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Blog de Jean-Claude Grosse

Articles avec #agoras tag

Les murs/ Patrick Chamoiseau-Édouard Glissant

11 Juillet 2017 , Rédigé par Jean-Claude Grosse Publié dans #agoras

Traité du Tout-Monde

Traité du Tout-Monde

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                 Patrick Chamoiseau      Édouard Glissant

article du 11 septembre 2007, réactualisé ce 11 juillet 2017, JCG

     LES MURS
       Approche des hasards et de la nécessité de l’idée d’identité.

Une des richesses les plus fragiles de l’identité, personnelle ou collective, et les plus précieuses aussi, est que d’évidence elle se développe et se renforce de manière continue, nulle part on ne rencontre de fixité identitaire, mais aussi qu’elle ne saurait s’établir ni se rassurer à partir de règles, d’édits, de lois qui en fonderaient d’autorité la nature. Le principe d’identité se réalise ou se déréalise parfois dans des phases de régression (perte du sentiment de soi) ou de pathologie (exaspération d’un sentiment collectif de supériorité) dont les diverses « guérisons » ne relèvent pas, elles non plus, de décisions préparées et arrêtées, puis mécaniquement appliquées.
Essayons d’approcher cette multiplicité complexe, jamais donnée comme un tout, ni d’un seul coup, que nous appelons identité. Un peuple ou un individu peuvent être attentifs au mouvement de leur identité, mais ne peuvent en décider par avance, au moyen de préceptes et de postulats. On ne saurait gérer un ministère de l’identité. Sinon la vie de la collectivité deviendrait une mécanique, son avenir aseptisé, rendu infertile par des régies fixes, comme dans une expérience de laboratoire. C’est que l’identité est d’abord un être-dans-le-monde, ainsi que disent les philosophes, un risque avant tout, qu’il faut courir, et qu’elle fournit ainsi au rapport avec l’Autre et avec ce monde, en même temps qu’elle résulte du rapport. Une telle ambivalence nourrit à la fois la liberté d’entreprendre et, plus avant, l’audace de changer.

 
Identité nationale.

En Occident et d’abord en Europe, les collectivités se constituent en nations, dont la double fonction fut d’exalter ce qu’on appelait les valeurs de la communauté, de les défendre contre toute agression extérieure et, si possible, de les exporter dans le monde. La nation devient alors un État-nation, dont le modèle peu à peu s’impose et définit la nature fondamentale des rapports entre peuples dans le monde moderne. La communauté qui vit en État-nation sait pourquoi elle le fait, sans jamais pouvoir le figurer par postulats et théorèmes, c’est la raison pour laquelle elle exprime cela par des symboles (les fameuses valeurs), auxquels elle prétend attribuer une dimension « d’universel ». Une telle organisation est au principe des conquêtes coloniales, la nation colonisatrice impose ses valeurs, et se réclame d’une identité préservée de toute atteinte extérieure et que nous appellerons une identité racine unique. Même si toute colonisation est d’abord d’exploitation économique, aucune ne peut se passer de cette survalorisation identitaire qui justifie l’exploitation. L’identité racine unique a donc toujours besoin de se justifier en se définissant, ou du moins en essayant de le faire. Mais ce modèle s’est aussi trouvé à l’origine des luttes anticolonialistes, c’est dans la revendication d’une identité nationale, héritée de l’exemple du colonisateur, que les communautés dominées ont trouvé la force de résister. Le modèle de l’État-nation a multiplié dans le monde. Il en est résulté bien des désastres.  
D’une telle suite d’évidences, ou de lieux communs, nous pouvons conclure de deux façons. D’abord que les nations nouvellement apparues, ou qui ont changé de régime, ne progressent que difficilement vers une conception de la nation qui ne soit pas liée à un impératif identitaire rigide et exclusif. Il nous semble que seule l’Afrique du Sud a exprimé la nécessité d’une organisation volontairement métisse, où les Noirs, les Zoulous, les Blancs, les Métis, les Indiens, pourraient vivre ensemble, sans dominations ni conflits : la vocation d’une identité relation. D’autre part, que c’est seulement dans le cas où l’État-nation est menacé dans son existence que la nécessité de l’identité nationale se forge pleinement comme outil de défense (on voit alors qui est traître ou non à la nation) ou comme ferment de rassemblement, sans qu’il soit pourtant besoin de légiférer sur cette identité. Mais à qui fera-t-on croire aujourd’hui que la nation française est ainsi menacée, en danger, et que les flux de deux ou trois cent mille immigrants illégaux constitueraient le noyau dur de cette menace ?
Nous entendons dire d’un jeune prodige de la direction d’orchestre qu’il serait né dans un garage : ses parents auraient été presque des SDF et des immigrants, relevables peut-être de ces arrêtés d’expulsion. On nous assure que le jeune garçon tombé d’une fenêtre en tentant de fuir la police d’immigration était l’un des meilleurs de sa classe. La France renoncerait-elle froidement, au nom d’une idée fixe d’identité, ou essaierait-elle de porter une illusoire régulation, à ce que la diversité, l’imprévu, les fécondités du monde seraient susceptibles de lui apporter ?

 
Faire-Monde.

Ainsi en plein 21ème siècle, une grande démocratie, une vieille République, terre dite des « Droits de l’Homme », rassemble dans l‘intitulé d’un ministère appelé en premier lieu à la répression, les termes : immigration, intégration, identité nationale, co-développement. Dans ce précipité, les termes s‘entrechoquent, s’annulent, se condamnent, et ne laissent en finale que le hoquet d’une régression. La France trahit par là une part non codifiable de son identité, un des aspects fondamentaux, l’autre en est le colonialisme, de son rapport au monde : l’exaltation de la liberté pour tous.
C’est vrai que l’espace démocratique est un champ de forces antagonistes extrêmement virulent. Que ce moins mauvais de tous les systèmes, demande une attention de tout instant, et comme une vigilance de Guerrier. C’est vrai aussi que nous avons abandonné l’idée d’une progression rectiligne de la conscience humaine, et appris que régression et avancée sont comme indissociables : là ou s’intensifie la lumière, l’ombre s’affirme tout autant. C’est vrai enfin, que le 21ème siècle est ce moment où le monde achève de faire monde sous les auspices consternants du libéralisme économique –– cette virulence capitaliste qui investit l’esprit de liberté pour le dénaturer dans un système qui précipite les forts et les faibles, ceux qui possèdent et ceux qui n’ont rien, ceux qui peuvent et ceux qui ne peuvent pas, dans la géhenne grande ouverte du « Marché ». La mise en système de l’esprit de liberté n’est plus la liberté. C’est un émiettement de tous, qui expose chacun, seul et démuni, à l’appétit du monstre.
C’est vrai enfin que dans ce marché ouvert, ce « monde-marché », ce « marché-monde », les dépressions entre pénurie et abondance suscitent des flots migratoires intenses, comme des cyclones qu’aucune frontière ne saurait endiguer. Sapiens est par définition un migrant, émigrant, immigrant. Il a essaimé comme cela, pris le monde comme cela et, comme cela, il a traversé les déserts et les neiges, les monts et les abîmes, quitté les famines pour suivre le boire et le manger. Il n’est frontière qu’on n’outrepasse. Cela se vérifie sur des millions d’années. Ce le sera jusqu’au bout (encore plus dans les bouleversements climatiques qui s’annoncent) et aucun de ces murs qui se dressent tout partout, sous des prétextes divers, hier à Berlin et aujourd’hui en Palestine ou dans le Sud des États-Unis, ou dans la législation des pays riches, ne saurait endiguer cette vérité simple : que le Tout-Monde est la maison de tous – Kay tout moune –, qu’il appartient à tous et que son équilibre passe par l’équilibre de tous.

 
MUR ET RELATION.

La tentation du mur n’est pas nouvelle. Chaque fois qu’une culture ou qu‘une civilisation n’a pas réussi à penser l’Autre, à se penser avec l’Autre, à penser l’Autre en soi, ces raides préservations de pierres, de fer, de barbelés, ou d’idéologies closes, se sont élevées, effondrées, et nous reviennent encore dans de nouvelles stridences. Ces refus apeurés de l’Autre, ces tentatives de neutraliser son existence, même de la nier, peuvent prendre la forme d’un corset de textes législatifs, l’allure d’un indéfinissable ministère, ou le brouillard d’une croyance transmise par des médias qui, délaissant à leur tour l’esprit de liberté, ne souscrivent qu’à leur propre expansion à l’ombre des pouvoirs et des forces dominantes.
La notion même d’identité a longtemps servi de muraille : faire le compte de ce qui est à soi, le distinguer de ce qui tient de l’Autre, qu’on érige alors en menace illisible, empreinte de barbarie. Le mur identitaire a donné les éternelles confrontations de peuples, les empires, les expansions coloniales, la Traite des nègres, les atrocités de l’esclavage américain et tous les génocides. Le côté mur de l’identité a existé, existe encore, dans toutes les cultures, tous les peuples, mais c’est en Occident qu’il s’est avéré le plus dévastateur sous l’amplification des sciences et des technologies. Le monde a quand même fait Tout-Monde. Les cultures, les civilisations et les peuples se sont quand même rencontrés, fracassés, mutuellement embellis et fécondés, souvent sans le savoir.
La moindre invention, la moindre trouvaille, s’est toujours répandue dans tous les peuples à une vitesse étonnante. De la roue à la culture sédentaire. Le progrès humain ne peut pas se comprendre sans admettre qu’il existe un côté dynamique de l’identité, et qui est celui de la Relation. Là où le côté mur de l’identité renferme, le côté Relation ouvre tout autant, et si, dès l’origine, ce côté s’est ouvert aux différences comme aux opacités, cela n’a jamais été sur des bases humanistes ni d’après le dispositif d’une morale religieuse laïcisée. C’était simplement une affaire de survie : ceux qui duraient le mieux, qui se reproduisaient le mieux, avaient su pratiquer ce contact avec l’Autre : compenser le côté mur par la rencontre du donner-recevoir, s’alimenter sans cesse ainsi : à cet échange où l’on se change sans pour autant se perdre ni se dénaturer.
La nécessité de toute identité s’inscrit dans ce contact et cet échange. C’est l’inaptitude à vivre le contact et l’échange qui crée le mur identitaire et dénature l’identité. L’ultime refus du contact et de l’échange viendrait du miroir que l’on brise pour ne plus se voir soi-même. Commencer à refuser de voir l’Autre entame ainsi un procès de fermeture à soi-même. L’idée que l’on peut construire de soi ne peut s’élaborer que dans le rapport à l’Autre, la présence au monde, dans l’effervescence des contacts et des changes.
Le côté mur de l’identité pouvait rehausser de quelques splendeurs ces tribus, ethnies, peuplades ou nations qui étaient confrontées à la nature hostile, à la violence de toute vie qui s’acharne dans d’égoïstes pérennités. Il a pu s’affirmer pour des groupes humains isolés par des mythes fondateurs, des Histoires nationales, des lignées verticales, mais, à mesure que le monde s’est ouvert à la présence de tous, que la conscience même la plus obscurcie s’est ouverte à l’existence inévitable de tous (qu’il fut par exemple clair que l’abondance d’ici est à l’origine d’une pénurie de là, que la misère d’ici ne saurait laisser vivre la plénitude de là), c’est le côté relationnel de l’identité qui est apparu le mieux viable. Par lui on comprend que nul n’échappe aux éclats du Tout-Monde, et que ce n’est là ni confusion ni abandon. Que les murs et les frontières tiennent encore moins quand le monde fait Tout-Monde et qu’il amplifie jusqu’à l’imprévisible le mouvement d’aile du papillon. Le côté mur de l’identité peut rassurer. Il peut alors servir à une politique raciste, xénophobe ou populiste jusqu’à consternation. Mais, indépendamment de tout vertueux principe, le mur identitaire ne sait plus rien du monde. Il ne protège plus, n’ouvre à rien sinon à l’involution des régressions, à l’asphyxie insidieuse de l’esprit, et à la perte de soi.
 
L’IMAGINAIRE LIBRE.

Les murs qui se construisent aujourd’hui (au prétexte de terrorisme, d’immigration sauvage ou de dieu préférable) ne se dressent pas entre des civilisations, des cultures ou des identités, mais entre des pauvretés et des surabondances, des ivresses opulentes mais inquiètes et des asphyxies sèches. Donc : entre des réalités qu’une politique mondiale, dotée des institutions adéquates saurait atténuer, voire résoudre. Ce qui menace les identités nationales, ce n’est pas les immigrations, c’est par exemple l’hégémonie étasunienne sans partage, c’est la standardisation insidieuse prise dans la consommation, c’est la marchandise divinisée, précipitée sur toutes les innocences, c’est l’idée d’une « essence occidentale », exempte des autres, ou d‘une civilisation exempte de tout apport des autres, et qui serait par là-même devenue non-humaine. C’est l’idée de la pureté, de l’élection divine, de la prééminence, du droit d’ingérence, en bref c’est le mur identitaire au cœur de l’unité-diversité humaine.
La rengaine du choc des civilisations est lamentable. Les civilisations se connaissent, se frottent, se changent et s’échangent de manières conscientes ou inconscientes depuis des milliers d’années. Les archéologies culturelles, voire même identitaires, ne révèlent que des strates qui s’emmêlent sans fin, se nourrissent, se regardent, se fécondent, « s’émulsionnent ». L’ « Occident » est en nous, et nous sommes en lui. Il est en nous par les voies de la suggestion, de la sujétion, de la domination directe ou silencieuse. Mais il est aussi en nous par ces valeurs qu’il a portées au plus haut et peut-être jusqu’à exaspération (Raison, individuation, droits de l’humain, égalité hommes-femmes, laïcité…) et qui étaient déjà présentes dans toutes les cultures à des degrés variables et avec des nuances infinies. Toutes les cultures ont eu leur projection magico-mythique liée à une démarche rationnelle et technique. Toutes les cultures sont de folie et de sagesse, de prose et de poésie. Toutes les cultures sont de pulsion communautaire et de participation individuelle. La domination occidentale s’est faite sur une brusque extension et une exaspération de ces données : le ver était dans le fruit, – en créole : Sé kod yanm qui maré yanm : c’est la liane que produit l’igname qui permet de l’attacher au mieux.
La grande force des vaincus du marché-monde est d’avoir reçu en ajoutement les merveilles et les ombres des vainqueurs. Le plus difficile étant, non de les rejeter, mais de se défaire de leurs stérilisantes fascinations par un imaginaire libéré, une poétique clairvoyante du Tout-Monde. Une plénitude optimale, loin des conquêtes, des revanches ou des dominations, et qui s’appelle Mondialité. Par là nous sommes dans « l’Occident », mais aussi nous nous Orientons.

 
MONDIALITE.

La Mondialité (qui n’est pas le marché-monde) nous exalte aujourd’hui et nous lancine, nous suggère une diversité plus complexe que ne peuvent le signifier ces marqueurs archaïques que sont la couleur de la peau, la langue que l’on parle, le dieu que l’on honore ou celui que l’on craint, le sol où l’on est né. L’identité relationnelle ouvre à une diversité qui est un feu d’artifice, une ovation des imaginaires. La multiplicité, voire l’effervescence, des imaginaires repose sur la présence vivifiante et consciente de cela que toutes les cultures, tous les peuples, toutes les langues, ont élaboré en ombres et en merveilles, et qui constitue l’infinie matière des humanités. La vraie diversité ne se trouve aujourd’hui que dans les imaginaires : la façon de se penser, de penser le monde, de se penser dans le monde, d’organiser ses principes d’existence et de choisir son sol natal. La même peau peut habiller des imaginaires différents. Des imaginaires semblables peuvent s’accommoder de peaux, de langues et de dieux différents. Mme Condoleeza Rice relève du même imaginaire que M. George W. Bush, et n’a rien a voir avec M. Mandela ou avec Martin Luther King. De même, nul ne saurait faire reproche, sous prétexte de solidarité politique ou raciale,  aux personnes à peau basanée ou sombre qui accompagnent M. Nicolas Sarkozy : elles sont plus identiques à lui qu’à n’importe quoi d’autre. Le « Même » joue au caméléon. Le divers confond les rigidités identitaires, bouleverse à tout-va, et rejette les certitudes sélectives au rang de fragiles idéologies.   
Les arts, les littératures, les musiques et les chants fraternisent par des voies d’imaginaires qui ne connaissent plus rien aux seules géographies nationales ou aux langues orgueilleuses dans leur à-part. Dans la Mondialité (qui est là tout autant que nous avons à la fonder), nous n’appartenons pas en exclusivité à des « patries », à des « nations », et pas du tout à des « territoires », mais désormais à des « Lieux », des intempéries linguistiques, des dieux libres qui ne réclament pas d’être adorés, des terres natales que nous aurons décidées, des langues que nous aurons désirées, ces géographies tissées de terres et de visions que nous aurons forgées. Et ces « Lieux », devenus incontournables, entrent en relation avec tous les Lieux du monde. C’est le chatoiement de tous ces Lieux qui ouvre à l’insurrection infinie des imaginaire libres : à la Mondialité.

 
DE LA REPENTANCE.

Face à de tels bouleversements, il y a des équilibres économiques, des aléas sociaux, des exigences de politique intérieure, à inventer, maintenir ou réparer. Les flux excessifs d’immigration, des pays pauvres vers les pays riches, peuvent être équilibrés par un grand nombre de mesures qui ne seraient pas à caractère immédiat et irrévocable : par exemple l’entreprise délibérée et proclamée d’une stabilisation juste de l’économie mondiale, le rétablissement des revenus des matières premières des pays du sud, le transfert systématique des technologies, partout où cela serait possible, l’établissement patient, obstiné d’un réseau nord-sud de commerce durable et équitable. Il y a là les principes d’une grande politique pour une nation, qui de les proclamer et de les étudier et de commencer à les mettre en pratique, se grandirait.    C’est à chacun de mesurer son degré de prudence, l’éclat de son audace, la hauteur de sa vue.
Mais la folie serait de croire inverser par des diktats le mouvement des immigrations. Dans le mot « immigration » il y a comme un souffle vivifiant. L’idée d’« intégration » est une verticale orgueilleuse qui réclame la désintégration préalable de ce qui vient vers nous, et donc l’appauvrissement de soi. Tout comme l’idée de tolérer les différences qui se dresse sur ses ergots pour évaluer l’entour et qui ne se défait pas de sa prétention altière. Le co-développement ne saurait être un prétexte destiné à apaiser d’éventuels comparses économiques afin de pouvoir expulser à objectifs pré-chiffrés, humilier chez soi en toute quiétude. Le co-développement ne vaut que par cette vérité simple : nous sommes sur la même yole. Personne ne saurait se sauver seul. Aucune société, aucune économie. Aucune langue n’est, sans le concert des autres. Aucune culture, aucune civilisation n’atteint à plénitude sans relation aux Autres.
Ce n’est pas l’immigration qui menace ou appauvrit, c’est la raideur du mur et la clôture de soi. C’est pourquoi nous nous sommes levés pour que les Histoires nationales s’ouvrent aux réalités du monde. Pour que les mémoires nationales verticales puissent s’enivrer du partage des mémoires. Pour que la fierté nationale puisse s’alimenter à la reconnaissance des ombres comme des lumières. C’est pourquoi nous disons aussi que la repentance ne peut pas se demander mais qu’elle peut se recevoir et s’entendre. La haute conception des choses du monde n’est jamais béate, orgueilleuse, imbécile. Elle est faite de tremblements, et c’est de tremblement en tremblement qu’elle s’élève sur les degrés d’un clair retour de conscience. L’idée de repentance tend à diminuer celui qui la réclame, mais elle grandit celui qui peut la mettre en oeuvre. Il faut craindre une pauvreté de conscience quand on est incapable d’oser la repentance.
 
L’APPEL.

Les murs menacent tout le monde, de l’un et l’autre côté de leur obscurité. C’est la relation à l’Autre (à tout L’Autre, dans ses présences animales, végétales, environnementales, culturelles et humaines) qui nous indique la partie la plus haute, la plus honorable, la plus enrichissante de nous-mêmes.
Nous demandons que toute les forces humaines, d’Afrique d’Asie, des Amériques, d’Europe, que tous les peuples sans États, tous les « Républicains », tous les tenants des «Droits de l’Homme », que tous les artistes, toute autorité citoyenne ou de bonne volonté, élèvent par toutes les formes possibles, une protestation contre ce mur-ministère qui tente de nous accommoder au pire, de nous habituer à l’insupportable, de nous faire fréquenter, en silence, jusqu’au risque de la complicité, l’inadmissible.
Tout le contraire de la beauté.  

 
Patrick CHAMOISEAU
Edouard GLISSANT
 
Toutes les initiatives
en rapport avec cet appel seront répertoriées
sur le site de l’Institut du Tout-Monde
 
L’intraitable beauté du monde,
adresse à Barak Obama

par Patrick Chamoiseau, Edouard Glissant

Deux écritures pour cette adresse, l’une poétique, l’autre politique, même si chaque écriture contamine ou hybride l’autre. L’une plus rationnelle, l’autre plus métaphorique, ma préférence allant à l’écriture politique rationnelle car les métaphores du gouffre, du limon m’ont peu parlé pour entendre les voix, les souffrances des esclaves.
L’élection de Barak Obama est pour eux l’émergence de la diversité, de la créolisation, au plus haut niveau, dans le pays le plus puissant du monde et les effets de cette émergence seront indépendants de ce que fera ou ne fera pas Obama.
Ils attribuent à Obama une vision, une intuition poétique, une connaissance du monde inattendue chez un Américain, un African-American, (Obama a eu cette chance de n’être pas un descendant d’esclaves, de n’être ni Américain blanc ni American-African noir; son père est Africain, sa mère Américaine…et à ses débuts, il ne fut reconnu ni par les Noirs ni par les Blancs), intuition ouvrant des possibles en particulier à la beauté car la beauté est manifeste quand la politique mise en œuvre est d’ouverture et non de fermeture, est une politique de Relation.
Ils montrent comment la campagne d’Obama a su surmonter les clivages, les antagonismes, a su rassembler, réconcilier, même si ensuite en cours de mandat,  on assistera à une remontée des haines.
Cette adresse à Obama, l’ayant lue après ma lecture de La politique de l’oxymore, m’a paru en deçà des enjeux du Tout-Monde. Je ne crois pas que la créolisation, les petites sociétés soient l’avenir du Tout-Monde même si c’est mieux que la mondialisation, la séparation, (paradoxe en effet de voir des murs se dresser au temps de la mondialisation ; ponts et routes seraient préférables) car je pense qu’il est déjà trop tard, que nous avons heurté le mur écologique et que nous n’en avons même pas conscience parce que nous vivons dans un temps trop rétréci, nos échelles de temps sont trop petites, incapables de se situer à l’échelle de la biosphère : l’immédiateté du gain, des besoins, du confort et les millions d’années de la biosphère ne font pas bon ménage.
Cette adresse écrite dans la foulée de l’élection d’Obama, de son investiture ne peut bien évidemment pas prendre en compte ses premiers choix politiques. Les auteurs ne font pas de pari sur ce que sera la politique d’Obama, à la différence de Noam Chomsky ou de Kristin Ross qui n’attendent pas de modifications de la politique américaine. Ils pensent que son élection a ouvert une voie à l’ouverture. On était en droit d’attendre d’eux un peu plus de perspicacité. Là où Obama va rater, c’est sur le plan financier, sur le plan économique : il ne prendra pas les mesures fortes qu’il faudrait prendre, organiser la banqueroute des banques d’affaires pour sauver ce qui doit l’être et qui concerne le quotidien et le demain des gens. Mais même s’il prenait de telles mesures, elles s’inscriraient dans le schéma de la croissance ou plus modérément dans celui du développement durable, oxymore typique de notre temps pour se masquer la réalité et se faire croire que nous avons encore un peu de temps pour retarder l’inévitable, pour corriger l’inévitable.
Note de lecture de Jean-Claude Grosse, 8 mai 2009

 

CHAO(S)PERA
envoyé par mitkanash
 
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Elle s'appelait Agnès, il s'appelle Matthieu

3 Avril 2017 , Rédigé par grossel Publié dans #agoras

Elle s'appelait Agnès, il s'appelle Matthieu
Elle s'appelait Agnès, il s'appelle Matthieu
Elle s'appelait Agnès, il s'appelle Matthieu

Déjà deux réactualisations de cet événement, tragédie grecque dit Solange Marin, la grand-mère. Hier soir, 2 avril 2017, diffusion de l'émission Faites entrer l'accusé. Cette enquête minutieuse avec de nombreux témoignages est chargée en émotion, en interrogations et me laisse sur un profond malaise. La confrontation au Mal absolu comme dit l'avocat de la famille Marin et le plus terrible, l'absence de compassion, mot si mal entendu, comportement si rare. Je n'en ai point senti dans cette émission, 5 ans et demi après.

JCG

Réaction d'un auteur de théâtre: Oui je crois que le mal absolu existe.Oui la parole est là pour avancer dans le corps de la souffrance, et défaire les silences, ouvrir cette absence de mots qui crée des cryptes où sommeillent les gestes de destruction.Devant son geste le garçon dit “jouissance“. Questionné, il recommencera s'il a le "cran" de le faire. Il faudrait d'autres mots en face de ce désastre total de rapport au réel de l'autre. Il me semble qu'ils existent. Même si le mot "compassion" paraît bien faible devant la glaciation humaine du garçon. Moni

Il y a 5 ans, le 16 novembre 2011, éclatait l'affaire Agnès M., suite au viol et à l'assassinat barbare d'Agnès,  allant sur ses 14 ans, par un lycéen du Chambon sur Lignon, condamné comme mineur et malade mental à la perpétuité, (seul cas en France, c'est dire la violence des faits et l'impossibilité ou incapacité de comprendre un tel acte).

Je réactualise donc cet article qui présente le livre pluriel, Elle s'appelait Agnès, écrit par solidarité et en empathie avec la famille, les grands-parents en particulier qui ont suivi l'écriture du livre, avant de me demander de ne pas le publier de façon comminatoire. J'ai satisfait à l'injonction jusqu'à ce que justice passe, 2 procès, juin 2014, octobre 2015. J'ai décidé de publier le livre après la projection du film Parents à perpétuité où les parents de Matthieu s'expriment, plus de 4 ans après les faits. Au moment de l'écriture, nous avons "oublié" les parents de l'assassin, sauf un texte entre Père et fils, signé François Lapurge.

JCG

P.S.

Hasard ou pas, ce 16 novembre 2016, diffusion du film Truman Capote, réalisé par Bennet Miller, avec Philip Seymour Hoffman et Catherine Keener dans le rôle de Lee Harper, l'amie et auteur d'un seul livre, livre culte, Ne tirez pas sur l'oiseau moqueur. Le film retrace entre autre la genèse du roman-vérité De sang-froid, en lien avec l'assassinat le 14 novembre 1959 de 4 membres de la famille Clutter dans un village du Kansas, Holcomb, par deux jeunes marginaux Perry Smith et Richard Hickock, qui finirent pendus le 14 avril 1965, Truman Capote les ayant suivis en prison, ayant assisté à l'exécution, épreuve dont il ne se remettra pas.

D'où mon interrogation: avons-nous eu raison de choisir la fiction, ne pouvant écrire des récits documentés tant sur Agnès que sur Matthieu ?

J’ai l’impression qu’il y a 3 choix possibles par rapport à l'écriture sur le mal, le silence (motivations multiples), la fiction, le document-vérité ( Truman Capote, Charles Reznikov dans Testimony ou Holocauste);
la moins dangereuse pour soi est la fiction me semble-t-il,
c’est pourquoi je suis peu réceptif à tout un tas d’écrits y compris de théâtre où on se met à la place de, après s’être documenté sur ce que vivent les gens dont on veut parler
(je ne citerai pas de noms, pas d’oeuvres)

Réaction d'un auteur de théâtre, Caroline de Kergariou :

Cher Jean-Claude

Je lis avec surprise ta postface à ton article et ne suis pas du tout d'accord avec ton propos.
Je suis littéralement descendue aux enfers (des mois de dépression majeure, un état de zombie) quand j'ai écrit LA CAVE qui est pourtant une pure fiction.
Alors, la fiction ferait-elle courir moins de risques à l'auteur ?
Peut-être cela dépend-il des gens... Petit détail supplémentaire : je ne me suis pas documentée sur l'affaire avant d'écrire, seulement après.
J'avais juste le souvenir de deux gamines mortes de faim dans une cave.
Je me suis demandé ce que l'on pouvait éprouver dans une telle situation, c'est ce que j'ai cherché à imaginer.

Amicalement, Caroline, Paris, le 20 novembre 2016

L'article de wikipédia consacré à ce qui s'appelle L'affaire Agnès M. présente cette tragédie me semble-t-il avec précision ; je reste dubitatif cependant sur toutes les remarques concernant les"défaillances" et "dysfonctionnements", les "erreurs et fautes" d'expertise qui ont suivi le 1° viol et l'entrée au Cévenol; après coup, il est facile d'exhiber la dangerosité du "monstre" (le terme a été employé sans vergogne par la presse) et de se faire le chroniqueur d'une tragédie annoncée; le débat qui a suivi la projection du documentaire Parents à perpétuité est très instructif à cet égard; des erreurs peut-être, des fautes, c'est à prouver; la famille d'Agnès a demandé en avril 2015 au Conseil supérieur de la Magistrature d'examiner les décisions de la juge qui a instruit la 1° affaire de viol ; elle « a fait preuve de manquements dans l'exercice de son métier de juge d'instruction ». « Nous demandons au Conseil supérieur de la magistrature d'examiner ce dossier et de prononcer à son encontre une sanction disciplinaire », concluent-ils. À suivre donc.

Les parents de Matthieu, l'assassin d'Agnès, s'expriment, les soeurs aussi, dans le documentaire réalisé par Anne Gintzburger, Parents à perpétuité, même titre qu'un article du Monde magazine du 15 novembre 2014, documentaire diffusé sur LCP Public Sénat, samedi 7 février et dimanche 8 février 2016. C'est un documentaire d'une grande force émotive et réflexive. On y apprend que le lycée du Cévenol a définitivement fermé. 76 ans d'histoire et toute une histoire de Justes balayée par deux crimes qui font poser la question: monstre ou humain ? Les parents et les soeurs (17 et 11 ans) répondent par une attitude exemplaire d'amour parental et soral; Sophie la mère est particulièrement touchante, le père Dominique dit des choses fortes; j'ai beaucoup apprécié les propos de Margaux, l'aînée (quelle maturité) et de Zelie la dernière (son histoire de Matthieu blanc et de Matthieu noir est parlante et sans doute cathartique). Matthieu est le seul mineur condamné à la perpétuité en France. Déclaré malade au 2° procès, il a été recondamné sans circonstances atténuantes. À son propos, un psychiatre a évoqué un OVNI scientifique. Marcel Rufo qui suit les parents parle de psychose mais ce n'est pas le nom de sa maladie, de sa pathologie. Son indifférence affective par rapport à son crime est ce qui fait problème, pas de regrets, pas de remords, pas de demande de pardon. Rufo se demande: sera-t-il capable avec le temps de sortir de cet état ? Une psychanalyste de mes amies m'a évoqué une structure possible de pervers paranoïaque. On ne peut qu'éprouver de l'empathie pour ces parents à perpétuité, pour les soeurs de Matthieu Bien sûr on n'oublie pas Agnès ni la famille d'Agnès.

Suite à la diffusion de ce documentaire que j'ai regardé deux fois, Les Cahiers de l'Égaré ont fait imprimer 100 exemplaires du livre Elle s'appelait Agnès, écrit par un collectif d'auteurs de théâtre, de professionnels de la protection judiciaire de la jeunesse (éducateur en prison, directeur de prison pour jeunes, psychologue), livre écrit par solidarité avec la famille d'Agnès. Ces auteurs ont participé pour un certain nombre d'entre eux à la marche blanche du 16 novembre 2012 à Paris, à la mémoire d'Agnès. Il y a plusieurs textes en lien avec le double violeur-tueur car dans une telle tragédie, on ne peut dissocier le bourreau et la victime. Cela fit problème lors d'une rencontre des auteurs à Paris, en novembre 2012, indépendamment de la présence à cette réunion des grands-parents d'Agnès. Le texte Essai d'abjection introspective fut violemment critiqué. Moi-même quand je l'avais reçu, j'avais dit: il est irrecevable. J'avais dit à l'auteur: Prolonge ton texte sur ce qu'il éprouve au moment de l'acte monstrueux par ce que dit le bourreau après dix ans de suivi et de prison. Dans le 2° texte, le bourreau n'a pas changé d'un pouce, quelques mots seulement ont changé. Nouvelle proposition à l'auteur: Écris alors du point de vue de la victime, sa prise de conscience après coup qu'elle a eu affaire non au prince charmant mais à la beauté et à la monstruosité du diable au corps.

Deux lettres recommandées me sommèrent en décembre 2012 de ne pas publier le livre dont on avait prévu la sortie après le procès de juin 2013.

J'ai respecté l'injonction qui m'a été faite alors que rien ne m'empêchait de sortir ce livre pluriel, sur le plan judiciaire et pénal. Aucun nom, aucun lieu, aucune date en lien avec les faits, que de la fiction.

Pour remercier les auteurs qui s'étaient investis dans ce travail d'empathie et de solidarité, j'ai édité seulement les exemplaires d'auteurs du livre Elle s'appelait Agnès, en février 2015 après les 2 procès (2° procès en octobre 2014). Le livre était prêt depuis novembre 2012. Je l'ai édité hors commerce, exemplaires réservés exclusivement aux auteurs, soit 20 exemplaires.

Aujourd'hui, je réimprime 100 exemplaires en tirage avec PVP, partiellement diffusé en librairie mais aussi en vente directe. Et un exemplaire au dépôt légal, ce que je n'avais pas fait en 2015. Je transmettrai un exemplaire du livre à la famille de Matthieu pour leur montrer qu'ils ne sont pas seuls, même si on n'est pas nombreux. Si on avait vu le documentaire Parents à perpétuité, si on avait lu l'interview du 15 novembre 2014 dans le Monde magazine, cela aurait sans doute modifié les écritures des 20 qui ont écrit Elle s'appelait Agnès. Le livre existe maintenant, sans bruit, nourri de la tragédie de deux familles.

Avons-nous eu raison de donner forme à un élan d'empathie qui a été unilatéral ?

Reçu ce message :

Merci Jean-Claude de nous avoir envoyé la video de ce document formidable. Le témoignage de ces parents, surtout celui du père est très touchant, il pose des questions essentielles. C'est enseignant pour nous tous. La justice est paradoxale en reconnaissant Mathieu malade et en le condamnant à perpétuité (un mineur), au lieu de l'orienter vers un service de psychiatrie. Cependant le père note que Mathieu est mieux enfermé dans sa cellule. Il existe en effet des êtres qui se sentent plus en sécurité enfermés car ils perçoivent qu'ils ne disposent pas de défenses psychiques pour contenir ce qui les submerge. Et d'autre part, payer en prison peut être pacifiant par rapport à la responsabilité de leur acte malgré l'absence de culpabilité. La psychose est évidente chez ce jeune, c'est ce que j'ai perçu depuis le début mais c'est étonnant, il n'y a que Rufo qui l'évoque. Bien amicalement M-P

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Le fabuleux pouvoir de vos gènes/Deepak Chopra

4 Janvier 2017 , Rédigé par grossel Publié dans #notes de lecture, #agoras

deux livres stimulants, accessibles, sans concessions
deux livres stimulants, accessibles, sans concessions

deux livres stimulants, accessibles, sans concessions

Le fabuleux pouvoir de vos gènes

Deepak Chopra, 2016

Livre de 384 pages, le fabuleux pouvoir de vos gènes demande de l'attention et de la persévérance. J'ai mis plusieurs semaines à le lire parce que je me suis essayé à effectuer un certain nombre de choix faciles dans différents domaines, alimentation, activités, méditation... Ce sont des choix pour la vie, il n'y a donc pas lieu de se précipiter, il faut évaluer ce qui nous convient. Ce n'est pas un livre de prescriptions, c'est un livre de conseils que chacun est libre de suivre selon ses besoins, ses désirs, ses buts. Il y a donc lieu de faire le point, une sorte de bilan, un peu comme le dit l'inscription d'un cadran solaire non loin de chez moi : si tu ne sais pas où tu vas, arrête-toi, fais la pause et regarde d'où tu viens.

Je ne vais pas décrire mes choix et décisions. Chacun doit les faire pour lui-même s'il est convaincu de l'intérêt profond de ce qui est proposé. Que ces choix et décisions soient complètement fondés scientifiquement, rien n'est moins sûr. Mais la probabilité est grande. Et surtout, le fait de croire aux effets positifs de ce que l'on décide se suffit comme le prouve le fameux effet placebo. Nos convictions, croyances sont agissantes.

Avec ce livre, il en est de même avec le précédent, le fabuleux pouvoir de votre cerveau, Deepak Chopra fait le point sur ce que nous savons, met en question les hypothèses, évalue les effets possibles de ce savoir évolutif sur les gènes. C'est une somme, vivante, non une bible, sur les usages possibles au quotidien d'un savoir récent, en construction, qui met à mal nombre de certitudes, de lieux communs nous venant d'un savoir précédent, devenu obsolète en grande partie, mais qui continue à être colporté, diffusé, partagé. La réactivité de la "communauté" scientifique aux avancées techniques, scientifiques est freinée par des lourdeurs, des enjeux de prestige, de profit, par des cabales, des résistances dogmatiques. La réactivité de la société est bien entendue en résonance avec celle de la "communauté" scientifique, « communauté » étant un euphémisme. Selon le niveau de culture, le statut socio-professionnel et autres déterminations plus ou moins agissantes, les groupes et les individus seront plus ou moins en phase ou plus ou moins en décalage avec l'état actuel des connaissances, avec l'état actuel des polémiques, avec l'état actuel des incertitudes.

Au sortir de ce livre, ce qui domine pour moi est l'impression d'avancées, de percées aux potentialités considérables mais aussi le sentiment que nos savoirs sont plein d'incertitudes, qu'ils ne sont pas acquis durablement, qu'ils sont instables. Il faut donc avoir une curiosité scientifique inlassable, hélas difficile, imposssible à satisfaire car les domaines concernés sont très spécialisés, que les spécialistes sont souvent seuls à se comprendre, que la vulgarisation n'existe pas ou peu, que les passeurs de ces savoirs évolutifs, voire révolutionnaires, sont rares. Autrement dit, l'objectif de vivre avec son temps, avec son temps scientifiquement parlant, qu'il s'agisse de nous, notre corps, notre esprit, qu'il s'agisse de la Terre, de l'Univers, est un objectif inatteignable mais auquel, pour ma part, je préfère ne pas renoncer. Me voir et me vivre selon ce que nous savons aujourd'hui de nous, vivre dans un Univers selon ce que nous en savons aujourd'hui me semble une tentative difficile mais aux effets bénéfiques, en tout cas préférables aux effets sclérosants des modèles précédents obsolètes ou en cours d'obsolescence. Et pour tout dire, je préfère passer une partie de mon temps à me mettre au courant (expression intéressante) de l'état actuel des recherches qu'à m'indigner en permanence des histrions qui occupent le devant de la soi-disant scène qui compte.

Obsolète, la séparation inné-acquis. Obsolète, l'ADN, signature immuable d'un individu. Obsolète, la démarche par causalité linéaire : un symptôme, une « maladie », un traitement. Obsolète probablement, le darwinisme pur et dur confiant au hasard seul, le moteur de l'évolution.

À reconsidérer, les rapports corps-esprit ou corps-mental. Le rôle, la place de la mémoire, des mémoires (le domaine à mon avis, le plus important comme le montre l'ADN, mémoire vivante, agissante en permanence de 3,5 milliards d'années d'évolution, c'est cette mémoire qui est à considérer comme intelligence créatrice, évolutive; l'IA -intelligence artificielle- a beaucoup à nous apprendre sur comment un système se corrige, se développe...). À reconsidérer, nos croyances sur la mort, les représentations que nous en avons. Faire appel à de nouveaux outils, concepts et réalités, la causalité nébuleuse, l'intelligence auto-organisationnelle par rétro-action, feed-back, homéostasie, le génome et sa plasticité, l'épigénome et ses capacités réparatrices ou destructrices découvertes par l'épigénétique selon qu'il y a activation ou désactivation par méthylation , le microbiome (les milliards de bactéries, plus nombreuses que nos cellules qui nous colonisent, très lointaines ou très anciennes et sans lesquelles nous ne pourrions digérer et nous défendre...) et ses interactions au plus petit niveau avec nos cellules. Admettre que nos corps fonctionnent bien, en harmonie, que nous n'avons presque qu'à laisser faire, sauf dans les domaines essentiels de l'alimentation, du sommeil, du stress, de l'activité physique, de l'environnement dans lequel nous vivons, que les dérèglements sont rares, peuvent être partiellement prévenus par une bonne hygiène et qualité de vie, la diversité des cellules et des organes n'étant pas régie par la seule loi de la survie pour chacune et chacun, auquel cas ce serait la guerre permanente en nous mais aussi par une autre loi, le service de l'ensemble, le vivre ensemble si je puis dire, chacun restant spécialisé mais en lien avec le reste, avec l'ensemble, ce n'est pas seulement chacun pour soi, c'est chacun pour tous (à relever le fait que cette diversification, cette spécialisation des cellules et des organes, 79 organes dans le corps humain dont un vient d'être découvert et nommer - il s'appelle le mésentère et est situé dans le système digestif, reliant l'intestin aux parois abdominales, on ne connaît pas encore ses fonctionns -; cette diversification est obtenue à partir d'une cellule qui se divise par mitose, 2 donnent 4 puis très vite on est à des milliards, d'où problème métaphysique, l'indéfiniment grand est-il engendré par division de l'unité ou faut-il postuler l'infini pour en dériver tout ce qui est fini, comptable ?). Ne pas s'énerver quand des paradoxes surgissent et ils sont nombreux, contribuant à nous déstabiliser. Porter un regard différent, nouveau sur nos maladies, l'Alzheimer (pour se faire une idée de comment on a avancé dans ce domaine, on lira L'éclipse de Rezvani où celui-ci décrit avec force détails, sorte de confession implacable, le développement de la maladie chez sa femme, Lula), les cancers, le diabète, l'obésité, nos dépressions. Ne pas croire à la toute puissance de nos choix de vie. Ne pas croire à leur inutilité pour retomber dans les mêmes compulsions de répétition. Avoir plutôt une approche holistique, corps-esprit, une approche tenant compte du contexte environnemental (vit-on en zone fortement polluée ou a-t-on la chance d'y échapper partiellement, ai-je échappé au nuage de Tchernobyl ou pas ?), interrogeant les comportements, remontant dans la psycho-généalogie pour découvrir de possibles héritages par transmission sans doute épigénétique après avoir été culturels et familiaux, une approche consciente de l'impact des mémoires qui nous constituent, donc des durées historiques dont nous sommes les héritiers et les passeurs. Je pense même qu'il faut élargir cette conscientisation jusqu'aux étoiles dont nous sommes des poussières.

Évidemment, je dis tout cela avec mes mots, pour me rendre accessible ce que j'ai retiré de ce livre stimulant, offrant un nombre important de nouvelles connaissances, portant sur la place publique les différends traversant la « communauté » scientifique dont l'ultime différend, métaphysique, primat de la matière, du hasard créateur, option matérialiste dominante chez les scientifiques, primat de la Conscience, d'une Intelligence créatrice, option spiritualiste, minoritaire chez les scientifiques, (il ne semble pas nécessaire de considérer cette Intelligence comme ayant à voir avec « Dieu », avec le créationnisme; comme je l'ai signalé plus haut, je pense que c'est la mémoire qui se constitue, qui se transmet, qui évolue, qui s'adapte, le moteur de cette intelligence créatrice). J'opte pour un mixte des deux, pour une approche corps-esprit, étroitement reliés.

Un exemple de la fécondité de cette approche. L'ADN de chacune de nos cellules, déplié, fait 2,5 m. Sont mémorisés 3,5 milliards d'années d'évolution des espèces avec 4 lettres A, C, G, T enroulés en double hélice, ingéniosité de stockage, ingéniosité de reproduction, de réparation... Par exemple, le chromosome1 humain, qui est le plus grand des chromosomes humains, contient environ 220 millions de paires de bases pour une longueur linéaire de 7 cm. L'ADN recèle toute l'information génétique permettant aux êtres vivants de vivre, de croître et de se reproduire. Certains constituant de l'ADN, l'adénine, la guanine semblent avoir été formés dans l'espace. Cette mémoire n'est pas une mémoire figée, c'est une mémoire évolutive dans le temps, l'évolution continuant, évolution dont on peut penser qu'elle s'accélère avec ce que l'épigénétique nous apprend, à savoir que des modifications acquises de comportements, transmises culturellement sont, dès une ou deux générations, aussi transmises épigénétiquement, transmission dont on ne sait pas dire encore sur combien de générations elle s'effectuera. Ces découvertes modifient l'approche inné-acquis, obligent à reconsidérer les rapports nature-culture (pour le dire clairement, il y a une intelligence créatrice de la nature, de l'univers, de la vie, du corps qui est sans doute sous-estimée par rapport à l'importance accordée à l'éducation, à la culture comme vecteurs de transmission; la tentation cartésienne, l'homme maître de la nature, est toujours dominante; humilité SVP; les mémoires de la Vie sont autrement plus efficaces que cette "mémoire" qu'on appelle Histoire, leçons de l'histoire; l'homme en société n'est pas capable pour le moment de s'auto-réguler, s'auto-corriger; des individus par démarche personnelle évoluent considérablement; un mouvement de fond semble se dessiner mais évidemment les accrocs au fric et au pouvoir veulent se servir au passage d'où le développement de toutes sortes de techniques et stages de bien-être). Cette mémoire est agissante à tout instant car les cellules meurent plus ou moins vite, certaines très rapidement, de l'ordre de la seconde, cellules gastriques par exemple, et donc elles doivent se reproduire à l'identique, se répliquer quasi en permanence (nous avons un corps nouveau, le même et un autre tous les 5 ou 6 mois). Autre information et non des moindres, notre ADN a une durée de vie d'1 million et demi d'années après notre mort. Le clonage a de beaux jours devant lui et donc une certaine immortalité. On ne s'explique pas autrement les recherches à visée très messianiques et lucratives de géants de l'IA comme Google et d'autres. Dernière information: seulement 10% de notre ADN est utilisé pour la fabrication de protéines. C'est ce sous-ensemble d'ADN qui intéresse les chercheurs occidentaux et qui est actuellement examiné et catégorisé. Les autres 90% sont considérés comme de l'ADN junk, l'ADN poubelle dit Deepak Chopra. Cependant, les chercheurs Russes, convaincus que la nature n'est pas stupide, ont rejoint les linguistes et les généticiens en entreprenant d'explorer ces 90% de d'ADN poubelle. Leurs résultats et conclusions sont tout simplement révolutionnaires ! (voir le 1° article en lien ci-dessous).

L'ADN étant utilisé par les êtres vivants pour stocker leur information génétique, certaines équipes de recherche l'étudient comme support destiné au stockage d'informations numériques au même titre qu'une mémoire informatique. Les acides nucléiques présenteraient en effet l'avantage d'une densité de stockage de l'information considérablement supérieure à celle des médias traditionnels avec une durée de vie également très supérieure. Il est théoriquement possible d'encoder jusqu'à deux bits de données par nucléotide, permettant une capacité de stockage atteignant 455 millions de téraoctets par grammes d'ADN monocaténaire demeurant lisibles pendant plusieurs millénaires y compris dans des conditions de stockage non idéales; à titre de comparaison, un DVD double face double couche contient à peine 17 gigaoctets pour une masse typique de 16 g, soit une capacité de stockage 400 milliards de fois moindre par unité de masse.

Prospective personnelle. Il me semble qu'on peut aborder le paradoxe never more, for ever sous l'angle de la mémoire. Tout ce que nous vivons d'immatériel, ce que nous pensons, éprouvons, ressentons, tout cela passe, ne reviendra pas, est passé une fois pour toutes, never more; il n'y a que l'instant présent en déduisent certains, vivons l'instant présent devient un mot d'ordre, rétrécissant, réducteur. Or, il sera toujours vrai que ce qui a passé a eu lieu, for ever, il sera toujours vrai que mon amour pour toi au jour le jour, instant par instant, a duré 50 ans. Outre que je m'en souviens avec plus ou moins de fidélité (en réalité nos mémoires construisent des fictions, des légendes; les chercheurs montrent aujourd'hui que se souvenir c'est se tromper), la mémoire au jour le jour de cet amour existe. Il en est de même de tout ce que j'ai pensé, éprouvé, ressenti, de mon premier cri à mon dernier souffle. J'écris donc un livre non pas d'éternité mais d'immortalité, infalsifiable, véridique, pas écrit d'avance ni utilisé pour un quelconque jugement dernier, livre que je rends en rendant l'âme, expression à revisiter en dehors de toute référence religieuse. Où est stocké ce livre d'immortalité ? Filant la métaphore du livre, on imagine une bibliothèque de tous les livres de chacun, une Babel cosmique. Il me semble que ce livre qui s'écrit instant après instant doit se mémoriser instant après instant dans notre cerveau, dans 4 neurones de notre hippocampe (4 neurones suffisent vu ce que j'ai dit plus haut sur la capacité de stockage dans les nucléotides), peut-être même se mémoriser épigénétiquement. Mais je ne suis pas un chercheur, seulement un questionneur.

J'espère vous avoir donné l'envie de faire votre usage personnel d'un livre qui peut permettre de vivre sa vie, autrement, « mieux », plus sereinement, plus responsablement, de façon plus élargie (le corps comme enveloppe est une notion un peu trop limitée, de même le corps comme machine, on est, on n'est qu'échanges, vie et mort cellulaire en permanence, toujours le même, toujours renouvelé), plus ouverte (sur les autres, à appréhender comme personnes plus que comme groupes, foules, masses, sur la Terre comme auto-organisation de mondes se survivant (la loi du plus fort, la loi du mieux adapté) et en même temps inter-dépendants (la chaîne alimentaire, les éco-systèmes...), l'univers comme le grand milieu ayant rendu possible sous certaines conditions et constantes, la Vie, vivre de façon plus consciente et plus libre, plus créative, plus intelligente, comme un Grand Jeu.

Mais ne soyez pas dupe de la présentation dithyrambique de l'éditeur :

« Selon les auteurs du best-seller Le fabuleux pouvoir de votre cerveau, contrairement à une croyance profondément ancrée, nous ne subissons pas nos gènes : nous pouvons en tirer parti. Les perspectives soulevées par la génétique nouvelle sont palpitantes. Vous découvrirez dans cet ouvrage comment influencer vos gènes de manière à transformer votre vie comme vous le souhaitez. Car vos gènes sont dynamiques et réagissent à tout ce que vous pensez, dites et faites.
Les Drs Deepak Chopra et Rudolph Tanzi vous indiquent les éléments clés pour ne plus subir votre patrimoine génétique : alimentation, sport, méditation, sommeil et gestion du stress et des émotions, tels sont les leviers que tout un chacun peut utiliser pour obtenir des effets sans précédent sur la prévention de la maladie, l’immunité, le vieillissement et les troubles chroniques.
• ouvrage révolutionnaire, qui prend le contre-pied de croyances obsolètes dans les milieux scientifiques et au sein du grand public
• ouvrage à la pointe de la science, mais très accessible à un public non averti
• des clés pratiques et éprouvées pour agir sur ses gènes et sa vie
• des connaissances illustrées par des récits touchants et bien réels
• ouvrage bénéficiant du soutien d’une partie de la communauté scientifique ».


Jean-Claude Grosse, 4 janvier 2017

 

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Marcel Conche à Bibliothèque Médicis

18 Juin 2013 , Rédigé par grossel Publié dans #agoras

Marcel Conche à Bibliothèque Médicis

Pour ceux qui connaissent un peu comme pour ceux qui ne connaissent pas, je vous invite à découvrir Marcel Conche, monsieur de 91 ans passés, philosophe de premier plan d'après moi, que je rencontre jusqu'à deux fois l'an car le temps passe et les entretiens que nous avons, François Carrassan et moi, avec lui deviendront le temps venu Les entretiens d'Altillac.

http://francoiscarrassan.wordpress.com/2013/02/05/comment-mourir-entretien-avec-marcel-conche-2/
Pour les amateurs de Montaigne, je conseille ses deux livres : Montaigne ou la conscience heureuse, Montaigne et la philosophie aux PUF.
J'ai édité de lui Heidegger par gros temps, De l'amour, La voie certaine vers "Dieu" et hors commerce Le silence d'Émilie, prix JJ Rousseau 2011.
http://cahiersegare.over-blog.com/article-le-prix-des-charmettes-j-j-rousseau-2011-attribue-a-marcel-conche-98622092.html
J'ai aussi édité Actualité d'une sagesse tragique (La pensée de Marcel Conche) de Pilar Sanchez Orozco, préfacé par André Comte-Sponville.
et Avec Marcel Conche, ouvrage collectif coordonné par Yvon Quiniou.
Le 11 novembre 2009 je provoquais une rencontre entre Marcel Conche et Edgard Gunzig, cosmologiste, organisateur des rencontres de cosmologie de Peyresq.
http://www.dailymotion.com/video/x2ccnu_peyresq-physics_tech#.UbN4HOvIK2w
J'ai filmé cette rencontre et ça donne 10 vidéos.
http://www.dailymotion.com/playlist/x1a67p_grossel_conche-gunzig/1#video=#videoId=xcudia
http://les4saisons.over-blog.com/article-la-rencontre-d-altillac-du-11-novembre-2009-48077206.html
De quoi je l'espère éveiller votre intérêt.

Pour ma part, je n'aurais pas donné pour titre à l'émission Comment vivre mieux car pour Marcel Conche il s'agit de vivre vraiment, en vérité.

http://les4saisons.over-blog.com/article-4682970.html

Évidemment la participation de Marcel Conche à cette émission a provoqué un buzz relatif sur les articles que nous lui consacrons.

Lui téléphonant pour lui faire un retour comme il le souhaitait, nous avons échangé. Il m'a dit qu'il aurait aimé dire l'essentiel, à savoir qu'il avait rompu avec la philosophie moderne, les métaphysiques théologisées postulant un Dieu créateur, argumentant à partir de la souffrance des enfants, le mal absolu, s'opposant à la réponse augustinienne du péché originel et qu'il s'était rapproché de la Grèce et de ses philosophes car pour les Grecs il n'y avait pas de Dieu mais des dieux c'est-à-dire des projections humaines pensées comme telles. Et ce rapprochement avec la philosophie grecque pré-socratique en fait un philosophe très à part et pour moi, essentiel. On lira avec profit son essai Devenir Grec ou son Homère aux PUF. Provoquant mais le pensant aussi, il n'a pas hésité à réaffirmer qu'il préférait, dans le cas de figure où un autre régime ne le permettrait pas, une dictature garantissant la paix civile, à la guerre civile car c'est le rôle principal d'un gouvernement de d'abord garantir la paix civile; si cela est possible avec une démocratie c'est bien et mieux mais la démocratie n'est pas préférable à la paix civile si elle engendre la guerre civile. C'est le choix que faisait déjà Montaigne au temps des guerres de religion. La deuxième chose sur laquelle juger tout gouvernement c'est le sort réservé aux enfants: nourriture, éducation par l'école, santé... Il n'a pu développer aussi sa vision de la Nature créatrice, sa distinction entre l'indéfini et l'infini, l'infini étant ce qui peut expliquer et engendrer aléatoirement tout ce qui est fini, ce qu'a bien pensé Anaximandre dont il ne nous reste qu'une phrase, formidablement commentée dans l'Anaximandre de Marcel Conche aux PUF.

http://les4saisons.over-blog.com/page-4418836.html

Marcel Conche à Bibliothèque Médicis
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Qu'est-ce qu'être une femme/L'autre jouissance/Lol V. Stein

16 Mars 2013 , Rédigé par grossel Publié dans #agoras

Qu’est-ce qu’être une femme au-delà des semblants, de l’apparence, de la mode ?

Freud a découvert en écoutant ses analysantes que c’était la question des femmes hystériques.

Lacan  a précisé qu’une femme ce n’est pas une mère.

Nous interrogerons  la théorie freudienne de la sexualité féminine  avec l’éclairage de Lacan.

Nous illustrerons  cette question  d’exemples tirés de romans et de la clinique.

La femme au miroir   Eric-Emmanuel Schmitt, Albin Michel, 2011

Histoire d’une femme libre   Françoise Giroud, Gallimard,  2013

À la librairie Le carré des mots, place à l'huile à Toulon, le dimanche 10 mars 2013, de 11 à 13 H, Marie-Paule Candillier (M.-P. C.) et Marie-Claude Pezron (M.-C. P.) ont abordé un sujet délicat Qu'est-ce qu'être une femme ? Sous l'angle de la psychananlyse (Freud et Lacan).

Pour aller à l'essentiel de cet exposé à deux, remarquablement conduit, « naturel », ce qui amène le public à intervenir sans hésitation, je relèverai 3 réponses :

La question qu'est-ce qu'une femme ? est la question apportée par les hystériques, Dora par exemple, à Freud.

Freud en arrive à la conclusion qu'il n'y a pas de réponse à cette question, que la sexualité féminine est un continent noir, obscur sur lequel rien ne peut être dit.


Lacan va proposer deux réponses :

  • la femme n'existe pas (dans la mesure où il n'y a pas de signifiant propre pour la représenter, le sujet homme ou femme se construisant en référence au signifiant phallique)

  • une femme peut avoir accès à une jouissance autre que la jouissance phallique, une jouissance éprouvée dans le corps, indicible ; c'est la jouissance supplémentaire ; cette jouissance est du côté du réel, au-delà du langage

Le moment de l'Oedipe est un moment structurant, différent pour le garçon et la fille. C'est la découverte de la différenciation sexuelle chez la fille, la constatation qu'elle n'a pas ce que le garçon a

d'où son ressentiment vis à vis de la mère qui l'a mal faite,

son identification au père qui a ce qu'elle n'a pas et peut lui donner ce qu'elle n'a pas, l'enfant, substitut du phallus.

En devenant mère, la femme se retrouve en position phallique mais la mère n'est pas la femme.

La femme se construisant par rapport à un signifiant qui ne lui est pas propre mais par rapport à un signifiant propre à l'autre sexe est amené à développer des stratégies diverses pour s'assurer qu'elle existe par rapport à l'homme. Peut-elle le séduire ? Comment ? Selon les époques et les sociétés, les femmes développeront ruses, mascarades, stratagèmes pour masquer l'absence de phallus, s'assurer un pouvoir sur les hommes ou à la manière des hommes. Parures et parades seront des armes entre leurs mains. Avec le féminisme, ce sont des revendications d'égalité qui émergent et modifient les relations entre les sexes. Ce n'est peut-être pas un hasard si on passe du continent noir de Freud à la jouissance supplémentaire de Lacan, qui fait de la femme, un être ayant un accès à l'infini, au prix de l'indicible. Ce qui ne peut que rendre plus difficiles les relations mères-filles, les filles sentant cette dimension, les mères l'ayant peut-être éprouvé mais ne pouvant rien en dire. Et ces relations pourront aller de l'extase au ravage.

Cet exposé, plus riche que ce que j'en rapporte, surtout par les exemples littéraires évoqués (la biographie de Françoise Giroud, La femme au miroir d'Éric-Emmanuel Schmitt) m'a éclairé certains aspects de la mouette. Il m'est devenu évident que cette femme de l'absence et du silence était sous le signe de la jouissance supplémentaire, refusant tout mot, toute parole, perdue dans une sorte de contemplation extatique d'un monde autre, auquel je n'avais aucun accès ce qui était frustrant et fascinant.

Cela m'a amené à poser une question qui n'a pas été entendue. Amour platonique, amour courtois, pur amour, amour sublimé sont des amours où les mots, ce qu'attend la femme, importent plus que l'acte sexuel. Ce sont des formes d'amour qui entendent sans doute cet appel féminin de l'infini et qui peut-être sont plus gratifiants pour certaines femmes que la sexualité de passage et de passade comme celle d'Anny, la star du roman de Schmitt. Autrement dit, le culte sexe, sea and sun n'est peut-être pas ce qu'il y a de mieux pour certaines femmes (même Anny renonce à la défonce en voulant incarner à l'écran Anne de Bruges, l'extatique). La liberté sexuelle, la libération sexuelle ne favorisent peut-être pas l'accès à la jouissance supplémentaire. L'extase n'est pas à la portée de toutes.

En tout cas, je ne peux que conseiller la fréquentation du Carré des mots et de ses animations.

Jean-Claude Grosse, relu par Marie-Paule Candillier

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L’Autre jouissance

 

Séminaire « Malédiction sur le sexe » du 19 juin 2012

 

Marie-Paule Candillier

 

 

Freud comparait la femme au «continent noir», il avouait ainsi que son approche de la sexualité féminine restait un domaine encore sombre et à explorer. Si Freud a buté sur cette question, ce n’est pas seulement parce qu’il était un homme et « machiste » comme l’ont prétendu les féministes mais parce qu’il a été confronté à un impossible à dire, à un réel.

Lacan a tenté d’avancer sur cette question dans le séminaire XX, Encore,en nommant la jouissance qu’une femme peut éprouver, la jouissance Autre ou l’Autre jouissance ouencore lajouissance supplémentaire. Il l’a aussi appelé le pas-tout. Il fautentendre par pas-tout, une jouissance qui ne serait pas toute inscrite dans la fonction phallique, une jouissance au-delà du phallus. Cette jouissance serait indicible et illimitée.

Pour tenter de l’approcher sans rester dans une trop grande abstraction, je vais l’illustrer avec le destin de trois femmes du roman d’Eric-Emmanuel Schmitt, « La femme au miroir» et le témoignage d’AE (analyste de l’Ecole).

Mais avant, reprenons quelques repères théoriques sur la sexualité féminine.

 

Genèse freudienne de la sexualité féminine

 

L’accès à la féminité passe par l’oedipe pour Freud : la petite fille quitte la phase phallique et rentre dans l’oedipe par la castration. Quand elle prend acte de son manque pénien et surtout du manque phallique de la mère, elle change de zone érogène et d’objet. Elle abandonne la masturbation clitoridienne adressée à la mère pour investir le vagin et se détourne de la mère « qui l’a si mal faite ». Elle oriente alors son amour vers le père espérant obtenir de lui le pénis sous la forme d’un enfant. Elle renoncera au père et reportera ce désir sur un homme plus tard.

Au fond pour Freud, l’accès à la féminité passe par l’amour du père et la maternité, donc par la dimension phallique.

En effet selon la théorie du primat du phallus, le sexe féminin n’a pas de représentation dans l’inconscient, seul le phallus s’inscrit pour les deux sexes, du côté plus ou du côté moins.

 

Lacan : du désir à la jouissance chez une femme

 

Dans son premier enseignement, Lacan reprend la théorie freudienne en faisant du phallus un signifiant, pour le démarquer de l’organe. Le phallus représente à la fois la castration symbolique inhérente au sujet humain en tant qu’il parle et le signifiant du désir.

Ainsi, en 1958 dans la signification du phallus, il énonce quel’homme a le phallus qui cause le désir de la femme et que la femme est le phallus pour un homme. La femme « trouve le signifiant de son désir dans le corps de celui à qui s’adresse sa demande d’amour »1. Une femme veut être désirée autant qu’aimée et pour rendre l’homme désirant, elle est prête à voiler son manque dans la mascarade qui pallie à son défaut d’être.

En 1962, dans le séminaire X L’angoisse, qui marque un tournant dans son enseignement, Lacan assimile le phallus à un objet a, cause du désir et met l’accent sur la jouissance. Sa célèbre maxime « La femme ne manque de rien2 » indique que la femme est supérieure à l’homme dans le domaine de la jouissance « copulatoire » car ses limites ne dépendent que de l’homme dans la détumescence. Lacan précise cependant que l’angoisse d’une femme se situe devant le désir de l’Autre, un Autre qui manque.

 

L’Autre jouissance

Son approche de la jouissance féminine culmine en 1972 dans le séminaire XX, Encore. Il l’aborde par la logique en construisant les tableaux de la sexuation à partir du mythe de la horde :du fait de l’exception du père de la horde, les hommes obéissent à la loi phallique, quant aux femmes, du fait qu’il n’existe pas pour elle d’exception, il ne leur est pas possible de se ranger « toute » dans la fonction phallique.

La jouissance sexuelle relève de la fonction phallique. Lacan la qualifie de jouissance de l’idiot car c’est une jouissance solitaire qui passe par l’objet a dans le fantasme sans rapport à l’Autre sexe. Hommes et femmes ont accès à la jouissance phallique mais les femmes ne s’y rangent pas-toute, pas exclusivement. Pourquoi ?

 

La formule lapidaire de Lacan, « La femme n’existe pas », traduit la forclusion du signifiant Lafemme, son absence de représentation. Les femmes ont affaire en tant que femme à une « faille dans l’Autre »3, à un défaut de fondement de l’ordre symbolique que Lacan écrit sous la forme du mathème S (A/). Il y a du réel qui ne se réduit pas au signifiant, que l’on ne peut pas écrire. L’Autre jouissance de la femme relèverait du réel. Cette jouissance féminine échapperait au signifiant phallique car elle se produit dans une dimension Autre.

 

La jouissance d’une femme ou de tout sujet inscrit du côté femme dans la sexuation ayant ce rapport à A barré, se dédouble donc entre d’une part, la jouissance phallique auquel elle a accès en tant que sujet de l’inconscient dans son rapport à la castration, Ф, et d’autre part, cette jouissance féminine que Lacan nomme supplémentaire ou pas-tout (pas toute phallique) de par ce rapport à A barré où elle ne rencontre qu’absence.

 

Cette jouissance supplémentaire, est radicalement Autre pour elle et la rend absente à elle-même. Elle ne peut rien en dire, elle l’éprouve. Cette jouissance Autre n’entre pas dans le cadre du fantasme, elle est illimitée. « Abîme et néant mais aussi extase et rage forment les extrêmes » de cette jouissance chez une femme. « Elle la dépasse, l’ébranle, l’envahit ou la ruine faisant figure de non sens ou de bizarrerie »4.

 

Le destin de trois femmes

 

Le roman d’Eric-Emmanuel Schmitt, « La femme au miroir» présente le destin de trois femmes qui se sentent différentes de leurs contemporaines et qui cherchent leur voie au-delà du rôle que leur imposent les hommes et la société. Toutes trois consentent à une perte pour se réaliser en tant que femme. Elles « cherchent des solutions du côté des semblants pour habiller leur être de femme, s’extrayant d’une solution du côté du phallus »5.

 

Hanna vit à Vienne en 1906, à l’époque de Freud, elle épouse le comte Von Valberg et vit dans le luxe d’une société aristocratique. Bien qu’adorée de son mari, elle reste insatisfaite ; elle est frigide et stérile. C’est une hystérique. - Rappelons que l’hystérique n’est pas en position féminine car elle reste en position phallique dans l’identification au père. De ce point d’identification, elle pose la question « qu’est-ce qu’une femme ? », « Qu’est-ce qu’une femme pour un homme ?».-

Son analyse permettra à Hanna de s’éveiller à la sexualité et de s’émanciper. Elle quittera Vienne, son mari et son statut social pour vivre des aventures amoureuses avec des inconnus, condition de sa jouissance à laquelle elle consent. Elle deviendra psychanalyste. C’est dans ce travail qu’elle s’accomplira, ne cédant pas sur son désir malgré les préjugés de son époque et de son milieu. Elle s’adonnera à l’écriture d’un livre sur le mysticisme flamand.

 

Anny est star de cinéma à Hollywood de nos jours. Elle se défonce dans la drogue, le sexe et la vitesse, ne trouvant consistance que dans son jeu d’actrice. Elle excelle dans l’interprétation de ses rôles. Un homme -un infirmier rencontré lors d’une cure de désintoxication- qui se refuse à elle, va être le point de départ d’une interrogation sur sa vie. Au sommet d’une brillante carrière et adulée de tous, elle quitte l’Amérique pour interpréter en Europe, le rôle d’une jeune béguine, condamnée par l’église pour hérésie. Ce rôle de femme martyr, la sauvera.

 

La vie d’Anne de Bruges à l’époque de la Renaissance, troisième femme de ce trio va fasciner les deux héroïnes : Hanna va écrire un essai sur elle tandis qu’Anny va l’interpréter au cinéma. Nous repèrerons dans ce qui capte Anne, cette jouissance Autre évoquée par Lacan chez les mystiques.

 

Anne de Bruges : l’extase

Anne de Bruges est une jeune fille orpheline, élevée par sa tante. Elle est sur le point d’épouser un beau Flamand que les autres femmes lui envient. Mais elle est ailleurs. Tandis qu’on prépare son mariage qui va avoir lieu dans quelques heures, elle contemple le soleil, écoute le silence et n’est sensible qu’au printemps. « La nature l’attirait davantage que son fiancé...Ce qui lui arrivait -s’unir à Philippe -s’avérait dérisoire par rapport à cette splendeur 6».

Le jour de son mariage, indifférente à l’attrait du garçon dont elle apprécie pourtant la présence, elle s’enfuit dans la forêt et y passe la nuit lovée dans les racines d’un chêne. « Une immense félicité l’envahit, elle sent l’univers habité par une énergie latente, persistante… Anne vibre au centre d’un accord merveilleux, si inouï qu’elle ne comprend pas de quoi il se compose. Elle ressent un désir « délicat à définir… Désir de quelque chose de grand, d’essentiel »7. Elle est contemplative, « présente à toute chose, absente à elle-même8 ».

Elle trouve sa jouissance dans la proximité de la nature, les animaux et en particulier avec un arbre à qui elle parle en rentrant dans l’extase.

Est-elle folle ?

« Je pressens que je dois aller ailleurs…plus loin en l’amour…» dit-elle au moine qui la découvre dans la forêt. Elle se sent différente : aucun mot ne revêt la même signification pour elle et pour ses interlocuteurs9 . Elle éprouve le vide qu’elle a amadoué depuis l’enfance et se dissout dans la contemplation et la fréquentation du silence10.  Elle irradie la joie. Un sourire épanoui s’affiche constamment sur son visage. 11

« Il y a dans l’univers un amant invisible, […] il se trouve partout et nulle part. C’est la force de l’aube, c’est la tendresse du soir, c’est le repos de la nuit […] C’est une force infinie, plus grande que le plus grand d’entre nous » explique-t-elle au moine qui voit Dieu dans cette description.

 

Anne va chercher dans l’écriture de poèmes une manière d’exprimer ce qui la relie au monde, une description de l’état extatique dans lequel elle rentre et que les autres, notamment ce moine, vont corréler à Dieu. Mais pour elle, l’amour infini qu’elle ressent est d’une autre nature que les mots ne peuvent traduire. Elle trouvera une forme de réalisation de sa différence et de son être féminin dans le béguinat, une forme laïque de vie monacale dans le retrait du monde et la mise à l’écart des hommes et de la sexualité. Elle finira brûlée sur un bûcher condamnée par l’église pour hérésie.

 

Autres exemples de l’Autre jouissance

 

L’Autre jouissance ne se manifeste pas seulement chez les mystiques. Deux analystes de l’Ecole, Sonia Chiriaco et Hélène Bonnaud nous ont évoqué récemment dans leur témoignage de passe, la façon dont elle s’était traduite pour elles.

Pour Sonia Chiriaco, cette jouissance s’est manifestée par un phénomène hors sens qu’elle a nommé, « éclair sur l’horreur « ou « éclair de vérité ». « Il se produisait dès qu’elle s’endormait, la réveillant aussitôt, ne laissant qu’une trace d’angoisse et l’intuition qu’il contenait une vérité insaisissable12… » L’après-coup de l’analyse lui a permis de relire cet évènement hors sens, indicible comme se référant à l’Autre jouissance. L’expression « qui vive » surgit de l’inconscient lui apparut comme la traduction de la réconciliation avec la jouissance, c'est-à-dire la vie, alors qu’on « l’avait donnée pour morte à quelques jours de vie ».

Pour Hélène Bonnaud13cette jouissance supplémentaire s’éprouvait comme « chute du corps ». Cet évènement de corps « inscrit dans l’être même du sujet comme manifestation d’angoisse » trouvait sa racine dans un dit prononcé par son père avant sa naissance « Si c’est une fille, on la jettera par la fenêtre ». « Le sujet n’a cessé de s’arracher à cette chute, s’arracher de son éjection ». L’analyse lui a permis d’admettre de n’être pas-toute à elle-même car arrachée de son propre corps. « Une part de la jouissance dite féminine autorise » maintenant «un attachement à l’homme qui la ressuscite14 ».

 

Du fait de cette Autre jouissance aucune complémentarité n’est possible entre les partenaires dans le rapport sexuel. Le courage d’un homme est de soutenir dans la rencontre d’une femme, l’interrogation que fait surgir ce point de non savoir de la jouissance féminine.

 

 

 

1 Lacan J., Ecrits, Seuil, Paris, 1966, p. 694

2 Lacan J., Le séminaire, livre X, L’angoisse, p. 211

3 Lacan J., Le séminaire, livre XX, Encore, Paris, Seuil, 1975, P. 31

4 Miller D., La Cause du désir N° 81, p.

5 Ségalen MC., La lettre mensuelle N° 308

6 Smitt E-E., La femme au miroir, Albin Michel, 2011

7 Id, p. 49

8 Id , P, 85

9 Id, p. 89

10 Id, p. 120

11 Id, p. 232

12 Chiriaco S., Une femme, deux jouissances », La Cause du désir N° 81

13 Bonnaud H., id

14 Id

 

ThereseBernin

Le vacillement du corps chez Lol V. Stein

Marie-Paule Candillier

 

Séminaire Le corps et ses embrouilles du 4 décembre 2012 à Toulon

 

 

Le roman de Marguerite Duras, Le ravissement de Lol V. Stein1, paru en 1964, nous plonge au cœur d’une expérience de corps extrême chez une jeune femme: le vacillement de l’image du corps allant jusqu’à la perte totale de corps et le sentiment d’une inexistence radicale.

Le mot « ravissement » peut prendre plusieurs sens : enlèvement, rapt mais aussi enchantement, exaltation, envoûtement. Ravir peut signifier voler, dérober mais aussi être transporté, subjugué dans l’expérience amoureuse ou dans l’extase mystique.

Tout l’art de Marguerite Duras est d’approcher ce phénomène de corps entre rapt et extase, qui n’est pas sans évoquer la schizophrénie, sous une forme poétique.

Rappelant avec Freud que l’artiste toujours précède le psychanalyste, Lacan lui fait l’éloge de savoir sans lui ce qu’il enseigne2.

 

Le personnage de Lol est inspiré à M. Duras de la rencontre d’une femme dans un asile psychiatrique. Elle a choisi, dit-elle, le nom de Lol en pensant à l’actrice dramaturge française Loleh Belon qu’elle admirait.

Le récit commence ainsi : « Lol V. (une abrévation, pour Valérie ?) Stein est née à S. Tahla, » une ville balnéaire imaginaire, « elle y a vécu une grande partie de sa jeunesse3 ». Le style est épuré mais derrière une apparente simplicité, se révèle une grande complexité de la situation et des personnages.

Le narrateur est incertain, il oscille entre l’auteur contant un récit biographique et un personnage nommé Jacques Hold qui deviendra l’amant de Lol de manière très particulière dans un ternaire avec une autre femme. Il raconte l’histoire de Lol.

 

La scène du bal, premier évènement traumatique

 

Lol a 19 ans. Un soir de bal au casino de T. Beach (une station balnéaire) avec son fiancé, Michael Richardson, elle assiste au rapt de son fiancé.

« Lol, frappée d’immobilité, avait regardé s’avancer4 » dans la salle de bal, une nouvelle venue, Anne-Marie Stretter,  une femme plus âgée dont « l’élégance inquiétait ». Richardson a le coup de foudre pour cette femme. « Il était devenu différent. » dit Lol, «tout le monde pouvait le voir. Lol le regardait changer ». « Ils avaient dansé, dansé encore […] Ils, ne s’étaient plus quittés5». Après le bal, Richardson quitte Lol pour suivre cette femme sans explication et disparaît à jamais. Près d’elle, Tatiana Karl, sa meilleure amie, assiste à la scène.

Lol s’évanouit et reste dans un état de prostration pendant plusieurs semaines. Commence le ravissement.

Quand elle paraît remise, Lol recommence à sortir, de nuit. Elle rencontre un homme dans la rue, Jean Bedford un musicien. Il la demande en mariage, elle accepte. Sur les conseils de la mère de Lol, ils vont vivre dans une autre ville loin de T. Beach, à U. Bridge. Ils ont trois enfants. Lol mène une vie conventionnelle. « Dans les semblants de sa vie familiale, elle est une épouse et une mère sinon heureuse, du moins joyeuse »6.

Dix ans plus tard, après la mort des parents de Lol, ils reviennent s’installer à S. Tahla dans la maison familiale. On comprend que Lol a gardé en secret la scène du bal.

Un jour, de son jardin, elle voit passer un couple qui s’embrasse dans la rue et croit reconnaître son amie d’enfance, Tatiana, témoin de la scène du bal. Elle recherche l’homme, le retrouve et reprend contact avec Tatiana qui est mariée. Elle apprend qu’elle a une liaison adultère avec cet homme, Jacques Hold, ils se rencontrent à l’hôtel des bois où Lol retrouvait son fiancé. L’attirance entre Jacques Hold et Lol est immédiate mais elle lui demande de garder Tatiana comme maîtresse. Allongée dans un champ de seigle qui fait face à l’hôtel, Lol se cantonne à épier les retrouvailles érotiques des deux amants par la fenêtre éclairée.

Jacques Hold accepte tacitement les règles imposées par Lol, celles de vivre leur amour dans les bras de Tatiana devenue le véhicule de leur passion. Lol vit ainsi leur relation par procuration et par le regard. Faire l’amour avec Tatiana revient alors pour Jacques Hold, à faire l’amour à Lol. Une seule fois, Lol se donne à lui dans le train qui les mène à T. Beach, l’endroit du bal. Par ce pèlerinage au casino, en présence de Hold, sorte de retour sur le lieu de l’effondrement, elle va revivre son passé et tenter de se le réapproprier.

 

En quelques mots Lol donnera à Jacques Hold et au lecteur une clé de ce qui s’est produit pour elle avec l’évènement de la salle de bal du casino de T. Beach : la disparition brutale de l’amour, la profondeur de cette absence, le rôle instantané de la femme dans la fin de cet amour. Jacques Hold le réduit en un mot : remplacement.

 

Le remplacement pour avoir un corps

 

Essayons de préciser ce qui s’est passé pour Lol, à l’aide du cours de JAM Les Us du laps.

Lors de la scène du bal, à l’arrivée d’Anne-Marie Stretter, Lol éprouve soudain « une absence d’amour ». L’objet d’amour, le fiancé est soudain désinvesti, sa libido est transvasée vers le couple que son fiancé forme avec cette autre femme, plus exactement vers cette autre femme plus âgée et mystérieuse, qui ne regarde personne et qui est au centre des regards.

Ce qui se joue pour Lol dans cette scène traumatique ne se précise qu’après une incubation de dix ans, lorsqu’elle revient dans la ville où a eu lieu le bal et qu’elle s’insère dans le couple formé par Tatiana et Hold. Dans ce couple, c’est son amie qui l’intéresse, le corps de Tatiana qui vient à la place de son corps. On s’aperçoit que ce qui était en jeu dans l’apparition d’ Anne-Marie Stretter était « une métaphore du corps derrière la métaphore de l’amour7 ». Lol était en attente d’un corps depuis toujours : « elle n’était pas là » se rappelle Tatiana au collège. Elle n’était pas là où était son corps, peut-on dire.  Elle donnait depuis toujours à ses proches, le sentiment d’une absence. Lol n’a pas de corps, elle n’en a jamais eu, ça lui est révélé au moment où apparaît le corps d’une autre, lors du bal. « Je ne comprends pas qui est à ma place » dit-elle. Le trouble du rapport du sujet à son corps va jusqu’au trouble du sentiment même de la vie. Elle cherche un remplacement.

 

On retrouve dans l’hystérie cet appel fait au corps d’une autre femme comme support d’indentification car le sujet hystérique souffre d’un défaut d’identification narcissique. On retrouve aussi cet appel à l’homme en tant que signifiant maître pour traiter le manque à être de son propre corps. Mais l’hystérique a accès à la fonction paternelle, l’identification imaginaire est soutenue par la fonction symbolique et elle interroge dans l’autre femme ce qu’est une femme en l’absence de signifiant de la femme.

Lol n’est pas hystérique. Ce qu’elle met en jeu dans sa recherche d’être à trois n’est qu’une homologie formelle à l’hystérie. Anne-Marie Stretter et Tatiana ne représentent pas l’autre femme. Elles viennent comme point d’appui de son image défaillante, dans un remplacement.

 

On peut aussi retrouver le vacillement de l’image du corps, dans la rupture amoureuse, quand l’image dont l’amant vous revêtait, vous est dérobée. C’est alors l’objet a, l’objet déchet qu’habillait la splendeur de l’image qui apparaît. Mais vous vous en remettez car votre image soutenue par le symbolique n’est que momentanément abolie.

Rappelons que Lacan distingue deux aspects du corps, le corps enveloppe comme forme, image du corps i(a) du stade du miroir et le corps pulsionnel, l’objet a. L’image du corps soutenue par la fonction symbolique de l’Autre qui instaure I(A), l’idéal du moi, donne une enveloppe au réel du corps investi libidinalement.

 

Chez Lol, l’image non soutenue par l’Idéal du moi dans le rapport à l’Autre ne tient pas.

Au moment où son fiancé s’en va, quand l’image dont l’habillait son regard amoureux lui est soustraite, Lol ne perd pas seulement son image mais son être même car elle n’a pas d’autre corps que ce qu’elle est dans le regard de l’Autre. Ce qui apparaît alors est le vide. Elle est « dans un ravissement de l’être » : i(a), l’image est équivalente chez elle à l’objet a, son corps pulsionnel.

« Le ravissement tel que le cerne JAM […] précise Sophie Marret, est conjonction du défaut d’extraction de l’objet et du détachement de l’image du corps. Faute que soit advenue l’extraction primordiale de jouissance par l’opération de la castration symbolique, le ravissement est le phénomène par lequel l’image du corps détachée emporte avec elle l’objet pulsionnel, laissant le sujet à la pure vacuité.8 »

Lol n’a jamais eu de corps, déjà à l’adolescence, Tatiana, sa meilleure amie, lui servait de support imaginaire, mais ça lui est révélé lors de la scène du bal au moment où apparaît le corps sublime d’une autre.

Pendant dix ans ans, son mari lui avait permis de se soutenir dans les semblants de sa vie familiale en tant qu’épouse et mère sans d’identité propre. Durant cette période, elle gardait pourtant en secret le bal. Et quand elle voit passer ce couple qui s’embrasse passer devant chez elle, commence la construction du fantasme (ou délire). Elle reconstitue la fin du bal qu’elle a imaginé, « le geste de l’homme enlevant la robe de la femme », l’être à trois et son remplacement, en montant la scénario avec le couple Hold / Tatiana. Elle instrumente Jacques Hold (nom bien choisi car c’est vraiment celui qui tient la femme) à cette fin. Par la réalisation de son fantasme (passé dans le réel), elle fait consister comme tache, sous le geste de l’homme (Jacques Hold), « la femme nue sous les cheveux noirs » de Tatiana. Lol est ravie au double sens du terme : son corps disparaît, elle est en l’autre, remplacée. Elle fait exister, nouée à elle, la beauté du corps de la femme, pur regard. La tache (l’autre femme, AM Stretter et Tatiana ou elle-même couchée dans le champ de seigle), condense l’objet regard qui à la fois la passionne et la persécute.

Ce bricolage de corps par substitution aurait peut être pu tenir si Hold, à vouloir faire parler Lol pour la comprendre et la sauver, ne l’avait pas rendue folle. Faire la femme auprès de l’homme, lui est fatal. Trop près du regard, elle est à son tour l’objet regardé, la tache la regarde. Elle sait où est la femme, dans la tache fascinante.

 

Sans être un cas clinique, cet exemple tiré de la littérature nous enseigne l’arrangement possible d’un sujet pour soutenir son corps et ses limites.

 

 

1 Duras M., Le ravissement de Lol V. Stein, Folio, 2000

2 Lacan J., Hommage fait à Marguerite Duras, du ravissement de Lol V. Stein, Autres Ecrits, Paris, Seuil, 2001, p. 193

3Duras M., Le ravissement de Lol V. Stein, Folio, 2000, p. 11

4 Id, p. 15

5 Id, p. 19

6 Lazarus-Mattet C., Cours de JA Miller, Les us du laps, N° 22, leçon du 14-06-00, p.

7 Miller JA, Cours Les us du laps, N° 22, leçon du 14-06-00, p.7

8 Marret S., L’objet du ravissement : De Lol V. Stein à Marguerite Duras, Quarto N° 97, p.4

 

 

Qu'est-ce qu'être une femme/L'autre jouissance/Lol V. Stein
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Violences intimes, violences collectives/M-P Candillier

28 Février 2012 , Rédigé par grossel Publié dans #agoras

 

 Violences intimes, violences collectives

Selon l’approche analytique

 

Pause philo du 18-02-12

MOULIN DES CONTES d’Hyères

 

Marie-Paule CANDILLIER

 

 

Guerres, génocides, massacres collectifs sont toujours là dans un endroit du monde. Ces violences collectives s’originent dans des conflits ethniques, économiques, politiques…

Les violences individuelles et familiales ne sont pas moins fréquentes dans nos sociétés dites évoluées : violences conjugales, femmes battues,  maltraitance d’enfants, meurtres, crimes…et violence tournée contre soi, autodestruction,  suicide, scarifications,  toxicomanie…

 

Ces manifestations de violence n’ont pas toutes la même signification. Les unes se déploient dans le registre de « l’intention agressive » et sont prises dans la communication, les autres témoignent d’une « tendance agressive » plus fondamentale qui se situe  dans un autre registre, celui du  passage à l’acte, mettant en jeu ce  que Freud a désigné par le terme de pulsion de mort.

L’histoire de l’humanité rejoint celle de l’individu aux prises avec la jouissance mortifère.

 

L’arrivée au monde de l’homme est déjà violence, la naissance est traumatique selon Otto Rank. Elle impose une rupture par la séparation du corps de la mère.  En naissant prématuré, l’enfant ne peut survivre s’il n’est pas objet de soin de la mère ou d’un substitut  et porté par un désir qui l’humanise.

La naissance sans violence proposée  par Frédéric Leboyer et Michel Odent  pour accueillir l’enfant en douceur (bain, coupure du cordon par le père) a mis l’accent sur l’accueil symbolique de l’enfant  alors que l’accouchement était de plus en plus médicalisé et centré  sur le corps comme organisme.

 

Freud, de l’agressivité à la pulsion de mort

 

La pulsion de mort[1]

Freud considère que l’agressivité est  une « disposition instinctive primitive et autonome de l’être humain ». Il en fait un phénomène vital relevant de la biologie. Il pensait au départ qu’il y avait deux sortes de pulsion, les pulsions du moi visant la conservation de l’individu et les instincts objectaux, l’amour ou libido tendant à  préserver l’espèce.

Avec l’étude du narcissisme en 1914, il se rend compte qu’il n’y a qu’une seule libido : au départ  narcissique, cette libido se tourne vers les objets, elle devient libido objectale au cours du développement psychique d’un sujet. Les premières satisfactions sexuelles sont autoérotiques, elles portent sur le corps propre puis  s’étayant sur les fonctions vitales, elles prennent comme objet sexuel, la mère après la formation du moi.

 

Avec l’étude des névroses traumatiques (névroses de guerre) et l’observation du jeu de l’enfant, il découvre une tendance à la répétition : le traumatisme revient sans cesse dans les rêves des traumatisés et l’enfant  rejoue ce qui  a été pénible comme le départ de la mère ou l’examen du médecin.

Il en conclut qu’à côté de l’instinct érotique ou instinct de vie, qui tend à conserver la substance vivante, il en existe un autre, qui lui est opposé. Cet instinct de mort tend à ramener  l’individu  à son état primitif, à l’état inorganique, vers la mort.

Instincts de vie et instinct de mort rentrent rarement en jeu isolément, ils forment entre eux, des alliages divers au point de devenir méconnaissables.

Dans le sadisme, on aurait un alliage de la pulsion sexuelle  et de la pulsion de destruction ; de même dans le masochisme mais il serait tourné vers l’intérieur, sur le moi.

 

L’instinct de mort travaille silencieusement dans l’intimité de l’être vivant,  à sa dissolution. Cette tendance à la destruction tournée vers l’intérieur est difficile à percevoir si elle n’est pas teintée d’érotisme comme dans le sadisme ou le masochisme.

 

Rappelant que les symptômes des névrosessont des substituts de satisfactions de désirs sexuels non exaucés et que toute névrose recèle une dose de sentiment de culpabilité, Freud en déduit que l’agressivité une fois réprimée et transférée au Surmoi, c’est l’agressivité seule qui se mue en sentiment de culpabilité. Quand une pulsion instinctive succombe au refoulement, ses éléments libidinaux se transforment en symptômes, ses éléments agressifs en sentiment de culpabilité. Cette distinction n’est cependant qu’approximative car pulsions de vie et pulsions de mort  n’apparaissent jamais isolées l’une de l’autre[2].

 

Quand cette tendance à la destruction se tourne contre le monde extérieur, elle devient apparente sous forme de pulsion agressive et destructrice.

S’il est dompté, cet instinct de destruction dirigé contre  les autres, permet au moi de satisfaire ses besoins vitaux et de maîtriser la nature.

Freud conclut que la civilisation trouve son entrave la plus redoutable dans cette « disposition instinctive primitive » qu’est l’agressivité.

 

A quels moyens, recourt la civilisation  pour inhiber l’agression ?

 

Qu’est-ce qui peut rendre inoffensif le désir d’agression de l’individu ?

 

L’agression est « introjectée », intériorisée, retournée contre le propre Moi. Elle sera reprise par une partie du moi, le  « Surmoi » et se mettra en opposition avec l’autre partie. En tant que conscience morale, elle manifestera à l’égard du Moi, la même agressivité que le Moi eût aimé satisfaire contre des individus étrangers.

La tension entre le Surmoi sévère et le Moi qu’il s’est soumis s’appelle « sentiment  conscient de culpabilité » et se manifeste sous forme de «  besoin de punition ».

La civilisation domine donc l’ardeur agressive de l’individu en le désarmant, en le faisant surveiller par l’entremise d’une instance en lui-même, « telle une garnison placée dans une ville conquise ».

 

La formation du surmoi par intériorisation de la conscience morale qui se forme chez l’enfant par l’angoisse de perdre l’amour des parents  introduit le sentiment de culpabilité. Mais alors qu’à l’origine, la conscience amène le sujet à renoncer à la pulsion agressive, ultérieurement, le phénomène s’inverse. Tout renoncement pulsionnel intensifie la sévérité du surmoi contre le moi.  Ainsi toute agressivité que nous nous abstenons de satisfaire est reprise par le surmoi et accentue sa propre agressivité contre le moi  car le surmoi s’approprie toute l’agressivité que l’enfant aurait souhaité exercer contre l’autorité.

La sévérité du surmoi ne reflète nullement la sévérité des traitements qu’il a subis. Plus le sujet est vertueux plus le surmoi est féroce.

 

La sévérité de la conscience provient de l’action conjuguée de la privation des  satisfactions instinctuelles laquelle déchaîne l’agressivité et de l’expérience de l’amour, laquelle fait retourner cette agression à l’intérieur et la transfère au Surmoi. L’enfant qui riposte par une agressivité intense et une sévérité correspondante du Surmoi aux premières grandes privations instinctuelles, reproduit une réaction de nature phylogénétique bien que sa réaction ne soit plus justifiée par un père terrible comme aux temps  préhistoriques [3].

 

Le sentiment de culpabilité (la dureté du surmoi) est donc la même chose que la sévérité de la conscience morale ; il est la perception impartie au Moi, de la surveillance dont ce dernier est ainsi l’objet.

Il arrive, remarque Freud que certains sujets commettent des crimes dans le seul but d’être punis, pour alléger leur culpabilité inconsciente mais aussi pour satisfaire l’exigence du Surmoi. Il y a en effet une dimension pulsionnelle du surmoi qui pousse au sacrifice et se nourrit de la jouissance obscure masochiste que le sujet peut éprouver dans le sacrifice.

 

La civilisation vise à unir les hommes, elle ne peut y parvenir qu’en renforçant toujours davantage le sentiment de culpabilité qui reste  inconscient. Les religions lui donnent le nom de péché originel.

 

 

Surmoi collectif et Surmoi individuel

Pour Freud, le processus de civilisation de l’humanité et le processus de développement de l’individu sont de nature très semblables[4].  

Les deux tendances, l’une visant au bonheur personnel, l’autre à l’union à d’autres humains, doivent se combattre en chaque individu, de même les deux processus du développement individuel et du développement de la civilisation sont antagonistes et se disputent le terrain à chaque rencontre. Mais ce combat entre l’individu et la société, n’est pas dérivé de l’antagonisme entre l’Eros et la Mort, il répond à une discorde intestine dans l’économie de la libido comparable à la lutte entre le Moi et les objets ; ce combat si pénible soit-il, autorise un équilibre final.

 

Le « Surmoi de la communauté civilisée » tout comme le Surmoi individuel émet des exigences sévères dont la non observation trouve sa punition dans une « angoisse de la conscience morale ». Chez l’individu les agressions du Surmoi n’élèvent la voix de façon bruyante, sous forme de reproches, qu’en cas de tension psychique tandis que les exigences du Surmoi demeurent à l’arrière plan et restent souvent inconscientes. Rendus conscientes, on constate qu’elles coïncident avec les prescriptions du Surmoi contemporain. Les deux mécanismes, celui du développement culturel de la masse et celui du développement propre à l’individu, sont intimement accolés l’un à l’autre, en ce point[5] .

 

L’étude des névroses nous amène, dit Freud, à constater que la sévérité du Surmoi se soucie trop peu du bonheur du Moi et ne tient pas  assez compte des résistances à lui obéir, de la force des pulsions du soi et des difficultés extérieures ; de même le Surmoi collectif ne se soucie pas assez de la constitution humaine. C’est une erreur, exiger davantage, c’est provoquer chez l’homme une révolte ou une névrose. Par exemple, le commandement « Aime ton prochain comme toi-même » est à la fois la défense la plus forte contre l’agressivité et le meilleur exemple des procédés antipsychologiques du Surmoi collectif, ce commandement est inapplicable. L’Ethique qui s’appuie sur la religion, agite ses promesses d’un au-delà meilleur ou sur la satisfaction narcissique d’être meilleur que les autres.

« Si l’évolution de la civilisation présente de telles ressemblances avec celle de l’individu, et qu’elles usent des mêmes moyens d’action, ne serait-on pas autorisé à porter le diagnostic suivant : la plupart des civilisations ou des époques culturelles- même l’humanité entière  peut-être- ne sont-elles pas devenues névrosées sous l’influence des efforts de la civilisation même ?[6] »

 

Freud ne prétend pas proposer de solutions ni apporter de consolation. Il s’incline devant la nécessité de la civilisation de restreindre la vie sexuelle et de tendre vers l’idéal humanitaire (difficiles  pour l’individu).   

 Il remarque simplement que les hommes ont poussé si loin  la maîtrise des forces de la nature qu’il leur est facile de s’exterminer mutuellement (1929), c’est ce qui explique leur agitation et leur angoisse.

Il conclut en souhaitant que l’Eros éternel s’affirme dans la lutte contre thanatos.

L’amour et la sublimation (la dérivation des pulsions sexuelles vers des buts culturels -  savoir, art…)  sont  les seules voies proposées.

 

Lacan : une autre perspective

 

La pulsion de mort, de l’agressivité à la jouissance

 

Le stade du miroir[7], l’identification source de l’agressivité

L’unité du corps, sa forme, nous est donnée  par l’imaginaire et constitue le narcissisme.

Au stade du miroir, l’image spéculaire (dans le miroir) donne à l’enfant encore plongé dans l’impuissance motrice (entre 6 et 18 mois), la forme totale de son corps qui devance la maturation neuro-motrice. Cette assomption de l’image est une identification qui constitue le moi, à distinguer du « je » le sujet divisé par le langage. L’enfant qui jusque là était indifférencié par rapport à sa mère et au monde extérieur, va reconnaître son image et la différencier de l’environnement reflété.

 

Cette identification au miroir ne se réduit pas au champ  spéculaire. Pour que l’enfant puisse s’approprier son image, il est nécessaire qu’il ait une place dans l’Autre, au champ symbolique,  incarné par la mère. L’image ne se soutient qu’à partir du regard de l’Autre. Ce qui est essentiel dans l’assomption de l’image du corps au miroir c’est que l’enfant porté par sa mère qui le regarde, se tourne vers elle comme pour lui demander d’authentifier que c’est bien lui .

 Cependant la forme totale du corps qui devance la maturité neuro-motrice de l’enfant ne lui est donnée que comme gestalt, dans une extériorité. Cette forme est constituante mais elle est inversée, elle le fige et l’aliène. Si le stade du miroir est l’aventure originelle du narcissisme pour l’homme, c’est en tant qu’autre qu’il se voit  et c’est dans l’image de l’autre qu’il se reconnaît.

Lacan y voit l’origine du complexe d’intrusion, le drame de la jalousie primordiale quand le tout petit enfant voit son frère au sein de la mère (voir  les confessions de Saint Augustin). Dans l’image du frère non sevré, le sujet revit la séparation de la naissance et la détresse originelle liée à son impuissance totale. Il aspire à retrouver l’imago maternelle, à retourner dans son sein dans un abandon à la mort. C’est le masochisme primordial. Cette tendance à la mort se révèle dans les suicides non violents, grève de la faim, anorexie mentale, toxicomanie orale. Dans son abandon à la mort, le sujet cherche à retrouver l’imago de la mère.

La jalousie primordiale représente pour Lacan non pas une rivalité vitale mais une identification à l’autre. Cette identification à l’autre est objet de violence et produit l’agressivité.

 

Lacan rompant avec la  perspective biologisante de Freud, repense donc en 1936 les fondements de l’agressivité à partir de l’identification dans la genèse du moi. A cette époque, il réduit la pulsion de mort freudienne à l’agressivité. Pulsion de mort et pulsion de vie sont réunifiées dans la narcissisme.

 

Certaines manifestations pathologiques comme les psychoses paranoïaques où dominent les réactions agressives et l’imputation de la nocivité faite à l’autre, sont lisibles dans cette perspective. Le paranoïaque est dans un rapport à l’autre sans médiation symbolique. Le délire de persécution  ou érotomaniaque  attribue à l’autre par projection et inversion   ses propres sentiments. « Je l’aime, il me hait ». Exemple : le cas Aimée de Lacan.

 

Le signifiant et la mort

En 1953, dans son « discours de Rome[8] », Lacan opère un profond remaniement de sa conception. Prenant appui sur le structuralisme (issu de la linguistique de Jakobson et de Saussure et de l’anthropologie de Levi-Strauss), il donne la primauté au symbolique et au signifiant. (Rappelons que pour Lacan, l’homme est l’effet du langage, l’inconscient est structuré comme un langage).

La pulsion de mort n’est plus affectée à l’imaginaire mais au symbolique dans le sens de Freud « le mot est le meurtre de la chose », elle est liée à la logique du signifiant. Lacan a l’idée que l’interprétation symbolique permettra la réduction des symptômes mais il se rend compte qu’il y a un reste réel qui correspond à la dimension pulsionnelle qu’il nommera la jouissance.

 

La jouissance : un des noms de la pulsion de mort freudienne

Dès 1964, Lacan reprend la théorie freudienne des pulsions en la transformant. Pulsion de vie, pulsion de mort apparaissent comme deux aspects d’une même pulsion. Il abandonne la dichotomie pulsion de vie, pulsion de mort  au profit du concept de jouissance.

Sa thèse consiste à dire que toute pulsion  (partielle) est foncièrement pulsion de mort car une exigence de satisfaction et de répétition qui est contraire à la vie, est au cœur du fonctionnement pulsionnel. Toute pulsion est un forçage répétitif du principe de plaisir pour tenter d’atteindre une jouissance à jamais perdue, au prix d’y laisser sa vie.

 

Cela ne veut pas dire que toute pulsion va jusqu’à la mort mais qu’elle est virtuellement pulsion de mort ; autrement dit, il y a dans toute pulsion, la possibilité d’une transformation du plaisir en jouissance. Le plaisir se caractérise par son caractère raisonnable, limité, tandis que la jouissance se présente au contraire comme une exigence absolue qui la rend irrésistible et implique en elle-même l’acceptation de la mort.

(Voir les pathologies comme l’alcoolisme, la boulimie, la toxicomanie, le tabagisme…)

Le concept de jouissance permet de concevoir la part morbide de toute pulsion.

 

Dans la névrose, généralement, le sujet s’arrête avant d’aller jusqu’à la mort car il est inscrit dans le langage par la castration symbolique, le manque, et n’a pas accès à l’objet réel de la pulsion. L’objet pulsionnel reste recouvert par le fantasme et le désir.

Dans la psychose, la castration est forclose, le sujet cherche à prélever directement les objets pulsionnels sur le corps du partenaire parfois. C’est dans cette perspective que l’on peut comprendre certains crimes. Ex : un homme qui mange sa partenaire, les violeurs et criminels d’enfant, ceux qui défigurent leur victime comme les sœurs Papin.

Mais dans des cas moins dramatiques, c’est le passage à l’acte au moindre regard (persécuteur) ou à la moindre frustration.

 

Du malaise dans la civilisation au traitement de la jouissance

 

Lacan soulignait dès 1950, à la suite de Freud que la promotion du moi et le repli sur le narcissisme de notre monde moderne sollicitaient la violence. Il y a en effet une face contingente à l’agressivité. L’expression de celle-ci varie selon la manière dont les structures symboliques de la société la traitent.

Pour Freud, la fonction de la civilisation est de permettre que la dimension de l’amour domine la haine. Il s’intéresse aux interdits que la société élève pour lutter contre cette « tendance à l’agression ».

 

Reprenant cette question en 1948, Lacan considère que ce qui permet au sujet de « transcender l’agressivité constitutive de la première individuation subjective (la formation du moi), est l’identification oedipienne (renoncer au premier objet oedipien). La sortie de l’oedipe permet la formation de l’Idéal du moi (symbolique) qui a une fonction pacifiante et normativante. L’identification oedipienne permet de faire lien social.

On peut dire que toute proposition qui favorise le lien social a une fonction pacifiante et canalise la violence.

 

La fonction de l’idéal du moi a cependant ses limites pour traiter le problème de l’agressivité et la pulsion de mort ; non seulement  du fait du déclin des idéaux dans notre monde contemporain mais aussi parce que la fonction de l’idéal du moi a partie liée avec la jouissance du surmoi. Ce Surmoi reprend à son compte les interdits énoncés par la culture  mais plus secrètement (Freud l’a mis en évidence), il pousse à jouir. L’interdit lui-même alimente la jouissance de sorte que  la culture peut aussi avoir une face nocive. La culture de l’évaluation en est un exemple.

 

Dès lors, comment traiter la jouissance ?

 

Lacan répond que son traitement passe par une « Ethique du bien dire ». Elle consiste à « apprendre à lire notre inconscient » c'est-à-dire à apprendre « à bien dire notre rapport à la jouissance inconsciente » ou à la pulsion de mort inscrite en chacun de nous.

Ce n’est pas un « traitement de masse » que propose la psychanalyse pour traiter la pulsion de mort, mais un traitement « au un par un » dans la cure. Ce traitement consiste à prendre en compte cette jouissance mauvaise en chacun de nous au même titre que la part de nous-même  dont nous pouvons être fier. Il importe dans la cure de pouvoir s’en approcher.

 

 

 

 

Quelques exemples de violence

 

Violence contre les femmes

 

Freud

Quel est le danger que redoute l’homme chez la femme ?

La femme est taboue chez les primitifs[9] car l’homme éprouve une crainte à son égard. Elle lui apparaît « incompréhensible, pleine de secrets ». Il redoute d’être affaibli par la femme, contaminé, de devenir incapable du fait de  l’influence qu’elle acquiert sur lui par les rapports sexuels. L’attitude de rejet et de mépris à l’égard de la femme doit être attribuée  au complexe de castration chez  l’homme.

La dépréciation de la femme est suscitée par l’horreur de la castration qu’elle représente.

 

Lacan

Pour Lacan, le masochisme féminin (la femme qui aimerait recevoir des coups) est un fantasme masculin. Il se traduit par le fantasme d’une femme qui jouirait d’être l’objet de la jouissance de l’homme sans limite, sans les limites de la castration. C’est parce que l’homme  butte sur l’énigme du désir et de la jouissance de la femme  qu’il  peut être amené à la violence.

 

 Lacan, ne situe pas la  femme seulement du côté du manque dans son rapport au phallus comme Freud. Si elle s’inscrit dans  la différence des sexes du côté moins dans le sens où il n’y a qu’un seul signifiant pour inscrire la différence des sexes dans l’inconscient, le phallus, il la situe autrement vers la fin de son enseignement. Une femme a selon lui accès à une jouissance supplémentaire au-delà de la jouissance phallique (qui passe par la castration comme chez l’homme). Cette jouissance ne peut se dire, elle se situe du côté du réel ; c’est ce qui mettrait l’homme en difficulté. La femme a un rapport à l’illimité, au-delà du phallus qui met  l’homme dans l’embarras.

 

Maltraitance d’enfant

 

Plusieurs formes de maltraitance : physiques qui  peuvent se constater, ou psychiques, plus difficiles à  mettre en évidence par rapport à un juge pour enfant.

-Certains parents reproduisent la violence dont ils ont été l’objet

- parfois, l’enfant est objet persécuteur de la mère

- l’enfant peut être pris dans le fantasme de la mère, la subjectivité de l’enfant n’est pas pris en compte ; dans ce cas le père n’est pas introduit comme tiers symbolique, l’enfant est objet de jouissance de la mère (  ex : syndrome de Münchhausen)

 

 

 

 



[1] Freud Sigmund, Malaise dans la civilisation, PUF, Paris, 1971

[2] Id, p.99

[3] Id, p.89

[4] Id, p.100

[5] Id, p.103

[6] Id, p.105

[7] Lacan J, Les Ecrits, Le stade du miroir comme formateur du Je, Seuil, Paris, 1966

[8] Id, Fonction et champ de la parole

[9] Freud, S, Le tabou de la virginité, in La vie sexuelle, PUF, Paris, 1969

 

 

Bonsoir jean Claude
 
Je te fais suivre ce lien car
Ce sujet de « l’estime de soi » a été évoqué par Marie-Paule Candillier.
Tu peux certainement lui faire suivre cet avis de ce médecin psychiatre Christophe André de Ste Anne à paris
La notion du risque narcissique a été également évoqué mais au-delà de ce que MP Candillier a précisé :
qu’elle préférait « orienter » le sujet vers une autre voie comme la création (.. /..). 
ce médecin évoque aussi  une notion de lien au sein d’un groupe et d’acceptation réciproque sans notion de concurrence ou de supériorité qui me semble tout à fait intéressante.
 
à bientôt
 
Jean-José 

 

Cher Jean-Claude

Je constate que la dernière pause philo a provoqué des réactions!
Je ne suis pas sûre d'avoir été bien entendue. J'ai surtout dit que l'estime de soi n'était pas ce qui était recherché en priorité par la psychanalyse.
Christophe André n'est pas psychanalyste, il est psychiatre avec une approche comportementaliste. C'est respectable mais c'est une autre approche.
Il semble que samedi, les personnes présentes n'aient pas bien repéré en venant que le thème de la  violence était abordée par l'approche analytique.
On pourra en reparler au tel.
Bien amicalement


Marie-Paule

 


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Qui va payer la note ?

26 Octobre 2011 , Rédigé par grossel Publié dans #agoras

Voilà une lettre de l'ami Robert, du meilleur cru et du meilleur style, sur ce qui nous attend, tsunami financier et rigueur, austérité, les décideurs d'aujourd'hui comme ceux de demain nous faisant croire que tous vont payer, surtout les responsables de la crise (j'ai lu dans le Nouvel Obs que le PS parle d'une autre rigueur que celle de la droite, déjà ?; que nenni, les payeurs seront toujours les citoyens, les couillons sauf s'ils se mobilisent, s'indignent, occupent ...             grossel

 

GUEULES DE BOIS
ANCRÉES DANS LE TEMPS

 
 
 
« L’Europe et l’euro doivent être sauvés. Mais ce sauvetage ne peut se faire sans les citoyens, qui ne veulent pas être les seuls sacrifiés. Si la crise est systémique, c’est l’ensemble du système financier qui doit rendre des comptes. Pas seulement les chômeurs de Salonique. » écrit Pierre Sergent dans son éditorial, (Libération 20 octobre) le voilà soudé aux appréciations répandues dans la chronique d’Alain Duhamel à la même date, dans le même journal. Ne l’oublions pas  Demorand, c’est lui qui l’affirme, s’inspire des informations fournies par Alain Duhamel, il est donc probable que l’éditorialiste du jour doit connaître et suivre le cap.
Le 20 octobre donc, le cap est orienté conservateur bon enfant et souriant, équivalant à la réaction masquée, la plus pernicieuse, celle qui dissimule le couteau dans la manche. Donc, Duhamel, pervers comme un chat chassant sur la moquette, s’amuse de sa dernière proie, Arnaud Montebourg un « opportuniste flamboyant ». Ne nous arrêtons pas aux détails d’une folle extravagance - Montebourg aurait « des manières et un style Saint Just » ! - s’il pointe les vrais problèmes écrit-il, il n’apporte que « solutions chimériques ». Son « exact contemporain » serait Manuel Valls qui aurait déployé « autant de dons que lui (Arnaud) avec plus de vraisemblance », premier indice de ce que sera la vraie cible ; second indice, « ses trois prestations ont enchanté la fraction la plus à gauche des électeurs volontaires. », discerner le véritable danger et c’est en cela qu’il lui découvre un cousinage avec Mélenchon, ce en quoi il n’a pas tort et chacun l’aura compris sans avoir besoin de recourir à ses explications chantournées . D’ailleurs il y vient, il attaque le dernier paragraphe bille en tête : « La psychologie montebourgeoise n’est cependant pas l’essentiel (il était temps de s’en rendre compte). Ce qui frappe par dessus tout dans ce destin qui s’esquive (aurait-il voulu dire qui s’esquisse ?), qui s’annonce, c’est qu’en somme, lorsqu’on lit de près les textes enflammés de Montebourg et qu’on écoute attentivement ses harangues inspirées, on constate en réalité qu’il prend à l’envers le fameux tournant de 1983. Cette année-là, François Mitterrand avait dû (…) enterrer la politique économique et financière du projet socialiste… », les griffes sont sorties, la souris ou le lézard – vous choisirez – va rendre l’âme. Arnaud revient en arrière et reprendrait les utopies initiales, nous y voilà.
Pour plus d’information voyez le programme, voyez son cadre tel que décrit et fixé par leur porte-parole Canto-Sperber et autres disciples souples, à l’oreille fine. Les bornes à ne pas dépasser, sous quelque motif que ce soit, sont celles qui ont été désignées par le capitalisme devenu trafiquant financier planétaire. François Mitterrand l’aurait « tourné en ridicule » l’Arnaud flamboyant ? Pas de quoi mon bon Maître, n’était le Doge lui-même qui avait ouvert la voie en se dédisant deux ans seulement après son intronisation. A l’envers du vôtre il se ridiculisait mais lui, servi par une verve chatoyante, sut un temps nous enfumer.  A moins que la chose, regardée sous l’angle purement cynique d’un reniement calculé de longue date, nous ayons eu affaire avec le camarade à la Francisque, amicalement côtoyé par les célébrités de la collaboration, à une revanche machiavélique… Cela pourrait au moins provoquer l’ombre d’une inquiétude dans l’esprit du Monsieur. Et chez beaucoup d’autres “socialistes“… dont il reste le grand prêtre.
De sorte que Pierre Sergent écrivant que « les citoyens, (qui) ne veulent pas être les seuls sacrifiés.{…} , c’est l’ensemble du système financier qui doit rendre des comptes. Pas seulement les chômeurs de Salonique. » ne prône rien de moins qu’une justice équitable – pour la forme je parie – assurant que la population grecque est toute entière concernée par le sacrifice, que les chômeurs sont, à leur tour, prêts à consentir des sacrifices – mais qu’auraient-ils encore à sacrifier à part la vie ? -  à condition que « l’ensemble du système » rende des comptes : où habite-t-il ce système dans son ensemble, qu’on lui règle son compte ? Quelle gueule peut bien avoir « l’ensemble du système» ? Son idiome est impénétrable et s’essayer à la pratique risque de donner ceci : « Le taux de pauvreté monétaire ancré dans le temps » pour dire la pauvreté d’en dessous le seuil de pauvreté (954 mirifiques euros par mois rappelle CQFD) ; s’appelait la misère il n’y a pas si longtemps encore.
En l’occurrence comme il apparaît qu’un rapport annuel du Parlement sur le sujet démontre donc que c’est une grande misère française qui se dégage de ces cinq années de règne une ministre, la Bachelot – comme on eut dit la Madelon – vient nous servir à boire et à manger sur le thème : on vient de se prendre en pleine poire une crise pas comme les autres, que notre produit intérieur brute il s’est brutalement affaissé qu’on peut pas dire qu’on s’en est pas sorti comme on pouvait et que voici la preuve par huit : d’abord un recul de 2,7% du PIB qu’il en résulte 225 000 emplois de passés à la trappe et que d’une certaine façon, quoique d’une façon certaine, « le taux de pauvreté monétaire ancré dans le temps s’établit en 2011 à 11,8%. Et le nombre de personnes en dessous du seuil de pauvreté ancré dans le temps a baissé de 5% depuis 2007. Ce n’est pas rien. » qu’elle ajoute « En dépit de cette crise majeure, nous avons réussi à ne pas reculer » que ça en est même moins que rien, bravo à la cantinière, la soupe elle était fameuse ! Servie dans Libération le mercredi 19 octobre.
C’est pas tout ça, mais va falloir penser à demander la note. Dans une ambiance viennoise fin de siècle, on vous aura fait valser avec des résultats en lucre candide ; vous permettez ? un tour de piste avec DEXIA par exemple. Elle était notée comme la meilleure il y a quelques mois, bien au-dessus du lot, le “test stress“ l’avait portée aux nues. Cela nous donne dans l’idiome concerné : « Recapitalisée à hauteur de 6,4 milliards d'euros durant la crise financière par la France, la Belgique et le Luxembourg, Dexia a affiché un ratio Tier One de 10,9% dans un scénario "stressé".{…} Ce chiffre de 10,9% est le plus élevé des quatre autres banques françaises testées » (Boursorama.com). Et là vous avez des noms propres - des patronymes ne confondons pas –, capitalistes en chair et en os,  qui surgissent es qualité : coup d’œil rapide sur trois petits tableaux de la galerie des portraits : Pierre Richard, banquier cofondateur de Dexia, avait signé le pacte écologique de monsieur Hulot ; Axel Miller, l’homme du système qui dénonçait les manipulations peu scrupuleuses sur le marché des valeurs, qui sauta en parachute doré de plusieurs millions d’euros ; Pierre Mariani, succède à Axel Miller et frappe très fort, il augmente son salaire de 30% par rapport à celui de son prédécesseur (1 million d’Euros/an). L’homme vécut longtemps dans la proximité de not’ Président. DEXIA, la meilleure d’entre toutes dans la panade et les Mariani et consorts voudraient nous extorquer nos sous pour tenter de survivre… et comme on le voit : ça s’éclaircit tellement mieux en prononçant les noms qui vont là-dessus. C’est très humain, à portée de main ils ne sont pas vraiment du premier cercle, mais tous sans exception ont un nom quelque soit leur grade. Quelques dizaines de centaines et nous des millions, des milliards : nom, prénom, comment avez-vous gagné tout ce pognon ? qu’en avez-vous fait ? que savez-vous faire à part ça ?
C’est trop simple, je sais, mais l’esprit général de notre “cap“ est celui-là. Et quand nous lisons « Le CAC 40 galvanisé par des espoirs de soutien de la FED » (La Tribune 1er septembre) derrière l’acronyme lesquels agissent, lesquels se cachent, lesquels manipulent ? Lesquels finiront par faire replonger le CAC après avoir profité de la relance galvanisée par eux-mêmes ?
Autrement que voyons-nous ? En chair et en os un type comme Le Guen (Jean-Marie), par exemple, le meilleur copain lieutenant de DSK du temps où Dominique marchait sur l’eau et qui depuis a dû manœuvrer rapidement pour se retrouver dans le sillage du Hollande gagnant ; ce type là lâchait quelques propos édifiants en plein mois d’août au Nouvel Observateur en voici la quintessence : « Dire la vérité aux Français (aïe !), leur expliquer (aïe ! aïe !) la nécessité de plus de rigueur, leur faire prendre (des vessies pour des lanternes ?) la mesure des dangers que court notre modèle (modèle ? Vous avez dit modèle mon cher cousin !), ce n’est pas forcément les assommer (pas forcément mais on peut essayer quand même… ?). {…} Mais dès lors que (la voie de la remobilisation) est vraiment expliquée et qu’elle est équitablement répartie… » là il doit s’arrêter, inutile d’en dire plus. Monsieur Le Guen nous vous avons trouvé un CDI de chef des ventes aux farces et attrapes 13ème mois et sécurité sociale assurés, salaire raisonnable au-dessus du SMIC. Il le mériterait à peine, c’est ce que nous pensions après avoir lu qu’il fallait désormais éviter l’écueil « du bon vieux discours redistributif cher à la social-démocratie des années 1970. Le socialisme des frontières et des allocations était moins que jamais sa tasse de thé (à Dominique, il répondait pour lui). » C’est qu’en matière de rigueur il en connaît un rayon le compère, 4 jours de cellule privée dans l’Etat de New York, ça force l’admiration. Il s’est fait tout seul le type Strauss-Kahn, ou presque, avec son pote Le Guen.
 
Alors il devient évident que prenant connaissance de ce qui suit, l’horizon leur paraîtra sombre et orageux :
« Le Caire. Les Comités populaires invitent les citoyens “à prendre conscience de leurs droits.
 Loin des débats constitutionnels et des discussions sur le découpage électoral qui déchirent la classe politique, ils mobilisent au quotidien les habitants des quartiers sur leurs préoccupations premières. Gaz, sécurité, logement, contrôle des prix, santé, éducation, télécommunication, salaires minimums, vote : leurs membres sillonnent les rues pour collecter les signatures, s’attablent aux cafés pour impliquer les gens dans des actions concrètes pour la défense de leurs droits et leur expliquer les enjeux électoraux » (Le Monde, 11/12 septembre 2011). 1905 St Petersbourg, c’était déjà à peu près la même chose… Madrid, Barcelone, il y a peu, quelque chose s’en approchait…
 
…et au fronton de l’Abbaye de Thélème ce passage retient encore l’attention :

Ci n’entrez pas, vous usuriers chichars,
Briffaulx, léchars, qui toujours amassez

Et entassez, poltrons à chiche face :
La male mort en ce pas vous défasse !
 
Rabelais ;Gargantua, livre I.
 
Il y a si longtemps déjà… Changera, changera pas… Convenons au moins que la langue de Rabelais était vraiment à la hauteur de l’engueulade et de la flagellation quand notre verbe policé ne peut que les susurrer.
 
Robert
 

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Pourquoi les indignés ont raison ? Sur la dette

25 Octobre 2011 , Rédigé par grossel Publié dans #agoras

Pourquoi les "indignés" ont raison

En quelques semaines, le climat a changé. Début 2010, quand nous expliquions que la crise n'était pas finie et qu'une réplique plus grave encore était en préparation, nous étions à contre-courant du discours dominant : tout était sous contrôle ! Il y a cinq mois encore, nous étions "trop pessimistes" : le G8 de Deauville, fin mai, n'a pas consacré une minute à la crise financière !

Mais aujourd'hui, nul ne conteste la gravité de la situation : le président de l'Autorité des marchés financiers (AMF) affirme que nous risquons "un effondrement de l'ensemble du système économique mondial". Quant à Nicolas Sarkozy, il expliquait récemment devant quelques députés qu'un tsunami menace nos économies : "Non pas une récession, comme en 2008-2009 mais un vrai tsunami."

Il faudrait être aveugle pour ne pas voir les dangers : la dette totale des Etats-Unis atteint 250 % du PIB. Au premier trimestre, alors que la dette publique augmentait de 380 milliards de dollars (274,8 milliards d'euros) en trois mois, le PIB n'a augmenté que de 50 milliards. De plus en plus de dette pour de moins en moins de croissance ! La première économie mondiale est comme une voiture qui a besoin d'un litre d'huile tous les 300 mètres. A tout moment, elle peut casser une bielle et le moteur va exploser.

En Chine, la bulle immobilière a atteint deux fois la taille du maximum atteint par la bulle aux Etats-Unis avant la crise des subprimes. En 2009, pour éviter la récession, le gouvernement a ordonné aux banques d'accepter toutes les demandes de crédit qui leur parvenaient. En un an, on a injecté dans l'économie 44 % du PIB (30 % par le crédit privé, 14 % par la dette publique). Partout, on a construit... Partout, il y a pléthore d'immeubles vides. En avril, les prix de l'immobilier ont baissé de 5 %. C'est la première baisse en vingt ans. On a vu en Espagne ce que donne l'éclatement d'une telle bulle : le chômage a triplé en trois ans. Que va-t-il se passer en Chine, où il y a déjà 20 % de chômage et où les émeutes sociales sont de plus en plus violentes ?

La prochaine crise risque d'être plus grave que celle de 2008 car les Etats n'ont plus la capacité de venir au secours du système financier s'il subit un choc violent. Quand la banque Lehman Brothers est tombée, la panique n'a duré que quelques jours car le président George Bush et le secrétaire au Trésor Henry Paulson ont dit qu'ils mettaient 700 milliards de dollars sur la table. Le calme est revenu très vite parce que nul n'avait de doute sur leur capacité à payer ces 700 milliards, mais le choc a quand même provoqué une récession mondiale et des dizaines de millions de nouveaux chômeurs à travers la planète... Trois ans plus tard, personne ne sait comment le président Obama pourrait trouver 700 milliards de dollars si c'était nécessaire. Il faut donc éviter à tout prix d'en arriver là.

Nos politiques sont paralysés aujourd'hui car ils veulent "rassurer les marchés financiers", qui ont des demandes contradictoires : face à une croissance qui diminue dans les pays du G7 (0,1 % de croissance seulement au second trimestre, avant les crises de l'été !), faut-il entreprendre de nouveaux plans de relance jusqu'à être écrasés par la dette, ou faut-il voter des plans d'austérité et retomber en récession ?

 

Croissance moyenne des pays du G7 depuis 2010.

Croissance moyenne des pays du G7 depuis 2010.OCDE

Dans un contexte de chômage de masse, quel salarié peut négocier une augmentation de salaire ? Qui peut donner sa démission en espérant trouver assez vite un autre emploi ? La peur du chômage est dans toutes les têtes, et ce qui va aux salaires est tombé à un plus bas historique.

 

Part des salaires dans la valeur ajoutée des entreprises.

Part des salaires dans la valeur ajoutée des entreprises.OCDE

 

Part des salaires dans la valeur ajoutée des entreprises (Allemagne, Suède, Etats-Unis, Japon, Royaume Unis, Danemark, Italie, Espagne, France, Pays-Bas, Autriche, Belgique, Finlande, Grèce et Irlande).

Part des salaires dans la valeur ajoutée des entreprises (Allemagne, Suède, Etats-Unis, Japon, Royaume Unis, Danemark, Italie, Espagne, France, Pays-Bas, Autriche, Belgique, Finlande, Grèce et Irlande).OCDE

La question de la dette des Etats est très importante (entre 80 % et 90 % du PIB en France et en Allemagne), mais au lieu de bloquer les retraites et de couper dans le financement de la santé ou de l'éducation, ne faut-il pas utiliser tous les leviers fiscaux possibles pour récupérer une bonne part de la "dette des marchés", ces 150 % du PIB que les 0,2 % les plus riches doivent aux peuples de nos pays, si on considère que le partage entre salariés et actionnaires était juste et efficace dans les années 1970 ?

Les "indignés" ont raison : "Ceci n'est pas une crise, c'est une arnaque !" Il ne s'agit pas ici de minimiser la responsabilité (ou l'irresponsabilité) des gouvernements et des citoyens, mais seulement d'apporter le diagnostic le plus complet possible de la situation. Car si le diagnostic est faux, il n'y a aucune chance qu'on parvienne à vaincre le mal.

Le 19 octobre à Francfort, la chancelière Angela Merkel affirmait qu'il fallait "attaquer la crise à la racine" au lieu de s'attaquer seulement aux symptômes. Elle a parfaitement raison ! Et les racines de la crise, c'est trente ans de chômage et de précarité. C'est à cause du chômage de masse que la part des salaires a tant diminué. C'est à cause du chômage, des petits boulots et des petits salaires que nos économies ont besoin de toujours plus de dette. Le chômage n'est pas seulement une des conséquences de la crise. Il en est l'une des causes premières.

Pour sortir de notre dépendance à la dette, il faut réguler les marchés et taxer les plus hauts revenus mais il faut surtout s'attaquer au chômage : c'est seulement en donnant au plus grand nombre un vrai emploi et une vraie capacité de négociation sur les salaires qu'on sortira durablement de la crise.

En 1944, avant de convoquer le sommet de Bretton-Woods qui allait reconstruire le système financier, Franklin Roosevelt organisait le sommet de Philadelphie, qui adoptait comme priorité absolue le respect d'un certain nombre de règles sociales : "Il n'y aura pas de paix durable sans justice sociale", affirmaient Franklin Roosevelt et les autres chefs d'Etat avant de définir des règles sur les salaires, le temps de travail et le partage entre salaires et dividendes... Des règles très concrètes, à respecter dans chaque pays comme dans le commerce mondial. Avant que les néolibéraux ne les démantèlent, ces règles ont permis trente ans de prospérité sans dette.

Bonne nouvelle ! Si ce sont des décisions politiques qui nous ont amenés à la crise, d'autres décisions politiques peuvent nous en sortir. La justice sociale n'est pas un luxe auquel il faudrait renoncer à cause de la crise. Au contraire ! Reconstruire la justice sociale est la priorité absolue, le seul moyen de sortir de notre dépendance à la dette. Allons-nous attendre qu'il soit trop tard pour agir ? Quand Franklin Roosevelt arrive au pouvoir, en 1933, il succède à Herbert Hoover, dont le surnom était "Do Nothing" ("ne fait rien"). Le but de Roosevelt n'est pas de "rassurer les marchés financiers" mais de les dompter ! Il lui suffit de trois mois pour mettre en oeuvre quinze réformes majeures.

Les actionnaires sont furieux et s'opposent de toutes leurs forces à la loi qui sépare les banques de dépôt et les banques d'affaires, comme ils s'opposent aux taxes sur les plus hauts revenus, mais le président Roosevelt tient bon. Les catastrophes annoncées par les financiers ne se sont pas produites. Et l'économie américaine a vécu avec ces règles pendant un demi-siècle. "We must act !" répétait Roosevelt. Nous devons agir ! Hélas, depuis 2008, nos dirigeants font preuve d'une inertie aux conséquences dramatiques. Si l'Europe avait créé une taxe Tobin fin 2008, au plus fort de la première crise financière, elle aurait déjà rapporté entre 200 et 600 milliards d'euros, selon les différents scénarios en débat à Bruxelles.

Avec une telle cagnotte, le Parlement européen aurait réglé la crise grecque en quelques semaines sans demander le moindre effort aux citoyens et sans attendre le feu vert de seize Parlements nationaux. Et ce qui n'était qu'un problème modeste à l'origine (coût estimé à 50 milliards d'euros en 2009 et 110 milliards aujourd'hui) n'aurait jamais pris les proportions que la crise grecque a prises depuis quelques semaines. Le principe d'une taxe Tobin a été adopté par le Parlement européen, droite et gauche confondues, mais il est toujours "en discussion" dans les méandres du Conseil européen, et les lobbies financiers font tout pour ralentir son adoption définitive... Nos dirigeants discutent encore quand les spéculateurs agissent avec toujours plus de rapidité et d'efficacité. Qu'attendons-nous pour créer enfin cette taxe et rassurer le peuple allemand et les autres peuples d'Europe ?

C'est la dernière fois qu'on leur a demandé un effort ! Dorénavant, ce sont ceux qui ont accaparé des sommes considérables depuis trente ans qui seront mis à contribution pour abonder le Fonds européen de stabilité. Il faut dire la vérité : vu l'énormité des déséquilibres accumulés aux quatre coins de la planète, nous n'éviterons pas une nouvelle crise. La seule question qui se pose (mais elle est fondamentale !) est de savoir si cette crise se traduit seulement par quelques grosses turbulences, qui sont l'occasion de renforcer notre cohésion nationale, de construire enfin une Europe politique et d'humaniser la mondialisation, ou si elle est semblable au tsunami dont parle Nicolas Sarkozy. Un tsunami qui provoque l'effondrement de pans entiers de nos sociétés.

Vu l'interdépendance de nos économies et vu la mobilité des capitaux, il est évident que les décisions qui seront prises - ou ne seront pas prises - par le G20 de Cannes, début novembre, sont d'une importance cruciale. Il reste bien des leviers disponibles au niveau national et au niveau européen, mais une action concertée au niveau international aurait une tout autre efficacité.

Le G20 va-t-il enfin déclarer la guerre à la spéculation et à l'injustice sociale ? Ce G20 va-t-il retrouver l'esprit de Philadelphie et être à l'origine d'un sursaut de coopération et de justice sociale, ou restera-t-il dans l'histoire comme un sommet de mensonges et de lâcheté, comme les accords de Munich à l'automne 1938 ? Le G20 va-t-il vouloir encore "rassurer les marchés financiers" ou va-t-il enfin décider de les remettre à leur place ?

En France, toute la gauche a les yeux rivés sur l'élection de 2012. Cette élection est fondamentale, mais si le système économique s'effondre d'ici là, si l'analyse néolibérale s'impose dans le débat public et si les populismes se nourrissent du désespoir, rendant inaudible tout discours rationnel, la gauche aura la tâche encore plus difficile pour sortir de la crise.

L'économie mondiale n'est pas calée sur mai 2012. Vu la vitesse à laquelle la situation peut se dégrader, la présidentielle française est encore loin. Le devoir de la gauche est donc de dire toute la vérité et de peser avec force dans chaque débat, sur chaque décision. Tel est le sens de l'appel que nous venons de lancer (www.poureviterleffondrement.fr). Dès le G20 de Cannes et dans les prochains mois, les citoyens peuvent montrer qu'ils ne relâcheront pas la pression sur leurs dirigeants. Il n'est plus l'heure de parler mais d'agir. Pour que le G20 se donne les moyens de reconstruire la justice sociale, pour éviter l'effondrement de nos sociétés, soyons le plus nombreux possible à le signer et à le diffuser autour de nous.

Pierre Larrouturou, membre du conseil politique d'Europe-Ecologie (Le grand débat)

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Lumières sur la banque de l'ombre

24 Octobre 2011 , Rédigé par grossel Publié dans #agoras

Voilà un article éclairant; on y lit ce que j'ai pu lire pendant des années, depuis 1995, dans Nouvelle Solidarité, le journal de Solidarité et Progrès de Jacques Cheminade, un des premiers à avoir dénoncé chez nous le cancer financier et préconisant depuis des années des mesures qui commencent à rencontrer un écho mais les politiques sont trop liés aux banques qui ont su noyauter les institutions et le mouvement des indignés est nettement insuffisant, alors qu'est devant nous un tsunami financier.

grossel

Régulation financière : le G20 au défi de la "banque de l'ombre"

 

 


Alors que les dirigeants des pays du G20 préparent leur réunion au sommet à Cannes, les 3 et 4 novembre, le monde de la finance est de plus en plus dans la ligne de mire des politiques et des opinions.

Le mouvement des "indignés" illustre le ras-le-bol devant ses dérives, en s'attaquant aux temples du capitalisme que sont Wall Street, la City ou Genève.

Le président de la Commission européenne, José Manuel Barroso, veut inscrire dans le droit européen la responsabilité pénale individuelle des financiers.

Le 18 octobre, l'Union européenne a interdit les instruments hyperspéculatifs appelés contrats "CDS à nu", qui amplifient la crise de l'euro en facilitant les paris sur la banqueroute d'un Etat. Le même jour, le régulateur américain des marchés à terme, la CFTC, a imposé une limite aux positions per-manentes des fonds spéculatifs sur les marchés des métaux, des produits agricoles et du pétrole.

IMPUISSANCE

Mais cette soudaine agitation, à l'approche d'un G20 destiné à faire oublier le peu de résultats de ses prédécesseurs de 2009 et 2010, ne reflète-t-elle pas plutôt une certaine impuissance ?

Pour échapper au renforcement de la régulation, les banques ont en effet déplacé leurs activités à risque dans la sphère du "Shadow banking", la banque de l'ombre, peu ou pas réglementée.

Hedge funds, firmes de capital-investissement, activités spéculatives des banques d'affaires, placements immobiliers et sociétés hors bilan représenteraient, selon une étude de la banque fédérale de New York, 16 000 milliards de dollars (11 570 milliards d'euros) d'actifs, face aux 13000 milliards de dollars d'avoirs bancaires "officiels".

Le 21 avril, avant de partir prendre ses fonctions à la tête du FMI, Christine Lagarde confiait ses inquiétudes : "Il faut qu'on aille voir ce qui se passe à la périphérie (du système financier). Un certain nombre de risques qui se trouvaient dans le système sont en train de partir à l'extérieur."

Certes, en 2009 et 2010, des progrès ont été réalisés en matière d'encadrement des produits dérivés, des agences de notation, des fonds spéculatifs ("hedge funds") ou de rémunération des opérateurs de marché.

Le relèvement des ratios de fonds propres des banques d'ici à 2019 - le processus dit de Bâle 3 - devrait améliorer la -couverture des prêts et diminuer la prise de risques.

La promulgation de la loi Dodd-Frank et de la règle Volcker aux Etats-Unis - qui visent à protéger les consommateurs de services financiers et à réduire la gamme des activités spéculatives -, la mise en place de trois organismes de supervision (pour les banques, les marchés et les assurances) au sein de l'Union européenne, les propositions de la commission Vickers au Royaume-Uni - qui entendent dresser une "muraille de Chine" entre activités de crédit et activités de marché - et enfin le resserrement de la législation financière dans nombre de pays émergents ont été autant d'avancées.

Comment expliquer dans ces conditions qu'en dépit des mesures prises et de la mobilisation de régulateurs désormais plus agressifs, les autorités redoutent une réédition de la crise de 2008, qui suivit la chute de Lehman Brothers, d'autant plus dangereuse cette fois que les Etats n'ont plus, de nos jours, les moyens pour venir au secours de banques en faillite.

LÉZARDES

Sur le papier, la finance officielle - celle des banques de dépôt et des marchés organisés - est aujourd'hui (relativement) bien régulée. Mais sous cette antienne rassurante, les lézardes continuent de miner les places financières.

Tout d'abord, la taille excessive des banques dites universelles, les conflits d'intérêts entre activités de dépôt et de spéculation, l'envolée des bonus et les transgressions aux règles de bonne gouvernance, restent autant de points noirs.  

"La concentration sur des solutions techniques, comme la recapitalisation des banques ou les ratios de liquidité, délaisse les problèmes structurels, à savoir la trop grande gamme d'activités des banques d'affaires", insiste l'essayiste Philip Augar, auteur de Chasing Alpha (Bodley Head, 2009), consacré à la crise financière.

Dans les salles de marché, les déontologues et contrôleurs sont souvent dépassés par le développement de produits financiers sophistiqués ou des transactions ultrarapides automatisées, le trading "à haute fréquence".

Bâle 3 ? Pour qu'une banque -puisse survivre aux différents types de crises vécues depuis le XIXe siècle, il faudrait un ratio de capital quatre fois plus élevé, estiment bon nombre d'experts.

Dodd Franck et Volcker ? Comme le montre le récent scandale du trader fou d'UBS à Londres, les paris sur les ETF (Exchange-traded funds), un produit boursier hyperspéculatif adossé à des stocks de matières premières ou à des indices, permettent de contourner en toute légalité les prohibitions.

Le rapport Vickers ? L'entrée en vigueur de la "sanctuarisation" des banques de dépôts britanniques au sein des supermarchés de l'argent, prévue en 2015, a été reportée à 2019, voire au-delà. De plus, chaque banque a été autorisée à en fixer le périmètre et le calendrier...

Le poids du lobby bancaire, les lacunes des régulateurs, la complicité des auditeurs, des cabinets juridiques ou des consultants agissant en cartels, la faiblesse des contre-pouvoirs (presse, ONG, analystes) émasculent les nouvelles réglementations.

COMPLICES BIENVEILLANTS

Fascinés par l'univers de la haute finance, les politiques restent les complices bienveillants de ces dérapages. Le réseau de pouvoir tissé par la banque d'affaires Goldman Sachs au sein des administrations américaines successives illustre jusqu'à la caricature ces liens troubles.

En Europe, le cercle magique du "gouvernement Goldman" est constitué d'anciens commissaires européens ou d'ex-responsables du Trésor recrutés pour leur entregent et leur familiarité avec tous les rouages du pouvoir.

Mario Draghi, qui doit succéder à Jean-Claude Trichet à la présidence de la Banque centrale européenne, le 31 octobre, a été vice-président pour l'Europe de la filiale londonienne de GS entre 2002 et 2005.

Il y a d'autant plus péril en la demeure que les bombes à retardement du shadow banking sont le plus souvent domiciliées dans des centres financiers offshore, les paradis fiscaux. Un secret bancaire d'airain conjugué à une réglementation laxiste et à un impôt minimal permettent d'attirer les capitaux, pas toujours licites, venus d'ailleurs.

La protection des Etats, qui s'en servent comme rabatteurs de fonds ou pour s'adonner, tout comme certaines organisations internationales et entreprises multinationales, à des pratiques financières discrètes, ont préservé l'attractivité et la nocivité de ces "trous noirs" de l'économie internationale, dont les politiques avaient annoncé un peu trop vite, dès 2009, la "mise sous tutelle".

Pris isolément, les intervenants de la finance de l'ombre ne constituent pas une menace. Mais en raison de l'endettement excessif des particuliers, des entreprises et des Etats, de l'interconnexion des marchés et de la mentalité moutonnière des acteurs qui agissent en meute, la faillite d'opérateurs en grand nombre au même moment peut faire imploser la planète financière.

Par le biais des innovations technologiques, des monstres informatiques et de la mondialisation des échanges financiers, l'effet domino peut en effet se répercuter dans le secteur bancaire traditionnel.

Pour pallier de nouvelles turbulences, une profonde reréglementation s'impose. A la lumière de la crise de la dette souveraine, c'est le chantier des chantiers. "Il faut trancher le noeud gordien entremêlant l'Etat et les banques, dit Peter Hahn, professeur de finances à la Cass Business School de Londres. Pour parvenir à une refonte totale de la finance, une volonté politique irrévocable "d'aller au charbon" est essentielle." Sera-t-elle au rendez-vous de Cannes ?

Marc Roche

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René Char/Héraclite/Anaximandre

28 Mars 2010 , Rédigé par grossel Publié dans #agoras

Pause-philo
René Char, Héraclite, Anaximandre

aux Chantiers de la Lune à La Seyne-sur-mer
le 27 février 2010

On a commencé par travailler collectivement sur cet aphorisme de René Char :

Ici l’image mâle poursuit sans se lasser l’image femelle, ou inversement. Quand elles réussissent à s’atteindre, c’est là-bas la mort du créateur et la naissance du poète.
Aphorisme XXXVIII de Moulin premier (1935-1936) dans Le Marteau sans maître de René Char.

Un tel aphorisme ne semble pas évident et il n’est pas sûr qu’une « bonne » disposition du lecteur au moment de la lecture permette de l’habiter ou d’être habité par lui. Alors, sans précipitation, observer l’objet à différents niveaux, phonétique, syntaxique, sémantique. On a donc repéré les couples d’opposition : ici/là-bas, image mâle/image femelle, créateur/poète (opposition qui a surpris car on a tendance à voir là plutôt un couple d’identiques). On a remarqué aussi que le verbe s’atteindre est moins fort que le verbe s’unir. De la poursuite inlassable et inévitable, naturelle, des deux images, il n’y a pas à attendre d’union durable, définitive, seulement des contacts d’algue pour peut-être des bonheurs d’épure (image proposée par JCG). L’usage du mot image intrigue car ce n’est pas mâle et femelle qui se poursuivent mais image mâle et image femelle. La poursuite n’est pas donc seulement de l’ordre de l’attraction sexuelle naturelle, elle est de l’ordre de l’image, d’une représentation. La dimension inconsciente de l’image est donc à convoquer pour expliquer l’échec de l’union, de la fusion. Le désir qui met en mouvement le fait au travers d’une image : désirer n’est-ce pas délirer ? s/l, est-ce elle ? Ce que le désir manque c’est le réel d’ici. Quand les deux images s’atteignent ici, c’est là-bas, assez difficile à situer (sur le même plan horizontal ou verticalement vers le ciel ou l’enfer, le haut ou le bas) que meurt le créateur, celui qui crée, pour donner naissance au poète, l’homme du discours, de la parole belle qui chante la beauté, la fugacité. On peut poser qu’image mâle/image femelle sont créées par le créateur là-bas, qu’après la mort du créateur, le poète prend ici ou là-bas, on n’a pas tranché, la relève pour dire, chanter les contacts d’algue pour bonheurs d’épure.

À propos d’Héraclite, nous avons comparé le texte de René Char, préface au livre d’Yves Battistini : Trois présocratiques avec un commentaire de Marcel Conche du Fragment 61.

René Char :
… Héraclite est de tous, celui qui, se refusant à morceler la prodigieuse question, l’a conduite aux gestes, à l’intelligence et aux habitudes de l’homme sans en atténuer le feu, en nterrompre la complexité, en compromettre le mystère, en opprimer la juvénilité. Il savait que la vérité est noble et que l’image qui la révèle c’est la tragédie. Il ne se contentait pas de définir la liberté, il la découvrait indéracinable, attisant la convoitise des tyrans, perdant son sang mais accroissant ses forces, au centre même du perpétuel.
Sa vue d’aigle solaire, sa sensibilité particulière l’avaient persuadé, une fois pour toutes, que la seule certitude que nous possédions de la réalité du lendemain, c’est le pessimisme, forme accomplie du secret où nous venons nous rafraîchir , prendre garde et dormir…

René Char parlant de la prodigieuse question sans la citer, j’ai considéré que c’était la question du sens de l’homme, la question que suis-je, qui devait être posée, visitée et que donc le fragment 61 était essentiel : Je me suis cherché moi-même.

Voici un passage du commentaire qu’en fait Marcel Conche :
…Je me suis cherché moi-même : j’ai cherché, homme, le sens de l’homme et j’ai trouvé ceci : l’homme est l’être voué à la connaissance, la passion de la vérité est la passion propre de l’homme, sans la philosophie enfin il n’y a pas d’existence humaine authentique. Or si une telle découverte a été possible c’est parce que je me suis cherché en un autre sens : non pas comme on cherche le mot d’une énigme, mais comme on cherche ce qui est caché. Pour devenir philosophe, on doit d’abord se chercher, parce qu’on est, initialement comme enfoui et recouvert sous ce qui n’est pas nous aussi – sous les façons de voir, opinions et options, croyances et préjugés mis en nous par des parents et des éducateurs qui entendent faire de nous des individus canoniques, les individus d’un groupe défini, le leur, et non des individus libres, jugeant en raison, des individus universels. Il faut conquérir sa singularité – condition pour conquérir aussi l’universalité, pour avoir accès à l’universel. Faute de quoi le monde auquel on a affaire n’est jamais qu’un certain monde, particulier, ce n’est pas le monde. Alors que suis-je ? Un individu collectif, ni singulier ni universel. La subjectivité collective en moi me sépare du monde et de la vérité. Je ne suis pas encore au monde. Je rêve encore, d’un rêve collectif, car mes rêves sont aussi ceux des autres. Je me suis cherché moi-même dit le Philosophe, entendons : je me suis désaliéné, désengagé, j’ai « déconstruit » l’individu de groupe que j’étais, j’ai rompu intimement avec la loi du groupe, qui n’était qu’une loi de fait, je me suis séparé de tous les groupes particuliers pour avoir la vue et le jugement libres. C’est alors que je deviens capable d’être moi-même le sujet de mes discours. Ce ne sont plus les autres-en-nombre et la collectivité, c’est moi-même qui dis ce que je dis. Et c’est parce que mon discours est absolument le mien qu’il peut être vrai, exprimant non de pseudo-« vérités » de groupe, mais la vérité (universelle) ; et s’il est vrai, c’est qu’il est le mien. Le philosophe est l’individu universel, c’est-à-dire l’individu qui a cessé d’être étranger à lui-même, l’individu singulier et qui vit sa singularité, mais qui, parce qu’il est une raison libre, libérée, jugeant en liberté, est ouvert à l’universel, à la vérité en soi qu’aucun préjugé ne déforme.

Il est clair pour ma part que ma préférence va au commentaire d’une clarté exemplaire de Marcel Conche. Avec ce passage, c’est bien un programme de vie sous l’angle de ma singularité-universalité, de la vérité que je ne peux pas ne pas chercher à accomplir.

Pour la parole d’Anaximandre, je me suis appuyé sur la traduction et le commentaire qu’en a fait Marcel Conche aux PUF qui considère ce livre comme ce qu’il a fait de mieux.

Hésiode et Homère VIII° siècle avant J.C.
Thalès  625-550 av.J.C.
Anaximandre  610-540
Pythagore  580-490
Héraclite  550-480
Parménide 515-450
Anaxagore  500-430
Empédocle  485-425
Démocrite  460-370
Socrate  470-400

Anaximandre de Milet en Ionie fut un habile utilisateur du gnomon, tige droite dressée verticalement sur un plan horizontal, donnant une ombre qui se déplace au cours de la journée d’est en ouest, ombre méridienne dont le sommet donne une courbe variable selon les saisons. On peut déterminer les solstices par l’observation directe. Anaximandre par le calcul a pu déterminer les équinoxes.
Si la tige est plantée sur une surface sphérique creuse, on a un polos et l’ombre dans la cavité concave indique les époques de l’année, les heures du jour.
Anaximandre fut un régleur apprécié de cadrans solaires pour un certain nombre de villes.
Il construisit une sphère céleste, une maquette du ciel qui lui permit de visualiser l’obliquité du zodiaque, de rendre manifestes les changements de position du soleil et d’expliquer les saisons. Pour construire cette sphère céleste, il a dû prolonger le cours diurne des astres, envisager leur course nocturne, isoler la terre, suspendue dans le vide, soutenue par rien, ne reposant sur rien. Ce fut ainsi le premier astronome et non plus astrologue et sa découverte est peut-être la plus grande découverte de l’astronomie.
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Perspective de l'Univers d'Anaximander
ces schémas sont tirés de l'article sur Anaximandre de Wikipedia

Il fut aussi le premier à dresser une carte qui se voulait exacte, sans préoccupations mythologiques.
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Anaximandre dont il ne reste qu’une parole fut aussi le premier philosophe. Pour que la philosophie puisse émerger, plusieurs conditions étaient nécessaires, a posteriori :
1-    l’invention de l’alphabet grec qui est un système atomique de deux composants  auxquels toute unité syllabique peut être réduite ;
2-    l’épopée homérique (opposée à la poésie didactique d’Hésiode) qui a ramené les dieux grecs à des objets poétiques, a libéré les Grecs de la pensée religieuse prêts pour une autre pensée, en particulier de la nature ;
3-    l’apparition d’un homme voué à la passion de la vérité et qui ne pouvait être qu’un Grec suite aux deux premières conditions.
Anaximandre est le premier philosophe et le premier philosophe de l’infini, l’apeiron.
L’apeiron, l’infini est au principe de tout, l’arché, le principe, la source, l’origine radicale de tout et ce à partir de quoi tout s’explique, l’infini est l’origine radicale des choses.
Quelles sont les caractéristiques de cet infini ?
1-    il est indéterminé, infini en grandeur, engendreur de l’espace infini et du temps infini, éternel,
2-    il est sans substance, créateur de toutes substances qui ne sont que des apparaissants-disparaissants,
3-    il est mouvement éternel, perpétuel et donc instable, engendrant des différences extrêmes, conditions d’émergence de mondes viables, vivants, appelés à mourir par perte de leur vitalité, par vieillissement, mondes innombrables, non répliqués ou non répétés,
4-    il est d’une vitalité infinie, indéfinie, indéterminée, éternellement jeune, engendreur de mondes où il y a plus dans l’effet que la cause ; il est donc créateur, poète, ignorant de ce qu’il crée qui est donc une chance et ne correspond à aucun projet (pas d’intelligence créatrice donc)
5-    l’engendrement d’un monde, sa création se fait par séparation d’un germe
, le gonimon, qui se sépare (apokrisis) ou est éjecté (ekkrisis) de l’infini indéterminé. Ce gonimon est en quelque sorte un programme qui se développe de la naissance à la mort de ce monde sans possibilité de corriger, réguler le programme. Ce gonimon engendre, génère le chaud et le froid, les contraires nécessaires à la vie, la chaleur étant tempérée par le froid, la vie se développant tant que la chaleur, terme positif l’emporte sur le froid qui la tempère, vie qui vieillit et meurt quand le froid l’emporte sur le chaud.
6-    la Nature est l’autre nom de cet infini, c’est la phusis, la physis, immortelle et éternelle car dispensée de mourir comme de naître. C’est donc l’infinité de la Nature qui engendre la finité de tout étant, de chaque monde, de chaque vie. Tout étant a un commencement et une fin, une naissance et une mort. La Nature n’a ni commencement ni fin. C’est de la phusis, exempte de naissance et de mort que proviennent toutes choses qui ont naissance et mort. Par la naissance, la phusis donne la vie, par la mort, elle retire exactement ce qu’elle a donné. C’est la justice de la Nature, la diké, justice cosmologique, sans implication morale. Ainsi est justifiée la mort car la naissance d’un monde fait injustice aux mondes qui ne sont pas nés à la place de celui qui a été engendré, la mort est donc réparation de l’injustice initiale, cosmologique, non morale. L’homme, par son hybris, sa démesure veut séparer sans succès naissance et mort, vivre et mourir, il rêve vainement, faussement, injustement d’immortalité.
7-    Seul l’infini, la Nature peut être principe de tout, seul, il peut engendrer tout ce qui est engendré et seul, il peut engendrer indéfiniment car, étant inengendré, il est indestructible. Ainsi est possible à partir de l’infini comme principe, source, que tout soit engendré toujours. C’est un principe universel et éternel dont une des conséquences est la nécessité des mondes innombrables et non un seul monde, toujours pareil à lui-même, en quoi Anaximandre se démarque d’Héraclite et de Parménide comme d’Anaxagore, d’Empédocle, Thalès. Pour Thalès, le monde a pour principe l’eau, pour Anaximène c’est l’air, pour Héraclite c’est le feu, pour Empédocle ce sont les quatre éléments (eau, air, feu, terre).
8-    L’unité des contraires d’Héraclite, génératrice d’un monde, toujours le même, même si toujours changeant, génératrice d’un monde ordonné, structuré, un cosmos, est une unité dialectique faisant preuve de mesure pour que le monde vivable reste vivable. Chez Anaximandre, l’unité des contraires est variable selon la proportion de chacun des deux extrêmes, proportion variant avec le temps et variation telle que l’élément négatif, le froid, finit par emporter vers la mort. Un monde n’est donc pas éternellement viable ni vivable. Il est périssable comme tout ce qui le compose, chaque étant composant ce monde étant non un étant isolé, indépendant, mais lié à tous les constituants de ce monde. Quand l’été survient, surviennent la rose, le papillon, le pré verdit… Chaque étant ayant une vitalité finie, une durée de vie, avec des moments bien définis, naissance, jeunesse, maturité, déclin, mort, chaque étant et chaque monde sont assujettis au nombre et le temps est ce qui se compte : trois mois, quatre saisons, un jour, une nuit… Le temps mondain et intramondain est engendré par le temps infini, éternel de la phusis.

On voit qu’une telle philosophie ne relève pas de l’expérience immédiate, qu’elle ne relève pas de l’observation sensible même si observation il y a, par exemple les engendrements liés à des germes. Elle est le fruit de la pensée d’un individu libéré, usant de sa raison, non pour construire des concepts mais pour proposer une métaphysique rendant compte, sans preuves mais avec des arguments, du Tout de la réalité. Il faut concevoir l'infini, lui attribuer des caractères dont le gonimon, germe universalisé,... Le Tout de la réalité pour Anaximandre c’est la Nature.

Jean-Claude Grosse, le 1° mars 2010


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