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Blog de Jean-Claude Grosse

Articles avec #films tag

Sibérie/Joana Preiss avec Bruno Dumont

3 Juillet 2012 , Rédigé par grossel Publié dans #films

 

 

 

 

Sibérie,

film de Joana Preiss avec Bruno Dumont

 

Quand passant devant le MK2 de Beaubourg, j’ai vu l’affiche et le thème de Sibérie, j’ai eu tout de suite envie de le voir. J’ai attendu 3 jours, le 1° juillet, et je l’ai vu avec un comédien russe et un membre de l’équipe du Théâtre Garonne.
Mon envie était liée à mon expérience du transsibérien de 2004, 4 jours aller Moscou-Oulan-Oudé et 4 jours retour un mois après.

 

 

 

 

Le transsibérien pris par le metteur en scène Cyril Grosse en 2000 avec comédiens et techniciens pour rejoindre les artistes du Molodiojny Theatr’ et répéter-créer au bord du Baïkal, à Baklany, deux spectacles nous a habité en 2004. On y a revécu nombre d'anecdotes et notre voyage à 3 fut riche de péripéties, sur les quais en particulier. Mais nous avions la chance d'être avec un accompagnateur russe.

 

 

 

 

En 2010, pour les 10 ans du séjour à Baklany de Cyril Grosse, j’ai emmené avec moi écrivains et comédiens, rejoindre écrivains et comédiens d’Oulan-Oudé et ce furent 21 jours intenses avec en particulier le retour au mémorial de Baklany, consacré à Cyril, disparu en 2001.


13.jpg

 

 

 


Cette affiche et ce film avaient donc été fortement investis par moi et par le comédien russe, participant des aventures de 2000, 2004 et 2010, Victor Ponomarev.

Car l’aventure de 2000 fut comme toute aventure artistique, une aventure humaine, sentimentale avec ses coups de foudre, ses séparations, ses fêtes et saouleries, ses "aventures pour le cul" cherchées et trouvées par hommes et femmes comme disent les Russes (avec les risques possibles et cela se sent dans le film quand Joana ou le personnage, bourrée, se fait  brancher par quatre ou cinq hommes, bourrés ou en cours ; en Russie et ailleurs, cela peut conduire au viol voire au meurtre ; y a bon montée d’adrénaline pour certains et certaines ; quelque chose est cherché, pas nécessairement sexuel et tout peut arriver, rarement le meilleur, le pire plutôt ou rien).

Donc, ce thème du délitement d’un couple dans le huis clos d’un compartiment du transsibérien pouvait m’intéresser car à l’opposé de ce que j’ai vécu avec l'épousée, la mouette à tête rouge,  pendant 43 ans, disparue en 2010, quelques semaines après mon retour du Baïkal. Notre   histoire d’amour (3 poèmes audio) s’était nourrie de la disparition du fils et de notre questionnement difficile, douloureux sur quelle mémoire vivante on entretient avec un disparu.

Dans Sibérie, le couple, déjà délité se délite jusqu’à l’image finale, très forte, celle du personnage féminin endormi, bouche ouverte, quasi-rigide, comme morte, filmé anatomiquement par le personnage masculin, hors champ.

On ne sait rien par le film de quand, comment ils se sont rencontrés, (apparemment à Novossibirsk, ville que je connais bien pour y être allé 3 fois pour les rencontres Cyril Grosse); de comment leur histoire a pu en arriver là. On a beaucoup de mal  à saisir la durée ; en tout cas, on comprend que ce n’est pas un voyage de 7 jours (le temps Moscou-Vladivostok) que le film raconte. Pour l’espace ou les lieux, on a les mêmes difficultés : ils ne sont pas très situables (une chambre d’hôtel dans quelle ville; dans quelle ville, l’homme est-il accueilli et parle-t-il au micro; dans quelle boîte danse-t-elle). Voilà une histoire sans origine avec une fin annoncée, présentée comme intemporelle.
Joana Preiss dit avoir passé deux ans sur le montage. Je parlerai de démontage, de déconstruction : tout est fait pour nous égarer. Et ce parti pris m’a rendu ce film insupportable. Si on rajoute à cela, la complaisance avec les noirs, les images rayées, floues, le son parfois inaudible (pour elle), on aboutit à un film qui ne nous touche pas, qui ne m’a pas touché. Idem pour les deux autres spectateurs.

Ce qui sauve ce film, c’est cette terre russe, ces paysages,  cette taïga, ces rivières, ces brouillards, cette neige, une nature immense, insensible aux marivaudages et autres considérations esthétisantes sur le cinéma, le corps numérique et que sais-je.

Ce qui sauve ce film, c’est ce train mythique, son allure lourde et paisible, sa vitesse qui fait défiler caténaires et pylônes avec lenteur et majesté, ses vitres un peu sales, ses coquetteries (rideaux qui flottent dans le couloir, …)

mais dans le train de ce film, il n’y a pas d’autres voyageurs ; quelques gestes du quotidien sur le quai de gare sont saisis mais nos amoureux défaits sont plutôt oublieux des gens.

Étrangers, ils ont peu de curiosité sauf sous l’emprise de l’alcool.

Leurs caméras ne sont pas amoureuses.

Bref, une déception telle que j’ai renoncé à aller voir le Faust d’Alexandre Sokhourov.

 

Jean-Claude Grosse

 

 

Siberia by Joana Preiss - Extract 3 (English subtitles) from Capricci Films on Vimeo.

 

Une chanson écrite et interprétée par Dasha Baskakova après la disparition de Cyril Grosse

Entre toi et moi ... le ciel

 

 

 

 

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C.R.A.Z.Y. ou la difficulté de trouver "son" identité sexuelle

2 Mai 2011 , Rédigé par grossel Publié dans #films

C.R.A.Z.Y. ou la difficulté de trouver "son" identité sexuelle

Jeudi 5 mai à 18 H 30, au cinéma Olbia à Hyères, l'association Orion, investie dans la prévention des risques suicidaires d'adolescents, a présenté le film C.R.A.Z.Y. de Jean-Marc Vallée (Canada). Le précédent avait été Into the wild

 

Zachary naît un 25 décembre, quatrième fils d'un père plein d'amour filial, amateur de Charles Aznavour et Patsy Cline, et d'une mère aux petits soins pour ses cinq fils. L'enfant voue une admiration sans bornes à son père qui, pour sa part, désapprouve ses penchants pour des jeux qu'il estime peu virils et ses inclinations homosexuelles en germe.
Il s'agit d'une histoire de relations père-fils. Le contexte, décrit de manière réaliste et minutieuse, est le reflet fidèle de la classe moyenne du Québec des années 1960 et 1970.
Zachary est le fils d'un père qui explique le fait d'avoir eu cinq garçons par son « surplus d'hormones mâles » et qui estime que l'homosexualité est un choix qui coupe du bonheur ; élevé avec ses quatre autres frères à la personnalité affirmée, Zachary, adolescent, tente de se définir. Il doit composer avec une crise d'identité sexuelle émergente et le désir intense qu'il a de plaire à un père bouillant et intransigeant qu'il adore par-dessus tout.
La première lettre des prénoms Christian, Raymond, Antoine, Zachary et Yvan forment l'acronyme du titre, qui est aussi le titre de la chanson préférée de leur père.

 

Le débat a été animé par Jean-Claude Grosse.

 

On trouvera à ce lien ,  une thèse de maîtrise :

Poétiques identitaires : Refigurations des identités québécoises et homosexuelles dans le film C.R.A.Z.Y. , de Gabriel Laverdière

 

 

 
C.R.A.Z.Y.,
débat au cinéma Olbia à Hyères, avec ORION
 
Le débat du 5 mai 2011 à partir du film C.R.A.Z.Y de Jean-Marc Vallée (2006) a rassemblé 80 personnes. Pas mal d'interventions.

La question de départ : est-ce que Zach est un homosexuel n'a pas rencontrée beaucoup d'écho dans le public. Par là même, il a été assez difficile d'avoir une approche historique de l'homosexualité selon les époques et les sociétés ; pas d'approche scientifique aussi sur ce que génétique, biologie, psychanalyse nous en disent. On a tout de même pu évoquer la pédérastie éducative dans la Grèce antique (l'éraste, l'éromène, pédérastie très codifiée avec adulte actif, inspirateur, adolescent de 12 ans, passif, auditeur ; cela n'a rien de sexuel), l'école pour jeunes filles de Sapphô (d'où viennent les noms de sapphisme, lesbienne… ), l'indifférenciation sexuelle de l'embryon jusqu'à 12 semaines même si le sexe est programmé dès la fécondation, le poids de la société dans la construction de l'identité sexuelle (machisme par exemple, haine du sexe féminin ou comment les mères dans certaines sociétés écrasent les filles au profit des garçons), le poids des religions (a été évoqué le film israélien  de 2007 The Bubble sur une histoire entre un Israélien et un Palestinien à Tel-Aviv et à Ramallah), le poids de la famille (préjugés, ouverture, écoute, rigidité), le poids des jeunes du même âge ou plus grands, l'évolution des « modes » comportementales (ne plus être vierge dans les années 60-80, faire l'expérience des filles si on est fille, aujourd'hui … ), le rôle des injures, de la violence, de la drogue (autant de parcours et de pièges « initiatiques » ; nos sociétés n'ayant plus de rites de passage, c'est pour chaque jeune au petit bonheur la chance ou le désastre), le rôle des icônes musicales dans l'évolution des comportements, le rôle des combats pour les droits humains des LGBT (on a montré comment la situation a fluctué entre les années 1960 et 2010, contre-culture des années 68 et libération des mœurs, sexuelles en particulier, régression avec l'apparition du SIDA en 1983 et conquête progressive de droits dès les années 2000, jusqu'à la déclaration de Montréal en 2006.
La discussion s'est donc resserré sur le film, sur les relations dans la famille, entre Zach et sa mère, Zach et son père, Zach et ses frères. Il a été admis que cette famille était plutôt ouverte, savait évoluer même s'il a fallu 20 ans au père pour admettre, accepter la « différence » de Zach. On s'est étonné du peu de soutien apporté à Raymond, devenu junkie pour tenter de le sortir de son enfer mais c'est Zach, le héros et le narrateur, le film laisse de côté certaines histoires que nous pouvons nous fabriquer. Une attention particulière a été portée sur quelques symboles : lavage de la voiture, disque cassé (interprétation intéressante : casser le disque pour que ce ne soit pas toujours le même disque, le même refrain, la même chanson, la répétition qui peut finir par être insupportable mais qui aussi structure), cuisson des toasts au fer à repasser. On ne s'est pas attardé sur la musique mais comment ne pas voir la distance entre ce qu'écoute le père (CRAZY de Patsy Cline, Charles Aznavour) et ce qu'écoute Zach ou Raymond (David Bowie ouvre la voie à de nouveaux comportements en les affichant ; on trouverait aujourd'hui pas mal d'artistes qui font bouger les lignes comme on dit).
N'a pas été abordée (mais c'est la règle du jeu dans un débat : il nous mène en fonction des réactions du public), la question du vocabulaire pour parler des LGBT. Les L veulent se définir L, les G comme G. Est-ce affirmer une « différence », un « propre à » comme une « nature » ? Les mots ne sont pas innocents. Dire « pédé » « gouine » génère souvent de l'ostracisme, de la discrimination …
Comment parler de l'homosexualité ? S'il n'y a pas de gène de l'homosexualité. Si l'identité sexuelle se fabrique depuis la sexualité polymorphe et perverse de l'enfant jusqu'à la constitution de l'objet amoureux au moment du complexe d'Oedipe (par étayage ou identification) et sa réactivation pendant l'adolescence.
On peut trouver sur Wikipédia, avec les prudences nécessaires, quantité d'informations sur ces sujets.
Jean-Claude Grosse
Un supplément emprunté au site Le philosophe dans la cité
 
La représentation Entre d'"eux", 15 mai 2010

De qui sommes-nous ? De qui es-tu ? Labyrinthe de l'héritage, entraînant et entêtant, qui nous amène à nous perdre dans ses allées sans fin et sinueuses, en quête de notre reflet intime. Tous ces miroirs qui nous et se contemplent, comme autant d'obstacles ou d'alliés, dans le chemin de l'apprentissage qui nous conduit à revendiquer notre part « propre ». Et si nous étions fractionné ? Une part de lui, une part de toi, une part d'eux mais, moi, Moi où suis-je ?  Monsieur mon papa, accordez moi un petit millième de moi même...

Savoir se hisser jusqu'à soi, s'extraire de son Origine, monter sur les épaules de ces géants, parents réels, construits, fictifs. Filiation, transmission, abnégation, bénédiction, malédiction. Qu'est-ce que naître "d' eux" ? Qu'est-ce qu' "être de" ?  Comment vivre ces liens des deux côtés ?

Si la filiation est un fleuve allant d'eux à nous, remontons-en le cours, trouvons la source : qui verrons-nous ? que trouverons-nous ?

A travers un voyage  tant sonore que visuel et textuel, il s'agira de mettre en situations des comédiens qui par leur voix, leur souffle, leur gestuel nous raconteront l'histoire, d'une, de transmissions.


Phénoménologie de la filiation / Par Laura -Maï Gaveriaux

extrait / à paraître

Chacun d’entre nous est, d’une façon ou d’une autre, en situation de filiation, quelle qu’en soit la configuration (parmi celles retenues dans les typologies juridiques et anthropologiques). Il convient d’emblée de distinguer la filiation de la seule parentalité. Tandis que cette dernière désigne la fonction de parent dans ses aspects juridiques, politiques, socio-économiques, culturels et institutionnels, la situation de filiation peut se produire hors du cadre de la parentalité - quoi que ce terme soit récent et que le langage courant, notamment le langage juridique, ne fasse pas cette distinction. Dans toute société humaine, la parentalité fait intervenir les deux modalités du donné biologique (en tant que point de référence, qu’il s’agisse de l’affirmation d’une descendance biologique, ou de l’affirmation du sentiment de parentalité malgré l’absence de descendance biologique – comme dans l’adoption) et, de la volonté des parents. D’après mon expérience de la filiation philosophique, telle que j’ai souhaité en faire le récit il y a un instant, la notion générale de filiation ne fait pas intervenir ces deux modalités dans son essence, bien qu’elle puisse la faire intervenir en ses accidents. Relativement à ceux que je considère être mes maîtres, il y aurait pu ne pas y avoir situation de filiation, que j’identifie ici comme un sentiment. Tous les professeurs de philosophie que j’ai croisés n’ont pas été mes maîtres, certains de mes maîtres n’ont pas été mes professeurs. Spinoza est un de mes maîtres, le premier dans le temps. Mon professeur de khâgne, Roger Bruyeron, est un autre de mes maîtres ; Alain Renaut est un de mes maîtres, aucun d’eux n’a pu éprouver la volonté que je ressente le sentiment d’être en filiation philosophique avec eux. Tout au plus ceux de mes maîtres qui ont été mes professeurs ont-ils pu vouloir que je sois une bonne élève relativement à leur enseignement, puisque c’est là leur métier. D’évidence, je n’ai aucune espèce d’ascendance biologique avec eux. Il reste que beaucoup d’entre nous se sentent en situation de filiation avec leurs parents. C’est pourquoi nous sommes autorisés à dire que la filiation fait intervenir la parentalité en ses accidents et, non en son essence.
 
 
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Into the wild ou le sens de la vie

1 Mai 2011 , Rédigé par grossel Publié dans #films

Into the wild ou le sens de la vie

Débat au cinéma Olbia à Hyères sur

Into the wild
le jeudi 21 octobre 2010

On a essayé de partir de la parole de Supertramp. Trois thèmes lui semblent importants :
-       nommer les choses par leur nom, bien nommer les choses, les nommer dans leur vérité
-       la vérité comme valeur, recherche, supérieure à toute autre, en quoi il est sur le terrain de la philosophie, de la métaphysique qui spécule sur le Tout de la Réalité
-       la nature de l’homme, être de besoins devenus artificiels
À cela on peut ajouter pendant son installation dans le bus magique, un jeu avec le père jusqu’à ce propos « et si je souriais, si je me jetais dans vos bras, verriez-vous ce que je vois maintenant ? »
Dans son chemin (il emploie le mot, « ce qui compte c’est le chemin » dit-il), qu’a-t-il cherché ? qu’a-t-il trouvé ?
Il me semble que la discussion avec Ron en haut de la montagne, un peu son discours sur la montagne comme Jésus, est édifiante : c’est lui qui éduque Ron, qui le fait réfléchir sur le mystère qui nous environne, qui nous est inconcevable, irreprésentable, que Ron appelle Dieu, lumière divine ce qui fait réagir Christopher : « nom de dieu ».
Quelles attitudes par rapport à ce mystère, sentir que quelque chose nous dépasse, dépasse notre raison « une vie gouvernée par la raison ne serait pas une vie » dit-il dans les gorges du Colorado,
-       la science  le rejette : elle est raison instrumentale, objectivant la nature dont elle veut être maître et possesseur (projet de Descartes qui nous a éloignés de la nature) ;
-       la religion reconnaît ce mystère mais le rationalise en le nommant : Dieu, et en proposant à l’homme une conduite par rapport à Dieu (notons au passage que si nous nommons ce mystère : Dieu, nous ne concernons que les croyants, nous excluons les non-croyants, l’expérience de Dieu par les croyants ne relevant pas de la raison mais de la foi)
-       d’où question : quelle mystique pourrait être universelle ? la seule expérience commune à tous les hommes n’est-elle pas celle de la nature, pas équivalente à la Nature ? donc une mystique de la nature, de la Nature, une mystique naturaliste. Les livres lus par Christopher sont des livres relevant d’une telle mystique : Tolstoï, London, Thoreau (Walden, éd. Les mots et le reste, août 2010). Je rajouterai : Marcel Conche (Présence de la Nature, PUF)
 
Par rapport à ce mystère, quelle peut être la place de l’homme, une attitude juste ?
La critique de l’homme comme être de besoins artificiels devient nécessaire ainsi que la rupture avec les modèles de comportement majoritaires (consommation, consumérisme, conformisme, carriérisme…) mais aussi minoritaires (le couple de hippies, Ron…). Il y a un radicalisme de Christopher en recherche de la juste place de l’homme dans la nature, seul.
La phrase finale : le bonheur n’est réel que partagé, fait question, semblant contredire tout le chemin pour se retrouver, alone, into the wild. On a pu croire qu’il voulait revenir vers les siens, il avait promis à Ron de le revoir à son retour d’Alaska ; il n’était pas parti pour ne pas revenir. Pendant son séjour d’ermite dans le bus avec des occupations quotidiennes nécessaires (être au plus proche des vrais besoins de l’homme), il consacre du temps à la lecture et à l’écriture : il écrit pour témoigner, pour les autres. Il m’a semblé que son récit allait moins profond que celui de sa sœur Carine. Le bonheur partagé c’est le bonheur d’être en harmonie avec ce qui vit, ce qui existe et qui l’entoure dans ce coin sauvage de nature en Alaska. Il a refusé toutes les autres formes de bonheur et s’il revient ce sera pour partager avec les autres cette découverte qu’il possède déjà quand il parle à Ron, lui disant que le bonheur n’est pas dans les rapports humains mais dans un changement de point de vue qui fait voir autrement ce qu’on ne voit plus.
 
Être seul, vivre seul a posé problème. À quoi, j’ai montré plusieurs choses :
-       nous sommes fondamentalement seuls, personne ne naît à ma place, personne ne meurt à ma place ; ma vie, toute vie est vouée à la mort, individus, espèces (même la nôtre mais qui l’envisage sérieusement ?) ; vivre sous l’horizon de la mort en toute lucidité relève d’une sagesse tragique
-       la mort de chaque chose qu’il y a disqualifie tout projet de durer plus, d’éterniser son œuvre, son patrimoine… Parce qu’il y a la mort universelle et éternelle, il ne peut pas y avoir de sens donné de la vie ; pour cela, il faudrait connaître le sens de la mort. On ne sait rien de la mort et comme elle met un terme à la vie de chacun, elle met à mal tout projet , sensé dans le temps rétréci qui est le temps humain, insensé dans le temps infini de la Nature
-       alors quel est le sens de la vie ? la vie est-t-elle absurde ? il serait intéressant de comparer la conception d’Albert Camus et celle de Marcel Conche. Je me contenterai de poser comme Marcel Conche, avec Sartre, que la liberté de l’homme est première et que chacun est libre de donner à sa vie le sens qu’il veut, orientée par la valeur qui lui paraît mériter sa recherche : fortune, gloire, pouvoir, amour, vérité… autant d’éthiques qui sont des choix personnels auxquels il n’y a rien à contester, à opposer. Autrement dit, le sens de la vie n’est pas donné, il est construit ou pas par chacun, en fonction de ses choix ou non choix de vie. On peut vivre comme des feuilles mortes, on peut se destiner, forger son destin.
-       Pour moi, ma vie trouve son sens dans l’effort permanent pour développer le meilleur de moi-même et pour le partager avec d’autres. Je ne concevais pas mon métier de professeur sans amour pour mes élèves, seule force capable de m’enthousiasmer pour les enthousiasmer. Par amour, je m’autorisais, seule façon de les autoriser. C’est l’étymologie d’auctor, d’auctoritas. (Pour une école du gai savoir, Les Cahiers de l’Égaré, page 44, 2° paragraphe, livre encore disponible, 30 euros, 400 pages). C’est bénévolement que j’ai créé et dirigé l’activité théâtrale au Revest pendant 22 ans. C’est toujours bénévolement que je dirige Les Cahiers de l’Égaré depuis 1988 (plus de 125 livres publiés).
 
Jean-Claude Grosse, le 17 novembre 2010
 
Bonjour Jean-Claude


Voici les quelques réflexions qui me sont venues à l'issue de la projection d' INTO THE WILD de SEAN PENN .
S'il est une notion, une valeur, une éthique que Christopher met au dessus de tout c'est la VERITE. Il le répète au moins à deux reprises au cours du film. Et cela n'est pas anodin, cette quête n'est pas une posture adolescente car il est un enfant illégitime. Illégitimité qu'il a appris tardivement en pleine adolescence.

Sa soeur dit que cette révélation l'a fortement ébranlé et a brisé quelque chose en lui définitivement. Le mensonge des parents comme traumatisme cathartique. L'adolescence est une période où le sens de la vie, de sa vie est interrogé avec une acuité féroce.
Christopher, à dater de ce moment, n'a plus le choix, la légitimité à vivre sur cette terre, ses parents la lui ont ravie ... il devra donc dans une conduite ordalique, demander à la nature sauvage (wild) de trancher; oui ou non son existence sur terre est-elle légitime?  il s'en remet donc à elle et à elle seule et cela en se débarrassant de tous les oripaux de la société pour ne lui offrir que sa "nudité " comme lors d'une naissance ; voir l'omnipresence de l'eau dans le film et le moment où il emerge difficilement de sous un pont. Si la NATURE ne le tue pas, elle le légitimera et alors il acceptera de rejoindre ses semblables. Je pense qu'il était dans cet état d'esprit lors de sa tentative infructueuse de retour. On le voit quitter le bus dans l'allégresse, il semble heureux, serein, apaisé car il estime avoir atteint l'objectif qu'il s'était fixé. Concernant la fin je pense que, nonobstant la souffrance physique, il meurt en paix, apaisé, lavé de tout ce qui alourdit, noue, entrave nos existences  humaines. C'est comme cela que j'interprète les derniers plans.
Mes dernières reflexions portent sur la personnalité "solaire" de Christopher. La "solarité " c'est une qualité mystérieuse difficile à définir qui émane de rares individus. Ce qui pourrait s'en approcher, sans pour autant en rendre compte pleinement, ce serait l'association de la beauté du diable avec une intériorité sereine,l umineuse, évidente. Ce n'est ni une question de pouvoir ni une question d'emprise ;  la solarité ne se décrète pas, on l'a ou on ne l'a pas . Elle émane de Christopher à son insu et induit que tous ceux qui le rencontrent nourrissent à son égard une empathie immédiate, inconditionnelle. Cela va d'un simple plaisir - le jeune couple déjanté rencontré sur les berges du Colorado - à quelque chose d'infiniment plus profond avec le vieil homme par exemple .
Les êtres "solaires "ne délivrent aucun message, ne prêchent pour aucune théorie ... ce sont juste des oracles qui  incitent à nous poser des questions essentielles sur nous-mêmes, ils nous obligent à nous "dénuder " et ce n'est pas gênant car on est toujours "nu" face à la Nature, on devient soi et c'est grisant, douleureux mais grisant.
C'est pour cela que l'émotion est forte quand apparait son auto-portrait; le prix qu'il a payé est lourd et peut en rebuter beaucoup. C'est pourtant le seul chemin qui existe pour éviter de mettre ses pas dans ceux de sa mère ou de son père ou dans d'autres pas formatés et attendus. Si on ne le prend pas on s'interdit de vivre "sa vie".. on se contente de vivre.
Christopher était un "solaire " radical, il n'avait pas le choix ... ET NOUS ?
   
Amitiés
Bruno


À Bruno,

 

je partage ton analyse. Pour la solarité, je n'hésiterais pas à parler de démonisme, le daïmon ou le génie, à différencier du caractère. Notre génie est ce qui nous guide hors des sentiers battus. Le caractère, ce à quoi on recoonnaît notre marque.


JC

 

Bonjour,
 
Je te propose un commentaire resituant l'expérience de super tramp dans le contexte singulier de son âge d'adolescent, et de son appartenance à une famille en souffrance, dont il n'est pas autonome avant son départ pour la grande aventure.
D'ailleurs ce lien avec sa famille est là en continu, à travers la voix off de sa soeur.
Je regarderai ce contexte, du point de vue de l'intrapsychique, et des processus inconscients, puis dans une lecture plus systémique.
Selon un éclairage freudien, supertramp oscille entre la pulsion de vie et la pulsion de mort : il rayonne de joie et son bonheur vient réchauffer plusieurs personnes en deuil rencontrées pendant son voyage.
Son énergie de vie, à son acmé, va basculer avec cette rivière infranchissable, avec la fin de l'hiver, la fonte des neiges, et la pulsion de mort va se déployer, déjà annoncée par la vermine qui envahit son premier trophée de chasse.
Au printemps de sa vie, la vie  terrestre l'immobilise, la vie animale disparait et le végétal l'empoisonne.
Pourquoi la pulsion de mort est-elle la plus forte, au milieu de l'été, achevant  son chemin de vie plein de bonheur et d'Amour ?
C'est  la question de la légitimité de son existence en lien avec son histoire familiale:
Il est le deuxième fils du père, le premier fils issu d'une première union étant renié. Mais le mariage de ses parents reste un secret et illégitime, car le premier mariage n'a pas été rompu et doit aussi rester secret.
L'énergie déployée pour maintenir ses secrets entretient une violence entre les parents de Christopher, que ce dernier va subir sans révolte jusqu'à son départ.
Cette rivalité et la violence entre deux familles, le sacrifice d'un premier fils, peuvent être le lit d'un comportement sacrificiel de la part de Christopher ( le choix de ce prénom christique n'étant pas anodin dans cette famille de culture chrétienne).
Sacrifice, qui se manifeste comme une conduite à risque (inconsciente) réussie, où dans le défi avec la mort, il y a échec et mat.
Avec René GIRARD, on peut  reconnaitre Christopher ou super tramp,  comme un "bouc émissaire", à l'origine, envoyé dans le désert, dont le sacrifice permet de diminuer  la violence d'un groupe. Dans une fonction de psychopompe qu'il décrit très bien dans son livre "La violence et le sacré".
Sa mort vient équilibrer le grand livre des  comptes de la famille, où l'injustice subie par le fils renié, sera réparée par le sacrifice de son frère.
Et par la suite, que va induire  la mort (injuste) de Christopher chez ses parents, sa soeur, et la prochaine génération ?
 
Son odyssée évoque les conduites ordaliques ancestrales en Afrique, où pour aider les adolescents à faire le deuil de leur enfance et de la protection de leur famille, afin de devenir adulte, le village les envoyait pendant plusieurs semaines dans la forêt.
Véritables héros, portés par le désir de leur communauté, ils survivent seuls, en lutte avec la "Terre-mère". Le début et la fin de cette initiation étant marqués par des rituels communautaires sacrés.
Cet héroisme soutenu par le désir de la communauté d'appartenance permet de défier, affronter et vaincre la mort.
Ces expériences extraordinaires, loin de la famille, restent nécessaires pour beaucoup d'adolescents masculins, et peuvent expliquer la répétition de conduites à risque (conduite de cyclos sans casque et sans lumière, actes de délinquance, escalade dans la consommation de toxiques... )
Mais restent  risquées, quand elles se déroulent sans l'étayage du désir et de la reconnaissance d'un groupe d'appartenance.
 
En guise de conclusion:
   On peut regretter l'issue fatale de cette belle odyssée, comme l'avortement prématuré de son processus de différenciation et  d'individuation par rapport à sa famille. Mais on peut aussi  penser que son chemin  initiatique, spirituel ne pouvait s'incarner plus loin dans sa vie.
   Il dit avoir été heureux, il a partagé son bonheur  avec beaucoup d'autres et beaucoup d'amour, et son expérience nous permet de partager aujourd'hui avec beaucoup de plaisir !
Voili, voilà, merci de me dire ce qui ne serait pas assez clair, et je te laisse découper ce qui t'intéresse. merci de m'avoir permis de penser un peu plus profondément ce film.
 
Agnès
 
À propos de Into the wild ( note préparatoire au débat)

Il me semble intéressant de commencer par deux questions :
Qui pense que Supertramp est mort pour rien ou par impréparation, excès de confiance en lui, pour un rêve, une chimère, une illusion (vivre seul dans la nature sauvage) ?
Qui pense qu’il est allé au bout de sa recherche, qu’il a tracé ou trouvé sa voie, son Tao, même si c’est une voie extrême et non de juste milieu, que ne pas mourir dans cette situation n’est pas le but, que la mort est le prix qu’il a payé pour aller au bout (au sens propre et au sens symbolique) ce que peu de gens seraient prêts à payer ?
D’un côté les utilitaristes, les pragmatiques, donneurs de leçons nullement expérimentateurs d’autres voies car sachant quelle est la bonne, la leur.
De l’autre, les utopistes, les funambules, les somnambules, chercheurs de voies autres, chercheurs de leur voie, jamais installés dans des certitudes.
On sent de quel côté, je penche.
Il faut s’en expliquer.
Que suis-je ? une chance, un hasard, un don.
Contrairement à trop d’analyses qui pensent que nous sommes des êtres de culture, je crois que nous sommes d’abord des êtres de nature. J’éviterai le mot inné par opposition à l’autre : l’acquis.
Être une chance, cela signifie que quand j’apparais avant de disparaître (éloise dans la nuit éternelle), je suis donné, offert avec une nature, ma nature qui comprend des caractéristiques communes à l’humanité mais surtout des caractères propres, ignorés de moi, pouvant l’être une vie entière : il suffit de passer à côté de soi parce qu’on ne s’écoute pas, parce qu’on est conforme. Ma nature est ce que Héraclite appelle mon caractère sans signification psychologique mais avec une signification métaphysique : la singularité de la chance que je suis ; il n’y en a pas deux comme moi. (Lire et commenter le fragment 18 d’Héraclite)
Il me semble qu’avec une telle vision de soi, comme chance unique avec un donné singulier, propre à soi, à découvrir, à réaliser car ce donné est, n’est qu’un potentiel, en puissance, on peut aborder l’histoire de Supertramp autrement que par le biais psychanalytique, à savoir le poids de sa famille dans sa révolte, son choix de l’errance, sa fixation sur l’Alaska.
La phrase finale : Le bonheur n'est réel que lorsqu'il est partagé, peut paraître une découverte banale, incitant à se dire : ça on le sait, mourir pour arriver à cette vérité, c’est cher payé.
Sauf que qui peut me définir le bonheur ? qui peut me dire ce qu’est partager ? et avec qui ou quoi ? car la formule laisse ouverte la question d’avec qui ou quoi on partage (il peut y avoir des partages plus justes, plus équitables avec des animaux, des lieux qu’avec des hommes, qu’avec une moitié qui se fait trop petite, un moitié qui prend toute la place)
Son autoportrait final montre assez un bonheur de même que quand, couché, le ciel se donne dans toute sa splendeur à travers la fenêtre ouverte du bus, son sourire est éloquent.
Pour qui donc écrivait-il ?

JCG

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Entre les murs/ Philippe Meirieu

9 Novembre 2008 , Rédigé par Jean-Claude Grosse Publié dans #films

Entre les murs : un film en dehors de l’École


Un livre particulièrement intéressant

Je fais partie de ceux qui ont aimé le livre de François Bégaudeau Entre les murs. L’ouvrage comporte, en effet, un travail particulièrement intéressant sur le langage : on y ressent une belle jouissance de lecture due, de toute évidence, à l’usage d’une langue métissée qui jaillit, à chaque ligne, avec une fantastique liberté. Le roman a un vrai pouvoir évocateur, le pouvoir de « créer un monde » et de nous y projeter. On y trouve aussi un humour « sur la lame du rasoir » : le lecteur est ainsi placé dans une ambivalence qui suscite, en permanence, chez lui l’étonnement. Cet étonnement constant est un des grands mérites du livre : il permet la réflexion et la mise à distance. Le héros-narrateur autorise ainsi une multitude de postures à son égard : de l’attendrissement à la colère, de l’inquiétude à la révolte. Ce livre se donne donc, d’abord, comme un « texte » – c’est-à-dire un discours dont la matière première est le langage – avec lequel on peut dialoguer et se mettre en jeu… En un mot, c’est de la littérature.

Bien sûr, on peut aussi interroger cet ouvrage avec un regard pédagogique. La chose est, d’ailleurs, d’autant plus aisée que le narrateur laisse entendre sa grande difficulté à mettre en cohérence ses idéaux et ses actes. Ainsi, après avoir dit à deux élèves qu’elles avaient une « attitude de pétasses », le voit-on « pivoter sur place pour s’engouffrer dans l’escalier ». « Tout de suite, ajoute-t-il, mes yeux ont piqué. » La qualité littéraire est ici, au service, d’une interrogation pédagogique sur la bonne distance aux élèves, le niveau de langage qui permet de se faire entendre d’eux, la manière de rattraper d’inévitables dérapages... Toutes questions que tout enseignant – et pas seulement un débutant – se pose.

Le littéraire et le pédagogique sont dans un bateau…

J’avais, moi-même accueilli François Bégaudeau, à la sortie de son roman, à L’Institut Universitaire de Formation des Maîtres de l’Académie de Lyon. Nous avions enregistré alors une émission de radio (qu’on peut réécouter aujourd’hui, dans une version volontairement non montée : http://www.meirieu.com/RADIO/francoisbegaudeau.mp3 ). Dans le style très spécifique imposé par ce genre particulier, nous avions eu une discussion stimulante. L’auteur nous avait d’abord lu un extrait de son livre : tout le monde avait eu plaisir à l’entendre tant l’originalité littéraire du texte était forte ; il y avait là un ton particulier qui, à l’évidence, « faisait littérature »… Ce qui ne nous a pas empêché de débattre, ensuite, de la question des comportements pédagogiques de son « héros » et de nous trouver en désaccord sur la manière qu’a le narrateur de « faire la classe ». J’avais, à l’époque, dit mon malaise face à certains passages du livre, souligné le caractère illusoire et dangereux de l’égalité instaurée entre le professeur et ses élèves, montré qu’il n’était pas très sain de concevoir la classe comme « un champ de bataille », expliqué l’importance de ne pas s’installer dans le malentendu permanent avec des adolescents, insisté sur le caractère fondamental des acquisitions scolaires et la nécessité du travail sur les contenus, évoqué le danger du relativisme culturel et exprimé mon inquiétude devant la surchauffe affective provoquée par le « héros »… François Bégaudeau avait répondu, de manière nuancée, insistant sur la nécessité de faire le lien entre les préoccupations « spontanées » des élèves et les « grandes œuvres », se présentant comme un professeur animé du désir de transmettre et conscient de ses faiblesses pédagogiques. En réponse à un professeur stagiaire, il avait même précisé qu’il faut éviter tout amalgame entre « la culture jeune » et « le champ culturel de l’école », avant de conclure que le livre était un « objet littéraire » et devait, d’abord, être traité en tant que tel.

Au moment de la Palme d’Or, je m’étais réjoui, sans avoir vu le film, qu’une œuvre qui parle de l’école soit ainsi couronnée, ajoutant, dans le journal Libération, que c’était une excellente chose de « replacer l’éducation au cœur des enjeux de société, de montrer la réalité du terrain scolaire » et que cela pourrait permettre, sans doute, « de sortir des traditionnels débats idéologiques sur l’école ».C’était compter sans la spécificité du traitement cinématographique et le danger permanent de réduire la vibration d’une écriture à un ensemble de clichés… C’était compter sans les aléas d’une adaptation contrainte de « dramatiser » ce qui était présenté, dans le livre, comme une « chronique »… C’était compter sans l’instrumentalisation inévitable d’un film dont le statut, aujourd’hui, est plus celui d’un « objet social » que d’une « œuvre d’art ».

Le film : une œuvre d’art d’abord

Du côté de l’œuvre d’art, il faut, bien sûr, s’incliner devant la performance : un huis clos, ou presque, magistralement filmé, avec une grande force dans les images, épurées à l’extrême, sans effets inutiles. Il faut insister aussi sur la performance des adolescents qui jouent avec un « naturel » extraordinaire : on nous dit que des ateliers de travail d’acteur ont été mis en place pour eux. Ces derniers ont, de toute évidence, été très formateurs et, d’ailleurs, il serait très intéressant, s’ils ont été filmés, qu’on puisse voir comment ils se sont passés. Au moment où l’éducation artistique a du plomb dans l’aile, l’expérience de démarche artistique conduite ici – et qui a, quand même, mené des jeunes à la Palme d’Or à Cannes – mérite d’être regardée de près… Toujours du côté de l’œuvre d’art, il faut, évidemment, souligner la finesse de l’analyse du personnage principal, François Marin : fragile et sûr de lui à la fois, affectant un certain détachement et, pourtant, surinvesti dans son métier, cultivant une posture généreuse, mais incapable d’en dérouler les conséquences, cherchant à maîtriser les situations, mais sans pouvoir les structurer, acculé à un face-à-face qui devient vite un corps à corps. Le portrait est juste et émouvant. C’est une trajectoire singulière qui nous est donnée à voir avec beaucoup de talent et de sensibilité. Une trajectoire qui se solde par un échec, artificiellement camouflé, in extremis, par un happy end convenu et peu crédible, à la manière du théâtre classique.

A priori, il n’y a donc pas de quoi s’inquiéter : la singularité de cette histoire la préserve de toute récupération. Impossible de statuer sur la question de l’école et de la pédagogie, sur celle de l’autorité ou celle de la violence à partir d’une histoire parmi d’autres, d’un portrait très spécifique et incarné. Impossible, a fortiori, de conclure au fiasco de l’École tout entière sur la base d’un ratage individuel, aussi bien décrit soit-il. Nul ne songe à ramener la question de l’amour au XVIIIème siècle à la seule analyse de Manon Lescaut, fort heureusement !

Une transposition dramatique problématique

Mais, les choses se compliquent pour toute une série de raisons. D’abord, nous sommes, dans les deux sens du terme, en « terrain sensible ». Directement ou fantasmatiquement, chacun se sent concerné par une situation qui renvoie à des éléments constitutifs de notre fantasmatique collective : la peur que nos enfants ne soient victimes des « barbares » qui ont déferlé sur l’école, l’inquiétude devant les soubresauts d’une jeunesse qu’on craint de ne plus être capable de maîtriser, l’affaiblissement d’une société incapable d’affirmer ses principes et de crédibiliser ses valeurs. Mais, plus encore peut-être, ce qui brouille les cartes, c’est le « réalisme » du film. Il est indiscutable ! Nul ne peut nier que la plupart des dialogues et des situations sonnent terriblement juste. Même si les portraits sont caricaturaux, le tableau est assez suggestif pour qu’on reconnaisse, plus ou moins, « les conditions de l’enseignement aujourd’hui dans un collège difficile ». Pourtant – il faut le rappeler – procéder ainsi, c’est ignorer que la vérité d’une œuvre d’art n’est pas produite par la justesse des décors et le caractère vraisemblable des répliques, mais par la densité de ce qui se noue dans « l’intrigue », de ce qui est en jeu dans la configuration dramatique.

Or, la configuration dramatique du film n’est pas du tout celle du roman. Dans le film, contrairement au roman, les choses se trament et se nouent autour du personnage de Souleymane. Un jour, celui-ci tutoie l’enseignant avec agressivité et blesse involontairement une de ses camarades en sortant violemment de la classe : tout est parti, semble-t-il, d’un débat épineux sur le fait de savoir si le professeur avait ou non le droit de traiter de « pétasses » les deux déléguées en raison de leur comportement en conseil de classe. Souleymane est exclu à l’issue d’un conseil de discipline assez surréaliste où il sert lui-même d’interprète à sa mère (alors que, dans le livre, la mère en est absente). L’épisode est clos : le film laisse entendre qu’une fois Souleymane parti, tout rentre plus ou moins dans l’ordre jusqu’à la grande réconciliation festive de fin d’année.

Or, si l’on regarde les choses de près, le véritable déclencheur de « l’incident » – déclencheur qui n’existe pas dans le livre – est, à mes yeux, la découverte par Souleymane du fait que son professeur de français a dit, en conseil de classe, qu’il était « limité ». Un bref mouvement de caméra nous montre, d’ailleurs, la rupture sur le visage de l’élève : alors qu’une relation affective s’était établie avec le professeur, tout bascule pour lui. Il se vit, tout d’un coup, comme trahi et son départ de la classe n’est que la concrétisation d’une expulsion symbolique qui a déjà eu lieu. Expulsion qui sera logiquement entérinée par le conseil de discipline… Ainsi, par sa construction dramatique, par souci de faire du cliché et de surfer sur la joute oratoire autour des « pétasses », le film escamote ce qu’il montre : que l’École est niée dès qu’on tente de fonder la confiance sur la seule relation affective, sans « contrat intellectuel », sans engagement réciproque sur des enjeux cognitifs qui permettent de s’exhausser au-dessus du seul présent pulsionnel. L’École est niée dès qu’on refuse l’éducabilité d’un seul élève.

L’École dramatiquement absente

C’est qu’en réalité, le film n’est jamais véritablement « entre les murs » de l’école. Ici, il n’y a pas véritablement d’ « École », de celle qu’on doit « faire », parce que, justement, elle n’existe pas spontanément. On vit dans quelque chose qui ressemble à une école, où il y a des personnages qu’on trouve habituellement dans les écoles, avec des rituels qui sont ceux des écoles… mais sans véritable « École ». Jamais, on n’est mis en face d’une situation d’apprentissage vraiment construite, avec des contenus exigeants, des consignes claires, des activités précisément encadrées. Ce qu’on nous montre comme matrice pédagogique, c’est un vague cours magistral dialogué – Rien à voir avec Socrate, comme le disent certains ! –, où, en l’absence de structuration pédagogique, de lest intellectuel, d’enjeux culturels, le professeur est contraint de jouer avec la séduction, la pression et la sanction… Ainsi, le travail sur le Journal d’Anne Frank est à peine ébauché – malgré un beau moment de lecture qui pourrait augurer du meilleur – et l’exercice de l’autoportrait s’effectue sans le moindre filet, avec une prise de risque maximale et quasiment aucune chance d’aboutir. En effet, s’il y a quelque chose que la pédagogie nous a apprise, c’est que parler de soi sans tomber dans la banalité ou l’exhibition voyeuriste est extrêmement difficile. Cela suppose des médiations, une vraie distanciation, une progression longue et patiente, le plus souvent du « il » au « je ». Cela suppose aussi un travail sur la complexité de la langue et pas seulement une improvisation à partir d’un questionnaire « J’aime - J’aime pas ».

Évidemment, il est parfaitement possible que François Marin ait fait ce travail « hors champ ». Mais le film ne permet pas de le voir. Tout au contraire : si ce travail a été fait, il est aboli, pour le spectateur, par la complaisance avec laquelle sont montrés des rapports humains réduits à un combat de coqs entre le professeur et quelques élèves à la personnalité plus affirmée. Les autres élèves, comme le travail quotidien de construction pédagogique, passent à la trappe et le film ne donne à voir qu’une cocotte-minute affective en situation de surchauffe… Avec l’hypothèse vraisemblable, évidemment, que, devant le danger réel de l’explosion que François Marin lui-même ne parvient pas à éviter, de bonnes âmes, particulièrement influentes, en appellent à un surcroît d’autoritarisme. Quand il faudrait, bien plutôt, un surcroît de pédagogie.

Il faut toujours, à cet égard, revenir à ce qui constitue un principe régulateur fondamental de l’activité pédagogique : « N’organisez pas la discipline, organisez le travail. Les problèmes de discipline, c’est ce qui reste quand tout a été fait pour que chacun ait un cadre, une place, un travail et un accompagnement personnalisé. Il faut alors les traiter avec en mémoire la maxime fondamentale du droit républicain : c’est la faute qui exclut et la sanction qui (ré)intégre. Par la sanction, le sujet doit retrouver une place, fonctionnelle et symbolique, dans le collectif… Ce qui ne signifie nullement, bien évidemment, que cette sanction doive être une "partie de plaisir", mais qu’elle vise, en même temps, la reconstruction du collectif et de la personne concernée : la "bonne" sanction – toujours très difficile à trouver – se reconnaît à ce qu’elle obéit à ces deux critères. »

Laxisme ou autoritarisme : en est-on encore là ?

La question de l’autorité sera donc au cœur du débat que va susciter le film. Car nous savons bien que ce film n’arrive pas dans une sorte d’apesanteur sociale et idéologique. Il arrive dans un contexte saturé d’idéologie. Notre société a laissé se développer de tels phénomènes de dérégulation sociale et de surexcitation pulsionnelle qu’elle prend peur devant sa propre jeunesse. Les partisans de l’éducation – qui osent parler de prévention et expliquer qu’une « pédagogie par le projet » avec de vraies ambitions culturelles n’a jamais encore été tentée sérieusement et sur la durée – sont ringardisés systématiquement par les spécialistes du « y a qu’à » dépister, repérer, orienter, médicaliser, sanctionner, réprimer, contenir… « Tenir » : tout est là ! Il faut les « tenir » !

Certes, il n’est pas question de laisser les enseignants à l’abandon sans aucun soutien de leur institution. Les vrais soutiens – et pas seulement l’arsenal des sanctions dont on dispose contre les élèves – font d’ailleurs, souvent, défaut dans l’Éducation nationale… et sont tragiquement absents dans l’établissement du film ! Il n’est pas question, non plus, de regarder sans réagir les débordements dont les professeurs sont victimes, voire d’organiser le naufrage du soldat Marin en lui ôtant tout moyen institutionnel pour contrôler les situations sociales explosives qu’il doit affronter. Cela serait, sans aucun doute, irresponsable. Mais on peut tenter, quand même, de l’aider à organiser des espaces et des temps dévolus au travail intellectuel, des rituels qui permettent de créer des postures mentales de disponibilité aux savoirs, des dispositifs d’apprentissage où les élèves soient véritablement actifs… au vrai sens du terme : intellectuellement actifs, et pas seulement physiquement et psychiquement agités. Rien de facile pour y parvenir. Il faut travailler sans cesse sur le sursis : « Tu as le droit de parler, de discuter et, même, de critiquer, mais à condition que tu prennes le temps de penser. Attendre. Passer par l’écriture. S’inscrire dans des institutions ». Pas de miracle pour y parvenir. Un travail complexe. Avec des avancées et des retours en arrière. Une obstination nécessaire. Une autorité ferme qui désamorce les impulsions et retarde le passage à l’acte. Un vrai travail pédagogique. À mille lieues de tout laxisme, mais aussi de tout autoritarisme. Loin de l’illusion d’une « égalité » radicale entre les élèves et les maîtres, mais loin aussi de l’échec programmé des procédures de dressage social temporaire qui ne font que préparer des explosions psychiques et sociales inévitables.

Un débat à recadrer…

François Marin – qui n’est pas François Bégaudeau – déborde de bonnes intentions. Il aime ses élèves… et l’on ne peut pas le lui reprocher ! Il les défend contre toutes les assignations à l’échec (ou presque)… il a raison ! Il cherche à faire des ponts entre la « culture jeune » et les savoirs scolaires… on ne peut avancer autrement ! Il entend des paroles de ses élèves que nul autre n’est capable d’entendre : on peut s’interroger sur les risques professionnels réels qu’il prend là et sur les dérapages inévitables… mais il faut alors interroger aussi la société tout entière sur le déficit de communication éducative en direction des adolescents… Reste que François Marin s’englue dans l’affectif… Comme le dit si joliment et justement un collègue, Jean-Luc Estellon, en référence–clin d’œil à une séquence du film sur la conjugaison : « François Marin, c’est l’imparfait du subjectif » ! Non qu’il faille tenter vainement de suspendre toute affectivité et toute subjectivité dans la gestion d’une classe. Ce serait mission impossible : combien d’affectivité faudrait-il pour suspendre l’affectivité ? Et la neutralité affective est toujours une neutralité affectée… On ne suspend pas les affects par décret : on les régule à travers des médiations, médiations par les contenus, médiations par les dispositifs. Des contenus et des dispositifs qui donnent forme et permettent de sortir du chaos des pulsions qui s’entrechoquent et des coagulations d’élèves indifférenciés.

Notre École manque de médiations : les savoirs enseignés n’ont souvent aucune saveur, pour reprendre le titre d’un beau livre récent de Jean-Pierre Astolfi (La saveur des savoirs, ESF, 2008) et les dispositifs proposés sont souvent absurdes ou obsolètes : comment mobiliser des élèves sur le travail intellectuel dans des établissements qui vivent au rythme des sonneries stridentes, d’emplois du temps absurdes, sous le signe de l’anonymat généralisé et de la déresponsabilisation permanente ?

La pédagogie est, justement, le travail sur les médiations : sur les œuvres, les savoirs et les institutions… tout ce qui permet de se mettre en jeu « à propos de quelque chose ». La pédagogie institue ce qui, à la fois, relie les êtres entre eux et leur permet de se distinguer. Elle est un travail de longue haleine sur « la table » autour de laquelle les hommes peuvent tenter des relations pacifiées en se coltinant avec des enjeux forts. Ainsi comprise, elle est peu présente dans le film… Il n’est pas question d’en faire le moindre reproche aux auteurs et réalisateur. Mais il faut absolument refuser que ce film soit interprété par les uns comme un acte de foi dans une pédagogie compassionnelle qui se suffirait à elle-même et, par les autres, comme la dénonciation implicite d’une démission éducative orchestrée par quelques pédagogues irresponsables. La pédagogie est un travail inlassable pour organiser le travail intellectuel en structurant le cadre et en proposant des contenus exigeants et mobilisateurs… Elle nécessite une éthique et des savoirs professionnels, une passion pour les contenus qu’on enseigne et la capacité à construire des situations de travail. Visiblement, sous cet angle elle est encore peu connue du « grand public ». Les pédagogues ont encore du travail.

Philippe Meirieu

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