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Blog de Jean-Claude Grosse

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Sur l'analyse (en Lacanie)

5 Décembre 2009 , Rédigé par grossel Publié dans #jean-claude grosse

Après la pause philo du 28 novembre 2009
sur la psychanalyse et Lacan
à la médiathèque de Hyères


30 personnes se sont retrouvées dans l’auditorium de la médiathèque.
La pause philo fut particulièrement interactive entre Marie-Paule Candillier, Jean-Claude Grosse et le public. Ce fut une séance pour apprendre, comprendre, interroger.
Qu’est-ce que je retiens pour ma gouverne de cette séance ?
Celui, celle qui se lance dans une analyse au long cours ou dans un face à face thérapeutique de moindre durée ne s’y lance en général que parce qu’il est en souffrance. Il croit que l’analyste devant lui, derrière lui, détient un savoir sur l’inconscient et qu’il pourra l’éclairer sur le fonctionnement de son propre inconscient. Ce n’est pas la position que prend l’analyste, il n’est pas un maître, un gourou qui sait et transmet. L’analysant se met au travail, travaille sur ses rêves et autres formations de l’inconscient et de ce travail naît un savoir, son savoir sur comment ça fonctionne pour lui, savoir progressif, jamais achevé, il y a un reste incernable, l’objet (a). Mais ce cheminement  des signifiants S2 vers un signifiant S1 qui serait le signifiant le destinant, le liant à un destin, le sien, permet à l’analysant de se retrouver au plus près de son désir, de sa vérité donc. Cela lui permet de se désenchaîner partiellement des chaînes des signifiants à l’œuvre dans son inconscient, de le soulager de certaines souffrances, du poids de certaines valises car nous portons tous des valises héritées de l’histoire familiale, valises que nous acceptons de porter, devons porter au moins jusqu’à un certain point. Les bénéfices  d'une analyse se situent en général du côté d’un décalage de la position de l’analysant par rapport à son désir, ce décalage entraînant un décalage de sa position par rapport à lui, aux autres, au monde.
Si j’ai été « construit » autour de cette phrase rabâchée pendant toute mon enfance : «  tu t’en sortiras bien tout seul », la focalisation sur le « seul » me permettra de comprendre que je l’ai pris au pied de la lettre puisque effectivement je suis toujours seul, je n’ai pas réussi à poser une relation durable. Puis la focalisation sur  le « sortir » me fera prendre conscience qu’il me faut toujours sortir, que je m’arrange toujours pour « sortir » du jeu, d’une relation. La focalisation se fera peut-être aussi sur le « bien »… Ce n’est qu’un exemple qui ne remplace pas le chemin fait par tout analysant.
Toute la souffrance ne sera pas évacuée car la pulsion de mort est toujours à l’œuvre, ouvrant à quelque chose que l’analyse ne peut réduire, la jouissance qui n’a rien à voir avec le plaisir : on jouit de souffrir. Cet irréductible du ça, c’est l’objet (a).
Ce qui m’importe dans ce que j’ai compris, c’est que la vérité du sujet se situe du côté du désir inconscient, refoulé du sujet. Je ne nierai pas que ce fonctionnement soit réel. Je pense que si nous sommes êtres de désir, nous sommes aussi êtres de volonté. Et il me semble  que si pour certains, il leur faille aller à la rencontre de leur « vrai » désir (ils ont été piégés par le désir d’autres du milieu parental, maman, papa), il est sans doute possible à d’autres de mettre leur volonté au service de leur désir, même si ce désir n’est pas trop élucidé. Avec leur volonté, ils conscientiseront ce qu’ils vivent pour devenir le plus possible cause de soi et non conséquence des « choix » pour moi de maman, papa…
Pour concrétiser cette position, je renvoie à : Analyse de l’amour de Marcel Conche aux PUF.
Jean-Claude Grosse


Pourquoi vivons-nous tellement
au-dessous de nous-mêmes ?
  

    Un pour-autrui nous oriente en profondeur. C'est non moins un par-autrui qui anime notre épaisseur personnelle, comme relative autonomie. Il ne s'agit pas de quelqu'un (ou plutôt de quelques-uns) mais de sa " forme ", peut-être changeante. Au plus intime de nous, nous est vitale pour devenir quelqu'un une sorte de forme abstraite de l'autre, structurant notre histoire et structurée par elle.
    En tant que solitudes, nous sommes éminemment sociaux et pourtant radicalement coupés de la société. Car l'autre qu'il nous faut pour devenir n'est jamais suffisamment là avec nous. Il est structurellement ce qui fait défaut d'être là et c'est précisément pour cela que nous en avons un besoin vital. Quand autrui manque tout simplement, nous ne pouvons vivre qu'au-dessous de nous. Même chose quand il est trop unique. Seule une multiplicité d'autres, actuels et possibles (et pas n'importe lesquels), peut nourrir une unicité multiple de la personne.
    Ce genre d'autrui n'est fourni par aucune société tout court, mais on devrait pouvoir attendre d'elle qu'elle favorise optimalement ce pour et par autrui des solitudes. S'il est vrai que nos vies sont fondamentalement orientées par une adresse à on ne sait jamais trop qui de pourtant très concret, on devrait y être plus attentif en soi et chez les autres. Si autrui est notre nécessaire levain, nous devrions nous inquiéter radicalement de devoir vivre la plupart des hommes comme une simple pâte. Evidemment, ce n'est pas que tous puissent entrer en résonance intime avec nous, mais, pour que nous ayons des chances réelles et renouvelées de nous adresser à quelqu'un et d'être adressés par lui, il faudrait que la vie en société des hommes puisse offrir autre chose que le terrain et le spectacle quasi constants de leur traversée indifférente, de leur absence concomitante d'intériorité et d'extériorité.
    Par exemple, une société mercantile comme la nôtre ne peut pas sans monstruosités nier et dévoyer le besoin profond d'être soi par et pour autrui. Le plus mystifiée qu'elle soit, l'adresse fondamentale qui nous anime resurgit alors en béance du sens de la vie, en lourd semblant fatal d'un non-devenir personnel et commun.
G.L.



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Freud/Lacan

28 Novembre 2009 , Rédigé par grossel Publié dans #agoras

samedi 28 novembre 2009
de 14 à 16 H

pause philo
à la médiathèque d'Hyères :

Jacques Lacan, sa conception de l'inconscient
par Jean-Claude Grosse et
Marie-Paule Candillier, psychanalyste

Pour commencer, rappeler la disparition de Lévi-Strauss qui aurait eu 101 ans ce 28 novembre et auquel nous consacrerons la pause philo du 30 janvier 2010.
Notre cycle de 4 exposés est rassemblé sous un titre : Être de bons jardiniers, l’ensemble de l’année, en partenariat avec la LPO et la médiathèque d’Hyères, étant présenté sous le titre : Cultiver son jardin … de la plante à l’esprit.
Nos 4 exposés ont été définis avec les participants à la dernière séance 2008-2009, le 16 mai 2009.
Comment faire parler la métaphore du bon jardinier qui cultive son jardin de la plante à l’esprit ?

Exposé de Marie-Paule Candillier

1 Le moment fondateur de la psychanalyse


Freud invente la psychanalyse en écoutant ses patients en particulier les hystériques.   Il découvre que les symptômes ont un sens sexuel refoulé qui peut être interprété et que l’affection du corps est une conversion c'est-à-dire une représentation  inconciliable avec le moi  «  reportée dans le corporel. Voir  « Etudes sur l’hystérie » avec Breuer  en 1895. « L’interprétation des rêves » en 1899.

2 Les inflexions ultérieures de la psychanalyse

Les successeurs de  Freud,  Anna FREUD, sa fille, la psychanalyse anglaise, Mélanie KLEIN, WINNICOTT…Françoise DOLTO, LACAN

3 Le noyau conceptuel de la psychanalyse

*La psychanalyse est fondée sur  la croyance à l’inconscient, découverte essentielle de Freud.
L’inconscient freudien est un lieu psychique  (notion topique et dynamique). Dans sa première topique en 1915, l’inconscient  est constitué de contenus refoulés qui se sont vus refusés l’accès au système préconscient-conscient  par l’action du refoulement ( refoulement originaire ou après-coup). L’inconscient c’est l’infantile en nous. Il est constitué de « représentants de la pulsion ».

La pulsion est une force psychique consistant en une poussée qui fait tendre l’organisme vers son but. Elle a sa source dans une excitation corporelle ( pulsion orale, anale, génitale). Son but est de supprimer l’état de tension dans  un objet (pulsionnel).

Le fonctionnement de l’inconscient est basé sur le principe de plaisir.
En 1920, Freud remanie sa théorie de l’appareil psychique, il ne parle plus d’inconscient, préconscient, conscient  mais du ça, du moi et du surmoi. Le ça recouvre les caractéristiques principales de l’inconscient, le moi et le surmoi  ont une part inconsciente.

Nous n’avons accès à l’inconscient que par les formations de l’inconscient, rêve, lapsus, acte manqué, mot d’esprit et symptôme qui seront à déchiffrer dans la cure analytique.

Le rêve
Le rêve est un rébus à déchiffrer. C’est l’accomplissement d’un désir.
Les mécanismes du rêve ( déplacement, condensation) mettent en évidence le fonctionnement de l’inconscient. Freud compare le rêve  aux hiéroglyphes dont les signes doivent être traduits. Le contenu manifeste du rêve est une transcription en images ou en mots d’une multitude de pensées du rêve. La condensation opère par omission, fusion ou néologisme.
(Exemple  : NOREKTAL = colossal, pyramidal (superlatif s’adressant à un collègue de Freud qui surestime sa découverte physiologique) = Nora, EKDAL , souvenir de deux drames de l’auteur critiqué.
Le déplacement, autre procédé essentiel du rêve, renverse les valeurs et   travestit le sens.
Ces deux mécanismes  ont pour but    de rendre le désir méconnaissable afin d’échapper à la censure du moi.
*Le sujet  en psychanalyse  n’est pas le moi, c’est le sujet  du désir qui est à  rechercher dans  l’inconscient. Freud parle de fading du sujet. 

4 La cure analytique

C’est à partir de « ce qui cloche », d’un symptôme dont on souffre  que l’on consulte un psychanalyste. Le symptôme se présente toujours comme dysharmonique au principe de  plaisir pour le  sujet. Cependant, pour être mis au travail dans l’analyse, il ne suffit pas de la plainte. Le symptôme ne se construit comme symptôme analytique  et ne fonctionne comme levier de la cure que si le sujet le considère comme une question qui le concerne et qu’il cherche à en lever l’énigme en l’adressant à un analyste auquel il suppose un savoir. La dimension du transfert, l’adresse à l’analyste en position de sujet supposé savoir, permet la mise en acte de l’inconscient.

*La cure analytique a pour but de déchiffrer son inconscient pour accéder au désir,   à partir des  symptômes  et des autres formations de l’inconscient ( rêve, lapsus, acte manqué…)
La cure analytique vise un  au-delà des effets thérapeutiques, celle  de permettre à un sujet de se rapprocher de son désir, qu’il méconnaît car il est inconscient et qui est unique, singulier. Se rapprocher de son désir entraîne des conséquences qui permettent   de poser son désir et de faire de nouveaux  choix de vie. 

*L’efficacité de la cure ne peut être appréciée que par l’analysant lui-même, l’analyse contrairement aux TCC  ne vise pas l’adaptation d’un sujet à la société ni l’éradication du symptôme  mais elle amène des  effets d’allègement par rapport au  symptôme ( dépression, inhibition, somatisation, angoisse…)  et dans le rapport aux autres. Un sujet analysé sort de ses inhibitions, pose davantage ses choix dans la vie et se situe mieux  socialement. Freud  dans « Malaise dans la civilisation » évoque la pulsion de mort toujours à l’œuvre ; l’analyse en permettant  de la prendre en compte au coeur même de son être, est sans doute la meilleure garantie de limiter  la destruction dans le monde.

*La cure analytique peut être longue mais la psychanalyse peut  aussi   s’appliquer à la thérapeutique et orienter la pratique clinique des psychologues, psychiatres et  des soignants du champ de la santé  mentale dans  les institutions. S’orienter de la psychanalyse c’est  prendre  en compte le sujet dans son rapport à l’inconscient et cela peut se faire sur un seul entretien.
La psychanalyse  a des effets thérapeutiques (disparition ou allègement de symptômes). Les CPCT (Centre psychanalytique de consultations et de traitements) en recevant gratuitement sur 16 séances  le démontrent.

5 Le mode de formation des psychanalystes

*La cure analytique menée suffisamment loin est la voie essentielle de formation des psychanalystes. Il s’agit de mettre à jour son désir et son fantasme (sortir par exemple du désir de guérir ou de réparation) pour accueillir la parole de l’analysant sans projeter ses propres fantasmes.
A l’IPA,  la formation de l’analyste passe par une analyse didactique.
Pour Lacan  « l’analyste ne s’autorise que de lui-même et de quelques autres » c'est-à-dire de son désir qu’il met à jour dans sa cure et qu’il confronte aux autres dans l’Ecole de la Cause freudienne. A cet effet Lacan a proposé « la passe ». C’est un dispositif dans l’Ecole qui permet de rendre compte du  parcours  de l’analysant dans sa cure et de vérifier  si la cure a été menée jusqu’au bout. Cette démarche n’est   menée que par quelques uns.

*Le contrôle ou supervision est essentiel.  L’analyste parle des cures qu’il mène et des questions qu’il se pose  à un autre analyste plus expérimenté.

*Il n’existe pas de diplôme ni de formation universitaire, les analystes par contre sont en formation constante ; ils étudient les textes de Freud et de Lacan ( ou d’autres) et  travaillent  sur leur clinique afin  de  pouvoir mener le travail avec leurs patients.

*Le fait d’être inscrit dans une école de psychanalyse donne à mon sens  une certaine  garantie de sérieux et de contrôle d’un analyste.

6 L’approche de Lacan

Lacan a revisité l’œuvre  de Freud  et l’a  enrichie de nombreuses autres disciplines, de l’anthropologie avec Levi-Srauss, de  la philosophie avec Kojéve et Koiré et en particulier de la linguistique  moderne avec Jakobson et de Saussure.
Pour Lacan, l’homme est l’effet du langage et  l’inconscient est structuré comme un langage.
Reprenant l’algorithme saussurien  dans lequel « le signe linguistique unit un concept ( un signifié)  et une image acoustique ( un signifiant)  »  Lacan  donne  la prépondérance au signifiant, à la dimension symbolique du langage et affirme que le signifiant détermine le signifié : Signifiant / signifié
Le signifiant est le support matériel du discours, la lettre ou les sons  d’un  mot,  par extension signifiant  désigne tout élément qui a la propriété de signifier, dans sa dimension symbolique.

Lacan est structuraliste, il repère trois registres auquel le sujet a affaire,  réel, symbolique et imaginaire   et donne la  primauté au signifiant, à la dimension symbolique du langage tandis que le moi dans sa fonction imaginaire a un effet de leurre et fait barrage à la fonction symbolique et au désir. 
 L’Autre  pour  Lacan  est le champ symbolique du langage, le champ des signifiants du sujet  ou  l’Autre scène  c'est-à-dire l’inconscient.

*La naissance du sujet
Dès avant sa naissance, l’enfant est dans un bain de langage ( ses parents parlent de lui, lui choisissent un prénom…)
En rentrant dans le langage, le sujet  s’aliène au signifiant   il s’inscrit dans les signifiants de l’Autre ( le premier Autre est l’Autre parental). L’être du sujet n’est alors plus représenté que par un signifiant, un signifiant primordial qui  le détermine dans  sa vie, pour un autre signifiant, c'est-à-dire par sa parole. Dès sa naissance le sujet tombe sous le dessous (fading, chute du sujet). C’est à la fois la condition pour accéder à la position de sujet et sa disparition. De cette opération se produit le refoulement originaire qui constitue  l’inconscient. L’être parlant est à  jamais divisé de cette part inconsciente qui tombe sous le refoulement.

Du fait de l’inconscient le sujet qui parle est divisé. Le sujet n’aura plus accès à l’inconscient ( cette part perdue de l’être) que par les formations de l’inconscient, retour du refoulé.

Pour Lacan, le signifiant agit séparément de sa signification et à l’insu du sujet. Signifiant et signifié ne se recouvrent pas. Lacan représente le discours du névrosé comme deux chaînes, la chaîne signifiante et la chaîne signifiée qui glissent l’une sur l’autre en sens inverse et s’entrecroisent par le point de capiton qui donne sens au discours.
L’analyse permettra de retrouver le sens inconscient en remontant la chaîne signifiante par les associations d’idées et de mots, d’un signifiant à l’autre.
La métaphore ( la substitution d’un terme à un autre) et la  métonymie ( la partie  pour le tout ou  la  contiguïté d’un mot à un autre) sont  deux mécanismes empruntés à Jakobson,    qui produisent  un effet de signification.

Le «  je » de l’énonciation ( du côté du désir, de l’inconscient) qui est essentiellement mis en jeu dans la cure est différent du « je » de l’énoncé ( ce que je dis, le bla bla). Quand on parle, on ne sait pas ce que l’on dit, on en dit toujours plus qu’on ne croit.

*L’oedipe, la métaphore paternelle, la castration  ( Séminaire V : les formations de l’inconscient)

   Temps 1 L’enfant en naissant, cherche à capter le désir de la mère, à être le phallus ( l’objet imaginaire du désir de la mère). A ce stade, il est  désir du désir de la mère, identifié à l’objet de son désir.
  Temps 2 L’interdiction de l’inceste doit le déloger de cette position. Cette interdiction vise non seulement l’enfant mais aussi la mère : le père intervient  comme  interdicteur de la mère pour l’enfant : «Tu ne coucheras pas avec ta mère »  et comme privateur  de la mère de l’objet de son désir, l’enfant : «  Tu ne réintègreras pas ton produit ».
C’est la mère qui introduit la loi du père, une loi symbolique au-delà de son caprice.
Pour que le père incarne l’interdit de l’inceste, il faut qu’intervienne le « Nom du père » ou « Métaphore  paternelle » une fonction  tierce entre la mère et l’enfant. Le Nom du Père est un signifiant qui vient se substituer au   signifiant  maternel ou désir de la mère NP / DM
La  métaphore paternelle est un signifiant essentiel qui introduit l’ordre  symbolique  chez  l’être humain, qui fait point de capiton   et donne sens  au  langage, elle  permet  d’accéder    à la signification phallique.
La forclusion de la fonction paternelle entraîne la psychose.

 Temps 3 La Métaphore paternelle permet à l’enfant à la fin de l’oedipe de s’identifier au père par l’Idéal du moi et de s’inscrire dans la différence des sexes comme homme ou comme femme. Pour être inscrit dans la sexuation, il faut passer par le complexe de castration, renoncer à être le phallus de la mère. L’enfant passe de la position « d’être le phallus » de la mère, l’objet de son désir, « à l’avoir »,  à la fin de l’oedipe,  être un homme porteur du phallus pour le garçon et  une femme qui trouve le phallus chez un homme.

La castration pour Lacan est plus généralement le rapport au manque, un manque symbolique qui est la condition de l’être parlant  du fait du langage et qui introduit le désir.

*Dans le dernier enseignement de Lacan, le réel de la jouissance

Alors  que dans son premier enseignement jusqu’en 1962, date du  Séminaire «l’angoisse », Lacan donnait la primauté au symbolique et pensait que l’interprétation pouvait  résorber le symptôme, l’inertie rencontrée dans les cures de ses analysants, l’amène à prendre en compte une autre dimension, celle de la jouissance.
La jouissance est la dimension pulsionnelle qui résiste à la symbolisation. Il la nommera « objet a » (objet oral, anal, le regard et la voix), le reste de jouissance non asséchée par le symbolique. En effet si le symptôme  a une face signifiante qui peut être interprétée, il a aussi une dimension de jouissance, sa face de satisfaction pulsionnelle.  Du symptôme, on s’en plaint mais on en jouit aussi.

Une nouvelle orientation dans les cures
Il s’agit donc dans la cure de toucher à cette dimension  de jouissance qui n’est pas symbolisable pour permettre au  sujet de ne pas retomber dans la répétition. Les symptômes actuels comme la boulimie, l’anorexie et les diverses addictions mettent au premier plan cette dimension pulsionnelle.
Jacques Alain Miller, responsable de  l’Ecole de la Cause freudienne (gendre de Lacan, il  est  exécuteur testamentaire de l’oeuvre de Lacan)   met l’accent  sur ce dernier enseignement et ouvre une clinique nouvelle dans le champ des psychoses.

Marie-Paule Candillier
Membre de l’Association de la Cause Freudienne
(association de psychanalyse lacanienne)


Exposé de Jean-Claude Grosse

Lacan, sa conception de l’inconscient

Mes sources : mes lectures anciennes de Freud, Mélanie Klein, Lacan, Leclaire, Laplanche, Maud et Octave Mannoni, Dolto, François Roustang, Denis Vasse, … mes cours sur la psychanalyse, quelques écrits de J.A. Miller, Jacques Lacan par Anika Rifflet-Lemaire, Wikipédia et autres sites internet. Je n’ai jamais entrepris d’analyse et n’ai aucune pratique. D’où mon appel à Marie-Paule Candillier, psychanalyste, pour préciser, corriger, faire que nous soyons au plus près des enjeux d’aujourd’hui en ce qui concerne  l’apport théorique de Lacan. Pas question ici d’évaluer la pratique des lacaniens.

Pourquoi s’intéresser à Lacan aujourd’hui ?
En France, sa pensée, ses conceptions sont influentes, en Argentine, Amérique latine aussi
mais depuis quelques années, on assiste à une critique de la psychanalyse (le livre noir de la psychanalyse par Mikkel Borch-Jacobsen et d’autres), de Freud 

(la critique de la psychanalyse porte sur :
   1. le moment fondateur (contexte historique, épistémologique, scientifique, culturel, innovation, statuts des « découvertes freudiennes », méthodologie, prétentions scientifiques…) qui recouvre le personnage même de Freud (intentions, ambitions, compétences…) ;
   2. les inflexions ultérieures de la psychanalyse ;
   3. le noyau conceptuel commun à l'ensemble des courants psychanalytiques ;
   4. l'efficacité de la cure analytique ;
   5. les modes de formation des psychanalystes (valeur d'une analyse didactique, réglementation, institutions);
   6. la construction de la "légende Freud" à partir de la manipulation des sources et de la réécriture de l'histoire des origines, par Freud lui-même, et ses successeurs.

et de Lacan, toujours au centre de polémiques, lui aussi ; la « captation » de son héritage par Jacques-Alain Miller constitue peut-être un obstacle au travail d’évaluation de cette oeuvre
(Lacan, le maître absolu de Mikkel Borch-Jacobsen)

à l’émergence de nouvelles théories et pratiques, venues des USA, d’inspiration behaviouriste, les TCC, les thérapies cognitives et comportementales,
(à propos de la polémique entre les tenants des TCC et ceux de la psychanalyse, une question légitime est à se poser: qu’y a t-il derrière cette polémique ? des intérêts économiques, des divergences idéologiques, scientifiques… ?)

à une lutte de pouvoir entre ces deux approches de l’homme,
à une politisation de cet affrontement avec à la clef, un contrôle par le politique et l’un des deux camps de ce secteur de la « santé » (les neurobiologistes et les TCC sont extrêmement offensifs, bien positionnés dans l’appareil universitaire et politique mais les lacaniens avec J.A. Miller ont du répondant).

Parce que 40 ans sont passés (les Écrits sont publiés en 1966)  et que de même que Lacan a prolongé, approfondi Freud en s’appuyant entre autres sur la linguistique structurale, peut-être faut-il évaluer l’apport de Lacan, pour aller plus loin ou ailleurs. Évidemment, nous n’aurons pas cette prétention ici, il s’agit d’un travail collectif de grande ampleur, sachant qu’entre opinion et savoir, le débat est souvent conflictuel, je dirais surtout entre idéologie et science.

S’intéresser à Lacan aujourd’hui, c’est donc d’abord se demander ce qui a changé en 40 ans, dans le paysage intellectuel, dans le paradigme conceptuel.

Lacan produit dans un contexte structuraliste, c’est le primat de la structure sur l’homme : marxisme (relecture par Althusser), anthropologie et linguistique structurales (Lévi-Strauss), déconstruction philosophique du cogito, nouveau roman … c’est après la mort de Dieu, la mort de l’homme et de l’humanisme, la fin de l’histoire. On proclame la fin de la liberté, de la raison. L’homme comme être libre et pensant est une vieille duperie à mettre au rancart. L’homme est effet et non cause.

Lacan, ironiste à la Socrate, provocateur aux jeux de mots explosifs (l’hommelette), a su allumer les nullités universitaires, dégonfler d’innombrables baudruches, désillusionner. Je pense par exemple à sa définition de l’amour : vouloir donner quelque chose qu’on n’a pas à quelqu’un qui n’en veut pas ; à sa conception du malentendu qui serait universel, la compréhension entre deux êtres à un moment donné n’étant qu’un malentendu réussi.
On comprend à ces deux exemples que la pensée de Lacan puisse susciter des réactions de rejet. Il bouscule certitudes et préjugés.
Voyons donc la philosophie sous-jacente à l’œuvre chez Lacan, sa conception de l’homme et quelques unes de ses formulations essentielles.
L’homme est cet être qui est inscrit dans le langage et la société, dans le champ symbolique, dès avant sa naissance (voir son mythe de la genèse humaine depuis la naissance) par le discours parental et sociétal. L’homme est un être de représentation, représenté par un nom, un statut, un état civil. Représenté, il est donc séparé de son être, le Je de l’énonciation est séparé du Je de l’énoncé. L’homme est cet être séparé de lui-même par son inscription dans le langage et dans la culture (double inscription dans le langage conscient et dans le langage inconscient, les mêmes signifiants occupant des positions topologiques différentes et pouvant donc avoir des fonctions différentes dans l’ensemble de chaque chaîne). L’inconscient naît de l’accès au langage (ici, il faudrait affiner, ce n’est pas une question d’âge ou de stade). Le refoulement primaire est lié à l’interdit de l’inceste, l’enfant faisant s’il traverse avec bonheur l’Œdipe (avant l’Œdipe, il est par identification, désir du désir de sa mère, phallus), le sacrifice de son désir de relation duelle avec sa mère (après l’Œdipe, si la mère reconnaît le père comme porteur de la loi, l’enfant accède à l’ordre tri-dimensionnel du symbolique par identification au père qui a le phallus ; il accède à sa place, à son nom dans la constellation familiale, dans le système de parenté qui repose sur la séparation entre relations de consanguinité et relations d’alliance par l’interdit de l’inceste, il entre dans la culture, la civilisation, il accède au langage, il accède à son individualité à construire, il est passé de l’être – être le phallus tout puissant, désir de toute puissance – à l’avoir – avoir un désir formulable dans une demande, s’engager dans une quête d’objets de plus en plus éloignés de l’objet de son désir). Ce refoulement originaire (refoulement du désir d’union duelle avec la mère) constitutif de l’inconscient comme effet de l’accès au langage est prolongé par les refoulements secondaires, toujours en double inscription, langage conscient, langage inconscient (pour un enfant, certains mots ont d’abord un sens personnel sur lequel viennent se greffer les acceptions courantes de ces termes ; les mots sont toujours polysémiques). Cela a un autre effet : l’homme est cet être qui s’éloigne de sa vérité, de son être, de sa réalité dès qu’il se met à parler de lui, cela s’expliquant par la séparation entre le mot et la chose (le mot n’est pas la chose, le mot n’est que le symbole, le représentant de la chose). L’homme croit que son Moi, ce qu’il dit de lui et qui s’élabore tout au long de sa vie (sauf à faire une analyse), est la vérité sur lui alors que c’est ce qui est le plus éloigné de son être : le Moi est l’ensemble des masques, leurres mis en place par le sujet pour se situer, se nommer, se placer dans l’édifice social. Mauvaise foi, dénégation, hypocrisie, mesquinerie, jalousie, agressivité, séduction, autant de moyens pour l’homme de croire qu’il est ce qu’il croit être, ce qu’il veut être, ce qu’il veut faire croire de ce qu’il croit être.
Les formations de l’inconscient : rêves, lapsus, oublis de noms, actes manqués, mots d’esprit sont des retours du refoulé, pas forcément des voies d’accès à l’inconscient, à la vérité du sujet. En effet, le langage, ses conventions, les exigences de cohérence de la pensée ont pour effet de maintenir l’inconscient en son lieu propre. Les formations de l’inconscient sont des usages non conventionnels des signifiants et des signifiés. L’interaction entre langage conscient et langage inconscient n’a aucune évidence. Le joint c’est l’objet (a), incernable et partout à la fois, se répercutant dans l’histoire individuelle à tous ses niveaux et sous des formes changeantes.

Dans cette philosophie, dans ce corpus théorique et pratique, je vois un paradoxe :
d’une part est affirmé avec force le pouvoir aliénant du langage, de l’ordre symbolique, dont les effets bénéfiques sont surtout pour la société et ceux qui jouent sans complexe de leur Moi,
d’autre part est indiqué le chemin de la désaliénation, du côté de l’inconscient, de la réalité refoulée, de la vérité refoulée du sujet. Mais l’écoute flottante du discours leurrant du parlant, du patient peut durer des années, être sans fin même. Quel bénéfice réel pour le parlant, en tant qu’être parlant, en tant que sociétaire ?
On voit comment une telle philosophie est fort différente de celle de Sartre ou de Camus (approchée l’an dernier), qui en sont les immédiats précurseurs.

Et aujourd’hui ?
Il me semble que d’une part, on a des théories et pratiques d’adaptation au social, le « concept » de résilience par exemple est un de ces mots émergents pour dépasser les traumatismes, promesse qui ne peut qu’attirer mais ce n’est qu’un petit exemple comparé aux TCC qui vont jusqu’à préconiser l’évaluation comme critère d’efficacité thérapeutique et scientifique
d’autre part, on voit se développer tout un tas de théories et pratiques du bien-être, de l’harmonie, du bonheur, les unes d’inspiration américaine, les autres d’inspiration extrême-orientale ou inspirées d’autres soi-disant sagesses (chamanisme …), supposant une désaliénation, des libérations successives, là encore promesses ne pouvant qu’attirer.
Dans les deux cas, ce n’est pas la vérité qui est en jeu. Mais la meilleure adaptation ou le bonheur.

Que faire de la conception lacanienne de la vérité ? elle est une critique radicale du cogito ergo sum mais c’est accorder à Descartes et à Socrate, trop d’importance sur ce qui a de l’importance.
 
On a vu en philosophie dans les dernières années, un retour à l’Homme, à la valeur, à la vérité, au sens, à la morale, à la sagesse. Des philosophes comme André Comte-Sponville, Luc Ferry… nous permettent de nous retrouver comme êtres de raison, êtres de liberté.
Et surtout, avec les crises qui nous menacent, individus, sociétés, planète et espèce (qui ne veut pas savoir encore qu’elle est mortelle), nous sommes confrontés à une réévaluation de notre place dans la Nature. C’est cet énoncé de Descartes : l’homme, maître et possesseur de la nature, qui nous a éloignés d’elle, si le cogito nous a éloignés de nous. Exploitant agricole ou jardinier ?

Pour ma part, je me reconnais dans la philosophie de Marcel Conche, dans sa métaphysique de l’ apparence absolue, (éloïse, éclair, dans le cours d’une nuit éternelle, celle de la mort absolue de tout, pas du Tout), dans sa métaphysique de la Nature (la Nature au sens des présocratiques, infinie, éternelle, créatrice aveugle, dépasse ou contient l’opposition anthropologique nature-culture) et comme sagesse tragique (avec courage, aller au-delà de soi parce que sous l’horizon de la mort, développer le meilleur de soi, ce qui suppose de s’émanciper de l’homme collectif en nous, du conditionnement social, devenir le plus possible cause de soi-même et non effet d’autrui ou du langage).
Avec Conche, philosopher à l’infini, dans la clarté de la langue, avec Lacan, analyser à l’infini, dans un jargon assez hermétique; avec Conche, résister aux sirènes de la commerie, être le plus créateur possible, ajouter au monde ; avec Lacan, remonter aux grandes houles de nos origines.

Jean-Claude Grosse


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Collioure Salon d’Automne 2009

25 Octobre 2009 , Rédigé par grossel Publié dans #poésie

Collioure Salon d’Automne 2009


Collioure
j’y suis
pour 42 jours
grâce à Michel Bories
1949-2001
exposé au château royal
je me promène
ville et collines
rencontre des gens
d’ici d’ailleurs
écoute discute
lis filme
regarde compare
Collioure
compte moins de 3000 habitants
ville très animée
dès 7 heures du matin
artisans du bâtiment
éboueurs
camions approvisionnant
commerces et restaurants
double marché hebdomadaire
avec plateaux de fruits de mer
dégustés sur parapet en ciment
arrosés au Collioure blanc
trains qui passent
trains qui s’arrêtent
Collioure
n’est plus le port de pêche qu’il fut
on conditionne toujours les anchois
à l’ancienne
à l’ancienne c’est bien
c’est fait main
Collioure
est terre de vignerons
de domaines de caves
il y a ceux qui se sont regroupés
ceux qui tiennent à leur identité
Collioure n’est plus la ville d’autarcie
des années 1900
ville de marins et de paysans
mer et montagne
deux mondes
aujourd’hui
Collioure
reçoit les touristes du monde
qui viennent attirés par son cadre
encadré par
une installation de 12 cadres
pour cadrer le cadre
Collioure attire
par son patrimoine paysager
mer montagne
Albères Méditerranée
climat de Côte Vermeille
soleil souvent
pluies torrentielles parfois
pleine lune toutes les 4 semaines
chaleur fraîcheur
ombres lumières
diurnes nocturnes
tramontane violente marinade poisseuse
par son patrimoine architectural
château royal et forteresse Vauban
église-phare Notre Dame des Anges
dont le clocher suffit
aux incroyants du monde entier
fort Saint-Elme
moulin à farine utilisé
comme moulin à huile
la glorieta
le couvent des dominicains
transformé en cellier Le Dominicain
regroupant 160 vignerons
faisant tout à la main
Collioure attire
par sa réputation de ville des fauves
Matisse Derain
les œuvres réalisées là sont parties
dans les grands musées du monde
le chemin du fauvisme
retrace cette aventure
de quelques mois de 1905
avec 20 reproductions d’oeuvres
surgissant dans une déambulation
de labyrinthe
Collioure tire profit depuis 50 ans
de ce qu’elle n’avait pas compris
une révolution picturale
vite révolue
fleurissent artistes et ateliers
rue des Treilles
rue de la Fraternité
rue de l’Egalité
rue du Mirador
rue Arago
rue Jules Ferry
rue Dagobert
rue Voltaire
la plupart font du Collioure
de la corrida du rugby
chacun son style
reconnaissable
après visite de découverte
Collioure tire profit aussi
de la mort et de la tombe
d’Antonio Machado
qui vécut 3 semaines là
Casa Quintana
où la Retirada
l’avait conduit par hasard
avant de mourir
sa mère mourant 3 jours après lui
70 ans après
Casa Quintana
maison vide
parfois ouverte pour l’aérer 
va être vendue
à la communauté de communes
pour devenir
Centre littéraire Antonio Machado
de quoi inviter
des milliers d’Espagnols
à se photographier avec le poète
Collioure vit sur son acquis
sans trop se donner les moyens
du patrimoine de demain
Collioure  qui a le cadre
n’a pas la vision
Collioure
travaille jour après jour
 va de fête en fête 
les fêtes de Saint Vincent
avec le feu d’artifice du 16 août
achevant en apothéose
la trépidation estivale
Collioure
en quelques heures
peut passer  de 3000 habitants
à 50000-150000 visiteurs
Collioure a appris
à gérer ces journées et nuitées
orgiaques
la police donne
un premier avertissement
en termes courtois
avant contravention
l’été c’est deux mois d’enfer
avec l’équinoxe
retour au quotidien
jusqu’à l’Automne des antiquaires
à la Toussaint
la Cour de Noël
achève l’année commerciale
commercialement
à Collioure
a été écrite une nouvelle page
de la peinture
il a fallu
les heureux hasards de 1905
pour de nouvelles pages
il faudrait
sans certitude de réussite
une politique volontariste
de commandes publiques
ce qu’a fait Augustin Hanicotte
faisant peindre les enfants
est la voie à suivre
des enfants créatifs
à l’artiste créateur peut-être
Collioure
ses quartiers anciens
ses rues en escaliers
leurs balcons fleuris
un vrai bonheur
le matin le soir
quand tout dort
pour les quartiers nouveaux
on n’a pas trop bétonné
le bord de mer 
mais les collines les plus proches
avec des résidences conformes
l’arrière pays
vers Notre Dame de Consolation
la tour  Madeloc
est occupé par les vignes
en terrain pentu
plus haut par les chênes liège
puis par le maquis
les vignerons
sculpteurs de montagne
méritent
qu’artistes
écrivains
racontent ce façonnage
où courbes et angles droits
conjuguent
leurs complémentarités
leurs contrariétés
Beatriz Garrigo
a essayé
au Musée d’art moderne
ses paysages en série
vus avec un cornet
gagnent en luminosité
profondeur ambiguïté
en quelques minutes
par le chemin de la Galère
tu es loin
de l’agitation de l’ennui
plus de touristes
braillards et débraillés
plus de touristes
profitant du soleil de la plage
des terrasses des cafés restaurants
plage Boramar
avenue Camille Pelletan
plage du port d’avall
des marchands de glace
rue Vauban
des boutiques de fringues et bijoux
du Croquant à l’Ancienne
je me suis offert
le Café Sola
Les Templiers
avec son enseigne
sa fresque de Willy Mucha
son escalier tapissé de tableaux
je me suis offert
un vieux Maury
Maison Galy
un cadran solaire
de Carpe Diem
l’absence d’un port de plaisance
est une chance pour Collioure
pas de yachts
pour l’étalage obscène
de la richesse obèse
mais le m’as-tu vu
s’exhibe
avec les commandos de choc
à l’entraînement dans la ville
sous les aboiements encourageants des chefs
torses nus muscles saillants
durs abdominaux tatouages tribaux
cuisses de béton entrecuisse suggestive
pour le plus long frisson
des femmes en admiration
des mâles par procuration
des anciens du bon vieux temps
Collioure
est une petite ville dynamique
avec son sens du commerce
sa base productive
et patrimoniale
avec ses boulistes
ses joueurs de cartes
l’art de vivre
du midi
que tout le monde nous envie
beaucoup de manifestations
municipales
associatives
déjeuner sur l’herbe
rue de la Fraternité
fête de l’amitié
avec sardinade
place du Marché
sardanes orchestrales
jouées par deux coblas
rivalisant d’audace et de perfection
place du 18 juin
bref
bon séjour
à Collioure
tu ne connais personne
personne ne te connaît
l’anonymat tranquille
pour ne pas te disperser
rester sur l’existentielle interrogation
pouvons-nous donner sens à notre vie
sachant que nous sommes mortels




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Moi, l'élu de Say Salé

24 Août 2009 , Rédigé par grossel Publié dans #les 4 saisons d'ailleurs

Moi, l'élu, lecture sur les gradins du Revest par Murielle Gebelin, Gilles Desnots, JC Grosse, Albertine Benedettole 7 juin 2009
Moi, l'élu, lecture sur les gradins du Revest par Murielle Gebelin, Gilles Desnots, JC Grosse, Albertine Benedettole 7 juin 2009

Moi, l'élu, lecture sur les gradins du Revest par Murielle Gebelin, Gilles Desnots, JC Grosse, Albertine Benedettole 7 juin 2009

Lecture publique
samedi 22 août 2009
à 21 H
pour la Fête des Zabitants au parc municipal à Corsavy

Lecture publique
  vendredi 24 juillet 2009
à 19 H (durée 50 minutes)

sur les gradins antiques du jardin public du Revest-les-Eaux

 Lecture publique
dimanche 21 juin 2009
à 19 H (durée 50 minutes)

sur les gradins antiques du jardin public du Revest-les-Eaux

Lecture publique de Moi, l’élu
de l’auteur burkinabé Say Salé
dimanche 7 juin 2009
de 19 H 20 à 20 H 10

sur les gradins antiques du jardin public du Revest-les-Eaux
 
(photos de Pascal Fayeton)
 
Malgré une lettre du maire aux 4 Saisons d’Ailleurs leur enjoignant de demander une autorisation administrative aux services compétents de la Préfecture lesquels services contactés se sont étonnés d’une telle demande concernant un espace public municipal et après prise de contact avec le directeur de cabinet du maire pour l’informer de cet étonnement de la Préfecture et de notre décision de faire la lecture comme annoncée, celle-ci s’est donc déroulée sur les gradins antiques du jardin public du Revest-les-Eaux, dimanche 7 juin 2009.
Les élections européennes étaient en cours de dépouillement dans la mairie annexe. Personne n’a été gêné.
La lecture a duré une cinquantaine de minutes pour le plus grand plaisir de la trentaine de personnes rassemblées.
Tout le monde a pu constater que ces gradins donnant sur le village pourraient avoir un usage populaire d’animation rendu quasi impossible par l’étroitesse de l’espace de jeu, limité par un massif de plantes méditerranéennes ayant le bon goût de masquer un égout, non, une rivière de jardin public à eau stagnante, d’une saleté repoussante. On ignore quel est l’architecte de cette réalisation.

En tout cas, l’actuelle municipalité signe là son incurie, confirmée par l’usage monofonctionnel du parking dédié aux seules bagnoles, par le bloc d’éclairage public contre la scène, à la tour, rendant impossible là encore toute manifestation d’animation populaire, la tour n’étant donc plus qu’un objet patrimonial.
 
Pauvre Revest dénaturé par une équipe se vantant sans cesse dans ses bulletins de ses réalisations sans concertation aucune et niant une histoire car la tour fut le lieu de fortes manifestations théâtrales tout comme l’ancien parking mais ça, ce n’est pas la « tasse de thé » du maire (ses propres mots à nos oreilles prononcés en septembre 2005).
Voilà pour l’environnement de la lecture.

Say Salé comme nous nous en doutions n’a pas obtenu son visa pour notre pays. Faut-il s’en étonner ? Il a participé aux deux livres écrits par des intellectuels africains en réponse au discours de Dakar de monsieur Sarkozy.

Voici le mail qu'il nous a adressé avant la lecture:

Cher Monsieur,
 
Vous ne serez sans doute pas surpris d’apprendre que je ne pourrai être parmi vous, samedi prochain, ayant renoncé à l’espoir d’obtenir un visa. Il aurait fallu que je sois invité par une structure universitaire, un organisme public, ou une de ces forces occultes qui ouvrent les portes au bon moment….
Difficile de ne pas être amer, et surtout désolé de constater à nouveau l’enlisement de la France et de l’Union Européenne dans des politiques de repli qui annoncent leur isolement croissant dans le monde, précédant l’oubli et la mort dans l’indifférence.
Beaucoup de personnes que j’ai rencontrées en France croient encore candidement que l’Afrique a et aura besoin de l’Europe, de la France…
Vos lois sur les étrangers sont comme un retour du refoulé colonial. Je ne vous juge pas, la mémoire du passé historique est tellement difficile à construire sereinement ; et ce serait ne pas être lucide sur nos errances africaines. Je remarque simplement que là comme ailleurs, quand le peuple s’absente de la Res Publica (ce mot doit paraître bien désuet en France, non ?), il abandonne le pouvoir à des êtres sans scrupule, dont la vision du monde et de l’intérêt général est borné par leur ego, l’ignorance et la peur.
En fin de compte, il est logique que je n’aie pas obtenu de visa.
Saluez chaleureusement Jean-Claude Grosse, votre public et tous ceux que j’espère pouvoir rencontrer un jour…
 
Bien à vous
 Say Salé

Quatre lecteurs et lectrices des 4 Saisons d’Ailleurs ont endossé la foultitude de personnages de la pièce. L’humour de l’auteur s’est très vite mis à fonctionner et a été apprécié par le public qui a demandé à la fin comment Say Salé avait pu rendre aussi bien une atmosphère de village français.
 
Il  a été répondu que cette pièce est une fiction et qu’une quelconque ressemblance serait pure coïncidence. Il a été précisé toutefois que Say Salé avait séjourné au Revest, en 2008, invité par Les Cahiers de l’Égaré (en lien avec le film de Cyril Grosse Le temps perdu dans lequel Say Salé joue son propre rôle de réalisateur de cinéma) et qu’il avait été très curieux des mentalités revestoises, observables depuis les terrasses des cafés. À l'occasion de ce séjour, il avait suivi la campagne des municipales de 2008. Il est donc avec sa sensibilité et sa formation de cinéaste très à même de percevoir les enjeux d’une élection municipale sachant que peu ou prou, cela se passe à peu près partout de la même façon. Ce n’est donc pas le contenu qui est essentiel connu de tous, clientélisme, corruption, … mais la forme dans laquelle sont mises en relief ces pratiques coutumières. La farce lui semble la meilleure forme pour cela.
 
Le plaisir a été tel que d’autres lectures sont déjà programmées, au Revest, à Cuers, Hyères, La Seyne, La Cadière.
 
À noter la présence d’Orphéon, la compagnie éjecté de L’Abattoir après les municipales 2008 à Cuers. Orphéon et Les Cahiers de l’Égaré ont en commun d’avoir édité en 2001 et 2002, Christophe Pellet, né à Toulon, grand prix de littérature dramatique 2009.
 
Say Salé

Say Salé est un auteur farcesque issu du continent africain. De son vrai nom : Camille Mouyéké. Né en 1962 à Brazzaville. Après un DEUG d'art à l'université de Paris VIII et une maîtrise en cinéma, il se lance dans la réalisation et signe plusieurs courts métrages (dont les Mavericks en 1998). En 2000, il réalise son premier long métrage, Voyage à Ouaga, qui a été présenté dans d'innombrables festivals internationaux. Il a joué son propre rôle de réalisateur sans moyens dans le film Le temps perdu, fiction de 53' inachevée, tournée au Burkina Faso et au Niger par Cyril Grosse (1971-2001) en 1993 avec une aide du ministère de la culture du Burkina Faso. Comment à 22 ans et pour son unique séjour en Afrique, Cyril Grosse trouva-t-il le tout jeune cinéaste Camille Mouyéké (31 ans à ce moment-là) et comment obtint-il une aide du ministère de la culture du Burkina Faso ? Parmi les traits d'humour du film, les délires sur Ulysse de Joyce (dans Le temps perdu 1 à 2'15 et dans Le temps perdu 2 à 3'40) que Cyril Grosse cherchait à créer au théâtre. Il se heurta au refus du petit-fils de James Joyce. À noter aussi le sujet : la rencontre entre un homme noir du peuple et une comédienne blanche. Dans le film, Marie-Sophie part au désert à la fin. Dans la réalité, la comédienne a fini mystérieusement en Afrique, un ou deux ans après. Des rushes, j'ai pu tirer 5 séquences, en playlist sur You tube et sur dailymotion. Camille Mouyéké est devenu un ami après la disparition de Cyril. Il est venu séjourner chez moi en 2008, au moment des élections municipales. J'étais tête de liste d'une des 3 listes. Il a été amusé par cette compétition électorale. Il m'a à nouveau rendu visite en juillet 2015 et s'est amusé des débats au sein des EAT.
Say Salé utilise le sarcasme, la parodie, la farce pour mettre en relief les processus de conditionnement et d’abrutissement des gens, ainsi que les processus de soumission volontaire.
Moi, Avide 1°, l’Élu est sa première farce. L’action se passe à Gogoland au moment des élections municipales.
EAT (manger, pisser, écrire) au temps des queues de cerises est sa 2° farce.

 
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Diversités/Journal étrange IV de Marcel Conche

17 Juin 2009 , Rédigé par grossel Publié dans #notes de lecture

Note de lecture
Diversités
Journal étrange IV
Marcel Conche

Marcel Conche régale ses lecteurs depuis quelques années avec son Journal étrange dont les trois premiers tomes sont parus aux PUF, celui-ci paraissant aux Belles Lettres, collection Encre marine.
Dans son avant-propos et au chapitre XXVI, Marcel Conche précise pourquoi « étrange » :
« Mon journal n’est pas comme un journal ordinaire, la relation au jour le jour de ce qui s’est passé. Il est « étrange », entendant par ce mot, ce qui sort de l’ordinaire. Je relate seulement ce qui me vient à l’esprit à propos de quoi que ce soit – livre, lettre, rencontre, grand ou petit événement, réflexion entendue, chose vue, création spontanée de mon imagination, etc. –,  et qui me semble présenter de l’intérêt. »
En 81 chapitres plus l’avant-propos et l’épilogue, Marcel Conche nous balade dans le temps et l’espace. La diversité des sujets est grande, le pluriel à « diversités » se justifie et en même temps une place particulière est accordée à Émilie. Présente depuis les Confessions d’un philosophe, après une éclipse, la voici plus que jamais, sans qu’elle le cherche, l’inspiratrice du philosophe. Je dirai plutôt qu’elle l’influence à travers lettres et propos, réactions, actes aussi. Ce que le philosophe appelle la « religion » d’Émilie est formulée admirablement par celle-ci, au chapitre LXXVII. Il s’agit de chercher l’infini dans le fini, de vibrer à cette présence de l’universel et de l’éternel dans le moindre souffle, dans le plus aride paysage, à la vue d’un arbre, d’un cheval, de contribuer par son travail à générer cette perpétuation de la Vie, d’être porté par et porteur de la Source. Je le dis avec mes mots ; à vous de lire les mots d’Émilie, leur écho chez Marcel Conche qui tente d’approcher cette « religion » avec ses propres mots, avec ceux aussi d’Émily Brontë ou d’Holderlin. Cela nous vaut des pages belles, fortes, profondes dans Méditation sur Émilie, chapitre XV ou Solitude de mon amour, chapitre LXXV. De toute évidence, l’homme, philosophe aussi, s’efforce de façon presque désespérée de comprendre Émilie, de communier avec elle, de la ressentir. Mais celle-ci lui rappelle que si lui chemine vers elle, la comprend, elle aussi chemine et que donc comme l’a dit Zénon d’Élée, « celui qui a commencé à avancer après l’autre ne pourra pas le rattraper ». J’ignore ce qu’il adviendra de cet effort vers cet essentiel incarné, dépassant Émilie, la traversant, l’habitant. Julie semble faire le constat d’une certaine naïveté chez Marcel, lui qui n’a même pas connu le baiser dont il rêvait et qu’il n’a pas demandé, sentant qu’il ne l’obtiendrait pas. Je ne dirai pas cela, pas de naïveté chez lui qui a su, parce qu’ayant en vue l’essentiel, se préserver de sollicitations précises qui l’auraient égaré dans la passion ou le divertissement. Les femmes aimées par Marcel Conche le sont de différentes manières et ses territoires du sentiment, chapitre V, sont balisés, bornés sans confusion des sentiments possible. N’empêche qu’avec Émilie quelque chose se joue. Il veut « un amour singulier comme mon âme même, et qui choisit, qui trie, qui comporte une exigence, un appel… Être aimé ne me suffit pas. Il faut que ce soit de la façon dont l’amour que j’ai en moi contient la définition. » page 310. J’ignore si son souhait d’un pont génois entre elle et lui se concrétisera ou si comme il l’envisage aussi, il devra rester sur la rive, la voyant comme le pays enchanté où « je suis chez moi mais comme en rêve. » page 311. Je dirai que les approches ordinaires de l’amour pas plus d’ailleurs que les approches mystiques ne conviennent pour parler de ce qu’éprouve Marcel Conche pour Émilie, métonymie de la Source, de la phusis, du divin si l’on tient à ce mot. Quel que soit le devenir de cette rencontre qui n’est pas fusion, qui n’est pas intrusion, qui est compréhension dynamique, cheminement au moins de l’un vers l’autre car c’est l’homme qui chemine vers Émilie même si elle ne reste pas immobile, même si elle avance avec ses questions comme celle-ci : l’échange d’amour est-il nécessaire à l’Amour ?, le philosophe, lui, a gagné à cette rencontre, d’approfondir sa métaphysique. Déjà La voie certaine vers « Dieu »  (édité par Les Cahiers de l’Égaré)l ui ouvrait, nous ouvrait la voie de l’amour inconditionnel pour l’humanité. De la morale universelle des droits de l’homme (le chapitre LXVII fait très bien le point face à François Jullien, relativiste culturel qui a du mal à admettre l’universalité de la morale telle que fondée par Marcel Conche sur ce qui est impliqué par le dialogue), à l’amour inconditionnel de l’humanité, le philosophe, le métaphysicien du Tout de la réalité élargissait, universalisait son approche. Sous l’influence d’Émilie, il regarde, écoute plus et mieux la Source, son jaillissement en toute chose, en quelques visages rayonnants (chapitre XI). Comme lui écrit Émilie : « Quand les choses ont leur sens en Dieu (on pourrait dire dans la Nature, la phusis), tout alors est beau parce que tout est à sa juste place. C’était pour répondre un peu à la question : « Quel chemin doit-on prendre dans la vie ? ». Et l’on voit le commentateur d’Héraclite, bousculé par cette remarque, ne doutant pas de l’unité des contraires dans le monde des hommes mais se souvenant du fragment 102 : « Pour la divinité, tout est beauté, vertu, justice. Ce sont les hommes qui ont conçu le juste et l’injuste. » chapitre IV. Disons que le philosophe rejoint le poète, devient poète. Son écriture parle au cœur, à l’imagination, pas seulement à la raison car l’amour  « n’enseigne rien, ne conseille rien, ne demande rien, mais fait de celui qui est aimé l’éducateur de lui-même. » page 124. Marcel Conche, éducateur de lui-même, paradoxe, par l’amour singulier qu’il porte à Émilie. Il faut entendre "singulier" comme propre à Marcel Conche et pas comme bizarre, hors normes.
Je me suis attardé sur ce thème de l’amour singulier car c’est celui qui peut faire bouger nos lignes, nos convictions, nos préjugés, celui qui peut nous bousculer.
Cela n’enlève rien à l’intérêt d’autres chapitres. On apprend toujours avec Marcel Conche. Dirai-je que j’ai particulièrement savouré certaines de ses énumérations, qu’il s’agisse d’outils ou des créations de Coco Chanel.
Autre délectation, sa lecture de La fêlure, nouvelle de Fitzgerald, sa façon de régler son compte au pessimisme, chapitre VII, sa façon de mettre à terre les conseils de celui-ci à sa sœur Annabel, conseils pour la galerie, les siens à sa  petite nièce, Laura, se résumant en « Ne t’abîme pas ! », chapitre XXXVIII,  étonnement de voir que Luis de Miranda s’appuie aussi sur cette nouvelle pour parler des lignes de vie de Deleuze dans Une vie nouvelle est-elle possible ?
Ce Journal étrange est à lire, relire, méditer pour travailler sur soi à la façon de ce travailleur acharné, de cet amoureux singulier qu’est Marcel Conche, choisissant les souffrances qui le fortifient (étonnement d’un voisin le voyant porter ses courses et ne voulant pas d’un caddie pour le soulager), chapitre IX, Ma philosophie de la vie, choisissant qui aimer selon les distinctions qu’il opère entre les différentes formes d’amour et d’amitié.
Un désaccord avec le chapitre sur mai 68, chapitre LXXIV qui me semble un peu court, 68 ne fut pas qu’une récré, interrompue par de Gaulle, le 30 mai. L’interruption a été soufflée au général, isolé à l’Élysée et qui n’avait pas trouvé le soutien de Massu en Allemagne, par L’humanité et le PCF, proposant la dissolution de l’Assemblée nationale et des élections anticipées. Cela permit à la CGT de faire rentrer en une semaine 10 millions de grévistes et l’on obtint la chambre bleue CRS la plus forte de toute la V° république. Même Sarkozy n’a pas fait aussi bien. Par contre d’accord avec Marcel Conche sur ce que les prises de parole des humiliés, des offensés modifièrent durablement (les 10 années qui suivirent virent nombre de libertés conquises) et sur ce constat : « Il en restait l’idée qu’après tout, l’on n’est obligé  à rien que ce à quoi l’on s’oblige soi-même et que la liberté métaphysique (la possibilité permanente de dire « non » à tout) était le trait essentiel de l’homme ». Donc, 68, révolte métaphysique, oui, récré, non.

Jean-Claude Grosse,
Le Revest, le 15 juin 2009



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Comment rater sa psychanalyse ?

9 Mai 2009 , Rédigé par grossel Publié dans #spectacles


Comment rater sa psychanalyse
Texte de Bernard Cremniter

Conception et réalisation
Alain Gintzburger & Johanna Korthals Altes

Avec
 Johanna Korthals Altes, Katia Ponomareva, Sylvaine Hélary,
 Denis Mathieu, Alain Gintzburger

Et chaque soir des Experts en Raté/Ratage : Eugène Durif (auteur), Jean Pierre Han (journaliste, critique), Christian Prigent (poète), Thierry Niang (chorégraphe),
Ben (plasticien), Anne Saulay (Administrateur du Sénat), Christophe Lamiot Enos (poète),
Dgiz (slameur)… et des économistes, juristes, sportif…

Atelier du Plateau
du 22 avril au 2 mai

 
« Non, on ne donne pas de coup de pieds dans les meubles. Non, on ne gifle pas le psychanalyste. Ou rarement. Non, les séances ne sont pas gratuites. Non, on ne vous paye pas pour venir. Non, on ne mange pas pendant les séances. Non, les séances n’ont pas lieu à trois heures du matin (ni dans les catacombes). Non, on n’amène pas sa mère en séance. Non, on n’a pas besoin d’avoir confiance pour s’analyser. Non, on ne tire pas les cheveux du psychanalyste. Non, il ne s’agit pas d’intéresser le psychanalyste. Non, on ne tape pas les enfants des autres en salle d’attente… »


Théâtre d’Eleusis: 06 13 43 55 40
eleusis@wanadoo.fr

Intentions

« Comment rater sa psychanalyse » est un projet de Théâtre d’Investigation qui vise la rencontre de ce qui se joue dans la psychanalyse.
Notre point de départ est le texte « Comment rater sa psychanalyse » écrit par Bernard Cremniter, éminent  psychanalyste de l’Ecole de la Cause Freudienne.

Ce projet est une passerelle entre l’espace public et la sphère privée, entre le plateau et le cabinet, entre le monde et l’immonde, entre la Scène et l’Autre Scène, entre le savoir et le jeu.

En chœur, nous aborderons ce texte en pratiquant la méthode analytique qui consiste à associer librement, condenser, déplacer, abolir la chronologie, interpréter, suspendre, surprendre… dire ce qui passe par la tête.
Cette méthode s’arcboute à la phrase de Lacan : « Je pense où je ne suis pas, donc je suis où je ne pense pas »
Nous jouerons à tirer les ficelles des conséquences de cet énoncé.

Le public, placé en bi-frontal, sera le témoin de nos tentatives ratées…

Avec un groupe de vraies/fausses actrices, d’un vrai/faux assistant, d’un faux/vrai metteur en scène…et de vrais Experts en Raté/Ratage, nous inventerons toute une série de Protocoles ludiques pour faire entendre ce qui se dit / ce qui ne se dit pas dans le texte et … dans l’analyse.

« Comment rater sa psychanalyse » investira divers registres de la représentation : lecture, improvisation, petites annonces, interview, Karaté Lacan, témoignage réel, danse du ratage, vrai/faux vidéo-reportage, séance d’hypnose, dictée Lacanienne, remplacement d’acteur au pied levé…

Chaque soir, nous ouvrirons une fenêtre sur un Expert en Raté/Ratage, qui parlera en direct de ce qui rate dans son domaine, preuves à l’appui: Thierry Niang (chorégraphe), Christian Prigent (poésie), Jean Pierre Han (journaliste, critique), Eugène Durif (auteur), Dgiz (slameur), Ben (arts plastiques), Anne Saulay (Administrateur du Sénat), Christophe Lamiot Enos (poésie)…ainsi que des économistes, avocats, sportifs, kiné…


Il y aura 10 représentations uniques qui seront marquées par 10 prises de paroles uniques.

Alain Gintzburger & Johanna Korthals Altes


Comment rater sa psychanalyse ?

J’ai vu ce spectacle 2 fois à l’Atelier du Plateau, les 22 et 23 avril à Paris. Avec l’expérience et l’habitude du choix motivé, je me trompe rarement quand je choisis de voir un travail. Évidemment, j’en vois moins qu’au temps où je programmais à la Maison des Comoni au Revest. Aujourd’hui, des considérations plus personnelles me guident dans mes choix.
L’espace de l’Atelier du Plateau était aménagé en diagonale, les spectateurs répartis sur les 4 côtés du dispositif, comédiens répartis dans le public ainsi que le témoin du soir, changeant chaque soir, tout cela en pleine lumière, créant une assemblée, tous regardants et regardés, créant ainsi une circulation muette, non programmée d’énergies, d’émotions, de ressentis, contribuant à enrichir la palette proposée par les artistes.
Comment rater sa psychanalyse est un livre d’un psychanalyste, publié une 1° fois sous nom d’emprunt, une 2° fois sous le nom de son auteur : Bernard Cremniter.
Le travail nous est présenté comme une ébauche, une élaboration en cours. Face à un tel objet, les questions premières sont pourquoi ce choix, travailler avec qui, comment commencer. Ces questions servent à construire la structure du spectacle, offrant une grande latitude de modifications, de réagencement d’un soir à l’autre, permettant d’intégrer les retours pertinents d’après spectacle. C’est du théâtre en train de se faire sous nos yeux, utilisant voix et corps des comédiens, vidéos, musique en live, lectures et jeu, au service du texte et s’en servant pour construire des situations. L’intervention en cours de spectacle du témoin du soir sur ses ratages, (le 22, Eugène Durif,  auteur, le 23, Anne Saulay, administratrice du Sénat) comme les questionnements des comédiens et du metteur en scène donnent au spectacle une fragilité, une prise de risque intéressante.
La tonalité dominante le 1° soir fut l’humour ce qui m’a gêné car je me suis demandé si ce spectacle cherchait à démolir la psychanalyse alors que le propos de l’auteur est de montrer comment défenses, résistances, préjugés éloignent les gens du bon usage de leur analyse, celle qui en fait des sujets de leur parole et non les perroquets coincés de leurs arriérés.
Le 2° soir apporta une correction à cette tonalité en nous livrant plus de sens, plus de clefs tout au long du spectacle, vérité explicitement exprimée dans la vidéo  d’interview de l’auteur, risible au début avec ses silences, ses mimiques et finissant par retourner notre rire moqueur par la pertinence de son propos (comme Susan Boyle, retournant jury et public, il y a peu en Angleterre).
D’après les échos que j’ai eus, le spectacle n’a pas arrêté de bouger pendant la dizaine de représentations. Il a rencontré un vrai succès public et de nombreux professionnels l’ont vu. Espérons donc qu’une suite sera donnée à ce travail et qu’une tournée pourra se mettre en place.
Jean-Claude Grosse, le 9 mai 2009, jour de Jeanne d'Arc qui entendit des voix
et jour de l'Europe qui n'existe pas pour les gens, seulement pour les dirigens.


Psychanalyse du ratage

 

L’Atelier du plateau dans le dix-neuvième arrondissement, lieu de création qui se veut expérimental, fête ses dix ans avec un évènement bien dans l’esprit de l’endroit. « Comment rater sa psychanalyse », d’après un livre du psychanalyste Bernard Cremniter, est en effet un spectacle qui échappe aux définitions. Projet en forme de puzzle pour cinq vrais-faux acteurs (plus un invité), cette « performance » aussi déroutante que séduisante mérite au moins la palme de l’originalité.

 

Comment faire exister la psychanalyse sur scène ? Alain Gintzburger apporte une ébauche de réponse avec un spectacle… à l’état d’ébauche qui revendique son inachèvement. Il est en effet d’emblée présenté avec humour par le metteur en scène comme un projet « décennal » prévu pour aboutir en 2018 ! Ni étude de cas ni discours théorique : il s’agit d’aborder la psychanalyse de biais, et de jeter une passerelle entre la scène de l’inconscient et le plateau du théâtre à travers la question du ratage, puisque, selon un fameux paradoxe lacanien : « l’acte ne réussit jamais si bien qu’à rater ».

 

Dès les premières minutes (et l’annonce initiale du remplacement au pied levé d’une des actrices du spectacle), il apparaît clair qu’il s’agira moins de jouer le texte de Bernard Cremniter que de jouer avec, ce qui est peut-être une façon de lui être fidèle. Alain Gintzburger a en effet imaginé un espace de jeu ludique : devant les spectateurs placés en bifrontal, les comédiens « proposent » à tour de rôle une interprétation de certains passages du livre. Le metteur en scène dirige en chef d’orchestre leurs interventions et donne ses instructions depuis sa chaise. Eux comme lui resteront mêlés au public pendant toute la durée de la pièce, et, malgré l’aspect un peu statique, c’est déjà l’un des intérêts de ce spectacle que d’avoir su créer cet espace de « convivialité » qui déjoue tout dispositif théâtral répertorié.

 

Dans ce processus expérimental revendiqué comme tel, les propositions ou interventions des comédiens se veulent des « protocoles ludiques » : lecture à plusieurs voix, danse, improvisation musicale, interview, vidéo-reportage sont les ingrédients de ce joyeux patchwork (in progress). Malgré le côté un peu décousu, on apprécie assez le ton décalé d’un spectacle bricolé qui ne se prend pas au sérieux. Les artistes présents sont souvent polyvalents : Sylvaine Helary, en particulier, fait admirer son talent de flûtiste au style parlé-joué original. Le récit (sous forme de courtes séquences vidéo) des ratages successifs du metteur en scène dans ses tentatives de rendez-vous avec l’auteur constitue un fil directeur assez désopilant.

 

© Denis Mathieu

 

Le ratage intéresse les psychanalystes depuis toujours – c’est-à-dire depuis Freud, qui a assez tôt mis en évidence les conduites d’échec. Malgré la référence au médecin viennois, présenté comme un hypnotiseur raté qui aurait alors inventé la psychanalyse sur les ruines de son ancienne méthode, c’est plutôt vers Lacan que le spectacle fait signe, Lacan qui remarquait la tendance persistante des analysants à « aller chercher là où ça n’est pas ». Le texte de Bernard Cremniter, derrière son titre provocateur, fait pour sa part défiler tous les préjugés et les idées reçues sur la psychanalyse, évoque sur un ton plaisant les plaintes et les angoisses des patients, ou nous apprend comment choisir son analyste (énumération un peu longue de coordonnées de psychanalystes).

 

Quant au metteur en scène, il part en quête du ratage sous toutes ses formes. Et le livre n’est plus qu’un prétexte à une création qui se cherche et s’élabore en quelque sorte sous nos yeux, avec ses moments drôles, sa place laissée à l’imprévu (la parole de l’« invité »), ses effets de surprise et aussi, pourquoi pas, ses ratages. Sous cette allure un peu désinvolte, beaucoup de choses sont dites qui laissent à penser, en particulier lorsque l’intervenant du jour, l’écrivain Eugène Durif, prend la parole pour évoquer, entre autres, la peur du ratage comme condition naturelle de l’artiste. À cette occasion, Beckett (« Rater quelque chose, le recommencer et le rater un peu mieux ») est convoqué à bon escient.

 

L’intérêt du procédé est de faire jaillir le sens là où on ne l’attend pas forcément. J’ai ainsi été sensible au développement sur le suicide raté, ou encore à l’interview filmée du boxeur Stéphane Ferrara, réellement intéressante. Autre trouvaille : la courbe d’évaluation du spectacle (ses temps forts, ses temps faibles) établie par les comédiennes. Elle vient illustrer ironiquement l’ultime séquence filmée, dans laquelle Bernard Cremniter porte un jugement éclairant sur la situation actuelle de la psychanalyse et sur l’état d’esprit de patients aujourd’hui, surtout soucieux d’efficacité et de rendement.

 

Le spectacle contient ainsi en quelque sorte sa propre autocritique. Nonobstant, il laisse quelques regrets, comme le « ratage » de la vidéo de Christian Prigent. Ou encore une connivence avec le public parfois un peu forcée, qui en vient à friser la complaisance. C’est le cas par exemple lorsque le metteur en scène s’exclame de façon répétitive : « Super ! » à la fin de chaque prestation. D’autre part, certaines scènes (en particulier celle du « silence ») paraissent moins convaincantes. Malgré ces défauts, inhérents à la nature même de ce projet aussi hétéroclite qu’iconoclaste, l’intérêt ne faiblit pas et la troupe de comédiens dirigée par Alain Gintzburger parvient à faire bouger les lignes avec talent. 

 

Fabrice Chêne

 

Les Trois Coups

 

 

 

 

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La politique de l'oxymore/Bertrand Méheust

8 Mai 2009 , Rédigé par grossel Publié dans #notes de lecture

La politique de l’oxymore de Bertrand Méheust
Les empêcheurs de penser en rond/La Découverte, 2009

Voilà un essai particulièrement intéressant et dérangeant. Son pessimisme méthodologique, son heuristique de la peur suffiront-ils à ouvrir les yeux des gens ? Sans doute pas.
De quoi est-il question ? De notre système, de notre modèle, système de prédation reposant sur des résultats tellement probants, l’élévation du niveau de vie, du confort du plus grand nombre dans les pays développés qu’il est inconcevable de le voir changer de paradigme, de renoncer à ses dogmes : la croissance comme moteur du progrès pour tous, la croissance infinie comme moyen de réduire les inégalités, les bienfaits de la main invisible du marché pour résoudre les problèmes rencontrés par le système, l’homme de la science et de la technique trouvera toujours les remèdes aux dégâts qu’il cause.
S’appuyant sur des concepts de Georges Simondon, l’auteur montre qu’un système persévère dans son être jusqu'à saturation et jusqu’à la rupture. Notre système n’échappe pas à la règle d’autant que la pression du confort rend très difficilement envisageable les mesures de décroissance supportable qu’il faudrait prendre dès maintenant à supposer qu’il ne soit pas trop tard. L’auteur  pense que notre biosphère est atteinte de façon irrémédiable sans pouvoir le prouver autrement que par des exemples (mais les optimistes de la croissance, les mitigés du développement durable ne peuvent pas davantage prouver le contraire pour la bonne raison que l’échelle de temps à considérer est trop importante : des milliers, voire des millions d’années).
La réflexion sur les échelles de temps est importante et ici je la combine avec celle de Marcel Conche : le temps du marché, de la bourse est quasi-nul, c’est le temps de l’immédiateté ; le temps de chacun entre sa naissance et sa mort est un temps rétréci, le temps du souci, le temps de l’emploi ou du chômage, le temps des crédits à court terme (2-3 ans) ou à plus long terme (15-20 ans) ce qui signifie notre servitude volontaire pour 2 à 20 ans et l’impossibilité de se libérer des schémas de vie proposés par le système ; le temps des sociétés, des cultures, des civilisations, le temps de l’histoire, de la longue durée (200-5000 ans) ; le temps de l’homme, de l’hominisation (plusieurs centaines de milliers d’années) ; le temps de la planète, de notre biosphère (plusieurs millions d’années) ; le temps de l’univers (plusieurs milliards d’années), le temps de la Nature au sens de Marcel Conche (temps infini, éternel).
Grâce aux connaissances accumulées, nous sommes capables aujourd’hui d’avoir une vision temporelle très vaste, vision nécessaire pas seulement pour comprendre d’où nous venons, où nous allons mais pour agir en relative connaissance de causes et d’effets. Vivre à l’échelle de l’immédiateté c’est s’aveugler volontairement, s’impuissanter quand les catastrophes surviennent. Cette incapacité à se placer à la bonne échelle, aux bonnes échelles est liée à cette morgue dont fait preuve l’homme cartésien , voulant devenir maître de la nature.
Le chapitre qui donne son titre au livre est court, accrocheur, montrant que l’oxymore est toujours utilisé dans les temps de tension et pour manipuler les esprits. Il montre avec pertinence que le nazisme est la matrice du monde-spectacle dans lequel nous nous vautrons. Des esprits suffisamment lucides sur les moyens mis en œuvre par ce que j’appelle les brasseurs de langue de bois comme par les brasseurs de langue de vent peuvent-ils échapper à cette virtualisation des cerveaux, à cette déréalisation du réel au profit de ses reflets dans le lobe droit ou gauche de chacun ? Certes le réel ne se fait jamais oublier, se rappelle au bon souvenir de ceux qui gouvernent, manipulent en l’évacuant à coups d’oxymores déroutant les esprits car cette union des contraires en temps de tension a bien pour objectif de faire vaciller les repères, de rendre impossible le retour à la lutte des classes, le recours à la révolution.
C’est moi qui dis cela, en conclusion de cette note, tirant l’auteur dans mon sens.
Note de lecture de Jean-Claude Grosse, 8 mai 2009

La politique de l’oxymore*

Politis, jeudi 9 avril 2009, par Dominique Plihon


Ceux qui nous gouvernent sont des illusionnistes qui, en s’appuyant sur les médias, nous abusent en faisant le contraire de ce qu’ils annoncent à grand renfort de publicité. Ainsi, la défense du pouvoir d’achat est érigée en slogan de campagne électorale puis en objectif prioritaire du gouvernement. Mais quand la crise est là, qui touche en premier les bas revenus, c’est une relance « par l’offre » qui est orchestrée, c’est-à-dire la multiplication des aides et des exonérations de charges en direction des entreprises. Politique non seulement inéquitable, mais aussi contre-productive, puisque c’est d’un effondrement de la demande des ménages, lié à la déflation salariale, que souffre l’économie. De même, la « moralisation du capitalisme » est décidée face au scandale des patrons voyous qui se goinfrent de primes et de parachutes dorés. Mais le bouclier fiscal qui protège les grandes fortunes n’est pas remis en cause. Et le décret sur les bonus et les stock-options exonère la plupart des PDG du CAC 40 pour ne toucher que les patrons des quelques banques et entreprises ayant reçu des aides de l’État. Le Medef peut se rassurer, il n’est pas question de supprimer les stock-options ni d’imposer une limite aux rémunérations des patrons, ce qu’ont pourtant fait les autorités américaines et allemandes.

Allant crescendo, nos gouvernants proclament une « refondation du capitalisme mondial » à l’occasion du G20 de Londres, présenté comme historique. La fermeture des paradis fiscaux, jugés intolérables, est annoncée. Et l’on se retrouve avec un catalogue de mesures ronflantes mais molles, telles que la levée partielle du secret bancaire et la publication d’une liste de « paradis fiscaux non coopératifs ». Et nos autorités se gardent bien de s’attaquer aux principaux paradis fiscaux européens, à commencer par Monaco et le Luxembourg – ce dernier étant dirigé par le président de l’Eurogroupe, chargé de coordonner la politique économique européenne…

Sur le thème des migrations, les dirigeants européens ne sont pas à une contradiction près. Chantre de la mondialisation et de la liberté de circulation des personnes à l’intérieur de ses frontières, l’Europe a érigé des remparts technologiques et policiers, se transformant en « forteresse » pour celles venant de l’extérieur. Continent des droits de l’homme, elle a vu des milliers de migrants mourir à ses frontières et met en danger l’un des droits les plus précieux : le droit d’asile. Pour donner à cette politique un nom respectable, on la qualifie de migrations choisies, alors qu’il s’agit d’une politique migratoire sélective, fondée sur la contrainte.

Dernier exemple de cette politique de l’oxymore (la liste pourrait être beaucoup plus longue), qui n’est pas le moins inquiétant : la question écologique, présentée comme l’ardente obligation de ce début de XXIe siècle, Grenelle de l’environnement à l’appui. Or, la plupart des cent mesures du plan Fillon de relance consistent à accélérer la construction d’autoroutes et à bétonner le pays, tout en affirmant que l’objectif de croissance à tout prix (rapport Attali pour une croissance forte oblige) est la seule voie pour sortir la France de la crise. Le salut viendra du « capitalisme vert », autre splendide oxymore ! Cette utilisation massive des oxymores – qui consistent à fusionner deux réalités contradictoires – remplit trois fonctions pour le pouvoir politique. C’est d’abord une technique éprouvée pour occuper l’espace médiatique, avec l’aide d’organes de presse souvent complaisants, voire complices, en exhibant à coup de gesticulations des objectifs mirifiques qui suscitent le débat. C’est ensuite un moyen de neutraliser l’opposition en la doublant sur sa gauche (pouvoir d’achat) ou sur sa droite (migrations). C’est enfin, ce qui est le plus grave, une stratégie destinée à « enfumer » les citoyens, en s’attaquant à leur univers mental et en jouant avec leurs rêves. Ceux qui gouvernent ainsi font preuve d’un cynisme et d’un mépris profonds des citoyens. L’art de gouverner se confond avec celui de manipuler. La politique et la démocratie en sortent dévalorisées…

 

La politique de l’oxymore

de Françoise Simpère


    "La politique de l’oxymore » (éd. La Découverte) c'est le titre ô combien littéraire- "cette obscure clarté qui tombe des étoiles", mon oxymore préféré- le titre donc  d’un petit bouquin dont je vous recommande la lecture, écrit par un philosophe. Ce n’est pas la joie, puisque, en gros, il affirme que nous sommes foutus si nous ne nous décidons pas à changer de logiciel de pensée- ce que je répète ici sans me lasser- mais rappelle que l’être humain a le plus grand mal à le faire pour moult raisons.   

      Première raison, résumée brillamment par mon directeur d’agence bancaire : « Les décisions prises contre la crise émanent des décideurs à l’origine de cette crise, qu’ils soient politiques ou financiers. Il ne faut pas oublier que celle-ci, avant de leur faire perdre de l’argent, leur en a fait gagner tellement que même avec les pertes actuelles, ils restent gagnants. Pourquoi voudriez-vous qu’ils changent un logiciel qui leur est bénéfique ? Ils vont calmer les esprits avec un peu d’argent et repartir dans la même direction.» Absence de changement par intérêt personnel, pas moral mais logique.    

    Deuxième raison, fréquente : l’absence de changement par peur de la     nouveauté et/ou du risque. C’est le cas de ceux qui restent dans un couple ou un boulot qui ne leur conviennent plus, au motif qu’on sait ce qu’on perd, mais qu’on ne sait pas si on va gagner. La merde dont le goût est familier, on finit par s’y habituer... jusqu'au jour où elle rend malade.  

      Troisième raison, irrationnelle : le refus de la réalité, de la nécessité     absolue de changer de logiciel, parce qu’on ne VEUT pas y croire. Exemple : tout le monde se SAIT mortel,     personne n’arrive à s’imaginer mort. Tout le monde SAIT que la planète ne PEUT pas supporter qu'on continue à l’exploiter sans mesure, mais personne ne veut vraiment y croire, car imaginer la fin du monde et de     l’humanité est insoutenable.   

      Alors, les cyniques qui ont intérêt à ce que ça continue pour les deux ou trois  décennies qui leur restent à vivre (les puissants sont rarement très juvéniles) ont inventé la politique de l’oxymore : ils associent des concepts     incompatibles qui donnent l’illusion qu’ils agissent, et font croire à ceux qui ont peur de  changer ou qui ne veulent pas admettre la nécessité de changer qu’on va pouvoir, au bord du   gouffre, faire un grand pas en avant sans tomber, comme dans les dessins animés où Donald pédale dans le vide …   

      MORALISER LE CAPITALISME: impossible puisque ce système, basé sur l’appropriation par quelques-uns de toutes   les richesses du monde au détriment de la majorité des gens, basé donc sur l'injustice et l'exploitation est, par essence, immoral.   

      DEVELOPPEMENT DURABLE : une croissance continue sur une planète limitée aux ressources épuisables est évidemment impossible. Pour que tous les terriens puissent accéder à un confort convenable, il faut que les plus favorisés modifient leur mode de vie en consommant et polluant moins. Y a de la marge, vu les gaspillages!   

      NUCLEAIRE ECOLOGIQUE : une énergie qui produit des déchets toxiques indestructibles qu’on ne sait pas où mettre excepté sous le bitume des cours d’école et des routes (excellent documentaire récent sur le sujet à FR3) n’est pas écologique puisqu’elle oblitère le destin des générations futures. Le fait qu’elle ne produise pas de CO2 ne suffit pas à la rendre inoffensive, sans même parler de son éventuelle utilisation militaire.   

      GUERRE PROPRE : sans commentaire.   

      FLEXIBILITE PROFESSIONNELLE SECURISEE : l’emploi est stable et sûr, ou flexible et précaire, ceci sans jugement de valeur sur ce qui est souhaitable pour mieux vivre. Mais en aucun cas il ne     peut être flexible et sûr ! Perso, je pense que la sécurité est mieux assurée avec plusieurs employeurs qu'un seul, toujours le principe écologique de la diversité, qui évite la dépendance.

La politique de l’oxymore se nourrit de contradictions : prétendre revaloriser le travail mais refuser la moindre augmentation des salaires. Prôner l’effort et le mérite mais favoriser fiscalement les revenus des capitaux et l’héritage qui n’exigent pas d’efforts démesurés pour les gagner. Limiter la vitesse pour les conducteurs, mais ne pas brider les moteurs des automobiles. Faire de la publicité pour une barre riche en sucres et en graisses et écrire en dessous « pour votre santé, manger moins gras et moins sucré ». Multiplier les
informations alarmistes et les faits-divers en boucle puis exhorter les gens à «mieux gérer leur stress ». Prôner le goût du risque mais mener une politique obsessionnellement sécuritaire. Parler de simplification administrative et pondre une nouvelle loi et dix décrets par jour. Considérer que les services publics ne servent pas à grand-chose et déplorer que leurs grèves bloquent le pays. Vouloir la libre circulation des marchandises et des capitaux mais fermer les frontières à la libre circulation des humains.   

      Ca rend fou, non ? Effectivement, oxymore signifie étymologiquement « folie aigue », dit l’auteur du livre. Une folie qui préfère s’enivrer de contradictions plutôt qu’accepter que son logiciel de pensée soit périmé. Pourtant, comme dit le proverbe, « se cacher la tête dans le sable n’a jamais empêché  l’autruche de se faire botter le cul. » 
   

 


L’intraitable beauté du monde,
adresse à Barak Obama

par Patrick Chamoiseau, Edouard Glissant


Deux écritures pour cette adresse, l’une poétique, l’autre politique, même si chaque écriture contamine ou hybride l’autre. L’une plus rationnelle, l’autre plus métaphorique, ma préférence allant à l’écriture politique rationnelle car les métaphores du gouffre, du limon m’ont peu parlé pour entendre les voix, les souffrances des esclaves.
L’élection de Barak Obama est pour eux l’émergence de la diversité, de la créolisation, au plus haut niveau, dans le pays le plus puissant du monde et les effets de cette émergence seront indépendants de ce que fera ou ne fera pas Obama.
Ils attribuent à Obama une vision, une intuition poétique, une connaissance du monde inattendue chez un Américain, un African-American, (Obama a eu cette chance de n’être pas un descendant d’esclaves, de n’être ni Américain blanc ni American-African noir; son père est Africain, sa mère Américaine…et à ses débuts, il ne fut reconnu ni par les Noirs ni par les Blancs), intuition ouvrant des possibles en particulier à la beauté car la beauté est manifeste quand la politique mise en œuvre est d’ouverture et non de fermeture, est une politique de Relation.
Ils montrent comment la campagne d’Obama a su surmonter les clivages, les antagonismes, a su rassembler, réconcilier, même si ensuite en cours de mandat,  on assistera à une remontée des haines.
Cette adresse à Obama, l’ayant lue après ma lecture de La politique de l’oxymore, m’a paru en deçà des enjeux du Tout-Monde. Je ne crois pas que la créolisation, les petites sociétés soient l’avenir du Tout-Monde même si c’est mieux que la mondialisation, la séparation, (paradoxe en effet de voir des murs se dresser au temps de la mondialisation ; ponts et routes seraient préférables) car je pense qu’il est déjà trop tard, que nous avons heurté le mur écologique et que nous n’en avons même pas conscience parce que nous vivons dans un temps trop rétréci, nos échelles de temps sont trop petites, incapables de se situer à l’échelle de la biosphère : l’immédiateté du gain, des besoins, du confort et les millions d’années de la biosphère ne font pas bon ménage.
Cette adresse écrite dans la foulée de l’élection d’Obama, de son investiture ne peut bien évidemment pas prendre en compte ses premiers choix politiques. Les auteurs ne font pas de pari sur ce que sera la politique d’Obama, à la différence de Noam Chomsky ou de Kristin Ross qui n’attendent pas de modifications de la politique américaine. Ils pensent que son élection a ouvert une voie à l’ouverture. On était en droit d’attendre d’eux un peu plus de perspicacité. Là où Obama va rater, c’est sur le plan financier, sur le plan économique : il ne prendra pas les mesures fortes qu’il faudrait prendre, organiser la banqueroute des banques d’affaires pour sauver ce qui doit l’être et qui concerne le quotidien et le demain des gens. Mais même s’il prenait de telles mesures, elles s’inscriraient dans le schéma de la croissance ou plus modérément dans celui du développement durable, oxymore typique de notre temps pour se masquer la réalité et se faire croire que nous avons encore un peu de temps pour retarder l’inévitable, pour corriger l’inévitable.
Note de lecture de Jean-Claude Grosse, 8 mai 2009



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MissTic surs les murs de Paris

17 Avril 2009 , Rédigé par grossel Publié dans #pour toujours



L'artiste Miss.Tic


Elle a une façon bien à elle d'écarter les questions qu'elle juge sans importance. Avec douceur, la moue dubitative, le regard noir de l'enfant qui prépare une bêtise, elle fait mine de ne rien avoir à dire. C'est ainsi qu'elle décourage toute tentative analytique sur son pseudonyme. Miss.Tic n'est autre que la signature - trouvée dans un vieil album de Picsou - qu'elle a décidé d'adopter, dans les années 1980.



1956
Naissance à Paris.

1976
Théâtre de rue, au sein de la troupe Zéro de conduite.

1985
Premiers pochoirs sur les murs de Paris.

1986
Première exposition, à la galerie du Jour - agnès b., Paris 2e.

2000
"Muses et hommes", une série de 20 pochoirs sur les murs de Paris, qui s'inspire de fragments de tableaux de peintres célèbres.

2007
Dessine l'affiche du film "La Fille coupée en deux", de Claude Chabrol.

2009
Exposition à la galerie parisienne Lélia Mordoch, du 5 au 11 juin.




C'est devenu son nom. Une identité choisie. La seule qui apparaisse sur l'interphone de son immeuble, à la porte de son atelier du 13e arrondissement de Paris, sur ses toiles et les façades urbaines. Même ses amants, qui étaient les seuls à avoir le droit de murmurer son prénom, disent, depuis 2002 (allez savoir pourquoi ?!), Miss.Tic. "Il n'y a plus que le fisc et les flics qui connaissent ma véritable identité."

Beaucoup plus joueuse et pudique que soucieuse de cultiver le mystère, ce petit bout de femme aux longs cheveux noirs, née à Paris en 1956, se méfie des fouineurs qui ramènent tout à l'intime, se ruent sur le pathétique. "Je sais qu'au vu de certains épisodes de ma vie, je fais rapidement Cosette. Je ne veux pas en faire un fonds de commerce."

Deux livres sont récemment parus sur elle. Miss.Tic. Je prête à rire mais je donne à penser (Grasset 2008), qui réunit textes et dessins de l'artiste ; et Miss.Tic, femme de l'être, de Christophe Genin (éd. Les impressions nouvelles, 2008), qui étudie son itinéraire et son travail avec retenue. Cela lui va bien. Toujours "droite dans ses talons aiguilles", plutôt que dans le ressassement. Miss.Tic est définitivement du côté de la vie. Elle le sait depuis longtemps.

Elle n'a que 10 ans quand un accident de voiture tue plusieurs membres de sa famille, dont sa mère. Le drame ne fait qu'aiguiser un peu plus son désir d'agir, d'avancer, de considérer l'existence comme une chance inouïe. "Vous savez, perdre quelqu'un est difficile, mais c'est tout de même l'autre qui meurt", dit-elle, paraphrasant l'épitaphe du surréaliste Marcel Duchamp.

Six ans plus tard, quand son père décède, elle quitte Orly et ses cités, sur un Solex. Direction Paris où elle loue une petite chambre de bonne dans le 6e arrondissement. Elle rêve du Saint-Germain-des-Prés de Boris Vian et de Juliette Gréco, ne trouve que des endroits ringards qui "puent le tabac et la vieille bière". En 1980, elle rejoint son copain aux Etats-Unis où, durant deux ans, dans les milieux underground du hip-hop, de la drogue et de l'alcool, la jeune fille tombe dans les excès, s'éloigne d'elle-même.

Retour à Paris. Les bandes des Frères Ripoulain et de Vive la peinture (VLP) détournent les affiches, peignent les murs et les palissades. D'abord spectatrice, elle finit par rejoindre le mouvement. "J'aimais bien cette démarche populaire, cette approche pratique de l'art." Elle sort d'une rupture amoureuse difficile. Son premier pochoir sera l'ultime message adressé à l'homme aimé. "Je voulais lui donner une réponse intelligente, mais pas hystérique." Elle bombe "J'enfile l'art mur pour bombarder des mots coeurs". Signe Miss.Tic et, pour incarner son texte, dessine son autoportrait. L'intéressé la (et se) reconnaîtra.

Trente ans plus tard, il suffit de mettre bout à bout ses phrases et ses silhouettes de femmes sexy - en robe noire, soutien- gorge et porte-jarretelles, ou nues et offertes, ligotées et soumises - pour retracer son parcours, entendre les soupirs et les désirs qui l'ont traversée. "Je ne me suis pas laissé défaire", "Prends mes jambes à ton cou", "Fais de moi ce que je veux", "Avec l'amour le temps passe vite avec le temps l'amour passe moins souvent"...

Sa vie, elle n'a cessé de la raconter sur la face des murs. Précisant au fil de ses jeux de mots et de leurs indécences pudiques les traits d'un caractère bien trempé. "Souvent une chose et son contraire, pudique et provocatrice ; grande généreuse qui déteste les bons sentiments", souligne son assistante et amie, Christine Gabin, dite "La Gabin". "Miss.Tic est avant tout quelqu'un d'extrêmement réglo, pragmatique dans sa manière d'aborder sa vie et son art."

Une femme séductrice et libre, féministe évidemment mais pas militante. "Je suis une grande amoureuse, une nymphomane monogame qui change souvent d'homme", s'amuse-t-elle au souvenir de ses nombreux amants, ses quelques grandes histoires d'amour et ses deux mariages. Les hommes : omniprésents dans sa vie, quasi absents de ses pochoirs. "Je ne sais pas les dessiner. Quand j'essaie, ils ont tous la tête de Ken (le fiancé de la poupée Barbie).""J'aime trop jouer pour m'intéresser au jeu des autres." Et l'a inscrit joyeusement, comme à son habitude, à la bombe : "Protégeons les enfants utilisons des préservatifs." Femme mais pas mère. Elle n'a jamais eu envie d'enfant -

 


Elle a connu l'époque tranquille des rues sombres dont elle peignait les murs sans teinte pour tenter d'égayer le passant. Puis la loi qui se durcit au tout début des années 1990, la traque des policiers, les nuits au poste et... le procès de trop. En 1999, elle est condamnée à verser 22 000 francs (3 385 euros) au propriétaire d'un immeuble sur lequel elle avait écrit "Egérie et j'ai pleuré". "Cela m'a fait réfléchir. Je voulais continuer de travailler mais autrement. Je me suis consacrée à l'illustration, l'édition. Pour la rue, j'ai demandé des autorisations."

Miss.Tic, qui s'était offert la plus ouverte des galeries, la rue, se voit refuser par des galeristes. Mais tous ne réagiront pas ainsi. Dès 1986, pas une année ne passe sans qu'elle soit exposée, en France et à l'étranger. Le Victoria and Albert Museum de Londres et le Fonds d'art contemporain de Paris ont acquis des oeuvres de Miss.Tic. Les marques la réclament, Kenzo, Louis Vuitton, Lamarthe... Puis le théâtre et le cinéma, pour dessiner des affiches. "Il y a de l'humour, de la santé, de l'intelligence dans la création de cette artiste qui a magnifiquement su ne pas se laisser enfermer dehors", admire la comédienne Andréa Ferréol.

Miss.Tic aime bouger, s'adapter, douter, travailler. Son oeuvre suit le mouvement. "Contrairement à beaucoup d'artistes qui viennent de la rue, elle a su créer un langage et le faire évoluer, remarque Pierre Cornette de Saint-Cyr, commissaire-priseur et président du Palais de Tokyo, à Paris. En tatouant la peau des villes, elle s'est inscrite dans le prolongement des affichistes du mouvement néoréaliste fondé par Pierre Restany."

Et de tout ce trajet, s'il ne devait rester qu'une seule chose, ce serait probablement les mots. Ils sont au commencement de tout. Chez elle, les bibliothèques débordent. Littérature, philosophie, psychanalyse, sociologie... "Devenir simple, c'est compliqué." Les livres l'y ont aidée.

Véronique Cauhapé
Article paru dans l'édition du 17.04.09 du Monde.
Photos prises par grossel en mai 2008



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Et si le hasard était une clé ?

5 Avril 2009 , Rédigé par grossel Publié dans #agoras

Textes préparatoires à la soirée-philo du 8 avril 2009
à partir de 19 H 30
aux Chantiers de la Lune à La Seyne.


Le thème est:
Et si le hasard était une clé ?



Gérard Lépinois a écrit près de 250 pages depuis décembre sur ce sujet sous des formes très diverses. Nous avons sélectionné quelques-uns de ces textes rassemblés sous le titre
Le hasard et la mort
ou Moraz.


Ce qui donne : Si l'on ose dire à la machine toute l'incertitude d'un drôle de voyage, peut être alors crachera-elle le pot commun en un énorme Jackpot - ainsi l'homme se sachant dépassé adviendra en homme dépassant....


L’homme, en tant qu’être dépassant / dépassé

On voit plus clairement aujourd’hui que l’homme n’est ni entre les mains de Dieu, ni maître et possesseur de la nature. Et si les hommes n’étaient, pour l’essentiel, ni entre leurs mains, ni entre celles de personne ? S’ils étaient en cela abandonnés à leur sort, ne devraient-ils pas trouver la meilleure ou la moins mauvaise façon de s’y abandonner ? Il y a toutes chances pour que le sort en question ne consiste pas en un avenir préécrit mais en une myriade de coups de dés, interagissant sans fin. Les hommes savent déjà, même obscurément, que leur maîtrise d’eux-mêmes passent par l’obligation de reconnaître qu’ils ne peuvent pas tout maîtriser. Comment pourraient-ils le savoir plus clairement et pas seulement en termes d’obligation ? Il faudrait qu’ils trouvent aussi des vertus au « fait » d’être largement dépassés par eux-mêmes et bien au-delà. Il faudrait qu’ils trouvent intérêt et plaisir, voire bonheur, à jouer avec tout cela. Il faudrait d’abord mieux reconnaître que notre sort se situe toujours au-delà de nos pouvoirs, sans pour autant dépendre d’un Dieu ou d’une chaîne causale exhaustive, semblant en cela relever d’un entendement supérieur. L’homme serait un être « dépassant », moins parce que, comme il le croit encore aujourd’hui, il peut toujours se dépasser lui-même que parce qu’il est toujours dépassé par lui-même et bien au-delà de lui. Ce serait même, dans une large mesure, parce qu’il est toujours dépassé qu’il pourrait relativement se dépasser lui-même ; et une meilleure intelligence du premier aspect ne ferait que favoriser une amélioration du second.  Pour les hommes, s’abandonner à un tel sort ne signifie pas qu’ils renoncent à faire tout leur possible pour l’améliorer. On peut simplement en escompter moins d’aveuglement sur leurs pouvoirs et, éventuellement, ceux d’un Dieu. Le déterminisme (la mécanique causale) absolu, ne serait-ce que parce qu’elle paraît trop préparer le terrain à un entendement supérieur qui pourrait en rendre compte, a toute chances de devoir encore céder du terrain devant une conception aléatoire de la formation de l’univers (ou des univers). Encore faudrait-il mieux comprendre ce dont il s’agit avec cette dernière conception. Comme le chaos est aussi capable d’ordonner sans cesser d’être tel, le hasard n’exclut pas de répondre à des règles ou lois sans cesser d’être tel et de pouvoir en changer (en changeant leurs conditions). Le conditionnement des lois physiques relativise leur portée, mais n’enlève rien à leur pertinence à l’intérieur du champ conditionné de leur application. De ce point de vue, il y a une remarquable constance des acquis scientifiques, au moins de Newton à Einstein et au-delà. Cela signifie que, s’il faut réinterpréter le déterminisme autrement, il ne faut pas tout rejeter de lui et de ses résultats. Une théorie comme celle des quanta constitue un remarquable effort, à la fois, pour reconnaître, en microphysique, la relativité des connaissances humaines et le comportement aléatoire de la matière, et pour maîtriser suffisamment les effets de cette relativité et de ce comportement. Autrement dit, ce n’est pas parce que les hommes reconnaîtraient mieux la puissance du hasard qu’ils seraient totalement démunis pour y faire face. A l’inverse, si, comme beaucoup en rêvent, les hommes en venaient à contrôler le hasard, en développant par exemple un calcul beaucoup plus puissant des probalités, ils en reviendraient peu ou prou, en termes de maîtrise de leur sort, à la situation promise par le déterminisme. La distinction entre certitude absolue et probabilité maximale ne ferait pas une grande différence.  La discussion n’a de sens que si les hommes restent considérablement dépassés par eux-mêmes et bien au-delà d’eux. Il peut s’imposer alors de distinguer entre incident et accident. Le domaine de l’accident, c’est celui qui – par-delà les enchaînements rationnels, mais en passant par eux – met mortellement en jeu la vie individuelle ou collective des hommes. Le domaine de l’incident, quant à lui, n’est jamais une question de vie ou de mort, au sens propre. Autant on peut jouer d’incidents qui adviennent, autant il est inacceptable de jouer avec la vie d’individus ou de groupes d’individus (et cela vaut aussi pour tout le vivant). L’accidentel requiert beaucoup plus la rationalité et l’éthique que l’« incidentel », sans qu’on puisse pour autant s’imaginer réduire à rien son caractère aléatoire. On peut par contre reconnaître à tout le domaine de l’incident, celui de la vie qui est assez fondée à ne pas craindre pour elle-même, le privilège de pouvoir devenir celui du jeu (des jeux). Par exemple, si la base matérielle de la vie était suffisamment assurée pour tous, cela pourrait permettre de repenser, après Fourier, tout le travail et les loisirs. Certes un philosophe à l’antique travaillerait à transformer l’accident de sa mort en un simple incident, mais restons-en au sort envisageable pour tous. A l’échelle de l’univers, la différence entre incidents et accidents se perd comme celle entre vie et mort, mais pas à celle des hommes (ou, on peut le croire, de la mouche). Sans que rationalité et éthique soient à sous-évaluer à leur propos, jouer des incidents de la vie peut aider les hommes à mieux vivre. Dans une certaine mesure, l’homme peut se réjouir d’être dépassé par lui-même et bien au-delà. Moins parce que cela relativise sa responsabilité que parce que cela lui permet d’apprendre de lui-même (par exemple, des coups de dés de son inconscient), de se critiquer lui-même (notamment, dans sa prétention à tout maîtriser) et de s’amuser de lui-même (comme son propre clown et celui de la myriade des mondes). Cela permet aux hommes d’essayer de mieux (ou moins mal) s’estimer à l’échelle inimaginable des mondes : échelle (si on peut continuer à l’appeler ainsi : il vaudrait mieux parler de cascade) de couches de hasards sans fin, absolument inconcevable, selon toute probabilité, par quelque esprit supérieur.  Depuis longtemps, les hommes compensent comme ils peuvent – non seulement par la religion, mais par leur besoin de jouer - le manque révélé par leur propension à tout maîtriser. Aujourd’hui que la religion a perdu en crédibilité, il y a toujours dans les jeux d’argent plus qu’un simple désir d’argent. Le miracle d’un gain, le fait d’être transi par une perte importante s’expliquent moins par un goût de l’argent que l’aura de celui-ci ne s’explique par eux. Les jeux d’argent se situent au-delà du besoin immédiat d’argent (y compris chez ceux qui en manquent cruellement). L’addiction qu’ils peuvent engendrer montre bien qu’il s’agit avec eux de vivre un transport au-delà de soi-même (ou « extase »). En ce sens, l’argent qu’on peut gagner ou perdre en jouant, n’a pas du tout la même odeur que celui qu’on peut gagner en travaillant ou dépenser en consommant. Du spéculateur au joueur de loto, d’une salle de jeux à un champ de courses, ce qui est en question c’est un argent spécial qui, dans une proportion variable, a plus affaire au hasard qu’à un calcul assuré. Quand il prend les commandes, un tel goût de l’argent déploie partout, significativement, un culte, plus ou moins avoué, de la passion et de l’inassurance qui tend à miner, en les ridiculisant, travail et mérites, toutes les formes garanties de vie et jusqu’aux capacités humaines d’action. L’argent qui est joué l’est au-delà de lui-même. Il engendre souvent un vertige sans fond du gain ou de la perte. Avec cet argent, on est vite au-delà du domaine de l’incident, puisque, non seulement les vies des joueurs et de leurs proches sont en jeu mais celles d’innombrables hommes. Pourtant, c’est moins l’argent qui est en cause qu’un besoin de jouer avec le hasard qui ne trouve pas un autre moyen que l’argent pour pouvoir s’exprimer. Le culte du langage de l’argent dissimule aujourd’hui la question du vertige de l’homme. On ne peut pas faire l’économie de cette question, dans la mesure où les hommes sont bel et bien vertigineusement hasardés sur la terre (qui l’est non moins qu’eux). Comme différemment les tyrans avec le pouvoir, les grands spéculateurs sont pris dans la démesure d’un besoin universellement humain : celui de vivre le débordement de soi. Ils le vivent impurement puisqu’ils prétendent s’en attribuer à eux seuls les bénéfices (mais beaucoup moins les pertes). Une société bien faite devrait légiférer pour que soit reconnu à chaque homme, et donc borné, un droit égal au débordement de soi. Elle devrait libérer les jeux de leur obsessionnelle expression monétaire, pour une part en garantissant à tous les moyens de vivre décemment. L’idée de tirer le meilleur parti du hasard fonderaient maintes pratiques pour qui l’argent serait un enjeu très secondaire en regard du bonheur de vivre, individuellement et ensemble. Autant serait reconnue la responsabilité des hommes, autant le serait leur droit à une irresponsabilité pas toujours asociale et jamais gravement antisociale. C’est que l’idée d’une science intégrale des hommes et du monde serait abandonnée, après celle d’une religion intégrale, mais pas du tout les efforts pour connaître, et qu’on reconnaîtrait à tous les hommes le droit de vivre au mieux la puissance de leur existence fragile dans un univers (à l’unité très problématique) qui les outrepasse de partout.

Pot commun et jackpot 

Tout le monde a de la chance : ce n’est pas que tout le monde gagne, mais que tout le monde peut gagner. Ce n’est pas une réalité, mais une possibilité. Pourtant, c’est une possibilité qui ne va pas pas sans une part significative de réalité. Le jackpot - en anglais, le pot de Jack - crée parmi les joueurs l’impression profonde et tenace d’avoir déjà gagné quelque chose, à savoir la possibilité même de gagner ce pot. Or, dans des vies étroites, c’est une possibilité très importante d’ouverture. Le fait qu’il soit très improbable qu’elle se réalise ne fait qu’ajouter à son poids. Il y a des tas de Jacks qui misent et cela fait un pot rempli qu’à tout moment un Jack quelconque peut gagner. A partir de là, peu importe que tous les Jacks soient plus ou moins des valets (comme le dit l’anglais), il y a quelque chose du grand seigneur qui les habite.  Gagner le jackpot dépend d’une combinaison de figures ou de chiffres. Ce ne sont donc pas ceux-ci qui compte, mais la suite qu’ils forment. Tout comme les valets derrière un prince ne comptent pas pour eux-mêmes mais pour la disposition qu’on leur fait adopter. A ceci près qu’ici il s’agit d’une combinaison hasardeuse. Si Jack gagne le pot, c’est parce qu’il a eu de la chance. En même temps, Jack aimerait bien minimiser la part du hasard. Il joue par exemple sa date de naissance ou n’importe quelle combinaison un peu stable qui prend un certain sens pour lui.  Il lui est difficile d’admettre que n’importe quelle combinaison de numéros a une chance égale (c’est-à-dire presque nulle) de gagner. Il essaie de se raccrocher à quelque préférence pour éviter le vertige du pur hasard. Il faut que cela reste un peu plus concret : il y a des Jacks, un pot, des mises, et une opération mystérieuse qui fait qu’un des Jacks gagne le tout. L’idée que le tout des mises puisse tomber dans la poche d’un Jack quelconque fait froid dans le dos à chacun d’eux. C’est la peur sublime de trop de bonheur.  Miser, c’est consommer de la chance. Ce n’est pas tout à fait du vent. Comment être encore sûr qu’on peut avoir de la chance si on ne mise jamais ? Ce n’est pas parce qu’on a neuf chances sur dix d’avoir une chance sur mille de trouver à la poste une compagne pour toute la vie (ou du moins une session de son jeu) qu’on ne doit pas tenter sa chance.

Il y a sans doute toujours une combinaison propice qui guette (laissons les néfastes de côté). Là, ce n’est pas nous qui comptons, ni les éléments combinés : ce qui importe, c’est qu’une combinaison de ces éléments nous tombent soudain dessus. Ce que veut Jack, c’est faire partie d’une combinaison gagnante, en tant que destinataire de celle-ci. En quelque sorte, il prie le hasard de combiner pour son bien. Lui, qui en général n’aime pas les combines, adorent celles du hasard quand elles le font gagner.  Il paraît que je vis dans un pays où tout le monde peut devenir riche. Chacun le peut-il par son mérite ou parce qu’il est jackpotable ? Faux problème ? Jack, quand il gagne le pot, croit qu’il a mérité « quelque part » que la chance lui sourie. Car elle ne sourit pas à tout le monde. Ce n’est pas une prostituée qui rabat n’importe qui. Elle choisit plutôt ses clients, selon des critères mystérieux.  En tant qu’individus, nous vivons comme à l’intérieur de grands nombres qui prennent en considération notre multiplicité, en faisant abstraction de nos vies personnelles. Nous sommes peut-être indivisibles mais nous sommes multipliables, comme spécimens. Il est assez doux de vivre à l’intérieur de grands nombres qui nous délestent de nos particularités. En tant que population, totale ou partielle, nous sommes modélisables. C’est-à-dire qu’à partir d’un échantillon bien fait - basé sur la structure de ce que nous sommes collectivement - on peut prédire plus ou moins nos comportements. En tant que Jack, je peux changer cent fois d’avis avant d’acheter une boîte de conserve, il y a aura toujours un Jack quelconque pour compenser, à l’échelle des grands nombres, mon comportement imprévisible.  Il y a très peu de chances pour que gagner le jackpot soit prévisible, mais beaucoup de chances pour qu’il y ait un tas de Jacks qui misent au pot. Il y a donc beaucoup de chances pour qu’un gros pot mise sur eux.  Je vis dans un pays où la liberté des individus consiste, pour une part notable, à devenir prévisibles. C’est ce qu’on peut appeler une liberté échantillonnable et sondable. En tant que Jack, tu fais ce que tu veux, du moment que, « moi » (comme gouvernance en général), je peux prévoir dans les grands nombres ce que font les Jacks comme toi. Comment ils combinent, chacun et entre eux, à propos de ceci ou de cela (et le moins possible, de quoi que ce soit d’imprévu).  Il est tout à fait prévisible que beaucoup de Jacks jouent avec l’imprévisible. Cela fait système. Système du jeu général de l’argent et, en particulier, des jeux d’argent. Les hasards de la vie sont systématisés sous la forme de toutes sortes de jeux de hasard. Ce qui compte, c’est que ce qui est imprévisible devienne fonction de ce qui est prévisible, bien plus que le contraire. Cela vaut pour les grands nombres, car, en ce qui concerne la vie de chacun, le système garantit moins que jamais la prévision.  Plus il y a de prévisibilité générale et moins les « destins » individuels sont prévisibles, plus il y a de chances pour que chaque individu, afin de se rassurer, en appelle à l’imprévisible, en jouant, voire en priant. Autant on peut prévoir, à un moment donné, ce que les gens préféreront, autant on n’a qu’un intérêt très limité (notamment, par les siens propres) à leur garantir de prévoir comment ils gagneront leur vie dans dix-huit mois. La prévisibilité générale permet l’imprévisibilité individuelle, mais y oblige aussi. Dans ces conditions, être libre, c’est non seulement être prévisible dans les grands nombres et imprévisible comme individu, mais aussi être sensiblement contraints à l’imprévisibilité de sa vie par ceux-là même qui vous prévoient.  Pour une part notable, être libre alors c’est être contraint (de prendre des risques et surtout des vestes). Comme, pour beaucoup de monde, il  y a très peu de chances de pouvoir s’assurer durablement les conditions d’une vie digne (donc libre), il n’est pas étonnant que le Jack des Anglais reste l’emblème des valets (à la pérennité de l’emploi près). L’avenir systémique, en tant qu’il est prévisible et imprévisible, appartient toujours à de grands seigneurs. Ce sont les maîtres du pot et du hasard du pot. 

Un drôle de voyage

Le plan causal, le pur comment, fait penser à des rails traversant la campagne : ceux d’aujourd’hui, au milieu d’une large coulée, avec la caténaire qui leur correspond. Le plan final (celui des finalités), le pur pourquoi, c’est par exemple le fouillis des motivations qui ont conduit de nombreux voyageurs à prendre le train qui file sur cette ligne. Le plan aléatoire, le pur peut-être, se traduit à l’occasion par la rencontre imprévisible au bar, à un moment donné, de quatre voyageurs qui ne se connaissent pas, dont l’un vient de la queue du train, deux de sa tête et le quatrième d’un wagon proche du bar.  Mais il n’y a là rien de pur. Tout ne commence pas par les rails. Il a bien fallu qu’un Etat ait des raisons pour les faire construire. Il y avait donc du pourquoi à l’origine de ce comment. Tout ne commence pas non plus par le plan final : les motivations des voyageurs ne seraient-elles pas tout autres, s’il n’y avait ni trains, ni voitures, ni avions, pour voyager ? Le plan aléatoire non plus n’est pas un pur peut-être, puisqu’il n’est pas concrètement séparable des combinaisons qui se réalisent sans cesse à partir de lui. De plus, les voyageurs ont chacun une motivation (au moins) pour se retrouver maintenant au bar et celui-ci ne fonctionnerait pas sans alimentation électrique, laquelle relève du plan causal, etc..  Il y a donc entremêlement des plans. Pourtant, le plan (ou, sans doute mieux, l’espace) aléatoire semble envelopper les deux autres. Au bout des fins que je me donne il y a des aléas qui m’attendent. Quand j’arriverai à Brest, il pleuvra peut-être. Et, au grand dam des ingénieurs et des ouvriers, il y a des aléas qui surviennent dans la chaîne des causes. Ne se pourrait-il pas qu’un sanglier choisisse de mourir sur les rails ?  Le plan causal semble inhumain. Science et technique n’ont que faire des motivations contingentes de ceux qui conçoivent ou construisent les rails. Ce plan est souvent vécu comme s’il était autonome. Il y a tellement de causes et d’effets à articuler sur lui que, quand on s’en tient à son extension considérable, on peut facilement faire abstraction des fins qui justifient chaque projet. Le plan final renvoie aux motivations les plus contingentes des hommes comme à leurs buts les plus rationnels. Il est ancré dans l’humain, même si des fins peuvent être aussi poursuivies par un Dieu : cela montre simplement qu’il n’y a pas plus humain qu’un tel Dieu. Ce plan est souvent vécu comme s’il était particulièrement autonome. La plupart des hommes ne sont-ils pas aujourd’hui enclins à croire que le royaume de leurs motivations commande à leurs vies ? Ils y associent en général l’idée de liberté. Le plan causal ne prime le plan final que pour ceux qui sont plongés dans une mécanique de construction (comme les ouvriers du rail ou de l’A.D.N.) ou de comportement (comme tous les routiniers du monde). Si le plan causal est celui qui mérite le plus ce nom (pas plus plat qu’une perspective de rails), le plan aléatoire est celui qui le mérite le moins. L’espace du peut-être enveloppe bel et bien les plans causal et final. Du plan causal au plan aléatoire, il y a multiplication des dimensions. On passe de quelques-unes à un nombre indéterminé. A remarquer que le plan final a des dimensions incertaines. Comme liberté possible, il peut même être imaginé comme étant d’un autre ordre que toute forme de dimension et supérieur à tout domaine qui relève de celle-ci. L’espace aléatoire rappelle le plan causal en ce qu’il semble inhumain et l’est très certainement quand on l’approfondit. Les désirs ou les besoins des quatre voyageurs n’entrent que pour petite part dans le hasard de leur rencontre, à un moment donné, au bar du train. Tout ce qui contribue à rendre possible cette rencontre est fondamentalement insuffisant pour l’expliquer. Par exemple, l’un d’entre eux s’y est pris en retard pour acheter son billet, ce qui explique quelque peu sa situation assise dans le train. Un autre n’aurait jamais pris ce train, s’il n’y avait pas eu, à l’autre bout de la France, le décès soudain du lévrier de sa soeur. Un troisième a été pris d’une crampe à force d’être assis. Il a supporté la douleur tant qu’il a pu, jusqu’au moment où il a décidé d’aller se dégourdir les jambes. Tout cela ne nous explique en rien comment leurs trajectoires vont exactement se croiser au bar à un certain moment. On a là une situation sans explication causale exacte, comme sans aucun sujet au bon ou au mauvais vouloir duquel on pourrait la rapporter. Cette situation reste fondamentalement inexplicable. Or, cela est l’inhumain par excellence. De plus, l’espace aléatoire paraît être beaucoup plus autonome que les plans causal et final. Ce n’est pas qu’il se donne sa propre loi comme pourrait le faire un sujet (ou, tout autrement, un organisme vivant quelconque), mais plutôt, si on élargit la question, qu’il se donne sa loi ou son absence de loi ( cela reste à « déterminer ») comme l’absence radicale de tout sujet possible (et, au-delà, de toute forme d’existence possible : au vide de la physique près ?) qui en serait à l’origine. Restons-en au train à grande vitesse : tout se passe comme si le hasard avait battu les cartes et en avait tiré quatre, avec pour résultat de faire qu’elles se retrouvent au bar, sous la forme de voyageurs occupés à boire un café, à acheter un journal ou, seulement, à regarder debout défiler un paysage flou. Tout se passe comme si nous étions les cartes d’un jeu bien plus purement aléatoire que ne l’est pour nous tout jeu de cartes.

On peut penser que le monde répond entièrement à une nécessité de type causal ; ou qu’il est intégralement soumis à une destination de type final ; ou qu’il est livré sans limite au hasard. Le fatalisme peut donc revêtir trois formes distinctes : on peut croire qu’on prend le train comme s’il était le rouage minuscule d’une immense horloge, avec ou sans horloger ; ou qu’on le prend parce qu’un Dieu (plus libre qu’un grand horloger) l’a voulu pour des raisons qui lui appartiennent ; ou qu’on le prend de façon essentiellement aléatoire, quels que soient les motifs immédiats auxquels on peut obéir. Le train apparaît successivement comme l’une des innombrables pièces d’une immense mécanique, l’occasion, parmi des myriades d’autres, que trouve pour s’exercer le vouloir omnipotent d’un Dieu et un coup de dés du hasard infini des particules qui prend une forme et une fonction consistantes à nos seuls yeux. Dans les trois cas, on est pris par le train plus qu’on ne le prend. On est comme écrasés par lui, en tant que sujets « libres ».  En dehors de ces points de vue extrêmes, il y a entremêlement des plans ou des espaces. Ce qui est vécu, c’est un mélange plutôt obscur de hasard (la pile de mon réveil est morte juste ce matin, ce qui a fait que j’ai sauté dans le train à la dernière minute et sans rien dans le ventre. D’où ma présence au bar au moment en question), de causalité (la mécanique du métro m’a transporté jusqu’à celle du train, en passant par celle de plusieurs escaliers) et de finalité (si je vais jusqu’à Lyon, c’est pour nettoyer ma tombe, tant qu’il est encore temps).  Et si, dans notre monde et à notre échelle, il n’y avait pas de pur hasard ? Si le train obéissait à une rationalité et répondait à des fonctions incontestables, quoi qu’il en soit du hasard fondamental des particules ? Si ce n’était pas le cas, je vois mal comment on pourrait prendre le train. Pourtant, cela ne renvoie pas forcément à une causalité et à une finalité solides. Ne peut-on pas faire l’hypothèse qu’on rencontre seulement des causes et des buts occasionnels ? Une cause occasionnelle, c’en est une qui ne suffit pas à produire un effet, mais qui y contribue. Il peut en aller de même d’un but occasionnel, relativement à une fin plus certaine que lui et qui mérite mieux ce nom. Mais dans notre hypothèse, il n’y a plus ni cause efficiente (qui suffit, pour l’essentiel, à produire un effet), ni cause finale (qui suffit, pour l’essentiel, à réaliser une fin). Pour expliquer le comportement du train et la conduite des voyageurs, il n’y a plus que des circonstances et des motifs partiels et occasionnels, c’est-à-dire plus ou moins hasardeux. En se cumulant, ils suffiraient bien à produire des effets, mais de façon toujours plus ou moins aléatoire. C’en serait fini des ingénieurs et des ouvriers du rail sûrs de leurs métiers et des voyageurs sûrs de leur train (et de son bar). Il n’y aurait pas dans notre monde de hasard absolu, mais un constant et inégal mélange de hasard, de causalité et de finalité, qui suffirait à rendre nos vies très incertaines, du moins en termes d’exactitude.  Nous aurions pris rendez-vous à la gare entre telle heure et telle autre, dans l’hypothèse où je ne renoncerais pas, au vu des circonstances, à prendre un train seulement censé m’amener jusqu’à vous, ni vous à attendre mon arrivée éventuelle.

Machine et incertitude

Notamment depuis qu'on s’est aperçu qu'en physique des particules les instruments d'observation modifient les phénomènes observés, un certain doute s'est levé à propos de l'utilisation de toutes sortes de machines. Il se trouve que les particules - en très petit et en très grand, mais aussi dans les eaux moyennes de la vie - sont devenues « clairement » notre pain quotidien.     Pourtant, le doute qui s'est levé dépend très peu de nos connaissances. Pour une part importante, il découle au quotidien de l'utilisation (ou de la simple captation) massive de machines, en général, électroniques.     Tout se passe comme si - à force de vivre densément au milieu d'électrons et consorts, et d'être traversés par eux - nous devenions extrêmement sensibles à leur très étrange comportement.      Doit-on tellement s'étonner d'apprendre que les calculs mathématiques de grande dimension, effectués à l'ordinateur (ou à la simple calculatrice), dépendent dans une certaine mesure de la marque de la machine utilisée ?      Depuis longtemps, un doute s'est levé, concernant l'aptitude des connaissances humaines à aboutir à des résultats absolument exacts, et il semble bien que cela n'ait fait que s'accélérer ces derniers temps.     Les sciences, de leur côté, ne cessent de mettre au point des méthodes correctives qui leur permettent d'éliminer un maximum d'erreurs ou de déformations, et surtout d'affiner les approximations nécessaires, en enjambant, autant que faire se peut, les inexactitudes de détail impossibles à éliminer, et elles y arrivent fort bien, si on en croit maintes applications techniques.     Pourtant, la massse de la population ne bénéficie pas de telles ressources de rigueur et de ruse. Il lui reste tout juste son « intuition », mais c'est précisément elle que notamment les machines travaillent, et à travers elles la réalité particulaire.     S'il existe un paradoxe, c'est que des machines puissantes -  rendues concevables par les découvertes de scientifiques et mises au point par des techniciens, sur la base d'un affinement sans précédent d'approximations qui concernent une incertitude, semble-t-il, fondamentale -, ont tendance à déboucher, pour la masse des utilisateurs, sur une levée d'incertitude, concernant toute leur vie, qui semble les condamner à des approximations intuitives et souvent aveugles.      Il ne s'agit ni de dire que l'intuition courante est suffisante, ni de dire qu'elle n'a aucune valeur de vérité. Il ne s'agit pas non plus de se satisfaire de la répartition moyenne d'une telle intuition (de sa lucidité et de son aveuglement relatifs).     L'important, ce serait, me semble-t-il, de mieux comprendre comment tout le corps d’un homme, et pas seulement son esprit, est plus ou moins travaillé, à l'échelle de sa vie quotidienne, par une intensification de la réalité particulaire ou, du moins, une exacerbation de sa sensibilité à cette réalité.     On peut aller jusqu'à se demander si un certain type de comportement des particules (comme on dit en physique) n'en vient pas à influer sur le comportement des hommes, du moins sur la compréhension qu'ils peuvent avoir de celui-ci (mais cela ne tend-il pas à revenir presque au même ?).     Depuis qu'on parle de corps également à propos de la matière non-vivante, c'est la spécificité de tous les corps vivants qui est devenue quelque peu douteuse.      Il est léger de se contenter de l'idée que les machines sont au service des hommes. Certes, un ordinateur ne fait que ce pour quoi il a été programmé, mais la plupart des hommes n'ont pas accès à sa programmation.     Comme écriture de base (exactitude et incertitude inséparables), la programmation des ordinateurs, entre autres choses, est une affaire de spécialistes. La masse des utilisateurs naviguent seulement à l'intérieur d'une liberté bornée par une écriture qui leur échappe.     La transcendance de ce type d'écriture rend ces derniers dépendants d’un type d'exactitude et d'incertitude qui, la plupart du temps ignoré, est néanmoins supporté et largement vécu par eux, à travers diverses utilisations.     Ce n'est pas parce que les machines sont vécues par les utilisateurs sur le mode de la certitude (en partie réalistement, en partie imaginairement) que l'incertitude fondamentale du monde particulaire qui est au coeur de celles-ci, n'agit pas sur leur corps et leur esprit.     Quant à savoir comment au juste, c'est bien difficile à comprendre.      Du probabilisme quantique au probabilisme social, il se pourrait qu'il y ait des rapports plus intimes qu'en général on ne le pense.     Quand on apprend que des ordinateurs de deux marques différentes peuvent donner, d’un long calcul, des résultats qui différent, à quoi peut-on croire encore, en toute certitude ?     Mais on n’a pas besoin de cela pour s'apercevoir qu'on passe d'un monde où ce qui méritait le nom de certitude concernait la chose en tant que telle, à un monde où toute certitude (approximative) concernant les choses dépend dorénavant du point de vue des hommes (et de la nature des instruments) qui ont à l'établir.      Toute forme de connaissance est, de façon plus communément accentuée qu'avant, fonction de la situation des hommes qui l'établissent.
Et ce n'est pas parce que des machines les aident de plus en plus à l'établir, au point de paraître plus d'une fois presque se substituer à eux, qu'elles ne sont pas elles-mêmes en situation, c'est-à-dire contraintes de rendre les connaissances qu'elles permettent d'acquérir, relatives à leur degré d'avancement technologique, voire à leur marque, vraisemblablement aussi à leur emplacement particulier dans l'espace, et plus profondément au type de réalité incertaine dont leur fonctionnement procède.
    Tout se passe comme si l'accès, devenu problématique, à toutes sortes d'objets de recherche supposait impérativement de prendre en compte la situation complexe du sujet (mélange d'hommes et de machines) qui cherche à les connaître. Et cela va bien au-delà de la notion traditionnelle de subjectivité : il s'agit d'une situation « subjective » qui, correctement mise au point (c'est--dire elle-même connue et agie), devient une condition sine qua non de toute forme de connaissance « objective ».     Il ressort de là, à la fois, la notion d'une situation d'observation ou d'expérience, mais aussi de calcul et de théorisation hypothétique, qu'on peut dire subjective, seulement au sens où elle tend au plus haut degré d'objectivité possible ; et, complémentairement, la notion d’un type de connaissance qu'on peut dire objective, seulement au sens d'une approximation, poussée le plus loin possible (ou autant qu'il est utile), de la réalité des objets à connaître.     On peut le dire ainsi : l'opposition entre subjectivité et objectivité n'a plus grand sens (et cela, plus ou moins, partout). L'une ne peut plus prendre sens que par l'autre, au bout de tout un effort mental.      Et ce qui est vrai des sciences les plus « dures » l'est, notamment via les nouvelles technologies, de la vie de tous les hommes (du moins, de ceux qui vivent dans des sociétés développées, notamment en ce qu'elles les enveloppent densément dans leurs rets financiers et numériques).     Approximations, probabilités, incertitude avérée, certitude relative, etc., deviennent le pain quotidien, et non gratuit, de la plupart des gens qui sont suffisamment sensibles à ce qu'ils vivent. S'il y a encore des adeptes de la certitude absolue (des dogmatiques), c'est au prix d'une schizophrénie qui se paie de plus en plus cher, ou alors ce sont autant d'idéologues déguisés en savants.      La plupart des hommes sont obligés de reconnaître que leur vie devient incertaine. Mais, alors que cela découle de toute une culture de l'incertitude économique à l'échelle du monde, cela est en même temps inscrit dans l'air du temps par les sciences et les technologies.      Les manières d'« écrire » (économiques, sociologiques et psychologiques, scientifiques et technologiques) qui influent principalement sur la vie des hommes, vont largement de pair : elles se constituent et se renforcent les unes les autres.     En effet, même devenues étranges, des formes d'écriture (ou de dessin et de peinture), très souvent numériques, - modèles, lois, modes de calcul, de raisonnement, de programmation, de fonctionnement, etc. - conditionnent amplement, quoique de façon souvent implicite, la vie la plus spontanée des hommes. En un sens, on en est toujours au respect obligé des Ecritures.     Mais on aurait tort d'en conclure que toutes ces formes d'écriture n'existent que pour défendre les mêmes intérêts particuliers. La réalité est beaucoup plus complexe : elles sont certes des instruments appelés par une dynamique particulière de l'histoire, mais, en même temps, elles ne s'y réduisent pas. D'où leur utilisation possible, quoique ardue, pour tenter le passage vers une dynamique différente.      Avec nos superbes machines et sans elles, nous vivons une espèce de probabilisation tous azimuts de la vie. Aujourd'hui, nous ne pouvons pas plus être absolument certains d'une option politique que de l'avenir de notre couple.     Et beaucoup de choses que nous attribuons facilement à un surcroît de liberté qui nous serait accordée et que nous nous accorderions, relèvent en vérité (approchée) de ce que, fondamentalement, nous subissons un tel état de fait : plus précisément un état de brouillage de la notion de fait (et de loi) absolument objectif. Notre liberté reste donc bien plus à gagner, à certaines conditions, qu'elle n'est simplement constatable.      Un tel état trouble de fait peut conduire à s'abandonner à une sorte de scepticisme mou qui renonce à toute forme d'engagement et s'en remet à une vie au jour le jour. C'est une version, sans aucune ossature, de la flexibilité à laquelle forcent et invitent les intérêts étriqués du système. Ce comble de l'aliénation pourra être vécu comme une « pure » liberté.     Mais un tel état peut conduire aussi à redoubler d'efforts pour chercher, collectivement et individuellement, une nouvelle façon de s'orienter et de tenter de transformer les choses en profondeur, qui évite, à la fois, l'écueil de l'arbitraire objectiviste (« c'est ainsi et pas autrement »), lequel rend l'action dangereuse, et celui de l'arbitraire subjectiviste (« ce peut être ainsi ou, indifféremment, autrement ») qui rend l'action absurde.     Ce n'est pas parce qu'on est tenu à des approximations qu'on doit renoncer à la plus grande exactitude possible et ce n’est pas parce qu'on a affaire à des probabilités qu'on doit renoncer à agir, avec toute la prudence requise.
Détermination et prudence peuvent devenir fonction l'une de l'autre, sans que l'une ait à être sacrifiée à l'autre. De même, imagination et rationalité.
    Mais cela demande beaucoup plus d'efforts, de la part de chacun, qu'à l'époque des vérités ontologiques (quand on pensait qu'elles concernaient absolument l'être lui-même).     Or le meilleur des sciences peut nous aider en cela, comme exemple d'un effort multiple que la probabilisation du monde, du moins de la vision qu'on en a aujourd’hui, ne décourage jamais : d'un effort capable de retourner les limites découvertes de la connaissance en nouveaux outils pour connaître le monde, d'une façon approchée mais suffisante pour le transformer.      Et on aurait grand tort de laisser ces outils jouer seulement au bénéfice des responsables actuels du monde (et de leur soi-disant hypermodernisme) : ceux-là mêmes qui, sauf (improbables) exceptions, le dirigent sans jamais en répondre sérieusement (se donnant eux-mêmes, par ce comportement, comme les simples instruments, quoique d'apparence parfois sophistiquée, du devenir opaque d'un certain système).        

Si l'on ose dire      

En littérature et au-delà, se pose la question d'une écriture de l'incertitude qui soit couplée à une incertitude de l'écriture. L'une fait et a besoin de l'autre.     S'il y a trop d'incertitude dans l'écriture, elle ne vaut rien, car elle doit être suffisamment appropriée et précise. Mais, si en elle on trouve trop de certitude, elle ne vaut rien non plus, car une écriture qui ne doute pas de son fondement et de son objet, d'elle-même comme du monde, peut asséner seulement des vérités trop pleines.     Il faudrait donc naviguer entre vérité trop vide et vérité trop pleine, sans jamais être très sûr de ne pas faillir d'un côté ou de l'autre.      Les particules virtuelles du vide quantique (lequel est peut-être une fiction) ont ceci de bon qu'elles semblent exister essentiellement pour affirmer celui-ci. A l'inverse, ce vide ne se conçoit pas sans de telles particules qui apparaissent et disparaissent.     N'est-ce pas là comme un modèle idéal pour des rapports subtils entre un fond inépuisable et une écriture qui ne s'imagine pas graver, s'enfonce à peine et affleure à peine à la surface de son « support », consciente (ou plutôt subconsciente) qu'elle est, à la fois, d'une immense exigence et de devoir être reprise sans fin, d'être effacée aussi pour que la tâche soit différemment recommencée par d'autres ?       Où l'on retrouve Mallarmé, l'inventeur en quelque sorte des dés littéraires, et ses grands espaces blancs, même s'ils sont dans ce modèle plutôt noirs : son idéal de subtilité, de plume légère au tracé à la fois continu et raréfié à l'état de points épars, son idéal de certitude de l'incertitude et d'incertitude de la certitude.      Un coup de dés jamais n'abolira le hasard. Par contre, il se pourrait qu'un hasard monstrueux épuise à tout jamais la série des coups de dés possibles, du moins pour les joueurs humains.     Car pour ce qui est du vide, on peut lui faire confiance. Il n'est pas près de cesser de cracher des ombres de dés fugaces, de soi-même (si l'on ose dire) à soi-même, sans qu'on ait à en escompter aucun autre résultat que l'apparition par hasard d'une particule, vaguement plus durable que les autres, qui mérite (si l'on ose dire) d'être qualifiée de matérielle.
 
Gérard Lépinois, mars 2009



 
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Bocal agité: les 10 mots pour dire demain

3 Avril 2009 , Rédigé par grossel Publié dans #bocals agités

Bocal agité: les 10 mots pour dire demain

Ce bocal agité s'est déroulé samedi 28 mars au Café-Culture de Toulon, petit cours La Fayette, à partir de 9 H, en collaboration avec L'Écrit-Plume et le Café-Culture.

8 personnes y ont participé, le matin, 14, l'après-midi.


Un bocal agité a un côté ludique et aléatoire qui s’apparente aux jeux de langage des surréalistes ou aux fatrasies du Moyen-Âge.
Le matin de 9 H 15 à 12 H 15 : temps de l’écriture où « l’agitateur »: Jean-Claude Grosse a proposé des consignes aux  écriVents pour écrire un texte sur le thème choisi.
L’après-midi, de 14 H 15 à 15 H 30 : temps de la mise en jeu des textes par  les actants.

Les 10 mots:
ailleurs capteur claire de terre clic compatible désirer génome pérenne transformer vision

Consignes du bocal

Et si ailleurs c’était ici
Et si les capteurs ne captaient pas seulement la tension, le vitesse, la pression, la température, l’énergie solaire, mais…
Quand le clair de terre ne sera plus observable
Et si les clics faisaient clash, bug, bogue
Et si rien n’était compatible avec rien
Désirer   délirer  s/l est-ce elle ?
Délirer   désirer  l/s  laisse ?
Les hommes ont à peu près le même génome que les vers de terre et les vers sont vexés. Boris Cyrulnik
Inversez la proposition en la développant
Et si pérennité convolait avec précarité
Transformer (quoi) ou  (et, avant, après) se transformer (en)
Et si notre vision était nyctalope

Textes à produire :
De 1 à 10 phrases courtes avec les 10 mots
Un texte par mot
Avec les 10 textes obtenus, soit 10 fragments soit une synthèse
Disorthographier un des textes sur un des mots sans aller à l’illisible
Faire un slam pour un des mots
Pratiquer l’oxymore sur un des mots

Pour la mise en bouche, l’après-midi, la consigne a été de lire en fragments et en tournant, le suivant prenant la parole pour répondre au précédent.


Les 10 mots par Danielle

(dans ce document en pdf téléchargeable,
on peut lire les consignes en vert clair en dessous du mot proposé
)


 

Et si ailleurs, n’était simplement que ce chemin emprunté au réveil et clôt au coucher.
Je ne capte rien tant que le silence.
Au clair obscur de nos infinies incomplétudes, dans l’outre ciel de nos impossibles amours, que reste-il ? Sinon la douce consolation d’un clair de terre rassurant.
Clique moi pour un possible déclic, cliquettent jolis doigts pour que claquent les mots : amour toujours ! Dépêche-toi sinon j’en aurai vite ma claque et prendrai mes clics et mes clacs…
Je ne désire rien tant que délirer, je ne délire bien que le temps du désir.
Les hommes partagent presque le même génome avec le chimpanzé, l’homme a inhibé sa sexualité, le singe non ! Doit- on le déplorer ? Voire….
Pérennes nos sentiments, non ! Au moindre souffle de nos incertaines vies, ils s’envolent.
Mon âme se transforme au gré de mes prières, mon esprit au gré de mes acquis, mon corps au gré de mes régimes et mon cœur au gré de mes amours…
Tu es dans mon champ de vision, mon regard te sonde, insondable est ma tristesse.
Est-elle comptable de sa vie à vos yeux ? A ses comptines enfantines, laissez la vieille « incompatiblement » délirer.

Deuxième exercice.

« Lui et moi désirer sans nous déchirer.
Me laisser aller à le désirer sans délirer.
Le laisser délirer sans  me tracasser.
Désirer enfin nous lier pour encore délirer.
Et puis se délier pour ne pas s’entretuer ! »
 
Pérenne ! Pérenne ! Ben oui, j’suis une reine en paix  et pas en peine qui enfourche un renne pour rejoindre un père, dans la pérennité de l’éternité et toc !

Clic ! Clac ! Fait la pluie.
Beugue ! Beugue ! Fait l’ordinateur.
Bogue ! Bogue ! Fait la châtaigne.
Clash ! Clash ! Font mes amours.

Hier,  j’me suis barrée chez le Petit Prince, j’suis allée couper les baobabs et arroser la fleur. On s’est assis au bord de la planète, aucun clair de terre. « Foutue pollution » ai-je murmuré. Le petit Prince pleurait et moi aussi.

J’me nomme GERARD ! J’suis pas un gnome, juste un homme, mais non pas JERÔME juste GERARD ! Non ! j’n’ai pas le même génome que le ver de terre, j’m’en retourne petit homme dans mon home.

Et si mon ailleurs était  toi,
Oui, moi qui te connais si mal.
Et si ton ailleurs était moi,
Toi qui ne me soupçonne pas.
 Et nous cheminons pas à pas,
Bientôt nous vivrons nos émois.
Compatible ! Compatible ! Ben j’prends un compas, j’ fais un cercle, j’mets une cible ! C’est un comble, j’comprends toujours rien ! J’suis comptable de rien et certainement pas con juste  comblé! Oh ! Ben j’suis compatible avec rien juste comestible.

Mes capteurs  ne captent rien, juste l’atroce sensation d’une non vision ! Je ne vois rien, ni de près, ni de loin, visions inénarrables de mes aveugles capteurs. Avisons alors ! Tentons de viser les sensations de mon cœur déconnecté, de mon esprit non voyant, de mon corps abusé, c’est impossible, mes capteurs silencieux m’enchaînent au désert de perceptions insondables, mort infinie d’une âme captatrice sans visée, sans vision.

Me transformer en louve, je ne puis, j’ai la tendresse de l’agneau !
Me transformer en impératrice, je ne puis, j’suis une vieille peau !
Me transformer en écrivain, je ne puis, j’suis un badaud !
Me transformer en putain, je ne puis, j’suis maquereau !
Alors je me suis fait peintre : mon cœur  une fleur, mon corps un vase et mon âme, une eau de source.


TROISIEME EXERCICE
A travers les volets,  le jour pousse sa corne. Elle soupire, il dort là, son souffle régulier trouble à peine ses pensées. Où est-il cet ailleurs tant promis ? La vision d’une fugace image heureuse trouble son regard,  son triste quotidien est incompatible avec les promesses à jamais enfuies.
Comme elle riait autrefois, aux mots fous dont il la poursuivait : « nos génomes sont irrémédiablement compatibles » ou «  mets ton oreille tout contre mon cœur, tous mes capteurs vibrent pour toi. ». Elle riait aux éclats, pauvre folle.
Les amours pérennes n’existent pas. Plus jamais, il ne lui murmurait à l’oreille «  Tu es ma divine planète d’où j’entrevois le plus  beau des clairs de terre. »
Sa vie se transformait peu à peu en une lente descente aux enfers où le désir de fuir le disputait au désir de meurtre.
De sa main, elle chassa ses morbides pensées. A quoi pouvait-il rêver ? Lui qui avait tué tous ses rêves.
Un jour, oui un jour, elle prendrait ses clics et ses clacs.
Brutalement, sortant du sommeil, il gueula « Feignasse, qu’attends tu pour servir mon café ! »
Une nouvelle journée commençait.
GRACIEUSE


AILLEURS : être en un autre lieu qui n’est jamais le même pour chacun

CAPTEUR : le capteur s’affole et ne capte plus rien, son électricité est en panne, il voudrait retourner en arrière

Le CLAIR DE TERRE s’est éteint, les hommes ne méritent pas sa clarté

CLIC CLAC :Le clic d’un claquement sec a donné l’ordre et la bombe dévastatrice avance inexorablement

COMPATIBLE :Votre discours n’est pas compatible avec le mien. Vous êtes dans l’avoir et je veux être dans l’Etre

DESIRER :  Que le temps s’arrête et que l’instant unique demeure immobile 

GENOME : Tu es ma carte d’identité mais ou se situe ma liberté ?

PERENNE : Que vont donner ces années à venir ? Cela me semble long !

TRANSFORMER :Devenir quelqu'un d’autre dans l’avenir, beau projet

VISION : J’adapte ma vision à un imaginaire qui me comblerait

FRANCOISE

Je désire,
Je délire,
Je n’ose vous décrire
Ce qui m’inspire.
Je délire dans le rire,
Je désire même le pire.
Il faut pourtant tenir,
Essayer de séduire,
Savoir raccourcir,
Et parfois réécrire.
Réduire le délire,
Calmer le désir,
Rajuster le tir,
Attendre qu’on vous vire.
Sublimer le désir,
Attendre le navire
Emportant nos soupirs,
Sublimant nos souvenirs
Oubliant de vieillir,
Accroché au désir
Quelquefois de mourir,
Usé par le désir
De partir
Dans le désir
Du délire.
 
 
FRANCOISE
 
C’est ailleurs en un autre temps, c’est demain ou dans cent ans

Le génome humain a livré tous ses secrets.
Toute personne porteuse d’un chromosome déviant ne pourra ni se marier, ni enfanter,   
Dans les laboratoires secrets, des savants fous cultivent les cellules souches, afin de remplacer cœur, foi….

Chaque humain est muni d’un capteur d’émotion négative qui alerte aussitôt le centre de la sérénité, lequel indiquera quelle molécule prendre pour retrouver la pérennité d’une vie douce et paisible.

La pollution, aprés bien des combats est vaincue,  la terre offre à nouveau aux voyageurs interplanétaires de splendides clair de terre.

Les zones de famine endémiques ont subi une guerre bactériologique, pas un habitant n en a réchappé.
La faim  éradiquée de bien sauvage manière est tombée dans les oubliettes de la mémoire.

Les guerres n’existent plus, quelques guérillas sporadiques agitent les zones rurales qui refusent le modèle de vie urbain aseptisé, artificiel .

Au fil des ans, le langage s’est transformé, des onomatopées universelles  désignent les actes essentiels de la vie, les enfants apprennent désormais la phonétique universelle.

Dans cet atmosphère pure ou plus aucun risque ne guette l’homme, tout désir est mort…. Que peut on convoiter lorsque tout est donné ? Ou plutôt que l’on vous en a persuade à force de slogans lénifiants.

Pourtant la  jeunesse  veut sentir le sang couler plus vite dans ses veines et la révolte gronde.

Elle rêve du passé.
Elle imagine des errances au creux des chemins le vent dans les cheveux, libre d’aimer un imparfait humain. Elle veut entendre le clic clac des sabots des derniers chevaux.

Sa vision d’une nouvelle fraternité  est incompatible avec l’ univers de ses parents

Et une fois encore, elle bâtira un monde nouveau, elle suivra sans le savoir les traces d’un lointain ancêtre,

Le chromosome de la rébellion est indétectable, il est l’espoir de l’humanité et de lendemain meilleurs

Demain deviendra le passé, ainsi tourne les capteurs de l’histoire humaine,

                HELENE

1° exercice, 2 phrases avec les 10 mots

Je désire inventer le capteur qui d’un clic me permettra de voir un clair de terre afin de transformer ma vision pérenne de l’ailleurs et de rendre compatible mon génome avec le jeune homme d’à côté.

Transformer l’ici en ailleurs suppose de nouveaux capteurs pour méduser notre vision pérenne du monde et de l’autre et ouvrir la voie au désir capable d’un clic d’imaginer-réaliser génome compatible et clair de terre reproductible.

2° exercice, une phrase ou un développement pour chaque mot

Mais si ailleurs c’était ici ce serait kif kif kif pareil. Faut pas croire ici là-bas ça change pas. Paradis enfer ici-bas ici haut. Si planète pète bouquet final idéal. Si netpla tepe ketbou nalfi alidé. Wouaf wouaf.

Et si on captait tout déjà, si la traçabilité était déjà universelle, si big brother nous regardait bosser bouffer baiser, si nous contrôlions notre pouls avec le cardiomètre, notre poids avec le pèse-personne, notre taille avec la toise, ah qu’aujourd’hui nous paraîtrait le paradis sur terre.
Captez capteurs, bigs brothers suivez-nous à la trace, itinérisez nos itinér-aires, nos itinér-erres, je suis sans surprise, je suis ennuyeux à vous faire mourir d’habitudes.

Quand le clair de terre ne sera plus observable, sûr que nous aurons disparu, que la planète pourra se régénérer, se réinventer.

Tout clic peut engendrer un bug. C’est comme le grain de sable dans la machine qui enraye la machine. La dune c’est un amas de grains de sable qui se sont accumulés. Il suffit d’un grain de sable qui se désagrège pour que la dune s’effondre. Un clic maladroit d’un internaute parfaitement identifiable suffira à vaporiser big brother. Je serai cet internaute désirable.

Mais si rien n’était compatible avec rien ça m’irait bien mien tien sien ça me va très bien chacun son coin chacun ses soins chacun son loin chacun ses poings.

Je désire
je délire
petit écart
s engendre l
est-ce elle
Le désir doute
Le délire en rajoute

Je délire
je désire
grand écart
l donne s
je me lasse de ma laisse
je me crois au galop
je suis pris au lasso

Les hommes ont à peu près le même génome que les vers de terre.
Qui croyez-vous est vexé ?
Le ver de terre n’a ni sentiment ni pensée ni cœur ni raison.
L’homme s’il se croit supérieur sera vexé deviendra massacreur d’espaces et d’espèces.
S’il se sert raisonnablement de son cœur, s’il brûle sa raison au feu de ses sentiments alors il admettra que l’à peu près même engendre l’infinie diversité, il saura que le kif kif c’est du pareil au même porte en lui toutes les altérités.

Et si pérennité convolait avec précarité ce serait clair obscur conflit pacifique paix armée sucré salé doux amer amour volage passion durable
Désir aléatoire au hasard des pas choix hasardés ce serait la loi du hasard la vie au hasard livré à l’ivraie du hasard à l’ivresse du hasard la mort par hasard par accident.

Notre référent révérencié d’hier, Karl Marx, a écrit : Les philosophes n’ont fait qu’interpréter le monde, il s’agit de le transformer par la révolution, aboutissement de la lutte des classes.
Évidemment cette évidence s’est évidée de sa vérité.
Il y a un an, la plupart des gens croyaient aux banques, aux assurances.
Depuis six mois c’est la crise. La confiance est devenue méfiance sans passage à l’acte. On laisse son argent à la banque, on renouvelle son contrat d’assurance. Ainsi le système perdure, est pérennisé, n’entre pas en faillite, en banqueroute.
Les dirigeants qui n’ont rien vu venir, les dirigeants multicartes (libéral, le matin, réformiste à midi, étatiste le soir, sécuritaire devant un parterre de vieux, égalitaire devant une haie de huées de salariés, privilégiature devant des nantis au Fouquet’s) vont réguler, moraliser le système. Ce sera le 2 avril 2009.
Je le prédis : Karl Marx le retour, c’est pour tout de suite ici, là-bas, avec l’unité de la base et dans l’action, avec la convergence des luttes imposée aux sommets, avec le tous ensemble en Guadeloupe, ça chaloupe dans les confédérations : 29 janvier, 19 mars, 1° mai, quel calendrier pour maintenir ce système à bout. Avec la nuit des convergences, c’est un jour nouveau qui se lève pour plus de radicalité contre tous les timorés, meneurs menés nous menant par le bout du nez. Fini le vieux temps du ce n’est pas possible, y a plus de possibles.

Et si notre vision était nyctalope nous verrions comme des chats pas facile de se planquer facile de débusquer les planqués les prédateurs agiraient dans l’ombre les possédés rechercheraient la lumière le monde serait infernal.

  L'assaisonneur


vidéo sur le bocal agité:
Les mots migrateurs à Toulon en 2007


Bocal agité
envoyé par grossel

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