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Blog de Jean-Claude Grosse

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Sylvain Tesson, ermite au Baïkal

15 Octobre 2010 , Rédigé par grossel Publié dans #voyages

«J'ai vécu six mois en ermite au bord du lac Baïkal»

Mots clés : Lac Baïkal, taïga sibérienne

Par Sylvain Tesson Le Figaro.fr
01/10/2010 | Mise à jour : 10:27
Réactions (14)

Le recours aux forêts, solution à tous les maux de l'existence. Pour assouvir son besoin de liberté, Sylvain Tesson a trouvé une solution radicale : s'enfermer seul dans une cabane, en pleine taïga sibérienne, pendant six mois. Journal de bord.



Je me suis installé pendant six mois dans une cabane au sud de la Sibérie, sur les bords du Baïkal. Le temps pressait. Avant 40 ans, je m'étais juré de faire l'expérience du silence, de la solitude, du froid. Demain, dans un monde de 9 milliards d'humains, ces trois états se négocieront plus cher que l'or. J'étais à l'étroit dans la nature de France. Le jour où j'ai lu dans une brochure ministérielle qu'on appelait les coureurs des bois des « usagers d'espaces arborés», j'ai su qu'il était temps de gagner la taïga. Une fuite, la vie dans les bois? La fuite est le nom que les gens ensablés dans les fondrières de l'habitude donnent à l'élan vital. Un jeu? Comment appeler autrement la mise en scène d'une réclusion volontaire devant le plus beau lac du monde? Une urgence? Assurément ! Je rêvais d'une existence resserrée autour de quelques besoins vitaux. Il est si difficile de vivre la simplicité.

 

Ma cabane fut construite par des géologues soviétiques dans les années brejnéviennes. C'est un cube de rondins, de trois mètres sur trois, chauffé par un poêle en fonte. L'isba s'élève sur un cap de la rive ouest du lac Baïkal, dans la réserve naturelle de la Lena, à quatre jours de marche du premier village et à des centaines de kilomètres d'une piste. Elle s'appuie sur des versants granitiques hauts de 2 000 mètres. Un boqueteau de cèdres la protège des rafales. Les arbres donnent leur nom au lieu-dit Les-Cèdres-du-Nord. Devant la carte, j'ai pensé que « Cèdres-du-Nord » sonnait comme un nom de résidence de personnes âgées. Après tout, il s'agit bien de cela : j'entre en retraite.

On n'accède chez moi que par l'air ou l'eau. J'arrive un soir de février après deux jours de voyage en camion sur la glace. Quatre mois par an, les eaux du lac Baïkal sont gelées. La solidité du manteau, épais d'un mètre, autorise la circulation. Les Russes y font rouler des camions, des trains. Parfois, la glace craque; un véhicule et son passager sombrent dans les eaux silencieuses. Y a-t-il plus beau tombeau qu'une faille de 25 millions d'années?

Pour le naufragé jeté sur un rivage, rien n'est poignant comme le spectacle d'une voile disparaissant dans le lointain. Mes amis d'Irkoutsk me déposent sur la berge et s'en retournent à la ville, 500 kilomètres au sud. Je regarde le camion se fondre à l'horizon. 33 °C en dessous de zéro. La neige, le froid, les craquements de la glace. Une rafale soulève le grésil. Six mois à vivre ici. Je vais enfin savoir si j'ai une vie intérieure.

Quatre caisses remplies de matériel, de pâtes et de Tabasco sont rangées sous l'auvent. Le piment mexicain permet d'avaler n'importe quoi en ayant l'impression de manger quelque chose. A Irkoutsk, ma liste de courses ressemblait à un inventaire d'orpailleur du Klondike: cannes à pêche, lampes à huile et raquettes à neige. J'ai aussi acheté une icône de saint Séraphim de Sarov, l'ermite du XIXe siècle qui se retira dans les bois et apprivoisa les ours. Pour vivre, il faut des livres, de quoi pêcher, quelques bouteilles et beaucoup de tabac. Ce n'est pas fumer qui tue, c'est ne pas vivre comme on l'entend.

Premier geste sur le seuil de l'isba: je jette six bouteilles de vodka dans la poudreuse. A la fonte des neiges, quatre mois plus tard, je les retrouverai. Ce sera le cadeau de l'hiver au printemps. J'ai toujours préféré la météorologie à la politique : les saisons glissent. Il n'y a que l'homme pour s'accrocher à son fauteuil.

Recette du bonheur: une fenêtre sur le Baïkal, une table devant la fenêtre. Je vais passer six mois à la mode russe : assis devant le thé, le regard à travers le carreau, la main sur la joue dans la position du Dr Gachet peint par Van Gogh. Je suis venu ici me réconcilier avec le temps. Je veux lui demander de m'apporter ce que les immensités ne me procurent plus: la paix. Je veux regarder passer les jours par le vasistas de ma solitude.

 

Se chauffer avec le bois fendu, s'abreuver de l'eau puisée, se nourrir du poisson pêché : l'ermite ne délègue pas aux machines le soin de satisfaire ses besoins. (Thomas Goisque/Le Figaro Magazine)
Se chauffer avec le bois fendu, s'abreuver de l'eau puisée, se nourrir du poisson pêché : l'ermite ne délègue pas aux machines le soin de satisfaire ses besoins. (Thomas Goisque/Le Figaro Magazine)

Au-dessus du châlit, je cloue une planche de pin et y range les livres de la quatrième caisse. J'ai emporté Michel Tournier pour les songeries, Grey Owl pour l'exemple, Mishima pour les froids d'acier. J'ai trois comédies de Shakespeare et les Odes de Segalen, Marc Aurèle, Jünger, Jankélévitch et des polars de la « Série Noire» parce que, tout de même, il faut souffler. De la poésie chinoise pour les insomnies, Déon pour la mélancolie, Lawrence pour la sensualité. Les Mémoires de Casanova, aussi, parce qu'il ne faut jamais voyager avec des lectures évoquant le pays où l'on séjourne. Par exemple, à Venise, lire Lermontov. Enfin, un tome de Schopenhauer, mais je ne m'étais pas représenté que je n'aurais pas la volonté de l'ouvrir. Les mille pages du Monde finissent en socle à bougeoir.

Chaque jour passe, se dresse à l'aube, offert en page blanche. Vivre en cabane, c'est l'expérience du vide: nul regard pour vous juger, nulle compagnie pour vous inspirer, pas de garde-fou. La liberté, ce vertige. Dans les cabanes, certains solitaires finissent en clochards, ivres morts sur un lit de mégots et de boîtes de conserve. L'impératif pour vaincre l'angoisse, c'est de s'imposer un rythme. Le matin, je lis, j'écris, je fume, apprends de la poésie, je dessine et joue de la flûte.

Puis ce sont de longues heures consacrées à la vie domestique: il faut couper le bois, entretenir le trou à eau, déblayer la neige, installer les panneaux solaires, préparer les lignes de pêche, réparer les avanies de l'hiver, griller le poisson. Agir réchauffe. Je m'habitue à la vie par moins 30 °C. Je ne chasse pas. Je trouve d'une impolitesse inouïe de dézinguer le peuple des forêts où l'on séjourne en invité. Aime-t-on que l'étranger vous agresse? En outre, cela ne blesse point ma virilité que des êtres plus beaux, plus nobles et mieux découplés que moi vaquent en liberté dans les sous-bois immenses. L'après-midi, j'explore mon domaine, cours les bois, repérant les traces de cerfs, de loups, de lynx et de visons.

 

Un rythme immuable scande mes journées. Ecriture le matin, puis course dans les montagnes, les criques et les forêts qui environnent mon abri. (Thomas Goisque/Le Figaro Magazine)
Un rythme immuable scande mes journées. Ecriture le matin, puis course dans les montagnes, les criques et les forêts qui environnent mon abri. (Thomas Goisque/Le Figaro Magazine)

Souvent, je grimpe dans la montagne. Le Baïkal se révèle, au-dessus de la ligne des arbres. Ce lac est un pays. Baies et caps sinuent sur l'ivoire des glaces. A 80 kilomètres vers l'est, les sommets de la Bouriatie annoncent les steppes mongoles. Moi qui sautais sur chaque seconde de la vie pour lui tordre le cou et en extraire le suc, j'apprends à fixer le ciel pendant des heures, assis près d'un feu de bois, méditant sur des questions cruciales: y a-t-il des pays en forme de nuage?

Parfois une tempête balaie la neige. La glace du lac se découvre vive, pure, veinée de nervures turquoise. On croirait ces photographies d'écheveaux neuronaux sorties des microscopes. Lorsque je patine sur le miroir gelé, un kaléidoscope psychédélique défile sous mes lames: je glisse sur un songe, profond de mille mètres.

Parfois une mésange vient toquer au carreau. Les mésanges n'ont pas le snobisme de ces oiseaux qui passent l'hiver en Egypte. Elles tiennent bon et gardent la forêt dans le gel. Je leur parle. Je converse aussi avec les arbres, les lichens et moi-même. Parler seul est le plaisir de l'ermite. Lorsqu'il revient en société, il ne supporte pas d'être interrompu. Je préfère la nef des houppiers aux ogives des églises. Dans la vie, il faut choisir sa voûte. J'aimerais bien croire aux dieux antiques, m'adresser aux nymphettes, espérer les ondines. Hélas, la lucidité m'a asséché le cœur: je ne peux que jouer à vénérer les fées. Avoir la foi, souvent, c'est faire semblant.

La solitude ne me pèse pas. Elle est fertile: quand on n'a personne à qui exposer ses pensées, la feuille de papier est un confident précieux et, de surcroît, jamais las. Le carnet de notes prend la valeur d'un compagnon poli. La solitude impose des devoirs. Seul, il faut s'efforcer à la vertu pour ne pas se faire honte. Le défi de six mois d'ermitage, c'est de savoir si l'on réussira à se supporter. En cas de dégoût de soi, nulle épaule où s'appuyer, nul visage pour se lustrer les yeux : Robinson finit dans la soue lorsqu'il doute de lui. L'inspecteur forestier Chabourov, qui m'a déposé sur cette grève le premier jour, le savait. Il m'a glissé, énigmatique, en se touchant la tempe: « Ici, c'est un magnifique endroit pour se suicider. »

Tous les 20 ou 30 kilomètres, un poste de garde abrite un inspecteur de la forêt. Mes voisins viennent me rendre visite à l'improviste. Ils s'appellent tous Vladimir. Ce sont des Russes des forêts : ils aiment Poutine, regrettent Brejnev et entretiennent à l'endroit de l'Occident la méfiance du paysan pour le petit-bourgeois. Ils refuseraient pour toute la fortune de l'oligarque Abramovich de retourner en ville. Comment supporteraient-ils l'entassement, eux qui ouvrent leur porte, chaque matin, sur une plaine liquide où cinglent les oies sauvages ? Ils tiennent leur domaine comme des seigneurs féodaux, fusil à l'épaule, loin de la loi moscovite. La liberté : fille naturelle de la vie dans les bois.

Parfois un pêcheur s'arrête chez moi. Rituel: je débouche la vodka, et l'on vide trois verres. Le premier à la rencontre, l'autre au Baïkal, le troisième à l'amour. On verse une goutte sur le plancher pour les dieux domestiques. Mes visiteurs m'annoncent les nouvelles du monde : les marées noires, les émeutes de banlieue, les crises financières et les attentats. Les nouvelles ont été inventées pour convaincre les ermites de demeurer dans leur retraite.

Février passe, glacial; mars, lentement, et avril, ouaté. L'hiver russe est pareil à un palais de glace: lumineux et stérile. Un jour, quelque chose change à la surface. La glace se gorge d'eau, signe de débâcle proche. Le 22 mai, les forces du printemps mènent l'assaut, ruinant les efforts de l'hiver pour ordonnancer le monde. Un orage secoue le manteau de glace, les blocs explosent, libèrent des pans d'eau qui submergent les éclats du vitrail. Un arc-en-ciel relie les rives que les premières escadres de canards gagnent à tire-d'aile. L'hiver a vécu, le lac s'ouvre, la forêt s'anime. Les ours réveillés rôdent sur les berges, les larves transpercent l'humus, rhododendrons et azalées fleurissent, les fourmis ruissellent sur les flancs de leurs cités d'aiguilles. Les bêtes savent que la douceur ne durera pas et qu'il faut se reproduire dans l'urgence. La nature, contrairement à l'homme, ne pense pas qu'elle a tout son temps.

C'est alors qu'un inspecteur de la réserve me fait cadeau d'Aïka et Bêk, deux chiens sibériens âgés de quatre mois. Jusqu'alors, je me méfiais des chiens et citais Cocteau : « J'aime les chats parce qu'il n'y a pas de chats policiers. » Mes deux compagnons aboient quand l'ours arrive. Par deux fois, nous tombons nez à nez avec de beaux spécimens d'Ursus arctos, maraudant sur les grèves. L'ours sait que l'homme est un loup pour l'ours et, à chaque fois, les fauves disparaissent dans les saules nains après quelques secondes de face-à-face. Pour vivre heureux, passer son chemin.

 

La nuit, je trouve la paix dans les bois. A l'aube, je tire la vie du lac. Le secret du bonheur : une canne à pêche pour n'avoir pas faim, deux chiens pour n'être pas seul. (Thomas Goisque/Le Figaro Magazine)
La nuit, je trouve la paix dans les bois. A l'aube, je tire la vie du lac. Le secret du bonheur : une canne à pêche pour n'avoir pas faim, deux chiens pour n'être pas seul. (Thomas Goisque/Le Figaro Magazine)

Mes chiens s'attachent à mes pas. Ensemble, pendant trois mois, nous battons la forêt, courons sur les sommets, vivons en trolls norvégiens: campant sur le lichen des plateaux toundraïques, nous réchauffant au feu des bivouacs, déjeunant des poissons que je tire à la ligne. A la fin, nous dormons tous les trois enlacés. Je ne raillerai plus jamais les vieilles dames gâtifiant devant leur caniche sur les trottoirs des sous-préfectures de France.

Quand les derniers glaçons ont libéré les eaux, je glisse en kayak sur le lac. La taïga vert de bronze passe, austère. L'armée des pins défile, baïonnette au canon. Le silence se déchire du cri d'un corbeau. Un phoque d'eau douce lève la tête hors de l'eau et considère l'embarcation qui fend la soie. Le brouillard s'accroche aux mélèzes : le lac se juche sur la grève. Les talus sablonneux marbrent les rives de plaques d'or. Les cascades ruissellent sur les falaises : libérées, elles viennent prendre les eaux. Un orage de juillet déchire le ciel en charpie. Quand les nuages coiffent les crêtes, il faut regagner la rive car, ici, la tempête s'abat en dix minutes. Chacun de mes voisins a perdu un ami, un fils, un frère, avalés par les vagues.

Le génie de ces lieux se confirme au fur et à mesure que mes yeux en connaissent chaque repli. Vieux principe de sédentaire: on ne se lasse pas de la splendeur devant laquelle on vit. La lumière est là pour nuancer les visages de la beauté. Celle-ci se cultive, se fouille. Seuls les voyageurs pressés l'ignorent. Finalement, avec la vodka, l'ours et les tempêtes, le syndrome de Stendhal est le seul danger qui menace l'ermite.

Un jour, je dois rentrer, quitter mes bêtes, fermer la porte, charger mes caisses dans le bateau qui m'attend. Je ne savais pas que la fourrure des chiens absorbait si bien les larmes. Je quitte ma cabane où j'ai réussi à faire la paix avec le temps en privilégiant l'immobilité du stylite à la fièvre du vagabond, la vérité de l'instant aux impostures de l'espoir. J'aurais dû me rendre compte plus tôt que les statues ont l'air apaisées.

Si cela se trouve, nous finirons de plus en plus nombreux en cabane. A mesure que le monde se confirmera invivable - trop bruyant, trop peuplé, trop confus et trop chaud -, certains d'entre nous gagneront les bois. La forêt deviendra le recours des exilés de leur époque. De petites communautés se replieront sous les futaies, défricheront des clairières, s'y créeront une vie joyeuse, protégée du fracas moderne, hors de portée des tentacules urbains. Dans l'Histoire, à chaque fois que le monde s'est embrasé, les bois ont tendu le refuge de leurs nefs. Le tonnerre de la technique, les tremblements de la guerre roulent jusqu'à l'orée des frondaisons mais n'y pénètrent pas. L'autorité des villes s'arrête, elle aussi, aux lisières. Et les forêts, rompues à l'éternel retour des printemps, ne s'étonnent jamais que des âmes mélancoliques viennent chercher refuge sous leurs voûtes.

La consolation des forêts: savoir qu'une cabane vous attend quelque part, où quelque chose est possible.

Ce projet a reçu le Label de l'Année croisée France- Russie 2010.

 

 

Sylvain Tesson - La Guilde Européenne du Raid

Février 2010 

Retour en Sibérie :

Sylvain Tesson s’apprête à vivre en ermite pendant quelques mois sous le toit d’une cabane de rondins qu’il a acquise en Sibérie sur les bords du lac Baïkal, dans un endroit très isolé, à trois journées de marche de la première piste. Son séjour sera l’occasion d’écrire sur le thème de la solitude, du retranchement, du silence et de la longue tradition russe du recours aux forêts. En quelque sorte cette expérience s’apparente à une résidence d’auteur dans la Villa Médicis du moujik.

Le Goncourt de la Nouvelle 2009
a été attribué à Sylvain Tesson
le 12 mai
pour son recueil : Une vie à coucher dehors , Collection blanche, Gallimard, mars 2009.
« En Sibérie, dans les glens écossais, les criques de l’Égée ou les montagnes de Géorgie, les héros de ces quinze nouvelles ne devraient jamais oublier que les lois du destin et les forces de la nature sont plus puissantes que les désirs et les espérances. Rien ne sert à l’homme de trop s’agiter dans la toile de l’existence, car la vie, même quand elle ne commence pas très bien, finit toujours mal. Et puis une mauvaise chute vaut mieux qu’une fin insignifiante. »
Sylvain Tesson.

Entretien avec Sylvain Tesson

Après avoir sillonné une grande partie du monde à pied, à cheval ou à vélo, Sylvain Tesson a relié la rive ouzbèke de la mer d’Aral aux côtes méditerranéennes de la Turquie en suivant, sur 3 000 kilomètres, les pipelines qui dessinent à la surface de l’Asie centrale et du Caucase des lignes de tension entre les nations mais aussi des axes de force géopolitiques : l’occasion rêvée de méditer sur le mystère de l’énergie, ce « gisement intérieur » qui sourd des profondeurs de chaque être...

Aventure - Pour cette expédition, comme pour les précédentes, vous avez choisi de voyager by fair means, c’est-à-dire « loyalement », sans propulsion motorisée. Mais le fil conducteur de votre trajet, qui suit celui des oléoducs et gazoducs d’Asie centrale, peut sembler assez éloigné de la poésie des steppes à laquelle vous nous aviez habitués...
Sylvain Tesson - Point du tout. Il y a une beauté des pipelines, une poétique des tubes, une plastique des lieux de la désolation. Les Russes ont laissé derrière eux (après plus d’un siècle d’occupation de l’Asie intérieure) des paysages industriels en voie de déréliction qui finissent par revêtir un caractère esthétique - à condition que l’on soit sensible à la beauté des mondes en ruine, des atmosphères crépusculaires. En outre, les pipelines ont une charge symbolique très forte. Ne sont-ils pas les artères dans lesquelles transitent l’or noir et l’or gris : le sang du monde moderne !

A. - D’où vous vient cette passion pour les pipelines, que vous considérez comme « des invitations au voyage » ?
S. T. - Lorsqu’un ingénieur trace l’itinéraire d’un oléoduc, il est soumis aux mêmes contraintes que s’il devait dessiner une nouvelle route ou poser les rails d’un chemin de fer. Il fait passer son tuyau là où la géographie le lui permet. Il cherche les cols, les vallées, les plaines et les replats. Il doit se faufiler dans les affaissements de la géographie, trouver la voie la plus simple, la plus naturelle. Et cette route suivie par les pipelines correspond aux pistes empruntées dans les siècles anciens par les hordes barbares, les caravanes marchandes, les aventuriers, les explorateurs, les princes et les gueux. Donc, lorsque vous progressez le long d’un tube, vous suivez une route historique. En outre, la ligne de renflement que dessine un pipeline sur le versant d’une montagne ou sur la carapace d’une steppe est une ligne de fuite que je trouve attirante. Lorsque je regarde un paysage, j’ai l’œil un peu architecte. Je cherche les axes de perspective et les tubes m’en offrent un, lequel - s’il n’est pas naturel - est puissant.

A. - Face à la menace de l’oil peak et de l’épuisement des ressources énergétiques, vous semblez adhérer à la théorie de la décroissance. De quoi s’agit-il ?
S. T. - Ce concept remet en question la notion de croissance sur laquelle repose l’édifice de l’économie globale. Comment continuer à développer notre monde en s’attachant à l’idée paradoxale et mentalement indéfendable d’une croissance économique supposée infinie (de plus en plus importante chaque année), alors même que les ressources naturelles qui alimentent cette croissance sont des biens finis, limités, non renouvelables et déjà en voie d’épuisement ? Devant ce paradoxe, cette schizophrénie rhétorique, des théoriciens (qui parfois conforment leurs actes à leurs pensées) préconisent la décroissance, c’est-à-dire le ralentissement de nos rythmes de vie, la baisse désirée, appelée, acceptée, organisée, de nos niveaux de vie et le retour à une existence plus simple, plus lente, ramenée à des préoccupations élémentaires inscrites dans un environnement local. Les tenants de la décroissance professent que le bien-être ne se mesure pas au volume de ce que l’on possède. Cette théorie est utopique et dangereuse si on la considère comme un modèle de société à appliquer brutalement sur une population par un corpus coercitif de lois. Elle est en revanche très belle et bienfaisante si on y conforme sa vie personnelle et si on guide son existence propre selon les principes qu’elle défend. L’harmonie, l’équilibre, la douceur d’être et l’austérité joyeuse sont de beaux gouvernails pour mener sa barque.

A. - Ne préférez-vous pas le scintillement des étoiles à la lumière des derricks et le cours sinueux des rivières aux flots du pétrole « en tubes » qui suivent un tracé rectiligne ? En un mot, pour reprendre l’expression d’André Breton, ne préférez-vous pas chercher « l’or du temps » que courir après « l’or noir » ?
S. T. - En courant le long des oléoducs, je ne me suis pas livré à une profession de foi. Je n’ai pas versé dans l’éloge de la puissance industrielle. Je ne me suis pas rangé du côté des Titans et de la technique (bien que le visage industriel de nos sociétés me fascine). J’ai voulu, pendant quelques mois, me plonger dans un univers, un environnement relié à l’extraction et au convoyage des hydrocarbures, pour méditer sur le mystère de l’énergie. D’autre part, qu’est-ce que l’or noir ? De la matière vivante décomposée au cours de millions d’années en une boue organique chargée d’énergie. C’est donc un concentré de durée, un précipité de temps (au sens chimique du terme), une pâte de vivant, cuisinée par les millénaires dans le chaudron des strates.

A. - Votre fil d’Ariane, c’est donc ici cette énergie. Un terme qui est, comme vous le dites vous-même, un « cabinet de curiosités » où figurent des éléments de provenances diverses. Mais s’il fallait en choisir une définition, laquelle retiendriez-vous ?
S. T. - Je proposerais ceci : l’énergie est le processus de transformation d’une force en dormance (un potentiel de force en nous), sous l’aiguillon de la volonté, en une cascade d’actions menées dans l’objectif d’assouvir nos besoins et de satisfaire nos désirs.

A. - Vous avancez que « toute source d’énergie se dégrade en même temps qu’elle rayonne » et que « tout principe vital s’affaiblit quand il agit ». C’est la théorie de l’« entropie », qui est le second principe de la thermodynamique. Ne pensez-vous pas au contraire que l’énergie spirituelle est inépuisable et... renouvelable ?
S. T. - Mais si ! Après m’être lamenté que chaque manifestation d’énergie contient en elle la preuve de l’usure du monde (lorsque le lapin se nourrit d’herbe, il consomme en fait quelques photons solaires irrémédiablement perdus), je fais référence à Bergson et à sa théorie de l’énergie spirituelle : « La force spirituelle tire d’elle-même plus qu’elle ne contient. » Autant dire que les productions de l’esprit sont les seules qui échappent au funeste principe de l’entropie. Nous ne perdons rien à penser alors que nous nous usons à agir.

A. - Vous dites que « les hommes comme les étoiles reçoivent à leur naissance un gisement intérieur », qui est une sorte de capital à faire fructifier. Pourquoi, d’après vous, certains l’utilisent à des fins positives et d’autres à des fins négatives ?
S. T. - C’est la question du Bien et du Mal, ce mystère qui fait pencher les hommes sur l’adret ou sur l’ubac de la morale (le versant lumineux ou obscur). Ce qui me fascine n’est pas l’utilisation vertueuse ou immorale de la force intérieure mais plutôt le fait que certains êtres semblent dotés d’un élan vital intarissable tandis que d’autres en paraissent dépourvus. D’où vient l’extraordinaire longévité d’un Maurice Baquet, d’une Alexandra David-Néel, d’un Théodore Monod ou d’un Henry de Monfreid ? D’un gisement d’énergie particulièrement fourni à la naissance ou d’une capacité supérieure de forage au fond des réserves ?

A. - Est-ce parce que « l’énergie humaine se nourrit de changement » que vous aimez tant partir à l’aventure ? Ce rythme de vie évite-t-il de sombrer dans l’habitude ?
S. T. - En voyage, l’être est confronté au jaillissement perpétuel d’imprévisibles nouveautés (pour emprunter l’expression bergsonienne qui définit le principe de la durée). L’errant ne sait pas ce que réservera le détour du chemin, le pli de la colline, la prochaine rencontre et la halte suivante. Le voyageur connaît ainsi un renouvellement permanent de sa situation. Il navigue en terrain mouvant. En route, il se trouve aux antipodes de l’existence sédentaire, réglée sur le papier à musique de l’habitude. Son corps, son esprit doivent se tenir aux aguets, prêts à réagir, capables de sauter d’une situation à l’autre avec l’énergie du rupicole. Le voyageur n’a pas peur de l’inconnu, il s’y précipite avec confiance et impatience. En outre, le mouvement, la pratique de la route invite l’être à ne jamais s’arc-bouter sur le moment passé ni à se projeter dans le moment à venir mais plutôt à célébrer avec bonheur la grande fête de l’instant. Le vagabond ressent la nécessité d’adhérer à la doctrine du hic et nunc. Son état de précarité physique, moral, social ne l’incite pas à parier sur les lendemains. Sur la corde raide, le danseur ne pense à rien d’autre qu’au pas qu’il est en train de faire. La finitude de l’instant présent lui suffit à faire l’expérience de l’infini : c’est le principe des sagesses asiatiques... L’attention portée au moment présent est une vertu hautement énergétique.

[...]

A. - Permettez-moi de relever un paradoxe : vous écrivez que ces paysages arides de la steppe vous fascinent mais ne vous émeuvent pas. Le froid vous attire plus que le chaud. Pourquoi éprouvez-vous le besoin d’y revenir souvent ?
S. T. - Parce que je revendique le droit à la contradiction. Si mon âme est davantage attirée par les sous-bois moussus des forêts tempérées et les sources d’eau claire des futaies bretonnes, je reste fasciné par la géographie de la désolation, les steppes rabotées par les vents, les horizons pelés et les ciels d’acier. Mon âme penche du côté de Brocéliande mais ma volonté de voyager, d’en découdre avec les pistes, de vivre de grandes parenthèses d’aventures me ramène dans les villages déglingués de la mer d’Aral asséchée.

A. - Après le tour du monde à vélo, la traversée de l’Himalaya, la chevauchée des steppes d’Asie centrale, votre expédition sur les pas des évadés du Goulag, et ce voyage de l’Aral à la Méditerranée, vers quels horizons allez-vous diriger vos pas ?
S. T. - Vers des horizons d’embruns, de vagues et de brouillard. Du flou, du mouvant et de l’indicible !

A. - Une dernière question. Vous vous définissez vous-même comme un «  coureur des steppes » et êtes pourtant un ardent défenseur de la lenteur. Avez-vous trouvé la réponse à votre propre interrogation : « Pourquoi nos ressorts nous poussent-ils à l’agitation au lieu de nous convertir à la sagesse zen ? »
S. T. - Je suis partisan de la lenteur de déplacement. Mais, par ailleurs, j’aime vivre vite, engranger, apprendre, faire, lire, voir, rencontrer, le plus de gens et le plus de choses possible. Je rafle les expériences. Je suis un homme pressé qui, parfois, va à pied. Quant à la question de se convertir à la sagesse, c’est-à-dire, un jour, de se sentir capable de désirer ce que l’on possède déjà (selon la définition de saint Augustin), j’en suis loin. Je n’ai pas encore trouvé l’arbre sous lequel m’asseoir. Pour l’instant, je ne pense qu’à courir le monde. Et à grimper aux arbres...

Propos recueillis par Gaële de La Brosse
Extrait de l’interview paru dans le magazine AVENTURE N° 112 de la Guilde Européenne du Raid.

BIBLIOGRAPHIE

Lac Baïkal, Visions de coureurs de taïga, avec des photographies de Thomas Goisque, Ed. Transboréal 2008.
Un témoignage sur le retour des Russes à la vie des bois, sur les rivages du lac Baïkal aussi nommé « L’oeil bleu de la Sibérie ».
Aphorismes sous la lune et autres pensées sauvages, Editions des Equateurs, 2008.
Eloge de l’énergie vagabonde, Editions des Equateurs, 2007.
Sous l’étoile de la liberté, 6 000 kilomètres à travers l’Eurasie sauvage, photographies de Thomas Goisque, Editions Arthaud, 2005.
Petit traité sur l’immensité du monde, Editions des Equateurs, 2005.
L’Axe du Loup. De la Sibérie à l’Inde, sur les pas des évadés du Goulag. , Ed. R. Laffont, 2004.
Kataströf ! aux éditions Mots, 2004.
Les Jardins d’Allah, Editions Phébus, 2004.
Nouvelles de l’Est, Editions Phébus, 2002.

FILM...

Les Chemins de la liberté de Nicolas Millet produit par Transparences productions et Voyage. 52 minutes - 2004.
Ce film a obtenu aux Ecrans de l’Aventure de Dijon 2004 le Prix Jean-Marc Boivin pour l’autanticité de l’aventure et le Prix Jeune Réalisateur.



 

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Corsica, Journal étrange V/Marcel Conche

5 Juin 2010 , Rédigé par grossel Publié dans #notes de lecture

Corsica,
tome V du Journal étrange
de Marcel Conche
aux PUF

 

Corsica.jpg



Ce dernier tome du Journal étrange devait s’appeler : E. Journal étrange V.
E. est devenue Emilienne et le livre, prévu à un moment donné en édition clandestine, pour l’honneur de Marcel Conche, tradition corse oblige, sort en édition publique sous le titre : Corsica.
Je trouve que ce titre convient très bien à ce journal qui rend compte du séjour corse de Marcel Conche entre juillet 2008 et juillet 2009. Le Journal s’arrête le 30 mars 2009.
A Treffort, je lui avais rendu visite 3 ou 4 fois pour discuter de sa philosophie. Je suis allé en Suisse filmer sa conférence sur la Beauté, à Toulouse filmer sa conférence sur La voie certaine vers « Dieu ». Je n’ai pas voulu aller le voir en Corse, considérant que son choix de vivre près d’Emilienne était si profond que je n’avais pas à le déranger.
Depuis juillet 2009, Marcel Conche est allé s’installer à Altillac, en Corréze, dans la maison natale, où je suis allé déjà deux fois. Mais il n’exclut pas la possibilité de revenir en Corse, tant l’île de Beauté convient à son âme. La Corse, ses paysages, ses habitants, ne sont pas omniprésents dans le livre mais les considérations sur l’âme corse comme la dédicace à Natale sont suffisamment explicites : Marcel Conche est tombé amoureux de la Corse, moins comme terre particulière que comme visage de la Nature, expression de valeurs qui lui sont essentielles : fierté, honneur, amitié, vérité, clarté, singularité…Et puis surtout, c’est au temenos, le lieu sacré, que vit Emilienne, l’aimée infiniment.

Dans ce Journal, Marcel Conche nous balade dans l’âme grecque et dans celle d’Emilienne. Le monde actuel est relativement absent : notre temps ne convient pas à Marcel Conche. Il met le maximum de distance entre lui, Emilienne et notre époque, ses « valeurs », inessentielles. Mais quand il parle de l’actualité, celle qui fait mal, qui tue, comme l’opération « Plomb durci » à Gaza, il n’a pas de mots assez durs ni de questions assez dérangeantes pour en parler, « quelle différence entre le général thébain Epaminondas et les généraux de Tsahal ! quel recul de l’humanité depuis les Grecs ! qui est responsable : le Dieu inhumain de la Bible ? » (p.488). Evidemment, comme pour lui, le devenir de la raison philosophique est grec, on ne sera pas surpris de le voir mettre ses lectures d’auteurs très anciens (que plus personne ne lit) au service de sa conviction. Et cette distanciation inactuelle peut être particulièrement stimulante en nous rendant proches, nécessaires (ça demande tout de même un effort) nos fondations et racines grecques (trop facile de les invoquer sans les connaître et les intérioriser) et, étrangers, obsolètes, nos habitats et habitus occidentaux. Marcel Conche sait qu’il nous dépayse pour nous faire toucher à l’universel comme le faisait Lévi-Strauss, celui-ci en étudiant les Bororo, Nambikwara, Caduveo, celui-là en  nous plongeant dans la matrice grecque (« replongeant » signifierait que nous n’avons qu’oublié les Grecs,  « plongeant » parce qu’ils nous sont devenus inconnus). Mais il n’a pas le souci pédagogique de nous convaincre. Il dit ce qui pour lui est vrai. A nous d’en faire, si nous le pouvons et voulons, le meilleur usage possible. Il revendique trop sa solitude, condition de la recherche de la vérité sur le Tout de la réalité pour vouloir se comporter comme Socrate, philosophe social, au milieu des Athéniens, voulant les rendre meilleurs : tel n’est pas son but. Les auteurs très anciens convoqués paraissent faits pour aujourd’hui, pour quelques hommes et femmes d’aujourd’hui, pas pour les nombreux. Y a t-il du mépris pour eux ? Je ne le pense pas. Ce qui intéresse Marcel, c’est la recherche de la Vérité, recherche solitaire (aucun dialogue n’y conduit même s’il dialogue, dispute beaucoup avec Héraclite, Parménide, Socrate, Aristote, Montaigne, Comte, Nietzsche) et le souci d’éduquer les autres n’est pas le sien en tant que philosophe mais l’homme, Marcel, a des égards, des attentions pour quelques-uns d’entre eux, d’entre elles surtout mais pas exclusivement (voir les belles pages sobres et émouvantes sur André Doremus, p.321, 341).

Emilienne occupe l’essentiel de ce journal. Ou plutôt l’effort de Marcel pour la comprendre dans son essence, sa singularité, sa foi, sa religion. M’aide t-il à la comprendre ? Quand il fait des comparaisons entre Emilienne et d’autres, se servant de sa raison, de sa capacité à cerner points communs et différences, par exemple avec Marceau, sa mère, décédée à sa naissance d’où des conséquences à vie, et qu’en esprit, il préfère à Emilienne, il me met sur la voie.
Mais je dois dire aussi mon embarras. A quoi est-il dû ? Pour parler de cet amour mystique, éminemment complexe car Emilienne l’est, Marcel l’est (même s’il fait le choix de la simplicité dans la vie quotidienne, comme dans l’écriture qui se veut limpide et comprise par le plus grand nombre), il a choisi la forme journal, presque au jour le jour et ce qui vaut tel jour ne vaut pas nécessairement pour l’autre. C’est-à-dire que j’ai du mal à suivre au jour le jour ce que vit, éprouve Marcel comme ce que vit, éprouve Emilienne vue, racontée par Marcel. Je pense que écrivant, pour lui, pour elle, au jour le jour, pour mettre au clair, tirer au clair car il communique à Emilienne telle ou telle page, sa pudeur, sa prudence, sa peur de ne pas la blesser (pour lui, c’est différent, il supporte par amour les souffrances venues d’elle, voulues ou « accidentelles ») le conduisent à hésiter sur les mots, les formules à utiliser, (il se dit par exemple à un moment donné « un tantinet amoureux » pour reprendre une expression d’Emilienne) pour tenter de dire juste, vrai, sans embellir, sans faire de la littérature comme il se le reproche par rapport à Marie-Noëlle, le 9 février 2009, p.521 (ce qui était vrai en 2006 ne l’était plus après le 22 février 2007, après le coup de téléphone d’Emilienne, après plusieurs années de silence ou presque). J’ai été amené à me demander : et si ce qu’il dit d’Emilienne devenait aussi de la littérature. Disons-le autrement : la vie est mouvement, leur vie, leur amour, leurs sentiments sont en mouvement. Comment dire le changement ? Question qui est celle de Montaigne, écrivain, la résolvant par ajouts, corrections, couches d’écriture. Marcel, comme quiconque usant des mots pour décrire le changeant, la fluence, fige ce qu’il vit. Par contre quand il se situe au niveau des idées, son utilisation du dictionnaire pour justement fixer le sens, est pertinente et convaincante.
Si je compare avec les pages magnifiques d’Analyse de l’amour (PUF, 1999), pages écrites sans doute sans appui sur une expérience vécue, celles-ci me paraissent dire l’idéal d’une relation d’amour parfaite et cela ne me gêne pas, cela même me transporte, me tire vers le haut, contribue peut-être à exhausser mon amour terre à terre pour toi. C’est de la littérature, de la philosophie, ça dit l’idéal de l’amour, ça le dit bien, c’est beau et ça élève.

Dans Analyse de l’amour, 1996, page 14, Marcel Conche écrit :
« Que faut-il entendre par « meilleurs » moments ? ce sont ceux où l’entente dialectique, ayant permis de vérifier l’accord des âmes et des intelligences sur tous les points essentiels qui tiennent à la vision de la vie, conduit enfin à se tenir au-delà de la parole. Ce sera par exemple, le moment, où, l’entente avec elle étant parfaite, on se bornera à prendre le bras de celle que l’on aime et à parcourir avec elle les allées d’une fête foraine au son d’un orchestre de manège. » Et plus loin, développant le rapport pédagogique entre l’aimant, éducateur, et l’aimée, s’autoformant, car éduquer c’est favoriser l’autoformation de l’autre dont on a saisi qu’il avait une disposition à poursuivre notre tâche commencée, dont on a perçu qu’il avait une nature, qu’il était une chance, un don, il dit : « Dis-moi qui tu aimes, je te dirai qui tu es… Ainsi l’amour accompli est celui du générateur et de l’enfant, entendant par « enfant » celui en qui, non par imitation, mais par rencontre et par effet de chance, renaît la même vocation pour le même engagement, pour les mêmes tâches. La mort peut empêcher ce qui se fait de venir à son terme, mais elle ne peut empêcher le recommencement. La mort ne peut rien si l’on aime ce qui vient après soi. » page 18.

Dans ces pages, c’est comme si Marcel anticipait, c’est comme si Emilienne s’annonçait, c’est comme si le pur amour décrit, attendu, allait être créé par leur rencontre, Emilienne prenant l’initiative en 2001 et à nouveau en 2007 pour être éduquée mais paradoxe, c'est Marcel qui s'est autoformé. Une nuance de taille tout de même : le pur amour décrit en 1999 a une dimension d’harmonie qui me semble manquer, en partie du moins, dans la rencontre réelle : il y a des moments d’harmonie mais la relation dans le temps ne l’est pas, due à la démesure d’Emilienne aux colères homériques, aux caprices de Marcel snobant Emilienne…
Dans La voie certaine vers « Dieu », Marcel, sous l’influence décisive d’Emilienne, se hisse jusqu’à la religion universelle pour l’époque de la mondialisation, l’amour inconditionnel pour autrui, pas pour l’Humanité, comme Auguste Comte avec lequel il partage cependant de ne pas vouloir laisser la religion (religare) aux religieux. Là aussi cette religion avec ou sans Dieu, d’où « Dieu », nous hisse au dessus de nos égoïsmes, nous ouvre des perspectives inouïes, peu pratiquées mais enthousiasmantes, pour après-demain.


Dans Corsica, d’un jour à l’autre, les mots changent. Amitié entre eux parce que non réciprocité de la part d’Emilienne. Amour sans désir sexuel de sa part. Mais il y a des chapitres où Marcel parle de la jouissance, dispute avec André Comte-Sponville sur ce sujet. Attentions de sa part à elle qui lui laisse supposer qu’il y a quelque chose comme de l’amour pour lui… Ces péripéties, ces variations d’émotions, de sentiments, de la joie à la tristesse, voire à l’angoisse, évidemment si nous aimons, avons aimé, nous avons connu ou plus exactement vécu.
Marcel amoureux d’Emilienne, de sa beauté corporelle, (et il est content quand ses ami(e)s lui font un retour élogieux sur elle), de son âme communiant avec l’infini, la Beauté, la Bonté de la Nature, traversée par cet infini, cette Bonté, ouverte à cet infini, à cette Beauté-Bonté rejoint la communauté des amoureux, des grands amoureux, n’hésitant pas à bouleverser à 86 ans, (aujourd’hui, il en a 88) ses habitudes, quittant Treffort pour Aléria.
Marcel amoureux perd en partie seulement sa singularité de philosophe exclusivement dévoué à la recherche de la vérité sur le Tout de la réalité, travail acharné rendu possible par une vie simple, presque ascétique, où les obligations comme les plaisirs sont réduits au minimum, usant de sa liberté pour, sur les bases de son jeu initial (fils de paysan…) élaborer une métaphysique de l’apparence absolue puis une métaphysique naturaliste, aboutir à une sagesse tragique intégrant la morale universelle des droits de l’homme et aujourd’hui, la religion universelle de l’amour inconditionnel pour autrui. Dans les discussions qu’il peut avoir avec Emilienne, pas si fréquentes que cela car Emilienne est femme d’action plus encore que de contemplation, il lui arrive cependant d’être aux altitudes qui sont les siennes comme philosophe, qui sont celles d’Emilienne comme mystique.

Corsica s’achève le 30 mars 2009 sur la présentation du rêve de Marcel pour Emilienne qui a trouvé son Hector, son Homme, Ivo. Il les voit, installés au temenos, le lieu sacré, se consacrant aux oliviers, il la voit, femme heureuse avec son homme, dans cette Nature, travaillée par eux, œuvrée par eux, (en aucun cas, maîtres et possesseurs de la nature, projet cartésien qui nous conduit dans le mur), il la voit mère aussi, imaginant même qu’Emilienne le laissera parler des Grecs à son enfant, rêvant aussi de finir ses jours dans la terre du temenos, Emilienne venant se reposer sur un banc de pierre et lui parlant, connaissant de lui, les réponses.
Ce rêve connaîtra t-il le sort du rêve fait en 2006 avec Marie-Noëlle qu’il voyait organisant son inhumation à Altillac ?

En achevant son journal le 30 mars 2009, Marcel termine avec une rare élégance et une immense poésie, le récit de sa rencontre avec Emilienne. Ce n’est pas de lui que nous saurons si cet amour mystique vivra éternellement ou ne sera, comme trop d’amours, même de purs amours, qu’une « eloise dans le cours infini d’une nuict eternelle ». Même  « eloise dans le cours infini d’une nuict eternelle », un pur amour, un vrai amour, un amour de partage de l’essentiel, est « une invitation à la valse de la vie » comme il dit à un moment. Tout grand amour, même malheureux, a eu lieu pour l’éternité, traces ou pas. Et en tant que création inédite, inouïe, tout grand amour, même impossible parce que l’âge, l’écart d’âge… ajoute de la beauté, de la bonté à l’Infini qui ne s’en trouve pas pour autant augmenté, modifié. Peu importe.

Merci Marcel.

                                                                                                   A Le Revest, le 9 mai 2010,
                                                                                                              Jean-Claude Grosse

 

Autres notes de lecture sur le Journal étrange de Marcel Conche commencé en 2005, achevé le 30 mars 2009 et qui compte 2128 pages, Les Essais de Montaigne en faisant plusieurs centaines selon les éditions, en caractères plus petits, 1387 pages aux PUF, collection Quadrige.


Tome 1 du Journal étrange Avec des si

Tome 2                                      Oisivetés

Tome 3                                         Noms

Tome 4                                      Diversités

 



 

 

 
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Marlon Brando

4 Avril 2010 , Rédigé par grossel Publié dans #pour toujours

Marlon Brando

(1924-2004)

 

Marlon Brando et Mary Murphy

dans L'Équipée sauvage

(The wild one)

de Laslo Benedek (1953)

l'échange de sourires est magnifique de profondeur et de luminosité 

 

 

 

Blanche meets Stanley

dans Un Tramway nommé désir

(A Streetcar Named Desire)

d'Elia Kazan (1951)

trouble et sensualité: c'est bien le tramway nommé désir 

 

 
 
Terry (Marlon Brando) and Edie (Eva Marie Saint)
dans Sur les quais
(On the waterfront)
d'Elia Kazan (1954)
la scène du gant que ramasse Terry et dont il joue est une trouvaille inoubliable de l'acteur Marlon Brando
 
 
 
Marlon Brando et Anna Magnani
dans The fugitive King
de Sydney Lumet (1959)
 
 
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Il y a 60 ans, l'affaire Henri Martin à Toulon

6 Mars 2010 , Rédigé par grossel Publié dans #SEL

Bravo à la Bibliothèque Armand Gatti et à ses responsables: Georges Perpès et Franço!se Trompette, d'avoir redécouvert cette pièce sur Henri Martin qu'il faudrait pouvoir lire et donc rééditer. Cette histoire me rappelle la découverte à Beyrouth de la pièce de Jean-Richard Bloch, consacrée au sabordage de la flotte, pièce rééditée par Les Cahiers de l'Égaré mais qui n'a pu être recréée à Toulon même pour le 60° anniversaire du sabordage de la flotte le 27 novembre 1942 à Toulon. On doit l'échec de cette tentative à la municipalité de Toulon, maire: Hubert Falco, adjoint à la culture à l'époque: Claude-Henri Bonnet.
La dernière pièce se déroulant en partie à Toulon, dans le Petit Chicago, est Roberto Zucco, de Koltès.
Une autre pièce mériterait édition et mise en scène: La nuit, de Marcel Martinet, préfacée par Trotsky qui la présente comme le drame de la classe ouvrière française.Elle existe en version originale à la Bibliothèque Armand Gatti.

Martinet
grossel



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Sur l'analyse (en Lacanie)

5 Décembre 2009 , Rédigé par grossel Publié dans #jean-claude grosse

Après la pause philo du 28 novembre 2009
sur la psychanalyse et Lacan
à la médiathèque de Hyères


30 personnes se sont retrouvées dans l’auditorium de la médiathèque.
La pause philo fut particulièrement interactive entre Marie-Paule Candillier, Jean-Claude Grosse et le public. Ce fut une séance pour apprendre, comprendre, interroger.
Qu’est-ce que je retiens pour ma gouverne de cette séance ?
Celui, celle qui se lance dans une analyse au long cours ou dans un face à face thérapeutique de moindre durée ne s’y lance en général que parce qu’il est en souffrance. Il croit que l’analyste devant lui, derrière lui, détient un savoir sur l’inconscient et qu’il pourra l’éclairer sur le fonctionnement de son propre inconscient. Ce n’est pas la position que prend l’analyste, il n’est pas un maître, un gourou qui sait et transmet. L’analysant se met au travail, travaille sur ses rêves et autres formations de l’inconscient et de ce travail naît un savoir, son savoir sur comment ça fonctionne pour lui, savoir progressif, jamais achevé, il y a un reste incernable, l’objet (a). Mais ce cheminement  des signifiants S2 vers un signifiant S1 qui serait le signifiant le destinant, le liant à un destin, le sien, permet à l’analysant de se retrouver au plus près de son désir, de sa vérité donc. Cela lui permet de se désenchaîner partiellement des chaînes des signifiants à l’œuvre dans son inconscient, de le soulager de certaines souffrances, du poids de certaines valises car nous portons tous des valises héritées de l’histoire familiale, valises que nous acceptons de porter, devons porter au moins jusqu’à un certain point. Les bénéfices  d'une analyse se situent en général du côté d’un décalage de la position de l’analysant par rapport à son désir, ce décalage entraînant un décalage de sa position par rapport à lui, aux autres, au monde.
Si j’ai été « construit » autour de cette phrase rabâchée pendant toute mon enfance : «  tu t’en sortiras bien tout seul », la focalisation sur le « seul » me permettra de comprendre que je l’ai pris au pied de la lettre puisque effectivement je suis toujours seul, je n’ai pas réussi à poser une relation durable. Puis la focalisation sur  le « sortir » me fera prendre conscience qu’il me faut toujours sortir, que je m’arrange toujours pour « sortir » du jeu, d’une relation. La focalisation se fera peut-être aussi sur le « bien »… Ce n’est qu’un exemple qui ne remplace pas le chemin fait par tout analysant.
Toute la souffrance ne sera pas évacuée car la pulsion de mort est toujours à l’œuvre, ouvrant à quelque chose que l’analyse ne peut réduire, la jouissance qui n’a rien à voir avec le plaisir : on jouit de souffrir. Cet irréductible du ça, c’est l’objet (a).
Ce qui m’importe dans ce que j’ai compris, c’est que la vérité du sujet se situe du côté du désir inconscient, refoulé du sujet. Je ne nierai pas que ce fonctionnement soit réel. Je pense que si nous sommes êtres de désir, nous sommes aussi êtres de volonté. Et il me semble  que si pour certains, il leur faille aller à la rencontre de leur « vrai » désir (ils ont été piégés par le désir d’autres du milieu parental, maman, papa), il est sans doute possible à d’autres de mettre leur volonté au service de leur désir, même si ce désir n’est pas trop élucidé. Avec leur volonté, ils conscientiseront ce qu’ils vivent pour devenir le plus possible cause de soi et non conséquence des « choix » pour moi de maman, papa…
Pour concrétiser cette position, je renvoie à : Analyse de l’amour de Marcel Conche aux PUF.
Jean-Claude Grosse


Pourquoi vivons-nous tellement
au-dessous de nous-mêmes ?
  

    Un pour-autrui nous oriente en profondeur. C'est non moins un par-autrui qui anime notre épaisseur personnelle, comme relative autonomie. Il ne s'agit pas de quelqu'un (ou plutôt de quelques-uns) mais de sa " forme ", peut-être changeante. Au plus intime de nous, nous est vitale pour devenir quelqu'un une sorte de forme abstraite de l'autre, structurant notre histoire et structurée par elle.
    En tant que solitudes, nous sommes éminemment sociaux et pourtant radicalement coupés de la société. Car l'autre qu'il nous faut pour devenir n'est jamais suffisamment là avec nous. Il est structurellement ce qui fait défaut d'être là et c'est précisément pour cela que nous en avons un besoin vital. Quand autrui manque tout simplement, nous ne pouvons vivre qu'au-dessous de nous. Même chose quand il est trop unique. Seule une multiplicité d'autres, actuels et possibles (et pas n'importe lesquels), peut nourrir une unicité multiple de la personne.
    Ce genre d'autrui n'est fourni par aucune société tout court, mais on devrait pouvoir attendre d'elle qu'elle favorise optimalement ce pour et par autrui des solitudes. S'il est vrai que nos vies sont fondamentalement orientées par une adresse à on ne sait jamais trop qui de pourtant très concret, on devrait y être plus attentif en soi et chez les autres. Si autrui est notre nécessaire levain, nous devrions nous inquiéter radicalement de devoir vivre la plupart des hommes comme une simple pâte. Evidemment, ce n'est pas que tous puissent entrer en résonance intime avec nous, mais, pour que nous ayons des chances réelles et renouvelées de nous adresser à quelqu'un et d'être adressés par lui, il faudrait que la vie en société des hommes puisse offrir autre chose que le terrain et le spectacle quasi constants de leur traversée indifférente, de leur absence concomitante d'intériorité et d'extériorité.
    Par exemple, une société mercantile comme la nôtre ne peut pas sans monstruosités nier et dévoyer le besoin profond d'être soi par et pour autrui. Le plus mystifiée qu'elle soit, l'adresse fondamentale qui nous anime resurgit alors en béance du sens de la vie, en lourd semblant fatal d'un non-devenir personnel et commun.
G.L.



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Freud/Lacan

28 Novembre 2009 , Rédigé par grossel Publié dans #agoras

samedi 28 novembre 2009
de 14 à 16 H

pause philo
à la médiathèque d'Hyères :

Jacques Lacan, sa conception de l'inconscient
par Jean-Claude Grosse et
Marie-Paule Candillier, psychanalyste

Pour commencer, rappeler la disparition de Lévi-Strauss qui aurait eu 101 ans ce 28 novembre et auquel nous consacrerons la pause philo du 30 janvier 2010.
Notre cycle de 4 exposés est rassemblé sous un titre : Être de bons jardiniers, l’ensemble de l’année, en partenariat avec la LPO et la médiathèque d’Hyères, étant présenté sous le titre : Cultiver son jardin … de la plante à l’esprit.
Nos 4 exposés ont été définis avec les participants à la dernière séance 2008-2009, le 16 mai 2009.
Comment faire parler la métaphore du bon jardinier qui cultive son jardin de la plante à l’esprit ?

Exposé de Marie-Paule Candillier

1 Le moment fondateur de la psychanalyse


Freud invente la psychanalyse en écoutant ses patients en particulier les hystériques.   Il découvre que les symptômes ont un sens sexuel refoulé qui peut être interprété et que l’affection du corps est une conversion c'est-à-dire une représentation  inconciliable avec le moi  «  reportée dans le corporel. Voir  « Etudes sur l’hystérie » avec Breuer  en 1895. « L’interprétation des rêves » en 1899.

2 Les inflexions ultérieures de la psychanalyse

Les successeurs de  Freud,  Anna FREUD, sa fille, la psychanalyse anglaise, Mélanie KLEIN, WINNICOTT…Françoise DOLTO, LACAN

3 Le noyau conceptuel de la psychanalyse

*La psychanalyse est fondée sur  la croyance à l’inconscient, découverte essentielle de Freud.
L’inconscient freudien est un lieu psychique  (notion topique et dynamique). Dans sa première topique en 1915, l’inconscient  est constitué de contenus refoulés qui se sont vus refusés l’accès au système préconscient-conscient  par l’action du refoulement ( refoulement originaire ou après-coup). L’inconscient c’est l’infantile en nous. Il est constitué de « représentants de la pulsion ».

La pulsion est une force psychique consistant en une poussée qui fait tendre l’organisme vers son but. Elle a sa source dans une excitation corporelle ( pulsion orale, anale, génitale). Son but est de supprimer l’état de tension dans  un objet (pulsionnel).

Le fonctionnement de l’inconscient est basé sur le principe de plaisir.
En 1920, Freud remanie sa théorie de l’appareil psychique, il ne parle plus d’inconscient, préconscient, conscient  mais du ça, du moi et du surmoi. Le ça recouvre les caractéristiques principales de l’inconscient, le moi et le surmoi  ont une part inconsciente.

Nous n’avons accès à l’inconscient que par les formations de l’inconscient, rêve, lapsus, acte manqué, mot d’esprit et symptôme qui seront à déchiffrer dans la cure analytique.

Le rêve
Le rêve est un rébus à déchiffrer. C’est l’accomplissement d’un désir.
Les mécanismes du rêve ( déplacement, condensation) mettent en évidence le fonctionnement de l’inconscient. Freud compare le rêve  aux hiéroglyphes dont les signes doivent être traduits. Le contenu manifeste du rêve est une transcription en images ou en mots d’une multitude de pensées du rêve. La condensation opère par omission, fusion ou néologisme.
(Exemple  : NOREKTAL = colossal, pyramidal (superlatif s’adressant à un collègue de Freud qui surestime sa découverte physiologique) = Nora, EKDAL , souvenir de deux drames de l’auteur critiqué.
Le déplacement, autre procédé essentiel du rêve, renverse les valeurs et   travestit le sens.
Ces deux mécanismes  ont pour but    de rendre le désir méconnaissable afin d’échapper à la censure du moi.
*Le sujet  en psychanalyse  n’est pas le moi, c’est le sujet  du désir qui est à  rechercher dans  l’inconscient. Freud parle de fading du sujet. 

4 La cure analytique

C’est à partir de « ce qui cloche », d’un symptôme dont on souffre  que l’on consulte un psychanalyste. Le symptôme se présente toujours comme dysharmonique au principe de  plaisir pour le  sujet. Cependant, pour être mis au travail dans l’analyse, il ne suffit pas de la plainte. Le symptôme ne se construit comme symptôme analytique  et ne fonctionne comme levier de la cure que si le sujet le considère comme une question qui le concerne et qu’il cherche à en lever l’énigme en l’adressant à un analyste auquel il suppose un savoir. La dimension du transfert, l’adresse à l’analyste en position de sujet supposé savoir, permet la mise en acte de l’inconscient.

*La cure analytique a pour but de déchiffrer son inconscient pour accéder au désir,   à partir des  symptômes  et des autres formations de l’inconscient ( rêve, lapsus, acte manqué…)
La cure analytique vise un  au-delà des effets thérapeutiques, celle  de permettre à un sujet de se rapprocher de son désir, qu’il méconnaît car il est inconscient et qui est unique, singulier. Se rapprocher de son désir entraîne des conséquences qui permettent   de poser son désir et de faire de nouveaux  choix de vie. 

*L’efficacité de la cure ne peut être appréciée que par l’analysant lui-même, l’analyse contrairement aux TCC  ne vise pas l’adaptation d’un sujet à la société ni l’éradication du symptôme  mais elle amène des  effets d’allègement par rapport au  symptôme ( dépression, inhibition, somatisation, angoisse…)  et dans le rapport aux autres. Un sujet analysé sort de ses inhibitions, pose davantage ses choix dans la vie et se situe mieux  socialement. Freud  dans « Malaise dans la civilisation » évoque la pulsion de mort toujours à l’œuvre ; l’analyse en permettant  de la prendre en compte au coeur même de son être, est sans doute la meilleure garantie de limiter  la destruction dans le monde.

*La cure analytique peut être longue mais la psychanalyse peut  aussi   s’appliquer à la thérapeutique et orienter la pratique clinique des psychologues, psychiatres et  des soignants du champ de la santé  mentale dans  les institutions. S’orienter de la psychanalyse c’est  prendre  en compte le sujet dans son rapport à l’inconscient et cela peut se faire sur un seul entretien.
La psychanalyse  a des effets thérapeutiques (disparition ou allègement de symptômes). Les CPCT (Centre psychanalytique de consultations et de traitements) en recevant gratuitement sur 16 séances  le démontrent.

5 Le mode de formation des psychanalystes

*La cure analytique menée suffisamment loin est la voie essentielle de formation des psychanalystes. Il s’agit de mettre à jour son désir et son fantasme (sortir par exemple du désir de guérir ou de réparation) pour accueillir la parole de l’analysant sans projeter ses propres fantasmes.
A l’IPA,  la formation de l’analyste passe par une analyse didactique.
Pour Lacan  « l’analyste ne s’autorise que de lui-même et de quelques autres » c'est-à-dire de son désir qu’il met à jour dans sa cure et qu’il confronte aux autres dans l’Ecole de la Cause freudienne. A cet effet Lacan a proposé « la passe ». C’est un dispositif dans l’Ecole qui permet de rendre compte du  parcours  de l’analysant dans sa cure et de vérifier  si la cure a été menée jusqu’au bout. Cette démarche n’est   menée que par quelques uns.

*Le contrôle ou supervision est essentiel.  L’analyste parle des cures qu’il mène et des questions qu’il se pose  à un autre analyste plus expérimenté.

*Il n’existe pas de diplôme ni de formation universitaire, les analystes par contre sont en formation constante ; ils étudient les textes de Freud et de Lacan ( ou d’autres) et  travaillent  sur leur clinique afin  de  pouvoir mener le travail avec leurs patients.

*Le fait d’être inscrit dans une école de psychanalyse donne à mon sens  une certaine  garantie de sérieux et de contrôle d’un analyste.

6 L’approche de Lacan

Lacan a revisité l’œuvre  de Freud  et l’a  enrichie de nombreuses autres disciplines, de l’anthropologie avec Levi-Srauss, de  la philosophie avec Kojéve et Koiré et en particulier de la linguistique  moderne avec Jakobson et de Saussure.
Pour Lacan, l’homme est l’effet du langage et  l’inconscient est structuré comme un langage.
Reprenant l’algorithme saussurien  dans lequel « le signe linguistique unit un concept ( un signifié)  et une image acoustique ( un signifiant)  »  Lacan  donne  la prépondérance au signifiant, à la dimension symbolique du langage et affirme que le signifiant détermine le signifié : Signifiant / signifié
Le signifiant est le support matériel du discours, la lettre ou les sons  d’un  mot,  par extension signifiant  désigne tout élément qui a la propriété de signifier, dans sa dimension symbolique.

Lacan est structuraliste, il repère trois registres auquel le sujet a affaire,  réel, symbolique et imaginaire   et donne la  primauté au signifiant, à la dimension symbolique du langage tandis que le moi dans sa fonction imaginaire a un effet de leurre et fait barrage à la fonction symbolique et au désir. 
 L’Autre  pour  Lacan  est le champ symbolique du langage, le champ des signifiants du sujet  ou  l’Autre scène  c'est-à-dire l’inconscient.

*La naissance du sujet
Dès avant sa naissance, l’enfant est dans un bain de langage ( ses parents parlent de lui, lui choisissent un prénom…)
En rentrant dans le langage, le sujet  s’aliène au signifiant   il s’inscrit dans les signifiants de l’Autre ( le premier Autre est l’Autre parental). L’être du sujet n’est alors plus représenté que par un signifiant, un signifiant primordial qui  le détermine dans  sa vie, pour un autre signifiant, c'est-à-dire par sa parole. Dès sa naissance le sujet tombe sous le dessous (fading, chute du sujet). C’est à la fois la condition pour accéder à la position de sujet et sa disparition. De cette opération se produit le refoulement originaire qui constitue  l’inconscient. L’être parlant est à  jamais divisé de cette part inconsciente qui tombe sous le refoulement.

Du fait de l’inconscient le sujet qui parle est divisé. Le sujet n’aura plus accès à l’inconscient ( cette part perdue de l’être) que par les formations de l’inconscient, retour du refoulé.

Pour Lacan, le signifiant agit séparément de sa signification et à l’insu du sujet. Signifiant et signifié ne se recouvrent pas. Lacan représente le discours du névrosé comme deux chaînes, la chaîne signifiante et la chaîne signifiée qui glissent l’une sur l’autre en sens inverse et s’entrecroisent par le point de capiton qui donne sens au discours.
L’analyse permettra de retrouver le sens inconscient en remontant la chaîne signifiante par les associations d’idées et de mots, d’un signifiant à l’autre.
La métaphore ( la substitution d’un terme à un autre) et la  métonymie ( la partie  pour le tout ou  la  contiguïté d’un mot à un autre) sont  deux mécanismes empruntés à Jakobson,    qui produisent  un effet de signification.

Le «  je » de l’énonciation ( du côté du désir, de l’inconscient) qui est essentiellement mis en jeu dans la cure est différent du « je » de l’énoncé ( ce que je dis, le bla bla). Quand on parle, on ne sait pas ce que l’on dit, on en dit toujours plus qu’on ne croit.

*L’oedipe, la métaphore paternelle, la castration  ( Séminaire V : les formations de l’inconscient)

   Temps 1 L’enfant en naissant, cherche à capter le désir de la mère, à être le phallus ( l’objet imaginaire du désir de la mère). A ce stade, il est  désir du désir de la mère, identifié à l’objet de son désir.
  Temps 2 L’interdiction de l’inceste doit le déloger de cette position. Cette interdiction vise non seulement l’enfant mais aussi la mère : le père intervient  comme  interdicteur de la mère pour l’enfant : «Tu ne coucheras pas avec ta mère »  et comme privateur  de la mère de l’objet de son désir, l’enfant : «  Tu ne réintègreras pas ton produit ».
C’est la mère qui introduit la loi du père, une loi symbolique au-delà de son caprice.
Pour que le père incarne l’interdit de l’inceste, il faut qu’intervienne le « Nom du père » ou « Métaphore  paternelle » une fonction  tierce entre la mère et l’enfant. Le Nom du Père est un signifiant qui vient se substituer au   signifiant  maternel ou désir de la mère NP / DM
La  métaphore paternelle est un signifiant essentiel qui introduit l’ordre  symbolique  chez  l’être humain, qui fait point de capiton   et donne sens  au  langage, elle  permet  d’accéder    à la signification phallique.
La forclusion de la fonction paternelle entraîne la psychose.

 Temps 3 La Métaphore paternelle permet à l’enfant à la fin de l’oedipe de s’identifier au père par l’Idéal du moi et de s’inscrire dans la différence des sexes comme homme ou comme femme. Pour être inscrit dans la sexuation, il faut passer par le complexe de castration, renoncer à être le phallus de la mère. L’enfant passe de la position « d’être le phallus » de la mère, l’objet de son désir, « à l’avoir »,  à la fin de l’oedipe,  être un homme porteur du phallus pour le garçon et  une femme qui trouve le phallus chez un homme.

La castration pour Lacan est plus généralement le rapport au manque, un manque symbolique qui est la condition de l’être parlant  du fait du langage et qui introduit le désir.

*Dans le dernier enseignement de Lacan, le réel de la jouissance

Alors  que dans son premier enseignement jusqu’en 1962, date du  Séminaire «l’angoisse », Lacan donnait la primauté au symbolique et pensait que l’interprétation pouvait  résorber le symptôme, l’inertie rencontrée dans les cures de ses analysants, l’amène à prendre en compte une autre dimension, celle de la jouissance.
La jouissance est la dimension pulsionnelle qui résiste à la symbolisation. Il la nommera « objet a » (objet oral, anal, le regard et la voix), le reste de jouissance non asséchée par le symbolique. En effet si le symptôme  a une face signifiante qui peut être interprétée, il a aussi une dimension de jouissance, sa face de satisfaction pulsionnelle.  Du symptôme, on s’en plaint mais on en jouit aussi.

Une nouvelle orientation dans les cures
Il s’agit donc dans la cure de toucher à cette dimension  de jouissance qui n’est pas symbolisable pour permettre au  sujet de ne pas retomber dans la répétition. Les symptômes actuels comme la boulimie, l’anorexie et les diverses addictions mettent au premier plan cette dimension pulsionnelle.
Jacques Alain Miller, responsable de  l’Ecole de la Cause freudienne (gendre de Lacan, il  est  exécuteur testamentaire de l’oeuvre de Lacan)   met l’accent  sur ce dernier enseignement et ouvre une clinique nouvelle dans le champ des psychoses.

Marie-Paule Candillier
Membre de l’Association de la Cause Freudienne
(association de psychanalyse lacanienne)


Exposé de Jean-Claude Grosse

Lacan, sa conception de l’inconscient

Mes sources : mes lectures anciennes de Freud, Mélanie Klein, Lacan, Leclaire, Laplanche, Maud et Octave Mannoni, Dolto, François Roustang, Denis Vasse, … mes cours sur la psychanalyse, quelques écrits de J.A. Miller, Jacques Lacan par Anika Rifflet-Lemaire, Wikipédia et autres sites internet. Je n’ai jamais entrepris d’analyse et n’ai aucune pratique. D’où mon appel à Marie-Paule Candillier, psychanalyste, pour préciser, corriger, faire que nous soyons au plus près des enjeux d’aujourd’hui en ce qui concerne  l’apport théorique de Lacan. Pas question ici d’évaluer la pratique des lacaniens.

Pourquoi s’intéresser à Lacan aujourd’hui ?
En France, sa pensée, ses conceptions sont influentes, en Argentine, Amérique latine aussi
mais depuis quelques années, on assiste à une critique de la psychanalyse (le livre noir de la psychanalyse par Mikkel Borch-Jacobsen et d’autres), de Freud 

(la critique de la psychanalyse porte sur :
   1. le moment fondateur (contexte historique, épistémologique, scientifique, culturel, innovation, statuts des « découvertes freudiennes », méthodologie, prétentions scientifiques…) qui recouvre le personnage même de Freud (intentions, ambitions, compétences…) ;
   2. les inflexions ultérieures de la psychanalyse ;
   3. le noyau conceptuel commun à l'ensemble des courants psychanalytiques ;
   4. l'efficacité de la cure analytique ;
   5. les modes de formation des psychanalystes (valeur d'une analyse didactique, réglementation, institutions);
   6. la construction de la "légende Freud" à partir de la manipulation des sources et de la réécriture de l'histoire des origines, par Freud lui-même, et ses successeurs.

et de Lacan, toujours au centre de polémiques, lui aussi ; la « captation » de son héritage par Jacques-Alain Miller constitue peut-être un obstacle au travail d’évaluation de cette oeuvre
(Lacan, le maître absolu de Mikkel Borch-Jacobsen)

à l’émergence de nouvelles théories et pratiques, venues des USA, d’inspiration behaviouriste, les TCC, les thérapies cognitives et comportementales,
(à propos de la polémique entre les tenants des TCC et ceux de la psychanalyse, une question légitime est à se poser: qu’y a t-il derrière cette polémique ? des intérêts économiques, des divergences idéologiques, scientifiques… ?)

à une lutte de pouvoir entre ces deux approches de l’homme,
à une politisation de cet affrontement avec à la clef, un contrôle par le politique et l’un des deux camps de ce secteur de la « santé » (les neurobiologistes et les TCC sont extrêmement offensifs, bien positionnés dans l’appareil universitaire et politique mais les lacaniens avec J.A. Miller ont du répondant).

Parce que 40 ans sont passés (les Écrits sont publiés en 1966)  et que de même que Lacan a prolongé, approfondi Freud en s’appuyant entre autres sur la linguistique structurale, peut-être faut-il évaluer l’apport de Lacan, pour aller plus loin ou ailleurs. Évidemment, nous n’aurons pas cette prétention ici, il s’agit d’un travail collectif de grande ampleur, sachant qu’entre opinion et savoir, le débat est souvent conflictuel, je dirais surtout entre idéologie et science.

S’intéresser à Lacan aujourd’hui, c’est donc d’abord se demander ce qui a changé en 40 ans, dans le paysage intellectuel, dans le paradigme conceptuel.

Lacan produit dans un contexte structuraliste, c’est le primat de la structure sur l’homme : marxisme (relecture par Althusser), anthropologie et linguistique structurales (Lévi-Strauss), déconstruction philosophique du cogito, nouveau roman … c’est après la mort de Dieu, la mort de l’homme et de l’humanisme, la fin de l’histoire. On proclame la fin de la liberté, de la raison. L’homme comme être libre et pensant est une vieille duperie à mettre au rancart. L’homme est effet et non cause.

Lacan, ironiste à la Socrate, provocateur aux jeux de mots explosifs (l’hommelette), a su allumer les nullités universitaires, dégonfler d’innombrables baudruches, désillusionner. Je pense par exemple à sa définition de l’amour : vouloir donner quelque chose qu’on n’a pas à quelqu’un qui n’en veut pas ; à sa conception du malentendu qui serait universel, la compréhension entre deux êtres à un moment donné n’étant qu’un malentendu réussi.
On comprend à ces deux exemples que la pensée de Lacan puisse susciter des réactions de rejet. Il bouscule certitudes et préjugés.
Voyons donc la philosophie sous-jacente à l’œuvre chez Lacan, sa conception de l’homme et quelques unes de ses formulations essentielles.
L’homme est cet être qui est inscrit dans le langage et la société, dans le champ symbolique, dès avant sa naissance (voir son mythe de la genèse humaine depuis la naissance) par le discours parental et sociétal. L’homme est un être de représentation, représenté par un nom, un statut, un état civil. Représenté, il est donc séparé de son être, le Je de l’énonciation est séparé du Je de l’énoncé. L’homme est cet être séparé de lui-même par son inscription dans le langage et dans la culture (double inscription dans le langage conscient et dans le langage inconscient, les mêmes signifiants occupant des positions topologiques différentes et pouvant donc avoir des fonctions différentes dans l’ensemble de chaque chaîne). L’inconscient naît de l’accès au langage (ici, il faudrait affiner, ce n’est pas une question d’âge ou de stade). Le refoulement primaire est lié à l’interdit de l’inceste, l’enfant faisant s’il traverse avec bonheur l’Œdipe (avant l’Œdipe, il est par identification, désir du désir de sa mère, phallus), le sacrifice de son désir de relation duelle avec sa mère (après l’Œdipe, si la mère reconnaît le père comme porteur de la loi, l’enfant accède à l’ordre tri-dimensionnel du symbolique par identification au père qui a le phallus ; il accède à sa place, à son nom dans la constellation familiale, dans le système de parenté qui repose sur la séparation entre relations de consanguinité et relations d’alliance par l’interdit de l’inceste, il entre dans la culture, la civilisation, il accède au langage, il accède à son individualité à construire, il est passé de l’être – être le phallus tout puissant, désir de toute puissance – à l’avoir – avoir un désir formulable dans une demande, s’engager dans une quête d’objets de plus en plus éloignés de l’objet de son désir). Ce refoulement originaire (refoulement du désir d’union duelle avec la mère) constitutif de l’inconscient comme effet de l’accès au langage est prolongé par les refoulements secondaires, toujours en double inscription, langage conscient, langage inconscient (pour un enfant, certains mots ont d’abord un sens personnel sur lequel viennent se greffer les acceptions courantes de ces termes ; les mots sont toujours polysémiques). Cela a un autre effet : l’homme est cet être qui s’éloigne de sa vérité, de son être, de sa réalité dès qu’il se met à parler de lui, cela s’expliquant par la séparation entre le mot et la chose (le mot n’est pas la chose, le mot n’est que le symbole, le représentant de la chose). L’homme croit que son Moi, ce qu’il dit de lui et qui s’élabore tout au long de sa vie (sauf à faire une analyse), est la vérité sur lui alors que c’est ce qui est le plus éloigné de son être : le Moi est l’ensemble des masques, leurres mis en place par le sujet pour se situer, se nommer, se placer dans l’édifice social. Mauvaise foi, dénégation, hypocrisie, mesquinerie, jalousie, agressivité, séduction, autant de moyens pour l’homme de croire qu’il est ce qu’il croit être, ce qu’il veut être, ce qu’il veut faire croire de ce qu’il croit être.
Les formations de l’inconscient : rêves, lapsus, oublis de noms, actes manqués, mots d’esprit sont des retours du refoulé, pas forcément des voies d’accès à l’inconscient, à la vérité du sujet. En effet, le langage, ses conventions, les exigences de cohérence de la pensée ont pour effet de maintenir l’inconscient en son lieu propre. Les formations de l’inconscient sont des usages non conventionnels des signifiants et des signifiés. L’interaction entre langage conscient et langage inconscient n’a aucune évidence. Le joint c’est l’objet (a), incernable et partout à la fois, se répercutant dans l’histoire individuelle à tous ses niveaux et sous des formes changeantes.

Dans cette philosophie, dans ce corpus théorique et pratique, je vois un paradoxe :
d’une part est affirmé avec force le pouvoir aliénant du langage, de l’ordre symbolique, dont les effets bénéfiques sont surtout pour la société et ceux qui jouent sans complexe de leur Moi,
d’autre part est indiqué le chemin de la désaliénation, du côté de l’inconscient, de la réalité refoulée, de la vérité refoulée du sujet. Mais l’écoute flottante du discours leurrant du parlant, du patient peut durer des années, être sans fin même. Quel bénéfice réel pour le parlant, en tant qu’être parlant, en tant que sociétaire ?
On voit comment une telle philosophie est fort différente de celle de Sartre ou de Camus (approchée l’an dernier), qui en sont les immédiats précurseurs.

Et aujourd’hui ?
Il me semble que d’une part, on a des théories et pratiques d’adaptation au social, le « concept » de résilience par exemple est un de ces mots émergents pour dépasser les traumatismes, promesse qui ne peut qu’attirer mais ce n’est qu’un petit exemple comparé aux TCC qui vont jusqu’à préconiser l’évaluation comme critère d’efficacité thérapeutique et scientifique
d’autre part, on voit se développer tout un tas de théories et pratiques du bien-être, de l’harmonie, du bonheur, les unes d’inspiration américaine, les autres d’inspiration extrême-orientale ou inspirées d’autres soi-disant sagesses (chamanisme …), supposant une désaliénation, des libérations successives, là encore promesses ne pouvant qu’attirer.
Dans les deux cas, ce n’est pas la vérité qui est en jeu. Mais la meilleure adaptation ou le bonheur.

Que faire de la conception lacanienne de la vérité ? elle est une critique radicale du cogito ergo sum mais c’est accorder à Descartes et à Socrate, trop d’importance sur ce qui a de l’importance.
 
On a vu en philosophie dans les dernières années, un retour à l’Homme, à la valeur, à la vérité, au sens, à la morale, à la sagesse. Des philosophes comme André Comte-Sponville, Luc Ferry… nous permettent de nous retrouver comme êtres de raison, êtres de liberté.
Et surtout, avec les crises qui nous menacent, individus, sociétés, planète et espèce (qui ne veut pas savoir encore qu’elle est mortelle), nous sommes confrontés à une réévaluation de notre place dans la Nature. C’est cet énoncé de Descartes : l’homme, maître et possesseur de la nature, qui nous a éloignés d’elle, si le cogito nous a éloignés de nous. Exploitant agricole ou jardinier ?

Pour ma part, je me reconnais dans la philosophie de Marcel Conche, dans sa métaphysique de l’ apparence absolue, (éloïse, éclair, dans le cours d’une nuit éternelle, celle de la mort absolue de tout, pas du Tout), dans sa métaphysique de la Nature (la Nature au sens des présocratiques, infinie, éternelle, créatrice aveugle, dépasse ou contient l’opposition anthropologique nature-culture) et comme sagesse tragique (avec courage, aller au-delà de soi parce que sous l’horizon de la mort, développer le meilleur de soi, ce qui suppose de s’émanciper de l’homme collectif en nous, du conditionnement social, devenir le plus possible cause de soi-même et non effet d’autrui ou du langage).
Avec Conche, philosopher à l’infini, dans la clarté de la langue, avec Lacan, analyser à l’infini, dans un jargon assez hermétique; avec Conche, résister aux sirènes de la commerie, être le plus créateur possible, ajouter au monde ; avec Lacan, remonter aux grandes houles de nos origines.

Jean-Claude Grosse


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Collioure Salon d’Automne 2009

25 Octobre 2009 , Rédigé par grossel Publié dans #poésie

Collioure Salon d’Automne 2009


Collioure
j’y suis
pour 42 jours
grâce à Michel Bories
1949-2001
exposé au château royal
je me promène
ville et collines
rencontre des gens
d’ici d’ailleurs
écoute discute
lis filme
regarde compare
Collioure
compte moins de 3000 habitants
ville très animée
dès 7 heures du matin
artisans du bâtiment
éboueurs
camions approvisionnant
commerces et restaurants
double marché hebdomadaire
avec plateaux de fruits de mer
dégustés sur parapet en ciment
arrosés au Collioure blanc
trains qui passent
trains qui s’arrêtent
Collioure
n’est plus le port de pêche qu’il fut
on conditionne toujours les anchois
à l’ancienne
à l’ancienne c’est bien
c’est fait main
Collioure
est terre de vignerons
de domaines de caves
il y a ceux qui se sont regroupés
ceux qui tiennent à leur identité
Collioure n’est plus la ville d’autarcie
des années 1900
ville de marins et de paysans
mer et montagne
deux mondes
aujourd’hui
Collioure
reçoit les touristes du monde
qui viennent attirés par son cadre
encadré par
une installation de 12 cadres
pour cadrer le cadre
Collioure attire
par son patrimoine paysager
mer montagne
Albères Méditerranée
climat de Côte Vermeille
soleil souvent
pluies torrentielles parfois
pleine lune toutes les 4 semaines
chaleur fraîcheur
ombres lumières
diurnes nocturnes
tramontane violente marinade poisseuse
par son patrimoine architectural
château royal et forteresse Vauban
église-phare Notre Dame des Anges
dont le clocher suffit
aux incroyants du monde entier
fort Saint-Elme
moulin à farine utilisé
comme moulin à huile
la glorieta
le couvent des dominicains
transformé en cellier Le Dominicain
regroupant 160 vignerons
faisant tout à la main
Collioure attire
par sa réputation de ville des fauves
Matisse Derain
les œuvres réalisées là sont parties
dans les grands musées du monde
le chemin du fauvisme
retrace cette aventure
de quelques mois de 1905
avec 20 reproductions d’oeuvres
surgissant dans une déambulation
de labyrinthe
Collioure tire profit depuis 50 ans
de ce qu’elle n’avait pas compris
une révolution picturale
vite révolue
fleurissent artistes et ateliers
rue des Treilles
rue de la Fraternité
rue de l’Egalité
rue du Mirador
rue Arago
rue Jules Ferry
rue Dagobert
rue Voltaire
la plupart font du Collioure
de la corrida du rugby
chacun son style
reconnaissable
après visite de découverte
Collioure tire profit aussi
de la mort et de la tombe
d’Antonio Machado
qui vécut 3 semaines là
Casa Quintana
où la Retirada
l’avait conduit par hasard
avant de mourir
sa mère mourant 3 jours après lui
70 ans après
Casa Quintana
maison vide
parfois ouverte pour l’aérer 
va être vendue
à la communauté de communes
pour devenir
Centre littéraire Antonio Machado
de quoi inviter
des milliers d’Espagnols
à se photographier avec le poète
Collioure vit sur son acquis
sans trop se donner les moyens
du patrimoine de demain
Collioure  qui a le cadre
n’a pas la vision
Collioure
travaille jour après jour
 va de fête en fête 
les fêtes de Saint Vincent
avec le feu d’artifice du 16 août
achevant en apothéose
la trépidation estivale
Collioure
en quelques heures
peut passer  de 3000 habitants
à 50000-150000 visiteurs
Collioure a appris
à gérer ces journées et nuitées
orgiaques
la police donne
un premier avertissement
en termes courtois
avant contravention
l’été c’est deux mois d’enfer
avec l’équinoxe
retour au quotidien
jusqu’à l’Automne des antiquaires
à la Toussaint
la Cour de Noël
achève l’année commerciale
commercialement
à Collioure
a été écrite une nouvelle page
de la peinture
il a fallu
les heureux hasards de 1905
pour de nouvelles pages
il faudrait
sans certitude de réussite
une politique volontariste
de commandes publiques
ce qu’a fait Augustin Hanicotte
faisant peindre les enfants
est la voie à suivre
des enfants créatifs
à l’artiste créateur peut-être
Collioure
ses quartiers anciens
ses rues en escaliers
leurs balcons fleuris
un vrai bonheur
le matin le soir
quand tout dort
pour les quartiers nouveaux
on n’a pas trop bétonné
le bord de mer 
mais les collines les plus proches
avec des résidences conformes
l’arrière pays
vers Notre Dame de Consolation
la tour  Madeloc
est occupé par les vignes
en terrain pentu
plus haut par les chênes liège
puis par le maquis
les vignerons
sculpteurs de montagne
méritent
qu’artistes
écrivains
racontent ce façonnage
où courbes et angles droits
conjuguent
leurs complémentarités
leurs contrariétés
Beatriz Garrigo
a essayé
au Musée d’art moderne
ses paysages en série
vus avec un cornet
gagnent en luminosité
profondeur ambiguïté
en quelques minutes
par le chemin de la Galère
tu es loin
de l’agitation de l’ennui
plus de touristes
braillards et débraillés
plus de touristes
profitant du soleil de la plage
des terrasses des cafés restaurants
plage Boramar
avenue Camille Pelletan
plage du port d’avall
des marchands de glace
rue Vauban
des boutiques de fringues et bijoux
du Croquant à l’Ancienne
je me suis offert
le Café Sola
Les Templiers
avec son enseigne
sa fresque de Willy Mucha
son escalier tapissé de tableaux
je me suis offert
un vieux Maury
Maison Galy
un cadran solaire
de Carpe Diem
l’absence d’un port de plaisance
est une chance pour Collioure
pas de yachts
pour l’étalage obscène
de la richesse obèse
mais le m’as-tu vu
s’exhibe
avec les commandos de choc
à l’entraînement dans la ville
sous les aboiements encourageants des chefs
torses nus muscles saillants
durs abdominaux tatouages tribaux
cuisses de béton entrecuisse suggestive
pour le plus long frisson
des femmes en admiration
des mâles par procuration
des anciens du bon vieux temps
Collioure
est une petite ville dynamique
avec son sens du commerce
sa base productive
et patrimoniale
avec ses boulistes
ses joueurs de cartes
l’art de vivre
du midi
que tout le monde nous envie
beaucoup de manifestations
municipales
associatives
déjeuner sur l’herbe
rue de la Fraternité
fête de l’amitié
avec sardinade
place du Marché
sardanes orchestrales
jouées par deux coblas
rivalisant d’audace et de perfection
place du 18 juin
bref
bon séjour
à Collioure
tu ne connais personne
personne ne te connaît
l’anonymat tranquille
pour ne pas te disperser
rester sur l’existentielle interrogation
pouvons-nous donner sens à notre vie
sachant que nous sommes mortels




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Moi, l'élu de Say Salé

24 Août 2009 , Rédigé par grossel Publié dans #les 4 saisons d'ailleurs

Moi, l'élu, lecture sur les gradins du Revest par Murielle Gebelin, Gilles Desnots, JC Grosse, Albertine Benedettole 7 juin 2009
Moi, l'élu, lecture sur les gradins du Revest par Murielle Gebelin, Gilles Desnots, JC Grosse, Albertine Benedettole 7 juin 2009

Moi, l'élu, lecture sur les gradins du Revest par Murielle Gebelin, Gilles Desnots, JC Grosse, Albertine Benedettole 7 juin 2009

Lecture publique
samedi 22 août 2009
à 21 H
pour la Fête des Zabitants au parc municipal à Corsavy

Lecture publique
  vendredi 24 juillet 2009
à 19 H (durée 50 minutes)

sur les gradins antiques du jardin public du Revest-les-Eaux

 Lecture publique
dimanche 21 juin 2009
à 19 H (durée 50 minutes)

sur les gradins antiques du jardin public du Revest-les-Eaux

Lecture publique de Moi, l’élu
de l’auteur burkinabé Say Salé
dimanche 7 juin 2009
de 19 H 20 à 20 H 10

sur les gradins antiques du jardin public du Revest-les-Eaux
 
(photos de Pascal Fayeton)
 
Malgré une lettre du maire aux 4 Saisons d’Ailleurs leur enjoignant de demander une autorisation administrative aux services compétents de la Préfecture lesquels services contactés se sont étonnés d’une telle demande concernant un espace public municipal et après prise de contact avec le directeur de cabinet du maire pour l’informer de cet étonnement de la Préfecture et de notre décision de faire la lecture comme annoncée, celle-ci s’est donc déroulée sur les gradins antiques du jardin public du Revest-les-Eaux, dimanche 7 juin 2009.
Les élections européennes étaient en cours de dépouillement dans la mairie annexe. Personne n’a été gêné.
La lecture a duré une cinquantaine de minutes pour le plus grand plaisir de la trentaine de personnes rassemblées.
Tout le monde a pu constater que ces gradins donnant sur le village pourraient avoir un usage populaire d’animation rendu quasi impossible par l’étroitesse de l’espace de jeu, limité par un massif de plantes méditerranéennes ayant le bon goût de masquer un égout, non, une rivière de jardin public à eau stagnante, d’une saleté repoussante. On ignore quel est l’architecte de cette réalisation.

En tout cas, l’actuelle municipalité signe là son incurie, confirmée par l’usage monofonctionnel du parking dédié aux seules bagnoles, par le bloc d’éclairage public contre la scène, à la tour, rendant impossible là encore toute manifestation d’animation populaire, la tour n’étant donc plus qu’un objet patrimonial.
 
Pauvre Revest dénaturé par une équipe se vantant sans cesse dans ses bulletins de ses réalisations sans concertation aucune et niant une histoire car la tour fut le lieu de fortes manifestations théâtrales tout comme l’ancien parking mais ça, ce n’est pas la « tasse de thé » du maire (ses propres mots à nos oreilles prononcés en septembre 2005).
Voilà pour l’environnement de la lecture.

Say Salé comme nous nous en doutions n’a pas obtenu son visa pour notre pays. Faut-il s’en étonner ? Il a participé aux deux livres écrits par des intellectuels africains en réponse au discours de Dakar de monsieur Sarkozy.

Voici le mail qu'il nous a adressé avant la lecture:

Cher Monsieur,
 
Vous ne serez sans doute pas surpris d’apprendre que je ne pourrai être parmi vous, samedi prochain, ayant renoncé à l’espoir d’obtenir un visa. Il aurait fallu que je sois invité par une structure universitaire, un organisme public, ou une de ces forces occultes qui ouvrent les portes au bon moment….
Difficile de ne pas être amer, et surtout désolé de constater à nouveau l’enlisement de la France et de l’Union Européenne dans des politiques de repli qui annoncent leur isolement croissant dans le monde, précédant l’oubli et la mort dans l’indifférence.
Beaucoup de personnes que j’ai rencontrées en France croient encore candidement que l’Afrique a et aura besoin de l’Europe, de la France…
Vos lois sur les étrangers sont comme un retour du refoulé colonial. Je ne vous juge pas, la mémoire du passé historique est tellement difficile à construire sereinement ; et ce serait ne pas être lucide sur nos errances africaines. Je remarque simplement que là comme ailleurs, quand le peuple s’absente de la Res Publica (ce mot doit paraître bien désuet en France, non ?), il abandonne le pouvoir à des êtres sans scrupule, dont la vision du monde et de l’intérêt général est borné par leur ego, l’ignorance et la peur.
En fin de compte, il est logique que je n’aie pas obtenu de visa.
Saluez chaleureusement Jean-Claude Grosse, votre public et tous ceux que j’espère pouvoir rencontrer un jour…
 
Bien à vous
 Say Salé

Quatre lecteurs et lectrices des 4 Saisons d’Ailleurs ont endossé la foultitude de personnages de la pièce. L’humour de l’auteur s’est très vite mis à fonctionner et a été apprécié par le public qui a demandé à la fin comment Say Salé avait pu rendre aussi bien une atmosphère de village français.
 
Il  a été répondu que cette pièce est une fiction et qu’une quelconque ressemblance serait pure coïncidence. Il a été précisé toutefois que Say Salé avait séjourné au Revest, en 2008, invité par Les Cahiers de l’Égaré (en lien avec le film de Cyril Grosse Le temps perdu dans lequel Say Salé joue son propre rôle de réalisateur de cinéma) et qu’il avait été très curieux des mentalités revestoises, observables depuis les terrasses des cafés. À l'occasion de ce séjour, il avait suivi la campagne des municipales de 2008. Il est donc avec sa sensibilité et sa formation de cinéaste très à même de percevoir les enjeux d’une élection municipale sachant que peu ou prou, cela se passe à peu près partout de la même façon. Ce n’est donc pas le contenu qui est essentiel connu de tous, clientélisme, corruption, … mais la forme dans laquelle sont mises en relief ces pratiques coutumières. La farce lui semble la meilleure forme pour cela.
 
Le plaisir a été tel que d’autres lectures sont déjà programmées, au Revest, à Cuers, Hyères, La Seyne, La Cadière.
 
À noter la présence d’Orphéon, la compagnie éjecté de L’Abattoir après les municipales 2008 à Cuers. Orphéon et Les Cahiers de l’Égaré ont en commun d’avoir édité en 2001 et 2002, Christophe Pellet, né à Toulon, grand prix de littérature dramatique 2009.
 
Say Salé

Say Salé est un auteur farcesque issu du continent africain. De son vrai nom : Camille Mouyéké. Né en 1962 à Brazzaville. Après un DEUG d'art à l'université de Paris VIII et une maîtrise en cinéma, il se lance dans la réalisation et signe plusieurs courts métrages (dont les Mavericks en 1998). En 2000, il réalise son premier long métrage, Voyage à Ouaga, qui a été présenté dans d'innombrables festivals internationaux. Il a joué son propre rôle de réalisateur sans moyens dans le film Le temps perdu, fiction de 53' inachevée, tournée au Burkina Faso et au Niger par Cyril Grosse (1971-2001) en 1993 avec une aide du ministère de la culture du Burkina Faso. Comment à 22 ans et pour son unique séjour en Afrique, Cyril Grosse trouva-t-il le tout jeune cinéaste Camille Mouyéké (31 ans à ce moment-là) et comment obtint-il une aide du ministère de la culture du Burkina Faso ? Parmi les traits d'humour du film, les délires sur Ulysse de Joyce (dans Le temps perdu 1 à 2'15 et dans Le temps perdu 2 à 3'40) que Cyril Grosse cherchait à créer au théâtre. Il se heurta au refus du petit-fils de James Joyce. À noter aussi le sujet : la rencontre entre un homme noir du peuple et une comédienne blanche. Dans le film, Marie-Sophie part au désert à la fin. Dans la réalité, la comédienne a fini mystérieusement en Afrique, un ou deux ans après. Des rushes, j'ai pu tirer 5 séquences, en playlist sur You tube et sur dailymotion. Camille Mouyéké est devenu un ami après la disparition de Cyril. Il est venu séjourner chez moi en 2008, au moment des élections municipales. J'étais tête de liste d'une des 3 listes. Il a été amusé par cette compétition électorale. Il m'a à nouveau rendu visite en juillet 2015 et s'est amusé des débats au sein des EAT.
Say Salé utilise le sarcasme, la parodie, la farce pour mettre en relief les processus de conditionnement et d’abrutissement des gens, ainsi que les processus de soumission volontaire.
Moi, Avide 1°, l’Élu est sa première farce. L’action se passe à Gogoland au moment des élections municipales.
EAT (manger, pisser, écrire) au temps des queues de cerises est sa 2° farce.

 
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Diversités/Journal étrange IV de Marcel Conche

17 Juin 2009 , Rédigé par grossel Publié dans #notes de lecture

Note de lecture
Diversités
Journal étrange IV
Marcel Conche

Marcel Conche régale ses lecteurs depuis quelques années avec son Journal étrange dont les trois premiers tomes sont parus aux PUF, celui-ci paraissant aux Belles Lettres, collection Encre marine.
Dans son avant-propos et au chapitre XXVI, Marcel Conche précise pourquoi « étrange » :
« Mon journal n’est pas comme un journal ordinaire, la relation au jour le jour de ce qui s’est passé. Il est « étrange », entendant par ce mot, ce qui sort de l’ordinaire. Je relate seulement ce qui me vient à l’esprit à propos de quoi que ce soit – livre, lettre, rencontre, grand ou petit événement, réflexion entendue, chose vue, création spontanée de mon imagination, etc. –,  et qui me semble présenter de l’intérêt. »
En 81 chapitres plus l’avant-propos et l’épilogue, Marcel Conche nous balade dans le temps et l’espace. La diversité des sujets est grande, le pluriel à « diversités » se justifie et en même temps une place particulière est accordée à Émilie. Présente depuis les Confessions d’un philosophe, après une éclipse, la voici plus que jamais, sans qu’elle le cherche, l’inspiratrice du philosophe. Je dirai plutôt qu’elle l’influence à travers lettres et propos, réactions, actes aussi. Ce que le philosophe appelle la « religion » d’Émilie est formulée admirablement par celle-ci, au chapitre LXXVII. Il s’agit de chercher l’infini dans le fini, de vibrer à cette présence de l’universel et de l’éternel dans le moindre souffle, dans le plus aride paysage, à la vue d’un arbre, d’un cheval, de contribuer par son travail à générer cette perpétuation de la Vie, d’être porté par et porteur de la Source. Je le dis avec mes mots ; à vous de lire les mots d’Émilie, leur écho chez Marcel Conche qui tente d’approcher cette « religion » avec ses propres mots, avec ceux aussi d’Émily Brontë ou d’Holderlin. Cela nous vaut des pages belles, fortes, profondes dans Méditation sur Émilie, chapitre XV ou Solitude de mon amour, chapitre LXXV. De toute évidence, l’homme, philosophe aussi, s’efforce de façon presque désespérée de comprendre Émilie, de communier avec elle, de la ressentir. Mais celle-ci lui rappelle que si lui chemine vers elle, la comprend, elle aussi chemine et que donc comme l’a dit Zénon d’Élée, « celui qui a commencé à avancer après l’autre ne pourra pas le rattraper ». J’ignore ce qu’il adviendra de cet effort vers cet essentiel incarné, dépassant Émilie, la traversant, l’habitant. Julie semble faire le constat d’une certaine naïveté chez Marcel, lui qui n’a même pas connu le baiser dont il rêvait et qu’il n’a pas demandé, sentant qu’il ne l’obtiendrait pas. Je ne dirai pas cela, pas de naïveté chez lui qui a su, parce qu’ayant en vue l’essentiel, se préserver de sollicitations précises qui l’auraient égaré dans la passion ou le divertissement. Les femmes aimées par Marcel Conche le sont de différentes manières et ses territoires du sentiment, chapitre V, sont balisés, bornés sans confusion des sentiments possible. N’empêche qu’avec Émilie quelque chose se joue. Il veut « un amour singulier comme mon âme même, et qui choisit, qui trie, qui comporte une exigence, un appel… Être aimé ne me suffit pas. Il faut que ce soit de la façon dont l’amour que j’ai en moi contient la définition. » page 310. J’ignore si son souhait d’un pont génois entre elle et lui se concrétisera ou si comme il l’envisage aussi, il devra rester sur la rive, la voyant comme le pays enchanté où « je suis chez moi mais comme en rêve. » page 311. Je dirai que les approches ordinaires de l’amour pas plus d’ailleurs que les approches mystiques ne conviennent pour parler de ce qu’éprouve Marcel Conche pour Émilie, métonymie de la Source, de la phusis, du divin si l’on tient à ce mot. Quel que soit le devenir de cette rencontre qui n’est pas fusion, qui n’est pas intrusion, qui est compréhension dynamique, cheminement au moins de l’un vers l’autre car c’est l’homme qui chemine vers Émilie même si elle ne reste pas immobile, même si elle avance avec ses questions comme celle-ci : l’échange d’amour est-il nécessaire à l’Amour ?, le philosophe, lui, a gagné à cette rencontre, d’approfondir sa métaphysique. Déjà La voie certaine vers « Dieu »  (édité par Les Cahiers de l’Égaré)l ui ouvrait, nous ouvrait la voie de l’amour inconditionnel pour l’humanité. De la morale universelle des droits de l’homme (le chapitre LXVII fait très bien le point face à François Jullien, relativiste culturel qui a du mal à admettre l’universalité de la morale telle que fondée par Marcel Conche sur ce qui est impliqué par le dialogue), à l’amour inconditionnel de l’humanité, le philosophe, le métaphysicien du Tout de la réalité élargissait, universalisait son approche. Sous l’influence d’Émilie, il regarde, écoute plus et mieux la Source, son jaillissement en toute chose, en quelques visages rayonnants (chapitre XI). Comme lui écrit Émilie : « Quand les choses ont leur sens en Dieu (on pourrait dire dans la Nature, la phusis), tout alors est beau parce que tout est à sa juste place. C’était pour répondre un peu à la question : « Quel chemin doit-on prendre dans la vie ? ». Et l’on voit le commentateur d’Héraclite, bousculé par cette remarque, ne doutant pas de l’unité des contraires dans le monde des hommes mais se souvenant du fragment 102 : « Pour la divinité, tout est beauté, vertu, justice. Ce sont les hommes qui ont conçu le juste et l’injuste. » chapitre IV. Disons que le philosophe rejoint le poète, devient poète. Son écriture parle au cœur, à l’imagination, pas seulement à la raison car l’amour  « n’enseigne rien, ne conseille rien, ne demande rien, mais fait de celui qui est aimé l’éducateur de lui-même. » page 124. Marcel Conche, éducateur de lui-même, paradoxe, par l’amour singulier qu’il porte à Émilie. Il faut entendre "singulier" comme propre à Marcel Conche et pas comme bizarre, hors normes.
Je me suis attardé sur ce thème de l’amour singulier car c’est celui qui peut faire bouger nos lignes, nos convictions, nos préjugés, celui qui peut nous bousculer.
Cela n’enlève rien à l’intérêt d’autres chapitres. On apprend toujours avec Marcel Conche. Dirai-je que j’ai particulièrement savouré certaines de ses énumérations, qu’il s’agisse d’outils ou des créations de Coco Chanel.
Autre délectation, sa lecture de La fêlure, nouvelle de Fitzgerald, sa façon de régler son compte au pessimisme, chapitre VII, sa façon de mettre à terre les conseils de celui-ci à sa sœur Annabel, conseils pour la galerie, les siens à sa  petite nièce, Laura, se résumant en « Ne t’abîme pas ! », chapitre XXXVIII,  étonnement de voir que Luis de Miranda s’appuie aussi sur cette nouvelle pour parler des lignes de vie de Deleuze dans Une vie nouvelle est-elle possible ?
Ce Journal étrange est à lire, relire, méditer pour travailler sur soi à la façon de ce travailleur acharné, de cet amoureux singulier qu’est Marcel Conche, choisissant les souffrances qui le fortifient (étonnement d’un voisin le voyant porter ses courses et ne voulant pas d’un caddie pour le soulager), chapitre IX, Ma philosophie de la vie, choisissant qui aimer selon les distinctions qu’il opère entre les différentes formes d’amour et d’amitié.
Un désaccord avec le chapitre sur mai 68, chapitre LXXIV qui me semble un peu court, 68 ne fut pas qu’une récré, interrompue par de Gaulle, le 30 mai. L’interruption a été soufflée au général, isolé à l’Élysée et qui n’avait pas trouvé le soutien de Massu en Allemagne, par L’humanité et le PCF, proposant la dissolution de l’Assemblée nationale et des élections anticipées. Cela permit à la CGT de faire rentrer en une semaine 10 millions de grévistes et l’on obtint la chambre bleue CRS la plus forte de toute la V° république. Même Sarkozy n’a pas fait aussi bien. Par contre d’accord avec Marcel Conche sur ce que les prises de parole des humiliés, des offensés modifièrent durablement (les 10 années qui suivirent virent nombre de libertés conquises) et sur ce constat : « Il en restait l’idée qu’après tout, l’on n’est obligé  à rien que ce à quoi l’on s’oblige soi-même et que la liberté métaphysique (la possibilité permanente de dire « non » à tout) était le trait essentiel de l’homme ». Donc, 68, révolte métaphysique, oui, récré, non.

Jean-Claude Grosse,
Le Revest, le 15 juin 2009



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Comment rater sa psychanalyse ?

9 Mai 2009 , Rédigé par grossel Publié dans #spectacles


Comment rater sa psychanalyse
Texte de Bernard Cremniter

Conception et réalisation
Alain Gintzburger & Johanna Korthals Altes

Avec
 Johanna Korthals Altes, Katia Ponomareva, Sylvaine Hélary,
 Denis Mathieu, Alain Gintzburger

Et chaque soir des Experts en Raté/Ratage : Eugène Durif (auteur), Jean Pierre Han (journaliste, critique), Christian Prigent (poète), Thierry Niang (chorégraphe),
Ben (plasticien), Anne Saulay (Administrateur du Sénat), Christophe Lamiot Enos (poète),
Dgiz (slameur)… et des économistes, juristes, sportif…

Atelier du Plateau
du 22 avril au 2 mai

 
« Non, on ne donne pas de coup de pieds dans les meubles. Non, on ne gifle pas le psychanalyste. Ou rarement. Non, les séances ne sont pas gratuites. Non, on ne vous paye pas pour venir. Non, on ne mange pas pendant les séances. Non, les séances n’ont pas lieu à trois heures du matin (ni dans les catacombes). Non, on n’amène pas sa mère en séance. Non, on n’a pas besoin d’avoir confiance pour s’analyser. Non, on ne tire pas les cheveux du psychanalyste. Non, il ne s’agit pas d’intéresser le psychanalyste. Non, on ne tape pas les enfants des autres en salle d’attente… »


Théâtre d’Eleusis: 06 13 43 55 40
eleusis@wanadoo.fr

Intentions

« Comment rater sa psychanalyse » est un projet de Théâtre d’Investigation qui vise la rencontre de ce qui se joue dans la psychanalyse.
Notre point de départ est le texte « Comment rater sa psychanalyse » écrit par Bernard Cremniter, éminent  psychanalyste de l’Ecole de la Cause Freudienne.

Ce projet est une passerelle entre l’espace public et la sphère privée, entre le plateau et le cabinet, entre le monde et l’immonde, entre la Scène et l’Autre Scène, entre le savoir et le jeu.

En chœur, nous aborderons ce texte en pratiquant la méthode analytique qui consiste à associer librement, condenser, déplacer, abolir la chronologie, interpréter, suspendre, surprendre… dire ce qui passe par la tête.
Cette méthode s’arcboute à la phrase de Lacan : « Je pense où je ne suis pas, donc je suis où je ne pense pas »
Nous jouerons à tirer les ficelles des conséquences de cet énoncé.

Le public, placé en bi-frontal, sera le témoin de nos tentatives ratées…

Avec un groupe de vraies/fausses actrices, d’un vrai/faux assistant, d’un faux/vrai metteur en scène…et de vrais Experts en Raté/Ratage, nous inventerons toute une série de Protocoles ludiques pour faire entendre ce qui se dit / ce qui ne se dit pas dans le texte et … dans l’analyse.

« Comment rater sa psychanalyse » investira divers registres de la représentation : lecture, improvisation, petites annonces, interview, Karaté Lacan, témoignage réel, danse du ratage, vrai/faux vidéo-reportage, séance d’hypnose, dictée Lacanienne, remplacement d’acteur au pied levé…

Chaque soir, nous ouvrirons une fenêtre sur un Expert en Raté/Ratage, qui parlera en direct de ce qui rate dans son domaine, preuves à l’appui: Thierry Niang (chorégraphe), Christian Prigent (poésie), Jean Pierre Han (journaliste, critique), Eugène Durif (auteur), Dgiz (slameur), Ben (arts plastiques), Anne Saulay (Administrateur du Sénat), Christophe Lamiot Enos (poésie)…ainsi que des économistes, avocats, sportifs, kiné…


Il y aura 10 représentations uniques qui seront marquées par 10 prises de paroles uniques.

Alain Gintzburger & Johanna Korthals Altes


Comment rater sa psychanalyse ?

J’ai vu ce spectacle 2 fois à l’Atelier du Plateau, les 22 et 23 avril à Paris. Avec l’expérience et l’habitude du choix motivé, je me trompe rarement quand je choisis de voir un travail. Évidemment, j’en vois moins qu’au temps où je programmais à la Maison des Comoni au Revest. Aujourd’hui, des considérations plus personnelles me guident dans mes choix.
L’espace de l’Atelier du Plateau était aménagé en diagonale, les spectateurs répartis sur les 4 côtés du dispositif, comédiens répartis dans le public ainsi que le témoin du soir, changeant chaque soir, tout cela en pleine lumière, créant une assemblée, tous regardants et regardés, créant ainsi une circulation muette, non programmée d’énergies, d’émotions, de ressentis, contribuant à enrichir la palette proposée par les artistes.
Comment rater sa psychanalyse est un livre d’un psychanalyste, publié une 1° fois sous nom d’emprunt, une 2° fois sous le nom de son auteur : Bernard Cremniter.
Le travail nous est présenté comme une ébauche, une élaboration en cours. Face à un tel objet, les questions premières sont pourquoi ce choix, travailler avec qui, comment commencer. Ces questions servent à construire la structure du spectacle, offrant une grande latitude de modifications, de réagencement d’un soir à l’autre, permettant d’intégrer les retours pertinents d’après spectacle. C’est du théâtre en train de se faire sous nos yeux, utilisant voix et corps des comédiens, vidéos, musique en live, lectures et jeu, au service du texte et s’en servant pour construire des situations. L’intervention en cours de spectacle du témoin du soir sur ses ratages, (le 22, Eugène Durif,  auteur, le 23, Anne Saulay, administratrice du Sénat) comme les questionnements des comédiens et du metteur en scène donnent au spectacle une fragilité, une prise de risque intéressante.
La tonalité dominante le 1° soir fut l’humour ce qui m’a gêné car je me suis demandé si ce spectacle cherchait à démolir la psychanalyse alors que le propos de l’auteur est de montrer comment défenses, résistances, préjugés éloignent les gens du bon usage de leur analyse, celle qui en fait des sujets de leur parole et non les perroquets coincés de leurs arriérés.
Le 2° soir apporta une correction à cette tonalité en nous livrant plus de sens, plus de clefs tout au long du spectacle, vérité explicitement exprimée dans la vidéo  d’interview de l’auteur, risible au début avec ses silences, ses mimiques et finissant par retourner notre rire moqueur par la pertinence de son propos (comme Susan Boyle, retournant jury et public, il y a peu en Angleterre).
D’après les échos que j’ai eus, le spectacle n’a pas arrêté de bouger pendant la dizaine de représentations. Il a rencontré un vrai succès public et de nombreux professionnels l’ont vu. Espérons donc qu’une suite sera donnée à ce travail et qu’une tournée pourra se mettre en place.
Jean-Claude Grosse, le 9 mai 2009, jour de Jeanne d'Arc qui entendit des voix
et jour de l'Europe qui n'existe pas pour les gens, seulement pour les dirigens.


Psychanalyse du ratage

 

L’Atelier du plateau dans le dix-neuvième arrondissement, lieu de création qui se veut expérimental, fête ses dix ans avec un évènement bien dans l’esprit de l’endroit. « Comment rater sa psychanalyse », d’après un livre du psychanalyste Bernard Cremniter, est en effet un spectacle qui échappe aux définitions. Projet en forme de puzzle pour cinq vrais-faux acteurs (plus un invité), cette « performance » aussi déroutante que séduisante mérite au moins la palme de l’originalité.

 

Comment faire exister la psychanalyse sur scène ? Alain Gintzburger apporte une ébauche de réponse avec un spectacle… à l’état d’ébauche qui revendique son inachèvement. Il est en effet d’emblée présenté avec humour par le metteur en scène comme un projet « décennal » prévu pour aboutir en 2018 ! Ni étude de cas ni discours théorique : il s’agit d’aborder la psychanalyse de biais, et de jeter une passerelle entre la scène de l’inconscient et le plateau du théâtre à travers la question du ratage, puisque, selon un fameux paradoxe lacanien : « l’acte ne réussit jamais si bien qu’à rater ».

 

Dès les premières minutes (et l’annonce initiale du remplacement au pied levé d’une des actrices du spectacle), il apparaît clair qu’il s’agira moins de jouer le texte de Bernard Cremniter que de jouer avec, ce qui est peut-être une façon de lui être fidèle. Alain Gintzburger a en effet imaginé un espace de jeu ludique : devant les spectateurs placés en bifrontal, les comédiens « proposent » à tour de rôle une interprétation de certains passages du livre. Le metteur en scène dirige en chef d’orchestre leurs interventions et donne ses instructions depuis sa chaise. Eux comme lui resteront mêlés au public pendant toute la durée de la pièce, et, malgré l’aspect un peu statique, c’est déjà l’un des intérêts de ce spectacle que d’avoir su créer cet espace de « convivialité » qui déjoue tout dispositif théâtral répertorié.

 

Dans ce processus expérimental revendiqué comme tel, les propositions ou interventions des comédiens se veulent des « protocoles ludiques » : lecture à plusieurs voix, danse, improvisation musicale, interview, vidéo-reportage sont les ingrédients de ce joyeux patchwork (in progress). Malgré le côté un peu décousu, on apprécie assez le ton décalé d’un spectacle bricolé qui ne se prend pas au sérieux. Les artistes présents sont souvent polyvalents : Sylvaine Helary, en particulier, fait admirer son talent de flûtiste au style parlé-joué original. Le récit (sous forme de courtes séquences vidéo) des ratages successifs du metteur en scène dans ses tentatives de rendez-vous avec l’auteur constitue un fil directeur assez désopilant.

 

© Denis Mathieu

 

Le ratage intéresse les psychanalystes depuis toujours – c’est-à-dire depuis Freud, qui a assez tôt mis en évidence les conduites d’échec. Malgré la référence au médecin viennois, présenté comme un hypnotiseur raté qui aurait alors inventé la psychanalyse sur les ruines de son ancienne méthode, c’est plutôt vers Lacan que le spectacle fait signe, Lacan qui remarquait la tendance persistante des analysants à « aller chercher là où ça n’est pas ». Le texte de Bernard Cremniter, derrière son titre provocateur, fait pour sa part défiler tous les préjugés et les idées reçues sur la psychanalyse, évoque sur un ton plaisant les plaintes et les angoisses des patients, ou nous apprend comment choisir son analyste (énumération un peu longue de coordonnées de psychanalystes).

 

Quant au metteur en scène, il part en quête du ratage sous toutes ses formes. Et le livre n’est plus qu’un prétexte à une création qui se cherche et s’élabore en quelque sorte sous nos yeux, avec ses moments drôles, sa place laissée à l’imprévu (la parole de l’« invité »), ses effets de surprise et aussi, pourquoi pas, ses ratages. Sous cette allure un peu désinvolte, beaucoup de choses sont dites qui laissent à penser, en particulier lorsque l’intervenant du jour, l’écrivain Eugène Durif, prend la parole pour évoquer, entre autres, la peur du ratage comme condition naturelle de l’artiste. À cette occasion, Beckett (« Rater quelque chose, le recommencer et le rater un peu mieux ») est convoqué à bon escient.

 

L’intérêt du procédé est de faire jaillir le sens là où on ne l’attend pas forcément. J’ai ainsi été sensible au développement sur le suicide raté, ou encore à l’interview filmée du boxeur Stéphane Ferrara, réellement intéressante. Autre trouvaille : la courbe d’évaluation du spectacle (ses temps forts, ses temps faibles) établie par les comédiennes. Elle vient illustrer ironiquement l’ultime séquence filmée, dans laquelle Bernard Cremniter porte un jugement éclairant sur la situation actuelle de la psychanalyse et sur l’état d’esprit de patients aujourd’hui, surtout soucieux d’efficacité et de rendement.

 

Le spectacle contient ainsi en quelque sorte sa propre autocritique. Nonobstant, il laisse quelques regrets, comme le « ratage » de la vidéo de Christian Prigent. Ou encore une connivence avec le public parfois un peu forcée, qui en vient à friser la complaisance. C’est le cas par exemple lorsque le metteur en scène s’exclame de façon répétitive : « Super ! » à la fin de chaque prestation. D’autre part, certaines scènes (en particulier celle du « silence ») paraissent moins convaincantes. Malgré ces défauts, inhérents à la nature même de ce projet aussi hétéroclite qu’iconoclaste, l’intérêt ne faiblit pas et la troupe de comédiens dirigée par Alain Gintzburger parvient à faire bouger les lignes avec talent. 

 

Fabrice Chêne

 

Les Trois Coups

 

 

 

 

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