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Blog de Jean-Claude Grosse

Articles avec #jean-claude grosse tag

Ultime scène à la Sainte Baume

9 Avril 2017 , Rédigé par grossel Publié dans #jean-claude grosse

Marie Madeleine vue par Le Tintoret, Francisco Hayez, Jean-Jacques Henner, Georges de La Tour
Marie Madeleine vue par Le Tintoret, Francisco Hayez, Jean-Jacques Henner, Georges de La Tour
Marie Madeleine vue par Le Tintoret, Francisco Hayez, Jean-Jacques Henner, Georges de La Tour
Marie Madeleine vue par Le Tintoret, Francisco Hayez, Jean-Jacques Henner, Georges de La Tour
Marie Madeleine vue par Le Tintoret, Francisco Hayez, Jean-Jacques Henner, Georges de La Tour
Marie Madeleine vue par Le Tintoret, Francisco Hayez, Jean-Jacques Henner, Georges de La Tour
Marie Madeleine vue par Le Tintoret, Francisco Hayez, Jean-Jacques Henner, Georges de La Tour

Marie Madeleine vue par Le Tintoret, Francisco Hayez, Jean-Jacques Henner, Georges de La Tour

De retour de la Sainte-Baume, avec Moni Grego qui connut le lieu dans les années 1970 quand y travaillèrent Grotowski, Peter Brook, Koltès, le Bread and Puppet, à l'instigation du frère Philippe Maillard, directeur du Centre international de la Sainte-Baume. En ces années d’après Mai 68, ce lieu de pèlerinage accueillit de nombreux jeunes et artistes en recherche. Philippe Maillard fit venir des conférenciers, bâtit une chapelle avec le peintre et sculpteur Thomas Gleb, organisa un festival de cinéma chrétien et des sessions de yoga. Pas de traces de cette période dans la mémoire des frères actuels. Quant à moi, c'est dans les années 75-80 que je fus invité à partager la notion d'action exemplaire par de jeunes étudiants chrétiens (la JEC); il en est résulté deux fascicules; c'était une tentative pour décliner au quotidien, la notion d'action exemplaire, héritée des "gauchistes" de 68: provocation, répression, généralisation; évidemment, on ne peut pas avec le temps, ne pas voir le "mépris" sous-jacent de la classe ouvrière qui a besoin d'être réveillée de son sommeil par des actions exemplaires; aujourd'hui, je crois aux actions genre colibris, faire sa part, dans l'humilité et le partage, dans la sobriété heureuse.

Montée vendredi 7 avril après-midi à la grotte par le chemin des Rois, 214 m de dénivelé en 2,5 Kms et 150 marches à l'arrivée puis montée à la chapelle du Pilon; 3 H 1/2 AR; coïncidences: je rencontre Tamara du cabaret russe du Toursky, une 1° fois à la grotte, une 2° fois au Pilon; rencontre à l'hostellerie avec une Allemande charismatique, Marie-Josée; 2 repas partagés; discussion passionnée au bar de La Terrasse avec Martine sur Madeleine, sainte controversée, disons plutôt composite parce que mélange de plusieurs personnages féminins des Écritures. Depuis 1969, l'Église tente de restaurer une image plus pure, ce n'est plus une pècheresse, une prostituée, une repentante; moi, c'est la sexualité spiritualisée de Madeleine qui me semble la voie d'approche la plus féconde, en plus de sa traversée, légendaire sans doute, de la Méditerranée sur une barque sans voile, sans rame, sans gouvernail; olé!; et en plus de sa traversée au désert du Plan d'Aups où bonheur, les sources donnent de l'eau fraîche ce qui doit rendre plus facile, le renoncement aux Tentations.
Je me suis procuré les actes d'un colloque organisé en 1988 par le Musée Pétrarque; évidemment, et c'est une coïncidence, j'ai raté ma rencontre avec la grotte, croyant la batterie de ma caméra déchargée, je n'ai donc pas filmé et je dois donc une nouvelle visite à la grotte pour mon chemin de la Consolation, le chemin que parcourent celles et ceux qui veulent que leurs enfants non-nés trouvent la paix.
Une grande envie d'y retourner régulièrement, en semaine.

Je me suis approprié les diverses salles, la bibliothèque, la boutique du pèlerin où deux titres m'ont fait frémir: Épouse-la et meurs pour elle (des hommes vrais pour des femmes sans peur), Marie-toi et sois soumise (Pratique extrême pour femmes ardentes), les extérieurs. Je ne peux dire encore les effets d'un tel environnement, propice au silence, à la contemplation, à la méditation et aux rencontres chaleureuses.

J'ai enregistré samedi 8 avril vers 11 H, Moni Grego lisant les dernières pages de L'Ultime Scène, le monologue théâtral d'une sentinelle, gardienne d'un théâtre en ruines, qui sera publié par Les Cahiers de l'Égaré pour fin juin.
J'ai choisi pour illustrer cet article quelques représentations de Madeleine par Le Tintoret, Jean-Jacques Henner, Georges de La Tour, Francisco Hayez.

Après cette ultime scène à la Sainte Baume, nouvelle lecture par Moni Grego et jeux d'écriture pour le 2° été du léthé dans un lieu toulonnais magique, théâtre en ruines, au riche passé; je compte y inviter quelques personnes; ça se passera fin juin, début juillet, peut-être sur deux jours.

Marie Madeleine et ses traversées (de la Méditerranée dans une barque sans voile, sans rame, sans gouvernail, au désert du Plan d'Aups où bonheur, il y a de l'eau fraîche) seront au coeur des consignes et conseils d'écriture que je me fais déjà un plaisir d'élaborer.
JCG

Madelein pieds-nus, Madeleine nue habillée par sa chevelure qui descend jusqu'aux pieds; deux titres dans la Boutique du Pèlerin m'ont fait frémir
Madelein pieds-nus, Madeleine nue habillée par sa chevelure qui descend jusqu'aux pieds; deux titres dans la Boutique du Pèlerin m'ont fait frémir
Madelein pieds-nus, Madeleine nue habillée par sa chevelure qui descend jusqu'aux pieds; deux titres dans la Boutique du Pèlerin m'ont fait frémir
Madelein pieds-nus, Madeleine nue habillée par sa chevelure qui descend jusqu'aux pieds; deux titres dans la Boutique du Pèlerin m'ont fait frémir
Madelein pieds-nus, Madeleine nue habillée par sa chevelure qui descend jusqu'aux pieds; deux titres dans la Boutique du Pèlerin m'ont fait frémir
Madelein pieds-nus, Madeleine nue habillée par sa chevelure qui descend jusqu'aux pieds; deux titres dans la Boutique du Pèlerin m'ont fait frémir

Madelein pieds-nus, Madeleine nue habillée par sa chevelure qui descend jusqu'aux pieds; deux titres dans la Boutique du Pèlerin m'ont fait frémir

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Le Triomphe de l'artiste/Tzvetan Todorov

28 Février 2017 , Rédigé par grossel Publié dans #notes de lecture, #jean-claude grosse

Le Triomphe de l'artiste/Tzvetan Todorov

Le Triomphe de l'artiste

La révolution et les artistes

Russie : 1917-1941

Tzvetan Todorov

Flammarion 2017

 

Cet essai est paru le 14 février 2017. Tzvetan Todorov a disparu le 7 février.

Le sous-titre est clair, 100 ans après la révolution russe (deux en réalité, celle de février et celle d'octobre mais c'est la seconde qui prend durablement le pouvoir jusqu'à l'effondrement du mur de Berlin, 1989, puis de l'Union soviétique, 1990) Tzvetan Todorov s'intéresse aux rapports entretenus entre la révolution et les artistes, entre les artistes et la révolution. Sujet complexe dépendant en fait de chaque artiste dans un contexte commun à tous.

Todorov distingue en gros 3 moments, l'avant-révolution et la révolution jusqu'en 1922 (Lénine et Trotsky jouent le rôle essentiel), la montée en puissance de Staline jusqu'en 1927 (dès la maladie de Lénine et de sa mort en 1923-1924), l'instauration du pouvoir absolu de Staline à partir de 1929.

Dès avant la révolution, les artistes en vue sont engagés dans des démarches révolutionnaires quant à l'art qu'ils pratiquent. Les formalistes, les avant-gardistes, les suprématistes, les artistes prolétariens, ça foisonne, ça s'affronte, ça s'anathémise, ça crée, ça bouleverse forme ou contenu, thèmes, sujets et manières, ça invente des mots, ça théorise à tout va. Futurisme, motorisme, automotisme, trépidisme, vibrisme, planisme, sérénisme, exacerbisme, omnisme, néisme, avérinisme, toutisme, autant de mouvements, de théories, éphémères car devant innover, produire du nouveau en permanence, être le démiurge de l'art en détruisant l'ancien pour y substituer du neuf, chaque artiste révolutionnaire tente de protéger ses trouvailles, les garde secrètes jusqu'à leur affirmation publique, en revue, expo, mise en scène, film, opéra. Là les critiques et jalousies se déchaînent. Ces rivalités feront le jeu du pouvoir autocratique, visant à se soumettre l'art, à mettre l'art au service de la révolution prolétarienne, au service de l'État prolétarien, détenteur des postes à pourvoir, des moyens à distribuer.

Période de guerre civile, période de famine, période de terreur policière et judiciaire, période de construction du socialisme dans un seul pays, de la collectivisation forcée, c'est pour les artistes une période difficile, une période le plus souvent de survie où l'on peut garder sa vie ou la perdre. Chacun va développer une ou plusieurs stratégies au cours de sa vie, plus ou moins brève. Chacun va répondre à sa manière, variable selon ce qui lui arrive, venu de l'État (la TchéKa, le NKVD), autorisation ou interdiction de voyage à l'étranger, emprisonnement et interrogatoire ou liberté surveillée, interdiction ou autorisation de représentation, censure ouverte ou discrète. Il y a ceux qui tentent de s'adapter à ce climat en louvoyant, menteurs envers l'autorité et fidèles à eux-mêmes, ceux qui se renient, avouent leur trahison ou remettent au travail leur œuvre selon les exigences d'état. Il y a ceux dont le prestige les protègera de la déchéance, il y ceux qui se suicident, ceux qui s'exilent, ceux qui meurent de maladie ou de faim. Il y a ceux qui y ont cru, ceux qui ont douté dès le début, ceux qui ont compris dès le début ou très vite.
Je ne nomme aucun de ces artistes. Todorov en parle très bien dans des récits bien documentés. On les accompagne parce que c'est un vrai travail de compréhension qui est entrepris. Un regret, rien sur Anna Akhmatova.

Deux parties :

  • De l'amour à la mort où sont présentés tous ceux qui sont encore dans nos mémoires pour peu qu'on aime les artistes d'où qu'ils viennent, Maïakovski, Meyerhold, Chostakovitch, Einseintein, Mandelstam, Tsvetaïeva, Pasternak, Boulgakov, Zamiatine, Babel, Pilniak, Gorki, Bounine ;

  • Kazimir Malevitch, cette 2° partie, nourrie des écrits de Malevitch, le créateur du suprématisme dont le célèbre Le suprématisme. Un monde-sans-objet ou le repos éternel, traduit par l'ami Gérard Conio, suit le parcours du plus radical des avant-gardistes, qui réussira à ne pas compromettre sa vision évolutive de l'art jusqu'à son achèvement dans un monde sans objet donc ayant rompu avec la représentation, le fondateur peut-être de ce qu'on appelle aujourd'hui l'art conceptuel qui, hélas, consiste souvent à savoir communiquer sur ce qu'on se propose de ne pas faire puis de faire et qu'on ne réalise pas pour que le désir de la chose manquante soit au comble. Mais paradoxe, dans ce désir de pureté, de purification, Malevitch va se révéler un implacable dénonciateur de l'univers stalinien et faire œuvre de résistance. L'analyse que fait Todorov de quelques œuvres de Malevitch est exemplaire. Je pense à celle des tableaux Sensation de danger ou Sensation d'un homme emprisonné. Ce n'est qu'en 1998 que l'on a pu voir les œuvres sauvées de Malevitch en Russie.

     

    Pourquoi le titre Le Triomphe de l'artiste ? Parce que les artistes broyés, affamés, torturés, censurés, internés, condamnés, isolés... par la machine diabolique du « tayrorisme » à la soviétique, à la Staline ont gagné sur le temps long. Les œuvres, celles qui n'ont pas été brûlées, détruites, ont survécu, sont réapparues au grand jour, sont à nouveau visibles, partagés, partageables quand depuis déjà 30 ans, ce système de mensonge, de délation, de répression au nom de l'édification de l'homme nouveau et de l'avènement de l'avenir radieux a disparu des écrans, travaillant cependant dans l'inconscient collectif et restant agissant dans cet « étrange » régime qu'est la Chine.

    L'épilogue est à analyser attentivement car Todorov revient sur son parcours intellectuel, idéologique depuis son départ de la Bulgarie. L'humaniste Todorov a choisi sans hésiter le camp de la démocratie, des démocraties. Au temps de la guerre froide, de la coexistence pacifique, on choisissait un des deux camps. Avec l'effondrement du mur de Berlin en 1989, avec l'effondrement de l'Union soviétique en 1991, avec la fin de l'Histoire, avec le triomphe du capitalisme mondialisé et financiarisé, il est difficile de ne pas voir que le miroir et ses effets nous renvoie du système dominant actuel de curieuses images. Au nom de la démocratie, au nom des droits de l'homme puis du droit d'ingérence, voici l'Occident sous la houlette des États-Unis en croisade contre le Mal, contre le Terrorisme qui peut changer de visage selon les besoins, contre les États voyous ou criminels. Les guerres se succèdent, s'enchaînent, trainent, n'en finissent pas, Yougoslavie, Afghanistan, Libye, Irak, Syrie, Mali, Ukraine, Somalie, Yémen. Et ce qui devait devenir une démocratie pendant ou après l'intervention militaire à moins qu'on ait suscité une révolution orange ou un printemps arabe pour dégager les infâmes dictateurs devient un terrible chaos avec guerre civile, mercenaires au service d'intérêts pétroliers et gaziers, fuite des populations, flux migratoires et tout ce qui s'ensuit comme drames humains. Todorov reconnaît avoir eu du mal à reconnaître une similitude entre totalitarisme (stalinien, nazi) et démocratie, sourd à l'avertissement de Soljenitsyne à Harvard : à l'est, c'est la foire du Parti qui foule aux pieds notre vie intérieure, à l'ouest, la foire du commerce. Similitude ayant pour source, l'humanisme rationaliste qui proclame et réalise l'autonomie humaine par rapport à toute force placée au-dessus de lui. Cette hubris, cette démesure, ce prométhéisme, cet utopisme, ce messianisme ne sont donc pas que l'apanage des totalitarismes mais aussi des impérialismes se camouflant derrière le paravent de la démocratie et des droits de l'homme. Suit ce passage terrible : Vouloir éradiquer l'injustice de la surface de la Terre ou même seulement les violations des droits de l'homme, instaurer un nouvel ordre mondial dont seraient bannies les guerres et les violences est un projet qui rejoint les utopies totalitaire dans leur tentative pour rendre l'humanité meilleure et établir le paradis sur terre, (page 301). Cet humanisme rationaliste existe depuis la Renaissance, depuis les Lumières. L’épilogue incite à réfléchir sur l’humanisme rationaliste et sur l’histoire de la religion, Messe noire, dit le philosophe anglais John Gray: la politique moderne est un chapitre  de l’histoire de la religion. Dans les totalitarismes on utilise la coercition, la contrainte, le contrôle. Dans l'ultra libéralisme on utilise le consentement des gens. Regardez ce qui se passe quand vous installez une application sur votre portable, vous acceptez les conditions.

  • Todorov dans cet épilogue parle des démocraties libérales, des États et du risque possible de déshumanisation. Il n'évoque pas le messianisme de certaines multinationales qui se proposent via ce qu'on appelle le transhumanisme de modifier l'espèce, de développer l'intelligence artificielle. Et nos artistes là-dedans ? Dans ses formes l'art est souvent une résistance à l'uniformisation, à la systématisation. Nos artistes jouissent d'une réelle liberté. Se sentent-ils responsables envers leur art, envers leur société, leur époque. Adoptent-ils des stratégies de contournement du système, s'y opposent-ils, s'en accommodent-ils? Produisent-ils des œuvres sans compromission avec le système marchand, broyeur d'êtres, créateur de misère, destructeur de l'écosystème, fabricant d'idoles, d'icônes, faisant et défaisant les stars, les tuant ou poussant au suicide. Il faut une connaissance de l'art dit contemporain pour éventuellement répondre. Todorov reste muet sur les « artistes » de notre temps, de notre monde. Moi aussi.

  • Une exception, un article en lien sur l'artiste Anish Kapoor, acquéreur du Noir absolu, le Vantablack. Mais un artiste grec, Athanasios Zagorizios, a trouvé un noir plus noir. Wouaf, Wouaf. Et des vidéos sur Jannis Kounellis, décédé le 16 février 2017, un de l'arte povera dont on dit ceci sur wikipédia:

    Par rapport à ses maîtres, Kounellis montre vite une très forte urgence de communication avec le but de refuser les projections individualiste, esthétisante et décadente et d'exalter la valeur publique, collective du langage artistique. Dans ses premières œuvres, en effet, il peint des signes typographiques sur fond clair qui font allusion à l'invention d'un nouvel ordre par un langage fragmenté, pulvérisé.

    Les premières expositions voisines idéologiquement de l'arte povera remontent à 1967. Il emploie dans celles-ci des produits et matériaux communs suggérant pour l'art une fonction radicalement créatrice, mythique, sans concessions aux représentations pures. Il fait de façon évidente, référence à ses origines grecques. Ses installations deviennent de véritables scénographies qui occupent complètement la galerie et entourent le spectateur en le rendant acteur

  • Jean-Claude Grosse

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De l'âme/François Cheng

21 Février 2017 , Rédigé par grossel Publié dans #notes de lecture, #jean-claude grosse

couverture du livre De l'âme de François Cheng

couverture du livre De l'âme de François Cheng

De l'âme

François Cheng

Albin Michel, 2016

 

De François Cheng, j'ai lu un roman, L'éternité n'est pas de trop, les Cinq méditations sur la mort. J'apprécie mais sans le sentiment de l'essentiel, un essentiel que je cherche sans pouvoir être précis quant à ses contours, à son contenu. Si je vais vers François Cheng, c'est parce que je sens une recherche aussi, spirituelle au moins. Sa connaissance des sages et des peintrs chinois est un élément supplémentaire d'attirance. Ajoutée à cela, sa connaissance de ce qu'on peut appeler la culture française, plus large, plus complexe que la philosophie des Lumières et l'esprit voltairien, fait de François Cheng, non un homme écartelé entre deux cultures mais un pont possible entre deux cultures. La synthèses est-elle possible ? Un dialogue, oui, des connivences aussi. C'est donc avec envie que j'ai lu De l'âme.

Il s'agit de 7 lettres à une amie, à une femme, à l'automne de sa plénitude, qui l'a abordé dans le métro, il y a déjà longtemps, l'ayant reconnu alors qu'il n'était pas encore connu, femme d'une beauté qui l'avait interpellé, lui demandant comment elle pouvait l'assumer, avec laquelle il a eu quelques échanges par intermittences et qui l'interroge 30 ans après, suite à un constat qu'elle fait : Sur le tard, je me découvre une âme... Acceptez-vous de me parler de l'âme ?

D'abord réticent, à cause du climat intellectuel en France où ce vocable est marginalisé au profit du dualisme corps-esprit, où le matérialisme, le scientisme sont dominants, arrogants, il finit par vouloir faire la clarté aussi pour lui, soucieux de son âme et de ses liens avec l'Âme. Car postuler que mon âme est unique, expression de mon unicité, de ma singularité, source de mon unité, c'est aussi postuler la même chose pour chacun, ce qui renvoie à une universalité. Toutes les âmes sont uniques et unissent, ce qui permet de poser l'Âme universelle comme principe de Vie et puisque chaque âme est unique, irremplaçable, cela rend nécessaire le respect de l'autre âme, rend possible l'amour de l'autre âme. Il constate que toutes sortes de vocables sont utilisés pour ne pas employer le mot « âme », for intérieur, jardin secret, appareil psychique... mais ces usages révèlent la dispersion, l'éclatement du sujet, l'impossible identité, la perte de l'unité de l'être. Être déformé, difforme, à la Bacon.

Il revisite une intuition universelle, si le corps, l'animus est animé, vivant, c'est que quelque chose l'anime, l'anima. C'est le Souffle de Vie, le Aum indien, le Qi chinois, le Ruah hébraïque, le Rûh musulman, le Pneuma grec, l'Âme. Sans âme, le corps n'est pas animé, sans corps, l'âme n'est pas incarnée. Mais il faut ajouter, ce qui est premier, c'est l'âme, c'est elle qui porte le désir d'être qui est plus que l'instinct de survie, plus que le vouloir-vivre instinctif. L'âme est désir de vie et mémoire de vie, elle est ce qui nous permet de désirer, de ressentir, de nous émouvoir, de résonner, de conserver mémoire, de communier par affect ou par amour. Trois puissances en elle, le désir, la mémoire, l'intelligence du cœur. L'auteur aborde évidemment la distinction esprit-âme puisque au couple corps-esprit, il préfère la triade corps-esprit-âme. L'esprit raisonne, son champ est l'action dans les domaines de la vie sociale, politique, économique, juridique, éducative ; l'âme résonne, son champ est celui de l'amour, de la compassion, de la beauté et de la création artistique ; elle peut aussi s'égarer, se pervertir puis se repentir et se relever de l'exercice du mal ; elle est ange et démon. C'est elle qui prend en compte les souffrances et la mort, qui les intègre à la vie, à la Vie. Et de citer Hildegarde de Bingen : le corps est le chantier de l'âme où l'esprit vient faire ses gammes.

Il résume de façon claire les traditions chinoise, indienne, grecque (platonicienne) de l'âme. De nous prévenir contre une mésinterprétation du bouddhisme, radicalement agnostique vis à vis de l'âme : il n'y a pas d'entité permanente qui subsisterait après l'abandon du corps, tout est impermanence et la compassion bouddhiste ne consiste pas en un rapport d'âme à âme. De l'impermanence naît l'interdépendance de tous les êtres, dénués d'unicité. Il nous rapporte aussi les leçons des trois monothéismes. En particulier l'apport de Pascal avec ses trois ordres superposés. Il y a une verticalité de ces trois instances, l'ordre des corps, celui des esprits, celui de la charité, de l'amour.

Les lecteurs découvriront de belles pages sur la Joconde ou sur Léda (tableau perdu) de Vinci, et de montrer ce qui lie beauté et bonté, qui permet à l'âme de s'élever et de trouver sa voie dans la Voie, d'être l'oeil ouvert et le cœur battant de l'univers vivant, cela souvent au prix de grandes épreuves et souffrances mais aussi d'extases, de grands instants de félicité quand on contemple un lever, un coucher de soleil. Se sent-il petit, seul perdu dans l'univers, poussières d'étoiles, grains de poussière, celui qui contemple l'avènement de l'univers ? Oui, grain de poussière mais qui a vu. Tu es celui qui a vu. Et personne ne peut faire que tu n'aies pas vu. Le fait d'avoir vu est ineffaçable. Cet instant de rencontre donne sens à toi comme à l'univers. Instant d'éternité... Nous qui voyons de l'univers la part visible et qui en faisons partie, sommes-nous vus ? Si le voir n'était pas à l'origine, serions-nous capables de voir ? Oui, nous devons être assez humbles pour reconnaître que tout, le visible et l'invisible est vu et su par Quelqu'un qui n'est pas en face mais à la source.

Aum, âme, amen.

La sixième lettre est importante car elle parle longuement de Simone Weil, figure d'absolu du XX° siècle dit-il, caractérisé par un cheminement vers l'âme. Simone Weil, l'auteur de La pesanteur et la grâce (7 fois le mot esprit, 60 fois le mot âme), Attente de Dieu (5 fois le mot esprit, 100 fois, âme), Prélude à une déclaration des devoirs envers l'être humain, titre remplacé par Camus L'enracinement, formidable inventaire des besoins terrestres de l'âme et du corps de chacun dont nous sommes tous responsables, l'auteur des Cahiers de Marseille qui s'écroule à 34 ans, morte d'anémie. Pour elle, les besoins de l'âme sont des obligations envers la Vie avant d'être des droits pour soi-même, exemple: l'âme humaine a besoin d'obéissance consentie et de liberté... ou l'égalité est un besoin vital de l'âme humaine, l'honneur est un besoin vital de l'âme humaine... Voici une puissante pensée de Simone Weil : la joie et la douleur sont des dons également précieux qu'il faut savourer l'un et l'autre intégralement, chacun dans sa pureté, sans chercher à les mélanger. Par la joie, la beauté du monde pénètre notre âme. Par la douleur, elle nous entre dans le corps. L'amitié est pour elle la vertu suprême. Simone Weil, figure à découvrir ou redécouvrir car articulant individuel et collectif, âme et corps, politique et morale, immanence et transcendance.

Je conclurai cette note en disant que François Cheng fait une présentation classique, traditionaliste de l'âme, persuadé qu'il y a Quelqu'un à la source, la Source de Vie. Son approche est spiritualiste sans être religieuse. Elle est critique à l'égard du matérialisme occidental dominant qui nous voit comme poussières d'étoiles, amas de molécules, faisceaux de neurones, la Vie et tout ce qui la constitue étant le fruit du hasard. Cette approche me semble ne pas tenir compte de tout un tas d'avancées scientifiques qui montrent bien les intrications entre le corps et l'esprit, et dans les deux sens, actions du corps, actions de l'esprit. Il n'est plus possible pour les scientifiques honnêtes d'être arrogants dans leur matérialisme. Une conception plus holistique se développe, le corps-esprit et c'est ce qui explique pourquoi des tentatives de synthèse sont entreprises entre science et tradition, entre médecine rationnelle et médecine ayurvédique. Être à l'écoute du « chant » de l'univers, être à l'écoute de son corps (qui lui nous écoute, mémorise ce que nous en faisons, comment nous le traitons sans mesurer les conséquences au plus infime, au plus intime), donner sens à ce que nous vivons, amour inconditionnel à ceux que nous aimons, créer de la beauté, agir avec bonté c'est le travail de l'âme dont je pense de plus en plus qu'elle a à voir avec l'éternité du livre que nous écrivons de notre premier cri à notre dernier souffle. Rendre l'âme, expression que Cheng ne relève pas (il note en mon âme et conscience, la force d'âme, un supplément d'âme, l'âme sœur, l'âme damnée, sauver son âme, la mort dans l'âme) c'est rendre un livre qui éternise au fur et à mesure nos émotions, sentiments, actions, pensées, puisqu'il sera toujours vrai que j'ai pensé ainsi, agi comme ça, aimé de travers, été ému aux larmes, une mémoire de vie à la Vie qui continue. Je signale au passage que Marcel Conche emploie le mot âme. Il distingue son âme ordinaire, âme commune, produit de l'éducation, du milieu, de l'époque et son âme authentique, incarnée dans son œuvre.

Jean-Claude Grosse

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Fondation Montresso / Le Jardin Rouge / Marrakech

16 Novembre 2016 , Rédigé par grossel Publié dans #jean-claude grosse

Here is "Red Rabbit" the first sculpture of Cedrix Crespel produced by the Montresso* Art Foundation.  2015 Plexiglas and acrylic silkscreen printing. 62 * 55 * 4 cm

Here is "Red Rabbit" the first sculpture of Cedrix Crespel produced by the Montresso* Art Foundation. 2015 Plexiglas and acrylic silkscreen printing. 62 * 55 * 4 cm

différents espaces et artistes du Jardin Rouge
différents espaces et artistes du Jardin Rouge
différents espaces et artistes du Jardin Rouge
différents espaces et artistes du Jardin Rouge
différents espaces et artistes du Jardin Rouge
différents espaces et artistes du Jardin Rouge
différents espaces et artistes du Jardin Rouge
différents espaces et artistes du Jardin Rouge
différents espaces et artistes du Jardin Rouge
différents espaces et artistes du Jardin Rouge
différents espaces et artistes du Jardin Rouge
différents espaces et artistes du Jardin Rouge
différents espaces et artistes du Jardin Rouge
différents espaces et artistes du Jardin Rouge
différents espaces et artistes du Jardin Rouge

différents espaces et artistes du Jardin Rouge

Fondation Montresso / Le Jardin Rouge / Marrakech

 

Présenter ainsi la Fondation Montresso : fondation dédiée à l'art contemporain au cœur d'une oliveraie de 11 hectares à une vingtaine de kilomètres de Marrakech, le long d'un oued pouvant être ravageur en cas de fortes pluies, (en arrivant au Jardin Rouge, j'ai vu une tour déstabilisée par une crue récente, hiver 2014, devenue tour penchée, bétonnée pour rester ainsi comme un mémorial) auquel on accède par une petite route sinueuse, très abîmée, après avoir traversé trois petits villages dont Oulad Bouzid (4 artistes ont réalisé des fresques murales dans l'école reconstruite du village) semblant à l'écart du progrès, c'est je l'espère révéler le caractère inédit, original de cette réalisation.
Loin des centres, lieux, manifestations qui font et défont les réputations d'artistes, la Fondation Montresso, créée en 1981, est due à l'initiative d'un collectionneur, JLH, collectionneur depuis 35 ans et qui pouvant venir en aide aux artistes, décide de devenir mécène, inventant un « concept » comme on dit aujourd'hui, consistant à accueillir en résidence des artistes choisis sur projets. Pour JLH, le mécénat devient une expérience de vie. Je l'ai vu discuter avec un des artistes en résidence, mettre la main à la pâte.

Les résidences durent de 2 semaines à 2 mois. Une première résidence est une sorte de prise de contact, un essai de compréhension de la démarche de l'artiste, invité à travailler dans son esprit, son style habituel. Connaissance faite, d'autres résidences permettent de solliciter l'artiste pour qu'il se perfectionne, s'aventure dans des formats plus grands, expérimente, se confronte aux autres résidents en se livrant à des cartes blanches. La Fondation met à sa disposition un des six ateliers. Il est hébergé, nourri, blanchi. Le matériel dont il a besoin est fourni ou pris en charge. Une présentation de fin de résidence met en valeur les œuvres réalisées pendant la résidence. J'ai pu voir les guerriers bantous, dos au mur de Kouka. L'artiste cède une œuvre qui va enrichir la collection permanente. La Fondation sort une plaquette sur l'artiste et ses réalisations (j'en ai reçu 5, elles sont très pertinentes, textes et photos) et le fait connaître à son réseau de collectionneurs ainsi qu'aux critiques d'art et journalistes spécialisés.
La Résidence Jardin Rouge a été opérationnelle de façon informelle à partir de 2009, la première saison culturelle a été pensée en 2014. Une vingtaine d'artistes ont été accueillis, d'horizons et styles divers, de pays différents. En 2016, un espace d'exposition de 1300 m2 a été inauguré. 3 grandes expositions annuelles y seront organisées. Déjà ont été exposés Gérard Dancinan, Olivier Dassault et très prochainement la 1° exposition XXL collective de quelques artistes résidents : Jonone, Fenx, Tilt, Cédrix Crespel.

Accompagnée de la chargée de communication, nous avons visité les ateliers, rencontré les artistes au travail, vu les œuvres réalisées, écouté les commentaires très documentés sur les œuvres et techniques des artistes, parcouru l'oliveraie, lieu d'accueil de sculptures monumentales, visité le somptueux espace d'exposition et d'événements avec grande pièce d'eau à gauche du hall d'accueil et deux espaces en dénivelé et en continuité où était exposé le remarquable travail d'Olivier Dassault.

Parcourant le site de la Fondation, lisant les documents fournis, j'ai tenté de comprendre la démarche et de l'interroger. « Passeur d'art », dit la brochure de présentation. JLH a cherché à partager son amour d'artistes, ceux qu'il a d'abord collectionnés puis ceux qu'il a ensuite sélectionnés pour les résidences. Les coups de cœur de JLH, les compagnonnages durables révèlent l'éclectisme du fondateur. Il s'agit donc d'une subjectivité qui s'affiche, s'affirme, en toute indépendance, sans souci d'histoire de l'art, sans souci de profit, de spéculation. Il s'agit me semble-t-il d'une démarche personnelle authentique de partage, d'un style de vie en lien avec des artistes vivants et à l'oeuvre. JLH ne nous a-t-il pas dit : « je pense que nous communiquons trop ; pour vivre heureux, vivons cachés. » Ce propos me semble vouloir signifier que ce qui est premier pour le Jardin Rouge est l'expression des artistes. Un lieu au service d'artistes pour leur libre expression, pour l'épanouissement de leur expression.

La brochure de présentation signale d'autres objectifs. Un rayonnement international par coopération, collaboration avec d'autres manifestions, Mister Freeze à Toulouse, la librairie ArtCurial à Paris (édition du port-folio des réalisations de l'artiste allemand Hendrik Beikirch qui a réalisé le monumental portrait d'un vieux Marocain sur un mur en face de la gare de Marrakech). Une dissémination du concept par exemple en Chine, à Shenzhen, avec Le Jardin Orange. La recherche d' « un langage universel par la culture » afin d' « ouvrir et enrichir les regards et la curiosité. »

La démarche de la Fondation Montresso me semble exemplaire, au service des artistes accueillis. Rien à dire sur la sélection : elle relève de la responsabilité du Jardin Rouge. L'éventail des oeuvres des artistes que j'ai pu voir est large, éclectique, innovant dans certains cas (le travail à la bombe de Benjamin Laading ou le travail sur trame de Valérie Newland), inspiré de réalisations déjà installées dans le paysage artistique dans d'autres cas, par exemple le mouvement des graffitis new yorkais des années 1980, réactualisé, revisité au Jardin Rouge par Tats Cru + Daze (New York) + Ceet (Hong Kong).

Présentations de fins de résidence, événements dans le nouvel espace pour collectionneurs et « spécialistes », exportation des œuvres, autant de moyens pour promouvoir les artistes. La communication semble inévitable, nécessaire. Plaquettes de qualité, site, brochure sont les médias de cette communication. Le réseau de collectionneurs est évidemment la clef du succès pour la Fondation et « ses » artistes.

Cette démarche peut-elle permettre de créer un langage universel par la culture ? Qu'entendent-ils par là ? « Lorsque nous parlons de langage universel ce n’est pas tant dans son émission mais plus dans sa réception, l’idée d’être compris par tous. L’idée d’être un carrefour culturel par la rencontre d’artistes de différentes nationalités qui peuvent être amenés à créer ensemble suite à leur rencontre à Jardin Rouge, une réflexion créatrice artistique duale et mixte-culturellement. » Cette pratique peut-elle ouvrir et enrichir les regards et la curiosité ? La réponse est Oui pour ceux qui auront la chance de voir les œuvres, de rencontrer les artistes et qui voudront regarder. Ce sera le cas d'un petit nombre qui aura d'ailleurs du mal sans doute à mettre en mots son éveil, son réveil. Au contact d'une œuvre bouleversante, on reste sans voix.

La Fondation n'a pas le souci du grand public. Plutôt celui des amateurs d'art donc le souci de gens déjà en recherche pour qui l'art se distingue de la culture. L'art est spontanéité créatrice. Son résultat, l'oeuvre, n'est pas conçu, connu à l'avance. L'oeuvre est toujours surprenante, pour son créateur comme pour le « regardeur », mot employé dans la brochure. Montrée, exposée, l'oeuvre devient objet culturel, monnayable, inséré dans un discours par les critiques, dans une histoire de l'art par les historiens de l'art, elle devient objet de mode, à la mode, médiatisée par des médias serviles, marchandisée par le marché de l'art qui est particulièrement influent et influencé, prescripteur des nouveaux goûts, l'oeuvre perdant son pouvoir de surprise et parfois de bouleversement intime, la seule vraie influence d'une oeuvre.

Je pense donc que la Fondation doit continuer à mettre l'accent plus sur la singularité que sur l'universel. Un artiste est seul, son langage est singulier, rares sont ceux qui profiteront de son langage. Telle est la réalité. Les foules immenses qui se pressent à des rétrospectives consomment du patrimonial, des discours formatés qui leur disent quoi voir, comment voir. On est dans une manipulation de masse du regard devenu voyeur. Le Jardin Rouge échappe à cette hystérie consumériste. Il permet au « regardeur » de faire la moitié du chemin, de se faire « voyant ».

Merci à JLH et à ceux qui nous ont accueillis, la responsable artistique, la chargée de communication, les artistes.

Jean-Claude Grosse, Marrakech, 16 novembre 2016

P.S.: il serait intéressant de comparer si c'est possible Le Jardin Rouge et La Demeure du Chaos, près de Lyon, dont je suis les réalisations apocalyptiques. Cherchez sur internet.

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Ultimes réflexions / Marcel Conche

11 Février 2015 , Rédigé par grossel Publié dans #jean-claude grosse

Ultimes réflexions

Marcel Conche

éditions HD, janvier 2015

236 pages, 22 €

présentation du livre par l'auteur lui-même :

Dans cet ouvrage, j’ai voulu avant tout mettre l’accent sur certaines distinctions sans lesquelles ma philosophie, telle que je l’ai résumée dans Présentation de ma philosophie (HDiffusion 2013), ne peut être correctement comprise : distinction entre conscience et pensée, argument et preuve, cause et raison, ensemble pensable en un et ensemble inassemblable, « être » et être vrai, infini et indéfini, monde et univers, univers et Nature, science et métaphysique, libre arbitre et liberté, etc.

Cependant, ma réflexion aborde aussi d’autres sujets : la solitude, l’amitié, l’animalité, Descartes au secours de la religion, Epicure, Socrate et les dieux, l’originalité philosophique de Montaigne, Pascal et le pari, etc.

note de lecture de Jean-Claude Grosse :

Le dernier livre de Marcel Conche comporte 50 essais de 3 à 6 pages, essais de philosophe se confrontant sur tel ou tel point à Descartes, Heidegger, Pascal. Montaigne très présent comme d'habitude est très éclairant, évident. En particulier en ce qui concerne l'homme et l'animal, au moment où la loi reconnaît que les animaux sont sensibles.

Alors que l'ambiance générale sur la planète est au réchauffement des eaux, des températures, de la calotte, des esprits religieux, souvent instrumentalisés, à la montée des eaux, à la violence des vents et des affrontements religieux, des guerres de religion même, paravents d'autres guerres plus économiques, ce livre est un plaidoyer non pour la sobriété heureuse, pour la décroissance, pour la régulation des banques, pour la laïcité mais pour la liberté de penser par soi-même, laquelle suppose que la liberté soit première en l'homme ; la nature de l'homme, le propre de l'homme est non le langage, non le rire mais la liberté ; l'homme ne vit pas que dans son monde de paysan s'il est paysan, il peut en sortir, se libérer de sa lecture et de sa pratique paysanne du monde ; il est dans l'Ouvert, pouvant accueillir en homme naturel par la contemplation, la beauté qui l'entoure, il peut user de sa raison et soumettre à son jugement ce qui se présente : pleut-il ? Il pleut dit-il parce qu'il pleut réellement. Un chat lui ne peut sortir de son monde de chat coursant souris et oiseaux. Évidemment, milieu, éducation, traditions vont tenter de limiter cette liberté libre qui va se transformer en liberté sous influence, voire en aliénation, l'aliénation religieuse étant fort répandue. 3 font 1 apprend-il, c'est le mystère de la trinité, rien à comprendre, y croire du fond du cœur qui finit par lâcher. La reconquête de sa liberté première n'est le choix que d'un petit nombre. C'est une affaire individuelle, une démarche personnelle, une démarche philosophique qui va prendre ses distances avec les préjugés, les illusions, va soumettre à la question ce qui semble aller de soi ou cherche à s'imposer plus ou moins insidieusement comme vérité, comme évidence.

Il semble aller de soi que les sociétés ne vont pas favoriser de tels cheminements personnels, elles vont bien plutôt fabriquer comme dit Chomsky, le consentement, la soumission volontaire. Les sociétés ne vont pas reconnaître la nécessité vitale de philosopher, ne vont pas salarier ni retraiter des individus faisant choix de philosopher. Il n'y a aucune utilité sociale à philosopher. Ça risque de devenir des désobéissants. Le philosophe soucieux de vérité devra donc gagner sa vie à côté de sa recherche ou fera la manche comme Socrate. Philosopher est donc risqué, ce que montre très bien le portrait de Socrate par Rabelais : Alcibiade disait que Socrate à le voir du dehors et à l’évaluer par l’aspect extérieur, vous n’en auriez pas donné une pelure d’oignon, tant il était laid de corps et d’un maintien ridicule, le nez pointu, le regard d’un taureau, le visage d’un fou, le comportement simple, les vêtements d’un paysan, de condition modeste, malheureux avec les femmes, inapte à toute fonction dans l’Etat ; et, toujours riant, trinquant avec chacun, toujours se moquant, toujours cachant son divin savoir. Mais, en ouvrant cette boîte, vous y auriez trouvé une céleste et inappréciable drogue : une intelligence plus qu’humaine, une force merveilleuse, un courage invincible, une sobriété sans égale, une égalité d’âme sans faille, une assurance parfaite, un détachement incroyable à l’égard de tout ce pour quoi les humains veillent, courent, travaillent, naviguent et bataillent. Ou pour être Socrate, fréquenter le bar du bon coin, rire avec les compères des brèves de comptoir, fermer sa gueule, la liberté d'expression c'est pour les autres, être prudent quoi, éviter d'être rejeté en faisant profil bas, ne pas partager son divin savoir. En ces temps Je suis Charlie, je ne suis pas Charlie, ne pas mettre de l'huile sur le feu.

Évidemment Marcel n'est pas Socrate, chaque philosophe l'est avec sa personnalité, son génie. Distinguons, la personnalité soit ce qui est donné, inné, le caractère et ce qui est acquis par l'éducation, puis modifié par ma liberté. Le génie soit la petite voix qui me dit de ne pas aller là, qui me détourne du chemin, me fait sortir du convenu, de l'attendu. Mon génie m'a invité à démissionner de l'armée en 1964 au retour de l'Algérie, j'aurais fini chef d'état-major des armées. Je suis devenu professeur. Quant à Marcel, vous ne le verrez pas au bar du coin, écrire des tribunes libres, faire des conférences partout dans le monde, aller à la télévision. Il a des opinions étayées sur bien des choses mais il n'en fait pas l'essentiel. Quand il exprime une opinion à des amis, il peut arriver qu'elle tranche par rapport à l'opinion dominante, liberté d'esprit là encore.

Marcel Conche, philosophant pour soi, s'est ainsi libéré de la religion catholique à partir d'un sentiment, d'une émotion insoutenable devant la souffrance des enfants, émotion liée à la lecture de Dostoïevski et non par la vue de souffrances réelles. La souffrance des enfants est devenue le mal absolu et a entraîné la dissolution philosophique, argumentée des notions de Dieu, de Monde, d'Homme, d'Ordre. Marcel Conche a rejeté toute la philosophie théologisée, Descartes, Kant, Hegel. Et devenu athée, sans le proclamer, sans chercher à convaincre quiconque, il a cherché la métaphysique qui pouvait convenir à ce qu'il appelle sa proto-expérience et qui tient en 6 évidences, pages 188-189. Ce qui est frappant, c'est la place occupée par sentiments et émotions dans ce parcours, moins des émotions personnelles, liées à sa subjectivité que des émotions impersonnelles, comme objectives, en lien direct avec ce qui se produit, ce qui se manifeste. La première évidence de cette proto-expérience est un sentiment océanique : d'abord je ne suis pas seul, mais comme au milieu d'un océan ; il y a d'autres êtres ou choses de tous côtés, devant, derrière, dessus, dessous, à perte de vue, à perte d'imagination, à perte de pensée. Ce sentiment océanique enveloppe le sentiment de l'infini – au sens d'indéfini. (pages 188-189)

Libéré de Dieu comme cause unique de toute la diversité du réel, Marcel Conche élabore une métaphysique non pour rendre compte de cette diversité mais pour chercher la vérité sur le Tout de la Réalité. Et ce Tout pour lui c'est la Nature. Ce qui nous apparaît, dans sa diversité, dans sa beauté c'est la nature, beauté d'un coucher de soleil, d'un paysage, diversité de ce qui s'offre au regard, milliers de feuilles toutes différentes d'un arbre, fleurs sauvages d'un champ, colonne de fourmis. Au-delà de la terre, c'est l'univers, étoiles, planètes. C'est la nature naturée, créée par la nature naturante, la Nature, qui se cache derrière ce qu'elle crée et donne à voir. Le hasard est ce qui œuvre à l'aveugle, sans plan préconçu, sans but, sans téléologie d'ensemble mais avec une finalité pour chaque être créé, qu'il soit bon pour la vie, fait pour vivre sa vie de chien, de fourmi, de feuille.

Pour la 1° fois, Marcel Conche emploie un mot qu'il n'a jamais employé, le principe énergie. Le principe unique et suprême de l'existence et de l'activité universelles c'est le principe énergie, un principe infini, éternel, impersonnel, il y a l'énergie, principe unique faisant apparaître, disparaître toute chose, tout « être », en nombre indéfini, soit un nombre fini qui aussi grand qu'il soit ne rejoindra jamais l'infini, nombre indéfini d' « êtres », nombre incommensurable mais jamais infini, sans origine ni fin car le temps est éternel.

Marcel Conche a de nombreuses fois montré les impasses où nous conduit l'usage du mot « être », la confusion entre « être » et « exister ». À l'Être, il substitue le Il y a. L'Être n'est pas Dieu. Il y a l'Énergie. La créativité hasardante (hasardeuse) de la Nature, créativité depuis toujours et partout, ce qui veut dire que ce qui « est », qui « existe » ne vient pas de rien et ne retourne pas au rien, au néant . Cette créativité aveugle est le fait de l'Énergie perpétuelle, de la Vie éternelle qui fait que toute chose créée est bonne, faite pour la vie, pour vivre son temps de vie fini. Les choses, les êtres créés, livrés à la vie, à la mort ne forment pas dans leur incommensurable, leur indéfinie diversité, un ensemble ordonné, cohérent, un monde. Chaque être a son monde, le monde de l'abeille, le monde de la mouche, ces mondes sont en quelque sorte inaccessibles à toute connaissance, l'abeille ne peut accéder au monde de la mouche et l'homme pas davantage. Et ces mondes sont inassemblables. Il n'y a pas l'ensemble de tous les mondes. On ne peut trouver un ordre, un sens à toutes ces créations. Seulement qu'issues de la Vie éternelle, elles sont vivantes, éphémères, changeantes, de la jeunesse à la vieillesse et à la mort. Mais à la différence des religions, la signification de la mort ne nous est pas donnée. Anaximandre, le premier philosophe, ayant intuitivement compris que le fini ne peut engendrer le fini, pense que seul l'infini peut engendrer l'indéfini des finis. La mort s'expliquant par une sorte de justice cosmologique, un rendu pour un donné. On meurt parce qu'on a eu du pot d'apparaître, faisant injustice à ceux qui n'ont pas eu ce pot (un spermatozoïde accrocheur s'accrochant bien à un ovule mais SVP ne me réduisez pas à ce hasard et ne développez pas non plus la chaîne causale, spermato paternel, ovule maternel et en remontant), réparation de l'injustice première pour d'autres chances, d'autres malchances. Quand on pense que ça date de 2700 ans, que ça tient dans une phrase, remarquablement commentée par Marcel Conche dans son Anaximandre (PUF).

L'homme comme création de la Nature a comme caractéristique, que n'ont pas les autres êtres, d'être dans l'Ouvert, il l'est quand il échappe aux soucis de son monde de paysan, quand il est homme naturel qui contemple, qui pense, qui juge, qui éprouve. Cet homme peut donner à sa vie, un sens, une valeur, librement, alors que sa vie est éphémère, qu'il n'emportera rien, que tout ce qu'il aura réalisé sera oublié, disparaîtra. S'il veut le meilleur de ce qu'il est capable de créer, créateur un peu à l'image de la Nature (créer c'est ne pas savoir à l'avance ce qu'on va créer), il vivra comme un sage tragique, voulant le meilleur qui par la mort ne vaut pas plus que ce qui ne vaut rien. Cette indifférence de la Nature à la valeur est essentielle à éprouver. Le choix de nos valeurs, choix qui fonde notre éthique, notre manière de vivre nous appartient, les uns pour l'argent, les autres pour le pouvoir, d'autres pour la gloire, d'autres pour le bonheur, un peu pour la vérité. Nous pouvons aussi vivre comme les feuilles au vent d'Homère ou jouer aux dés ou à la roulette russe (chargée si possible) les moments clefs de notre vie, APBLC.

Cette sagesse tragique voulue par Marcel Conche me semble être issue de sa 1° métaphysique, celle de l'apparence absolue. Tout est voué à disparaître sauf le Tout, le Il y a. Mais on voit bien qu'il y a une inégalité, la mort est la destination de toute chose, de tout être, elle n'est pas la destination du Tout. La Vie éternelle, l'Énergie perpétuelle ne sont pas mortelles. Le Temps éternel n'est pas l'ennemi mortel de la Vie éternelle. Si dans le monde des apparences, dans la nature naturée, la guerre est père de toutes choses selon Héraclite, la guerre n'est pas le principe à l'oeuvre par et dans la Nature. Le principe Énergie (qui donne Vie) crée des êtres bons pour la vie, c'est-à-dire équipés pour vivre. Une vie saine favorisera une espérance de vie plus grande qu'un vie d'excès. On peut décliner chacun pour soi ce que suppose au quotidien, de vivre selon sa nature, sa singularité, son unicité. C'est créer en quelque sorte sa vie et non pas suivre un chemin écrit d'avance, suivre des préceptes inculqués par une éducation qui conforme. Une vraie éducation laïque, éducation à l'universel, favoriserait ce devenir ce que l'on est. Mais on peut aussi vivre APBLC, se livrer à l'aléatoire ; je crois qu'il faut une sacrée force, un sacré détachement pour vivre ainsi SDF, précaire quand c'est par choix ce qui doit être rare. Il y en a d'autres qui utilisent le détachement à des fins spirituelles mais ne pratiquant pas la méditation transcendantale, je fais silence, le propre du sage que je suis en train de devenir.

L'énergie évoquée par Marcel Conche a un statut de principe, d'évidence ; elle n'est pas définie. Je pense qu'il faut éviter de la voir comme la voit les savants (e = mc2) mais aussi comme la voit des traditions spirituelles fort anciennes.

Il me semble que la 2° métaphysique de Marcel Conche, sa métaphysique de la Nature, avec son principe Énergie peut ouvrir une autre perspective que la sagesse tragique telle que conçue, pratiquée par lui : faire ce que je peux de meilleur même si cela doit disparaître. Cette sagesse tragique se vit dans le temps rétréci, le temps des projets, le temps court de nos vies. Elle ne se soucie pas du temps infini, éternel qui est celui de la Nature et dans lequel nous sommes inscrits, comme un éclair dans la nuit éternelle dit Montaigne.

Certes, je suis mortel, je le sais et philosophe, sage plutôt, je l'accepte. Mais mon corps mort ne va pas au néant, au rien, il n'y a pas de rien ; il n'y a pas Rien puis quelque chose ; la question pourquoi quelque chose plutôt que rien n'est pas une question métaphysique ; il y a depuis toujours et partout et ce il y a qui engendre ce qu'il y a, tout ce qu'il y a, dans sa diversité indéfinie, c'est le principe énergie ; mon corps mort se dégrade en un degré inférieur de la matière, non matière vivante et pensante, mais matière inerte. Comme le mot matière me parle peu, je préfère dire que mon corps mort revient au grand brassage particulaire, revient à l'énergie. Venu des poussières d'étoiles, il retourne aux poussières d'étoiles, restitué à la Vie comme énergie pour d'autres usages au hasard.

Incidente : les sciences tentent toujours d'expliquer le supérieur par l'inférieur. En ce sens, elles dégradent les spéculations élevées en spéculations grossières mais l'homme expliqué par l'animal n'est plus l'homme, l'âme expliquée par le corps n'est plus l'âme, la pensée expliquée par le cerveau n'est plus la pensée, la vie expliquée par la matière n'est plus la vie (page 199).

Quant à ce que nous avons pensé, éprouvé, nos productions immatérielles, en même temps qu'elles passaient, nevermore, elles devenaient vérités éternelles, forever, en ce sens que rien ne peut faire que ce que j'ai dit, pensé, éprouvé à tel ou tel moment n'ait pas été dit, pensé, éprouvé. Dans la mesure où ces productions immatérielles sont en nombre indéfini, de notre naissance à notre mort, on peut dire que toute notre vie s'inscrit comme vérité éternelle dans le « monde des vérités », que notre livre d'éternité s'écrit au fur et à mesure de notre vie, enregistrant tout, fidèlement, sans falsification possible, que ce livre d'éternité n'est pas écrit d'avance, qu'il ne servira à aucun jugement dernier puisque sont enregistrées aussi bien nos bonnes pensées, nos bonnes actions que les mauvaises.

Ma métaphore du livre d'éternité de chacun est à prendre avec des pincettes. Ce livre enregistre-t-il au fur et à mesure dans un ordre chronologique ? Ce livre est-il une suite aléatoire de feuillets sans queue ni tête à notre image , suite même pas reliée mais feuillets volants livrés aux vents des univers ? Il faudrait un vrai nouveau Cyrano de Bergerac pour imaginer ça.

Évidemment, j'ignore si le temps utilisé dans ce livre relié ou délié est le temps qui se compte en secondes Bleu Giotto, temps linéaire. Est-ce un temps circulaire, celui des cycles menstruels pour les dames ou celui du rythme priapique saccadé pour les messieurs, celui des saisons ? Il y a là un petit problème que je laisse aux génies.

J'ignore où se situe ce « monde des vérités », cette bibliothèques des idées dont Marcel Conche dit qu'elles sont éternelles, indépendamment de la langue, mortelle, dans laquelle elles sont formulées (page 46). J'ignore dans quel espace-temps nos productions immatérielles retournent, sont enregistrées pour l'éternité, un peu à la manière de nos traces ineffaçables sur internet.

J'ignore si cette bibliothèque avec tous nos livres d'éternité est bien rangée, j'ignore si des usages sont faits et par quoi, par qui, de nos idées, de nos émotions, de nos sentiments mémorisées.

C'est peu probable que ce soit bien rangé dans la mesure où nos vies sont assez peu ordonnées, sensées. Nos vies sont largement gouvernées par le hasard, au petit bonheur la chance (la martingale APBLC existe en Bourse ; il a été montré qu'un Parlement travaillerait mieux si une fraction importante des représentants du peuple était tirée au sort dans la population puisque ces députés ou sénateurs aléatoires obligeraient les professionnels de la politique à oeuvrer dans l'intérêt du plus grand nombre et non pas pour leur seule clientèle).

Nos décisions, des milliards de décisions, de choix, sont rarement pensées, elles sont irrationnelles pour la plupart, hasardées comme le fait la Nature, à la différence que nous, nous choisissons ou hasardons des coups de dés à effets secondaires imprévisibles, bénéfiques ou maléfiques car nous ne décidons pas pour que ça vive, que ça favorise la vie mais pour que ça rapporte, que ça nous mette en avant. Nos milliards de coups de dés, nos milliards de coups de roulette russe (à blanc ou chargée) pour vivre au jour le jour comme nos plans de carrière, nos plans d'épargne, nos plans de retraite pour vivre rassuré, assuré, tout ça semble produire un patchwork indescriptible, un désordre généralisé, universel, du mouvement brownien indéfini, non saisissable même par les machines statistiques les plus sophistiquées, les plus puissantes. C'est le règne des processus stochastiques. On comprend que les savants préfèrent chercher et trouver des constantes universelles que les lois du chaos humain.

En tout cas, il me semble qu'on peut décliner des usages possibles dans notre vie de chaque jour de cette métaphore du livre d'éternité que nous écrivons, dans le plus grand bordel. On passe du nez dans le guidon qu'on contrôle, croit contrôler à une perspective sidérale et sidérante de schuss et de slaloms hors-piste sur poudreuse imprévisible et avalanches pressenties.

La science peut-elle nous éclairer ? Il me semble que le savoir, les connaissances scientifiques, innombrables, non connues, non maîtrisées, mal articulées par la plupart des gens ne peuvent nous servir à voir vraiment, d'autant que ce que l'on sait accroit exponentiellement ce qu'on ne sait pas.

Comment voir le ciel si on essaie de le voir comme univers avec ce que l'on sait aujourd'hui de l'univers. Cet univers des savants est un objet intelligible, difficilement intelligible d'ailleurs et cela est vrai de toutes les disciplines, comprises de quelques-uns seulement ; ce n'est pas un univers que je vois. Et toutes les animations en 3D qu'on me présente ne me font pas voir. Je vais éprouver de l'émerveillement ou de la terreur devant les chiffres proposés, les images présentées. Mais je ne vois plus le ciel sans voir pour autant l'univers.

Pareil pour le corps devenu planches anatomiques et animation des minuscules qui nous colonisent, de quoi te foutre la trouille tellement ce savoir te disperse quand toi tu te vois un.

Le savoir va complexifier, peut-être même dissoudre notre vision. On perdra le regard naïf, le regard étonné qui fut celui qui inaugura la philosophie, le regard de l'homme naturel, de l'homme dans l'Ouvert. Ce savoir n'est pas propice à vivre en vérité dans la mesure où ce savoir se veut pouvoir sur la nature et sur l'homme selon le projet de Descartes (devenir maître de la nature), projet qui nous conduit dans le mur.

Jean-Claude Grosse

Marcel Conche et JCG à Beaulieu; Marcel à la foire du livre de Brive 2014
Marcel Conche et JCG à Beaulieu; Marcel à la foire du livre de Brive 2014
Marcel Conche et JCG à Beaulieu; Marcel à la foire du livre de Brive 2014
Marcel Conche et JCG à Beaulieu; Marcel à la foire du livre de Brive 2014

Marcel Conche et JCG à Beaulieu; Marcel à la foire du livre de Brive 2014

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La dernière génération d'Octobre / Benjamin Stora

5 Avril 2013 , Rédigé par grossel Publié dans #jean-claude grosse

La dernière génération d'Octobre / Benjamin Stora

  La dernière génération d'Octobre

Benjamin Stora

Pluriel / Hachette Littératures

 

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Ce livre m'a été offert lors de mon court séjour pour Marilyn après tout, à Lille, où j'ai rencontré des anciens de l'OCI (organisation communiste internationaliste dite lambertiste), dont la femme de Jean-Loup Fontaine, responsable de la région Nord Pas-de-Calais aux temps anciens de ma militance frénétique.

Jean-Loup Fontaine était cadre dans les PTT et il a été un dirigeant syndical régional apprécié. Il avait un violon d'Ingres, la poésie. Il fut récompensé par le prix Max-Pol Fouchet en 1993 pour L'Âge de la parole aux Éditions de la Différence. Mais il était décédé précocement d'un cancer, quelques jours avant le prix. Un dirigeant politique engagé dans la vie réelle que j'ai accueilli à Corsavy à l'occasion d'une ou deux cargolades (avec le vin bu au pourou, à la régalade) pendant des vacances d'été après les camps de formation à Chamrousse. 

Je suis rentré à l'OCI en octobre 1969, après un GER (groupe d’études révolutionnaires) de quelques mois. Le mouvement de mai 1968 m'avait entraîné dans sa lame de fond. Enseignant depuis 4 ans au Lycée du Quesnoy, je me suis spontanément investi dans la grève et toutes les activités inhérentes à un tel investissement  : membre élu du comité de grève du lycée, présence aux commissions de réflexion pour une école du gai savoir, membre élu aussi du comité de grève de la ville, nouveau pouvoir municipal, ayant à résoudre problèmes de collectes d'argent et d'approvisionnement de la population. Cela me valut d'être contacté par le PCF. Je déclinai l'offre. L'entrée des chars brejneviens à Prague le 20 août 1968 me dissuada définitivement de fréquenter ou de voter pour ce parti. Les élections des 22 et 29 juin 1968 furent une énorme claque. Il me fallut être à l'OCI pour comprendre. Le PCF en soufflant à de Gaulle en 1° page de L'Humanité, fin mai, le mot d'ordre de Dissolution de l'Assemblée Nationale, Élections anticipées, donna à la CGT les moyens de faire reprendre le travail à 10 millions de travailleurs en grève, pour que la question du pouvoir se règle par la voie électorale. Le mot d’ordre de l’OCI a été Comité national central des comités de grève. On eut droit à l'Assemblée bleue CRS la plus musclée de la 5° République. Un leader CFDT d'Usinor à Trith Saint-Léger que j’avais fréquenté pendant le mouvement résista à cette reprise. Il écrivit plus tard un livre sur cette « trahison » par la CGT et le PCF. Je cherche vainement à retrouver son nom. Le PCF n'a fait que régresser au fil du temps. Le 29 juin, je ne pus voter, notre fille naissant ce jour-là. Des gens bien intentionnés dirent qu'elle naquit le poing levé.  Avec un collègue, nous eûmes droit à la destruction par le feu, sur la place de la ville, de nos mannequins, comme cela se fait dans le nord pour Caramantran. Devant le lycée, sur le goudron, nos noms à la peinture blanche et l'inscription Heraus. En 1974, lorsque je quittai le nord pour le sud, les inscriptions y étaient encore.

J'eus le temps en mai 68 d'aller à Paris pour une ou deux manifestations et à Nanterre où j'étais inscrit en 3° cycle de sociologie avec Henri Lefebvre comme directeur d'un mémoire sur la sociologie des lieux communs que je n'ai jamais terminé, sans doute parce qu'impossible d'y travailler sans moyens informatiques permettant d'établir des corpus, de quantifier afin de valider ou d'infirmer des hypothèses sur le poids et la stabilité des lieux communs dans les mentalités, selon les sexes, les âges, les milieux sociaux, la localisation régionale. Je reste persuadé de l'intérêt d'un tel sujet, l'étude des mentalités étant aujourd'hui un élément essentiel de la compréhension des comportements collectifs, de la résistance aux changements. J'ai interviewé Cohn-Bendit et quelques autres, Duteuil, Granotier,  qui m'exposèrent leur théorie et pratique de la provocation-répression-élargissement ou généralisation. J'ai rencontré Baudrillard, Loureau, Lefebvre, Castel (je l'avais déjà eu comme professeur à Rennes pendant mes années Saint-Cyr, 1959-1961). Ma curiosité était diversifiée. J’en ai parlé dans Mai 68, Emmanuelle Arsan, Emmanuelle, nous et moi (doux émois)

À la rentrée de 68, j'adhérais sur incitation de mon collègue incendié, à la CIR (Convention des institutions républicaines, mouvement de François Mitterrand, où je participais à la commission relations parti-syndicats). Sûr que si j'y étais resté, j'aurais fait de la politique autrement, peut-être en carriériste. Mais survint un événement, l'absorption de l'usine de bonbons Lutti par La pie qui chante. Grève avec occupation. Je demande que notre section intervienne. Réponse  : Lutti n'est pas l'épicentre de la lutte des classes. Cela me choque. J'interviens quand même, tombe sur des militants de l'OCI qui eux interviennent. Je me fais exclure de la CIR et rejoins 9 mois après, l'OCI. J'avais fait une expérience concrète du double langage de la social-démocratie ou du réformisme. Je ne fus ni du 1° ni du 2° Congrès d'Épinay (juin 1970, juin 1971).

À l'OCI, j'eus la responsabilité de plusieurs amicales, donc responsable d'un rayon, pseudo Redon, pensant à des grèves de ce temps en Bretagne, tout en militant syndicalement d'abord au SGEN, ensuite au SNES (tendance EEFUO) et enfin au SNLC-FO. Je suis resté à l'OCI qui devint OT puis PCI jusqu'à fin 1980 (jusqu'en  1974 dans le Nord, puis ensuite à Toulon) où je fus, avec une dizaine d'autres, exclu du PCI puis réintégré après appel à la commission de contrôle du parti par Pierre Lambert lui-même descendu à Toulon. Mais la violence de ce qui nous était arrivé nous avait définitivement coupé de tout désir de militer.

À la différence de Benjamin Stora - j'ai dix ans de plus - mon engagement ne compensait pas un exil et une solitude. Lui quittait l'Algérie en juin 1962, moi j'y arrivais en septembre et j'y suis resté jusqu'en février 1964. Je dirigeais une compagnie de transmission étalée sur 300 kilomètres de Tizi-Ouzou à Miliana. Je garde de ce séjour algérien - après mes 2 années à Saint-Cyr où j'ai vécu le schisme provoqué par l'OAS et les partisans de l'Algérie française, opposés par la violence de la guerre civile au reniement de de Gaulle ayant opté pour l'indépendance, au cœur des élèves-officiers de l'armée française (nous étions clivés, partagés et souvent ça finissait mal dans les travées des dortoirs le soir) - un bon souvenir (occupant à titre de protection des maisons de pieds-noirs abandonnées, en particulier à Tipasa, tout près des ruines dont Camus a parlé, négociant avec des fatmas de mechtas la préparation de couscous pour les hommes, me promenant tranquillement dans la casbah où quelques mois plus tôt, je me serais fait égorger), bref, j'ai côtoyé un peuple doublement manipulé qui avait payé un lourd tribut pour son indépendance et qui me paraissait sans haine envers les occupants en voie de retrait. Dans le midi, à partir de 1974, j'ai vécu l'inverse, le ressentiment aveugle des pieds-noirs et de leurs enfants, petits-enfants.

Je me suis rendu compte plus tard que les Algériens avaient été très divisés, deux clivages, entre harkis et indépendantistes (les harkis paient encore cher leur engagement aux côtés des Français), entre messalistes et FLN. Chose étonnante  : c'est pendant qu'il est à l'OCI que Stora fait sa thèse sur Messali Hadj, soutenu par l'OCI quand la Ligue communiste révolutionnaire soutient le FLN. Moi, j'ai entendu parler de Messali Hadj entre 1959 et 1961 à Saint-Cyr. L'armée, pour accomplir ses missions, sait utiliser tous les savoirs dont elle a besoin  ; c'est ainsi que j'appris que la revendication d'indépendance remontait à 1917, que Messali Hadj avait créé l'Étoile Nord-Africaine dès 1924 puis le Parti du Peuple algérien puis le MNA, mouvement national algérien, que le FLN était une dissidence du MTLD de Messali Hadj. Enfant de troupe à Tulle, je remontais pendant les vacances à Paris dans le 18° arrondissement à la Goutte d'Or, vivant avec mes parents et mon frère dans une chambre d'hôtel, quand MNA et FLN s'entretuèrent dès 1955. Cela se passait la nuit malgré le couvre-feu.

Je me souviens des cours d'action psychologique à Saint-Cyr qui visaient à laver le cerveau des opposants ou à gagner le cœur des populations avec les techniques en vogue des sciences humaines. (deux conceptions  : infiltrer, déstabiliser et détruire y compris par la torture l'ennemi, choix d'un certain nombre de militaires, genre Aussaresses - j'appris la torture par des élèves-officiers marocains et tunisiens, comme le nom des poseuses de bombe, Djamila Bouhired, Djamila Boupacha mais pas Zohra Driff -  ou couper le cordon entre population et terroristes en gagnant le cœur des populations, rôle du 5° bureau et des SAS). Le manuel d'un officier français sur les techniques de la guerre d'Algérie est devenu la bible de l'armée américaine pour ses guerres contre le terrorisme, préfacé par le général Petraeus  : Contre-insurrection - Théorie et pratique du lieutenant-colonel français, David Galula. Mais comme le remarque Stora, la guerre d'Algérie ne fut pas au cœur des préoccupations des révolutionnaires qui lorgnaient vers le Viet-Nam, l'Amérique Latine, la Palestine. Lui s'en est fait l'historien reconnu.

Quant à moi, en juin 2002, j'organisais un bocal agité algéro-varois sur les 40 ans de l'indépendance et le retour des pieds-noirs, avec 5 auteurs algériens dont 2 femmes et 5 auteurs français dont 2 pieds-noirs, bocal de 3 jours avec livre publié à Gare au théâtre et représentation des textes par les compagnies varoises au Revest. En novembre 2002, j'organisais un théâtre à vif sur le 60° anniversaire du sabordage de la flotte. Je pense que de telles actions ont fini par lasser les tutelles soutenant l'action théâtrale des 4 Saisons du Revest d'où mon éjection en septembre 2004 de la maison des Comoni, le théâtre du Revest que j'avais créé et dirigé bénévolement 20 ans durant.

Le vécu militant de Stora fut bien sûr le mien  : militantisme frénétique selon la méthode objectifs-résulats. Réfléchissant à ce volontarisme, à ce subjectivisme forcené, l'historien en voit la principale raison dans l'analyse très déterministe (matérialisme historique, l'histoire comme science) de la situation politique (pas une réunion sans analyse de la situation, toujours mobile) sous l'invariant des forces productives devenues destructives, évidence ou principe intangible du programme de transition de Trotski élaboré en 1938. 30 ans après c'était le même constat économique et politique d'où l'effondrement du capitalisme est imminent, d'où dégénérescence des appareils d'état bourgeois, imminence de la révolution  et comme, autre fondement du programme de transition, la crise de l'humanité se résout à la crise de sa direction révolutionnaire, il y a urgence à construire le parti, d'où fierté d'en être un constructeur actif et conscient, sentiment de supériorité puisque on sait où on va, même si on ne sait pas où ça va et comment ça y va (la révolution ne se décrète pas et ne se lit pas dans le marc de café).

J'ai observé le même type de fonctionnement idéologique dans le mouvement de Jacques Cheminade, Solidarité et Progrès, quand je me suis intéressé à leurs propositions économiques, bien ciblées, lors de la présidentielle de 1995 (0,28% des voix). Catastrophisme de la situation (en 2013, la situation est toujours catastrophique comme en 1995, comme en 1968) donc urgence à intervenir, à s'engager.

Organisations pompe à fric par conséquent au nom de l'indépendance du mouvement. À l'OCI, la phalange, la cotisation mensuelle, était de 10% du salaire. Ajoutées à cette taxe, les incessantes campagnes financières et d'abonnements à Informations Ouvrières. La méthode objectifs-résultats est  une méthode d'inspiration capitaliste censée combattre le capitalisme par des moyens capitalistes comme on combattait le stalinisme ou le gauchisme avec les méthodes staliniennes c'est-à-dire avec violence et autres ruses visant à s'assurer le contrôle des AG.

On trouvera dans ce livre nombre d'autres réflexions. Je retiens que mon séjour dans l'OCI a été le moment le plus propice au développement de ce parti. L'objectif de 10000 militants avait été fixé après l'arrivée au pouvoir de Mitterrand en 1981, le PCI ayant joué un rôle non négligeable dans ce succès en appelant au vote Mitterrand sans condition dès le 1° tour. Mais je n'étais plus au parti et j'avais été choqué du choix du parti après tout ce que j'avais entendu sur Mitterrand, ministre répressif pendant la guerre d'Algérie et sur ce qu'il avait été pendant la guerre, ses liens avec Bousquet. Les fluctuations tactiques et stratégiques d’un parti aussi rigide sur l’analyse de la situation ont donné ce « chef d’œuvre », la candidature de Schivardi, candidat des Maires de France à la présidentielle de 2007. Ils ont dû refaire les professions de foi suite à la plainte de l’association des maires de France et Shivardi a fait 0,34% des voix. En 2012, Cheminade a fait 0,25%.

Si j'en crois Stora, la doxa rigide du PCI qui faisait que cette organisation était atypique dans le paysage politique (Lutte Ouvrière aussi) a facilité l'adhésion, de jeunes en particulier, en recherche de repères, d'inscription dans une histoire. En militant, on entrait dans une famille et une histoire, une double histoire, celle du trotskisme héritier d'Octobre après la bureaucratisation des PC et celle du mouvement ouvrier international, gangrené par la social-démocratie et le stalinisme. La classe ouvrière mythifiée, universalisée comme sauveuse de l'humanité, cela empêchait de regarder à côté, de voir l'émergence d'autres mouvements, féministe, homosexuel, écologiste, jeunes branchés musique et drogues douces ou plus, remontée du religieux, des communautarismes, du racisme... Cela dispensait de penser, de produire de la théorie économique, politique  ; on vivait sur des acquis vieux de 30 ans et plus. Le PCI était fermé à la nouveauté. Peu curieux de littérature, peinture, cinéma, théâtre, culture. Un parti hors mode. Changer le monde mais pas la vie. Les débats sur la vie quotidienne et encore moins les essais de vie autrement qui avaient agité les débuts de la révolution d'Octobre (Anatole Kopp  : Changer la ville, changer la vie, plus les livres importants de Henri Lefebvre, aujourd’hui de Pierre Rahbi) n'étaient pas à l'ordre du jour. Cela engendrait aussi des exclusions à la pelle comme dans le mouvement psychanalytique, des réécritures des récits fondateurs, bref des pratiques cautionnées par le centralisme démocratique, un oxymore qui a causé les plus grands dégâts.

Après le PCI, Stora a quelques temps cherché à construire une aile gauche au PS. On voit bien que de telles tentatives, sans cesse reprises, ne donnent rien. Les lois de l'histoire sont plus fortes que les appareils dit le programme de transition. La preuve n'en a pas encore été faite.

Pour ma part, dès 1983, je suis devenu conseiller municipal du Revest-les-Eaux jusqu'en 1995. J'ai contribué à y créer un festival de théâtre puis un théâtre, la Maison des Comoni, que j'ai dirigé bénévolement pendant 21 ans. En 1997, je me suis présenté aux législatives anticipées sans étiquette mais sur une ligne de rupture avec la finance internationale (loi Glass-Steagal, mise en faillite des produits financiers dérivés toxiques, poursuite pénale de Soros qui avait spéculé contre le franc ...) et sur une ligne de rupture avec les partis comme moteur de la démocratie parlementaire, préconisant des candidatures de citoyens sur la base de signatures citoyennes (j’ai fait 1% des voix dans la 3° circonscription du Var, celle où Yann Piat avait été assassinée, en 1994).  En 2006, je suis rentré au PS pour soutenir la candidature de Ségolène Royal  ; j'ai vite compris qu'on devait son échec de 2007 pour l'essentiel au PS dont je suis sorti. En 2008, j'ai conduit une liste contre le maire actuel sur un programme de village écocitoyen et mes collègues avaient décidé avec moi qu'on renoncerait à nos indemnités pour les mettre au service de projets citoyens d'intérêt collectif. Le bon exemple ne nous a pas suffi pour gagner. On a quand même fait presque 15% des voix. La quasi-totalité de la liste de 2008 s'est représentée en 2014, moi m'abstenant en raison de mon âge, même programme, 28% des voix, 3 élus d'opposition. Ça ne suffit pas à faire évoluer le village ou plutôt le maire, professionnel de la politique, peu soucieux de laisser le souvenir d'un "visionnaire". Voir mon article: Le Revest, histoire d'un échec collectif. Devenu colibri, je l'ai vu en janvier 2016 pour lui parler incroyables comestibles et auto-suffisance alimentaire. Il faut 5 ha de terres agricoles. Réponse: nous n'en avons que 3. Les écoles du Revest ne profiteront pas des produits cultivés au Revest alors qu'il y a La Tourravelle, en friches et en ruines. À comparer avec le domaine de Tourris, redevenu productif avec 1200 oliviers et 5 ha de vignes. Je renonce définitivement à m'intéresser au devenir de ce village-dortoir de résidents aisés pour la plupart.

Si nous en sommes où nous sommes, je pense que nous le devons à notre soumission volontaire. Nous nous complaisons dans les contradictions, et les tentatives de mettre de l'ordre, de résoudre logiquement, humainement les situations sont généralement vouées à l'échec. Je pense de plus en plus que nous sommes agités par des forces et des énergies de faible valeur, de petite amplitude, style vide quantique et ses fluctuations, rien à voir avec le grand soir vainement attendu, les petites et grandes explosions de violence sociale comme moteur de l’Histoire, que nous sommes joués au milliardième de seconde dans des jeux de toutes sortes (les jeux financiers se jouent avec des machines et des modèles mathématiques donnant des milliards d'ordres à la seconde) et que nous sommes à l'image de ce qui se passe dans l'univers. Nous devrions développer des métaphores (une métaphore est sans doute plus heuristique qu’un concept, nous avons besoin de pluralité de significations dans un monde et un univers aussi opaques où la transparence n’est atteinte qu’occasionnellement) empruntées à l'univers et à ses incertitudes (je dis  incertitudes pour prendre le contre-pied du scientisme qui ne parle que de lois, d'ordre, de constantes quand les plus récentes découvertes et théories semblent nous acheminer vers l'inconstance des constantes) pour tenter de parler de nous. Ne sommes-nous pas agités comme des mouvements browniens de 7 milliards de particules, d'hominuscules  dans un bocal nommé Terre ?         

 

JCG

 

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Sur l'analyse (en Lacanie)

5 Décembre 2009 , Rédigé par grossel Publié dans #jean-claude grosse

Après la pause philo du 28 novembre 2009
sur la psychanalyse et Lacan
à la médiathèque de Hyères


30 personnes se sont retrouvées dans l’auditorium de la médiathèque.
La pause philo fut particulièrement interactive entre Marie-Paule Candillier, Jean-Claude Grosse et le public. Ce fut une séance pour apprendre, comprendre, interroger.
Qu’est-ce que je retiens pour ma gouverne de cette séance ?
Celui, celle qui se lance dans une analyse au long cours ou dans un face à face thérapeutique de moindre durée ne s’y lance en général que parce qu’il est en souffrance. Il croit que l’analyste devant lui, derrière lui, détient un savoir sur l’inconscient et qu’il pourra l’éclairer sur le fonctionnement de son propre inconscient. Ce n’est pas la position que prend l’analyste, il n’est pas un maître, un gourou qui sait et transmet. L’analysant se met au travail, travaille sur ses rêves et autres formations de l’inconscient et de ce travail naît un savoir, son savoir sur comment ça fonctionne pour lui, savoir progressif, jamais achevé, il y a un reste incernable, l’objet (a). Mais ce cheminement  des signifiants S2 vers un signifiant S1 qui serait le signifiant le destinant, le liant à un destin, le sien, permet à l’analysant de se retrouver au plus près de son désir, de sa vérité donc. Cela lui permet de se désenchaîner partiellement des chaînes des signifiants à l’œuvre dans son inconscient, de le soulager de certaines souffrances, du poids de certaines valises car nous portons tous des valises héritées de l’histoire familiale, valises que nous acceptons de porter, devons porter au moins jusqu’à un certain point. Les bénéfices  d'une analyse se situent en général du côté d’un décalage de la position de l’analysant par rapport à son désir, ce décalage entraînant un décalage de sa position par rapport à lui, aux autres, au monde.
Si j’ai été « construit » autour de cette phrase rabâchée pendant toute mon enfance : «  tu t’en sortiras bien tout seul », la focalisation sur le « seul » me permettra de comprendre que je l’ai pris au pied de la lettre puisque effectivement je suis toujours seul, je n’ai pas réussi à poser une relation durable. Puis la focalisation sur  le « sortir » me fera prendre conscience qu’il me faut toujours sortir, que je m’arrange toujours pour « sortir » du jeu, d’une relation. La focalisation se fera peut-être aussi sur le « bien »… Ce n’est qu’un exemple qui ne remplace pas le chemin fait par tout analysant.
Toute la souffrance ne sera pas évacuée car la pulsion de mort est toujours à l’œuvre, ouvrant à quelque chose que l’analyse ne peut réduire, la jouissance qui n’a rien à voir avec le plaisir : on jouit de souffrir. Cet irréductible du ça, c’est l’objet (a).
Ce qui m’importe dans ce que j’ai compris, c’est que la vérité du sujet se situe du côté du désir inconscient, refoulé du sujet. Je ne nierai pas que ce fonctionnement soit réel. Je pense que si nous sommes êtres de désir, nous sommes aussi êtres de volonté. Et il me semble  que si pour certains, il leur faille aller à la rencontre de leur « vrai » désir (ils ont été piégés par le désir d’autres du milieu parental, maman, papa), il est sans doute possible à d’autres de mettre leur volonté au service de leur désir, même si ce désir n’est pas trop élucidé. Avec leur volonté, ils conscientiseront ce qu’ils vivent pour devenir le plus possible cause de soi et non conséquence des « choix » pour moi de maman, papa…
Pour concrétiser cette position, je renvoie à : Analyse de l’amour de Marcel Conche aux PUF.
Jean-Claude Grosse


Pourquoi vivons-nous tellement
au-dessous de nous-mêmes ?
  

    Un pour-autrui nous oriente en profondeur. C'est non moins un par-autrui qui anime notre épaisseur personnelle, comme relative autonomie. Il ne s'agit pas de quelqu'un (ou plutôt de quelques-uns) mais de sa " forme ", peut-être changeante. Au plus intime de nous, nous est vitale pour devenir quelqu'un une sorte de forme abstraite de l'autre, structurant notre histoire et structurée par elle.
    En tant que solitudes, nous sommes éminemment sociaux et pourtant radicalement coupés de la société. Car l'autre qu'il nous faut pour devenir n'est jamais suffisamment là avec nous. Il est structurellement ce qui fait défaut d'être là et c'est précisément pour cela que nous en avons un besoin vital. Quand autrui manque tout simplement, nous ne pouvons vivre qu'au-dessous de nous. Même chose quand il est trop unique. Seule une multiplicité d'autres, actuels et possibles (et pas n'importe lesquels), peut nourrir une unicité multiple de la personne.
    Ce genre d'autrui n'est fourni par aucune société tout court, mais on devrait pouvoir attendre d'elle qu'elle favorise optimalement ce pour et par autrui des solitudes. S'il est vrai que nos vies sont fondamentalement orientées par une adresse à on ne sait jamais trop qui de pourtant très concret, on devrait y être plus attentif en soi et chez les autres. Si autrui est notre nécessaire levain, nous devrions nous inquiéter radicalement de devoir vivre la plupart des hommes comme une simple pâte. Evidemment, ce n'est pas que tous puissent entrer en résonance intime avec nous, mais, pour que nous ayons des chances réelles et renouvelées de nous adresser à quelqu'un et d'être adressés par lui, il faudrait que la vie en société des hommes puisse offrir autre chose que le terrain et le spectacle quasi constants de leur traversée indifférente, de leur absence concomitante d'intériorité et d'extériorité.
    Par exemple, une société mercantile comme la nôtre ne peut pas sans monstruosités nier et dévoyer le besoin profond d'être soi par et pour autrui. Le plus mystifiée qu'elle soit, l'adresse fondamentale qui nous anime resurgit alors en béance du sens de la vie, en lourd semblant fatal d'un non-devenir personnel et commun.
G.L.



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