scène se poursuivrait ainsi comme font les scènes, en notre absence, page 1096), comment ce qui pourrait s'apparenter à une structure psychotique (dédoublement) sert d'arme à Norma pour imposer son approche de ses personnages aux metteurs en scène, pour combattre les studios et les médias qui ne veulent montrer que le produit Marilyn, comment elle sait rompre quand elle perd son âme pour se retrouver elle, ailleurs, modeste et géniale actrice sur la scène d'une célèbre école de New York, anonyme dans les rues et accessible dans les jardins. Son rapport au temps ((qu'est-ce que le temps ? Sinon ce que les autres attendent de nous. Ce jeu que nous pouvons refuser de jouer. Et qu'elle sut si bien refuser de jouer !), ses retards sans culpabilité, ses séances de préparation qui durait des heures comme on prépare un cadavre, autant de faits révélant la force de Norma, difficile à vivre pour les autres, les salauds, navigatrice dans une rivière sans retour, impétueuse, et où il faut beaucoup d'instinct, d'intelligence, de volonté, de détermination, d'astuce, de stratégie, d'humour pour ne pas se naufrager. Car si mort jeune, il y a eu, elle est le fait des autres, des barbares dont le tireur d'élite.

 

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Jean-Claude Grosse, à Corsavy, le 1° août 2011


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Marilyn Monroe dernières séances/La malédiction d'Edgar Hoover

1 Juillet 2011 , Rédigé par Jean-Claude Grosse Publié dans #notes de lecture

Marylin dernières séances est devenu un film, présenté ce 24 janvier 2010 sur Arte et qu'on trouve en DVD. C'est une réussite.
James Ellroy vient de sortir UNDERWORLD USA, 3° volet de sa trilogie sur les USA des années 60, après AMERICAN TABLOÏD et AMERICAN DEATH TRIP.
C'est pourquoi je fais remonter cet article écrit le 12/12/2006.

grossel

Marilyn dernières séances de Michel Schneider
 a obtenu, le 14/11/06, le prix Interallié.

ça dérange, ça déménage, ça balade, ça échoue
entre Marilyn Monroe
et Ralph Greenson


Photo d'André de Dienes (cliquer)

J’avais déjà lu de Michel Schneider : Morts imaginaires, appréciant que cet analyste combine fiction et document pour affronter les derniers moments de personnes célèbres, pour tenter de voir, d’écouter si s’y disait une vérité.
On avait tenté cet exercice au Revest avec les agoras: du premier au dernier mot, qui s'étaient déroulées les 2/12/02, 6/1/03, 10/2/03, 3/3/03 avec les psychanalystes Paul Mathis et Jean-Paul Charencon. Les agoras sont enregistrées mais pas publiées ni mises en ligne.
Marilyn dernières séances participe de la même combinatoire : fiction et document pour tenter de voir, d’écouter ce qui se joua peut-être entre Marilyn Monroe et son dernier analyste Ralph Greenson.
Ce roman de 529 pages où l’essentiel de ce qui est écrit, rapporté, est retranscription fidèle d’articles, de livres mais où aussi l’auteur a fait appel à sa capacité d’invention de dialogues, de propos, de lettres se lit avec émotion pour peu que l’on ait été « séduit » par Marilyn, se lit avec effroi aussi car avec ces deux personnages, on franchit souvent la frontière entre la vie et la mort, entre le rêve et la réalité, entre les mots et les images, entre le paraître et l’être, entre la folie et la normalité, entre la peau et la chair, entre le corps et l’esprit. Aucune vérité ne pouvant se dire sur ces 30 derniers mois de la vie de Marilyn Monroe, sur le suicide ou l’assassinat de la star, sur les responsabilités ou non de Greenson, on sort de cette lecture hébété, tellement on est bousculé dans nos certitudes, dans nos regards sur soi, sur autrui, sur l’amour, sur le sexe.
La construction du roman est à l’image de cette saisie impossible, donc de l’impossibilité d’une histoire linéaire, avec un début, une fin, des personnages nettement dessinés sur lesquels on peut parler, qu’on peut juger. Rien de tel avec eux d’où un livre semblable à une partie d’échecs, avec des allers retours dans l’espace et le temps, entre 1950 et 2006, entre les différents protagonistes de ce récit en boucle qui se termine par les mots du début, par la nomination du journaliste Forger W. Backwright, auteur du roman : Marilyn dernières séances, dernière pirouette de l’auteur qui nous a baladés dans les innombrables impasses et miroirs de la question : qui suis-je ?, lui-même étant sans doute ballotté dans sa confrontation à ces deux énigmes que restent en fin de partie, et tout au long de la partie, Marilyn et Romi.
Ce livre, ce roman est terrible pour ceux qui comme moi croient à l’amour, qui croient savoir à peu près qui ils sont, sans prétention, qui ne sont pas border line (est-ce le mot juste, pas sûr) comme Marilyn, transgressif (est-ce le mot juste, pas sûr) comme Ralph.
Malgré ou grâce à ses excès, Marilyn est très attachante, indéniablement intelligente : il y a des textes, des paroles, des répliques, des poèmes, des notes qui sont des diamants, à noter, à méditer car je suis convaincu que les border line (est-ce le mot juste, pas sûr) nous disent beaucoup sur ce que nous sommes. Elle avait le sens de la formule qui bouscule, qui ouvre des abîmes.


Photo d'André de Dienes (cliquer)

Marilyn dernières séances de Michel Schneider,
roman chez Grasset, 2006

Michel Schneider lit le 1° chapitre de son roman (cliquer)

En relation avec Marilyn dernières séances, on lira le roman, document-fiction: La malédiction d’Edgar de Marc Dugain sur les 48 ans de règne d’Edgar Hoover, à la tête du FBI, roman là encore terrible par ce que nous découvrons sur les Kennedy entre autres ( deux des amants parmi tant d'autres de Marilyn, Robert Kennedy étant chez Dugain soupçonné de participation à l'assassinat de la star) et sur la « démocratie » américaine ; le moins qu’on puisse dire est que nous tombons de haut, du haut de nos certitudes là encore.
Dans les deux cas, peut-être gagnons-nous en réalisme, en souhaitant que cela ne nous conduise pas au cynisme.

«Edgar aimait le pouvoir mais il en détestait les aléas. Il aurait trouvé humiliant de devoir le remettre en jeu à intervalles réguliers devant des électeurs qui n'avaient pas le millième de sa capacité à raisonner. Et il n'admettait pas non plus que les hommes élus par ce troupeau sans éducation ni classe puissent menacer sa position qui devait être stable dans l'intérêt même du pays. Il était devenu à sa façon consul à vie. Il avait su créer le lien direct avec le Président qui le rendait incontournable. Aucun ministre de la Justice ne pourrait désormais se comporter à son endroit en supérieur hiérarchique direct. Il devenait l'unique mesure de la pertinence morale et politique.»


John Edgar Hoover, à la tête du FBI pendant près d'un demi-siècle, a imposé son ombre à tous les dirigeants américains. De 1924 à 1972, les plus grands personnages de l'histoire des États-Unis seront traqués jusque dans leur intimité par celui qui s'est érigé en garant de la morale: 8 présidents, 18 ministres de la justice.

Ce roman les fait revivre à travers les dialogues, les comptes rendus d'écoute et les fiches de renseignement que dévoilent sans réserve des Mémoires attribués à Clyde Tolson, adjoint mais surtout amant d'Edgar. À croire que si tous sont morts aujourd'hui, aucun ne s'appartenait vraiment de son vivant.

"Truman Capote les appelait Johnny and Clyde. Lui, c'était John Edgar Hoover, célèbre patron du FBI sous huit présidents, l'autre, c'était son amant et adjoint, Clyde Tolson. Ils vécurent en couple, dans l'ombre. A côté des puissants, mais en fait au coeur du pouvoir. De 1924 à sa mort, en 1972, traversant Pearl Harbor, l'affaire Rosenberg, le maccarthysme, la baie des Cochons, la mort de Marilyn, les assassinats des Kennedy... on doit à Hoover quarante ans de coups tordus, de politique réactionnaire, de manipulations perverses, que Marc Dugain relate sous la forme de Mémoires imaginaires du compagnon de celui qui fut l'ombre portée sur l'Amérique politique. Après James Ellroy (American Tabloïd, American Death Trip) et Don DeLillo (Outremonde), Dugain se lance aux trousses d'un personnage fascinant, droit sorti d'un film d'Orson Welles. Mais qu'est-ce que «La malédiction d'Edgar» ? L'une de ces biographies romancées qui vous font regretter les vrais romans et les solides biographies ? Une peinture historique de la vie politique américaine et de ses «affaires» ? Une analyse psychologique d'un homme détestable mais fascinant ? Un portrait de cour d'«une âme de boue, le plus solidement malhonnête homme qui ait paru de longtemps», comme disait Saint-Simon du duc de La Feuillade ? Rien de tout cela. Simplement un bon roman... Un roman qui parle aussi du réel comme bien peu de romans français savent le faire..."
Michel Schneider, Le Point du 26 mai 2005

La malédiction d'Edgar de Marc Dugain,
roman chez Gallimard, 2005



Je mets en ligne aussi un article de Philippe Sollers:
Un roman de Michel Schneider
Marilyn s'allonge
Dans « Marilyn dernières séances », le romancier raconte comment, de 1960 à 1962, l'actrice la plus belle du monde eut avec son psychanalyste une relation secrète, destructrice, platonique, fascinante. Explications

L'apparition fulgurante de Marilyn Monroe et sa mort plus qu'étrange ont donné lieu à un tel déluge de commentaires, de fantasmes et de rumeurs qu'on est un peu perdu dans cette mythologie déferlante. Mais voici un fil rouge qui, s'il n'explique pas tout, se révèle d'une formidable efficacité. Il suffit de rappeler que John Huston aimait souligner la coïncidence entre l'invention du cinéma et celle de la psychanalyse. Quoi ? Marilyn Monroe et la psychanalyse ? Mais oui, et c'est là que surgit un personnage incroyable, Ralph Greenson, de son vrai nom Roméo Greenschpoon, le psy de la plus célèbre actrice du monde.
Michel Schneider a écrit un roman passionnant, qui est aussi un essai passionnant, à travers une enquête et une documentation passionnantes. Hollywood, en réalité, était un grand hôpital psychiatrique bouclé sous des trombes de dollars, et Freud, qui croyait apporter la peste à l'Amérique, aurait été fort étonné de découvrir que sa bouleversante découverte avait attrapé là un virulent choléra. Cinéma ou vérité des paroles ? Images ou surprise des mots ? Qui va avaler quoi ? Qui va tuer qui ? En Californie, disait Truman Capote, «tout le monde est en psychanalyse, ou est psychanalyste, ou est un psychanalyste qui est en analyse». Voici donc des séances vraies ou vraisemblables de cure, avec dérive de deux personnages se piégeant l'un l'autre, jusqu'à une folie fusionnelle mortelle. Le roman de Schneider, mieux que toute biographie, permet enfin de déchiffrer la boîte noire de ce crash. Pas de mot de la fin : la chose même, dans toute sa terrible complexité. Une très bonne écoute, donc. Du grand art.
Marilyn se révèle ici très différente de sa légende autoprotectrice de ravissante idiote et de sex-symbol. C'est une fille intelligente, cultivée par saccades, extrêmement névrosée à cause d'une mère démente, enfermée dans un corps de rêve qui fait délirer les hommes, ne sachant plus qui elle est ni à qui parler, contrôlant son image mais sans avoir la bonne partition sonore du film qu'elle est obligée de jouer sans cesse, sous le regard d'un spectacle généralisé que le nom de ses employeurs, la Fox, résume comme un aboiement. Seules les photos la rassurent, il y en a des milliers, c'est son tombeau nu de silence. On ne la voit d'ailleurs pas vieillir en caricature américaine liftée et bavarde. Elle ne voulait pas de cette déchéance. S'est-elle suicidée ? Probable. A-t-elle été assassinée ? Pas exclu. S'agit-il d'une overdose accidentelle de médicaments dont elle faisait une consommation effrayante ? Restons-en là. Marilyn ou la suicidée du spectacle ? C'est sans doute le bon titre de ce film d'horreur. Ce n'est pas tous les jours, en effet, qu'on rencontre pêle-mêle autour d'un cadavre éblouissant le président de la première puissance mondiale (Kennedy), un chanteur-séducteur star (Sinatra), la Mafia (à tous les étages), la CIA et le FBI, un écrivain estimable (Arthur Miller), un champion national de base-ball (Joe Di Maggio), un petit Français à la coule (Yves Montand), des tas d'amants plus ou moins anonymes (dont beaucoup ramassés au hasard) et enfin des millions d'Américains à libido simpliste, soldats, hommes politiques, ouvriers, machinistes, tous affolés du regard à la moindre manifestation de ce corps de femme. Naufrage du cinéma : ce Titanic pelliculaire rencontre un iceberg détourné de sa position, la psychanalyse. L'iceberg lui-même coule à pic. Rideau.
Car ce Ralph Greenson n'est pas n'importe qui. En principe, c'est un freudien strict, auteur d'un livre technique qui a fait date, ami d'Anna Freud, la fille du génie viennois. Seulement voilà : avec Marilyn, sa vie est chamboulée, il s'écarte de plus en plus de la pratique normale, voit sa patiente chaque jour pendant des heures, l'introduit dans sa famille et, sans coucher avec elle, se mêle de ses contrats en garantissant sa présence sur les plateaux (Marilyn a des retards légendaires). Il surveille ses médicaments, ses piqûres, ses lavements, joue la bonne soeur, repère la crainte maladive de sa patiente pour l'homosexualité sans peut-être se douter de sa frigidité, bref se lance à corps perdu dans une tentative de sauvetage très rentable. Schneider relève avec finesse qu'au lieu d'entraîner Marilyn vers le chemin classique père-vie-amour-désir il l'enfonce dans son angoisse mère-homosexualité-excrément-mort. Elle le mène en bateau, il s'installe. Comment aurait-elle pu s'en tirer ? Des enfants ? Peut-être, mais peut-être pas non plus. En 1955, Marilyn est, avec Truman Capote, dans une chapelle de Foyer funéraire universel (ça, c'est l'Amérique) pour l'enterrement d'une actrice, et elle lui dit : «Je déteste les enterrements. Je serais drôlement contente de ne pas aller au mien. D'ailleurs, je ne veux pas d'enterrement - juste que mes cendres soient jetées dans les vagues par un de mes gosses, si jamais j'en ai.» Elle n'en a pas eu, et c'est, bien entendu, une des clés du problème.
En février 1961, Marilyn est hospitalisée dans une clinique psychiatrique. Elle envoie une lettre bouleversante à Greenson : «Je n'ai pas dormi de la nuit. Parfois je me demande à quoi sert la nuit. Pour moi, ce n'est qu'un affreux et long jour sans fin. Enfin, j'ai voulu profiter de mon insomnie et j'ai commencé à lire la correspondance de Sigmund Freud. En ouvrant le livre, la photographie de Freud m'a fait éclater en sanglots : il a l'air tellement déprimé (je pense qu'on a pris cette photo avant sa mort), comme s'il avait eu une fin triste et désabusée. Mais le docteur Kris m'a dit qu'il souffrait énormément physiquement, ce que je savais déjà par le livre de Jones. Malgré cela, je sens une lassitude désabusée sur son visage plein de bonté. Sa correspondance prouve (je ne suis pas sûre qu'on devrait publier les lettres d'amour de quelqu'un) qu'il était loin d'être coincé! J'aime son humour doux et un peu triste, son esprit combatif.»
Schneider nous dit que cette lettre n'a été retrouvée qu'en 1992 dans les archives de la 20th Century Fox. On veut bien le croire, mais quelle inquiétante étrangeté ! Sensibilité et subtilité décalées de Marilyn, dont Billy Wilder disait : «Elle avait deux pieds gauches, c'était son charme.»
Qu'aurait fait Lacan avec Marilyn ? Rien, ou pas grand-chose. Il lui aurait démontré, par ses silences et ses saillies inspirées, qu'il était absolument allergique à l'industrie cinématographique, à Hollywood, à toutes ces salades d'argent et de pseudo-sexe. Il lui aurait demandé des prix fous pour venir le voir dix minutes. Au lieu de la materner et de la faire déjeuner en famille, il se serait montré indifférent à ses films comme à ses amants. Kennedy ? Sinatra ? Arthur Miller ? Les metteurs en scène ? La Mafia ? De braves garçons, aucun intérêt. Freud lui-même ? Sans doute, mais encore. Anna Freud ? Passons. Bref, en grand praticien de la psychose, très peu humain, il aurait poussé la paranoïa jusqu'au bout avec une patiente hors pair, à la séduction invincible, porteuse du narcissisme le plus exorbitant de tous les temps. Quelle scène ! Marilyn, devinée à fond, en aurait eu marre, et l'aurait peut-être tué puisqu'il ne lui aurait même pas demandé une photo d'elle. Voilà le drame de l'Amérique, et peut-être du monde : la psychanalyse n'y existe plus puisque le cinéma a pris la place du réel.

Né en 1944, Michel Schneider a été énarque, directeur de la Musique au ministère de la Culture et psychanalyste. Il est l'auteur de « Glenn Gould, piano solo » .

Par Philippe Sollers
Nouvel Observateur - 14/09/2006

Petite note sur cette critique de Philippe Sollers:
Évidemment, Ralph Greenson n'avait rien compris au transfert-contre-transfert, son diagnostic sur la peur de l'homosexualité de Marilyn était incomplet, s'y ajoutait la frigidité (sous-entendu peut-être: moi, je l'aurais décoincé) et bouquet, la question: qu'aurait fait Lacan? à l'opposé de Greenson, il aurait été infect avec la star qui l'aurait peut-être tué au lieu de se tuer. Un nouveau roman est dans l'air, clair: comment s'y prendre avec Marilyn quand on est Lacan. Mais chacun sait que le divan lacanien n'a pas été bénéfique pour tous les par(â)lants à Lacan. Il y a une condescendance déplacée dans la critique de Sollers; Schneider est moins sûr, pas trop sûr même, à preuve, 529 pages pour tenter de rendre compte de ce qui s'est peut-être passé entre Marilyn et Ralph, entre janvier 1960 et le 4 août 1962, jour où Ralph a été le dernier à voir vivante Marilyn et le premier à la voir morte.




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The Misfits d'Arthur Miller (1960)

1 Juillet 2011 , Rédigé par grossel Publié dans #notes de lecture

The Misfits d'Arthur Miller

 

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J'avais le livre dans ma bibliothèque depuis 1961, publié par Robert Laffont pour la Bibliothèque du Club de la Femme. 50 ans que ce livre attendait que je le lise. J'avais lu les documents précédant le récit, l'interview d'Arthur Miller, regardé les photos l'accompagnant prises sur le tournage du film à l'été 1960. C'est le projet  Pour Marilyn qui m'a poussé à le lire, parce qu'il semble qu'il y ait beaucoup de points communs entre Roslyn et Marilyn, Marilyn inspirant Arthur Miller, son mari encore, quand il écrit ce scénario. "J’avais conçu ce film comme un cadeau pour elle et j’en suis ressorti sans elle."
"Même enfance difficile, même relation névrotique avec la mère, faite d’intimité et de rejet, même angoisse, même solitude, même sentiment d’abandon, même regard émerveillé et enfantin sur le monde dès qu’il s’agit d’enfants ou d’animaux ; mais cette admiration candide se transforme en scepticisme aussitôt que les hommes s’approchent un peu trop près et tombent amoureux d’elle," écrit Serge Toubiana. En Roslyn, Marilyn se montre parfaite. "Elle était merveilleuse, dira John Huston. Elle ne jouait pas. Elle vivait vraiment son rôle." J'ai vu le film quand j'ai eu fini le livre, deux jours pour lire, deux heures pour voir.
Ce récit me paraît encore très actuel par ce qu'il raconte de la disparition d'un genre de vie, d'un type d'hommes sous les coups de boutoir de l'industrialisation et de la consommation. Les fiers mustangs de la conquête de l'Ouest sont capturés pour être transformés en pâtée pour chiens et chats. Les cow-boys se clochardisent. Après les 30 glorieuses, nous sommes entrés dans les 40 ruineuses sauf pour les banquiers et quelques autres et jusqu'à ce que les indignés soient des millions. Et cette histoire de « paumés », de « désaxés », de désemparés (je ne mets pas de «  » à ce mot qui est la traduction de 1961, « désaxés » étant le mot d'aujourd'hui, désemparés parce qu'il me semble le plus proche de la réalité du quatuor :
3 H et 1 F, 3 H tombant amoureux de la même F, Guido d'abord, Gay ensuite vers lequel elle va aller, Perce enfin qui demande à Gay s'il peut ou non marcher sur ses plates-bandes; 3 H voyant en Roslyn ou cherchant en Roslyn, 3 types de F, elle-même cherchant en Gay, un H pouvant évoquer le père, un H auquel faire totalement confiance), cette histoire donc vaut métaphoriquement pour des millions de spoliés, désindustrialisés, paupérisés, déplacés, déclassés … Mais l'essentiel de cette histoire n'est pas là pour moi, car les conditions socio-économiques ne pèsent pas trop sur ces personnages : à part Guido prêt à la fin à y renoncer, ils refusent les gages, le salariat et l'esclavage concomitant pour rester libres (Gay, Perce) dans ce désert du Nevada, dans ces paysages de collines et de montagnes désolées, à perte de vue. Ils n'ont pas de vie de rechange, n'imaginent pas d'autre vie, n'imaginent rien d'alternatif; 68 et l'imagination au pouvoir, la sobriété heureuse, la décroissance: ils n'en ont pas idée mais ils ont des vérités tirées de leur expérience. Cette nature joue son rôle en ce sens qu'elle amène les personnages à voir plus loin que le guidon. Ils méditent sur le ciel, les étoiles, la vie, la mort : ils sont en contact avec le temps éternel et accèdent à des vérités exprimées avec des mots simples mais ô combien profondes (les chapitres 10 à 12 en sont remplis ; je retiens celle-ci de Guido sur et à Roslyn : Vous avez le don d'émotion. Vous êtes vraiment dans le coup.Tout ce qui arrive à quelqu'un c'est comme si ça arrivait à vous en même temps ! Une vraie bénédiction.)
Cette vérité sur Roslyn est la clef du récit. Son empathie, sa compassion pour les salades, les lapins (c'est vivant un lapin ! Ça ne le sait pas que ça fait du mal !), la chienne, les mustangs heurtent les mâles. Arthur Miller en a fait une vérité définitive.
L'interviewer : L'homme et la femme sont toujours en conflit, le pire est la victoire de l'un ou de l'autre, avez-vous dit récemment. Qu'entendez-vous par là et ne croyez-vous pas à la possibilité d'une vie en commun d'où toute idée d'affrontement stérile serait exclue au profit d'une aide mutuelle ?
Arthur Miller : Le conflit est insoluble. L'homme et la femme sont des êtres inconciliables. Tous deux veulent la liberté, mais ne l'entendent pas de la même façon. La femme dit : Tout est sacré. Il ne faut pas faire de mal à une mouche. L'homme répond : Il me faut la liberté à tout prix. S'il faut tuer pour l'obtenir, je tuerai.
Le récit raconte tout autre chose que cela. La révolte de Roslyn lors de la capture des mustangs traitant les hommes de cadavres ambulants fait éclater le trio : Perce est le plus vite convaincu du bien fondé de la position de Roslyn (qui est une position morale, plus qu'éthique ; elle  a une discussion avec Gay sur la bonté, sur le mal qu'on fait) ; Gay après avoir envisagé de lui faire cadeau de cette horde se ravise quand elle propose de lui acheter les chevaux pour les libérer mais c'est lui-même qui après avoir recapturé l'étalon libéré par Perce coupe la corde entravant l'animal ; Guido devient agressif, méprisant pour les femmes et Roslyn qui a fait mouche en lui disant : vous pourriez bien faire sauter le monde entier que vous n'éprouveriez pas de regret que pour quelqu'un d'autre que vous-même ! Sur 3 mâles, l'attitude vraie de Roslyn en a touché 2, sauvé 2, pas au sens religieux, pas sauvé du péché mais de l'instinct meurtrier, des pulsions de mort (Perce, celui qui a le plus de féminin en lui; Gay, le mâle qui a compris dans son combat avec l'étalon que s'il était encore le plus fort, ce n'était que pour un temps; seul Guido reste avec son agressivité, son amour-propre; Roslyn avait eu raison quand elle avait réagi à propos de la grâce; pourquoi Guido n'avait-il pas appris la grâce à sa femme ?). Rien à voir avec le sentimentalisme féminin du lieu commun véhiculé par Arthur Miller et tant d'autres. C'est cette face de Roslyn qui me paraît la plus prometteuse : sa capacité d'émerveillement, son éblouissante beauté qui irradie et fait que les 3 en tombent amoureux, en partie en compétition, ses questions, ses jugements, sa capacité à sentir l'autre, sa vulnérabilité désarment les guerriers. Bien sûr, elle a des hésitations, des peurs, ne sait pas trop si elle doit faire confiance ou retourner à sa solitude pour ne pas être déçue tant son désir de fusion, de communion est fort. Mais en fin de compte, elle se livre, va même jusqu'à envisager un enfant avec Gay, un enfant courageux dès le début.
Le récit emprunte au scénario. Arthur Miller dit pourquoi dans Note de l'auteur. Ce que j'ai trouvé intéressant c'est que le narrateur de ce récit mettant l'accent sur ce que voit la caméra n'hésite pas à objectiver sa narration en utilisant le ON impersonnel ou des adjectifs démonstratifs, ce qui amène le lecteur à s'attarder tant sur les expressions des visages que sur les pensées ou sentiments qui traversent les personnages, que sur les paysages et leurs effets sur les protagonistes. Ces notations littéraires, philosophiques, psychologiques, poétiques ouvrent beaucoup de perspectives que le film ne peut rendre.
Une œuvre forte qu'on peut trouver collection Pavillons poche chez Laffont, sans doute dans une meilleure traduction que celle de 1961, sans nom de traducteur ; les mœurs ont heureusement changé.

 

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Quant au film, je le trouve assez fidèle au récit avec un parti-pris de gros plans et non de panoramiques sauf pour les paysages ce qui permet d'apprécier ce qui se passe dans les cœurs, sur les visages. Marilyn est formidable, son visage est habité, son regard parlant, sa voix en français pas très convaincante. Les autres sont également formidables : Clark Gable qu'on voit devenir sinistre puis s'adoucir à la fin, usé par son combat avec l'étalon, Montgomery Clift, à la fois drôle et tragique, doux aussi et Guido, Eli Wallach, très ambivalent, à l'amour-propre exacerbé comme Gay car l'incompréhension entre eux est lié à cet amour-propre, facile à blesser, facile à maîtriser aussi, quand on accepte la part de féminin en soi que représente Roslyn : vous avez le don de vie, Roslyn ! Vous voulez vivre pour de bon ! lui dit Guido. Elle l'a déjà affirmé :  À la vie ! Quelle qu'elle soit !

                                                                                 Jean-Claude Grosse, le 23 juin 2011

 remember the misfits by adesso et sempre

 

 

 

 

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Marilyn et JFK/François Forestier

1 Juillet 2011 , Rédigé par grossel Publié dans #notes de lecture

Note de lecture
Marilyn et JFK
François Forestier

Voilà un livre qui s’appuie sur une documentation considérable. Pas moins de 122 titres sont énumérés dans la bibliographie.
Cela rejaillit-il sur l’écriture ?
Voilà un récit assez peu chronologique puisque démarrant le 22 novembre 1963 à Dallas, jour de l’assassinat de JFK, se terminant presque sur la mort de Marilyn, le 4 août 1962. Le dernier chapitre étant consacré à La grande lessive, au grand nettoyage, avec l’assassinat à Washington, le 12 novembre 1964, de Mary Pinchot Meyer. Chapitre suivi d’un In memoriam édifiant consacré à 25 personnages de cette saga sordide vue sous l’angle du sexe. JFK fut-il un grand président ? À part quelques allusions, l’auteur nous livre en pâture la frénésie sexuelle de JFK, celle de MM, ces deux exacerbés du sexe ne semblant pas se retrouver que pour la culbute. Cette saga se déroule au vu et au su de tous sans que ça transpire dans les journaux car les ausculteurs des culbutes du président et de la star par Magnet-o-Phones planqués, photos  compromettantes  (mais cela suppose une attitude de coincé, les moeurs ont tout de même fortement évolué et ceux qui étaient, sont choqués par les galipettes n'ont après tout qu'à ne s'intéresser qu'à leur vie privée et pas à celle des autres) et autres moyens d’espionnage ont tous des dossiers sur les autres, peuvent jouer de l’arme du chantage, s’en serve jusqu’à la mort de MM. Sont dans le cirque à scruter la piste, le FBI et Hoover à titre personnel (tenu par le pénis pour une photo de fellation détenue par deux membres de la Mafia), la CIA et Angleton à titre personnel, la Mafia et plusieurs de ses membres à titre personnel (qui finissent très mal comme Sam Giancana, tortionnaire des balances et violeur de MM, un soir de bourre), Robert Kennedy, Joe DiMaggio (le plus propre, le plus fidèle, le plus aimant), Ralph Greenson le dernier analyste de la star (démoli par l'auteur) et d’autres, détectives privés travaillant pour plusieurs clients et pour eux-mêmes, spécialistes des écoutes travaillant pour plusieurs clients et pour eux-mêmes… Chacun est regardé pendant qu’il regarde.
On sort de cette lecture, lessivé. Le mythe JFK est réduit en miettes. La famille Kennedy, Joe en tête, apparaît pour ce qu’elle est, cynique, manipulatrice, idéologiquement raciste, quasi fasciste (pour Joe, le père tout puissant). Le mythe MM explose : en particulier, elle était sale, (mais cela renvoie peut-être à ce qu'elle a été salie, toute petite et comme on ne veut pas, sait pas quand on est petit la responsabilité du violeur, on se fait sale, on se croit sale... mais l'auteur n'a pas ce genre de réflexions, pas davantage sur ses "caprices") clivée entre la star et Norma Jeane. FBI, CIA, Mafia, organisations de l’ombre apparaissent en pleine lumière, manipulatrices, en conflit et se rendant de mutuels services.
Tout cela se passe en pleine guerre froide avec des moments particulièrement risqués : la baie des Cochons, Berlin, l’affaire des missiles soviétiques à Cuba.
Sûr qu’on aimerait que ces histoires de cul trouvent leur toute petite place (et encore car les histoires de cul ça ne regarde que les intéressés mais l'intrusion dans la vie privée ça commence avec les ragots entre voisins et ça grimpe tous les échelons jusqu'au 7° ciel) dans une fresque d’envergure. Dans la guerre culturelle entre l’Occident et l’Union soviétique, les USA ont été particulièrement offensifs pour compenser l’adhésion des intellectuels de gauche, très majoritaires, au modèle communiste, transformé en modèle totalitariste par des idéologues et propagandistes américains et par quelques « théoriciens ». Le livre de Frances Stonor Saunders, Qui mène la danse ? La CIA et la guerre froide culturelle, publié chez Denoël en 2003 est éloquent à ce sujet.
Je reprocherai à l’auteur de faire du mauvais esprit : il le revendique dans l’avant-propos. Son mauvais esprit consiste en jugements de valeur lapidaires sur certains personnages, certains faits. Le style est plutôt débraillé, fait pour aller vite, à la hussarde comme JFK (le coup en 20 ou 40 secondes):
il y a monsieur raf raf,
« Marilyn pourrit tout, autour d’elle, en cercles. »

« Un jour, une femme de ménage trouve une petite culotte noire dans le lit du président. Elle la rapporte à la first lady. Jackie va voir son mari, lui tend la dentelle, et se contente de dire :
-    Pas ma taille
Franchement, il y a quelque chose de pourri à Camelot. » (page210).
Et je pourrais continuer ainsi.
Ce mauvais esprit là pourrit tout, autour de lui, en cercles, à l’image de la pourriture qu’il décrit et juge. C’est le Tous pourris des spectateurs de la politique spectacle, de ceux qui ont viré leur cuti, communistes devenus front national, soixanthuitards devenus cyniques hommes d’affaires, banquiers de haut « vol », voisins- voisines du ragot de caniveau…
François Forestier est journaliste au Nouvel Observateur.

Jean-Claude Grosse, le 22 juin 2009

Marilyn dernières séances

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Les entretiens d'Altillac 2 avec Marcel Conche

1 Juillet 2011 , Rédigé par grossel Publié dans #les entretiens d'Altillac

Visite à Marcel Conche

 

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photo François Carrassan

 

François Carrassan et moi-même avons rendu visite à Marcel Conche pendant la Pentecôte 2011. Nous avons fait le choix de ce week-end dans une sorte de somnolence intellectuelle et nous en avons payé le prix, le 11 juin, avec des bouchons en série, aux péages, sur des rétrécissements de voies, sur des jonctions d'autoroutes, tous les points noirs entre Toulon et Montpellier en passant par Aix, Arles, Nîmes où c'était la féria sur 9 kilomètres d'autoroute avant Nîmes. De quoi faire l'expérience infernale de la société de la bagnole et, comme dit Guy Debord, de ses esclaves motorisés.
Après Montpellier, en allant vers Millau, Rodez, Figeac puis Gagnac sur Cère, découverte et traversée de paysages superbes, variés par des routes vides, la France rurale, la France profonde, celle des éleveurs et des producteurs invisibles ce jour-là. Quel contraste entre l'agitation d'en bas, dans les plaines, et le silence des plateaux, des Causses...
Trop de retard pour rendre visite, le samedi soir.
L'hostellerie Belle Rive à Gagnac est accueillante et paisible.

Nous passons le dimanche avec Marcel Conche. Les échanges sont vifs, enjoués. Marcel rit beaucoup. Il est question d'Éric Weil, François ayant été son étudiant à Nice. De Clément Rosset, aussi, qui, fidèle à Nietzsche, n’a jamais vu dans la morale autre chose que l’expression du ressentiment. Et François s’amuse à rappeler que Rosset résumait la pensée de Weil ainsi : si quelque chose ne va pas, appelez la police… Et François évoque une conférence donnée par Eric Weil, dans les années 1970, devant une assemblée de professeurs de philosophie inquiets pour leur profession qu’on cherchait à réformer. Le titre en était  L’avenir de la philosophie. Les professeurs s’attendait à une défense corporatiste de leur métier. Et voilà que Weil développe, indifférent à leurs revendications, sa thèse de la philosophie comme mise en ordre du monde en proie à la discordance et à la violence. Et il concluait sa conférence en disant que, devant le désordre présent du monde, la philosophie avait un bel avenir. Il ajoutait pour finir : « l’homme charnel en moi dit hélas ». Ce fut le coup de grâce pour l’assemblée. Et François rit encore en revoyant  les mines dépitées des professeurs qui n’avaient que leur pitance en tête.
Marcel considère que la question du fondement de la morale est une question pour philosophe ; dans la pratique, les gens n'ont  pas besoin d'un fondement pour suivre sans les connaître, les impératifs  kantiens.  (Marcel ne se situe pas sur ce plan pour fonder la morale universelle des droits de l'homme, mais sur ce qui se passe quand deux personnes acceptent le dialogue, Hitler et un Juif par exemple ; mais  là, on peut se douter, contrairement à Marcel, qu'Hitler balancera son discours raciste et sa solution finale à la tête du Juif, et que  le principe du dialogue ne suffit donc pas à garantir une égalité d’échange entre Hitler et le Juif, comme entre deux humains en général; à quoi Marcel rétorque que si Hitler balance un tel discours, il n'est pas dans le dialogue lequel est clairement défini dans Le fondement de la morale).


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photo JCG

 

Conversation à sauts et à gambades dans une atmosphère bien peu ordinaire, avec un homme allant sur 90 ans, d'une mémoire exceptionnelle (dates, noms, prénoms, circonstances, faisant remonter, revivre le passé de la Corrèze sous Pétain, la famille, les amitiés nouées pendant la scolarité …), d'une assurance intellectuelle tempérée par de rares concessions, passant des sujets philosophiques aux questions personnelles, avec naturel, des vérités philosophiques aux opinions politiques (son opposition à l'intervention en Libye, la blague corrézienne de Chirac, la candidature israélienne au FMI, la démocratie et la non-satisfaction des besoins vitaux et humains pour de plus en plus de gens), aux sentiments (tomber amoureux, être amoureux, aimer), conversation en va et vient permanent entre la Grèce antique et le monde d'aujourd'hui, mise en perspective particulièrement éclairante.
Échappées sur les improvisations permanentes de la Nature, sans plan, sans pensée (dernière en date : la bactérie tueuse), les poètes, les créateurs étant ses rejetons qui, comme l’homme, n’auraient jamais dû exister… (Rires).
Des sujets sont plus ou moins approfondis :
De l'homme à l'animal : continuité ou discontinuité ? Quel est le rôle du  cerveau  dans  l’expression de la pensée ? (exemple de Bergson avec L'évolution créatrice ou Les données immédiates de la conscience dont les chapitres s'appuyant sur des recherches scientifiques sont dépassés.)
Comment parler de la spécificité de l'homme en dehors des notions de conscience, d'intentionnalité ( pour Marcel, par le « Dasein » défini comme l'Ouvert ; l'homme : « être » ouvert à ce qui s'offre à lui, sur quoi il peut porter un nombre indéfini de jugements vrais alors que l'abeille ne sort pas des significations « abeille » de son monde d'abeille) ; mais reste entière la question de l’apparition de cette ouverture ( de cette « éclaircie » comme dit Heidegger)…
La fonction des droits de l'homme (sur ce sujet, François propose une  position  intéressante à partir de la formule bien connue de  Montesquieu : une chose n’est pas juste parce qu’elle est loi, mais elle doit être loi parce qu’elle est juste ;  mais les sauts et gambades n'ont pas permis de développer : nous nous sommes égarés ou éloignés du sujet) ; si les droits de l'homme sont le moyen pour l’individu de s’opposer à l’ordre établi et  à la loi étatique dès lors qu’il ressent leur injustice (cf. logement, nourriture, santé, éducation) et s’ils sont, dans le même temps, définis par l’Etat, n'est-on pas dans une situation paradoxale ?  Il arrive aussi que les Droits de l’Homme soient relativisés au nom de la souveraineté nationale ( un concept qui ressemble de plus en plus au phantasme d’un passé et d’une puissance perdus ) et soient sacrifiés au nom de petits arrangements entre amis de la scène internationale
 

Marcel-Conche.JPGphoto FC

 

Le scénario proposé par Christian Girier : Un Infini bonheur ou Le pot de miel et le tsunami, semble intéresser Marcel comme le projet de livre Avec et sans Marcel Conche dans l'esprit de Philosopher à l'infini. Projet pouvant voir le jour pour fin 2012.
 

 

Remarques pertinentes  sur Avec Marcel Conche, dans le cas d'une réédition.
 

 

François prend à la dérobée quelques photos de Marcel. Ce qui en émerge, c'est le côté bien planté sur terre de l'homme. Indéniablement, Marcel est paysan par tout un tas d'aspects : il est rusé (ruse différente de celle du paysan mais née dans ce monde), se sert de ses capacités pour tracer son chemin de liberté. Et il a toujours  raison…

 

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photo FC

 

Le retour se fait le lundi sans problème majeur. Revenant déjeuner à un restaurant de Lunel, pratiqué le samedi, François a le plaisir de retrouver un carnet noir, échappé d'une poche. Hasard, signe, destin ? Les mots manquent.

 

 

 

JCG et FC

 


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Les entretiens d'Altillac 2 avec Marcel Conche

1 Juillet 2011 , Rédigé par Jean-Claude Grosse Publié dans #les entretiens d'Altillac

Je rendrai visite à Marcel Conche durant le week-end de Pentecôte, les 11-12 et 13 juin 2011.
J'aurai avec moi, le livre Avec Marcel Conche auquel ont contribué 28 auteurs et qui est sorti des presses le 27 mai
On ne trouvera pas dans ce livre ma Note sur un silence. On la trouvera ici.
 
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J'aurai peut-être aussi la réponse d'Edgard Gunzig, mon ami cosmologiste, organisateur des rencontres de Peyresq, à la question que m'a posée Marcel Conche :
jusqu'à quand peut-on prévoir une éclipse, quelques années, siècles, millénaires, plus ?
Jean-Claude,

ça dépend évidemment de la précision souhaitée, mais avec "une assez bonne précision" (de l'ordre de la seconde) on peut prévoir plusieurs siècles à l'avance, même plusieurs millénaires et même dizaines de millénaires, voire cent à deux cents millénaires ; dans ces derniers cas je ne sais pas très bien avec quelle précision ...
Par contre pour les millions d'années, la prédiction est impossible, le système est totalement chaotique (imprédictible).

NB Je connais un logiciel qui permet de prévoir les éclipses et les positions de toutes les planètes de - 5000 environs avant J.C. jusqu'à + 100.000 ans après JC.
Le spécialiste Français de cette prévision à très long terme est le professeur Lascar du Collège de France ...


Amitiés à Marcel
 
Je lui proposerai un scénario de film qui serait réalisé par Christian Girier :
Un Infini bonheur ou le pot de miel et le tsunami
Et mon ami François Carrassan lui présentera son livre à venir :
Il n'y a pas d'autre monde
 
Le silence d'Émilie
de Marcel Conche
(paru le 19 octobre 2010)
 
édition hors commerce
sur souscription
20 euros franco de port
à l'ordre des Cahiers de l'Égaré
669 route du Colombier
83200 Le Revest
 
COUV le silence emilie
entre Marcel Conche, philosophe et Edgard Gunzig, cosmologiste 
 
J'écrivais l'article ci-dessous: Marcel Conche sur le départ pour la Corse, le 4 juillet 2008.
Dans quelques jours, vers fin juillet (2009) mon ami Marcel va quitter la Corse pour revenir dans la maison de son enfance, des circonstances rendant possible ce retour, aujourd'hui souhaité.

Il raconte dans Corsica, son séjour corse qui a duré un an.

C'est donc en Corrèze qu'Edgard Gunzig et moi irons le voir, le 11 novembre 2009.
Dans Les dossiers de la Recherche N° 35, trimestriel de mai 2009, Le big bang, il y a un article d'Edgard Gunzig: L'espace-temps s'est créé lui-même, apprécié par Marcel. J'attends beaucoup de cet échange que je filmerai entre un métaphysicien de la Nature et un théoricien de l'autoémergence de l'Univers.
Depuis le Journal IV, Diversités, j'ai reçu la plaquette Regard N° 104 consacrée aux réponses de Marcel Conche et d'Émilie à un questionnaire auquel deux numéros avant avait répondu Michel Onfray.
Pour ceux qui suivent le cheminement de Marcel, Télérama comme le Nouvel Observateur ont parlé de la muse de Marcel, je crois qu'il faudrait plutôt dire son initiatrice à la "religion" d'Émilie.

Regard est une aventure plus que sympathique que l'on doit à l'artiste
Chaque plaquette est tirée à 2500 exemplaires approximativement.
On s'y abonne pour 18 euros les 6 N° à l'ordre de
Regard-Marie Morel
01260 Le Petit Abergement.

Autant j'avais trouvé assez plates les réponses de Michel Onfray, autant celles de Marcel Conche m'ont paru aller à l'essentiel, pas du tout dans le goût du jour (le mauvais goût).
 
Celles d'Émilie me semblent en partie stéréotypées, je veux dire que lorsqu'on lit ses lettres dans le Journal étrange ou Confessions d'un philosophe on a affaire à une écriture et à une pensée, la brièveté des réponses semble limiter la profondeur de sa pensée. Je préfère donc ses lettres à ce qu'elle dit dans ce Regard.
Quant à Marcel, il me semble avoir "compris" Émilie, sa "religion" et je suis sûr qu'il avancera encore en compréhension puisque avec Émilie, une manifestation concrète et complexe d'harmonie avec le Tout est incarnée. Ce pourrait être le cas de bien d'autres à condition d'avoir l'héroïsme du coeur, d'être dans la Bonté.

Exemples:
Avez-vous assez de temps ?
Non, jamais assez dit Michel Onfray,
Oui, toujours plus qu'il ne m'en faut dit Marcel Conche,
Jamais répond Émilie.
Qu'est-ce qui vous rend heureux ?
Mille petites choses dans une journée. Michel Onfray
Les traités de paix. Marcel Conche
La poésie de la vie. Émilie.
Que préférez-vous chez les autres ?
la rectitude répond Michel Onfray,
la bonté répond Marcel Conche,
la justice répond Émilie.
 
Je signale aussi la parution dans le N° de juillet-août de Philosophie Magazine d'un entretien de Brigitte Bardot, commenté par Marcel Conche. C'est réjouissant car à son pessimisme pensé évoquant Cioran et son inconvénient d'être né, Brigitte Bardot répond en contre-point par son amour des animaux et de la nature, en quoi elle est sur la ligne de la Bonté du Tout, plus essentielle que l'unité des contraires: amour-haine, paix-guerre... caractéristique des mondes humains. À corriger par cette constatation fondamentale que si l'humanité avait choisi la loi du plus fort, elle n'existerait déjà plus; c'est bien la considération du faible, de l'enfant qui a permis à l'humanité de persévérer.
Jean-Claude Grosse, le 4 juillet 2009

Marcel Conche
sur le départ pour la Corse

Mon ami Marcel Conche quitte dans 3 jours (on est en juillet 2008) le village où j'allais lui rendre visite pour une autre région où j'irai aussi lui rendre visite. La prochaine avec Edgard Gunzig, cosmologiste ami, pour une discussion filmée entre un philosophe du Tout et un chercheur de l'origine de l'univers. Ce devrait être une de ces rencontres dont on verra les images tant que nous durerons.
À 86 ans, ce changement de vie, de pays, de visages, de paysages, révèle l'ouverture d'esprit et de coeur de cet homme qu'on ne peut réduire à la seule dénomination de "philosophe" même s'il en est un, éminent, convaincant.
Il s'offre un avenir, un destin. Il s'offre à un à venir, à des hasards de rencontres nouvelles.
Ce qui garde jeune de coeur.
Je lui souhaite de longs matins devant la mer.

 

Elle est retrouvée
quoi ?
L'éternité !
C'est la mer mêlée au soleil
(ou)
C'est la mer allée avec le soleil
Arthur Rimbaud


Poème manuscrit de JCG


Je suis heureux d'avoir publié sa conférence de Toulouse du 27 janvier 2008, parue le 1° juillet, juste pour son départ: La voie certaine vers "Dieu"

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C.R.A.Z.Y. ou la difficulté de trouver "son" identité sexuelle

2 Mai 2011 , Rédigé par grossel Publié dans #films

C.R.A.Z.Y. ou la difficulté de trouver "son" identité sexuelle

Jeudi 5 mai à 18 H 30, au cinéma Olbia à Hyères, l'association Orion, investie dans la prévention des risques suicidaires d'adolescents, a présenté le film C.R.A.Z.Y. de Jean-Marc Vallée (Canada). Le précédent avait été Into the wild

 

Zachary naît un 25 décembre, quatrième fils d'un père plein d'amour filial, amateur de Charles Aznavour et Patsy Cline, et d'une mère aux petits soins pour ses cinq fils. L'enfant voue une admiration sans bornes à son père qui, pour sa part, désapprouve ses penchants pour des jeux qu'il estime peu virils et ses inclinations homosexuelles en germe.
Il s'agit d'une histoire de relations père-fils. Le contexte, décrit de manière réaliste et minutieuse, est le reflet fidèle de la classe moyenne du Québec des années 1960 et 1970.
Zachary est le fils d'un père qui explique le fait d'avoir eu cinq garçons par son « surplus d'hormones mâles » et qui estime que l'homosexualité est un choix qui coupe du bonheur ; élevé avec ses quatre autres frères à la personnalité affirmée, Zachary, adolescent, tente de se définir. Il doit composer avec une crise d'identité sexuelle émergente et le désir intense qu'il a de plaire à un père bouillant et intransigeant qu'il adore par-dessus tout.
La première lettre des prénoms Christian, Raymond, Antoine, Zachary et Yvan forment l'acronyme du titre, qui est aussi le titre de la chanson préférée de leur père.

 

Le débat a été animé par Jean-Claude Grosse.

 

On trouvera à ce lien ,  une thèse de maîtrise :

Poétiques identitaires : Refigurations des identités québécoises et homosexuelles dans le film C.R.A.Z.Y. , de Gabriel Laverdière

 

 

 
C.R.A.Z.Y.,
débat au cinéma Olbia à Hyères, avec ORION
 
Le débat du 5 mai 2011 à partir du film C.R.A.Z.Y de Jean-Marc Vallée (2006) a rassemblé 80 personnes. Pas mal d'interventions.

La question de départ : est-ce que Zach est un homosexuel n'a pas rencontrée beaucoup d'écho dans le public. Par là même, il a été assez difficile d'avoir une approche historique de l'homosexualité selon les époques et les sociétés ; pas d'approche scientifique aussi sur ce que génétique, biologie, psychanalyse nous en disent. On a tout de même pu évoquer la pédérastie éducative dans la Grèce antique (l'éraste, l'éromène, pédérastie très codifiée avec adulte actif, inspirateur, adolescent de 12 ans, passif, auditeur ; cela n'a rien de sexuel), l'école pour jeunes filles de Sapphô (d'où viennent les noms de sapphisme, lesbienne… ), l'indifférenciation sexuelle de l'embryon jusqu'à 12 semaines même si le sexe est programmé dès la fécondation, le poids de la société dans la construction de l'identité sexuelle (machisme par exemple, haine du sexe féminin ou comment les mères dans certaines sociétés écrasent les filles au profit des garçons), le poids des religions (a été évoqué le film israélien  de 2007 The Bubble sur une histoire entre un Israélien et un Palestinien à Tel-Aviv et à Ramallah), le poids de la famille (préjugés, ouverture, écoute, rigidité), le poids des jeunes du même âge ou plus grands, l'évolution des « modes » comportementales (ne plus être vierge dans les années 60-80, faire l'expérience des filles si on est fille, aujourd'hui … ), le rôle des injures, de la violence, de la drogue (autant de parcours et de pièges « initiatiques » ; nos sociétés n'ayant plus de rites de passage, c'est pour chaque jeune au petit bonheur la chance ou le désastre), le rôle des icônes musicales dans l'évolution des comportements, le rôle des combats pour les droits humains des LGBT (on a montré comment la situation a fluctué entre les années 1960 et 2010, contre-culture des années 68 et libération des mœurs, sexuelles en particulier, régression avec l'apparition du SIDA en 1983 et conquête progressive de droits dès les années 2000, jusqu'à la déclaration de Montréal en 2006.
La discussion s'est donc resserré sur le film, sur les relations dans la famille, entre Zach et sa mère, Zach et son père, Zach et ses frères. Il a été admis que cette famille était plutôt ouverte, savait évoluer même s'il a fallu 20 ans au père pour admettre, accepter la « différence » de Zach. On s'est étonné du peu de soutien apporté à Raymond, devenu junkie pour tenter de le sortir de son enfer mais c'est Zach, le héros et le narrateur, le film laisse de côté certaines histoires que nous pouvons nous fabriquer. Une attention particulière a été portée sur quelques symboles : lavage de la voiture, disque cassé (interprétation intéressante : casser le disque pour que ce ne soit pas toujours le même disque, le même refrain, la même chanson, la répétition qui peut finir par être insupportable mais qui aussi structure), cuisson des toasts au fer à repasser. On ne s'est pas attardé sur la musique mais comment ne pas voir la distance entre ce qu'écoute le père (CRAZY de Patsy Cline, Charles Aznavour) et ce qu'écoute Zach ou Raymond (David Bowie ouvre la voie à de nouveaux comportements en les affichant ; on trouverait aujourd'hui pas mal d'artistes qui font bouger les lignes comme on dit).
N'a pas été abordée (mais c'est la règle du jeu dans un débat : il nous mène en fonction des réactions du public), la question du vocabulaire pour parler des LGBT. Les L veulent se définir L, les G comme G. Est-ce affirmer une « différence », un « propre à » comme une « nature » ? Les mots ne sont pas innocents. Dire « pédé » « gouine » génère souvent de l'ostracisme, de la discrimination …
Comment parler de l'homosexualité ? S'il n'y a pas de gène de l'homosexualité. Si l'identité sexuelle se fabrique depuis la sexualité polymorphe et perverse de l'enfant jusqu'à la constitution de l'objet amoureux au moment du complexe d'Oedipe (par étayage ou identification) et sa réactivation pendant l'adolescence.
On peut trouver sur Wikipédia, avec les prudences nécessaires, quantité d'informations sur ces sujets.
Jean-Claude Grosse
Un supplément emprunté au site Le philosophe dans la cité
 
La représentation Entre d'"eux", 15 mai 2010

De qui sommes-nous ? De qui es-tu ? Labyrinthe de l'héritage, entraînant et entêtant, qui nous amène à nous perdre dans ses allées sans fin et sinueuses, en quête de notre reflet intime. Tous ces miroirs qui nous et se contemplent, comme autant d'obstacles ou d'alliés, dans le chemin de l'apprentissage qui nous conduit à revendiquer notre part « propre ». Et si nous étions fractionné ? Une part de lui, une part de toi, une part d'eux mais, moi, Moi où suis-je ?  Monsieur mon papa, accordez moi un petit millième de moi même...

Savoir se hisser jusqu'à soi, s'extraire de son Origine, monter sur les épaules de ces géants, parents réels, construits, fictifs. Filiation, transmission, abnégation, bénédiction, malédiction. Qu'est-ce que naître "d' eux" ? Qu'est-ce qu' "être de" ?  Comment vivre ces liens des deux côtés ?

Si la filiation est un fleuve allant d'eux à nous, remontons-en le cours, trouvons la source : qui verrons-nous ? que trouverons-nous ?

A travers un voyage  tant sonore que visuel et textuel, il s'agira de mettre en situations des comédiens qui par leur voix, leur souffle, leur gestuel nous raconteront l'histoire, d'une, de transmissions.


Phénoménologie de la filiation / Par Laura -Maï Gaveriaux

extrait / à paraître

Chacun d’entre nous est, d’une façon ou d’une autre, en situation de filiation, quelle qu’en soit la configuration (parmi celles retenues dans les typologies juridiques et anthropologiques). Il convient d’emblée de distinguer la filiation de la seule parentalité. Tandis que cette dernière désigne la fonction de parent dans ses aspects juridiques, politiques, socio-économiques, culturels et institutionnels, la situation de filiation peut se produire hors du cadre de la parentalité - quoi que ce terme soit récent et que le langage courant, notamment le langage juridique, ne fasse pas cette distinction. Dans toute société humaine, la parentalité fait intervenir les deux modalités du donné biologique (en tant que point de référence, qu’il s’agisse de l’affirmation d’une descendance biologique, ou de l’affirmation du sentiment de parentalité malgré l’absence de descendance biologique – comme dans l’adoption) et, de la volonté des parents. D’après mon expérience de la filiation philosophique, telle que j’ai souhaité en faire le récit il y a un instant, la notion générale de filiation ne fait pas intervenir ces deux modalités dans son essence, bien qu’elle puisse la faire intervenir en ses accidents. Relativement à ceux que je considère être mes maîtres, il y aurait pu ne pas y avoir situation de filiation, que j’identifie ici comme un sentiment. Tous les professeurs de philosophie que j’ai croisés n’ont pas été mes maîtres, certains de mes maîtres n’ont pas été mes professeurs. Spinoza est un de mes maîtres, le premier dans le temps. Mon professeur de khâgne, Roger Bruyeron, est un autre de mes maîtres ; Alain Renaut est un de mes maîtres, aucun d’eux n’a pu éprouver la volonté que je ressente le sentiment d’être en filiation philosophique avec eux. Tout au plus ceux de mes maîtres qui ont été mes professeurs ont-ils pu vouloir que je sois une bonne élève relativement à leur enseignement, puisque c’est là leur métier. D’évidence, je n’ai aucune espèce d’ascendance biologique avec eux. Il reste que beaucoup d’entre nous se sentent en situation de filiation avec leurs parents. C’est pourquoi nous sommes autorisés à dire que la filiation fait intervenir la parentalité en ses accidents et, non en son essence.
 
 
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Into the wild ou le sens de la vie

1 Mai 2011 , Rédigé par grossel Publié dans #films

Emile Hirsh et Kristen Stewart
Emile Hirsh et Kristen Stewart

Emile Hirsh et Kristen Stewart

Si je reprenais cet article de 2010 qui avec les contributions de Bruno Malafosse et Agnès Bouvet, me semble au plus près de ce qu' était la Vérité du personnage de fiction du film, pas nécessairement de celui de la réalité, je serais amené à considérer les questionnements métaphysiques de Supertramp de façon moins naturalistes (à la Marcel Conche) et de façon plus spiritualistes (sans appui sur les religions). L'enjeu est le  choix entre une métaphysique du Hasard créateur ou une métaphysique de l'Intelligence créatrice (rien à voir avec le créationnisme ou avec un Dieu créateur). Cela m'amènerait à corriger ce que je dis sur être seul, vivre seul, sur la mort de tout ce qui apparaît; c'est ne pas voir qu'il y a la Vie, la Mort mais pas le triomphe de la Mort, c'est ne pas voir que la séparation vie/mort est artificielle, relative à un point de vue, c'est ne pas voir, savoir que pour que je vive, mon corps meurt quotidiennement dans telle ou telle de ses parties (l'apoptose ou mort programmée des cellules). Un nouveau paradigme se met en place qu'il faut prendre en compte, moins matérialiste, moins déterministe, plus vitaliste, plus atemporel (éternel), plus immortel.

 

Débat au cinéma Olbia à Hyères sur

Into the wild
le jeudi 21 octobre 2010

On a essayé de partir de la parole de Supertramp. Trois thèmes lui semblent importants :
-       nommer les choses par leur nom, bien nommer les choses, les nommer dans leur vérité
-       la vérité comme valeur, recherche, supérieure à toute autre, en quoi il est sur le terrain de la philosophie, de la métaphysique qui spécule sur le Tout de la Réalité
-       la nature de l’homme, être de besoins devenus artificiels
À cela on peut ajouter pendant son installation dans le bus magique, un jeu avec le père jusqu’à ce propos « et si je souriais, si je me jetais dans vos bras, verriez-vous ce que je vois maintenant ? »
Dans son chemin (il emploie le mot, « ce qui compte c’est le chemin » dit-il), qu’a-t-il cherché ? qu’a-t-il trouvé ?
Il me semble que la discussion avec Ron en haut de la montagne, un peu son discours sur la montagne comme Jésus, est édifiante : c’est lui qui éduque Ron, qui le fait réfléchir sur le mystère qui nous environne, qui nous est inconcevable, irreprésentable, que Ron appelle Dieu, lumière divine ce qui fait réagir Christopher : « nom de dieu ».
Quelles attitudes par rapport à ce mystère, sentir que quelque chose nous dépasse, dépasse notre raison « une vie gouvernée par la raison ne serait pas une vie » dit-il dans les gorges du Colorado,
-       la science  le rejette : elle est raison instrumentale, objectivant la nature dont elle veut être maître et possesseur (projet de Descartes qui nous a éloignés de la nature) ;
-       la religion reconnaît ce mystère mais le rationalise en le nommant : Dieu, et en proposant à l’homme une conduite par rapport à Dieu (notons au passage que si nous nommons ce mystère : Dieu, nous ne concernons que les croyants, nous excluons les non-croyants, l’expérience de Dieu par les croyants ne relevant pas de la raison mais de la foi)
-       d’où question : quelle mystique pourrait être universelle ? la seule expérience commune à tous les hommes n’est-elle pas celle de la nature, pas équivalente à la Nature ? donc une mystique de la nature, de la Nature, une mystique naturaliste. Les livres lus par Christopher sont des livres relevant d’une telle mystique : Tolstoï, London, Thoreau (Walden, éd. Les mots et le reste, août 2010). Je rajouterai : Marcel Conche (Présence de la Nature, PUF)
 
Par rapport à ce mystère, quelle peut être la place de l’homme, une attitude juste ?
La critique de l’homme comme être de besoins artificiels devient nécessaire ainsi que la rupture avec les modèles de comportement majoritaires (consommation, consumérisme, conformisme, carriérisme…) mais aussi minoritaires (le couple de hippies, Ron…). Il y a un radicalisme de Christopher en recherche de la juste place de l’homme dans la nature, seul.
La phrase finale : le bonheur n’est réel que partagé, fait question, semblant contredire tout le chemin pour se retrouver, alone, into the wild. On a pu croire qu’il voulait revenir vers les siens, il avait promis à Ron de le revoir à son retour d’Alaska ; il n’était pas parti pour ne pas revenir. Pendant son séjour d’ermite dans le bus avec des occupations quotidiennes nécessaires (être au plus proche des vrais besoins de l’homme), il consacre du temps à la lecture et à l’écriture : il écrit pour témoigner, pour les autres. Il m’a semblé que son récit allait moins profond que celui de sa sœur Carine. Le bonheur partagé c’est le bonheur d’être en harmonie avec ce qui vit, ce qui existe et qui l’entoure dans ce coin sauvage de nature en Alaska. Il a refusé toutes les autres formes de bonheur et s’il revient ce sera pour partager avec les autres cette découverte qu’il possède déjà quand il parle à Ron, lui disant que le bonheur n’est pas dans les rapports humains mais dans un changement de point de vue qui fait voir autrement ce qu’on ne voit plus.
 
Être seul, vivre seul a posé problème. À quoi, j’ai montré plusieurs choses :
-       nous sommes fondamentalement seuls, personne ne naît à ma place, personne ne meurt à ma place ; ma vie, toute vie est vouée à la mort, individus, espèces (même la nôtre mais qui l’envisage sérieusement ?) ; vivre sous l’horizon de la mort en toute lucidité relève d’une sagesse tragique
-       la mort de chaque chose qu’il y a disqualifie tout projet de durer plus, d’éterniser son œuvre, son patrimoine… Parce qu’il y a la mort universelle et éternelle, il ne peut pas y avoir de sens donné de la vie ; pour cela, il faudrait connaître le sens de la mort. On ne sait rien de la mort et comme elle met un terme à la vie de chacun, elle met à mal tout projet , sensé dans le temps rétréci qui est le temps humain, insensé dans le temps infini de la Nature
-       alors quel est le sens de la vie ? la vie est-t-elle absurde ? il serait intéressant de comparer la conception d’Albert Camus et celle de Marcel Conche. Je me contenterai de poser comme Marcel Conche, avec Sartre, que la liberté de l’homme est première et que chacun est libre de donner à sa vie le sens qu’il veut, orientée par la valeur qui lui paraît mériter sa recherche : fortune, gloire, pouvoir, amour, vérité… autant d’éthiques qui sont des choix personnels auxquels il n’y a rien à contester, à opposer. Autrement dit, le sens de la vie n’est pas donné, il est construit ou pas par chacun, en fonction de ses choix ou non choix de vie. On peut vivre comme des feuilles mortes, on peut se destiner, forger son destin.
-       Pour moi, ma vie trouve son sens dans l’effort permanent pour développer le meilleur de moi-même et pour le partager avec d’autres. Je ne concevais pas mon métier de professeur sans amour pour mes élèves, seule force capable de m’enthousiasmer pour les enthousiasmer. Par amour, je m’autorisais, seule façon de les autoriser. C’est l’étymologie d’auctor, d’auctoritas. (Pour une école du gai savoir, Les Cahiers de l’Égaré, page 44, 2° paragraphe, livre encore disponible, 30 euros, 400 pages). C’est bénévolement que j’ai créé et dirigé l’activité théâtrale au Revest pendant 22 ans. C’est toujours bénévolement que je dirige Les Cahiers de l’Égaré depuis 1988 (plus de 125 livres publiés).
 
Jean-Claude Grosse, le 17 novembre 2010
 
Bonjour Jean-Claude


Voici les quelques réflexions qui me sont venues à l'issue de la projection d' INTO THE WILD de SEAN PENN .
S'il est une notion, une valeur, une éthique que Christopher met au dessus de tout c'est la VERITE. Il le répète au moins à deux reprises au cours du film. Et cela n'est pas anodin, cette quête n'est pas une posture adolescente car il est un enfant illégitime. Illégitimité qu'il a appris tardivement en pleine adolescence.

Sa soeur dit que cette révélation l'a fortement ébranlé et a brisé quelque chose en lui définitivement. Le mensonge des parents comme traumatisme cathartique. L'adolescence est une période où le sens de la vie, de sa vie est interrogé avec une acuité féroce.
Christopher, à dater de ce moment, n'a plus le choix, la légitimité à vivre sur cette terre, ses parents la lui ont ravie ... il devra donc dans une conduite ordalique, demander à la nature sauvage (wild) de trancher; oui ou non son existence sur terre est-elle légitime?  il s'en remet donc à elle et à elle seule et cela en se débarrassant de tous les oripaux de la société pour ne lui offrir que sa "nudité " comme lors d'une naissance ; voir l'omnipresence de l'eau dans le film et le moment où il emerge difficilement de sous un pont. Si la NATURE ne le tue pas, elle le légitimera et alors il acceptera de rejoindre ses semblables. Je pense qu'il était dans cet état d'esprit lors de sa tentative infructueuse de retour. On le voit quitter le bus dans l'allégresse, il semble heureux, serein, apaisé car il estime avoir atteint l'objectif qu'il s'était fixé. Concernant la fin je pense que, nonobstant la souffrance physique, il meurt en paix, apaisé, lavé de tout ce qui alourdit, noue, entrave nos existences  humaines. C'est comme cela que j'interprète les derniers plans.
Mes dernières reflexions portent sur la personnalité "solaire" de Christopher. La "solarité " c'est une qualité mystérieuse difficile à définir qui émane de rares individus. Ce qui pourrait s'en approcher, sans pour autant en rendre compte pleinement, ce serait l'association de la beauté du diable avec une intériorité sereine,l umineuse, évidente. Ce n'est ni une question de pouvoir ni une question d'emprise ;  la solarité ne se décrète pas, on l'a ou on ne l'a pas . Elle émane de Christopher à son insu et induit que tous ceux qui le rencontrent nourrissent à son égard une empathie immédiate, inconditionnelle. Cela va d'un simple plaisir - le jeune couple déjanté rencontré sur les berges du Colorado - à quelque chose d'infiniment plus profond avec le vieil homme par exemple .
Les êtres "solaires "ne délivrent aucun message, ne prêchent pour aucune théorie ... ce sont juste des oracles qui  incitent à nous poser des questions essentielles sur nous-mêmes, ils nous obligent à nous "dénuder " et ce n'est pas gênant car on est toujours "nu" face à la Nature, on devient soi et c'est grisant, douleureux mais grisant.
C'est pour cela que l'émotion est forte quand apparait son auto-portrait; le prix qu'il a payé est lourd et peut en rebuter beaucoup. C'est pourtant le seul chemin qui existe pour éviter de mettre ses pas dans ceux de sa mère ou de son père ou dans d'autres pas formatés et attendus. Si on ne le prend pas on s'interdit de vivre "sa vie".. on se contente de vivre.
Christopher était un "solaire " radical, il n'avait pas le choix ... ET NOUS ?
   
Amitiés
Bruno


À Bruno,

 

je partage ton analyse. Pour la solarité, je n'hésiterais pas à parler de démonisme, le daïmon ou le génie, à différencier du caractère. Notre génie est ce qui nous guide hors des sentiers battus. Le caractère, ce à quoi on recoonnaît notre marque.


JC

 

Bonjour,
 
Je te propose un commentaire resituant l'expérience de super tramp dans le contexte singulier de son âge d'adolescent, et de son appartenance à une famille en souffrance, dont il n'est pas autonome avant son départ pour la grande aventure.
D'ailleurs ce lien avec sa famille est là en continu, à travers la voix off de sa soeur.
Je regarderai ce contexte, du point de vue de l'intrapsychique, et des processus inconscients, puis dans une lecture plus systémique.
Selon un éclairage freudien, supertramp oscille entre la pulsion de vie et la pulsion de mort : il rayonne de joie et son bonheur vient réchauffer plusieurs personnes en deuil rencontrées pendant son voyage.
Son énergie de vie, à son acmé, va basculer avec cette rivière infranchissable, avec la fin de l'hiver, la fonte des neiges, et la pulsion de mort va se déployer, déjà annoncée par la vermine qui envahit son premier trophée de chasse.
Au printemps de sa vie, la vie  terrestre l'immobilise, la vie animale disparait et le végétal l'empoisonne.
Pourquoi la pulsion de mort est-elle la plus forte, au milieu de l'été, achevant  son chemin de vie plein de bonheur et d'Amour ?
C'est  la question de la légitimité de son existence en lien avec son histoire familiale:
Il est le deuxième fils du père, le premier fils issu d'une première union étant renié. Mais le mariage de ses parents reste un secret et illégitime, car le premier mariage n'a pas été rompu et doit aussi rester secret.
L'énergie déployée pour maintenir ses secrets entretient une violence entre les parents de Christopher, que ce dernier va subir sans révolte jusqu'à son départ.
Cette rivalité et la violence entre deux familles, le sacrifice d'un premier fils, peuvent être le lit d'un comportement sacrificiel de la part de Christopher ( le choix de ce prénom christique n'étant pas anodin dans cette famille de culture chrétienne).
Sacrifice, qui se manifeste comme une conduite à risque (inconsciente) réussie, où dans le défi avec la mort, il y a échec et mat.
Avec René GIRARD, on peut  reconnaitre Christopher ou super tramp,  comme un "bouc émissaire", à l'origine, envoyé dans le désert, dont le sacrifice permet de diminuer  la violence d'un groupe. Dans une fonction de psychopompe qu'il décrit très bien dans son livre "La violence et le sacré".
Sa mort vient équilibrer le grand livre des  comptes de la famille, où l'injustice subie par le fils renié, sera réparée par le sacrifice de son frère.
Et par la suite, que va induire  la mort (injuste) de Christopher chez ses parents, sa soeur, et la prochaine génération ?
 
Son odyssée évoque les conduites ordaliques ancestrales en Afrique, où pour aider les adolescents à faire le deuil de leur enfance et de la protection de leur famille, afin de devenir adulte, le village les envoyait pendant plusieurs semaines dans la forêt.
Véritables héros, portés par le désir de leur communauté, ils survivent seuls, en lutte avec la "Terre-mère". Le début et la fin de cette initiation étant marqués par des rituels communautaires sacrés.
Cet héroisme soutenu par le désir de la communauté d'appartenance permet de défier, affronter et vaincre la mort.
Ces expériences extraordinaires, loin de la famille, restent nécessaires pour beaucoup d'adolescents masculins, et peuvent expliquer la répétition de conduites à risque (conduite de cyclos sans casque et sans lumière, actes de délinquance, escalade dans la consommation de toxiques... )
Mais restent  risquées, quand elles se déroulent sans l'étayage du désir et de la reconnaissance d'un groupe d'appartenance.
 
En guise de conclusion:
   On peut regretter l'issue fatale de cette belle odyssée, comme l'avortement prématuré de son processus de différenciation et  d'individuation par rapport à sa famille. Mais on peut aussi  penser que son chemin  initiatique, spirituel ne pouvait s'incarner plus loin dans sa vie.
   Il dit avoir été heureux, il a partagé son bonheur  avec beaucoup d'autres et beaucoup d'amour, et son expérience nous permet de partager aujourd'hui avec beaucoup de plaisir !
Voili, voilà, merci de me dire ce qui ne serait pas assez clair, et je te laisse découper ce qui t'intéresse. merci de m'avoir permis de penser un peu plus profondément ce film.
 
Agnès
 
À propos de Into the wild ( note préparatoire au débat)

Il me semble intéressant de commencer par deux questions :
Qui pense que Supertramp est mort pour rien ou par impréparation, excès de confiance en lui, pour un rêve, une chimère, une illusion (vivre seul dans la nature sauvage) ?
Qui pense qu’il est allé au bout de sa recherche, qu’il a tracé ou trouvé sa voie, son Tao, même si c’est une voie extrême et non de juste milieu, que ne pas mourir dans cette situation n’est pas le but, que la mort est le prix qu’il a payé pour aller au bout (au sens propre et au sens symbolique) ce que peu de gens seraient prêts à payer ?
D’un côté les utilitaristes, les pragmatiques, donneurs de leçons nullement expérimentateurs d’autres voies car sachant quelle est la bonne, la leur.
De l’autre, les utopistes, les funambules, les somnambules, chercheurs de voies autres, chercheurs de leur voie, jamais installés dans des certitudes.
On sent de quel côté, je penche.
Il faut s’en expliquer.
Que suis-je ? une chance, un hasard, un don.
Contrairement à trop d’analyses qui pensent que nous sommes des êtres de culture, je crois que nous sommes d’abord des êtres de nature. J’éviterai le mot inné par opposition à l’autre : l’acquis.
Être une chance, cela signifie que quand j’apparais avant de disparaître (éloise dans la nuit éternelle), je suis donné, offert avec une nature, ma nature qui comprend des caractéristiques communes à l’humanité mais surtout des caractères propres, ignorés de moi, pouvant l’être une vie entière : il suffit de passer à côté de soi parce qu’on ne s’écoute pas, parce qu’on est conforme. Ma nature est ce que Héraclite appelle mon caractère sans signification psychologique mais avec une signification métaphysique : la singularité de la chance que je suis ; il n’y en a pas deux comme moi. (Lire et commenter le fragment 18 d’Héraclite)
Il me semble qu’avec une telle vision de soi, comme chance unique avec un donné singulier, propre à soi, à découvrir, à réaliser car ce donné est, n’est qu’un potentiel, en puissance, on peut aborder l’histoire de Supertramp autrement que par le biais psychanalytique, à savoir le poids de sa famille dans sa révolte, son choix de l’errance, sa fixation sur l’Alaska.
La phrase finale : Le bonheur n'est réel que lorsqu'il est partagé, peut paraître une découverte banale, incitant à se dire : ça on le sait, mourir pour arriver à cette vérité, c’est cher payé.
Sauf que qui peut me définir le bonheur ? qui peut me dire ce qu’est partager ? et avec qui ou quoi ? car la formule laisse ouverte la question d’avec qui ou quoi on partage (il peut y avoir des partages plus justes, plus équitables avec des animaux, des lieux qu’avec des hommes, qu’avec une moitié qui se fait trop petite, un moitié qui prend toute la place)
Son autoportrait final montre assez un bonheur de même que quand, couché, le ciel se donne dans toute sa splendeur à travers la fenêtre ouverte du bus, son sourire est éloquent.
Pour qui donc écrivait-il ?

JCG

 

Citations du film

"Rather than love, than money, than faith, than fame, than fairness... give me truth"
>>> "Plutôt que l'amour, que l'argent, que la foi, que la célébrité, que la justice... donnez-moi la vérité"
Henry David Thoreau

"There is pleasure in the pathless woods,           
 There is rapture on the lonely shore,
 There is society where none intrudes,
 By the deep sea and the music in its roar;
 I love not man the less, but Nature more."
>>> "Il y a le plaisir dans les bois sans chemins,
         Il y a le ravissement sur le rivage solitaire,
         Il y a une société où personne ne s'immisce,
         Par la mer profonde et la musique dans son hurlement;
         J'aime non pas l'homme moins, mais la Nature plus."

Lord Byron

"If we admit that human life can be ruled by reason, than all possibility of life is destroyed."
>>> "Si on admet que la vie humaine peut être gouvernée par la raison, alors toute possibilité de  vie est détruite..."
Léon Tolstoï

"I have lived through much and now I think I have found what is needed for happiness. A quiet, secluded life in the country with the possibility of being useful to people..."
>>> "J'ai vécu beaucoup de choses et je pense maintenant avoir trouvé ce qui est nécessaire au bonheur. Une vie calme et isolée à la campagne avec la possibilité d'être utile aux autres..."
Léon Tolstoï

"I read somewhere... how important it is in life not necessarily to be strong... but to feel strong"
>>> "J'ai lu quelque part que l'important dans la vie n'est pas nécessairement d'être fort, mais de se sentir fort"
Christopher McCandless

"Some people feel like they don't deserve love. They walk away quietly into empty spaces, trying to close the gaps of the past."
>>> "Certaines personnes ont l'impression qu'elles ne méritent pas l'amour (d'être aimées). Elles s'éloignent sans bruit dans des espaces vides, essayant de combler les trous (déchirures / blessures) du passé."
Christopher McCandless

"The core of mans' spirit comes from new experiences."
>>> "Le noyau de l'esprit de l'homme (humain) vient des nouvelles expériences"
Christopher McCandless

"...henceforth will learn to accept my errors, however great they be..."
>>> "Dorénavant, j'apprendrai à accepter mes erreurs, aussi grandes puissent-elles être..."
Christopher Mc Candless

"So many people live within unhappy circumstances and yet will not take the initiative to change their situation because they are conditioned to a life of security, conformity, and conservatism, all of which may appear to give one peace of mind, but in reality nothing is more dangerous to the adventurous spirit within a man than a secure future. The very basic core of a man's living spirit is his passion for adventure. The joy of life comes from our encounters with new experiences, and hence there is no greater joy than to have an endlessly changing horizon, for each day to have a new and different sun."
>>> "Tellement de gens vivent dans des circonstances malheureuses et pourtant ne prennent pas l'initiative de changer leur situation parce qu'ils sont conditionnés pour une vie de sécurité, de conformité et de conservatisme. Tout cela semble leur apporter la paix de l'esprit, mais en réalité, rien n'est plus dangereux pour l'esprit aventureux présent en l'Homme qu'un future tout tracé. Le noyau dur d'un homme à l'esprit vivant est sa passion pour l'aventure. La joie de la vie viens de notre rencontre avec des expériences nouvelles, et il n'est donc pas de plus grande joie que d'avoir un horizon changeant sans cesse, d'avoir pour chaque jour un soleil nouveau et différent..."
Christopher McCandless

"Hapiness is only real when shared"
>>> "Le bonheur n'est réel que quand il est partagé"
Christopher McCandless (derniers mots de son journal)


Quelques autres citations de Henry David Thoreau :

"Je me suis rendu dans les bois parce je voulais vivre délibérement, ne faire face qu'aux faits essentiels de la vie"

"J'ai la nostalgie de ces vieilles routes sinueuses et inhabitées qui mènent hors des villes... Ces routes qui conduisent aux conffins de la terre, où l'esprit est libre..."

"Il est plus désirable de cultiver le respect du bien que le respect de la loi"


"Si tu es écrivain, écris comme si tes jours étaient comptés car, en vérité, ils le sont pour la plupart"

"Tu dois vivre dans le présent, te lancer au-devant de chaque vague, trouver ton éternité à chaque instant"  


"Il faut être perdu, il faut avoir perdu le monde pour se trouver sois-même"

"Je voulais vivre intensément et sucer la moelle de la vie. Et ne pas, quand je viendrai à mourir, découvrir que je n'aurai pas vécu..."

>>> peut être entendu dans Le Cercle des Poètes Disparus
 

Society de Eddie Vedder
(Société)

Hmmm ooh hooo hooo
Hmmm ooh hooo hooo

It's a mistery to me
C'est un mystère pour moi
We have a greed
Nous avons une avidité
With which we have agreed
Avec laquelle nous avons été d'accords

You think you have to want
Tu pense que tu dois avoir
More than you need
Plus que ce dont tu as besoin
Until you have it all, you won't be free
Jusqu'à ce que tu es tout, tu ne seras pas libre

Society, you're a crazy breed
Société, tu es un élevage de fous
I hope you're not lonely without me
J'espère que tu n'es pas seule, sans moi

When you want more than you have
Quand tu veux plus que tu n'as
You think you need
Tu pense que tu as besoin
And when you think more than you want
Et quand tu pense plus que tu n'as besoin
Your thoughts begin to bleed
Tes pensées commencent à saigner

I think I need to find a bigger place
Je pense que j'ai besoin de trouver un endroit plus grand
'Cause when you have more than you think
Parce que quand tu as plus que tu le pense
You need more space
Tu as besoin de plus d'espace

Society, you're a crazy breed
Société, tu es un élevage de fous
I hope you're not lonely without me
J'espère que tu n'es pas seule, sans moi
Society, crazy and deep
Société, folle et creuse
I hope you're not lonely without me
J'espère que tu n'es pas seule, sans moi

There's those thinking more or less, less is more
Il y a ceux pensant plus ou moins, moins c'est plus
But if less is more, how you're keeping score
Mais si moins est plus, comment gardes-tu le score
Means for every point you make
Cela veut dire que pour tous les points que tu fais
Your level drops
Ton niveau diminue
Kinda like its starting from the top
Comme la nature commence par le haut
You can't do that
Tu ne peux pas faire ça

Society, you're a crazy breed
Société, tu es un élevage de fous
I hope you're not lonely without me
J'espère que tu n'es pas seule, sans moi
Society, crazy and deep
Société, folle et creuse
I hope you're not lonely without me
J'espère que tu n'es pas seule, sans moi

Society, have mercy on me
Société, aie pitié de moi
I hope you're not angry, if I disagree
J'espère que tu n'es pas en colère, si je ne suis pas d'accord
Society, crazy and deep
Société, folle et creuse
I hope you're not lonely
J'espère que tu n'es pas seule
Without me
Sans moi

 

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Les 10 mots qui nous relient

26 Mars 2011 , Rédigé par grossel Publié dans #bocals agités

Le bocal agité sur les 10 mots qui nous relient s'est déroulé mardi 22 mars, 24 rue des Riaux à Toulon. En partenariat avec L'Écrit-Plume de Sylvie Combe et l'association Idéal. Plusieurs nationalités : Sierra Leone, Algérie, Espagne, Thaïlande, Chine, Russie et France (si, si). Plutôt que de faire écrire en solitaire, l'agitateur a relié les écrivents en complices, en cordée, en choeur, leur a fait chercher le fil rouge d'un fait divers. L'après-midi, temps des actants, fut très riche car l'investissement de ces apprenants leur permit en deux passages en cordée, en choeur, en complices, de faire des progrès spectaculaires (élocution, prononciation, intonation) applaudis par les autres. Merci à toutes et à tous.

JCG

 

les dix mots qui nous relient

main, cordée, complice, avec, harmonieusement,

agapes, accueillant, fil, réseauter, choeur

 

marseillaise du 24 mars 2011-copie-1

 

var-matin-du-24-mars-2011.JPG

Photos

bocal-agite-2.JPG

bocal-agite-1.JPG

bocal2.JPG

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Textes

 

 
10 MOTS


On m’a offert dix mots.
Il me faut maintenant les apprivoiser avant de les coucher sur le papier.
 Je suis perplexe devant cette liste complexe
Et le premier réflexe est de faire appel à  mon cortex.
Je passe de l’un à l’autre, je batifole, je caracole
Tout à coup, ces mots coquins, ces mots malins
Me font un clin d’œil complice plein de malice
Ils se veulent rassurants et accueillants.
Ils m’encouragent et ma main glisse sur la page
Du carnet de voyages.
 Je vais les accommoder harmonieusement
Avec parcimonie et à bon escient.
Un point, une virgule, une majuscule, une minuscule,
une apostrophe, une anicroche……..
La table des mots qui riment est enfin dressée
Et les agapes peuvent commencer.
Il suffit de suivre le fil de ma pensée
Et les mots s’imbriquent les uns dans les autres avec majesté.
Le premier de cordée aura la responsabilité de cette équipée
Sauvage au pays des mots volages.
Les sonorités se bousculeront pour avoir la meilleure place
Mais le chef du vocabulaire les installera  à sa manière.
Pour que la rime soit croisée elle devra s’intercaler
Pour qu’elle soit embrassée elle se laissera encadrer.
Mais elle pourra aussi se mêler ou se panacher
au gré de l’inspiration et sans autre condition.
Qu’elle soit serpentine, féminine ou masculine
La rime coquine se figera soudain comme une figurine.
La rime indisciplinée qui n’aura pas respecté l’ordre attribué sera sanctionnée
Et sommée de reprendre sa place initiale pour éviter tout scandale.
Il ne me  restera plus qu’à réseauter  pour que le jour fatidique soit magnifique.
Tout sera alors fin prêt et bien ordonné.
Le chef d’orchestre donnera le signal du départ et
Le chœur des rimes riches
Entonnera  l’hymne des acrostiches.
Les fanfares défileront sur le macadam
Et c’est pour vous messieurs mesdames que je déclamerai ce slam.


Marie-Hélène

 

Complices


Les peuples devraient se donner la main en suivant un fil conducteur afin de ne pas se perdre en cours de route, respecter le chœur des nations  souveraines de leur autonomie, afin que les dictateurs n’aient pas la main mise sur les richesses de leur pays.
Resauter sur le net afin de se tenir au courant des évènements qui se passent de par le monde et pouvoir agir de sorte que plus jamais un peuple ne soit encordé à un pouvoir autoritaire

Le rêve absolu serait que toutes les nations puissent chanter en chœur une chanson universelle. Ce chant pourrait être à la gloire de ce jeune tunisien qui s immola par feu, fil rouge d’un combat pour plus de liberté.

Alors en d harmonieuses  agapes, son nom des Pôles aux plus hauts sommets des Andes sera honoré en la résistance toujours vivante au cœur des hommes.

Complices accueillants, en définitive, n’est-ce pas là le devenir meilleur de l’humanité?

Et ces mots qui nous relient seront l’internationale du Futur

Les complices, Hélène, Fatiha, Patricia

 

Une cordée
 
Cet été, telle une cordée d’alpinistes, nous avons décidé de partir en Ardèche faire du rafting. Nous étions harmonieusement complices de l’avenir d’aventures et de découverte de l’environnement où nous voulions aller.
C’était une aventure épique !
Après une heure de bonheur dans le canot pneumatique, le débit de l’eau a soudainement augmenté. Le canot était projeté violemment contre les rochers du canyon et tout le monde criait. La peur nous avait envahis.
Naturellement, nos mains se sont jointes et sont restées soudées, alors que la vitesse du canot devenait vertigineuse.
Tout d’un coup, une vague monumentale s’est abattue sur notre embarcation, nous arrachant un cri commun de panique. Mais tout le monde s’est tenu les mains très fort.
Finalement, le calme est revenu. Tout le monde était sain et sauf et heureux d’avoir ressenti cette montée d’adrénaline.
C’était un bon moment de complicité après la peur qui nous avait enveloppés pendant de longues minutes.
Cette formidable cordée a été un beau symbole de la solidarité humaine face à la difficulté.
 
 

 

La cordée : AURELIE, LIN LI, CELSO, BUA, KATIA, ALEXANDRA

 

Je m’appelle Djamila.
Par  un beau mois d ‘aout, j’ai quitté mon pays : L’Algérie.

Je suis partie avec mon papa vers l’inconnu, c’est en terre de France que nous avons débarqué  dans un pays accueillant.
Ma tante nous attendait  pour nous offrir des agapes et nous avons partagé harmonieusement  ces instants.
Mon cousin est devenu mon complice et main dans la main, nous avons construit notre vie. Nos enfants Sabri et camélia forment le chœur de notre famille.
Ils sont le fil de notre avenir, nous formons une cordée très unie.

Dans le choeur, la voix de Djamila

 

Pour moi, ce Toulon d’aujourd’hui je le trouve beaucoup moins accueillant qu’autrefois
Si les marins, en « cordée » ne viennent plus faire leurs agapes dans ce quartier du Portalet  avec ces dames  des bars à matelots, comme complices.
Ensemble, ils chantaient des chansons de corps de garde et mettaient de l’ambiance.
Pour les Toulonnais de ces quartiers populaires, la solidarité avait un sens, et on vivait main dans la main.
En ce temps là, on ne resautait  pas, mais le fil de l’amitié nous reliait et les difficultés nous semblait moins pénibles …

Dans le choeur, la voix de Gilbert

 

jean-claude.JPG

 

Fait divers

Une femme retrouvée inanimée passage des Riaux.
« La famille n’est pas étonnée ! »

 

C’est ce matin, à l’aube, que le corps sans vie d’Hélène Delage, soixante-trois ans, a été retrouvée par un passant dans la rue des Riaux à Toulon.
La femme qui a reçu trois coups de couteau dans le dos, menait, selon ses proches « une vie dissolue ».
La famille de la victime ne s’estime donc « pas surprise » de son assassinat.
Au fil de la matinée, les inspecteurs chargés de l’enquête ont pu nous fournir plus de renseignements : « un fil rouge mystérieux a été découvert dans les cheveux de la femme ».
L’enquêtrice Dupond nous a précisé que l’équipe attend les résultats du laboratoire médico-légal pour, peut-être, comparer un ADN présent sur la fibre filandreuse avec les archives de la police.
Le médecin légiste a pu toutefois confirmer l’heure de la mort, située entre 5 et 6 heures du matin selon toute vraisemblance.
L’assassin aurait donc filé quelques instants avant la découverte macabre.
Cet énigmatique fil rouge pourrait donc être le point central de l’affaire…

 

Sylvie, Karine, Manon, reporters


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Sylvain Tesson, ermite au Baïkal

15 Octobre 2010 , Rédigé par grossel Publié dans #voyages

«J'ai vécu six mois en ermite au bord du lac Baïkal»

Mots clés : Lac Baïkal, taïga sibérienne

Par Sylvain Tesson Le Figaro.fr
01/10/2010 | Mise à jour : 10:27
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Le recours aux forêts, solution à tous les maux de l'existence. Pour assouvir son besoin de liberté, Sylvain Tesson a trouvé une solution radicale : s'enfermer seul dans une cabane, en pleine taïga sibérienne, pendant six mois. Journal de bord.



Je me suis installé pendant six mois dans une cabane au sud de la Sibérie, sur les bords du Baïkal. Le temps pressait. Avant 40 ans, je m'étais juré de faire l'expérience du silence, de la solitude, du froid. Demain, dans un monde de 9 milliards d'humains, ces trois états se négocieront plus cher que l'or. J'étais à l'étroit dans la nature de France. Le jour où j'ai lu dans une brochure ministérielle qu'on appelait les coureurs des bois des « usagers d'espaces arborés», j'ai su qu'il était temps de gagner la taïga. Une fuite, la vie dans les bois? La fuite est le nom que les gens ensablés dans les fondrières de l'habitude donnent à l'élan vital. Un jeu? Comment appeler autrement la mise en scène d'une réclusion volontaire devant le plus beau lac du monde? Une urgence? Assurément ! Je rêvais d'une existence resserrée autour de quelques besoins vitaux. Il est si difficile de vivre la simplicité.

 

Ma cabane fut construite par des géologues soviétiques dans les années brejnéviennes. C'est un cube de rondins, de trois mètres sur trois, chauffé par un poêle en fonte. L'isba s'élève sur un cap de la rive ouest du lac Baïkal, dans la réserve naturelle de la Lena, à quatre jours de marche du premier village et à des centaines de kilomètres d'une piste. Elle s'appuie sur des versants granitiques hauts de 2 000 mètres. Un boqueteau de cèdres la protège des rafales. Les arbres donnent leur nom au lieu-dit Les-Cèdres-du-Nord. Devant la carte, j'ai pensé que « Cèdres-du-Nord » sonnait comme un nom de résidence de personnes âgées. Après tout, il s'agit bien de cela : j'entre en retraite.

On n'accède chez moi que par l'air ou l'eau. J'arrive un soir de février après deux jours de voyage en camion sur la glace. Quatre mois par an, les eaux du lac Baïkal sont gelées. La solidité du manteau, épais d'un mètre, autorise la circulation. Les Russes y font rouler des camions, des trains. Parfois, la glace craque; un véhicule et son passager sombrent dans les eaux silencieuses. Y a-t-il plus beau tombeau qu'une faille de 25 millions d'années?

Pour le naufragé jeté sur un rivage, rien n'est poignant comme le spectacle d'une voile disparaissant dans le lointain. Mes amis d'Irkoutsk me déposent sur la berge et s'en retournent à la ville, 500 kilomètres au sud. Je regarde le camion se fondre à l'horizon. 33 °C en dessous de zéro. La neige, le froid, les craquements de la glace. Une rafale soulève le grésil. Six mois à vivre ici. Je vais enfin savoir si j'ai une vie intérieure.

Quatre caisses remplies de matériel, de pâtes et de Tabasco sont rangées sous l'auvent. Le piment mexicain permet d'avaler n'importe quoi en ayant l'impression de manger quelque chose. A Irkoutsk, ma liste de courses ressemblait à un inventaire d'orpailleur du Klondike: cannes à pêche, lampes à huile et raquettes à neige. J'ai aussi acheté une icône de saint Séraphim de Sarov, l'ermite du XIXe siècle qui se retira dans les bois et apprivoisa les ours. Pour vivre, il faut des livres, de quoi pêcher, quelques bouteilles et beaucoup de tabac. Ce n'est pas fumer qui tue, c'est ne pas vivre comme on l'entend.

Premier geste sur le seuil de l'isba: je jette six bouteilles de vodka dans la poudreuse. A la fonte des neiges, quatre mois plus tard, je les retrouverai. Ce sera le cadeau de l'hiver au printemps. J'ai toujours préféré la météorologie à la politique : les saisons glissent. Il n'y a que l'homme pour s'accrocher à son fauteuil.

Recette du bonheur: une fenêtre sur le Baïkal, une table devant la fenêtre. Je vais passer six mois à la mode russe : assis devant le thé, le regard à travers le carreau, la main sur la joue dans la position du Dr Gachet peint par Van Gogh. Je suis venu ici me réconcilier avec le temps. Je veux lui demander de m'apporter ce que les immensités ne me procurent plus: la paix. Je veux regarder passer les jours par le vasistas de ma solitude.

 

Se chauffer avec le bois fendu, s'abreuver de l'eau puisée, se nourrir du poisson pêché : l'ermite ne délègue pas aux machines le soin de satisfaire ses besoins. (Thomas Goisque/Le Figaro Magazine)
Se chauffer avec le bois fendu, s'abreuver de l'eau puisée, se nourrir du poisson pêché : l'ermite ne délègue pas aux machines le soin de satisfaire ses besoins. (Thomas Goisque/Le Figaro Magazine)

Au-dessus du châlit, je cloue une planche de pin et y range les livres de la quatrième caisse. J'ai emporté Michel Tournier pour les songeries, Grey Owl pour l'exemple, Mishima pour les froids d'acier. J'ai trois comédies de Shakespeare et les Odes de Segalen, Marc Aurèle, Jünger, Jankélévitch et des polars de la « Série Noire» parce que, tout de même, il faut souffler. De la poésie chinoise pour les insomnies, Déon pour la mélancolie, Lawrence pour la sensualité. Les Mémoires de Casanova, aussi, parce qu'il ne faut jamais voyager avec des lectures évoquant le pays où l'on séjourne. Par exemple, à Venise, lire Lermontov. Enfin, un tome de Schopenhauer, mais je ne m'étais pas représenté que je n'aurais pas la volonté de l'ouvrir. Les mille pages du Monde finissent en socle à bougeoir.

Chaque jour passe, se dresse à l'aube, offert en page blanche. Vivre en cabane, c'est l'expérience du vide: nul regard pour vous juger, nulle compagnie pour vous inspirer, pas de garde-fou. La liberté, ce vertige. Dans les cabanes, certains solitaires finissent en clochards, ivres morts sur un lit de mégots et de boîtes de conserve. L'impératif pour vaincre l'angoisse, c'est de s'imposer un rythme. Le matin, je lis, j'écris, je fume, apprends de la poésie, je dessine et joue de la flûte.

Puis ce sont de longues heures consacrées à la vie domestique: il faut couper le bois, entretenir le trou à eau, déblayer la neige, installer les panneaux solaires, préparer les lignes de pêche, réparer les avanies de l'hiver, griller le poisson. Agir réchauffe. Je m'habitue à la vie par moins 30 °C. Je ne chasse pas. Je trouve d'une impolitesse inouïe de dézinguer le peuple des forêts où l'on séjourne en invité. Aime-t-on que l'étranger vous agresse? En outre, cela ne blesse point ma virilité que des êtres plus beaux, plus nobles et mieux découplés que moi vaquent en liberté dans les sous-bois immenses. L'après-midi, j'explore mon domaine, cours les bois, repérant les traces de cerfs, de loups, de lynx et de visons.

 

Un rythme immuable scande mes journées. Ecriture le matin, puis course dans les montagnes, les criques et les forêts qui environnent mon abri. (Thomas Goisque/Le Figaro Magazine)
Un rythme immuable scande mes journées. Ecriture le matin, puis course dans les montagnes, les criques et les forêts qui environnent mon abri. (Thomas Goisque/Le Figaro Magazine)

Souvent, je grimpe dans la montagne. Le Baïkal se révèle, au-dessus de la ligne des arbres. Ce lac est un pays. Baies et caps sinuent sur l'ivoire des glaces. A 80 kilomètres vers l'est, les sommets de la Bouriatie annoncent les steppes mongoles. Moi qui sautais sur chaque seconde de la vie pour lui tordre le cou et en extraire le suc, j'apprends à fixer le ciel pendant des heures, assis près d'un feu de bois, méditant sur des questions cruciales: y a-t-il des pays en forme de nuage?

Parfois une tempête balaie la neige. La glace du lac se découvre vive, pure, veinée de nervures turquoise. On croirait ces photographies d'écheveaux neuronaux sorties des microscopes. Lorsque je patine sur le miroir gelé, un kaléidoscope psychédélique défile sous mes lames: je glisse sur un songe, profond de mille mètres.

Parfois une mésange vient toquer au carreau. Les mésanges n'ont pas le snobisme de ces oiseaux qui passent l'hiver en Egypte. Elles tiennent bon et gardent la forêt dans le gel. Je leur parle. Je converse aussi avec les arbres, les lichens et moi-même. Parler seul est le plaisir de l'ermite. Lorsqu'il revient en société, il ne supporte pas d'être interrompu. Je préfère la nef des houppiers aux ogives des églises. Dans la vie, il faut choisir sa voûte. J'aimerais bien croire aux dieux antiques, m'adresser aux nymphettes, espérer les ondines. Hélas, la lucidité m'a asséché le cœur: je ne peux que jouer à vénérer les fées. Avoir la foi, souvent, c'est faire semblant.

La solitude ne me pèse pas. Elle est fertile: quand on n'a personne à qui exposer ses pensées, la feuille de papier est un confident précieux et, de surcroît, jamais las. Le carnet de notes prend la valeur d'un compagnon poli. La solitude impose des devoirs. Seul, il faut s'efforcer à la vertu pour ne pas se faire honte. Le défi de six mois d'ermitage, c'est de savoir si l'on réussira à se supporter. En cas de dégoût de soi, nulle épaule où s'appuyer, nul visage pour se lustrer les yeux : Robinson finit dans la soue lorsqu'il doute de lui. L'inspecteur forestier Chabourov, qui m'a déposé sur cette grève le premier jour, le savait. Il m'a glissé, énigmatique, en se touchant la tempe: « Ici, c'est un magnifique endroit pour se suicider. »

Tous les 20 ou 30 kilomètres, un poste de garde abrite un inspecteur de la forêt. Mes voisins viennent me rendre visite à l'improviste. Ils s'appellent tous Vladimir. Ce sont des Russes des forêts : ils aiment Poutine, regrettent Brejnev et entretiennent à l'endroit de l'Occident la méfiance du paysan pour le petit-bourgeois. Ils refuseraient pour toute la fortune de l'oligarque Abramovich de retourner en ville. Comment supporteraient-ils l'entassement, eux qui ouvrent leur porte, chaque matin, sur une plaine liquide où cinglent les oies sauvages ? Ils tiennent leur domaine comme des seigneurs féodaux, fusil à l'épaule, loin de la loi moscovite. La liberté : fille naturelle de la vie dans les bois.

Parfois un pêcheur s'arrête chez moi. Rituel: je débouche la vodka, et l'on vide trois verres. Le premier à la rencontre, l'autre au Baïkal, le troisième à l'amour. On verse une goutte sur le plancher pour les dieux domestiques. Mes visiteurs m'annoncent les nouvelles du monde : les marées noires, les émeutes de banlieue, les crises financières et les attentats. Les nouvelles ont été inventées pour convaincre les ermites de demeurer dans leur retraite.

Février passe, glacial; mars, lentement, et avril, ouaté. L'hiver russe est pareil à un palais de glace: lumineux et stérile. Un jour, quelque chose change à la surface. La glace se gorge d'eau, signe de débâcle proche. Le 22 mai, les forces du printemps mènent l'assaut, ruinant les efforts de l'hiver pour ordonnancer le monde. Un orage secoue le manteau de glace, les blocs explosent, libèrent des pans d'eau qui submergent les éclats du vitrail. Un arc-en-ciel relie les rives que les premières escadres de canards gagnent à tire-d'aile. L'hiver a vécu, le lac s'ouvre, la forêt s'anime. Les ours réveillés rôdent sur les berges, les larves transpercent l'humus, rhododendrons et azalées fleurissent, les fourmis ruissellent sur les flancs de leurs cités d'aiguilles. Les bêtes savent que la douceur ne durera pas et qu'il faut se reproduire dans l'urgence. La nature, contrairement à l'homme, ne pense pas qu'elle a tout son temps.

C'est alors qu'un inspecteur de la réserve me fait cadeau d'Aïka et Bêk, deux chiens sibériens âgés de quatre mois. Jusqu'alors, je me méfiais des chiens et citais Cocteau : « J'aime les chats parce qu'il n'y a pas de chats policiers. » Mes deux compagnons aboient quand l'ours arrive. Par deux fois, nous tombons nez à nez avec de beaux spécimens d'Ursus arctos, maraudant sur les grèves. L'ours sait que l'homme est un loup pour l'ours et, à chaque fois, les fauves disparaissent dans les saules nains après quelques secondes de face-à-face. Pour vivre heureux, passer son chemin.

 

La nuit, je trouve la paix dans les bois. A l'aube, je tire la vie du lac. Le secret du bonheur : une canne à pêche pour n'avoir pas faim, deux chiens pour n'être pas seul. (Thomas Goisque/Le Figaro Magazine)
La nuit, je trouve la paix dans les bois. A l'aube, je tire la vie du lac. Le secret du bonheur : une canne à pêche pour n'avoir pas faim, deux chiens pour n'être pas seul. (Thomas Goisque/Le Figaro Magazine)

Mes chiens s'attachent à mes pas. Ensemble, pendant trois mois, nous battons la forêt, courons sur les sommets, vivons en trolls norvégiens: campant sur le lichen des plateaux toundraïques, nous réchauffant au feu des bivouacs, déjeunant des poissons que je tire à la ligne. A la fin, nous dormons tous les trois enlacés. Je ne raillerai plus jamais les vieilles dames gâtifiant devant leur caniche sur les trottoirs des sous-préfectures de France.

Quand les derniers glaçons ont libéré les eaux, je glisse en kayak sur le lac. La taïga vert de bronze passe, austère. L'armée des pins défile, baïonnette au canon. Le silence se déchire du cri d'un corbeau. Un phoque d'eau douce lève la tête hors de l'eau et considère l'embarcation qui fend la soie. Le brouillard s'accroche aux mélèzes : le lac se juche sur la grève. Les talus sablonneux marbrent les rives de plaques d'or. Les cascades ruissellent sur les falaises : libérées, elles viennent prendre les eaux. Un orage de juillet déchire le ciel en charpie. Quand les nuages coiffent les crêtes, il faut regagner la rive car, ici, la tempête s'abat en dix minutes. Chacun de mes voisins a perdu un ami, un fils, un frère, avalés par les vagues.

Le génie de ces lieux se confirme au fur et à mesure que mes yeux en connaissent chaque repli. Vieux principe de sédentaire: on ne se lasse pas de la splendeur devant laquelle on vit. La lumière est là pour nuancer les visages de la beauté. Celle-ci se cultive, se fouille. Seuls les voyageurs pressés l'ignorent. Finalement, avec la vodka, l'ours et les tempêtes, le syndrome de Stendhal est le seul danger qui menace l'ermite.

Un jour, je dois rentrer, quitter mes bêtes, fermer la porte, charger mes caisses dans le bateau qui m'attend. Je ne savais pas que la fourrure des chiens absorbait si bien les larmes. Je quitte ma cabane où j'ai réussi à faire la paix avec le temps en privilégiant l'immobilité du stylite à la fièvre du vagabond, la vérité de l'instant aux impostures de l'espoir. J'aurais dû me rendre compte plus tôt que les statues ont l'air apaisées.

Si cela se trouve, nous finirons de plus en plus nombreux en cabane. A mesure que le monde se confirmera invivable - trop bruyant, trop peuplé, trop confus et trop chaud -, certains d'entre nous gagneront les bois. La forêt deviendra le recours des exilés de leur époque. De petites communautés se replieront sous les futaies, défricheront des clairières, s'y créeront une vie joyeuse, protégée du fracas moderne, hors de portée des tentacules urbains. Dans l'Histoire, à chaque fois que le monde s'est embrasé, les bois ont tendu le refuge de leurs nefs. Le tonnerre de la technique, les tremblements de la guerre roulent jusqu'à l'orée des frondaisons mais n'y pénètrent pas. L'autorité des villes s'arrête, elle aussi, aux lisières. Et les forêts, rompues à l'éternel retour des printemps, ne s'étonnent jamais que des âmes mélancoliques viennent chercher refuge sous leurs voûtes.

La consolation des forêts: savoir qu'une cabane vous attend quelque part, où quelque chose est possible.

Ce projet a reçu le Label de l'Année croisée France- Russie 2010.

 

 

Sylvain Tesson - La Guilde Européenne du Raid

Février 2010 

Retour en Sibérie :

Sylvain Tesson s’apprête à vivre en ermite pendant quelques mois sous le toit d’une cabane de rondins qu’il a acquise en Sibérie sur les bords du lac Baïkal, dans un endroit très isolé, à trois journées de marche de la première piste. Son séjour sera l’occasion d’écrire sur le thème de la solitude, du retranchement, du silence et de la longue tradition russe du recours aux forêts. En quelque sorte cette expérience s’apparente à une résidence d’auteur dans la Villa Médicis du moujik.

Le Goncourt de la Nouvelle 2009
a été attribué à Sylvain Tesson
le 12 mai
pour son recueil : Une vie à coucher dehors , Collection blanche, Gallimard, mars 2009.
« En Sibérie, dans les glens écossais, les criques de l’Égée ou les montagnes de Géorgie, les héros de ces quinze nouvelles ne devraient jamais oublier que les lois du destin et les forces de la nature sont plus puissantes que les désirs et les espérances. Rien ne sert à l’homme de trop s’agiter dans la toile de l’existence, car la vie, même quand elle ne commence pas très bien, finit toujours mal. Et puis une mauvaise chute vaut mieux qu’une fin insignifiante. »
Sylvain Tesson.

Entretien avec Sylvain Tesson

Après avoir sillonné une grande partie du monde à pied, à cheval ou à vélo, Sylvain Tesson a relié la rive ouzbèke de la mer d’Aral aux côtes méditerranéennes de la Turquie en suivant, sur 3 000 kilomètres, les pipelines qui dessinent à la surface de l’Asie centrale et du Caucase des lignes de tension entre les nations mais aussi des axes de force géopolitiques : l’occasion rêvée de méditer sur le mystère de l’énergie, ce « gisement intérieur » qui sourd des profondeurs de chaque être...

Aventure - Pour cette expédition, comme pour les précédentes, vous avez choisi de voyager by fair means, c’est-à-dire « loyalement », sans propulsion motorisée. Mais le fil conducteur de votre trajet, qui suit celui des oléoducs et gazoducs d’Asie centrale, peut sembler assez éloigné de la poésie des steppes à laquelle vous nous aviez habitués...
Sylvain Tesson - Point du tout. Il y a une beauté des pipelines, une poétique des tubes, une plastique des lieux de la désolation. Les Russes ont laissé derrière eux (après plus d’un siècle d’occupation de l’Asie intérieure) des paysages industriels en voie de déréliction qui finissent par revêtir un caractère esthétique - à condition que l’on soit sensible à la beauté des mondes en ruine, des atmosphères crépusculaires. En outre, les pipelines ont une charge symbolique très forte. Ne sont-ils pas les artères dans lesquelles transitent l’or noir et l’or gris : le sang du monde moderne !

A. - D’où vous vient cette passion pour les pipelines, que vous considérez comme « des invitations au voyage » ?
S. T. - Lorsqu’un ingénieur trace l’itinéraire d’un oléoduc, il est soumis aux mêmes contraintes que s’il devait dessiner une nouvelle route ou poser les rails d’un chemin de fer. Il fait passer son tuyau là où la géographie le lui permet. Il cherche les cols, les vallées, les plaines et les replats. Il doit se faufiler dans les affaissements de la géographie, trouver la voie la plus simple, la plus naturelle. Et cette route suivie par les pipelines correspond aux pistes empruntées dans les siècles anciens par les hordes barbares, les caravanes marchandes, les aventuriers, les explorateurs, les princes et les gueux. Donc, lorsque vous progressez le long d’un tube, vous suivez une route historique. En outre, la ligne de renflement que dessine un pipeline sur le versant d’une montagne ou sur la carapace d’une steppe est une ligne de fuite que je trouve attirante. Lorsque je regarde un paysage, j’ai l’œil un peu architecte. Je cherche les axes de perspective et les tubes m’en offrent un, lequel - s’il n’est pas naturel - est puissant.

A. - Face à la menace de l’oil peak et de l’épuisement des ressources énergétiques, vous semblez adhérer à la théorie de la décroissance. De quoi s’agit-il ?
S. T. - Ce concept remet en question la notion de croissance sur laquelle repose l’édifice de l’économie globale. Comment continuer à développer notre monde en s’attachant à l’idée paradoxale et mentalement indéfendable d’une croissance économique supposée infinie (de plus en plus importante chaque année), alors même que les ressources naturelles qui alimentent cette croissance sont des biens finis, limités, non renouvelables et déjà en voie d’épuisement ? Devant ce paradoxe, cette schizophrénie rhétorique, des théoriciens (qui parfois conforment leurs actes à leurs pensées) préconisent la décroissance, c’est-à-dire le ralentissement de nos rythmes de vie, la baisse désirée, appelée, acceptée, organisée, de nos niveaux de vie et le retour à une existence plus simple, plus lente, ramenée à des préoccupations élémentaires inscrites dans un environnement local. Les tenants de la décroissance professent que le bien-être ne se mesure pas au volume de ce que l’on possède. Cette théorie est utopique et dangereuse si on la considère comme un modèle de société à appliquer brutalement sur une population par un corpus coercitif de lois. Elle est en revanche très belle et bienfaisante si on y conforme sa vie personnelle et si on guide son existence propre selon les principes qu’elle défend. L’harmonie, l’équilibre, la douceur d’être et l’austérité joyeuse sont de beaux gouvernails pour mener sa barque.

A. - Ne préférez-vous pas le scintillement des étoiles à la lumière des derricks et le cours sinueux des rivières aux flots du pétrole « en tubes » qui suivent un tracé rectiligne ? En un mot, pour reprendre l’expression d’André Breton, ne préférez-vous pas chercher « l’or du temps » que courir après « l’or noir » ?
S. T. - En courant le long des oléoducs, je ne me suis pas livré à une profession de foi. Je n’ai pas versé dans l’éloge de la puissance industrielle. Je ne me suis pas rangé du côté des Titans et de la technique (bien que le visage industriel de nos sociétés me fascine). J’ai voulu, pendant quelques mois, me plonger dans un univers, un environnement relié à l’extraction et au convoyage des hydrocarbures, pour méditer sur le mystère de l’énergie. D’autre part, qu’est-ce que l’or noir ? De la matière vivante décomposée au cours de millions d’années en une boue organique chargée d’énergie. C’est donc un concentré de durée, un précipité de temps (au sens chimique du terme), une pâte de vivant, cuisinée par les millénaires dans le chaudron des strates.

A. - Votre fil d’Ariane, c’est donc ici cette énergie. Un terme qui est, comme vous le dites vous-même, un « cabinet de curiosités » où figurent des éléments de provenances diverses. Mais s’il fallait en choisir une définition, laquelle retiendriez-vous ?
S. T. - Je proposerais ceci : l’énergie est le processus de transformation d’une force en dormance (un potentiel de force en nous), sous l’aiguillon de la volonté, en une cascade d’actions menées dans l’objectif d’assouvir nos besoins et de satisfaire nos désirs.

A. - Vous avancez que « toute source d’énergie se dégrade en même temps qu’elle rayonne » et que « tout principe vital s’affaiblit quand il agit ». C’est la théorie de l’« entropie », qui est le second principe de la thermodynamique. Ne pensez-vous pas au contraire que l’énergie spirituelle est inépuisable et... renouvelable ?
S. T. - Mais si ! Après m’être lamenté que chaque manifestation d’énergie contient en elle la preuve de l’usure du monde (lorsque le lapin se nourrit d’herbe, il consomme en fait quelques photons solaires irrémédiablement perdus), je fais référence à Bergson et à sa théorie de l’énergie spirituelle : « La force spirituelle tire d’elle-même plus qu’elle ne contient. » Autant dire que les productions de l’esprit sont les seules qui échappent au funeste principe de l’entropie. Nous ne perdons rien à penser alors que nous nous usons à agir.

A. - Vous dites que « les hommes comme les étoiles reçoivent à leur naissance un gisement intérieur », qui est une sorte de capital à faire fructifier. Pourquoi, d’après vous, certains l’utilisent à des fins positives et d’autres à des fins négatives ?
S. T. - C’est la question du Bien et du Mal, ce mystère qui fait pencher les hommes sur l’adret ou sur l’ubac de la morale (le versant lumineux ou obscur). Ce qui me fascine n’est pas l’utilisation vertueuse ou immorale de la force intérieure mais plutôt le fait que certains êtres semblent dotés d’un élan vital intarissable tandis que d’autres en paraissent dépourvus. D’où vient l’extraordinaire longévité d’un Maurice Baquet, d’une Alexandra David-Néel, d’un Théodore Monod ou d’un Henry de Monfreid ? D’un gisement d’énergie particulièrement fourni à la naissance ou d’une capacité supérieure de forage au fond des réserves ?

A. - Est-ce parce que « l’énergie humaine se nourrit de changement » que vous aimez tant partir à l’aventure ? Ce rythme de vie évite-t-il de sombrer dans l’habitude ?
S. T. - En voyage, l’être est confronté au jaillissement perpétuel d’imprévisibles nouveautés (pour emprunter l’expression bergsonienne qui définit le principe de la durée). L’errant ne sait pas ce que réservera le détour du chemin, le pli de la colline, la prochaine rencontre et la halte suivante. Le voyageur connaît ainsi un renouvellement permanent de sa situation. Il navigue en terrain mouvant. En route, il se trouve aux antipodes de l’existence sédentaire, réglée sur le papier à musique de l’habitude. Son corps, son esprit doivent se tenir aux aguets, prêts à réagir, capables de sauter d’une situation à l’autre avec l’énergie du rupicole. Le voyageur n’a pas peur de l’inconnu, il s’y précipite avec confiance et impatience. En outre, le mouvement, la pratique de la route invite l’être à ne jamais s’arc-bouter sur le moment passé ni à se projeter dans le moment à venir mais plutôt à célébrer avec bonheur la grande fête de l’instant. Le vagabond ressent la nécessité d’adhérer à la doctrine du hic et nunc. Son état de précarité physique, moral, social ne l’incite pas à parier sur les lendemains. Sur la corde raide, le danseur ne pense à rien d’autre qu’au pas qu’il est en train de faire. La finitude de l’instant présent lui suffit à faire l’expérience de l’infini : c’est le principe des sagesses asiatiques... L’attention portée au moment présent est une vertu hautement énergétique.

[...]

A. - Permettez-moi de relever un paradoxe : vous écrivez que ces paysages arides de la steppe vous fascinent mais ne vous émeuvent pas. Le froid vous attire plus que le chaud. Pourquoi éprouvez-vous le besoin d’y revenir souvent ?
S. T. - Parce que je revendique le droit à la contradiction. Si mon âme est davantage attirée par les sous-bois moussus des forêts tempérées et les sources d’eau claire des futaies bretonnes, je reste fasciné par la géographie de la désolation, les steppes rabotées par les vents, les horizons pelés et les ciels d’acier. Mon âme penche du côté de Brocéliande mais ma volonté de voyager, d’en découdre avec les pistes, de vivre de grandes parenthèses d’aventures me ramène dans les villages déglingués de la mer d’Aral asséchée.

A. - Après le tour du monde à vélo, la traversée de l’Himalaya, la chevauchée des steppes d’Asie centrale, votre expédition sur les pas des évadés du Goulag, et ce voyage de l’Aral à la Méditerranée, vers quels horizons allez-vous diriger vos pas ?
S. T. - Vers des horizons d’embruns, de vagues et de brouillard. Du flou, du mouvant et de l’indicible !

A. - Une dernière question. Vous vous définissez vous-même comme un «  coureur des steppes » et êtes pourtant un ardent défenseur de la lenteur. Avez-vous trouvé la réponse à votre propre interrogation : « Pourquoi nos ressorts nous poussent-ils à l’agitation au lieu de nous convertir à la sagesse zen ? »
S. T. - Je suis partisan de la lenteur de déplacement. Mais, par ailleurs, j’aime vivre vite, engranger, apprendre, faire, lire, voir, rencontrer, le plus de gens et le plus de choses possible. Je rafle les expériences. Je suis un homme pressé qui, parfois, va à pied. Quant à la question de se convertir à la sagesse, c’est-à-dire, un jour, de se sentir capable de désirer ce que l’on possède déjà (selon la définition de saint Augustin), j’en suis loin. Je n’ai pas encore trouvé l’arbre sous lequel m’asseoir. Pour l’instant, je ne pense qu’à courir le monde. Et à grimper aux arbres...

Propos recueillis par Gaële de La Brosse
Extrait de l’interview paru dans le magazine AVENTURE N° 112 de la Guilde Européenne du Raid.

BIBLIOGRAPHIE

Lac Baïkal, Visions de coureurs de taïga, avec des photographies de Thomas Goisque, Ed. Transboréal 2008.
Un témoignage sur le retour des Russes à la vie des bois, sur les rivages du lac Baïkal aussi nommé « L’oeil bleu de la Sibérie ».
Aphorismes sous la lune et autres pensées sauvages, Editions des Equateurs, 2008.
Eloge de l’énergie vagabonde, Editions des Equateurs, 2007.
Sous l’étoile de la liberté, 6 000 kilomètres à travers l’Eurasie sauvage, photographies de Thomas Goisque, Editions Arthaud, 2005.
Petit traité sur l’immensité du monde, Editions des Equateurs, 2005.
L’Axe du Loup. De la Sibérie à l’Inde, sur les pas des évadés du Goulag. , Ed. R. Laffont, 2004.
Kataströf ! aux éditions Mots, 2004.
Les Jardins d’Allah, Editions Phébus, 2004.
Nouvelles de l’Est, Editions Phébus, 2002.

FILM...

Les Chemins de la liberté de Nicolas Millet produit par Transparences productions et Voyage. 52 minutes - 2004.
Ce film a obtenu aux Ecrans de l’Aventure de Dijon 2004 le Prix Jean-Marc Boivin pour l’autanticité de l’aventure et le Prix Jeune Réalisateur.



 

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