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Blog de Jean-Claude Grosse

Articles avec #agoras tag

Pourquoi les indignés ont raison ? Sur la dette

25 Octobre 2011 , Rédigé par grossel Publié dans #agoras

Pourquoi les "indignés" ont raison

En quelques semaines, le climat a changé. Début 2010, quand nous expliquions que la crise n'était pas finie et qu'une réplique plus grave encore était en préparation, nous étions à contre-courant du discours dominant : tout était sous contrôle ! Il y a cinq mois encore, nous étions "trop pessimistes" : le G8 de Deauville, fin mai, n'a pas consacré une minute à la crise financière !

Mais aujourd'hui, nul ne conteste la gravité de la situation : le président de l'Autorité des marchés financiers (AMF) affirme que nous risquons "un effondrement de l'ensemble du système économique mondial". Quant à Nicolas Sarkozy, il expliquait récemment devant quelques députés qu'un tsunami menace nos économies : "Non pas une récession, comme en 2008-2009 mais un vrai tsunami."

Il faudrait être aveugle pour ne pas voir les dangers : la dette totale des Etats-Unis atteint 250 % du PIB. Au premier trimestre, alors que la dette publique augmentait de 380 milliards de dollars (274,8 milliards d'euros) en trois mois, le PIB n'a augmenté que de 50 milliards. De plus en plus de dette pour de moins en moins de croissance ! La première économie mondiale est comme une voiture qui a besoin d'un litre d'huile tous les 300 mètres. A tout moment, elle peut casser une bielle et le moteur va exploser.

En Chine, la bulle immobilière a atteint deux fois la taille du maximum atteint par la bulle aux Etats-Unis avant la crise des subprimes. En 2009, pour éviter la récession, le gouvernement a ordonné aux banques d'accepter toutes les demandes de crédit qui leur parvenaient. En un an, on a injecté dans l'économie 44 % du PIB (30 % par le crédit privé, 14 % par la dette publique). Partout, on a construit... Partout, il y a pléthore d'immeubles vides. En avril, les prix de l'immobilier ont baissé de 5 %. C'est la première baisse en vingt ans. On a vu en Espagne ce que donne l'éclatement d'une telle bulle : le chômage a triplé en trois ans. Que va-t-il se passer en Chine, où il y a déjà 20 % de chômage et où les émeutes sociales sont de plus en plus violentes ?

La prochaine crise risque d'être plus grave que celle de 2008 car les Etats n'ont plus la capacité de venir au secours du système financier s'il subit un choc violent. Quand la banque Lehman Brothers est tombée, la panique n'a duré que quelques jours car le président George Bush et le secrétaire au Trésor Henry Paulson ont dit qu'ils mettaient 700 milliards de dollars sur la table. Le calme est revenu très vite parce que nul n'avait de doute sur leur capacité à payer ces 700 milliards, mais le choc a quand même provoqué une récession mondiale et des dizaines de millions de nouveaux chômeurs à travers la planète... Trois ans plus tard, personne ne sait comment le président Obama pourrait trouver 700 milliards de dollars si c'était nécessaire. Il faut donc éviter à tout prix d'en arriver là.

Nos politiques sont paralysés aujourd'hui car ils veulent "rassurer les marchés financiers", qui ont des demandes contradictoires : face à une croissance qui diminue dans les pays du G7 (0,1 % de croissance seulement au second trimestre, avant les crises de l'été !), faut-il entreprendre de nouveaux plans de relance jusqu'à être écrasés par la dette, ou faut-il voter des plans d'austérité et retomber en récession ?

 

Croissance moyenne des pays du G7 depuis 2010.

Croissance moyenne des pays du G7 depuis 2010.OCDE

Dans un contexte de chômage de masse, quel salarié peut négocier une augmentation de salaire ? Qui peut donner sa démission en espérant trouver assez vite un autre emploi ? La peur du chômage est dans toutes les têtes, et ce qui va aux salaires est tombé à un plus bas historique.

 

Part des salaires dans la valeur ajoutée des entreprises.

Part des salaires dans la valeur ajoutée des entreprises.OCDE

 

Part des salaires dans la valeur ajoutée des entreprises (Allemagne, Suède, Etats-Unis, Japon, Royaume Unis, Danemark, Italie, Espagne, France, Pays-Bas, Autriche, Belgique, Finlande, Grèce et Irlande).

Part des salaires dans la valeur ajoutée des entreprises (Allemagne, Suède, Etats-Unis, Japon, Royaume Unis, Danemark, Italie, Espagne, France, Pays-Bas, Autriche, Belgique, Finlande, Grèce et Irlande).OCDE

La question de la dette des Etats est très importante (entre 80 % et 90 % du PIB en France et en Allemagne), mais au lieu de bloquer les retraites et de couper dans le financement de la santé ou de l'éducation, ne faut-il pas utiliser tous les leviers fiscaux possibles pour récupérer une bonne part de la "dette des marchés", ces 150 % du PIB que les 0,2 % les plus riches doivent aux peuples de nos pays, si on considère que le partage entre salariés et actionnaires était juste et efficace dans les années 1970 ?

Les "indignés" ont raison : "Ceci n'est pas une crise, c'est une arnaque !" Il ne s'agit pas ici de minimiser la responsabilité (ou l'irresponsabilité) des gouvernements et des citoyens, mais seulement d'apporter le diagnostic le plus complet possible de la situation. Car si le diagnostic est faux, il n'y a aucune chance qu'on parvienne à vaincre le mal.

Le 19 octobre à Francfort, la chancelière Angela Merkel affirmait qu'il fallait "attaquer la crise à la racine" au lieu de s'attaquer seulement aux symptômes. Elle a parfaitement raison ! Et les racines de la crise, c'est trente ans de chômage et de précarité. C'est à cause du chômage de masse que la part des salaires a tant diminué. C'est à cause du chômage, des petits boulots et des petits salaires que nos économies ont besoin de toujours plus de dette. Le chômage n'est pas seulement une des conséquences de la crise. Il en est l'une des causes premières.

Pour sortir de notre dépendance à la dette, il faut réguler les marchés et taxer les plus hauts revenus mais il faut surtout s'attaquer au chômage : c'est seulement en donnant au plus grand nombre un vrai emploi et une vraie capacité de négociation sur les salaires qu'on sortira durablement de la crise.

En 1944, avant de convoquer le sommet de Bretton-Woods qui allait reconstruire le système financier, Franklin Roosevelt organisait le sommet de Philadelphie, qui adoptait comme priorité absolue le respect d'un certain nombre de règles sociales : "Il n'y aura pas de paix durable sans justice sociale", affirmaient Franklin Roosevelt et les autres chefs d'Etat avant de définir des règles sur les salaires, le temps de travail et le partage entre salaires et dividendes... Des règles très concrètes, à respecter dans chaque pays comme dans le commerce mondial. Avant que les néolibéraux ne les démantèlent, ces règles ont permis trente ans de prospérité sans dette.

Bonne nouvelle ! Si ce sont des décisions politiques qui nous ont amenés à la crise, d'autres décisions politiques peuvent nous en sortir. La justice sociale n'est pas un luxe auquel il faudrait renoncer à cause de la crise. Au contraire ! Reconstruire la justice sociale est la priorité absolue, le seul moyen de sortir de notre dépendance à la dette. Allons-nous attendre qu'il soit trop tard pour agir ? Quand Franklin Roosevelt arrive au pouvoir, en 1933, il succède à Herbert Hoover, dont le surnom était "Do Nothing" ("ne fait rien"). Le but de Roosevelt n'est pas de "rassurer les marchés financiers" mais de les dompter ! Il lui suffit de trois mois pour mettre en oeuvre quinze réformes majeures.

Les actionnaires sont furieux et s'opposent de toutes leurs forces à la loi qui sépare les banques de dépôt et les banques d'affaires, comme ils s'opposent aux taxes sur les plus hauts revenus, mais le président Roosevelt tient bon. Les catastrophes annoncées par les financiers ne se sont pas produites. Et l'économie américaine a vécu avec ces règles pendant un demi-siècle. "We must act !" répétait Roosevelt. Nous devons agir ! Hélas, depuis 2008, nos dirigeants font preuve d'une inertie aux conséquences dramatiques. Si l'Europe avait créé une taxe Tobin fin 2008, au plus fort de la première crise financière, elle aurait déjà rapporté entre 200 et 600 milliards d'euros, selon les différents scénarios en débat à Bruxelles.

Avec une telle cagnotte, le Parlement européen aurait réglé la crise grecque en quelques semaines sans demander le moindre effort aux citoyens et sans attendre le feu vert de seize Parlements nationaux. Et ce qui n'était qu'un problème modeste à l'origine (coût estimé à 50 milliards d'euros en 2009 et 110 milliards aujourd'hui) n'aurait jamais pris les proportions que la crise grecque a prises depuis quelques semaines. Le principe d'une taxe Tobin a été adopté par le Parlement européen, droite et gauche confondues, mais il est toujours "en discussion" dans les méandres du Conseil européen, et les lobbies financiers font tout pour ralentir son adoption définitive... Nos dirigeants discutent encore quand les spéculateurs agissent avec toujours plus de rapidité et d'efficacité. Qu'attendons-nous pour créer enfin cette taxe et rassurer le peuple allemand et les autres peuples d'Europe ?

C'est la dernière fois qu'on leur a demandé un effort ! Dorénavant, ce sont ceux qui ont accaparé des sommes considérables depuis trente ans qui seront mis à contribution pour abonder le Fonds européen de stabilité. Il faut dire la vérité : vu l'énormité des déséquilibres accumulés aux quatre coins de la planète, nous n'éviterons pas une nouvelle crise. La seule question qui se pose (mais elle est fondamentale !) est de savoir si cette crise se traduit seulement par quelques grosses turbulences, qui sont l'occasion de renforcer notre cohésion nationale, de construire enfin une Europe politique et d'humaniser la mondialisation, ou si elle est semblable au tsunami dont parle Nicolas Sarkozy. Un tsunami qui provoque l'effondrement de pans entiers de nos sociétés.

Vu l'interdépendance de nos économies et vu la mobilité des capitaux, il est évident que les décisions qui seront prises - ou ne seront pas prises - par le G20 de Cannes, début novembre, sont d'une importance cruciale. Il reste bien des leviers disponibles au niveau national et au niveau européen, mais une action concertée au niveau international aurait une tout autre efficacité.

Le G20 va-t-il enfin déclarer la guerre à la spéculation et à l'injustice sociale ? Ce G20 va-t-il retrouver l'esprit de Philadelphie et être à l'origine d'un sursaut de coopération et de justice sociale, ou restera-t-il dans l'histoire comme un sommet de mensonges et de lâcheté, comme les accords de Munich à l'automne 1938 ? Le G20 va-t-il vouloir encore "rassurer les marchés financiers" ou va-t-il enfin décider de les remettre à leur place ?

En France, toute la gauche a les yeux rivés sur l'élection de 2012. Cette élection est fondamentale, mais si le système économique s'effondre d'ici là, si l'analyse néolibérale s'impose dans le débat public et si les populismes se nourrissent du désespoir, rendant inaudible tout discours rationnel, la gauche aura la tâche encore plus difficile pour sortir de la crise.

L'économie mondiale n'est pas calée sur mai 2012. Vu la vitesse à laquelle la situation peut se dégrader, la présidentielle française est encore loin. Le devoir de la gauche est donc de dire toute la vérité et de peser avec force dans chaque débat, sur chaque décision. Tel est le sens de l'appel que nous venons de lancer (www.poureviterleffondrement.fr). Dès le G20 de Cannes et dans les prochains mois, les citoyens peuvent montrer qu'ils ne relâcheront pas la pression sur leurs dirigeants. Il n'est plus l'heure de parler mais d'agir. Pour que le G20 se donne les moyens de reconstruire la justice sociale, pour éviter l'effondrement de nos sociétés, soyons le plus nombreux possible à le signer et à le diffuser autour de nous.

Pierre Larrouturou, membre du conseil politique d'Europe-Ecologie (Le grand débat)

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Lumières sur la banque de l'ombre

24 Octobre 2011 , Rédigé par grossel Publié dans #agoras

Voilà un article éclairant; on y lit ce que j'ai pu lire pendant des années, depuis 1995, dans Nouvelle Solidarité, le journal de Solidarité et Progrès de Jacques Cheminade, un des premiers à avoir dénoncé chez nous le cancer financier et préconisant depuis des années des mesures qui commencent à rencontrer un écho mais les politiques sont trop liés aux banques qui ont su noyauter les institutions et le mouvement des indignés est nettement insuffisant, alors qu'est devant nous un tsunami financier.

grossel

Régulation financière : le G20 au défi de la "banque de l'ombre"

 

 


Alors que les dirigeants des pays du G20 préparent leur réunion au sommet à Cannes, les 3 et 4 novembre, le monde de la finance est de plus en plus dans la ligne de mire des politiques et des opinions.

Le mouvement des "indignés" illustre le ras-le-bol devant ses dérives, en s'attaquant aux temples du capitalisme que sont Wall Street, la City ou Genève.

Le président de la Commission européenne, José Manuel Barroso, veut inscrire dans le droit européen la responsabilité pénale individuelle des financiers.

Le 18 octobre, l'Union européenne a interdit les instruments hyperspéculatifs appelés contrats "CDS à nu", qui amplifient la crise de l'euro en facilitant les paris sur la banqueroute d'un Etat. Le même jour, le régulateur américain des marchés à terme, la CFTC, a imposé une limite aux positions per-manentes des fonds spéculatifs sur les marchés des métaux, des produits agricoles et du pétrole.

IMPUISSANCE

Mais cette soudaine agitation, à l'approche d'un G20 destiné à faire oublier le peu de résultats de ses prédécesseurs de 2009 et 2010, ne reflète-t-elle pas plutôt une certaine impuissance ?

Pour échapper au renforcement de la régulation, les banques ont en effet déplacé leurs activités à risque dans la sphère du "Shadow banking", la banque de l'ombre, peu ou pas réglementée.

Hedge funds, firmes de capital-investissement, activités spéculatives des banques d'affaires, placements immobiliers et sociétés hors bilan représenteraient, selon une étude de la banque fédérale de New York, 16 000 milliards de dollars (11 570 milliards d'euros) d'actifs, face aux 13000 milliards de dollars d'avoirs bancaires "officiels".

Le 21 avril, avant de partir prendre ses fonctions à la tête du FMI, Christine Lagarde confiait ses inquiétudes : "Il faut qu'on aille voir ce qui se passe à la périphérie (du système financier). Un certain nombre de risques qui se trouvaient dans le système sont en train de partir à l'extérieur."

Certes, en 2009 et 2010, des progrès ont été réalisés en matière d'encadrement des produits dérivés, des agences de notation, des fonds spéculatifs ("hedge funds") ou de rémunération des opérateurs de marché.

Le relèvement des ratios de fonds propres des banques d'ici à 2019 - le processus dit de Bâle 3 - devrait améliorer la -couverture des prêts et diminuer la prise de risques.

La promulgation de la loi Dodd-Frank et de la règle Volcker aux Etats-Unis - qui visent à protéger les consommateurs de services financiers et à réduire la gamme des activités spéculatives -, la mise en place de trois organismes de supervision (pour les banques, les marchés et les assurances) au sein de l'Union européenne, les propositions de la commission Vickers au Royaume-Uni - qui entendent dresser une "muraille de Chine" entre activités de crédit et activités de marché - et enfin le resserrement de la législation financière dans nombre de pays émergents ont été autant d'avancées.

Comment expliquer dans ces conditions qu'en dépit des mesures prises et de la mobilisation de régulateurs désormais plus agressifs, les autorités redoutent une réédition de la crise de 2008, qui suivit la chute de Lehman Brothers, d'autant plus dangereuse cette fois que les Etats n'ont plus, de nos jours, les moyens pour venir au secours de banques en faillite.

LÉZARDES

Sur le papier, la finance officielle - celle des banques de dépôt et des marchés organisés - est aujourd'hui (relativement) bien régulée. Mais sous cette antienne rassurante, les lézardes continuent de miner les places financières.

Tout d'abord, la taille excessive des banques dites universelles, les conflits d'intérêts entre activités de dépôt et de spéculation, l'envolée des bonus et les transgressions aux règles de bonne gouvernance, restent autant de points noirs.  

"La concentration sur des solutions techniques, comme la recapitalisation des banques ou les ratios de liquidité, délaisse les problèmes structurels, à savoir la trop grande gamme d'activités des banques d'affaires", insiste l'essayiste Philip Augar, auteur de Chasing Alpha (Bodley Head, 2009), consacré à la crise financière.

Dans les salles de marché, les déontologues et contrôleurs sont souvent dépassés par le développement de produits financiers sophistiqués ou des transactions ultrarapides automatisées, le trading "à haute fréquence".

Bâle 3 ? Pour qu'une banque -puisse survivre aux différents types de crises vécues depuis le XIXe siècle, il faudrait un ratio de capital quatre fois plus élevé, estiment bon nombre d'experts.

Dodd Franck et Volcker ? Comme le montre le récent scandale du trader fou d'UBS à Londres, les paris sur les ETF (Exchange-traded funds), un produit boursier hyperspéculatif adossé à des stocks de matières premières ou à des indices, permettent de contourner en toute légalité les prohibitions.

Le rapport Vickers ? L'entrée en vigueur de la "sanctuarisation" des banques de dépôts britanniques au sein des supermarchés de l'argent, prévue en 2015, a été reportée à 2019, voire au-delà. De plus, chaque banque a été autorisée à en fixer le périmètre et le calendrier...

Le poids du lobby bancaire, les lacunes des régulateurs, la complicité des auditeurs, des cabinets juridiques ou des consultants agissant en cartels, la faiblesse des contre-pouvoirs (presse, ONG, analystes) émasculent les nouvelles réglementations.

COMPLICES BIENVEILLANTS

Fascinés par l'univers de la haute finance, les politiques restent les complices bienveillants de ces dérapages. Le réseau de pouvoir tissé par la banque d'affaires Goldman Sachs au sein des administrations américaines successives illustre jusqu'à la caricature ces liens troubles.

En Europe, le cercle magique du "gouvernement Goldman" est constitué d'anciens commissaires européens ou d'ex-responsables du Trésor recrutés pour leur entregent et leur familiarité avec tous les rouages du pouvoir.

Mario Draghi, qui doit succéder à Jean-Claude Trichet à la présidence de la Banque centrale européenne, le 31 octobre, a été vice-président pour l'Europe de la filiale londonienne de GS entre 2002 et 2005.

Il y a d'autant plus péril en la demeure que les bombes à retardement du shadow banking sont le plus souvent domiciliées dans des centres financiers offshore, les paradis fiscaux. Un secret bancaire d'airain conjugué à une réglementation laxiste et à un impôt minimal permettent d'attirer les capitaux, pas toujours licites, venus d'ailleurs.

La protection des Etats, qui s'en servent comme rabatteurs de fonds ou pour s'adonner, tout comme certaines organisations internationales et entreprises multinationales, à des pratiques financières discrètes, ont préservé l'attractivité et la nocivité de ces "trous noirs" de l'économie internationale, dont les politiques avaient annoncé un peu trop vite, dès 2009, la "mise sous tutelle".

Pris isolément, les intervenants de la finance de l'ombre ne constituent pas une menace. Mais en raison de l'endettement excessif des particuliers, des entreprises et des Etats, de l'interconnexion des marchés et de la mentalité moutonnière des acteurs qui agissent en meute, la faillite d'opérateurs en grand nombre au même moment peut faire imploser la planète financière.

Par le biais des innovations technologiques, des monstres informatiques et de la mondialisation des échanges financiers, l'effet domino peut en effet se répercuter dans le secteur bancaire traditionnel.

Pour pallier de nouvelles turbulences, une profonde reréglementation s'impose. A la lumière de la crise de la dette souveraine, c'est le chantier des chantiers. "Il faut trancher le noeud gordien entremêlant l'Etat et les banques, dit Peter Hahn, professeur de finances à la Cass Business School de Londres. Pour parvenir à une refonte totale de la finance, une volonté politique irrévocable "d'aller au charbon" est essentielle." Sera-t-elle au rendez-vous de Cannes ?

Marc Roche

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René Char/Héraclite/Anaximandre

28 Mars 2010 , Rédigé par grossel Publié dans #agoras

Pause-philo
René Char, Héraclite, Anaximandre

aux Chantiers de la Lune à La Seyne-sur-mer
le 27 février 2010

On a commencé par travailler collectivement sur cet aphorisme de René Char :

Ici l’image mâle poursuit sans se lasser l’image femelle, ou inversement. Quand elles réussissent à s’atteindre, c’est là-bas la mort du créateur et la naissance du poète.
Aphorisme XXXVIII de Moulin premier (1935-1936) dans Le Marteau sans maître de René Char.

Un tel aphorisme ne semble pas évident et il n’est pas sûr qu’une « bonne » disposition du lecteur au moment de la lecture permette de l’habiter ou d’être habité par lui. Alors, sans précipitation, observer l’objet à différents niveaux, phonétique, syntaxique, sémantique. On a donc repéré les couples d’opposition : ici/là-bas, image mâle/image femelle, créateur/poète (opposition qui a surpris car on a tendance à voir là plutôt un couple d’identiques). On a remarqué aussi que le verbe s’atteindre est moins fort que le verbe s’unir. De la poursuite inlassable et inévitable, naturelle, des deux images, il n’y a pas à attendre d’union durable, définitive, seulement des contacts d’algue pour peut-être des bonheurs d’épure (image proposée par JCG). L’usage du mot image intrigue car ce n’est pas mâle et femelle qui se poursuivent mais image mâle et image femelle. La poursuite n’est pas donc seulement de l’ordre de l’attraction sexuelle naturelle, elle est de l’ordre de l’image, d’une représentation. La dimension inconsciente de l’image est donc à convoquer pour expliquer l’échec de l’union, de la fusion. Le désir qui met en mouvement le fait au travers d’une image : désirer n’est-ce pas délirer ? s/l, est-ce elle ? Ce que le désir manque c’est le réel d’ici. Quand les deux images s’atteignent ici, c’est là-bas, assez difficile à situer (sur le même plan horizontal ou verticalement vers le ciel ou l’enfer, le haut ou le bas) que meurt le créateur, celui qui crée, pour donner naissance au poète, l’homme du discours, de la parole belle qui chante la beauté, la fugacité. On peut poser qu’image mâle/image femelle sont créées par le créateur là-bas, qu’après la mort du créateur, le poète prend ici ou là-bas, on n’a pas tranché, la relève pour dire, chanter les contacts d’algue pour bonheurs d’épure.

À propos d’Héraclite, nous avons comparé le texte de René Char, préface au livre d’Yves Battistini : Trois présocratiques avec un commentaire de Marcel Conche du Fragment 61.

René Char :
… Héraclite est de tous, celui qui, se refusant à morceler la prodigieuse question, l’a conduite aux gestes, à l’intelligence et aux habitudes de l’homme sans en atténuer le feu, en nterrompre la complexité, en compromettre le mystère, en opprimer la juvénilité. Il savait que la vérité est noble et que l’image qui la révèle c’est la tragédie. Il ne se contentait pas de définir la liberté, il la découvrait indéracinable, attisant la convoitise des tyrans, perdant son sang mais accroissant ses forces, au centre même du perpétuel.
Sa vue d’aigle solaire, sa sensibilité particulière l’avaient persuadé, une fois pour toutes, que la seule certitude que nous possédions de la réalité du lendemain, c’est le pessimisme, forme accomplie du secret où nous venons nous rafraîchir , prendre garde et dormir…

René Char parlant de la prodigieuse question sans la citer, j’ai considéré que c’était la question du sens de l’homme, la question que suis-je, qui devait être posée, visitée et que donc le fragment 61 était essentiel : Je me suis cherché moi-même.

Voici un passage du commentaire qu’en fait Marcel Conche :
…Je me suis cherché moi-même : j’ai cherché, homme, le sens de l’homme et j’ai trouvé ceci : l’homme est l’être voué à la connaissance, la passion de la vérité est la passion propre de l’homme, sans la philosophie enfin il n’y a pas d’existence humaine authentique. Or si une telle découverte a été possible c’est parce que je me suis cherché en un autre sens : non pas comme on cherche le mot d’une énigme, mais comme on cherche ce qui est caché. Pour devenir philosophe, on doit d’abord se chercher, parce qu’on est, initialement comme enfoui et recouvert sous ce qui n’est pas nous aussi – sous les façons de voir, opinions et options, croyances et préjugés mis en nous par des parents et des éducateurs qui entendent faire de nous des individus canoniques, les individus d’un groupe défini, le leur, et non des individus libres, jugeant en raison, des individus universels. Il faut conquérir sa singularité – condition pour conquérir aussi l’universalité, pour avoir accès à l’universel. Faute de quoi le monde auquel on a affaire n’est jamais qu’un certain monde, particulier, ce n’est pas le monde. Alors que suis-je ? Un individu collectif, ni singulier ni universel. La subjectivité collective en moi me sépare du monde et de la vérité. Je ne suis pas encore au monde. Je rêve encore, d’un rêve collectif, car mes rêves sont aussi ceux des autres. Je me suis cherché moi-même dit le Philosophe, entendons : je me suis désaliéné, désengagé, j’ai « déconstruit » l’individu de groupe que j’étais, j’ai rompu intimement avec la loi du groupe, qui n’était qu’une loi de fait, je me suis séparé de tous les groupes particuliers pour avoir la vue et le jugement libres. C’est alors que je deviens capable d’être moi-même le sujet de mes discours. Ce ne sont plus les autres-en-nombre et la collectivité, c’est moi-même qui dis ce que je dis. Et c’est parce que mon discours est absolument le mien qu’il peut être vrai, exprimant non de pseudo-« vérités » de groupe, mais la vérité (universelle) ; et s’il est vrai, c’est qu’il est le mien. Le philosophe est l’individu universel, c’est-à-dire l’individu qui a cessé d’être étranger à lui-même, l’individu singulier et qui vit sa singularité, mais qui, parce qu’il est une raison libre, libérée, jugeant en liberté, est ouvert à l’universel, à la vérité en soi qu’aucun préjugé ne déforme.

Il est clair pour ma part que ma préférence va au commentaire d’une clarté exemplaire de Marcel Conche. Avec ce passage, c’est bien un programme de vie sous l’angle de ma singularité-universalité, de la vérité que je ne peux pas ne pas chercher à accomplir.

Pour la parole d’Anaximandre, je me suis appuyé sur la traduction et le commentaire qu’en a fait Marcel Conche aux PUF qui considère ce livre comme ce qu’il a fait de mieux.

Hésiode et Homère VIII° siècle avant J.C.
Thalès  625-550 av.J.C.
Anaximandre  610-540
Pythagore  580-490
Héraclite  550-480
Parménide 515-450
Anaxagore  500-430
Empédocle  485-425
Démocrite  460-370
Socrate  470-400

Anaximandre de Milet en Ionie fut un habile utilisateur du gnomon, tige droite dressée verticalement sur un plan horizontal, donnant une ombre qui se déplace au cours de la journée d’est en ouest, ombre méridienne dont le sommet donne une courbe variable selon les saisons. On peut déterminer les solstices par l’observation directe. Anaximandre par le calcul a pu déterminer les équinoxes.
Si la tige est plantée sur une surface sphérique creuse, on a un polos et l’ombre dans la cavité concave indique les époques de l’année, les heures du jour.
Anaximandre fut un régleur apprécié de cadrans solaires pour un certain nombre de villes.
Il construisit une sphère céleste, une maquette du ciel qui lui permit de visualiser l’obliquité du zodiaque, de rendre manifestes les changements de position du soleil et d’expliquer les saisons. Pour construire cette sphère céleste, il a dû prolonger le cours diurne des astres, envisager leur course nocturne, isoler la terre, suspendue dans le vide, soutenue par rien, ne reposant sur rien. Ce fut ainsi le premier astronome et non plus astrologue et sa découverte est peut-être la plus grande découverte de l’astronomie.
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Perspective de l'Univers d'Anaximander
ces schémas sont tirés de l'article sur Anaximandre de Wikipedia

Il fut aussi le premier à dresser une carte qui se voulait exacte, sans préoccupations mythologiques.
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Anaximandre dont il ne reste qu’une parole fut aussi le premier philosophe. Pour que la philosophie puisse émerger, plusieurs conditions étaient nécessaires, a posteriori :
1-    l’invention de l’alphabet grec qui est un système atomique de deux composants  auxquels toute unité syllabique peut être réduite ;
2-    l’épopée homérique (opposée à la poésie didactique d’Hésiode) qui a ramené les dieux grecs à des objets poétiques, a libéré les Grecs de la pensée religieuse prêts pour une autre pensée, en particulier de la nature ;
3-    l’apparition d’un homme voué à la passion de la vérité et qui ne pouvait être qu’un Grec suite aux deux premières conditions.
Anaximandre est le premier philosophe et le premier philosophe de l’infini, l’apeiron.
L’apeiron, l’infini est au principe de tout, l’arché, le principe, la source, l’origine radicale de tout et ce à partir de quoi tout s’explique, l’infini est l’origine radicale des choses.
Quelles sont les caractéristiques de cet infini ?
1-    il est indéterminé, infini en grandeur, engendreur de l’espace infini et du temps infini, éternel,
2-    il est sans substance, créateur de toutes substances qui ne sont que des apparaissants-disparaissants,
3-    il est mouvement éternel, perpétuel et donc instable, engendrant des différences extrêmes, conditions d’émergence de mondes viables, vivants, appelés à mourir par perte de leur vitalité, par vieillissement, mondes innombrables, non répliqués ou non répétés,
4-    il est d’une vitalité infinie, indéfinie, indéterminée, éternellement jeune, engendreur de mondes où il y a plus dans l’effet que la cause ; il est donc créateur, poète, ignorant de ce qu’il crée qui est donc une chance et ne correspond à aucun projet (pas d’intelligence créatrice donc)
5-    l’engendrement d’un monde, sa création se fait par séparation d’un germe
, le gonimon, qui se sépare (apokrisis) ou est éjecté (ekkrisis) de l’infini indéterminé. Ce gonimon est en quelque sorte un programme qui se développe de la naissance à la mort de ce monde sans possibilité de corriger, réguler le programme. Ce gonimon engendre, génère le chaud et le froid, les contraires nécessaires à la vie, la chaleur étant tempérée par le froid, la vie se développant tant que la chaleur, terme positif l’emporte sur le froid qui la tempère, vie qui vieillit et meurt quand le froid l’emporte sur le chaud.
6-    la Nature est l’autre nom de cet infini, c’est la phusis, la physis, immortelle et éternelle car dispensée de mourir comme de naître. C’est donc l’infinité de la Nature qui engendre la finité de tout étant, de chaque monde, de chaque vie. Tout étant a un commencement et une fin, une naissance et une mort. La Nature n’a ni commencement ni fin. C’est de la phusis, exempte de naissance et de mort que proviennent toutes choses qui ont naissance et mort. Par la naissance, la phusis donne la vie, par la mort, elle retire exactement ce qu’elle a donné. C’est la justice de la Nature, la diké, justice cosmologique, sans implication morale. Ainsi est justifiée la mort car la naissance d’un monde fait injustice aux mondes qui ne sont pas nés à la place de celui qui a été engendré, la mort est donc réparation de l’injustice initiale, cosmologique, non morale. L’homme, par son hybris, sa démesure veut séparer sans succès naissance et mort, vivre et mourir, il rêve vainement, faussement, injustement d’immortalité.
7-    Seul l’infini, la Nature peut être principe de tout, seul, il peut engendrer tout ce qui est engendré et seul, il peut engendrer indéfiniment car, étant inengendré, il est indestructible. Ainsi est possible à partir de l’infini comme principe, source, que tout soit engendré toujours. C’est un principe universel et éternel dont une des conséquences est la nécessité des mondes innombrables et non un seul monde, toujours pareil à lui-même, en quoi Anaximandre se démarque d’Héraclite et de Parménide comme d’Anaxagore, d’Empédocle, Thalès. Pour Thalès, le monde a pour principe l’eau, pour Anaximène c’est l’air, pour Héraclite c’est le feu, pour Empédocle ce sont les quatre éléments (eau, air, feu, terre).
8-    L’unité des contraires d’Héraclite, génératrice d’un monde, toujours le même, même si toujours changeant, génératrice d’un monde ordonné, structuré, un cosmos, est une unité dialectique faisant preuve de mesure pour que le monde vivable reste vivable. Chez Anaximandre, l’unité des contraires est variable selon la proportion de chacun des deux extrêmes, proportion variant avec le temps et variation telle que l’élément négatif, le froid, finit par emporter vers la mort. Un monde n’est donc pas éternellement viable ni vivable. Il est périssable comme tout ce qui le compose, chaque étant composant ce monde étant non un étant isolé, indépendant, mais lié à tous les constituants de ce monde. Quand l’été survient, surviennent la rose, le papillon, le pré verdit… Chaque étant ayant une vitalité finie, une durée de vie, avec des moments bien définis, naissance, jeunesse, maturité, déclin, mort, chaque étant et chaque monde sont assujettis au nombre et le temps est ce qui se compte : trois mois, quatre saisons, un jour, une nuit… Le temps mondain et intramondain est engendré par le temps infini, éternel de la phusis.

On voit qu’une telle philosophie ne relève pas de l’expérience immédiate, qu’elle ne relève pas de l’observation sensible même si observation il y a, par exemple les engendrements liés à des germes. Elle est le fruit de la pensée d’un individu libéré, usant de sa raison, non pour construire des concepts mais pour proposer une métaphysique rendant compte, sans preuves mais avec des arguments, du Tout de la réalité. Il faut concevoir l'infini, lui attribuer des caractères dont le gonimon, germe universalisé,... Le Tout de la réalité pour Anaximandre c’est la Nature.

Jean-Claude Grosse, le 1° mars 2010


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Gabrielle Russier/Antigone

23 Mars 2010 , Rédigé par grossel Publié dans #agoras

samedi 27 mars 2010
de 15 H à 17 H 30

à la médiathèque d'Hyères
présentation du livre
Gabrielle Russier/Antigone
suivi d'un débat
Profs/élèves: l'amour interdit ?

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SAMEDI 27 MARS
MÉDIATHÈQUE DE HYÈRES
GABRIELLE RUSSIER/ANTIGONE

Lectures :

1/ La lettre de Raymond Jean pages 17-18

2/ Le livre est une évocation de Gabrielle, imaginée, mise en scène, à partir de ses
propres écrits, des témoignages recueillis, du ressenti des auteurs qui s’y sont intéressés :

                   a : Pépé Christian écrit à Gabriella sa petite fille pour lui parler de sa Gabrielle
à lui : - lecture de la lettre de Gabrielle (p 34) ;
          - ce qu’il a appris d’elle, la liberté et l’amour ( p 41 à partir de « avec sa voix d’Antigone », jusqu’à p 42 "la lourdeur du réel")

                   b : Satan, compagne de prison de Gabrielle : page 80 depuis « ce n’est pas de notre faute »…. jusqu’à page 81 en bas (merci)

                   c : Gabrielle elle-même, confrontée peu avant sa mort au manque et à la solitude :
p 21 à partir de « je suis dans le bleu » jusqu’à la page 22 « je suis sale d’avoir voulu vivre ».

3/ Le livre explore aussi l’après Gabrielle, le devenir de ceux qui sont restés :

                   a : la mère de Christian : p 49 jusqu’à la p 51 : « elle a eu ce qu’elle méritait »

                   b : Christian, devenu prêtre de la paroisse des Accoules à Marseille, et son père, mourant, quarante ans après les évènements :  p 53 à 56  puis de la p 72 « je veux te confier mon sentiment » à la fin

4/ Le livre ouvre enfin sur des horizons plus lointains :

                   a : l’astronaute Amstrong, au moment d’alunir, écrit une lettre à Gabrielle : depuis la page 86 « excusez ma disgression, Madame », jusqu’à la fin.

                   b : pépé Christian revient sur le contexte, en insérant une lettre de sa femme à ses parents : page 40 depuis « vous avez fait 1968 » jusqu’à page 41 « France de Sarko »

                   c : le philosophe Gérard Lépinois livre quelques réflexions sur Gabrielle, le monde, et l’art.
-    p 90 :de « si socialement il faut juger » jusqu’à « la nôtre »
-    p 92 : de « On n’attend pas des jeunes gens » jusqu’à « inventions du passé »
-    p 94 : de «  à la fin » jusqu’à page 95 «  ce qu’il faut bien appeler une gueule »
-    p 102 : de « en mon intime conviction » jusqu’à « une idée de la justice » puis page 103 de « en tant qu’amoureux » jusqu’à « sur la matière ».
-    p 117-118 : tout le texte

5/ Pour conclure :
            -poème d’Eluard pages 11 12 : comprenne qui voudra.

UNE QUINZAINE DE PERSONNES ONT ASSISTÉ À CETTE PRÉSENTATION ET LE DÉBAT QUI A SUIVI FUT INTÉRESSANT.

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Héritons-nous de valises à la naissance ?

21 Mars 2010 , Rédigé par grossel Publié dans #agoras

Pause-philo:
Héritons-nous de valises à la naissance ?

La pause-philo du 20 mars 2010 au Comédia à Toulon, consacrée aux valises dont nous héritons à la naissance a été bien suivie, riche en interventions. Commencée par des retours sur le spectacle On ira voir la mer, retours variés, la discussion a commencé par la grossesse et l'accouchement du point de vue de la mère, expérience de l'ordre de l'intime et de l'indicible dont l'art, la littérature, la poésie, la peinture ne se sont pas saisies, laissant place à un grand silence, un vide sur cette expérience pourtant commune et à chaque fois singulière et qui ne fait donc pas partie d'un héritage culturel. Du point de vue de l'enfant, embryon, foetus, rien ne nous permet de dire ce qu'il ressent: on est dans des représentations fantasmées mais l'art peut peut-être par intuition, empathie nous faire éprouver des émotions... Un témoignage de femme voulant accoucher chez elle pour son 3° enfant a été lu: était revendiqué le refus de la médicalisation de l'accouchement, le refus de la position prescrite, le choix de la position comme de la respiration... Ont ensuite été abordés des sujets comme le désir d'enfant, du point de vue de la mère, du point de vue du père. Ont été lus un poème: Ta mère, et un passage d'un texte de la créatrice des dentelles végétales exposées dans le hall du théâtre.
La formule qui me semble la plus forte de cette pause-philo est peut-être celle-là: pour qu'un enfant naisse, accède à la position de sujet, il faut que la femme, sa mère, accepte de s'en séparer pour désirer ailleurs.
Ce qui m'a frappé aussi c'est le refus d'être en position de savoir, de certitude des analystes, leur grande prudence dans le choix des mots, leur appel aux confrères pour s'autoriser à avancer leurs définitions et propositions.
On trouvera ci-dessous l'essentiel des interventions.
Jean-Claude Grosse

Accouchement, surgissement de la vie,

c’est d’abord de cela dont il s’agit et des bouleversements qui accompagnent la naissance, pour le nouveau-né arraché à une forme de tranquillité omnisciente, pour les parents confrontés à des choix fondamentaux,à une révélation possible du sens de l’existence, un retour sur mémoire.
Pour tous, une solitude habillée de crainte ou d’exaltation, et une question lancinante : et après ?
Y a-t-il au bout du chemin, pour chacun d’entre nous, une lueur ?
Une mer que nous pourrions aller voir ? …pour se ressourcer, chercher à se découvrir, inviter à un voyage où l’on rêve et se cogne, où l’on apprend ou réapprend à consentir et à aimer face à l’immensité … une mer, source de vie et d’inspiration, où l’on pourrait se tenir la main pour continuer,
ensemble … à nouveau.
Katia Ponomareva / Gilles Desnots
 

Héritons-nous de valises à la naissance ?

Cela signifie les valises dont peut être chargé le nouveau-né, les valises de mère, maman pour la 1° fois ou la n°, celles de père.
Il s'agira de profiter de ce que la psychanalyse peut nous dire du désir ou non d'enfant, du déni aussi de grossesse, du "paradis"  foetal, du traumatisme de la naissance et du cri primal, de la reconnaissance ou non  de l'enfant (enfant né sous X, ou non reconnu par le père), de ce  qui se réactive chez la mère lors d'une naissance, idem pour le  père et pour les grands-parents.
Jean-Claude Grosse

Faire de notre héritage une vie !

Enfant attendu, enfant programmé, enfant désiré, ou venu sans crier gare…

Que recouvre le désir d’enfant pour une femme, pour un homme, pour un couple ?

La naissance du petit d’homme n’est pas seulement naître en tant qu’organisme c’est  l’émergence d’un sujet par son inscription dans le langage et  le surgissement du désir !

Dans  l’aventure de  notre  vie, comment faire avec  notre  histoire, avec  notre héritage familial parfois  pesant ?  Comment  faire de nos failles, de notre symptôme  ce que nous avons de plus singulier ?

C’est  tout l’enjeu  d’une psychanalyse !
Marie-Paule Candillier

14-03-10 (206)

On ira voir la mer, c’est un spectacle sur la naissance …  pourquoi Katia avoir choisi ce titre ?
À la reprise de « Rien ne sera plus jamais comme avant (À Nouveau,  fragments 2) »,  il se trouve que j’étais enceinte. Le titre s’est imposé à moi, une phrase entendue à la fin d’un film. « On ira voir la mer (À Nouveau, fragments 3) », c’est pour moi un projet : celui d’aller voir la mer pour … Un avenir inconnu se dessine. Soudain, quelque chose est en marche, qui m’implique moi et les autres. On ira voir la mer, ça devrait être un voyage initiatique, un chemin dont on apercevrait la trace qu’au bout du cheminement.
Il y a aussi la destination … la mer, la source …ma source de vie et d’inspiration pour ce spectacle.

On ira voir la mer (À Nouveau, fragments 3), est-ce que c’est la troisième partie d’une trilogie ?
Quand j’ai créé À Nouveau, fragments 1 ou Mon pays c’est la vie, il ne s’agissait pour moi que de poser un acte artistique autour d’un questionnement, aucune intention au départ de créer un diptyque ou une trilogie, juste une nécessité vitale d’interroger la vie et la mort. Déjà le fragment s’est imposé à moi, du mal avec les mots,  et l’impression « étrange et pénétrante » qu’ils pouvaient venir enfermer le propos.
Pas de texte au départ donc, des thèmes et des gens qui apportent dans le travail ce qu’ils sont et ce qu’ils ont à dire sur les thématiques abordées. Envisager en fait des formes qui se répondraient les unes aux autres comme si l’on construisait une maison, pierre après pierre.
Chercher à tâtons mais chercher toujours.
Pour ce nouveau spectacle, un désir de l’écrire comme une partition musicale, la bande son comme texte de la pièce venant dire les mots nécessaires.

Comment peut-on définir ce que l’on voit sur scène … théâtre, danse, autre chose ?
Il est vrai que l’on vit dans une époque où l’on aime bien faire rentrer les choses et les gens dans des cases. Je trouve ça plutôt stérile et je ne trouve pas très intéressant de chercher à définir ce que l’on voit sur scène. Je n’ai  rien inventé de la forme que l’on voit sur scène, cela existe depuis bien longtemps et il est des pays, comme la Belgique,  où cette tradition existe fortement depuis des années. Ce qui est important pour moi, c’est de trouver son langage, encore que celui-ci peut et doit évoluer bien sûr.
Le mien consiste à essayer de faire éprouver des sensations aux spectateurs afin de les amener à cheminer. Ce que chacun va éprouver ou non d’ailleurs lui appartient et où cela va le conduire aussi mais j’espère que cela va le conduire quelque part, c’est cela qui m’importe.

Comment se déroule la gestation d’un tel spectacle ?
Pour ce spectacle et toujours dans un souci d’avancer, j’ai eu envie de m’interroger sur « mon » processus de création. Comme il n’y a jamais de texte de mes spectacles, j’ai pensé que donner à lire un processus de création pourrait être intéressant. Il se trouve que j’ai rencontré Gilles Desnots, qu’il est auteur et qu’il a formulé le désir de faire un bout de chemin avec moi. Comme je le fais avec tout le monde, je me suis située sur son terrain et lui ai proposé d’échanger autour du spectacle à venir de façon épistolaire, écrire donc un livre d’entretiens croisés qui rendrait compte de ce processus de création en amont tout au moins.

Extrait des Entretiens croisés entre Katia Ponomareva et Gilles Desnots
Accoucher une nouvelle fois … « Mais accoucher de quoi, le sait-on seulement en se mettant en marche pour aller voir la mer ? La volonté peut n’être que pressentiment, comme si on se disait à soi-même : le moment est venu pour…, il faut que j’en ai le cœur net… je sens que je suis poussé à… Alors on y va, avec courage et crainte, enthousiasme ou pas, certitudes et optimisme ou sans trop y croire… Et l’on a pu se tromper ; il ne se passera peut-être rien, parce que… parce que toutes les raisons du monde peuvent contrecarrer le projet jusqu’à le faire échouer. Mais, dans le spectacle, il se passera bien quelque chose, même si ce n’est pas pour tous. A quel moment du processus cela se passe, la révélation de soi, peut-être, l’accomplissement espéré, la résolution nécessaire pour avancer ? En voyant la mer, paf, comme ça, brutalement, presque comme un miracle ? Mais ce pourra être avant, et l’on ira alors voir la mer quand même, pour confirmer ce que l’on sait maintenant, ou simplement pour la beauté du geste, se rendre compte que la mer est parfois n’importe où, là on a envie de la voir. Mais il est probable que le processus qui nous a mis en mouvement se termine après avoir vu la mer, un peu après… longtemps après. On sera donc allé voir la mer pour vivre une étape de la recherche qui anime notre vie. Une étape nécessaire malgré tout, que l’on pourra renouveler, de la même manière que ceux qui se croyaient chanceux en ayant croisé dès le premier jour le regard de la mer, mais qui reviendront un jour, parce qu’au bout du compte, on n’épuise en effet ni la mer ni la complexité de la vie en trouvant des réponses aux questions du moment, qui, pour essentielles qu’elles furent un temps ne furent que celles d’un moment. » 
Les Cahiers de l’Égaré, 92 p., 10 euros.

 
Du désir d’enfant
 à l’ héritage de chacun à sa naissance

A propos de « On ira voir la mer »

Pause philo du 20-03-10 au Comédia
Marie-Paule CANDILLIER

Le désir d’enfant

Le désir d’enfant dans l’expression courante est de l’ordre de l’idéalisation, l’enfant désiré est l’enfant imaginaire, merveilleux. Cet enfant imaginaire est supposé tout accomplir, tout réparer, tout combler, deuil, solitude, destin, sentiment de perte…
L’appréhension de la mort est toujours présente dans la procréation. Toute procréation vise une part d’immortel dans le vivant.

Mais qu’est-ce que le désir ?
Le désir  se constitue à partir de la castration (symbolique) c'est-à-dire la prise en compte du  manque phallique de la mère. Lacan dira aussi à la fin de son enseignement que c’est  le signifiant ( le langage) qui est agent de la castration. Le sujet se constitue en prenant la parole au prix d’une perte d’être. Le désir est inconscient, c’est un manque articulé dans la parole.  Le désir est la marge qui sépare le sujet du fait du langage d’un objet perdu.  Le  sujet méconnaît  son désir, il n’y a accès que par les  formations de l’inconscient (rêve, lapsus, symptôme…)
Le désir c’est aussi le désir de l’Autre (l’Autre du langage : ce qui nous a constitué, ce que nos parents ont désiré, ce qu’ils ont choisi pour nous…)
L’objet du désir est métonymique, il se déplace d’un objet à l’autre car l’objet est toujours perdu.

L’enfant désiré n’est donc pas celui qui est le plus  programmé, l’enfant « accident » est souvent un enfant désiré inconsciemment. Reste à savoir quel désir, il recouvre.
L’enfant se présente à la naissance en position d’objet du désir de la mère et du père ; nous allons voir de quelle façon il peut s’inscrire dans leur désir et les conséquences de la place qu’il occupe pour eux.
 
Du côté de la mère
L’enfant substitut phallique pour une femme
Selon Freud, la petite fille rentre dans le complexe d’oedipe par le complexe de castration. Quand elle prend conscience qu’elle n’aura pas de pénis, elle se détourne de sa mère (son premier objet d’amour)  « qui l’a si mal faite » et se tourne vers son père pour obtenir son amour sous la forme d’un  enfant comme substitut du pénis. Comme le père ne lui donne pas, elle s’orientera vers un homme plus tard.
L’enfant est donc un substitut phallique pour une femme. Etre mère est du côté phallique, « la mère n’est pas une femme » pour Lacan car la féminité est du côté du vide. Il n’existe pas de signifiant de la femme, il n’existe qu’un seul signifiant pour les deux sexes, le phallus. On s’inscrit du côté plus ou moins, « l’avoir ou pas » dans la sexuation.
Lacan propose le « pas tout » (pas toute inscrite dans la dimension phallique) pour désigner la jouissance féminine du côté de l’illimité, non bornée par la signification phallique.

Certaines femmes ne renoncent pas à l’envie de pénis, leur destin peut prendre plusieurs orientations : soit elles se détournent de la sexualité, elles renoncent à toute vie sexuelle, soit elles font un complexe de masculinité en devenant homosexuelle éventuellement. L’homosexualité peut aussi être  pour une femme un attachement à la mère préoedipienne, le père n’étant pas venu se substituer comme objet d’amour.

La relation mère-enfant
En opposition aux psychanalystes post freudiens, Lacan n’envisage pas  la relation mère-enfant  dans une harmonie. Pour lui, l’enfant se construit en fonction de la place qu’il occupe dans  le manque (autre façon de dire le désir) de la mère. La relation mère-enfant repose sur trois termes : mère-enfant-phallus ( objet imaginaire du désir de la mère).
L’enfant est donc au départ en position d’objet du désir de la mère. Pour  que l’enfant advienne     comme sujet, il est nécessaire qu’il ne réalise pas l’objet de la mère dans son fantasme, c'est-à-dire qu’il ne lui donne pas le phallus qui lui manque. C’est sur le corps d’un homme que la mère en tant que femme peut le trouver. La mère ne doit pas être toute à l’enfant, il est nécessaire qu’elle soit aussi femme. La mère n’est suffisamment bonne qu’à ne l’être pas trop. Une mère est une femme qui manque.
Dans le cas où l’enfant réalise le fantasme de la mère, il incarne l’objet de jouissance et ne parvient pas à s’inscrire comme sujet : cas de psychose infantile ou enfant qui somatise. Il peut aussi être objet fétiche de la mère ( la perversion chez la femme est rare car elle trouve chez l’enfant son objet fétiche).
Le cas le plus ouvert est l’enfant symptôme du couple familial où l’enfant  est pris dans le désir des deux parents, la fonction paternelle venant faire médiation à la relation mère-enfant.

Du côté du père
Le garçon sort de l’oedipe par le complexe de castration. Il renonce à l’amour incestueux pour la mère par crainte de perdre le pénis sous la menace du père selon Freud.  La castration entrevue c’est celle de la mère, la mère toute puissante. Il doit renoncer à la mère pour pouvoir rencontrer une femme plus tard. C’est le père qui lui donnera l’accès à la virilité, son titre en poche par l’identification symbolique au père.
Dans le premier enseignement de Lacan, le père est une fonction tierce, symbolique ( le Nom du père)  entre la mère et l’enfant. Il vient répondre à l’énigme du désir de la mère « Que fait-elle ma mère quand elle s’absente ? » et s’y substituer. La fonction paternelle est introduite par la parole de la mère qui investit  le père comme porteur du phallus. Le père doit faire la preuve qu’il l’a le phallus.
Dans son deuxième enseignement, Lacan introduit le père comme celui qui jouit d’une femme qu’il fait cause de son désir. C’est le père-version, père- versement orienté. Cela exige que le père soit aussi  un homme. « Ce dont s’occupe cette femme cause du désir du père  c’est d’autres objets a , les enfants auprès de qui le père intervient exceptionnellement dans le bon cas », nous dit Lacan.
Le père n’est pas seulement celui qui interdit mais celui qui montre le chemin à l’enfant comment faire avec la jouissance ( pulsion de vie et pulsion de mort).
L’arrivée d’un enfant peut être source d’angoisse pour un homme, il faut qu’il accepte que sa femme désire en dehors de lui   c'est-à-dire l’enfant. 

« Père » et « mère » sont des fonctions
Etre père et  être mère sont des fonctions. Lacan substitue au mythe de la famille fondé sur  l’instinct, aux parents biologiques, une famille basée sur la culture et le social c’est à dire une famille symbolique (dans les complexes familiaux dès 1938).
Tandis que la fonction maternelle satisfait les besoins  de l’enfant dans une relation qui n’est pas anonyme mais subjective et  qu’elle l’introduit au langage, le père humanise le désir, il réalise une médiation entre les exigences de l’ordre et de la loi, et le particulier du désir de la mère pour l’enfant. Il incarne la loi dans le désir.
Une mère-femme et un père-homme, voilà ce qui ouvre la voie du désir de l’enfant, fruit de la relation entre un homme et une femme.

L’héritage de l’enfant à sa naissance
La biographie n’est pas réductible à l’histoire d’un sujet. Ce qui détermine sa biographie c’est d’abord la façon dont se sont présentés le désir du père et  le désir de la mère à l’enfant. Lui qui fait son entrée dans le monde  en place d’objet a,  doit advenir comme sujet. C’est à partir d’une place déjà donnée que l’enfant aura à poser ses propres choix pour aller au-delà de son statut d’objet. Il y a une part de création du sujet qui va se faire un destin en fonction des aléas de la rencontre.
Chaque sujet quelle que soit son histoire doit trouver ses propres réponses face aux questions de sa venue au monde et  au réel du sexe. Par exemple, le petit Hans de Freud ne sait pas comment intégrer le plaisir de son sexe,  de cette jouissance ; il fait appel à l’idée qu’il pourrait perdre l’organe puis sa phobie vient tempérer son angoisse en mettant une limite à sa peur.
Le symptôme vient comme réponse à l’impossible à dire. Le symptôme est un moyen que le sujet invente pour traiter ce qui ne peut se dire ce qui lui reste étranger. Par ses symptômes le sujet tente de symboliser le désir  de l’Autre qui l’interroge « Que suis-je pour lui, mon père, ma mère ? ».
La psychanalyse permet d’élaborer des réponses plus satisfaisantes.
Dans une psychanalyse, on aborde la façon dont chacun se débrouille avec ce qu’il rencontre, on réorganise autrement ce qui a présidé à sa naissance, on réinterprète différemment son histoire  pour  faire notre vie.

Les aléas du désir d’enfant

Déni de grossesse
Dans le déni de grossesse, les informations visuelles, tactiles, kinesthésiques ne sont pas reconnues par la femme comme signes de grossesse, parfois jusqu’à l’accouchement  pour des raisons psychiques. Un barrage fantasmatique a interdit le lien conscient entre la relation sexuelle et la grossesse (traumatisme de l’enfance, interdit de la sexualité, relation passionnelle impossible, psychose…) Le déni de grossesse traduit bien qu’« avoir un corps » passe par la dimension symbolique.
Dans ces cas  de déni de grossesse, le risque d’infanticide à la naissance est important si la femme  n’est  pas accompagnée  face à sa stupeur et à la panique lors de la naissance de l’enfant. L’enfant  vient brutalement représenter ce qu’elle n’a pu prendre en compte.

Accouchement sous x
Une mère a la possibilité légale d’accoucher sans dévoiler son identité ; l’enfant sera voué  à être adopté au bout de 3 mois. Elle peut  donner son identité sous enveloppe scellée, choisir un prénom à l’enfant et laisser  des objets  qui seront remis à l’enfant plus tard.
Ce sont des cas rares : date d’IVG dépassée ( 12 semaines d’aménorrhée), viol,  haine de l’enfant liée à la relation avec le partenaire, haine de sa propre mère…

La stérilité et la procréation médicalement assistée (PMA)
FIV, FIV avec donneur
La stérilité inexpliquée recouvre des blocages psychiques, un refus inconscient d’enfant, des conflits psychiques (insécurité dans le couple, attachement oedipien aux parents,  haine de la mère, refus d’engagement…)
Les PMA opèrent un forçage du désir qui peut avoir des conséquences sur l’enfant (qui vient réparer la faille) si une élaboration psychique n’est pas opérée par les parents.
La FIV avec donneur peut être difficile pour le père qui peut  vivre sa stérilité comme une impuissance et ne pas se sentir père ; le père  biologique peut être fantasmé par la mère comme le vrai  père…
Les PMA, en dissociant la sexualité de la procréation,  laissent  aux seuls repères symboliques, ceux de la différence des sexes et des générations, la possibilité de construire une filiation.

La grossesse

La grossesse réactive l’histoire personnelle de la femme et entraîne des remaniements psychiques  importants. Elle lui impose une réélaboration de la représentation psychique qu’elle a de son corps :
-    en début de grossesse, l’enfant est vécu comme une partie de son corps car le fœtus ne donne encore aucun signe. Cet imaginaire fusionnel est anxyogène pour certaines femmes qui revivent ainsi la dépendance totale et l’ambivalence du lien à la mère des premiers temps de la vie.
-    Le second temps de la grossesse dès le troisième ou quatrième mois, le femme sent l’enfant qui bouge en elle. Elle peut créer de nouvelles images à partir de ses  sensations afin de faire de son corps, un domicile à l’enfant. Il faut alors qu’elle puisse vivre son corps comme cavité mais aussi réceptacle investi par un autre corps différent du sien et qu’elle y prenne suffisamment de plaisir pour mener à terme la grossesse.
La grossesse met à l’épreuve toutes les représentations qu’elle a de son corps : elle devra « contenir et garder » dans son corps puis « s’ouvrir et perdre » sans se perdre au cours de  l’accouchement.
Alors que la féminité se construit d’un point de vue psychique, sur le manque phallique et sur une jouissance « pas toute » phallique, la grossesse va solliciter la dimension phallique chez une femme : avoir un enfant.
La maternité interroge chaque femme sur l’enfant qu’elle a été, en tant qu’enfant pour ses parents et la façon dont elle s’en est accommodée.
La levée du refoulement favorisée par l’état de grossesse met à nu les désirs incestueux qui s’expriment  souvent à propos de l’allaitement ou du sexe de l’enfant.
La maternité renvoie la future mère à sa propre mère, mère  oedipienne ou préoedipienne. Quand le désir homosexuel est trop intense, la parturiente va devoir opérer un travail de détachement de sa propre mère pour accepter d’être mère elle-même.
Les femmes en rivalité avec leur mère, déclenchent envers l’enfant  qu’elles portent l’agressivité destinée à la mère. Elles vivent l’enfant comme un encombrement ou un parasite ( fantasmes d’enfants mal formés, panique lors des mouvements du fœtus) et risquent d’accoucher prématurément.
D’autres au contraire vivent leur grossesse comme un comblement qui vient soulager « un être femme » qui souffre. L’enfant dans leur corps les aide à s’affirmer comme femme et l’accouchement devient un réel danger.
Généralement, dans les derniers temps de la grossesse, la préoccupation de l’accouchement et l’impatience de rencontrer l’enfant, introduisent l’idée de séparation. Le désir du père quand il est présent et ses propres représentations médiatisent  déjà la relation mère-enfant.

Chez certains pères, le désir d’être « enceint » s’exprime au cours de la grossesse par des maux de ventre et une prise de poids qui évoque le rite de la couvade de certaines cultures.

L’accouchement

L’accouchement marque l’irruption du réel dans l’imaginaire de la grossesse. C’est une expérience solitaire  et incommunicable qui ne peut être représentée avant d’être vécue malgré l’accompagnement de la grossesse. L’homme et la femme font là l’expérience de la différence et d’un impossible  partage.
La souffrance (malgré la péridurale) est une expérience déréalisante pour certaines femmes. L’angoisse de mort est au premier plan. La souffrance physique et psychique participe sans doute au processus de séparation qui commence et aide la mère à vivre ce passage pour accueillir l’enfant bien réel.

Le deuil d’un enfant mort-né ou  à la naissance est difficile à effectuer car il porte  sur l’enfant ressenti et imaginé  mais qui n’a pas encore pris existence.
Quant au handicap, il confronte  brutalement les parents au réel qui fait  rupture avec l’enfant imaginaire.
Marie-Paule Candillier

Retour sur « On ira voir la mer »

Nommer des bribes permet de créer...
 
L'émotion pure, l'intériorité,
dit le remous,
tourne en rond,
fait des vagues,
déborde...
 
Dans l'audace des mots, je saisis des fragments de cette émotion intérieure, l'amène à l'expression, au jaillissement, j'accouche, me fait violence face aux peurs de montrer, face aux projections que j'ai, je m'accorde à dire l'attirance pour certaines matières, certaines personnes, certains thèmes et me laisse guider « à l'aveugle » jusqu'à ce qu'un certain nombre de liens soient fait, qui m'amène à mettre en oeuvre. Evidence
 
Le désir d'enfant        Désir du corps habité
 
Être la terre d'accueil du don précieux de la vie, l'amour.
 
Pour moi le désir d'enfant c'est avant tout le désir sexuel amplifié. Le désir d'être pleine du sexe de l'homme, d'accueillir au plus et au plus prés cet autre différent de moi. Me remplir du corps de l'autre.
Accepter avec bonheur la transformation de mon corps c'est montrer mon corps gonflé par cet homme, entré en moi.
C'est une émotion géante à laquelle je me laisse aller. Quand je jouis, tout est en moi.
 
A un moment donné,   pour Mona
                                 pour Luciole
                                 pour Hélios,
cette émotion est saisie par une possibilité d'accomplissement réelle. Elle rejoint une raison d'aller jusqu'au bout.
 
Ce que j'aime dans ce que tu dis et qui m'aide à te rejoindre, c'est que dans ta décision d'avoir un enfant, tu as interrogé  ton accord intérieur qui n'a pas dit non, c'est un oui silencieux.
 
Au contraire,  j'ai dit non souvent à un désir d'enfant, là depuis l'enfance.
 
Cette émotion est déterminée par le fait que je suis une femme. La réaliser m'amène à une réalité de ce qui n'était qu'un phantasme.
Je suis prête à recevoir.
Je reçois avec la naissance de l'enfant, la femme-mère que je deviens.
J'entre dans la maturité de la sexualité, de mon rôle dans la sexualité.
J' accueille dans la grossesse, la réalisation d'un corps nouveau, pour donner naissance :
L'étonnement de l'autre semblable et différent.
Je défusionne.
 
Le phantasme d'être dépossédée de moi, rempli d'un autre, questionne mon identité, révèle la soumission que j'ai du avoir en naissant face au monde, à la société, aux parents qui m'accueillent.
Il y a une survie dans chaque naissance, survie de l'espèce ?
 
Quand j'écris ici, je donne des explications pour que tu suives ma pensée, parfois j'écris dans l'audace intense qui ne me lâche pas, mon émotion est entièrement axée à s'exprimer dans les mots existants avec la grammaire définie par ma langue maternelle. C'est une naissance continuelle, qui me fait toucher les extrêmes, peur et bonheur, dans la précision d'un acte sociétaire à un accord à moi. Je me montre.
 
Je m'aperçois que dans certaines situations, je suis tordue, bloquée, je ne passe pas.
Je suis face à un inconnu qui reste confus.
L'enfant à la naissance matérialise cette différence. Est-ce que cet inconnu s'est donné à voir facilement, est-ce que j'ai voulu le recevoir chez moi, sur la route, à l'hôpital, au coeur de la société, est-ce que j'ai souffert, est-ce que j'ai voulu la péridurale, est-ce qu'il était en avance, en retard, est-ce qu'il a du être provoqué, est-ce que j'ai senti le passage, est-ce que je me suis évanoui, est-ce que j'ai pleuré, est-ce que j'ai ri, est-ce que j'ai eu peur, est-ce que j'étais seule, est-ce que tout le monde était là, est-ce qu'il manquait quelqu'un ?
 
Dans l'écoute de la différence, je ne peux plus chercher à plaire, être dans la relation extérieur-extérieur ; je ne peux plus rester dans la fusion, être dans la relation intérieur-intérieur.
 
C'est la rencontre totale avec moi créateur, naître à nouveau.
Est-ce que je veux un peu, beaucoup, passionnément, tout de moi ?
 
Être toujours au bord, à la limite, celle qui raconte le premier pas, parce que c'est la qu'il y a l'inconnu. La violence de créativité du passage à l'acte, la vibration du doux : est-ce une question de positionnement ?
J'aperçois la peine de l'autre côté du silence, incluse en moi, de perception de temps et d'espace, de valorisation de ma place et de celle de l'autre, dans la justesse du sens.
 Aïdée Bernard

Toi et ta vie

Il était une fois au pays des ovules, un ovule prêt. Oh ! pas pour longtemps. Fallait que vite un spermatozoïde, un seul parmi des milliards, le plus débrouillard, que vite il pénètre l’ovule prêt. Cet accouplement accompli, réussi, ces 2 font 1 et c’est parti. Ça se divise donc ça se multiplie. 1 donne 2 qui donnent 4. Et ça se différencie. C’est programmé pour neuf mois, pour ta vie : t’auras un jour trente-deux dents, t’auras les yeux bleus, les cheveux blonds… Te faut-il aller découvrir ta grotte de Chauvet ? Ta préhistoire éclairera-t-elle ton histoire ? T’es de la commune espèce. T’es de l’humanité. T’as pas un peu, beaucoup d’humanité. T’as des humanités mais quels effets sur ton humanité ? Ça se passe comme ça pour chacun et pour tous : ovule-spermato-programme génétique. 1 puis 2, des millions, des milliards, de la quantité en quantité et puis c’est toi, unique, 1, le premier, le seul. Mais vite, très vite, tu vas te mouler, te conformer, te fondre dans la masse, faire comme, singulier anonyme. Puis avec un autre singulier anonyme tu voudras, vous voudrez n’en faire qu’un par fusion, couple d’identiques, 2 font 1, 2 ne font qu’1. Confusion qui engendrera tôt ou tard votre séparation : 1 et 1 ne font plus 1 mais 2. Et tu finis par vieillir : la quantité en quantité s’épuise ; tu fais tout en petit : tu respires à petits coups, tu marches à petits pas. Puis tu meurs : 1 donne 0. Tu rejoins la communauté des morts, plus opaque encore que la communauté des vivants.
JCG

ta mère

elle t'a désiré(e) - ou pas -
toi à jamais ignorant(e) de ce désir - ou pas -
pierre d'angle de ton édification au coeur de la nidification
elle t'a reçu(e)
ouverte offerte au désir d'un autre - ou pas -
toi à jamais ignorant(e) de cette intimité - ou pas -
semence de ta conception richement conçue - ou au gré des hasards -
elle t'a porté(e)
aux petits soins
ou porté(e) aux excès
toi déjà sensible à ces marques
qui feras avec sans avoir à savoir
qui parfois devras remonter aux grandes houles
de l'origine
parce que ça remugle longtemps après
elle t'a parlé(e)
avec des paroles convenues ou justes
ou s'est tue
silences vides ou de plénitude
toi déjà sensible à la bonne parole
qui feras parler d'elle
qui parfois devras parcourir les vastitudes
de la platitude où tu fus déserté(e)
parce qu'il faut bien un jour se trouver
elle t'a expulsé(e)
vite - ou pas -
en douceur - au forceps -
sans douleur - avec césarienne -
en présence de l'autre - ou pas -
toi informé plus tard de l'heure
du jour du mois de l'année
du lieu de ta naissance
éléments définitifs exclusifs de ton identité
elle t'a accepté(e) il t'a accepté(e)
nom prénom
ressemblais-tu à son rêve ?
elle t'a rejeté(e) il t'a rejeté(e)
né(e) sous X
dérangeais-tu son rêve?
des rêves parfois te feront rêver
ton temps d'embryon
ta vie de foetus
tu te verras dessiner
sur les parois du placenta
d'une flèche percé un coeur
Jean-Claude Grosse, 31/12/2000


Nuit d’amour

Il est déjà grand
celui que nous avons fait sous la pluie
Il est toujours dans nos nuits d’amour
Il fait parfois du bruit
c’est quand tu me souris
Il a sa force dans l’écorce du père
il a son destin dans les câlins de sa mère
Il frotte déjà son corps aux décors éphémères
Réservons-lui des bonheurs
sur les chemins du jour


Amour de mère / amour de père

Jeune femme au ventre rond
fais ta parole ronde
pour l’enfant à naître
fais de tes lèvres la ruche
où prendront vie ses appétits
aux dimensions de l’infini
Ne l’enferme pas dans le dédale de tes interrogations
ne le dévore pas avec les dents de tes certitudes
Jeune femme au ventre rond
cet enfant à naître
te reste un mystère
ne définis pas son orbite sur terre

Jeune femme au ventre soulagé
fais ta parole civilisée
pour l’enfant à allaiter
fais de tes lèvres un havre de paix
pour calmer ses peurs irraisonnées
pour donner corps à son corps de bébé
Ne le dessine pas au miroir de tes attentes
ne le déforme pas avec les mains de tes attentions
Jeune femme au ventre soulagé
cet enfant enfin né
te restera toujours mystère
ne le projette pas sur terre
Sculpte ta parole
c’est la seule nécessité


Fille et père

ça  gamberge
dans ma tête
à grandes enjambées
sans me déplacer
je fais la guerre
à une terre sans berges
je suis en quête d’un berger
car j’ai peur de me perdre
si je n’atterris pas
mais je n’y arrive pas
dans ma tête
ça  gamberge
sur une mer sans berges
je tourne en rond
infiniment
indéfiniment
il n’y a ni départ
ni arrivée
aucune halte
au départ
un coup de dés
un hasard
et me voici
jolie sur l’infinie mer
la terre infinie
vierge je suis
départ arrimé
arrivée nulle part
où donc est ce père
auquel je fais la guerre
père
infini à verge
je suis ta vierge sans berges
en quête d’un marin
car je veux m’arriser
mais tout cela
n’est-ce pas
est sans rime ni saison
hors de raison
Jean-Claude Grosse


 



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La grande crise du XXIe siècle est en cours

5 Janvier 2010 , Rédigé par grossel Publié dans #agoras

La grande crise du XXIe siècle
(article paru dans la revue I.A. en décembre 2009)

Par Jacques Cheminade

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« Là où croît le péril croît aussi ce qui sauve » Hölderlin

La « crise », celle que nous vivons et que les images du monde nous renvoient, n’est pas seulement la manifestation d’une désintégration financière. Il s’agit, par delà, d’une crise de civilisation, dont l’enjeu est la sauvegarde du bien commun et la vie des générations à naître. Le monde de l’avoir, de la possession et des rapports de force dans lequel nous vivons est livré au présent et n’est plus en mesure d’équiper l’homme et la nature pour l’avenir. L’aspect financier et monétaire de la crise est le reflet sur les murs de la caverne, ceux de notre vie quotidienne, d’un outrage fait aux qualités humaines de l’homme, à sa capacité de créer, de découvrir et de penser dans le temps long.
Deux exemples en sont révélateurs. Le premier a été la distribution avortée, sur le Champ de Mars à Paris, de cinq mille enveloppes contenant chacune un billet de banque d’une valeur comprise entre 5 et 500 euros. Il s’agissait de la promotion d’un site internet, Mailorama. Lorsque l’opération a été interrompue, un groupe de personnes parmi les 7000 rassemblées a exprimé sa frustration en frappant les policiers, rouant de coups un photographe et vandalisant un véhicule. Le sommeil de la raison a ainsi engendré ses premiers monstres, ceux des jeux romains. Le second exemple est la publication par un philosophe généralement estimé, André-Comte Sponville, d’un éloge de la cupidité dans le numéro de l’hebdomadaire Challenges du 10 septembre 2009. « Quel développement humain quand la cupidité s’en mêle ! », nous dit-il en citant Mandeville : « Vices privés, bienfaits publics ». Ainsi nous est livrée la morale de l’affaire.
C’est la création de monnaie sans contrepartie réelle, sans utilité pour le financement de l’économie et des êtres humains qui la composent et en vue d’un profit immédiat, qui est au centre même de la crise. Cela s’appelle un ordre « monétariste », dans lequel une finance devenue folle crée une sorte de casino émettant du crédit à tout va, au nom de l’efficacité des « vices privés ». Les Etats, dans ce système, ont perdu le contrôle de la monnaie, tombé entre les mains des établissements financiers. Celle-ci devient ainsi un instrument de violence livré seulement à lui-même.
Le casino est, de plus, « asymétrique » : pile, je gagne avec l’argent des autres et j’empoche un énorme bonus, face, je perds en partie mon bonus mais pas les sommes engagées par la banque. Et je joue toujours avec des effets de levier comme les produits dérivés, qui me permettent d’engager plusieurs fois la mise d’autrui avec laquelle je m’enrichis ! Car les perdants seront ceux dont on a pillé l’épargne : la banque universelle permet, au nom de l’efficacité, de jouer non seulement avec les capitaux propres de l’établissement, mais en pompant sur les dépôts des épargnants. Et en cas de krach systémique, qui couve depuis plus de trente ans mais qui s’est manifesté dans toute sa brutalité avec la chute de Lehman Bothers en octobre 2008, les ultra-libéraux d’hier exigent des Etats qu’ils viennent combler leurs pertes. Contraints de s’incliner face à la menace d’un effondrement généralisé et faute d’avoir le courage de changer de système, les Etats obtempèrent.
Car ce jeu se déroule sur une scène incestueuse, comme l’était hier la relation entre les bureaux de Madoff et ceux de Wall Street. Le lobby des banques, qui a ses entrées dans tous les cercles de pouvoir, fait régner sa loi malgré les rodomontades des dirigeants, car ceux-ci leur ont livré le financement de la dette publique. Ils sont ainsi tenus, comme des commerçants face à une mafia, tandis que les responsables de la crise jouissent d’une insolente impunité. Un secteur financier parasite s’arroge près de 40% des bénéfices aux Etats-Unis, alors que son poids économique est de 10%. Et l’Etat, pour le sauver, crée de la monnaie de singe, devient faux monnayeur. Selon N. Barofsky, inspecteur chargé du programme TARP d’aide aux banques, le total de subventions, garanties, aides et cautions gouvernementales atteint 23.700 milliards de dollars en deux ans, soit presque le double du Produit intérieur brut (PIB) annuel américain ! La Réserve fédérale (banque centrale, en fait une banque de banquiers) américaine achète désormais des bons du Trésor pour permettre à l’Etat de renflouer les établissements financiers. Les banques d’Angleterre, de Suisse et du Japon font de même : la planche à billets électronique fonctionne comme les imprimantes de l’Allemagne de Weimar en 1923. La Banque centrale européenne (BCE) ne peut le faire, mais elle livre des liquidités aux établissements qui présentent des créances, même toxiques, en les prenant en pension pendant 3 mois, 6 mois ou un an. Cela n’apparaît pas comme une création monétaire dans son bilan !
Deux chiffres illustrent l’état de banqueroute virtuelle du monde. Les produits financiers dérivés existant à un moment donné représentent environ 700.000 milliards de dollars, soit environ 14 fois le PIB annuel de tous les pays du monde. Les transactions annuelles sur ces paris atteignent, elles, environ le double. Ce sont des dettes de jeux qui ne peuvent pas être remboursées, et qui créent dans le monde entier un risque immédiat d’hyperinflation ou de conflit, au détriment d’une livre de chair humaine.
Quant à l’émission incontrôlée de monnaie, elle n’a jamais progressé aussi vite. De 1990 à 2007, la monnaie en circulation, estimée sur la base des bilans des banques centrales, progressait de 15% par an en moyenne ; aujourd’hui, le rythme est de plus de 30%. En 1990, la base monétaire représentait 4% du PIB mondial ; aujourd’hui, c’est 21%.
Le centre de ce système est la City de Londres, qui abrite un vaste conglomérat d’intérêts financiers, opérant suivant une logique monétariste impériale et réclamant une « gouvernance mondiale » pour abolir la résistance éventuelle des Etats-nations. Il s’agit, selon Marc Roche dans Le Monde du 18 mars 2009, de « la plus grande, la plus belle, la plus sophistiquée, la plus perméable des ‘machines à laver’ les fonds troubles ». « La culture de la cupidité de la City est à la base de ces graves dysfonctionnements ». En fait, deux dates majeures ont engagé le mécanisme infernal que nous subissons. La première est le 15 août 1971, lorsque le président américain Richard Nixon a supprimé la libre convertibilité du dollar en or, enterrant le système de Bretton Woods, permettant des mesures de dérégulation des marchés et encourageant ainsi des spéculations de plus en plus énormes. La seconde est le 27 octobre 1986, date du « Big Bang » de la City, précédant celui de Wall Street et créant le centre de la déréglementation pour tout le système financier et monétaire international, avec l’apparition de tous les produits à effet de levier et le jeu à tout va. Aujourd’hui, la City devance toujours New York en termes de compétitivité dans le jeu destructeur, car elle reste, malgré la tourmente, numéro un planétaire dans le négoce des devises, les marchés à terme, l’assurance, les services juridiques et comptables, la finance islamique ou la gestion de patrimoine.
Le pire est que les mesures prises partout, et en particulier aux Etats-Unis et en Angleterre depuis deux ans, ont sauvé temporairement le système en aggravant les conditions de la crise, tout comme un Gribouille qui se jetait au fond de la mare pour ne pas être mouillé par la pluie. Les sommes d’argent déversées sur le secteur financier, sans conditions, ni contrôle ni supervision réels, ne sont pas allées alimenter l’économie physique et les investissements sociaux, mais ont permis au jeu de reprendre dans des conditions encore plus folles. On administre au malade les mêmes drogues que celles qui l’ont envoyé à l’hôpital : on cherche à sortir d’une crise née de l’endettement excessif sans contreparties dans l’économie réelle par de nouvelles dettes entre joueurs de l’économie virtuelle !
Ainsi, la plus grande compagnie d’assurances du monde, AIG, qui aurait dû être mise en faillite, a bénéficié de 175 milliards de dollars de la part de l’Etat américain, ce qui signifie la spoliation du contribuable et la réduction brutale des dépenses sociales pour tous les citoyens. Priorité au renflouement ! Au bénéfice de qui ? De ceux qui avaient gagné au jeu contre AIG dans des contrats sur assurance de risque (CDS ou CDO conçus à l’origine depuis la filiale londonienne d’AIG!). Ainsi, AIG, sur la somme avancée par l’Etat américain, a remboursé approximativement 70 milliards de dollars à diverses banques, dont 11,9 milliards de dollars à la Société Générale et 12,9 milliards à Goldman Sachs. Or le renflouement d’AIG a été organisé par le secrétaire au Trésor de l’Administration Bush, Henry « Hank » Paulson, un ancien de Goldman Sachs, avec la collaboration étroite du dirigeant de Goldman Sachs en exercice, Lloyd Blankfein. Et ce n’est là qu’un exemple, particulièrement choquant, de conflits d’intérêt tels que tout le système peut être considéré comme un immense Madoff.
Ne craignant rien, les établissements financiers les plus importants se sont mis à jouer désormais avec ce que l’on respire, ce que l’on mange et avec la vie humaine elle-même, sur des marchés parallèles qu’ils ont organisés pour échapper aux contrôles, pourtant timides, des marchés officiels, ou bien de gré à gré, « entre soi ».
Alléchés par le marché du CO2, Goldman Sachs, la Hong-Kong and Shangaï Banking Corp, Citigroup, Morgan Stanley et même EDF multiplient les partenariats avec des « start-up écologiques ». Les allocations de droit à polluer sont ainsi devenues objet de spéculations sur le Chicago Climate Exchange et en Europe à Paris sur le Bluenext pour les échanges au comptant et à Londres sur l’ECX pour les échanges à terme, bien plus intéressants pour les spéculateurs. Le marché espéré est de plusieurs centaines de milliards de dollars, avec une augmentation du crédit carbone qui revient à 7 euros, est valorisé à 15 euros par le marché et pourrait dépasser 50 euros lorsque prendra fin le programme actuel d’émission d’allocations gratuites par pays. Beaucoup proposent la « création d’un système mondial de droits à polluer négociables sur un seul marché » et la mise en place d’une « gouvernance mondiale » correspondante, qui pourrait taxer n’importe qui sur la surface du globe. C’est la liberté des renards dans le poulailler mondialisé !
Sur les produits agricoles, ce que l’on mange après ce que l’on respire, la City et Wall Street annoncent de nouvelles spéculations après celles de 2007-2008, avec des titres là aussi à effet de levier. Le plus terrible est que l’on ne trouve pas les quelque 40 milliards de dollars qu’il faudrait pour traiter le problème de la faim dans le monde, alors que se préparent des spéculations sur des centaines de milliards sur les produits agricoles ! Alors que l’engagement du Millenium, pris en 2000, prévoyait de réduire le nombre d’êtres humains souffrant de la faim de 800 millions à 400 millions, ils sont aujourd’hui plus d’un milliard, en augmentation de 11% sur la dernière année.
Enfin, on s’apprête à spéculer aussi sur la vie humaine. Il s’agit de la titrisation des contrats d’assurance-vie. Le marché est de… 26.000 milliards de dollars, vingt fois plus que celui des « subprime » (prêts hypothécaires immobiliers de basse catégorie) qui déclenchèrent l’avalanche de 2007-2008. Voilà comment cela fonctionne : on pousse des individus à prendre des contrats d’assurance-vie, on leur propose immédiatement 50% sur une police qui aurait profité à autrui à leur décès, on accumule ces polices, on titrise le tout en recollant des petits bouts de police et on replace le bébé sur les marchés. Jenny Anderson, une journaliste du New York Times, note : « si les gens vivent plus longtemps que prévu, les investisseurs pourraient avoir des rendements pauvres ou même perdre de l’argent. »  A quoi un de ces investisseurs spéculateurs sur la vie m’a répondu : « Pas de souci. Entre- temps, on aura fait de l’argent, et de toutes façons, avec le monde qui s’annonce et les restrictions des dépenses de santé, il serait déraisonnable de penser que l’espérance de vie continue à augmenter ».
Le jeu se fait désormais de manière encore plus folle qu’auparavant. Sur les tables officielles des casinos, c'est-à-dire les marchés supervisés, on joue en intraday, au jour le jour, à haute vitesse (high frequency trading) en utilisant des informations privilégiées et gagnant des différentiels sur quelques milli ou nano secondes. Les traders spécialisés font ainsi entre 500 et 2000 opérations par jour ! Goldman Sachs, qui dispose avant le public et la quasi-totalité de ses concurrents des informations sur la vente et l’achat des titres et les notifications d’exécution des opérations, se trouve comme un joueur de poker capable de voir subrepticement les cartes de ses adversaires avant qu’elles soient abattues. Résultat : au cours du deuxième trimestre 2009, les équipes de trading de Goldman Sachs ont connu 46 journées de bénéfices supérieurs à 100 millions de dollars et n’ont subi que deux séances de pertes.
Cependant, il y a pire. Il s’agit de la multiplication des « plateformes alternatives » (en anglais, on dit de façon plus imagée « dark pools »), c'est-à-dire de bourses parallèles, totalement opaques et dérégulées, qui représentent plus de la moitié des opérations effectuées si on ajoute la privatisation absolue des opérations de gré à gré. Il n’y a plus d’établissement de soins pour les fous de la finance ! Tout se concentre auprès de la City de Londres et de Wall Street. En Europe, les systèmes informatiques se délocalisent dans la capitale britannique, là où sont les nouvelles plateformes alternatives et où l’on peut négocier sur les grandes valeurs en un clin d’oeil et dans une totale opacité. Plus encore, le projet de Bourse transatlantique installée à Londres proposera à ses clients la palette complète de produits cotés, depuis les actions de la zone euro jusqu’aux dérivés du marché londonien Liffe, en passant par la nouvelle offre de négociations de blocs, Smart Pool, lancée en février, et son système multilatéral de négociation alternative, Nyse Arca, qui a débuté en mars. Ainsi se constituent de nouveaux centres de piraterie financière, protégés par un Empire mondialisé qui « tient » des Etats-nations pratiquant une « servitude volontaire ». Il est vrai que notre ministre de l’Economie, Christine Lagarde, et le nouveau commissaire européen chargé du Marché intérieur et des Services financiers, Michel Barnier, entendent proposer à la City des régulations et des supervisions européennes. Cependant, prétendre réguler et contrôler le vice sans remettre en cause le système qui l’engendre ne peut pas aboutir à la vertu.
Dans ces conditions, beaucoup de gens se demandent pourquoi l’émission à tout va de monnaie virtuelle n’entraîne pas dès maintenant une hyperinflation. Au contraire, peut-on constater, les prix baissent. La réalité est que l’émission de monnaie, utilisée pour spéculer, a entraîné une flambée inflationniste des marchés boursiers, en particulier en Asie et au Brésil, des marchés obligataires et du prix des matières premières, de l’or, des terres rares et du pétrole. Ces hausses sont déconnectées de la réalité économique. En même temps, les prix des biens de consommation et de production plafonnent ou baissent, car le chômage augmente, le pouvoir d’achat salarial diminue et, surtout aux Etats-Unis, ceux qui peuvent le faire épargnent au lieu de dépenser, pour rembourser les crédits qui leur ont été consentis. En fait, plus les Etats émettent de monnaie, plus les établissements financiers, par effet de levier, accroissent leurs spéculations alors que pratiquement rien ne va à l’économie réelle. L’inflation monétaire et financière s’accompagne ainsi d’une déflation du prix des biens de consommation et de production. La société sacrifie le long terme et le niveau de vie du plus grand nombre à l’enrichissement à court terme de quelques-uns. C’est la règle du jeu monétariste.
Cependant, à ce jeu les Etats s’endettent au-delà de toute crédibilité future. Déjà, en Europe, on parle cyniquement des « PIGS » (en anglais, cochons), c'est-à-dire du Portugal, de l’Irlande, de la Grèce et de l’Espagne (Spain) dont on pense qu’ils devront obtenir l’aide d’autres Etats pour sauver leurs finances publiques. D’ores et déjà, alors qu’en principe l’Allemagne et la Grèce appartiennent toutes deux à la zone euro et sont donc en principe solidaires, il faut aux emprunteurs publics grecs un taux supérieur de plus de 2% à celui des allemands pour trouver preneurs. Cela indique une spéculation à la désintégration de la zone euro. Aux Etats-Unis, la dévaluation du dollar est la politique réellement suivie par les autorités, qui espèrent anéantir une partie de leur dette par l’inflation.
 De telles politiques sont non seulement autodestructrices mais ne peuvent réussir, tant s’accumulent les points de rupture du système. On peut en compter au moins cinq, outre celui de la dette des Etats, la « mère » des points de rupture. Il s’agit des crédits hypothécaires autres que les subprime aux Etats-Unis (emprunts Alt-A, contaminés de proche en proche par les autres), de l’immobilier commercial, des cartes de crédit, dont les taux de délinquance s’accroissent rapidement, des Leverage Buy Outs (LBO, sommes prêtées par les banques aux prédateurs pour s’emparer de sociétés et que ceux-ci ne peuvent plus rembourser) et des effets de commerce qui dans de nombreux cas, ont servi de caution pour des titres émis sur des marchés opaques de gré à gré. Les dominos sont donc nombreux et très « toxiques », sans appui sur le réel. La question n’est pas de savoir si la prochaine manifestation de la crise sera plus grave que la précédente, mais quand elle surviendra si l’on ne change pas de système.
D’excellentes analyses existent sur cette crise, comme celles des rapports présentés par Philippe Marini et Didier Migaud, respectivement aux commissions des finances du Sénat et de l’Assemblée nationale. Ils énumèrent bien au cas par cas les problèmes : paradis fiscaux, agences de notation, absence de contrôle des fonds spéculatifs et des marchés de gré à gré, bourses parallèles, titrisation à tout va… Cependant, ils pensent et proposent au sein du système, alors que le vrai problème est la perversité d’un système fondé sur le profit immédiat pour une minorité et à n’importe quel prix. Tant qu’on laissera à la base opérer des traders souvent dragués par les recruteurs de Wall Stret sur des sites de poker en ligne, et au sommet régner un conglomérat d’intérêts financiers basé à Londres, une sorte d’ « Empire britannique » fonctionnant suivant le vieux modèle vénitien et babylonien, le désastre sera inévitable et généralisé, à un moment de l’histoire où il n’y a plus de coupe-feu nationaux.
La principale leçon de cette grande crise du XXIe siècle est que c’est de système qu’il faut changer. En passant d’un ordre monétariste à taux de change flottants à un système de crédit public à taux de change fixes, ou du moins très stables, ne permettant pas les spéculations folles. Pour fonder une reprise mondiale, il faut un Nouveau Bretton Woods, un nouveau système économique international dans lequel les principaux Etats du monde reprennent aux établissements financiers l’émission de monnaie, en vue d’un avantage mutuel fondé sur la réalisation de grands travaux et l’essor technologique entraînant la création d’emplois qualifiés.
Pour dégager le terrain, il est nécessaire d’arrêter un renflouement financier sans conditions ni contrôle, qui empire chaque jour la situation, et de mettre en place une banqueroute organisée, civilisée, des effets spéculatifs et de ceux qui les ont promus.

La pyramide de dette engendrée ne peut être remboursée au sein du système existant. Le système dans lequel nous vivons actuellement est de toutes façons condamné. Le choix est entre le chaos économique, financier et social, débouchant inéluctablement sur des régimes d’exception à l’intérieur des Etats et des guerres à l’extérieur, ou bien un nouvel ordre économique et monétaire international fondé sur le développement mutuel, reprenant au minimum ce qui marcha dans les politiques de l’Administration Roosevelt aux Etats-Unis et dans les plans de la reconstruction et du développement de l’Europe d’après-guerre, pendant les Trente Glorieuses.
Utopie, retour au passé ? Non, car c’est le système actuel qui va droit dans le mur, le mur de l’argent au-delà duquel il y a la guerre de tous contre tous, faute de dessein commun. La question, la vraie question, est celle du discernement et du courage politiques.

  
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Freud/Lacan

28 Novembre 2009 , Rédigé par grossel Publié dans #agoras

samedi 28 novembre 2009
de 14 à 16 H

pause philo
à la médiathèque d'Hyères :

Jacques Lacan, sa conception de l'inconscient
par Jean-Claude Grosse et
Marie-Paule Candillier, psychanalyste

Pour commencer, rappeler la disparition de Lévi-Strauss qui aurait eu 101 ans ce 28 novembre et auquel nous consacrerons la pause philo du 30 janvier 2010.
Notre cycle de 4 exposés est rassemblé sous un titre : Être de bons jardiniers, l’ensemble de l’année, en partenariat avec la LPO et la médiathèque d’Hyères, étant présenté sous le titre : Cultiver son jardin … de la plante à l’esprit.
Nos 4 exposés ont été définis avec les participants à la dernière séance 2008-2009, le 16 mai 2009.
Comment faire parler la métaphore du bon jardinier qui cultive son jardin de la plante à l’esprit ?

Exposé de Marie-Paule Candillier

1 Le moment fondateur de la psychanalyse


Freud invente la psychanalyse en écoutant ses patients en particulier les hystériques.   Il découvre que les symptômes ont un sens sexuel refoulé qui peut être interprété et que l’affection du corps est une conversion c'est-à-dire une représentation  inconciliable avec le moi  «  reportée dans le corporel. Voir  « Etudes sur l’hystérie » avec Breuer  en 1895. « L’interprétation des rêves » en 1899.

2 Les inflexions ultérieures de la psychanalyse

Les successeurs de  Freud,  Anna FREUD, sa fille, la psychanalyse anglaise, Mélanie KLEIN, WINNICOTT…Françoise DOLTO, LACAN

3 Le noyau conceptuel de la psychanalyse

*La psychanalyse est fondée sur  la croyance à l’inconscient, découverte essentielle de Freud.
L’inconscient freudien est un lieu psychique  (notion topique et dynamique). Dans sa première topique en 1915, l’inconscient  est constitué de contenus refoulés qui se sont vus refusés l’accès au système préconscient-conscient  par l’action du refoulement ( refoulement originaire ou après-coup). L’inconscient c’est l’infantile en nous. Il est constitué de « représentants de la pulsion ».

La pulsion est une force psychique consistant en une poussée qui fait tendre l’organisme vers son but. Elle a sa source dans une excitation corporelle ( pulsion orale, anale, génitale). Son but est de supprimer l’état de tension dans  un objet (pulsionnel).

Le fonctionnement de l’inconscient est basé sur le principe de plaisir.
En 1920, Freud remanie sa théorie de l’appareil psychique, il ne parle plus d’inconscient, préconscient, conscient  mais du ça, du moi et du surmoi. Le ça recouvre les caractéristiques principales de l’inconscient, le moi et le surmoi  ont une part inconsciente.

Nous n’avons accès à l’inconscient que par les formations de l’inconscient, rêve, lapsus, acte manqué, mot d’esprit et symptôme qui seront à déchiffrer dans la cure analytique.

Le rêve
Le rêve est un rébus à déchiffrer. C’est l’accomplissement d’un désir.
Les mécanismes du rêve ( déplacement, condensation) mettent en évidence le fonctionnement de l’inconscient. Freud compare le rêve  aux hiéroglyphes dont les signes doivent être traduits. Le contenu manifeste du rêve est une transcription en images ou en mots d’une multitude de pensées du rêve. La condensation opère par omission, fusion ou néologisme.
(Exemple  : NOREKTAL = colossal, pyramidal (superlatif s’adressant à un collègue de Freud qui surestime sa découverte physiologique) = Nora, EKDAL , souvenir de deux drames de l’auteur critiqué.
Le déplacement, autre procédé essentiel du rêve, renverse les valeurs et   travestit le sens.
Ces deux mécanismes  ont pour but    de rendre le désir méconnaissable afin d’échapper à la censure du moi.
*Le sujet  en psychanalyse  n’est pas le moi, c’est le sujet  du désir qui est à  rechercher dans  l’inconscient. Freud parle de fading du sujet. 

4 La cure analytique

C’est à partir de « ce qui cloche », d’un symptôme dont on souffre  que l’on consulte un psychanalyste. Le symptôme se présente toujours comme dysharmonique au principe de  plaisir pour le  sujet. Cependant, pour être mis au travail dans l’analyse, il ne suffit pas de la plainte. Le symptôme ne se construit comme symptôme analytique  et ne fonctionne comme levier de la cure que si le sujet le considère comme une question qui le concerne et qu’il cherche à en lever l’énigme en l’adressant à un analyste auquel il suppose un savoir. La dimension du transfert, l’adresse à l’analyste en position de sujet supposé savoir, permet la mise en acte de l’inconscient.

*La cure analytique a pour but de déchiffrer son inconscient pour accéder au désir,   à partir des  symptômes  et des autres formations de l’inconscient ( rêve, lapsus, acte manqué…)
La cure analytique vise un  au-delà des effets thérapeutiques, celle  de permettre à un sujet de se rapprocher de son désir, qu’il méconnaît car il est inconscient et qui est unique, singulier. Se rapprocher de son désir entraîne des conséquences qui permettent   de poser son désir et de faire de nouveaux  choix de vie. 

*L’efficacité de la cure ne peut être appréciée que par l’analysant lui-même, l’analyse contrairement aux TCC  ne vise pas l’adaptation d’un sujet à la société ni l’éradication du symptôme  mais elle amène des  effets d’allègement par rapport au  symptôme ( dépression, inhibition, somatisation, angoisse…)  et dans le rapport aux autres. Un sujet analysé sort de ses inhibitions, pose davantage ses choix dans la vie et se situe mieux  socialement. Freud  dans « Malaise dans la civilisation » évoque la pulsion de mort toujours à l’œuvre ; l’analyse en permettant  de la prendre en compte au coeur même de son être, est sans doute la meilleure garantie de limiter  la destruction dans le monde.

*La cure analytique peut être longue mais la psychanalyse peut  aussi   s’appliquer à la thérapeutique et orienter la pratique clinique des psychologues, psychiatres et  des soignants du champ de la santé  mentale dans  les institutions. S’orienter de la psychanalyse c’est  prendre  en compte le sujet dans son rapport à l’inconscient et cela peut se faire sur un seul entretien.
La psychanalyse  a des effets thérapeutiques (disparition ou allègement de symptômes). Les CPCT (Centre psychanalytique de consultations et de traitements) en recevant gratuitement sur 16 séances  le démontrent.

5 Le mode de formation des psychanalystes

*La cure analytique menée suffisamment loin est la voie essentielle de formation des psychanalystes. Il s’agit de mettre à jour son désir et son fantasme (sortir par exemple du désir de guérir ou de réparation) pour accueillir la parole de l’analysant sans projeter ses propres fantasmes.
A l’IPA,  la formation de l’analyste passe par une analyse didactique.
Pour Lacan  « l’analyste ne s’autorise que de lui-même et de quelques autres » c'est-à-dire de son désir qu’il met à jour dans sa cure et qu’il confronte aux autres dans l’Ecole de la Cause freudienne. A cet effet Lacan a proposé « la passe ». C’est un dispositif dans l’Ecole qui permet de rendre compte du  parcours  de l’analysant dans sa cure et de vérifier  si la cure a été menée jusqu’au bout. Cette démarche n’est   menée que par quelques uns.

*Le contrôle ou supervision est essentiel.  L’analyste parle des cures qu’il mène et des questions qu’il se pose  à un autre analyste plus expérimenté.

*Il n’existe pas de diplôme ni de formation universitaire, les analystes par contre sont en formation constante ; ils étudient les textes de Freud et de Lacan ( ou d’autres) et  travaillent  sur leur clinique afin  de  pouvoir mener le travail avec leurs patients.

*Le fait d’être inscrit dans une école de psychanalyse donne à mon sens  une certaine  garantie de sérieux et de contrôle d’un analyste.

6 L’approche de Lacan

Lacan a revisité l’œuvre  de Freud  et l’a  enrichie de nombreuses autres disciplines, de l’anthropologie avec Levi-Srauss, de  la philosophie avec Kojéve et Koiré et en particulier de la linguistique  moderne avec Jakobson et de Saussure.
Pour Lacan, l’homme est l’effet du langage et  l’inconscient est structuré comme un langage.
Reprenant l’algorithme saussurien  dans lequel « le signe linguistique unit un concept ( un signifié)  et une image acoustique ( un signifiant)  »  Lacan  donne  la prépondérance au signifiant, à la dimension symbolique du langage et affirme que le signifiant détermine le signifié : Signifiant / signifié
Le signifiant est le support matériel du discours, la lettre ou les sons  d’un  mot,  par extension signifiant  désigne tout élément qui a la propriété de signifier, dans sa dimension symbolique.

Lacan est structuraliste, il repère trois registres auquel le sujet a affaire,  réel, symbolique et imaginaire   et donne la  primauté au signifiant, à la dimension symbolique du langage tandis que le moi dans sa fonction imaginaire a un effet de leurre et fait barrage à la fonction symbolique et au désir. 
 L’Autre  pour  Lacan  est le champ symbolique du langage, le champ des signifiants du sujet  ou  l’Autre scène  c'est-à-dire l’inconscient.

*La naissance du sujet
Dès avant sa naissance, l’enfant est dans un bain de langage ( ses parents parlent de lui, lui choisissent un prénom…)
En rentrant dans le langage, le sujet  s’aliène au signifiant   il s’inscrit dans les signifiants de l’Autre ( le premier Autre est l’Autre parental). L’être du sujet n’est alors plus représenté que par un signifiant, un signifiant primordial qui  le détermine dans  sa vie, pour un autre signifiant, c'est-à-dire par sa parole. Dès sa naissance le sujet tombe sous le dessous (fading, chute du sujet). C’est à la fois la condition pour accéder à la position de sujet et sa disparition. De cette opération se produit le refoulement originaire qui constitue  l’inconscient. L’être parlant est à  jamais divisé de cette part inconsciente qui tombe sous le refoulement.

Du fait de l’inconscient le sujet qui parle est divisé. Le sujet n’aura plus accès à l’inconscient ( cette part perdue de l’être) que par les formations de l’inconscient, retour du refoulé.

Pour Lacan, le signifiant agit séparément de sa signification et à l’insu du sujet. Signifiant et signifié ne se recouvrent pas. Lacan représente le discours du névrosé comme deux chaînes, la chaîne signifiante et la chaîne signifiée qui glissent l’une sur l’autre en sens inverse et s’entrecroisent par le point de capiton qui donne sens au discours.
L’analyse permettra de retrouver le sens inconscient en remontant la chaîne signifiante par les associations d’idées et de mots, d’un signifiant à l’autre.
La métaphore ( la substitution d’un terme à un autre) et la  métonymie ( la partie  pour le tout ou  la  contiguïté d’un mot à un autre) sont  deux mécanismes empruntés à Jakobson,    qui produisent  un effet de signification.

Le «  je » de l’énonciation ( du côté du désir, de l’inconscient) qui est essentiellement mis en jeu dans la cure est différent du « je » de l’énoncé ( ce que je dis, le bla bla). Quand on parle, on ne sait pas ce que l’on dit, on en dit toujours plus qu’on ne croit.

*L’oedipe, la métaphore paternelle, la castration  ( Séminaire V : les formations de l’inconscient)

   Temps 1 L’enfant en naissant, cherche à capter le désir de la mère, à être le phallus ( l’objet imaginaire du désir de la mère). A ce stade, il est  désir du désir de la mère, identifié à l’objet de son désir.
  Temps 2 L’interdiction de l’inceste doit le déloger de cette position. Cette interdiction vise non seulement l’enfant mais aussi la mère : le père intervient  comme  interdicteur de la mère pour l’enfant : «Tu ne coucheras pas avec ta mère »  et comme privateur  de la mère de l’objet de son désir, l’enfant : «  Tu ne réintègreras pas ton produit ».
C’est la mère qui introduit la loi du père, une loi symbolique au-delà de son caprice.
Pour que le père incarne l’interdit de l’inceste, il faut qu’intervienne le « Nom du père » ou « Métaphore  paternelle » une fonction  tierce entre la mère et l’enfant. Le Nom du Père est un signifiant qui vient se substituer au   signifiant  maternel ou désir de la mère NP / DM
La  métaphore paternelle est un signifiant essentiel qui introduit l’ordre  symbolique  chez  l’être humain, qui fait point de capiton   et donne sens  au  langage, elle  permet  d’accéder    à la signification phallique.
La forclusion de la fonction paternelle entraîne la psychose.

 Temps 3 La Métaphore paternelle permet à l’enfant à la fin de l’oedipe de s’identifier au père par l’Idéal du moi et de s’inscrire dans la différence des sexes comme homme ou comme femme. Pour être inscrit dans la sexuation, il faut passer par le complexe de castration, renoncer à être le phallus de la mère. L’enfant passe de la position « d’être le phallus » de la mère, l’objet de son désir, « à l’avoir »,  à la fin de l’oedipe,  être un homme porteur du phallus pour le garçon et  une femme qui trouve le phallus chez un homme.

La castration pour Lacan est plus généralement le rapport au manque, un manque symbolique qui est la condition de l’être parlant  du fait du langage et qui introduit le désir.

*Dans le dernier enseignement de Lacan, le réel de la jouissance

Alors  que dans son premier enseignement jusqu’en 1962, date du  Séminaire «l’angoisse », Lacan donnait la primauté au symbolique et pensait que l’interprétation pouvait  résorber le symptôme, l’inertie rencontrée dans les cures de ses analysants, l’amène à prendre en compte une autre dimension, celle de la jouissance.
La jouissance est la dimension pulsionnelle qui résiste à la symbolisation. Il la nommera « objet a » (objet oral, anal, le regard et la voix), le reste de jouissance non asséchée par le symbolique. En effet si le symptôme  a une face signifiante qui peut être interprétée, il a aussi une dimension de jouissance, sa face de satisfaction pulsionnelle.  Du symptôme, on s’en plaint mais on en jouit aussi.

Une nouvelle orientation dans les cures
Il s’agit donc dans la cure de toucher à cette dimension  de jouissance qui n’est pas symbolisable pour permettre au  sujet de ne pas retomber dans la répétition. Les symptômes actuels comme la boulimie, l’anorexie et les diverses addictions mettent au premier plan cette dimension pulsionnelle.
Jacques Alain Miller, responsable de  l’Ecole de la Cause freudienne (gendre de Lacan, il  est  exécuteur testamentaire de l’oeuvre de Lacan)   met l’accent  sur ce dernier enseignement et ouvre une clinique nouvelle dans le champ des psychoses.

Marie-Paule Candillier
Membre de l’Association de la Cause Freudienne
(association de psychanalyse lacanienne)


Exposé de Jean-Claude Grosse

Lacan, sa conception de l’inconscient

Mes sources : mes lectures anciennes de Freud, Mélanie Klein, Lacan, Leclaire, Laplanche, Maud et Octave Mannoni, Dolto, François Roustang, Denis Vasse, … mes cours sur la psychanalyse, quelques écrits de J.A. Miller, Jacques Lacan par Anika Rifflet-Lemaire, Wikipédia et autres sites internet. Je n’ai jamais entrepris d’analyse et n’ai aucune pratique. D’où mon appel à Marie-Paule Candillier, psychanalyste, pour préciser, corriger, faire que nous soyons au plus près des enjeux d’aujourd’hui en ce qui concerne  l’apport théorique de Lacan. Pas question ici d’évaluer la pratique des lacaniens.

Pourquoi s’intéresser à Lacan aujourd’hui ?
En France, sa pensée, ses conceptions sont influentes, en Argentine, Amérique latine aussi
mais depuis quelques années, on assiste à une critique de la psychanalyse (le livre noir de la psychanalyse par Mikkel Borch-Jacobsen et d’autres), de Freud 

(la critique de la psychanalyse porte sur :
   1. le moment fondateur (contexte historique, épistémologique, scientifique, culturel, innovation, statuts des « découvertes freudiennes », méthodologie, prétentions scientifiques…) qui recouvre le personnage même de Freud (intentions, ambitions, compétences…) ;
   2. les inflexions ultérieures de la psychanalyse ;
   3. le noyau conceptuel commun à l'ensemble des courants psychanalytiques ;
   4. l'efficacité de la cure analytique ;
   5. les modes de formation des psychanalystes (valeur d'une analyse didactique, réglementation, institutions);
   6. la construction de la "légende Freud" à partir de la manipulation des sources et de la réécriture de l'histoire des origines, par Freud lui-même, et ses successeurs.

et de Lacan, toujours au centre de polémiques, lui aussi ; la « captation » de son héritage par Jacques-Alain Miller constitue peut-être un obstacle au travail d’évaluation de cette oeuvre
(Lacan, le maître absolu de Mikkel Borch-Jacobsen)

à l’émergence de nouvelles théories et pratiques, venues des USA, d’inspiration behaviouriste, les TCC, les thérapies cognitives et comportementales,
(à propos de la polémique entre les tenants des TCC et ceux de la psychanalyse, une question légitime est à se poser: qu’y a t-il derrière cette polémique ? des intérêts économiques, des divergences idéologiques, scientifiques… ?)

à une lutte de pouvoir entre ces deux approches de l’homme,
à une politisation de cet affrontement avec à la clef, un contrôle par le politique et l’un des deux camps de ce secteur de la « santé » (les neurobiologistes et les TCC sont extrêmement offensifs, bien positionnés dans l’appareil universitaire et politique mais les lacaniens avec J.A. Miller ont du répondant).

Parce que 40 ans sont passés (les Écrits sont publiés en 1966)  et que de même que Lacan a prolongé, approfondi Freud en s’appuyant entre autres sur la linguistique structurale, peut-être faut-il évaluer l’apport de Lacan, pour aller plus loin ou ailleurs. Évidemment, nous n’aurons pas cette prétention ici, il s’agit d’un travail collectif de grande ampleur, sachant qu’entre opinion et savoir, le débat est souvent conflictuel, je dirais surtout entre idéologie et science.

S’intéresser à Lacan aujourd’hui, c’est donc d’abord se demander ce qui a changé en 40 ans, dans le paysage intellectuel, dans le paradigme conceptuel.

Lacan produit dans un contexte structuraliste, c’est le primat de la structure sur l’homme : marxisme (relecture par Althusser), anthropologie et linguistique structurales (Lévi-Strauss), déconstruction philosophique du cogito, nouveau roman … c’est après la mort de Dieu, la mort de l’homme et de l’humanisme, la fin de l’histoire. On proclame la fin de la liberté, de la raison. L’homme comme être libre et pensant est une vieille duperie à mettre au rancart. L’homme est effet et non cause.

Lacan, ironiste à la Socrate, provocateur aux jeux de mots explosifs (l’hommelette), a su allumer les nullités universitaires, dégonfler d’innombrables baudruches, désillusionner. Je pense par exemple à sa définition de l’amour : vouloir donner quelque chose qu’on n’a pas à quelqu’un qui n’en veut pas ; à sa conception du malentendu qui serait universel, la compréhension entre deux êtres à un moment donné n’étant qu’un malentendu réussi.
On comprend à ces deux exemples que la pensée de Lacan puisse susciter des réactions de rejet. Il bouscule certitudes et préjugés.
Voyons donc la philosophie sous-jacente à l’œuvre chez Lacan, sa conception de l’homme et quelques unes de ses formulations essentielles.
L’homme est cet être qui est inscrit dans le langage et la société, dans le champ symbolique, dès avant sa naissance (voir son mythe de la genèse humaine depuis la naissance) par le discours parental et sociétal. L’homme est un être de représentation, représenté par un nom, un statut, un état civil. Représenté, il est donc séparé de son être, le Je de l’énonciation est séparé du Je de l’énoncé. L’homme est cet être séparé de lui-même par son inscription dans le langage et dans la culture (double inscription dans le langage conscient et dans le langage inconscient, les mêmes signifiants occupant des positions topologiques différentes et pouvant donc avoir des fonctions différentes dans l’ensemble de chaque chaîne). L’inconscient naît de l’accès au langage (ici, il faudrait affiner, ce n’est pas une question d’âge ou de stade). Le refoulement primaire est lié à l’interdit de l’inceste, l’enfant faisant s’il traverse avec bonheur l’Œdipe (avant l’Œdipe, il est par identification, désir du désir de sa mère, phallus), le sacrifice de son désir de relation duelle avec sa mère (après l’Œdipe, si la mère reconnaît le père comme porteur de la loi, l’enfant accède à l’ordre tri-dimensionnel du symbolique par identification au père qui a le phallus ; il accède à sa place, à son nom dans la constellation familiale, dans le système de parenté qui repose sur la séparation entre relations de consanguinité et relations d’alliance par l’interdit de l’inceste, il entre dans la culture, la civilisation, il accède au langage, il accède à son individualité à construire, il est passé de l’être – être le phallus tout puissant, désir de toute puissance – à l’avoir – avoir un désir formulable dans une demande, s’engager dans une quête d’objets de plus en plus éloignés de l’objet de son désir). Ce refoulement originaire (refoulement du désir d’union duelle avec la mère) constitutif de l’inconscient comme effet de l’accès au langage est prolongé par les refoulements secondaires, toujours en double inscription, langage conscient, langage inconscient (pour un enfant, certains mots ont d’abord un sens personnel sur lequel viennent se greffer les acceptions courantes de ces termes ; les mots sont toujours polysémiques). Cela a un autre effet : l’homme est cet être qui s’éloigne de sa vérité, de son être, de sa réalité dès qu’il se met à parler de lui, cela s’expliquant par la séparation entre le mot et la chose (le mot n’est pas la chose, le mot n’est que le symbole, le représentant de la chose). L’homme croit que son Moi, ce qu’il dit de lui et qui s’élabore tout au long de sa vie (sauf à faire une analyse), est la vérité sur lui alors que c’est ce qui est le plus éloigné de son être : le Moi est l’ensemble des masques, leurres mis en place par le sujet pour se situer, se nommer, se placer dans l’édifice social. Mauvaise foi, dénégation, hypocrisie, mesquinerie, jalousie, agressivité, séduction, autant de moyens pour l’homme de croire qu’il est ce qu’il croit être, ce qu’il veut être, ce qu’il veut faire croire de ce qu’il croit être.
Les formations de l’inconscient : rêves, lapsus, oublis de noms, actes manqués, mots d’esprit sont des retours du refoulé, pas forcément des voies d’accès à l’inconscient, à la vérité du sujet. En effet, le langage, ses conventions, les exigences de cohérence de la pensée ont pour effet de maintenir l’inconscient en son lieu propre. Les formations de l’inconscient sont des usages non conventionnels des signifiants et des signifiés. L’interaction entre langage conscient et langage inconscient n’a aucune évidence. Le joint c’est l’objet (a), incernable et partout à la fois, se répercutant dans l’histoire individuelle à tous ses niveaux et sous des formes changeantes.

Dans cette philosophie, dans ce corpus théorique et pratique, je vois un paradoxe :
d’une part est affirmé avec force le pouvoir aliénant du langage, de l’ordre symbolique, dont les effets bénéfiques sont surtout pour la société et ceux qui jouent sans complexe de leur Moi,
d’autre part est indiqué le chemin de la désaliénation, du côté de l’inconscient, de la réalité refoulée, de la vérité refoulée du sujet. Mais l’écoute flottante du discours leurrant du parlant, du patient peut durer des années, être sans fin même. Quel bénéfice réel pour le parlant, en tant qu’être parlant, en tant que sociétaire ?
On voit comment une telle philosophie est fort différente de celle de Sartre ou de Camus (approchée l’an dernier), qui en sont les immédiats précurseurs.

Et aujourd’hui ?
Il me semble que d’une part, on a des théories et pratiques d’adaptation au social, le « concept » de résilience par exemple est un de ces mots émergents pour dépasser les traumatismes, promesse qui ne peut qu’attirer mais ce n’est qu’un petit exemple comparé aux TCC qui vont jusqu’à préconiser l’évaluation comme critère d’efficacité thérapeutique et scientifique
d’autre part, on voit se développer tout un tas de théories et pratiques du bien-être, de l’harmonie, du bonheur, les unes d’inspiration américaine, les autres d’inspiration extrême-orientale ou inspirées d’autres soi-disant sagesses (chamanisme …), supposant une désaliénation, des libérations successives, là encore promesses ne pouvant qu’attirer.
Dans les deux cas, ce n’est pas la vérité qui est en jeu. Mais la meilleure adaptation ou le bonheur.

Que faire de la conception lacanienne de la vérité ? elle est une critique radicale du cogito ergo sum mais c’est accorder à Descartes et à Socrate, trop d’importance sur ce qui a de l’importance.
 
On a vu en philosophie dans les dernières années, un retour à l’Homme, à la valeur, à la vérité, au sens, à la morale, à la sagesse. Des philosophes comme André Comte-Sponville, Luc Ferry… nous permettent de nous retrouver comme êtres de raison, êtres de liberté.
Et surtout, avec les crises qui nous menacent, individus, sociétés, planète et espèce (qui ne veut pas savoir encore qu’elle est mortelle), nous sommes confrontés à une réévaluation de notre place dans la Nature. C’est cet énoncé de Descartes : l’homme, maître et possesseur de la nature, qui nous a éloignés d’elle, si le cogito nous a éloignés de nous. Exploitant agricole ou jardinier ?

Pour ma part, je me reconnais dans la philosophie de Marcel Conche, dans sa métaphysique de l’ apparence absolue, (éloïse, éclair, dans le cours d’une nuit éternelle, celle de la mort absolue de tout, pas du Tout), dans sa métaphysique de la Nature (la Nature au sens des présocratiques, infinie, éternelle, créatrice aveugle, dépasse ou contient l’opposition anthropologique nature-culture) et comme sagesse tragique (avec courage, aller au-delà de soi parce que sous l’horizon de la mort, développer le meilleur de soi, ce qui suppose de s’émanciper de l’homme collectif en nous, du conditionnement social, devenir le plus possible cause de soi-même et non effet d’autrui ou du langage).
Avec Conche, philosopher à l’infini, dans la clarté de la langue, avec Lacan, analyser à l’infini, dans un jargon assez hermétique; avec Conche, résister aux sirènes de la commerie, être le plus créateur possible, ajouter au monde ; avec Lacan, remonter aux grandes houles de nos origines.

Jean-Claude Grosse


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Et si le hasard était une clé ?

5 Avril 2009 , Rédigé par grossel Publié dans #agoras

Textes préparatoires à la soirée-philo du 8 avril 2009
à partir de 19 H 30
aux Chantiers de la Lune à La Seyne.


Le thème est:
Et si le hasard était une clé ?



Gérard Lépinois a écrit près de 250 pages depuis décembre sur ce sujet sous des formes très diverses. Nous avons sélectionné quelques-uns de ces textes rassemblés sous le titre
Le hasard et la mort
ou Moraz.


Ce qui donne : Si l'on ose dire à la machine toute l'incertitude d'un drôle de voyage, peut être alors crachera-elle le pot commun en un énorme Jackpot - ainsi l'homme se sachant dépassé adviendra en homme dépassant....


L’homme, en tant qu’être dépassant / dépassé

On voit plus clairement aujourd’hui que l’homme n’est ni entre les mains de Dieu, ni maître et possesseur de la nature. Et si les hommes n’étaient, pour l’essentiel, ni entre leurs mains, ni entre celles de personne ? S’ils étaient en cela abandonnés à leur sort, ne devraient-ils pas trouver la meilleure ou la moins mauvaise façon de s’y abandonner ? Il y a toutes chances pour que le sort en question ne consiste pas en un avenir préécrit mais en une myriade de coups de dés, interagissant sans fin. Les hommes savent déjà, même obscurément, que leur maîtrise d’eux-mêmes passent par l’obligation de reconnaître qu’ils ne peuvent pas tout maîtriser. Comment pourraient-ils le savoir plus clairement et pas seulement en termes d’obligation ? Il faudrait qu’ils trouvent aussi des vertus au « fait » d’être largement dépassés par eux-mêmes et bien au-delà. Il faudrait qu’ils trouvent intérêt et plaisir, voire bonheur, à jouer avec tout cela. Il faudrait d’abord mieux reconnaître que notre sort se situe toujours au-delà de nos pouvoirs, sans pour autant dépendre d’un Dieu ou d’une chaîne causale exhaustive, semblant en cela relever d’un entendement supérieur. L’homme serait un être « dépassant », moins parce que, comme il le croit encore aujourd’hui, il peut toujours se dépasser lui-même que parce qu’il est toujours dépassé par lui-même et bien au-delà de lui. Ce serait même, dans une large mesure, parce qu’il est toujours dépassé qu’il pourrait relativement se dépasser lui-même ; et une meilleure intelligence du premier aspect ne ferait que favoriser une amélioration du second.  Pour les hommes, s’abandonner à un tel sort ne signifie pas qu’ils renoncent à faire tout leur possible pour l’améliorer. On peut simplement en escompter moins d’aveuglement sur leurs pouvoirs et, éventuellement, ceux d’un Dieu. Le déterminisme (la mécanique causale) absolu, ne serait-ce que parce qu’elle paraît trop préparer le terrain à un entendement supérieur qui pourrait en rendre compte, a toute chances de devoir encore céder du terrain devant une conception aléatoire de la formation de l’univers (ou des univers). Encore faudrait-il mieux comprendre ce dont il s’agit avec cette dernière conception. Comme le chaos est aussi capable d’ordonner sans cesser d’être tel, le hasard n’exclut pas de répondre à des règles ou lois sans cesser d’être tel et de pouvoir en changer (en changeant leurs conditions). Le conditionnement des lois physiques relativise leur portée, mais n’enlève rien à leur pertinence à l’intérieur du champ conditionné de leur application. De ce point de vue, il y a une remarquable constance des acquis scientifiques, au moins de Newton à Einstein et au-delà. Cela signifie que, s’il faut réinterpréter le déterminisme autrement, il ne faut pas tout rejeter de lui et de ses résultats. Une théorie comme celle des quanta constitue un remarquable effort, à la fois, pour reconnaître, en microphysique, la relativité des connaissances humaines et le comportement aléatoire de la matière, et pour maîtriser suffisamment les effets de cette relativité et de ce comportement. Autrement dit, ce n’est pas parce que les hommes reconnaîtraient mieux la puissance du hasard qu’ils seraient totalement démunis pour y faire face. A l’inverse, si, comme beaucoup en rêvent, les hommes en venaient à contrôler le hasard, en développant par exemple un calcul beaucoup plus puissant des probalités, ils en reviendraient peu ou prou, en termes de maîtrise de leur sort, à la situation promise par le déterminisme. La distinction entre certitude absolue et probabilité maximale ne ferait pas une grande différence.  La discussion n’a de sens que si les hommes restent considérablement dépassés par eux-mêmes et bien au-delà d’eux. Il peut s’imposer alors de distinguer entre incident et accident. Le domaine de l’accident, c’est celui qui – par-delà les enchaînements rationnels, mais en passant par eux – met mortellement en jeu la vie individuelle ou collective des hommes. Le domaine de l’incident, quant à lui, n’est jamais une question de vie ou de mort, au sens propre. Autant on peut jouer d’incidents qui adviennent, autant il est inacceptable de jouer avec la vie d’individus ou de groupes d’individus (et cela vaut aussi pour tout le vivant). L’accidentel requiert beaucoup plus la rationalité et l’éthique que l’« incidentel », sans qu’on puisse pour autant s’imaginer réduire à rien son caractère aléatoire. On peut par contre reconnaître à tout le domaine de l’incident, celui de la vie qui est assez fondée à ne pas craindre pour elle-même, le privilège de pouvoir devenir celui du jeu (des jeux). Par exemple, si la base matérielle de la vie était suffisamment assurée pour tous, cela pourrait permettre de repenser, après Fourier, tout le travail et les loisirs. Certes un philosophe à l’antique travaillerait à transformer l’accident de sa mort en un simple incident, mais restons-en au sort envisageable pour tous. A l’échelle de l’univers, la différence entre incidents et accidents se perd comme celle entre vie et mort, mais pas à celle des hommes (ou, on peut le croire, de la mouche). Sans que rationalité et éthique soient à sous-évaluer à leur propos, jouer des incidents de la vie peut aider les hommes à mieux vivre. Dans une certaine mesure, l’homme peut se réjouir d’être dépassé par lui-même et bien au-delà. Moins parce que cela relativise sa responsabilité que parce que cela lui permet d’apprendre de lui-même (par exemple, des coups de dés de son inconscient), de se critiquer lui-même (notamment, dans sa prétention à tout maîtriser) et de s’amuser de lui-même (comme son propre clown et celui de la myriade des mondes). Cela permet aux hommes d’essayer de mieux (ou moins mal) s’estimer à l’échelle inimaginable des mondes : échelle (si on peut continuer à l’appeler ainsi : il vaudrait mieux parler de cascade) de couches de hasards sans fin, absolument inconcevable, selon toute probabilité, par quelque esprit supérieur.  Depuis longtemps, les hommes compensent comme ils peuvent – non seulement par la religion, mais par leur besoin de jouer - le manque révélé par leur propension à tout maîtriser. Aujourd’hui que la religion a perdu en crédibilité, il y a toujours dans les jeux d’argent plus qu’un simple désir d’argent. Le miracle d’un gain, le fait d’être transi par une perte importante s’expliquent moins par un goût de l’argent que l’aura de celui-ci ne s’explique par eux. Les jeux d’argent se situent au-delà du besoin immédiat d’argent (y compris chez ceux qui en manquent cruellement). L’addiction qu’ils peuvent engendrer montre bien qu’il s’agit avec eux de vivre un transport au-delà de soi-même (ou « extase »). En ce sens, l’argent qu’on peut gagner ou perdre en jouant, n’a pas du tout la même odeur que celui qu’on peut gagner en travaillant ou dépenser en consommant. Du spéculateur au joueur de loto, d’une salle de jeux à un champ de courses, ce qui est en question c’est un argent spécial qui, dans une proportion variable, a plus affaire au hasard qu’à un calcul assuré. Quand il prend les commandes, un tel goût de l’argent déploie partout, significativement, un culte, plus ou moins avoué, de la passion et de l’inassurance qui tend à miner, en les ridiculisant, travail et mérites, toutes les formes garanties de vie et jusqu’aux capacités humaines d’action. L’argent qui est joué l’est au-delà de lui-même. Il engendre souvent un vertige sans fond du gain ou de la perte. Avec cet argent, on est vite au-delà du domaine de l’incident, puisque, non seulement les vies des joueurs et de leurs proches sont en jeu mais celles d’innombrables hommes. Pourtant, c’est moins l’argent qui est en cause qu’un besoin de jouer avec le hasard qui ne trouve pas un autre moyen que l’argent pour pouvoir s’exprimer. Le culte du langage de l’argent dissimule aujourd’hui la question du vertige de l’homme. On ne peut pas faire l’économie de cette question, dans la mesure où les hommes sont bel et bien vertigineusement hasardés sur la terre (qui l’est non moins qu’eux). Comme différemment les tyrans avec le pouvoir, les grands spéculateurs sont pris dans la démesure d’un besoin universellement humain : celui de vivre le débordement de soi. Ils le vivent impurement puisqu’ils prétendent s’en attribuer à eux seuls les bénéfices (mais beaucoup moins les pertes). Une société bien faite devrait légiférer pour que soit reconnu à chaque homme, et donc borné, un droit égal au débordement de soi. Elle devrait libérer les jeux de leur obsessionnelle expression monétaire, pour une part en garantissant à tous les moyens de vivre décemment. L’idée de tirer le meilleur parti du hasard fonderaient maintes pratiques pour qui l’argent serait un enjeu très secondaire en regard du bonheur de vivre, individuellement et ensemble. Autant serait reconnue la responsabilité des hommes, autant le serait leur droit à une irresponsabilité pas toujours asociale et jamais gravement antisociale. C’est que l’idée d’une science intégrale des hommes et du monde serait abandonnée, après celle d’une religion intégrale, mais pas du tout les efforts pour connaître, et qu’on reconnaîtrait à tous les hommes le droit de vivre au mieux la puissance de leur existence fragile dans un univers (à l’unité très problématique) qui les outrepasse de partout.

Pot commun et jackpot 

Tout le monde a de la chance : ce n’est pas que tout le monde gagne, mais que tout le monde peut gagner. Ce n’est pas une réalité, mais une possibilité. Pourtant, c’est une possibilité qui ne va pas pas sans une part significative de réalité. Le jackpot - en anglais, le pot de Jack - crée parmi les joueurs l’impression profonde et tenace d’avoir déjà gagné quelque chose, à savoir la possibilité même de gagner ce pot. Or, dans des vies étroites, c’est une possibilité très importante d’ouverture. Le fait qu’il soit très improbable qu’elle se réalise ne fait qu’ajouter à son poids. Il y a des tas de Jacks qui misent et cela fait un pot rempli qu’à tout moment un Jack quelconque peut gagner. A partir de là, peu importe que tous les Jacks soient plus ou moins des valets (comme le dit l’anglais), il y a quelque chose du grand seigneur qui les habite.  Gagner le jackpot dépend d’une combinaison de figures ou de chiffres. Ce ne sont donc pas ceux-ci qui compte, mais la suite qu’ils forment. Tout comme les valets derrière un prince ne comptent pas pour eux-mêmes mais pour la disposition qu’on leur fait adopter. A ceci près qu’ici il s’agit d’une combinaison hasardeuse. Si Jack gagne le pot, c’est parce qu’il a eu de la chance. En même temps, Jack aimerait bien minimiser la part du hasard. Il joue par exemple sa date de naissance ou n’importe quelle combinaison un peu stable qui prend un certain sens pour lui.  Il lui est difficile d’admettre que n’importe quelle combinaison de numéros a une chance égale (c’est-à-dire presque nulle) de gagner. Il essaie de se raccrocher à quelque préférence pour éviter le vertige du pur hasard. Il faut que cela reste un peu plus concret : il y a des Jacks, un pot, des mises, et une opération mystérieuse qui fait qu’un des Jacks gagne le tout. L’idée que le tout des mises puisse tomber dans la poche d’un Jack quelconque fait froid dans le dos à chacun d’eux. C’est la peur sublime de trop de bonheur.  Miser, c’est consommer de la chance. Ce n’est pas tout à fait du vent. Comment être encore sûr qu’on peut avoir de la chance si on ne mise jamais ? Ce n’est pas parce qu’on a neuf chances sur dix d’avoir une chance sur mille de trouver à la poste une compagne pour toute la vie (ou du moins une session de son jeu) qu’on ne doit pas tenter sa chance.

Il y a sans doute toujours une combinaison propice qui guette (laissons les néfastes de côté). Là, ce n’est pas nous qui comptons, ni les éléments combinés : ce qui importe, c’est qu’une combinaison de ces éléments nous tombent soudain dessus. Ce que veut Jack, c’est faire partie d’une combinaison gagnante, en tant que destinataire de celle-ci. En quelque sorte, il prie le hasard de combiner pour son bien. Lui, qui en général n’aime pas les combines, adorent celles du hasard quand elles le font gagner.  Il paraît que je vis dans un pays où tout le monde peut devenir riche. Chacun le peut-il par son mérite ou parce qu’il est jackpotable ? Faux problème ? Jack, quand il gagne le pot, croit qu’il a mérité « quelque part » que la chance lui sourie. Car elle ne sourit pas à tout le monde. Ce n’est pas une prostituée qui rabat n’importe qui. Elle choisit plutôt ses clients, selon des critères mystérieux.  En tant qu’individus, nous vivons comme à l’intérieur de grands nombres qui prennent en considération notre multiplicité, en faisant abstraction de nos vies personnelles. Nous sommes peut-être indivisibles mais nous sommes multipliables, comme spécimens. Il est assez doux de vivre à l’intérieur de grands nombres qui nous délestent de nos particularités. En tant que population, totale ou partielle, nous sommes modélisables. C’est-à-dire qu’à partir d’un échantillon bien fait - basé sur la structure de ce que nous sommes collectivement - on peut prédire plus ou moins nos comportements. En tant que Jack, je peux changer cent fois d’avis avant d’acheter une boîte de conserve, il y a aura toujours un Jack quelconque pour compenser, à l’échelle des grands nombres, mon comportement imprévisible.  Il y a très peu de chances pour que gagner le jackpot soit prévisible, mais beaucoup de chances pour qu’il y ait un tas de Jacks qui misent au pot. Il y a donc beaucoup de chances pour qu’un gros pot mise sur eux.  Je vis dans un pays où la liberté des individus consiste, pour une part notable, à devenir prévisibles. C’est ce qu’on peut appeler une liberté échantillonnable et sondable. En tant que Jack, tu fais ce que tu veux, du moment que, « moi » (comme gouvernance en général), je peux prévoir dans les grands nombres ce que font les Jacks comme toi. Comment ils combinent, chacun et entre eux, à propos de ceci ou de cela (et le moins possible, de quoi que ce soit d’imprévu).  Il est tout à fait prévisible que beaucoup de Jacks jouent avec l’imprévisible. Cela fait système. Système du jeu général de l’argent et, en particulier, des jeux d’argent. Les hasards de la vie sont systématisés sous la forme de toutes sortes de jeux de hasard. Ce qui compte, c’est que ce qui est imprévisible devienne fonction de ce qui est prévisible, bien plus que le contraire. Cela vaut pour les grands nombres, car, en ce qui concerne la vie de chacun, le système garantit moins que jamais la prévision.  Plus il y a de prévisibilité générale et moins les « destins » individuels sont prévisibles, plus il y a de chances pour que chaque individu, afin de se rassurer, en appelle à l’imprévisible, en jouant, voire en priant. Autant on peut prévoir, à un moment donné, ce que les gens préféreront, autant on n’a qu’un intérêt très limité (notamment, par les siens propres) à leur garantir de prévoir comment ils gagneront leur vie dans dix-huit mois. La prévisibilité générale permet l’imprévisibilité individuelle, mais y oblige aussi. Dans ces conditions, être libre, c’est non seulement être prévisible dans les grands nombres et imprévisible comme individu, mais aussi être sensiblement contraints à l’imprévisibilité de sa vie par ceux-là même qui vous prévoient.  Pour une part notable, être libre alors c’est être contraint (de prendre des risques et surtout des vestes). Comme, pour beaucoup de monde, il  y a très peu de chances de pouvoir s’assurer durablement les conditions d’une vie digne (donc libre), il n’est pas étonnant que le Jack des Anglais reste l’emblème des valets (à la pérennité de l’emploi près). L’avenir systémique, en tant qu’il est prévisible et imprévisible, appartient toujours à de grands seigneurs. Ce sont les maîtres du pot et du hasard du pot. 

Un drôle de voyage

Le plan causal, le pur comment, fait penser à des rails traversant la campagne : ceux d’aujourd’hui, au milieu d’une large coulée, avec la caténaire qui leur correspond. Le plan final (celui des finalités), le pur pourquoi, c’est par exemple le fouillis des motivations qui ont conduit de nombreux voyageurs à prendre le train qui file sur cette ligne. Le plan aléatoire, le pur peut-être, se traduit à l’occasion par la rencontre imprévisible au bar, à un moment donné, de quatre voyageurs qui ne se connaissent pas, dont l’un vient de la queue du train, deux de sa tête et le quatrième d’un wagon proche du bar.  Mais il n’y a là rien de pur. Tout ne commence pas par les rails. Il a bien fallu qu’un Etat ait des raisons pour les faire construire. Il y avait donc du pourquoi à l’origine de ce comment. Tout ne commence pas non plus par le plan final : les motivations des voyageurs ne seraient-elles pas tout autres, s’il n’y avait ni trains, ni voitures, ni avions, pour voyager ? Le plan aléatoire non plus n’est pas un pur peut-être, puisqu’il n’est pas concrètement séparable des combinaisons qui se réalisent sans cesse à partir de lui. De plus, les voyageurs ont chacun une motivation (au moins) pour se retrouver maintenant au bar et celui-ci ne fonctionnerait pas sans alimentation électrique, laquelle relève du plan causal, etc..  Il y a donc entremêlement des plans. Pourtant, le plan (ou, sans doute mieux, l’espace) aléatoire semble envelopper les deux autres. Au bout des fins que je me donne il y a des aléas qui m’attendent. Quand j’arriverai à Brest, il pleuvra peut-être. Et, au grand dam des ingénieurs et des ouvriers, il y a des aléas qui surviennent dans la chaîne des causes. Ne se pourrait-il pas qu’un sanglier choisisse de mourir sur les rails ?  Le plan causal semble inhumain. Science et technique n’ont que faire des motivations contingentes de ceux qui conçoivent ou construisent les rails. Ce plan est souvent vécu comme s’il était autonome. Il y a tellement de causes et d’effets à articuler sur lui que, quand on s’en tient à son extension considérable, on peut facilement faire abstraction des fins qui justifient chaque projet. Le plan final renvoie aux motivations les plus contingentes des hommes comme à leurs buts les plus rationnels. Il est ancré dans l’humain, même si des fins peuvent être aussi poursuivies par un Dieu : cela montre simplement qu’il n’y a pas plus humain qu’un tel Dieu. Ce plan est souvent vécu comme s’il était particulièrement autonome. La plupart des hommes ne sont-ils pas aujourd’hui enclins à croire que le royaume de leurs motivations commande à leurs vies ? Ils y associent en général l’idée de liberté. Le plan causal ne prime le plan final que pour ceux qui sont plongés dans une mécanique de construction (comme les ouvriers du rail ou de l’A.D.N.) ou de comportement (comme tous les routiniers du monde). Si le plan causal est celui qui mérite le plus ce nom (pas plus plat qu’une perspective de rails), le plan aléatoire est celui qui le mérite le moins. L’espace du peut-être enveloppe bel et bien les plans causal et final. Du plan causal au plan aléatoire, il y a multiplication des dimensions. On passe de quelques-unes à un nombre indéterminé. A remarquer que le plan final a des dimensions incertaines. Comme liberté possible, il peut même être imaginé comme étant d’un autre ordre que toute forme de dimension et supérieur à tout domaine qui relève de celle-ci. L’espace aléatoire rappelle le plan causal en ce qu’il semble inhumain et l’est très certainement quand on l’approfondit. Les désirs ou les besoins des quatre voyageurs n’entrent que pour petite part dans le hasard de leur rencontre, à un moment donné, au bar du train. Tout ce qui contribue à rendre possible cette rencontre est fondamentalement insuffisant pour l’expliquer. Par exemple, l’un d’entre eux s’y est pris en retard pour acheter son billet, ce qui explique quelque peu sa situation assise dans le train. Un autre n’aurait jamais pris ce train, s’il n’y avait pas eu, à l’autre bout de la France, le décès soudain du lévrier de sa soeur. Un troisième a été pris d’une crampe à force d’être assis. Il a supporté la douleur tant qu’il a pu, jusqu’au moment où il a décidé d’aller se dégourdir les jambes. Tout cela ne nous explique en rien comment leurs trajectoires vont exactement se croiser au bar à un certain moment. On a là une situation sans explication causale exacte, comme sans aucun sujet au bon ou au mauvais vouloir duquel on pourrait la rapporter. Cette situation reste fondamentalement inexplicable. Or, cela est l’inhumain par excellence. De plus, l’espace aléatoire paraît être beaucoup plus autonome que les plans causal et final. Ce n’est pas qu’il se donne sa propre loi comme pourrait le faire un sujet (ou, tout autrement, un organisme vivant quelconque), mais plutôt, si on élargit la question, qu’il se donne sa loi ou son absence de loi ( cela reste à « déterminer ») comme l’absence radicale de tout sujet possible (et, au-delà, de toute forme d’existence possible : au vide de la physique près ?) qui en serait à l’origine. Restons-en au train à grande vitesse : tout se passe comme si le hasard avait battu les cartes et en avait tiré quatre, avec pour résultat de faire qu’elles se retrouvent au bar, sous la forme de voyageurs occupés à boire un café, à acheter un journal ou, seulement, à regarder debout défiler un paysage flou. Tout se passe comme si nous étions les cartes d’un jeu bien plus purement aléatoire que ne l’est pour nous tout jeu de cartes.

On peut penser que le monde répond entièrement à une nécessité de type causal ; ou qu’il est intégralement soumis à une destination de type final ; ou qu’il est livré sans limite au hasard. Le fatalisme peut donc revêtir trois formes distinctes : on peut croire qu’on prend le train comme s’il était le rouage minuscule d’une immense horloge, avec ou sans horloger ; ou qu’on le prend parce qu’un Dieu (plus libre qu’un grand horloger) l’a voulu pour des raisons qui lui appartiennent ; ou qu’on le prend de façon essentiellement aléatoire, quels que soient les motifs immédiats auxquels on peut obéir. Le train apparaît successivement comme l’une des innombrables pièces d’une immense mécanique, l’occasion, parmi des myriades d’autres, que trouve pour s’exercer le vouloir omnipotent d’un Dieu et un coup de dés du hasard infini des particules qui prend une forme et une fonction consistantes à nos seuls yeux. Dans les trois cas, on est pris par le train plus qu’on ne le prend. On est comme écrasés par lui, en tant que sujets « libres ».  En dehors de ces points de vue extrêmes, il y a entremêlement des plans ou des espaces. Ce qui est vécu, c’est un mélange plutôt obscur de hasard (la pile de mon réveil est morte juste ce matin, ce qui a fait que j’ai sauté dans le train à la dernière minute et sans rien dans le ventre. D’où ma présence au bar au moment en question), de causalité (la mécanique du métro m’a transporté jusqu’à celle du train, en passant par celle de plusieurs escaliers) et de finalité (si je vais jusqu’à Lyon, c’est pour nettoyer ma tombe, tant qu’il est encore temps).  Et si, dans notre monde et à notre échelle, il n’y avait pas de pur hasard ? Si le train obéissait à une rationalité et répondait à des fonctions incontestables, quoi qu’il en soit du hasard fondamental des particules ? Si ce n’était pas le cas, je vois mal comment on pourrait prendre le train. Pourtant, cela ne renvoie pas forcément à une causalité et à une finalité solides. Ne peut-on pas faire l’hypothèse qu’on rencontre seulement des causes et des buts occasionnels ? Une cause occasionnelle, c’en est une qui ne suffit pas à produire un effet, mais qui y contribue. Il peut en aller de même d’un but occasionnel, relativement à une fin plus certaine que lui et qui mérite mieux ce nom. Mais dans notre hypothèse, il n’y a plus ni cause efficiente (qui suffit, pour l’essentiel, à produire un effet), ni cause finale (qui suffit, pour l’essentiel, à réaliser une fin). Pour expliquer le comportement du train et la conduite des voyageurs, il n’y a plus que des circonstances et des motifs partiels et occasionnels, c’est-à-dire plus ou moins hasardeux. En se cumulant, ils suffiraient bien à produire des effets, mais de façon toujours plus ou moins aléatoire. C’en serait fini des ingénieurs et des ouvriers du rail sûrs de leurs métiers et des voyageurs sûrs de leur train (et de son bar). Il n’y aurait pas dans notre monde de hasard absolu, mais un constant et inégal mélange de hasard, de causalité et de finalité, qui suffirait à rendre nos vies très incertaines, du moins en termes d’exactitude.  Nous aurions pris rendez-vous à la gare entre telle heure et telle autre, dans l’hypothèse où je ne renoncerais pas, au vu des circonstances, à prendre un train seulement censé m’amener jusqu’à vous, ni vous à attendre mon arrivée éventuelle.

Machine et incertitude

Notamment depuis qu'on s’est aperçu qu'en physique des particules les instruments d'observation modifient les phénomènes observés, un certain doute s'est levé à propos de l'utilisation de toutes sortes de machines. Il se trouve que les particules - en très petit et en très grand, mais aussi dans les eaux moyennes de la vie - sont devenues « clairement » notre pain quotidien.     Pourtant, le doute qui s'est levé dépend très peu de nos connaissances. Pour une part importante, il découle au quotidien de l'utilisation (ou de la simple captation) massive de machines, en général, électroniques.     Tout se passe comme si - à force de vivre densément au milieu d'électrons et consorts, et d'être traversés par eux - nous devenions extrêmement sensibles à leur très étrange comportement.      Doit-on tellement s'étonner d'apprendre que les calculs mathématiques de grande dimension, effectués à l'ordinateur (ou à la simple calculatrice), dépendent dans une certaine mesure de la marque de la machine utilisée ?      Depuis longtemps, un doute s'est levé, concernant l'aptitude des connaissances humaines à aboutir à des résultats absolument exacts, et il semble bien que cela n'ait fait que s'accélérer ces derniers temps.     Les sciences, de leur côté, ne cessent de mettre au point des méthodes correctives qui leur permettent d'éliminer un maximum d'erreurs ou de déformations, et surtout d'affiner les approximations nécessaires, en enjambant, autant que faire se peut, les inexactitudes de détail impossibles à éliminer, et elles y arrivent fort bien, si on en croit maintes applications techniques.     Pourtant, la massse de la population ne bénéficie pas de telles ressources de rigueur et de ruse. Il lui reste tout juste son « intuition », mais c'est précisément elle que notamment les machines travaillent, et à travers elles la réalité particulaire.     S'il existe un paradoxe, c'est que des machines puissantes -  rendues concevables par les découvertes de scientifiques et mises au point par des techniciens, sur la base d'un affinement sans précédent d'approximations qui concernent une incertitude, semble-t-il, fondamentale -, ont tendance à déboucher, pour la masse des utilisateurs, sur une levée d'incertitude, concernant toute leur vie, qui semble les condamner à des approximations intuitives et souvent aveugles.      Il ne s'agit ni de dire que l'intuition courante est suffisante, ni de dire qu'elle n'a aucune valeur de vérité. Il ne s'agit pas non plus de se satisfaire de la répartition moyenne d'une telle intuition (de sa lucidité et de son aveuglement relatifs).     L'important, ce serait, me semble-t-il, de mieux comprendre comment tout le corps d’un homme, et pas seulement son esprit, est plus ou moins travaillé, à l'échelle de sa vie quotidienne, par une intensification de la réalité particulaire ou, du moins, une exacerbation de sa sensibilité à cette réalité.     On peut aller jusqu'à se demander si un certain type de comportement des particules (comme on dit en physique) n'en vient pas à influer sur le comportement des hommes, du moins sur la compréhension qu'ils peuvent avoir de celui-ci (mais cela ne tend-il pas à revenir presque au même ?).     Depuis qu'on parle de corps également à propos de la matière non-vivante, c'est la spécificité de tous les corps vivants qui est devenue quelque peu douteuse.      Il est léger de se contenter de l'idée que les machines sont au service des hommes. Certes, un ordinateur ne fait que ce pour quoi il a été programmé, mais la plupart des hommes n'ont pas accès à sa programmation.     Comme écriture de base (exactitude et incertitude inséparables), la programmation des ordinateurs, entre autres choses, est une affaire de spécialistes. La masse des utilisateurs naviguent seulement à l'intérieur d'une liberté bornée par une écriture qui leur échappe.     La transcendance de ce type d'écriture rend ces derniers dépendants d’un type d'exactitude et d'incertitude qui, la plupart du temps ignoré, est néanmoins supporté et largement vécu par eux, à travers diverses utilisations.     Ce n'est pas parce que les machines sont vécues par les utilisateurs sur le mode de la certitude (en partie réalistement, en partie imaginairement) que l'incertitude fondamentale du monde particulaire qui est au coeur de celles-ci, n'agit pas sur leur corps et leur esprit.     Quant à savoir comment au juste, c'est bien difficile à comprendre.      Du probabilisme quantique au probabilisme social, il se pourrait qu'il y ait des rapports plus intimes qu'en général on ne le pense.     Quand on apprend que des ordinateurs de deux marques différentes peuvent donner, d’un long calcul, des résultats qui différent, à quoi peut-on croire encore, en toute certitude ?     Mais on n’a pas besoin de cela pour s'apercevoir qu'on passe d'un monde où ce qui méritait le nom de certitude concernait la chose en tant que telle, à un monde où toute certitude (approximative) concernant les choses dépend dorénavant du point de vue des hommes (et de la nature des instruments) qui ont à l'établir.      Toute forme de connaissance est, de façon plus communément accentuée qu'avant, fonction de la situation des hommes qui l'établissent.
Et ce n'est pas parce que des machines les aident de plus en plus à l'établir, au point de paraître plus d'une fois presque se substituer à eux, qu'elles ne sont pas elles-mêmes en situation, c'est-à-dire contraintes de rendre les connaissances qu'elles permettent d'acquérir, relatives à leur degré d'avancement technologique, voire à leur marque, vraisemblablement aussi à leur emplacement particulier dans l'espace, et plus profondément au type de réalité incertaine dont leur fonctionnement procède.
    Tout se passe comme si l'accès, devenu problématique, à toutes sortes d'objets de recherche supposait impérativement de prendre en compte la situation complexe du sujet (mélange d'hommes et de machines) qui cherche à les connaître. Et cela va bien au-delà de la notion traditionnelle de subjectivité : il s'agit d'une situation « subjective » qui, correctement mise au point (c'est--dire elle-même connue et agie), devient une condition sine qua non de toute forme de connaissance « objective ».     Il ressort de là, à la fois, la notion d'une situation d'observation ou d'expérience, mais aussi de calcul et de théorisation hypothétique, qu'on peut dire subjective, seulement au sens où elle tend au plus haut degré d'objectivité possible ; et, complémentairement, la notion d’un type de connaissance qu'on peut dire objective, seulement au sens d'une approximation, poussée le plus loin possible (ou autant qu'il est utile), de la réalité des objets à connaître.     On peut le dire ainsi : l'opposition entre subjectivité et objectivité n'a plus grand sens (et cela, plus ou moins, partout). L'une ne peut plus prendre sens que par l'autre, au bout de tout un effort mental.      Et ce qui est vrai des sciences les plus « dures » l'est, notamment via les nouvelles technologies, de la vie de tous les hommes (du moins, de ceux qui vivent dans des sociétés développées, notamment en ce qu'elles les enveloppent densément dans leurs rets financiers et numériques).     Approximations, probabilités, incertitude avérée, certitude relative, etc., deviennent le pain quotidien, et non gratuit, de la plupart des gens qui sont suffisamment sensibles à ce qu'ils vivent. S'il y a encore des adeptes de la certitude absolue (des dogmatiques), c'est au prix d'une schizophrénie qui se paie de plus en plus cher, ou alors ce sont autant d'idéologues déguisés en savants.      La plupart des hommes sont obligés de reconnaître que leur vie devient incertaine. Mais, alors que cela découle de toute une culture de l'incertitude économique à l'échelle du monde, cela est en même temps inscrit dans l'air du temps par les sciences et les technologies.      Les manières d'« écrire » (économiques, sociologiques et psychologiques, scientifiques et technologiques) qui influent principalement sur la vie des hommes, vont largement de pair : elles se constituent et se renforcent les unes les autres.     En effet, même devenues étranges, des formes d'écriture (ou de dessin et de peinture), très souvent numériques, - modèles, lois, modes de calcul, de raisonnement, de programmation, de fonctionnement, etc. - conditionnent amplement, quoique de façon souvent implicite, la vie la plus spontanée des hommes. En un sens, on en est toujours au respect obligé des Ecritures.     Mais on aurait tort d'en conclure que toutes ces formes d'écriture n'existent que pour défendre les mêmes intérêts particuliers. La réalité est beaucoup plus complexe : elles sont certes des instruments appelés par une dynamique particulière de l'histoire, mais, en même temps, elles ne s'y réduisent pas. D'où leur utilisation possible, quoique ardue, pour tenter le passage vers une dynamique différente.      Avec nos superbes machines et sans elles, nous vivons une espèce de probabilisation tous azimuts de la vie. Aujourd'hui, nous ne pouvons pas plus être absolument certains d'une option politique que de l'avenir de notre couple.     Et beaucoup de choses que nous attribuons facilement à un surcroît de liberté qui nous serait accordée et que nous nous accorderions, relèvent en vérité (approchée) de ce que, fondamentalement, nous subissons un tel état de fait : plus précisément un état de brouillage de la notion de fait (et de loi) absolument objectif. Notre liberté reste donc bien plus à gagner, à certaines conditions, qu'elle n'est simplement constatable.      Un tel état trouble de fait peut conduire à s'abandonner à une sorte de scepticisme mou qui renonce à toute forme d'engagement et s'en remet à une vie au jour le jour. C'est une version, sans aucune ossature, de la flexibilité à laquelle forcent et invitent les intérêts étriqués du système. Ce comble de l'aliénation pourra être vécu comme une « pure » liberté.     Mais un tel état peut conduire aussi à redoubler d'efforts pour chercher, collectivement et individuellement, une nouvelle façon de s'orienter et de tenter de transformer les choses en profondeur, qui évite, à la fois, l'écueil de l'arbitraire objectiviste (« c'est ainsi et pas autrement »), lequel rend l'action dangereuse, et celui de l'arbitraire subjectiviste (« ce peut être ainsi ou, indifféremment, autrement ») qui rend l'action absurde.     Ce n'est pas parce qu'on est tenu à des approximations qu'on doit renoncer à la plus grande exactitude possible et ce n’est pas parce qu'on a affaire à des probabilités qu'on doit renoncer à agir, avec toute la prudence requise.
Détermination et prudence peuvent devenir fonction l'une de l'autre, sans que l'une ait à être sacrifiée à l'autre. De même, imagination et rationalité.
    Mais cela demande beaucoup plus d'efforts, de la part de chacun, qu'à l'époque des vérités ontologiques (quand on pensait qu'elles concernaient absolument l'être lui-même).     Or le meilleur des sciences peut nous aider en cela, comme exemple d'un effort multiple que la probabilisation du monde, du moins de la vision qu'on en a aujourd’hui, ne décourage jamais : d'un effort capable de retourner les limites découvertes de la connaissance en nouveaux outils pour connaître le monde, d'une façon approchée mais suffisante pour le transformer.      Et on aurait grand tort de laisser ces outils jouer seulement au bénéfice des responsables actuels du monde (et de leur soi-disant hypermodernisme) : ceux-là mêmes qui, sauf (improbables) exceptions, le dirigent sans jamais en répondre sérieusement (se donnant eux-mêmes, par ce comportement, comme les simples instruments, quoique d'apparence parfois sophistiquée, du devenir opaque d'un certain système).        

Si l'on ose dire      

En littérature et au-delà, se pose la question d'une écriture de l'incertitude qui soit couplée à une incertitude de l'écriture. L'une fait et a besoin de l'autre.     S'il y a trop d'incertitude dans l'écriture, elle ne vaut rien, car elle doit être suffisamment appropriée et précise. Mais, si en elle on trouve trop de certitude, elle ne vaut rien non plus, car une écriture qui ne doute pas de son fondement et de son objet, d'elle-même comme du monde, peut asséner seulement des vérités trop pleines.     Il faudrait donc naviguer entre vérité trop vide et vérité trop pleine, sans jamais être très sûr de ne pas faillir d'un côté ou de l'autre.      Les particules virtuelles du vide quantique (lequel est peut-être une fiction) ont ceci de bon qu'elles semblent exister essentiellement pour affirmer celui-ci. A l'inverse, ce vide ne se conçoit pas sans de telles particules qui apparaissent et disparaissent.     N'est-ce pas là comme un modèle idéal pour des rapports subtils entre un fond inépuisable et une écriture qui ne s'imagine pas graver, s'enfonce à peine et affleure à peine à la surface de son « support », consciente (ou plutôt subconsciente) qu'elle est, à la fois, d'une immense exigence et de devoir être reprise sans fin, d'être effacée aussi pour que la tâche soit différemment recommencée par d'autres ?       Où l'on retrouve Mallarmé, l'inventeur en quelque sorte des dés littéraires, et ses grands espaces blancs, même s'ils sont dans ce modèle plutôt noirs : son idéal de subtilité, de plume légère au tracé à la fois continu et raréfié à l'état de points épars, son idéal de certitude de l'incertitude et d'incertitude de la certitude.      Un coup de dés jamais n'abolira le hasard. Par contre, il se pourrait qu'un hasard monstrueux épuise à tout jamais la série des coups de dés possibles, du moins pour les joueurs humains.     Car pour ce qui est du vide, on peut lui faire confiance. Il n'est pas près de cesser de cracher des ombres de dés fugaces, de soi-même (si l'on ose dire) à soi-même, sans qu'on ait à en escompter aucun autre résultat que l'apparition par hasard d'une particule, vaguement plus durable que les autres, qui mérite (si l'on ose dire) d'être qualifiée de matérielle.
 
Gérard Lépinois, mars 2009



 
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Jacques-Alain Miller: l'amour en questions

8 Octobre 2008 , Rédigé par Jean-Claude Grosse Publié dans #agoras

Jacques-Alain Miller:
 interview

à Psychologies Magazine
sur la question de l’amour.

Remarquablement éclairant.

 Jean-François Cottes

 
Interview de Jacques - Alain Miller

Psychologies Magazine, octobre 2008, n° 278
Propos recueillis par Hanna Waar

Psychologies : La psychanalyse enseigne-t-elle quelque chose sur l’amour ?


Jacques - Alain Miller : Beaucoup, car c’est une expérience dont le ressort est l’amour. Il s’agit de cet amour automatique, et le plus souvent inconscient, que l’analysant porte à l’analyste et qui s’appelle le transfert. C’est un amour factice, mais il est de la même étoffe que l’amour vrai. Il met au jour sa mécanique : l’amour s’adresse à celui dont vous pensez qu’il connaît votre vérité vraie. Mais l’amour permet d’imaginer que cette vérité sera aimable, agréable, alors qu’elle est en fait bien difficile à supporter.
 
P : Alors, c’est quoi aimer vraiment ?
 
J-A Miller : Aimer vraiment quelqu’un, c’est croire qu’en l’aimant, on accédera à une vérité sur soi. On aime celui ou celle qui recèle la réponse, ou une réponse, à notre question : « Qui suis-je ? »
 
P : Pourquoi certains savent-ils aimer et d’autres pas ?

J-A Miller : Certains savent provoquer l’amour chez l’autre, les serial lovers, si je puis dire, hommes et femmes. Ils savent sur quels boutons appuyer pour se faire aimer. Mais eux n’aiment pas nécessairement, ils jouent plutôt au chat et à la souris avec leurs proies. Pour aimer, il faut avouer son manque, et reconnaître que l’on a besoin de l’autre, qu’il vous manque. Ceux qui croient être complets touts seuls, ou veulent l’être, ne savent pas aimer. Et parfois, ils le constatent douloureusement. Ils manipulent, tirent des ficelles, mais ne connaissent de l’amour ni le risque, ni les délices.
 
P : « Être complet tout seul » : seul un homme peut croire ça…

J-A Miller : Bien vu ! « Aimer, disait Lacan, c’est donner ce qu’on n’a pas. ». Ce qui veut dire : aimer, c’est reconnaître son manque et le donner à l’autre, le placer dans l’autre. Ce n’est pas donner ce que l’on possède, des biens, des cadeaux, c’est donner quelque chose que l’on ne possède pas, qui va au-delà de soi-même. Pour ça, il faut assurer son manque, sa « castration », comme disait Freud. Et cela, c’est essentiellement féminin. On n’aime vraiment qu’à partir d’une position féminine. Aimer féminise. C’est pourquoi l’amour est toujours un peu comique chez un homme. Mais s’il se laisse intimider par le ridicule, c’est qu’en réalité, il n’est pas assuré de sa virilité.
 
P : Aimer serait plus difficile pour les hommes ?

J-A Miller : Oh oui ! Même un homme amoureux a des retours d’orgueil, des sursauts d’agressivité contre l’objet de son amour, parce que cet amour le met dans la position d’incomplétude, de dépendance. C’est pourquoi il peut désirer des femmes qu’il n’aime pas, afin de retrouver la position virile qu’il met en suspens lorsqu’il aime. Ce principe, Freud l’a appelé le « ravalement de la vie amoureuse » chez l’homme : la scission de l’amour et du désir sexuel.
 
P : Et chez les femmes ?

J-A Miller : C’est moins habituel. Dans le cas le plus fréquent, il y a dédoublement du partenaire masculin. D’un côté, il est l’amant qui les fait jouir et qu’elles désirent, mais il est aussi l’homme de l’amour, qui est féminisé, foncièrement châtré. Seulement, ce n’est pas l’anatomie qui commande : il y a des femmes qui adoptent une position masculine. Il y en a même de plus en plus. Un homme pour l’amour, à la maison ; et des hommes pour la jouissance, rencontrés sur Internet, dans la rue, dans le train…
 
P : Pourquoi « de plus en plus »

J-A Miller : Les stéréotypes socioculturels de la féminité et de la virilité sont en pleine mutation. Les hommes sont invités à accueillir leurs émotions, à aimer, à se féminiser ; les femmes, elles, connaissent au contraire un certain « pousse-à-l’homme » : au nom de l’égalité juridique, elles sont conduites à répéter « moi aussi ». Dans le même temps, les homosexuels revendiquent les droits et les symboles des hétéros, comme le mariage et la filiation. D’où une grande instabilité des rôles, une fluidité généralisée du théâtre de l’amour, qui constraste avec la fixité de jadis. L’amour devient « liquide », constate le sociologue Zygmunt Bauman (1). Chacun est amené à inventer son « style de vie » à soi, et à assumer son mode de jouir et d’aimer. Les scénarios traditionnels tombent en lente désuétude. La pression sociale pour s’y conformer n’a pas disparu, mais elle baisse.
 
P : « L’amour est toujours réciproque » disait Lacan. Est-ce encore vrai dans le contexte actuel ? Qu’est-ce que ça signifie ?


J-A Miller : On répète cette phrase sans la comprendre, ou en la comprenant de travers. Cela ne veut pas dire qu’il suffit d’aimer quelqu’un pour qu’il vous aime. Ce serait absurde. Cela veut dire : « Si je t’aime, c’est que tu es aimable. C’est moi qui aime, mais toi, tu es aussi dans le coup, puisqu’il y a en toi quelque chose qui me fait t’aimer. C’est réciproque parce qu’il y a un va-et-vient : l’amour que j’ai pour toi est l’effet en retour de la cause d’amour que tu es pour moi. Donc, tu n’y es pas pour rien. Mon amour pour toi n’est pas seulement mon affaire, mais aussi la tienne. Mon amour dit quelque chose de toi que peut-être toi-même ne connais pas. » Cela n’assure pas du tout qu’à l’amour de l’un répondra l’amour de l’autre : ça, quand ça se produit, c’est toujours de l’ordre du miracle, ce n’est pas calculable à l’avance.
 
P : On ne trouve pas son chacun, sa chacune par hasard. Pourquoi lui ? Pourquoi elle ?


J-A Miller : Il y a ce que Freud a appelé Liebesbedingung, la condition d’amour, la cause du désir. C’est un trait particulier – ou un ensemble de traits – qui a chez quelqu’un une fonction déterminante dans le choix amoureux. Cela échappe totalement aux neurosciences, parce que c’est propre à chacun, ça tient à son histoire singulière et intime. Des traits parfois infimes sont en jeu. Freud, par exemple, avait repéré comme cause du désir chez l’un de ses patients un éclat de lumière sur le nez d’une femme !
 
P : On a du mal à croire à un amour fondé sur ces broutilles !

J-A Miller : La réalité de l’inconscient dépasse la fiction. Vous n’avez pas idée de tout ce qui est fondé, dans la vie humaine, et spécialement dans l’amour, sur des bagatelles, des têtes d’épingle, des « divins détails ». Il est vrai que c’est surtout chez le mâle que l’on trouve de telles causes du désir, qui sont comme des fétiches dont la présence est indispensable pour déclencher le processus amoureux. Des particularités menues, qui rappellent le père, la mère, le frère, la sœur, tel personnage de l’enfance, jouent aussi leur rôle dans le choix amoureux des femmes. Mais la forme féminine de l’amour est plus volontiers érotomaniaque que fétichiste : elles veulent être aimées, et l’intérêt, l’amour qu’on leur manifeste, ou qu’elles supposent chez l’autre, est souvent une condition sine qua non pour déclencher leur amour, ou au moins leur consentement. Le phénomène est la base de la drague masculine.
 
P : Vous ne donnez aucun rôle aux fantasmes ?
 
J-A Miller : Chez les femmes, qu’ils soient conscients ou inconscients, ils sont déterminants pour la position de jouissance plus que pour le choix amoureux. Et c’est l’inverse pour les hommes. Par exemple, il arrive qu’une femme ne puisse obtenir la jouissance – disons, l’orgasme – qu’à la condition de s’imaginer, durant l’acte lui-même, être battue, violée, ou être une autre femme, ou encore être ailleurs, absente.
 
P : Et le fantasme masculin ?

J-A Miller : Il est très en évidence dans le coup de foudre. L’exemple classique, commenté par Lacan, c’est, dans le roman de Goethe (2), la soudaine passion du jeune Werther pour Charlotte, au moment où il la voit pour la première fois, nourrissant la marmaille qui l’entoure. C’est ici la qualité maternante de la femme qui déclenche l’amour. Autre exemple, tiré de ma pratique, celui-là : un patron quinquagénaire reçoit les candidates à un poste de secrétaire : une jeune femme de 20 ans se présente ; il lui déclare aussitôt sa flamme. Il se demande ce qui lui a pris, entre en analyse. Là, il découvre le déclencheur : il avait retrouvé en elle des traits qui lui évoquaient ce qu’il était lui-même à 20 ans, quand il s’était présenté à sa première embauche. Il était, en quelque sorte, tombé amoureux de lui-même. On retrouve dans ces deux exemples les deux versants distingués par Freud : on aime ou bien la personne qui protège, ici la mère, ou bien une image narcissique de soi-même.
 
P : On a l’impression d’être des marionnettes !

J-A Miller : Non, entre tel homme et telle femme, rien n’est écrit d’avance, il n’y a pas de boussole, pas de rapport préétabli. Leur rencontre n’est pas programmée comme celle du spermatozoïde et de l’ovule ; rien à voir non plus avec les gènes. Les hommes et les femmes parlent, ils vivent dans un monde de discours, c’est cela qui est déterminant. Les modalités de l’amour sont ultrasensibles à la culture ambiante. Chaque civilisation se distingue par la façon dont elle structure le rapport des sexes. Or, il se trouve qu’en Occident, dans nos sociétés à la fois libérales, marchandes et juridiques, le « multiple » est en passe de détrôner le « un ». Le modèle idéal de « grand amour de toute la vie » cède peu à peu du terrain devant le speed dating, le speed loving et toute floraison de scénarios amoureux alternatifs, successifs, voire simultanés.
 
P : Et l’amour dans la durée ? dans l’éternité ?

J-A Miller : Balzac disait : « Toute passion qui ne se croit pas éternelle est hideuse (3). » Mais le lien peut-il se maintenir pour la vie dans le registre de la passion ? Plus un homme se consacre à une seule femme, plus elle tend à prendre pour lui une signification maternelle : d’autant plus sublime et intouchable que plus aimée. Ce sont les homosexuels mariés qui développent le mieux ce culte de la femme : Aragon chante son amour pour Elsa ; dès qu’elle meurt, bonjour les garçons ! Et quand une femme se cramponne à un seul homme, elle le châtre. Donc, le chemin est étroit. Le meilleur chemin de l’amour conjugal, c’est l’amitié, disait en substance Aristote.
 
P : Le problème, c’est que les hommes disent ne pas comprendre ce que veulent les femmes ; et les femmes, ce que les hommes attendent d’elles…


J-A Miller : Oui. Ce qui objecte à la solution aristotélicienne, c’est que le dialogue d’un sexe à l’autre est impossible, soupirait Lacan. Les amoureux sont en fait condamnés à apprendre indéfiniment la langue de l’autre, en tâtonnant, en cherchant les clés, toujours révocables. L’amour, c’est un labyrinthe de malentendus dont la sortie n’existe pas.
 
Propos recueillis par H. W.
 
(1) Zygmunt Bauman, L’amour liquide, de la fragilité des liens entre les hommes (Hachette Littératures, « Pluriel », 2008)
 
(2) Les souffrances du jeune Werther de Goethe (LGF, « le livre de poche », 2008).
 
(3) Honoré de Balzac in La comédie humaine, vol. VI, « Études de mœurs : scènes de la vie parisienne » (Gallimard, 1978).

Note : dans un prochain article, je présenterai la vision de l'amour de Marcel Conche et je tenterai de comparer avec cette vision décoiffante proposée par J-A Miller.
JCG




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Laïcité positive et positivisme/ Fatum et vide éthique

20 Septembre 2008 , Rédigé par Jean-Claude Grosse Publié dans #agoras

Laïcité positive et positivisme

Voilà un article d'
Alain Foix
, comédien, metteur en scène, écrivain, bien documenté avec citations à l'appui, qui permet de mesurer quelques enjeux concernant les attaques "soft" contre la laïcité.
La notion de "laïcité positive" prend une curieuse couleur.

Comme le disait Auguste Comte, il ne faut pas laisser le mot "religion" aux religieux, formule reprise par Marcel Conche lors d'une discussion que j'ai eue avec lui.
C'est sur ce terrain délicat que s'est aventuré avec rigueur Marcel Conche dans La voie certaine vers "Dieu" ou l'Esprit de la religion, publié aux Cahiers de l'Égaré.



portrait de Marcel Conche par Jean Leyssenne

C'est aussi la démarche de José Valverde, auteur dramatique, dont je mets la contribution en ligne: Notre religion. Et celle de Gérard Lépinois, auteur de Fiction du capital, publié aux Cahiers de l'Égaré, et dont le texte Fatum et vide éthique me semble une contribution d'éclaireur.
grossel



Cela a sauté aux yeux, mais tellement violemment que les médias en sont restés aveugles. Nulle part je n’ai vu relever dans les journaux la curieuse concomitance entre la déclaration de Benoît XVI stigmatisant « une société imprégnée de positivisme et de matérialisme. Ces idéologies, qui ont conduit à un enthousiasme excessif pour le progrès, déterminent la conception de la vie d’amples secteurs de la société » et celle de Nicolas Sarkozy affirmant la nécessité d’une laïcité positive. Appel à une laïcité positive et critique du positivisme, les deux termes pourraient dans ce contexte et en surface apparaître contradictoires, mais il n’en est rien, bien entendu. De fait, notre Président de la République ne fait qu’emboiter le pas du Saint-Père en lui empruntant son propre vocabulaire. En effet, le concept de laïcité positive est forgé par Benoît XVI et se rapporte aux Etats-Unis : « Il y a une chose que je trouve fascinante aux États-Unis : c’est que ce pays est né avec une conception positive de la laïcité. Ce nouveau peuple était constitué de communautés et de personnes ayant fui des Églises d’état. Elles voulaient un état laïc pour permettre aux gens de toutes les confessions de pratiquer leur propre religion. […] Ils étaient laïcs justement par amour de la religion, de l’authenticité de la religion, qui ne peut être vécue que dans la liberté. […] Je pense que c’est quelque chose de fondamental et de positif, à prendre en considération, y compris en Europe » (discours prononcé le 29 février dernier, quand il a reçu au Vatican le nouvel ambassadeur des États-Unis près le Saint-Siège).

Que Sarkozy reprenne à son compte un concept forgé par l’Eglise, a des implications extrêmement importantes. Cela suppose le fait que le chef de l’Etat français se rallie à la notion de la laïcité édictée par l’église et qui se résume en ces mots de Benoît XVI : « laïc par amour de la religion ». Ainsi, sous l’apparente bonhommie de ce terme qui vient en se glissant derrière le concept déjà très contesté de discrimination positive, se cache une violente attaque contre une certaine conception de la démocratie à laquelle on veut en substituer une autre, celle d’une démocratie comme simple moyen. Conception partagée à la fois par les capitalistes intégristes du marché, par Bachar El Assad, Président Syrien (qui, juste après la visite de Sarkozy a déclaré au journaliste de France 2 qui a sursauté et le lui a fait répéter, que : « la démocratie est un simple moyen … pour libérer le commerce. ») , et par Jean-Paul II qui dans le n° 70 d’Evangelium vitae écrit : « Fondamentalement, elle (la démocratie) est un « système » et, comme tel, un instrument et non pas une fin. Son caractère « moral » n’est pas automatique, mais dépend de la conformité à la loi morale, à laquelle la démocratie doit être soumise comme tout comportement humain: il dépend donc de la moralité des fins poursuivies et des moyens utilisés. Si l’on observe aujourd’hui un consensus presque universel sur la valeur de la démocratie, il faut considérer cela comme un « signe des temps » positifainsi que le Magistère de l’Église l’a plusieurs fois souligné. Autrement dit, la loi morale édictée par l’Eglise et la religion, est seule garante de la bonne marche d’un Etat. » (souligné par moi), Le cardinal Ratzinger (le futur Benoît XVI) dans une note en date de 2002 en rajoute une couche : « Pour la doctrine morale catholique la laïcité est comprise comme une autonomie de la sphère civile et politique par rapport à la sphère religieuse et ecclésiastique,- mais pas par rapport à la sphère morale…. la “laïcité”, en effet, désigne en premier lieu l’attitude de celui qui respecte les vérités qui procèdent de la connaissance naturelle sur l’homme vivant en société. Peu importe que ces vérités soient enseignées aussi par telle ou telle religion particulière puisque la vérité est une. ».

Le professeur Thierry Boutet dans sa conférence du 26 juin 2008 au Vatican intitulée « Politique, forme exigeante de charité » enfonce le clou :

« Le religieux précède le politique. Il le précède historiquement mais aussi anthropologiquement et ontologiquement. La quête de sens, la quête religieuse, l’instinct religieux sont connaturels à l’homme… Comme l’a très bien remarqué Nicolas Sarkozy (souligné par moi), le politique n’a pas vocation à répondre à cette quête…A l’origine donc, l’autorité procède du religieux… Le questionnement religieux est bien antérieur au questionnement politique… La politique est fille de la religion et de la métaphysique (souligné par moi »)

Qu’on ne s’y méprenne pas. Il s’agit d’une attaque en règle de la philosophie des Lumières d’où nous vient l’esprit de la révolution française et notre conception de la laïcité comme séparation de ce qui est de l’ordre de la raison, de la sphère publique et de la foi appartenant au domaine de la sphère privée. A cette pensée philosophique posée comme négative, on veut affirmer une autre pensée qui serait positive. Le mot positif si fréquent dans la bouche de Sarkozy est de cet ordre. Cette positivité est à opposer au positivisme que Benoît XVI attaque de front. Qu’est-ce que le positivisme ? C’est la doctrine d’Auguste Comte qui affirme que seule la connaissance des faits est féconde, que le domaine des « choses en soi » est inaccessible et que la pensée ne peut atteindre que des relations et des lois. Affirmant la primauté de la notion de progrès, Auguste Comte met en valeur une avancée de l’histoire liée à l’esprit humain qui s’élève des ténèbres du passé. Il ne s’agit évidemment pas pour moi de soutenir la pensée de ce philosophe qui eut dans ses applications des conséquences absolument néfastes, notamment dans la pensée coloniale du XIXè siècle. Mais ce qui est important ici, est de savoir pourquoi Benoit XVI s’y attaque si violemment. Tout simplement parce qu’il est pour lui l’expression de l’horreur absolue, celle « d’une société sécularisée dont l’horizon est devenu le siècle, où l’homme est devenu la mesure de toute chose et qui n’a plus comme but ultime sa sanctification, mais sa sécurité et sa prospérité (dixit Thierry Boutet qui cite avec répugnance Auguste Comte : « Tout est relatif au temps… voila le seul principe absolu». Une telle philosophie empêche d’en revenir aux fondamentaux, notamment ceux de l’église, qui sont transhistoriques et qui depuis le passé le plus lointain, fonde le présent.

C’est ce qui s’appelle une position fondamentalement réactionnaire. Mais qui chez nos politiques s’élève aujourd’hui fortement contre de telles affirmations ? Je n’entends que silence, à gauche dans les rangs. On positive, comme il se dit à Carrefour, et bientôt, notre Président qui sait user des slogans publicitaires nous vendra son contrat de confiance comme il se dit chez Darty, sa belle famille, contre l’abandon du contrat social.

Alain Foix, 17 septembre 2008


                                      NOTRE RELIGION


La religion des « Droits/Devoirs de l’Homme » à laquelle j’adhère est comme les précédentes religions apparue au moment où le développement des techniques le permettait. Aujourd’hui, le développement du pouvoir technique de l’Humanité implique de la part de chaque citoyen une responsabilité personnelle accrue par rapport à l’avenir de notre espèce, d’où l’invention de cette religion nouvelle. Elle possède une étrange particularité, c’est qu’elle ne combat que les religions dites « intégristes ». Ses principes fondamentaux mettent l’Homme au Centre, laissant chacun libre de considérer que celui-ci est la conséquence d’une volonté divine ou non, pourvu que les morales légèrement différentes suivant les pays et les religions plus ou moins implantées  respectent ce  principe de base. Le développement de l’Humain dans l’Homme avec toutes ses potentialités et donc le développement exponentiel de ses responsabilités est l’objectif explicite de cette religion nouvelle qui s’impose petit à petit à toute l’Humanité.
Certains seront peut être choqués de me voir qualifier de religion « le droit de l’hommisme », surtout ceux qui conserve leur foi en Dieu, même s’ils ont  admis les droits, c'est-à-dire les devoirs, qui régissent notre forme de théocratie où  l’Homme est  Dieu. J’ai choisi le terme de religion pour m’amuser un peu de cette petite provocation.

∑ Ce n’est pas une petite provocation ! Quand on sait qu’une partie de l’humanité est prête à en découdre, bombes atomiques à l’appuie avec l’autre partie !

En effet, et nous devons comprendre à quel point la religion des « Droits/Devoirs de l’Homme » pose des problèmes de conscience réels aux croyants les plus attachés au pied de la lettre des textes fondateurs de leurs religions.  Pour ces croyants « intégristes », l’acceptation des principes des droits de l’homme ne va pas de soi, comme pour nous, et cela génère, pour eux, une authentique souffrance qu’il nous faut respecter. Je parle de religion car la religion parle de relier et de relire mais pour nous qui sommes athés ou agnostiques (ma position) c’est en fait la totalité des livres et des témoignages directs de l’homme sur terre et cela depuis la nuit des temps qui nous relient. Oui ! Résolument, ardemment toutes les traces du passé de l’humanité sur terre nous passionnent et nous fondent. Toutes les pensées venues de la nuit des expériences humaines nous sont lumières dans le noir, comme nous sont lumières les connaissances sans cesse renouvelées et approfondies de l’histoire de notre cosmos et des avancées de la science. Nous sommes farouchement des humains de ce début de millénaire, ici et maintenant, nous avons à inventer, à réinventer sans cesse la morale indispensable à l’humanité en devenir d’Humanité. Il est temps pour moi de proposer un nom plus simple et plus beau pour cette religion qui met l’homme à venir en son centre et je propose HUMANISME.
Personnellement je vois bien que les « croyants en Dieu », car je refus le terme d’ « incroyant » pour moi qui croit en l’Homme, essayent de faire marcher la machine de l’histoire dans l’autre sens.  Ils y parviennent, (hélas !) quand la misère donne la main à la religion ou les fusils dirigent les consciences, mais ils sont globalement depuis un siècle en recul irréversible. L’humanité est encore si jeune ! La civilisation ayant laissé trace historique est vieille de quelques petits millénaires seulement alors qu’il a fallu des millions d’années pour faire émerger l’Homme de la bactérie !
En vérité ce que l’on nomme religion et ne relie plus que quelques uns avec quelques autres et plus ou moins mollement en France est surtout un marqueur sociologique et politique, un appendice devenu inutile et qui subsiste comme vestige.
Ce n’est le plus souvent qu’un truc pour aller ici ou là pêcher des voix ! Les « pêcheurs » de voix, savent bien ce qu’ils font mais ne croient pas sérieusement à ce qu’ils disent, autrement comment se conduiraient-ils, en ce monde, avec une telle indifférence par rapport au soi-disant gros morceau de vie, celle qui les attendrait après celle-ci ?
La religion c’est comme cet inutile petit bout de chair qui pendouille sous mon oreille et qui ne me sert en rien à mieux entendre alors que ma petite prothèse intra auriculaire est tellement efficace ! Notre corps a de ces petits restes inutiles, de ce singe, de cet oiseau, de ce poisson que nos lointains ancêtres nous ont légués. Je ne m’aventurerai pas à imaginer le corps des hommes explorateurs et conquérants du cosmos en l’an 30000 !

Eclaboussés de lune des vers luisants qui passaient en procession lente, cela arrive, s’esclaffent bruyamment, c’est plus rare, et le soleil interloqué se penche sur le balcon du ciel en robe surannée, allez savoir pourquoi si le sujet vous intéresse !

José Valverde

Il serait intéressant de dire aussi quelle conception de la laïcité, il nous faut. Dans la discussion entre EAT, après Alain Foix, José Valverde a proposé un texte de 2 pages sur la "religion" des droits de l'homme, l'humanisme. Il me semble que Marcel Conche avec son fondement de la morale, avec la morale universelle des droits de l'homme, avec sa sagesse tragique et son Esprit de la religion peut nourrir cette réflexion. Je renvoie au livre: Actualité d'une sagesse tragique de Pilar Sanchez Orozco, publié par Les Cahiers de l'Égaré.

Jean-Claude Grosse



Fatum et vide éthique

La crise financière est une occasion de constater qu’à ce stade de l’histoire la communauté humaine produit, pour l’essentiel, les conditions de sa propre impossibilité, sous la forme d’une irrationalité archidominante des échanges (en un sens très large), soigneusement entretenue par la quasi-totalité des élites mondiales.
Les administrations et les raisonnements, en un paradoxe apparent, aboutissent presque tous à la mise au point d’une espèce de fatum, par définition incontrôlable en dernière analyse et qui s’impose à tous.
Ce fatum, qui joue ici comme « hasard » de la destinée de tous au-delà de tout calcul, rend opaque par exemple la notion de volonté des marchés.
Difficile en effet d’humaniser en quoi que ce soit le sort auquel on semble bien obligés de s’en remettre et d’y voir quelque chose comme une « main divine ».
On peut en tirer ceci que les marchés, dans leur liberté échevelée, perfectionnent à leur façon l’idée de Dieu, loin d’anéantir celle-ci comme on le croit assez souvent. S’ils en reviennent sans doute au fatum antique, en ridiculisant notamment la notion de liberté chrétienne, c’est en débarrassant le culte de tout anthropomorphisme inutile.
Bref, la finance est aujourd’hui ce par quoi collectivités et individus ne maîtrisent essentiellement pas leurs vies.
D’un autre côté, d’où vient qu’il apparaisse aujourd’hui si difficile, voire impossible, d’opposer, ne serait-ce qu’à l’échelle d’une seule société, une alternative valable à la fatalité d’une irrationalité archidominante et de son cortège d’injustices ? D’où vient que des notions comme celles de révolution ou de réforme « progressistes » paraissent et soient largement, peut-être durablement, vacantes ?
Très vaste question, mais à laquelle il conviendrait aussi, je pense, de chercher à répondre du côté de certaines considérations éthiques.
Par exemple, pas mal d’entre nous, dans leur rapport à autrui, se croient meilleurs que d’autres (et éventuellement susceptibles d’aider à la construction d’une société moins inhumaine). Mais le sont-ils tant que cela et jusqu’où sont-ils prêts à l’être ?
Il est assez facile de seulement se gausser de zombis de la finance qu’en même temps on a le plus grand mal à comprendre, et pour cause puisqu’ils font tout pour sembler habiter une autre planète.
Si l’on veut avoir une chance de dépasser ce qui est une crise générale du crédit qui touche non moins aujourd’hui tout projet politique alternatif, il faudrait aussi faire effort pour se mettre un peu plus au clair soi-même en tant qu’individu.
Pour qui souhaite une société plus libre, c’est-à-dire moins soumise à un aveuglement entretenu, il conviendrait aussi de creuser la question de savoir en quoi il entretient son propre aveuglement, et cela pas du tout dans l’illusion d’aboutir à une impossible transparence individuelle.
Et pour qui souhaite aussi une société plus juste, de creuser celle de savoir en quoi la soif de justice qui l’anime est, dès aujourd’hui, plus ou moins limitée dans la pratique, non seulement par les circonstances mais aussi par la prise en considération, souvent obscure, de son intérêt égoïste.
Certains pourront crier au retour de la morale, mais comment s’imaginer qu’elle puisse être absente, dans un monde qui n’en a pas du tout fini avec la question du divin, notamment sous la forme d’un fatum de marché ?
Et comment peut-on songer sérieusement, sans questionnement éthique, à la possibilité d’une société moins inhumaine ? Croit-on pouvoir rendre crédible un projet « progressiste » de transformation sociale, sans tirer un certain nombre de leçons, notamment éthiques, des désillusions d’un passé souvent criminel ?
Par exemple, qui est prêt aujourd’hui à appuyer une révolution de ce type sans avoir des garanties suffisantes sur ce que deviendront les dirigeants de celle-ci et leur politique ?
Il est insuffisant de constater que les mécanismes de la finance, et leurs zombis, sont amoraux, si on est incapables de mettre sur pied un projet sérieux de moralité politique, et si cette idée même fait rechigner.
Or, en tout cas dans une perspective athée, le souci éthique – lequel n’est pas seulement moral, mais déjà social – bute beaucoup sur le caractère éphémère de la vie humaine.
Il est extrêmement difficile sans autre perspective d’au-delà que très éventuellement mémorielle, de consacrer vraiment (sans arrière-pensées conscientes ou inconscientes) une partie importante de sa vie à la tentative de construction d’une société moins inhumaine.
En effet, pourquoi le ferait-on, alors que non seulement on va mourir mais disparaître ? Pour l’amour d’autrui, ou du moins de ce qu’il peut y avoir de meilleur chez beaucoup d’hommes ? Mais qui est capable d’une telle gratuité, n’est-ce pas là qu’idéalisme ?
Ne vaudrait-il pas mieux se baser sur l’attente d’une participation à un plus grand bonheur commun, en escomptant un plus grand bonheur individuel de celui-ci ?
Mais, même en avouant honnêtement leur propre intérêt à l’affaire, combien aujourd’hui sont capables durablement de faire preuve de suffisamment de générosité et de rigueur soutenues dans l’élaboration et l’application de lois qui se rapprochent, non pas d’une impossible justice absolue, mais du traitement le moins injuste possible de tous les hommes ?
Sans parler de la nécessité de faire correctement face à la violence plus que jamais prévisible des pouvoirs alors dépossédés (même s’ils le sont, au fond, du pouvoir notablement illusoire dont ils favorisent la prééminence).
Ne serait-ce que l’existence d’une société laïque, mettant donc à distance les croyances religieuses comme l’incroyance, conduit forcément à poser le problème de la mortalité (sans au-delà religieux) des hommes et aussi des institutions, si elle ne veut pas se contenter d’en subir les conséquences.
Il faut partir de ceci que, lorsqu’on ne dispose que d’une courte vie (et de si peu de capacité d’attention concrète), il est d’autant plus difficile de s’intéresser véritablement à l’humanité tout entière ; que la solution de « bon sens » paraît plus évidemment à beaucoup de tirer un profit maximum de sa vie, y compris au détriment des autres.
Cela ne vise en rien à justifier un retour à la religion ( ou à un quelconque fondement métaphysique des valeurs morales), dont on a assez vu qu’elle ne garantit pas du tout ici bas la prise en compte dans un esprit de justice de la totalité des hommes.
Mais cela impose à quiconque - non croyant ou croyant d’ailleurs - veut dans un tel esprit ne serait-ce qu’améliorer nos sociétés, et réduire la part béante du monde qui dérègle de plus en plus les « destinées » de celles-ci, de chercher à s’interroger sur les fondements et les limites de sa démarche.
Nous n’avons aucune chance d’en sortir autrement avec les faux réformistes et les faux révolutionnaires (dont nous sommes tous, plus ou moins).
Les zombis de la finance et leurs serviteurs les plus immédiats ont au moins ceci de moral qu’ils ont été conduits à cacher de moins en moins leur jeu. Si pour les faire reculer la ruse est certainement toujours nécessaire, il y a d’abord et en même temps à entamer tout un travail de vérité chez chacun de ceux qui veulent vraiment les contrer, à commencer par les responsables, et avec la population.
N’en déplaise, aujourd’hui la question politique, économique et sociale croise encore celle de « Dieu » et toujours celle de la mort de chacun. Et on ne voit pas comment une avancée réelle serait envisageable sans la recherche d’une éthique profondément renouvelée dans ses fondements et dans sa force d’exigence.

Gérard Lépinois, 19 septembre 2008      






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