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Blog de Jean-Claude Grosse

Articles avec #notes de lecture tag

Épicure en Corrèze/Marcel Conche

11 Novembre 2014 , Rédigé par grossel Publié dans #notes de lecture

Oublier, se souvenir

Épicure en Corrèze de Marcel Conche

L'Éternité d'une seconde Bleu Giotto

Par rapport à ce que nous vivons, que nous soyons directement concernés ou que nous soyons seulement témoins, nous avons deux attitudes possibles, oublier, nous souvenir. Les philosophes ont médité sur le temps, sur la mémoire, sur l'oubli. Il y a ceux qui prônent l'oubli, ceux qui prônent le souvenir.

Les gens ordinaires, de la moyenne région selon l'expression de Montaigne qui s'adressait aux gens de son temps, pas aux élites dont il se méfiait car il se considérait comme un quidam comme un autre, se comportent souvent en oublieux, certains ont le culte de la mémoire, ils se font mémorialistes.

Les sociétés elles, ont des rapports complexes et variées avec la mémoire. L'Histoire est souvent une reconstruction selon les besoins idéologiques du moment. Comment regardons-nous 14-18 par rapport à ceux qui ont vécu, raconté ? En 100 ans, c'est combien de 14-18 différentes qui nous ont été racontées ? Une chose est constatable, la généralisation des commémorations dans nos pays. Servent-elles à ne pas oublier ? à nous éduquer : plus jamais ça ? à tirer les leçons de l'Histoire ? quelle blague ! je me demande si les abondantes commémorations ne masquent pas l'impuissance créatrice de nos vieilles sociétés fatiguées. Bien sûr, il y a comme toujours le business de la mémoire, on escompte des retombées touristiques, économiques sur les lieux de mémoire, les champs de bataille, les musées, les sites rénovés. Le patrimoine est un patrimoine exploitable et exploité. Autant dire que je me détourne de toutes ces ferveurs et ces migrations touristiques.

Marcel Conche n'a pas spécialement d'intérêt pour le travail de mémoire. Ce n'est pas l'objet de sa vocation de philosophe. S'il a écrit Ma vie antérieure, c'est à la demande d'une revue corrézienne. Ce livre reprend les 4 articles écrits pour cette revue. Marcel Conche ayant eu droit à un chapitre dans un livre sur Les Corréziens de Denis Tillinac datant de 1991, sans doute la revue a-t-elle voulu aller plus loin.
Ce livre commence par l'évocation très belle de la fin de vie de sa femme dans Traces de mémoire. Marie-Thérèse Tronchon qui fut son professeur de lettres classiques en 1°, de quinze ans son aînée, est partie début décembre 1997. Il distingue la fin, le telos comme accomplissement, plénitude et la fin, le teleutè comme terme. Quand on atteint le telos, on vit pleinement et Marie-Thérèse a atteint son telos dès 1947. Quand on atteint le teleutè, on cesse de vivre. Pour Marie-Thérèse ce furent donc 50 ans de plénitude parce que épouse devenue mère, accomplissement d'une femme selon Marcel Conche. Suivent des chapitres portant des noms de lieux : Mon enfance à Altillac, Mon adolescence à Beaulieu, Ma jeunesse à Tulle, Ma jeunesse à Paris. Fils de paysan, prenant part aux travaux des champs, Marcel Conche a une excellente mémoire des noms, des lieux, des dates, des mots de son pays. Il évoque de façon claire, simple, conditions de vie, heurs et malheurs de cette période. Ses conditions initiales d'entrée dans la vie ne sont pas propices à un accomplissement de philosophe. Fils de paysan, il n'apprend guère au cours complémentaire, il rate un concours d'entrée à l'école normale d'instituteurs, il ignore l'existence des lycées. Le hasard le fera rentrer au lycée de Tulle comme élève-maître. Acharné à combler son retard, il sera un excellent élève. Il réussira à devenir lui-même, à réaliser sa vocation de philosophe à force de volonté, de travail. Il se sera lui-même libéré des limitations d'origine, confirmant sa conception de la liberté absolue de chacun, notre pouvoir de dire NON. Une anecdote m'a particulièrement intéressé dans ce livre. Marcel Conche donne à lire la fin de sa dissertation sur un sujet donné par sa professeur : L'attachement aux objets inanimés. Ses causes. Ses manifestations. Elle-même avait eu à traiter ce sujet comme élève. Elle avait obtenu 16, elle lui mit un 18. Deux univers, deux écritures. Une élève issue d'un milieu cultivé, sachant faire usage de références et citations. Un élève issu d'un milieu ignorant le livre mais connaisseur de la nature : « La nature paraît répondre si bien aux appels de notre cœur et s'accorder avec nos tristesses et nos joies !... L'homme, c'est bien lui l'agent puissant du monde qui va au sein de toutes choses leur insuffler la vie. (p.18-19) » Aujourd'hui, le philosophe écrirait autre chose. Devant les flots changeants de la Dordogne, dérangeant parfois l'ordre des choses par inondation brutale, il rapetisserait le pouvoir de l'homme à l'image en plus limité de celui de la nature quand il est au meilleur de lui-même, poète, créateur, il mettrait en avant l'infini pouvoir créateur (et destructeur) de la Nature, agissant en aveugle, au hasard, sans se soucier de raison, de sens mais produisant de l'harmonie avec l'unité des contraires, vie-mort, fugitivité-éternité, fini-infini.

Dans son second livre consacré à sa vie, Ma vie, un amour sous l'occupation (1922-1947), on retrouve 7 chapitres avec des noms de lieux : Le Rodal (3 chapitres), La Maisonneuve, Tulle, Limoges, Paris. Dans ce livre, Marie-Thérèse Tronchon est fortement présente au travers de ses lettres à Marcel. La professeur Marie-Thérèse Tronchon sera la correspondante de l'élève Marcel Conche à Tulle. C'est ce qui se passait quand on était pensionnaire, interne pour un trimestre. Si on voulait échapper aux promenades collectives du dimanche, il fallait avoir un correspondant vous accueillant chez lui, le dimanche. J'ai connu la même expérience que Marcel à Tulle, lui au lycée Edmond Perrier en 1942, moi aux enfants de troupe (de 1954 à 1957, dans les casernes Lovy, Marbot, Les Récollets ; l'EMPT a été dissoute en 1967 ; Yves Gibeau a écrit un livre fort sur sa vie d'enfant de troupe à Tulle, Allons z'enfants - 1952- dont Yves Boisset a tiré un film en 1981, vu à Toulon avec mes parents, scandalisés par ce qu'ils découvraient, eux qui m'avaient incité à passer le concours d'entrée à l'EMPT).

Son 3° livre de souvenirs, tout frais sorti des presses, est une initiative de l'éditeur Stock, Épicure en Corrèze. C'est la vie entière de Marcel Conche qui est parcourue avec une grande liberté de ton, quelques termes inattendus sous sa plume (sans doute dus au fait que ce livre a été précédé d'entretiens avec une collaboratrice-journaliste de l'éditeur), une certaine légèreté et sa profondeur de sage. On retrouve les mêmes noms, les mêmes lieux, les mêmes anecdotes mais éclairés différemment, par la sagesse « épicurienne » de l'homme d'Altillac.

En quoi consiste cette sagesse ? À devenir soi, en usant de sa raison et de sa volonté pour se libérer des désirs vains de pouvoir, de richesse, de gloire et même d'amour charnel, pour ne satisfaire que des désirs simples, naturels, et l'essentiel désir de philosopher qui l'a saisi très tôt quand il a voulu aller voir à 6 ans si le monde continuait après le tournant de la route. Marcel Conche ne cède pas aux sirènes de la consommation, du tourisme, des voyages, de la « culture » spectaculaire, de la mode (des effets de mode, y compris intellectuelles). Il juge par lui-même en argumentant, contre-argumentant, ce qui le conduit à des positions singulières, les siennes, et singulières par rapport à l'esprit du temps (sur l'avortement, sur la guerre en Irak, les interventions des pays démocratiques en Libye, en Syrie, sur le suicide en fin de vie, sur la grandeur ou petitesse des hommes politiques).

Marcel Conche, l'Épicure d'Altillac, n'a pas de disciple, c'est un solitaire aimant la discussion épisodique avec des amis, (ses amis les plus fidèles sont des philosophes grecs : Héraclite, Parménide, Anaximandre, Épicure, Lucrèce, et Pascal, Montaigne ; il a dû renoncer à écrire sur Empédocle), aimant la nature, les paysages de Corrèze, les flots toujours renouvelés de la Dordogne, les figuiers qu'il a plantés et arrose, les chats errants qu'il nourrit sans s'attacher à eux. Sa maison d'enfance n'est plus celle qu'il a connue, elle a été transformée, il s'en accommode. Marcel Conche est un insoumis qui réussit à avoir avec son œuvre une audience et sans doute une influence ne dépendant pas des médias. C'est (sauf l'épisode Émilie qu'on peut aussi appeler l'intermède corse) le bouche à oreille qui fait la notoriété de ce philosophe hors-normes, hors-modes.

En attendant, je veux continuer à me questionner sur oubli et souvenir, en lien avec L'Éternité d'une seconde Bleu Giotto.

Un de mes thèmes est :

quand quelque chose a lieu, est dit, pensé, vécu, senti ... (tout ce qui est humain quoi), ça prend un peu de temps, un peu du temps infini, éternel sans lequel notre temps n'existerait pas, notre temps fini de vie dont on ignore la durée

(pour que mes 74 ans comptés existent à mon passage à la station des os usés sur la berge du temps, il faut que préexiste le temps de Tout Le Temps, le Temps du Tout)

donc un événement a lieu dans notre temps de vie

à partir du moment où il a eu lieu, rien ne peut faire qu'il n'ait pas eu lieu

donc il sera toujours vrai, éternellement, que j'ai écrit ce qui précède ce 11 novembre à 16 H

que devient cette vérité ?

c'est indépendant de moi, de mon souvenir, de mon oubli

et ça commence à ma naissance et ça continue jusqu'à ma mort

j'écris un livre, pas écrit d'avance, pas utile pour un jugement dernier

où est, où va ce livre éternel de la vie de chaque vivant mort ?

le passé passe-t-il et s'efface-t-il ?

s'il est ineffaçable comme vérité éternellement vraie de ce qui a eu lieu

(puisque rien ne peut faire que ce qui a eu lieu n'ait pas eu lieu),

que devient-il, où va-t-il ?

si elle est inutilisable une fois oubliée par les vivants et survivants, puisque les hommes se souviennent ou oublient et qu'aucune trace humaine n'est éternelle

à quoi sert cette mémoire non humaine (naturelle, récupérée par la Nature, restituée à la Nature) de nos vérités éternelles ? (je crois qu'avec cette idée, je vais sortir de l'impasse, la mort comme retour à la Nature)

questions pertinentes ou pas ?

en tout cas, elles me questionnent depuis plusieurs mois,

...

L’épousée – il y a des choses à penser sur ce qui se passe quand on passe, qu’est-ce que nous devenons

L’épousé – les Répondeurs religieux ont des réponses

L’épousée – réponses toutes prêtes, pour tous, je veux qu’on cherche nous-mêmes

l'écriture comme maturation ou plutôt n'étant possible, pour moi, qu'en lien avec la vie, avec ma maturation

sur 13 ans d'écriture de L'Éternité d'une seconde Bleu Giotto, une panne de 8 ans (2002-2010), une révélation en août 2010 au Baïkal, une autre à l'annonce en septembre 2013 du Festival de théâtre francophone à Cuba, une autre le jour anniversaire de l'épousée, le 14 février 2014 et la dernière réplique du texte au réveil, le dimanche 12 octobre 2014

13 ans pour un récit de 42 pages, ça me va.

Jean-Claude Grosse

Épicure en Corrèze/Marcel Conche
Épicure en Corrèze/Marcel Conche
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Le cauchemar de Don Quichotte

12 Mars 2014 , Rédigé par grossel Publié dans #notes de lecture

Le cauchemar de Don Quichotte

Matthieu Amiech et Julien Mattern

Climats (2004)

Lire un livre 10 ans après sa parution (acheté à mon dernier salon du livre en 2004) parce qu'on l'a retrouvé, trouvé dans sa bibliothèque où des centaines de titres attendent que le désir, le hasard viennent s'en saisir est une expérience d'évaluation quasi-immédiate. On sait au bout de quelques pages si l'essai est encore d'actualité ou s'il est déjà obsolète, s'il vaut le coup d'y consacrer quelques jours de lecture ou pas, en lien avec les préoccupations citoyennes qu'on peut avoir.
Le cauchemar de Don Quichotte a réussi l'examen du temps comme La révolte des élites de Christopher Lash, toujours chez Climats qui avec Agone éditent des livres importants pour tenter de comprendre dans quel monde on vit. Les auteurs doivent être jeunes, ils ont parfois un ton naïf, ils se font humbles devant l'ampleur de la tâche, tenter de déblayer le terrain idéologique pour faire émerger quelque prise, saisie de ce monde en vue d'agir. Leur maîtrise des références (des penseurs marginalisés) n'est pas toujours convaincante parce qu'ils n'en disent pas assez.

La fin du livre est édifiante, l'utopie 1810 - 1820 de Saint-Simon d'une société, d'un monde entièrement soumis à la science, à l'industrie et à l'utilité économique, peu probable à l'époque s'est réalisée ; nous vivons en plein dedans, salariés et consommateurs à deux moments différents de la journée, enchaînés par nos intérêts contradictoires, explosifs, générateurs d'inégalités aggravées, donc de violences potentielles et réelles, de conditions de vie de plus en plus précaires, stressantes. Le monde d'aujourd'hui, on peut supposer qu'on en a une certaine conscience. Vouloir universaliser notre mode de vie consumériste est sans doute le plus mauvais choix ayant été fait, celui qui tout en dégradant de manière sans doute irréversible la planète, aggravera conditions de vie et de travail du plus grand nombre pour le profit d'élites réduites, cyniques, oligarques et népotiques.

Le cauchemar de Don Quichotte montre comment tout un tas de critiques de gauche (des altermondialistes qui refusent d'être nommés antimondialistes, en passant par Attac, la LCR devenue NPA ...) de ce monde sont en fait gangrenées par l'idéologie dominante, le fétichisme marchand et par des illusions mortelles ou mortifères car elles barrent la route à l'émergence de voies nouvelles.

Si on croit au progrès, si on pense que la solution aux problèmes est dans la croissance, 1 à 2 points de croissance par an, si on croit au nom de l'égalité (ou de la lutte contre les inégalités) à la nécessité de faire profiter tout le monde (7 milliards) des avantages et avancées du monde occidental (le plein emploi, les acquis salariaux, la réduction de la durée du temps de travail, l'augmentation des congés payés, la sécurité sociale, la retraite de 60 ou 65 ans à 100 ans, logement, école, santé éternelle avec prothèses bioniques pour tous, le maintien du statut d'intermittent, la culture élitaire pour tous), alors on accepte dans les faits, partageux que nous sommes, la marchandisation de tout, y compris les biens culturels et c'est bien parti, la mondialisation des marchés, l'interdépendance de tous les secteurs et leur spécialisation, la mise en réseaux des systèmes de communication, d'information, d'échanges financiers et commerciaux. Bref, l'extension de ce que nous voyons depuis les années 70 avec l'émergence de sociétés multinationales présentes dans le monde entier, aux moyens plus importants que ceux des États, sociétés qui ne s'embarrassent pas trop des contraintes et des lois, engagées qu'elles sont dans des stratégies de domination, donc d'exploitation, en guerre entre elles, en partie, en guerre contre les États sauf quand, comme les banques spéculatives en faillite en 2008, elles ont besoin d'être renflouées. Multinationales animées par un messianisme interne, où la guerre menée dans le secret est considérée comme une mission civilisatrice. Faudrait analyser cela.

Si on croit que l'État, celui d'hier, l'État-Providence, est le recours contre les pratiques hégémoniques des multinationales et des banques, alors on risque au minimum d'être déçus, de vivre comme trahisons toutes sortes de promesses faites pour arriver au pouvoir et jamais appliquées, une fois installés car les États sont corsetés dans tout un réseau de traités, de règlements dépassant le cadre et les prérogatives des États. Les élus et hommes au pouvoir sont sous la coupe de bureaucrates, de technocrates non élus, genre Union européenne et ses commissions, commissaires, fonctionnant au lobbying et dans le secret, eux-mêmes contrôlés par l'économie et la finance, elles-mêmes incontrôlables. On le voit avec le Traité transatlantique en cours de négociation entre Amérique du Nord et Europe : s'il est adopté et il le sera, les multinationales pourront poursuivre les États ne respectant pas les normes du libéralisme, voulant légiférer, règlementer, limiter leur pouvoir. La démocratie et le marché ne sont pas compatibles. La démocratie (qui demande du temps, du débat d'opinion et pas des batailles d'experts souvent en conflits d'intérêts) est trop peu réactive par rapport à la vitesse des changements technologiques, des pratiques managériales quasi-dictatoriales. Croire que l'État peut corriger le marché, moraliser les banques d'affaires, donner un visage humain au capitalisme est une illusion dangereuse qui conduit dans l'impasse la réflexion et l'action. L'analyse faite dans le livre des grèves de 2003 (comparées à celles de 1995) est particulièrement illustrative de ces illusions, expliquant sans doute que la jeunesse (lycéens, étudiants) n'ait pas rejoint le mouvement.

Évidemment parmi les illusions néfastes, croire que la voie social-démocrate, devenue voie social-libérale peut atténuer, voire réguler, et sauver l'essentiel des meubles. On en avait eu une illustration magistrale avec le comportement de la social-démocratie allemande votant les crédits de guerre au Kayser, ouvrant la voie à la boucherie industrielle de 14-18 au mépris des engagements internationalistes, la grève générale contre la guerre. Assassinat de Jean Jaurès, assassinat de Karl Liebknecht et de Rosa Luxembourg.

Idem avec la voie révolutionnaire mais qui y croit encore (ceux qui se réclament encore un peu du marxisme ont renoncé aux luttes de masse). On en avait eu une illustration magistrale avec le comportement des staliniens lors de la montée du nazisme en Allemagne, plutôt frapper sur les sociaux-démocrates que faire alliance avec eux contre le nazisme et c'est ainsi qu'Hitler arriva, minoritairement élu, au pouvoir et enferma les dirigeants sociaux-démocrates et communistes allemands.

Et les auteurs de s'étonner de l'amnésie qui en même pas 40 ans (1968-2003) a fait oublier nombre d'analyses radicales, d'avertissements prémonitoires. C'est là que leur éclectisme est peut-être un peu faiblard mais c'est bon de citer leurs références. Oubliés Georges Orwell, Guy Debord, Simone Weil, Rosa Luxembourg, Herbert Marcuse, Hannah Arendt, Jacques Ellul, Günther Anders et bien d'autres. Oubliées aussi des formes de lutte comme le luddisme en Angleterre au XIX° siècle, la destruction des machines textiles (1811-1812). Oubliés les conseils ouvriers, la Commune de Paris (1871), les conseils de Budapest (1956). Là aussi ils n'en disent pas assez. Les hackers, les anonymous sont-ils les nouveaux luddites ? En tout cas, merci au soldat Bradley Manning, fournisseur de WikiLeaks, oublié dans sa cellule, merci au lanceur d'alerte Edward Snowden, planqué quelque part en Russie qui a su l'accueillir. Certes il y des mouvements. Ça part des fois d'en bas et ça se coordonne un peu. Des fois ça vient d'en haut, des syndicats et ça fait des grèves tournantes, des journées d'action de 24 h, des manifestations. Parfois c'est inventif, mouvement des indignés, occupy city and wall street. Mais on en est où ? Beaucoup d'énergie qui finit pas s'épuiser et épuiser les manifestants et les usagers qu'on tente de dresser contre les grévistes. Cette rupture dans l'histoire de la pensée et de l'action radicale a pour effet principal, le désinvestissement dans l'engagement politique (même pas militant car ce n'est plus un comportement courant que de militer) par sentiment d'impuissance, la jeunesse étant la principale concernée. La responsabilité des économistes, sociologues, historiens dans ce constat est bien sûr importante mais pas seule : l'horizon bouché ça plombe !

Peut-on s'en sortir ? La réponse n'est pas assurée. Mais il y a à renouer le fil d'une pensée réellement critique à partir au moins de cette assurance ou conviction, voire croyance, notre mode de vie n'est pas universalisable, continuer sur cette croyance nous mène tous dans le mur. Il faut cesser de croire à l'avenir radieux avec un capitalisme à visage humain comme l'avenir radieux avec le socialisme sans ou à visage humain n'a jamais vu le jour (ils n'abordent pas les dégâts causés par le stalinisme entre 1923 au moins et 1982, mort de Brejnev ; c'est dommage). Ne plus croire que la mondialisation du marché, que le salariat pour tous (et alors on peut se scandaliser en toute innocence et ignorance du fait que des centaines de millions vivent (?) avec moins de 2 euros par jour ; illustration de la pollution idéologique puisque on évalue leur vie avec une somme d'argent) donnant accès à la consommation de masse sont la clé du bonheur et du plaisir pour tous. Le marché s'autonomise de plus en plus, s'émancipant de plus en plus des contraintes et lois, nous faisant perdre notre autonomie, nous enserrant dans des réseaux dont nous croyons qu'ils nous facilitent la vie (et en partie c'est vrai si on oublie de penser le prix que l'on paye, humanité et planète).

Alors ? la décroissance ? Le mot fait peur. Des mots comme développement durable, sobriété heureuse sont également proposés.

Les auteurs en disent trop peu, ils nous alertent sur le fait que ce sera difficile, dangereux car ou nous laissons filer les choses et l'humanité est menacée de chaos, voire de disparition (catastrophisme de beaucoup de films ou romans) ou nous provoquons un effondrement de ce système. Il n'y a de choix qu'entre le chaos complet, plus ou moins définitif et un effondrement volontaire et maîtrisé (il ne le sera jamais complètement) destiné à devancer le chaos et à en atténuer les conséquences.

Un seul projet politique leur paraît donc pertinent : approfondir la crise afin d’en gérer les conséquences. Ce processus serait à mener sans État et même contre lui (ils n'évoquent pas le caractère répressif de tout État, la violence d'État de plus en plus évidente ; or ce n'est pas un mince problème quand interviennent les forces du désordre, voire l'armée de métier). Il leur paraît nécessaire d’envisager l’effondrement volontaire de l’Économie de concurrence généralisée, mais ils en négligent la grande conséquence : une dépression générale instantanée.

Ils savent qu’un changement de culture ne se décrète pas puisqu’il s’agit que se crée une autre manière de vivre et là, ils n'ont rien, et c'est normal, à proposer car ce seront des créations collectives de nouveaux vivre-ensemble concrets, et pas virtuels comme ceux des réseaux sociaux. Il y aura tellement de dégâts à réparer, eaux des nappes et des rivières, terres agricoles pesticidées, air archi pollué, déchets nucléaires, dénucléarisation de la fission, désarmement, réchauffement climatique… restaurer des liens sociaux ou en inventer de nouveaux, pas la fête des voisins, et la journée d'ELLE, la F, et celle de LUI, le grand-père ou le père…, inventer un autre usage de l'argent ou autre chose que lui. Les scientifiques ayant rompu avec le système mais auront-ils encore accès aux laboratoires ? seront nécessaires. Le débat et sa lenteur devront être restaurés (ah surtout pas le système électoral, piège à cons où nous déléguons par un bulletin tous les 5, 6 ans nos pouvoirs à des professionnels carriéristes), dans la proximité. Il faudra penser et agir petit, small is beautiful, réaliser petit, la petite part du colibri de Pierre Rabhi. Ralentir (chacun par des comportements plus responsables) la disparition de l'humanité d'une seconde multipliée par des centaines de millions, c'est peut-être permettre à la jeunesse d'après-demain (horizon probable minimum, 100 ans) à laquelle nous n'aurons pas su rendre un monde meilleur, de le leur rendre pas complètement chaotique.

Cela dit, une évolution-révolution minime, non évoquée dans le livre, me semble en cours. Des millions d'initiatives sont prises dans tout un tas de domaines, des comportements nouveaux émergent, il y a du têtu ou de la ténacité chez l'homme, je ne parle pas de la femme, encore plus têtue, tenace. Même dans les conditions les plus extrêmes, ce n'est pas que l'agressivité individualiste qui règne seule. Et dans nos conditions de confort ce n'est pas non plus l'hédonisme cynique individualiste qui règne seul.

Parmi les mouvements qui ont le plus ma sympathie, semons des graines, kokopelli, le mouvement des colibris …

Cet article est à la fois à peu près fidèle au livre et nourri de mes propres façons de dire et de voir le monde dans lequel je vis.

Jean-Claude Grosse

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Un été avec Montaigne/Antoine Compagnon

20 Août 2013 , Rédigé par grossel Publié dans #notes de lecture

Un été avec Montaigne

Antoine Compagnon

Éditions de l’Équateur/France Inter (avril 2013)

Voici donc en petit livre, un an après, les 40 chroniques données par Antoine Compagnon sur France-Inter vers midi, en juillet août 2012, sur proposition de Philippe Val, le videur condamné de quelques humoristes dont Stéphane Guillon, indemnisé par la justice à nos frais pour 235000 euros.

L’objet est plaisant à lire, je n’ai pas écouté les chroniques. Et vite lu. En une journée d’oisiveté. On ne passe pas l’été avec Montaigne et encore moins une vie. Paradoxe d’un livre qui veut nous (re)donner le goût de lire Montaigne, à sauts et à gambades, de lire, relire Les Essais, œuvre d’une vie, consubstantielle à l’homme c’est-à-dire que lisant Les Essais, on a affaire au plus près, au plus intime, au plus profond, au plus sincère, au plus authentique, à Montaigne, se décrivant dans son parler non pédantesque, non fratesque, non plaideresque, mais plutôt soldatesque et se construisant par lui.

Pourquoi donc nous proposer un été avec Montaigne quand c’est une vie avec intermittences qu’on peut y passer ?

Disons donc qu’on a affaire à un coup médiatique et éditorial qui a dépassé les espérances des initiateurs (de 5000 exemplaires prévus à plus de 90000 vendus).
Le contenu de l’opuscule justifie-t-il ce succès ? À mon avis, non. Mais c’est ainsi et ça parle du temps d’aujourd’hui, de ce qu’on lit, comment, pourquoi. Chaque chronique part d’une citation, plus ou moins resituée dans son contexte, dont le sens est restitué pratiquement par de la paraphrase de qualité, sens éventuellement actualisé. C’est donc plus un opuscule pour novices en Montaigne que pour lecteurs considérant Les Essais comme faisant partie des dix livres pour vivre vraiment.

Un manque essentiel : l'approfondissement de cette notion de Nature si employée par Montaigne, se conformer à la Nature et à sa nature, Nature est un doux guide.

Marcel Conche qui s’est mis à Montaigne à 44 ans en est un des lecteurs importants d’aujourd’hui auquel on doit la mise en évidence de Montaigne philosophe. Sa préface à l’édition des PUF, Quadrige 2004, comme le plan rigoureux qu’il dégage des grands essais en fin d’ouvrage font aujourd’hui référence. Antoine Compagnon a choisi l’édition de la Pochothèque de 2001. Je conseille bien sûr ses deux livres : Montaigne ou la conscience heureuse, Montaigne et la philosophie (aux PUF) qui n’atteindront jamais 90000 exemplaires. Dommage.

De l’opuscule d’Antoine Compagnon, j’ai tout de même dégagé un questionnement.
Se retirant sur ses terres et dans sa librairie pour rendre hommage à son ami La Boétie, étant dépossédé du cœur de son tombeau, Le discours de la servitude volontaire, Montaigne change au bout de quelques années de projet, non pas écrire un tombeau à l’ami mais s’écrire, se décrire, se construire, au petit bonheur la chance, pas seulement. L’épitaphier inabouti Montaigne est devenu l’essayiste inachevé Montaigne, curieux de tout et d’abord de lui donc des autres et inversement, doutant aussi de tout, assuré de rien, ne voyant jamais le Tout ou le tout d’un sujet, voyant que tout change, fluctue. Ce livre-homme, cet homme-livre, portant en lui l’humaine condition qui a si bien parlé de l’amitié, parce que c’était lui, parce que c’était moi, n’a pas réussi à faire récit, légende de son ami comme homme, œuvre, vie alors que Les Vies parallèles des hommes illustres de Plutarque était un de ses livres préférés.

Il y a là pour moi, un mystère et un défi. Il me semble, c’est un de mes projets, que nos disparus, nos chers disparus méritent au moins des épitaphes au plus près de ce qu’ils firent, de ce qu’ils furent. Je serai donc épitaphier.

Me reste à lire : Comment vivre ? Une vie de Montaigne en une question et vingt tentatives de réponse de Sarah Bakewell.
Jean-Claude Grosse

Un été avec Montaigne/Antoine Compagnon
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Montaigne en politique/Biancamaria Fontana/Agone

20 Août 2013 , Rédigé par grossel Publié dans #notes de lecture

Montaigne en politique

Ce livre de Biancamaria Fontana, paru chez Agone, un éditeur de livres parlant du monde, ouvrant des pistes, est intéressant à plus d'un titre.
Situant Les Essais dans le contexte de l'époque, essentiellement les guerres de religion et la conquête du Nouveau Monde, il permet de corriger le portrait habituel, traditionnel de Montaigne et d'en montrer l'actualité.
On voit Montaigne en sage stoïcien, sceptique pour ce qui concerne l'état du monde, l'action politique, s'isolant du monde, suspendant son jugement, ne prenant pas position par prudence, par relativisme culturel, se faisant matière de son livre, développant un individualisme préféré à toute position partisane de soumission à des dogmes vrais seulement pour ceux qui y croient.
Biancamaria Fontana montre comment ce portrait un peu forcé de Montaigne, trop influencé par les postures des grandes figures de l'Antiquité, est décalé. Montaigne n'est pas un sage par imitation de l'Antiquité mais par son propre cheminement. Le ton des Essais évolue au fil de l'écriture, devenant plus personnel, l'argumentation comme les exemples prenant de plus en plus appui dans le présent et sur l'époque. Et c'est ce cheminement personnel qui permet de prendre la mesure de l'actualité des Essais. Une question comme la liberté de conscience est une question posée avec la plus grande acuité dans nombre de pays en particulier musulmans. Après les révolutions du Printemps arabe de 2011 qui ont semblé être des révolutions irrésistiblement démocratiques, le désenchantement est grand qui voit partout s'installer des régimes islamistes, résolument
opposés à toute forme de laïcité. La question de la tolérance, au cœur de la réflexion des Essais, est significative de la difficulté épistémologique rencontrée lorsqu'on se demande si on peut trouver des règles, des modèles valant universellement pour le gouvernement des hommes et des sociétés. Montaigne construit sa propre réflexion à la fois par rapport au corpus antique et par rapport aux théories ou essais de son temps : Machiavel,
Bodin, La Boétie. Tantôt en accord, tantôt en désaccord. Montaigne construit sa réflexion librement, confrontant les points de vue, les faits, les événements, les personnes. Il constate que les époques changent, que les hommes sont divers et contradictoires, que ce qui vaut aujourd'hui ici n'a pas valu hier et ailleurs. Cette instabilité a pour cause l'irrationalité de nos comportements, de nos croyances, de nos opinions. Cette volatilité, cette opacité rendent impossible toute prédiction sur les effets d'une décision individuelle ou collective, prise en haut de l'État ou en bas. Ce qui a échoué là-bas, hier, réussira peut-être ici, demain. Si donc on ne peut trouver de règles, de modèles valables universellement en postulant une nature humaine, comment décider, agir ? Faut-il s'abstenir ? L'expérience peut-elle aider ? Le dernier chapitre des Essais n'apporte pas de réponse car comme dans beaucoup d'autres chapitres, les exemples sont contrebalancés par des contre-exemples, les théories par des contre-théories. Il est vain de croire au pouvoir de la raison, barrée épistémologiquement par l'irrationalité profonde de l'homme. L'exemple de l'Édit de Nantes avec toutes les valses-hésitation avant, après, a une valeur de grande actualité puisqu'on voit tous les pays du printemps arabe refuser la liberté de conscience, la séparation de l'État et de la religion, vouloir un régime islamiste, un président croyant. Il semble évident que les peuples religieux sous influence des Islamistes, des islamiques, des salafistes, des wahhabites, des frères musulmans ne veulent pas de la démocratie à l'occidentale et que ce modèle n'est sans doute pas prêt de s'y développer. Pour le dire autrement et comparativement, autant le combat pour les droits de l'homme a été essentiel pour ruiner les pays de l'est, autant ce combat semble peu efficace en terres d'Islam comme d'ailleurs en Chine.
Ce sont les rapports de force entre tenants d'opinions différentes, de croyances exacerbées qui semblent décider. Une minorité agissante peut être plus décisive qu'une majorité silencieuse. Une majorité arriérée, inculte peut être un frein, un obstacle à ce qui semble bon pour la société, sa modernisation. L'affrontement des valeurs ne se tranche pas par le débat mais par l'affrontement, le combat même si on trouvera des contre-exemples. L'Histoire ne donne pas de leçons, la politique se fait au petit bonheur la chance ou au grand couperet des désastres. Par suite les notions de juste milieu, de prudence prisées par les anciens ne sont pas opérantes. Elles ont à être définies au cas par cas. Tantôt il sera bon de ne pas intervenir dans le débat ni de prendre position ou partie. Tantôt il sera souhaitable de prendre position, voire partie. Montaigne a été plus présent dans les combats de son temps qu'on ne l'imagine que ce soit entre les deux camps, catholiques et protestants ou à Bordeaux comme maire par deux fois. Et l'étude des choix faits par Montaigne montre comment il navigue, méfiant vis à vis des puissants, éloignés des vraies valeurs par la cupidité, l'appétit de pouvoir, la flatterie courtisane, méfiant vis à vis des réactions spontanées des gens humbles ou pauvres, plus réceptif envers les réactions des gens de moyenne région. Montaigne accorde son intérêt à la médiocrité, entendant par là le bon sens, l'honnêteté des gens confrontés aux problèmes du quotidien. Nulle aristocratie dans son comportement, nul élitisme. Montaigne se sent bien dans la solitude mais bien aussi au contact de ses semblables. Il est soucieux de l'élévation de ses semblables par une éducation du jugement.
Ce livre m'a permis de nuancer ma vision trop traditionnelle de Montaigne et de corriger ma vision de sa relation à La Boétie. Il se démarque du Mémoire sur la pacification des troubles, de son ami. On sait par ailleurs comment la publication tronquée du Discours sur la servitude volontaire sous le titre de Contr'Un par les protestants obligea Montaigne à se justifier par le livre II avec l'apologie de Raymond Sebond et le chapitre sur Julien l'Apostat.

JCG

Montaigne en politique/Biancamaria Fontana/Agone
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Shakespeare antibiographie/Bill Bryson

19 Août 2013 , Rédigé par grossel Publié dans #notes de lecture

Shakespeare

Antibiographie

Bill Bryson

traduit par Hélène Hinfray (à signaler)

Petite Bibliothèque Payot 2012

Préparant un projet pluriel sur Shakespeare et Cervantes pour 2014-2016 avec 40 à 45 auteurs de théâtre anglais, espagnols, français, allemands, américains, canadiens… je ne pouvais que tomber sur l’antibiographie de Bill Bryson.

L’auteur, amoureux de Shakespeare, a, sans employer l’expression et sans en avoir l’intention, écrit un livre quantique sur le Barde. Éternellement insaisissable, il est l’équivalent littéraire d’un électron. On ne peut déterminer à la fois la vitesse et la position d’un électron, ce sont les relations d’incertitude. Shakespeare est un électron caractérisé par le flou quantique, tantôt onde, tantôt corpuscule selon l’observateur et son regard, d’ici et de là en même temps, selon la non-séparabilité de l’espace, un mystère car on ne sait quasiment rien sur lui malgré des milliers de livres érudits (on n’a que 14 mots de lui), un mystère s’épaississant avec le temps, un mystère qui a bénéficié de quelques hasards chanceux, de quelques autres malchanceux, qui a suscité admiration et passion souvent au mépris de la vérité, quelqu’un dont on ne sait pas comment s’écrit vraiment son nom ni quelle apparence il a réellement.

Ce n’est que le 9 mars 2009 que le Shakespeare Birthplace Trust a authentifié le seul véritable portrait connu, peint de son vivant (vers 1610) dit portrait Chandos.

Quant au nom du Barde, on peut l’écrire Willm Shaksp, William Shakespe, Wm Shakspe, William Shakspere, William Shakspeare, Shagspere. La prononciation n’est pas plus assurée que l’orthographe. L’Oxford English Dictionary a retenu Shakspere.

Bill Bryson (dont je découvre l’humour) a déclenché chez moi grâce à la traductrice, Hélène Hinfray, un rire rabelaisien, hénaurme. Comment ne pas rire en comparant nos pratiques d’auteur avec droits d’auteur, édition, protection de l’œuvre, salons et fêtes du livre avec dédicaces à celles du temps de Willm, l’œuvre appartenant à la troupe, n’étant pas publiée le plus souvent, œuvre écrite en vitesse pillant des histoires déjà existantes, des répliques déjà dites, sans souci de précisions orthographiques, historiques, psychologiques ?

Comment ne pas rire en comparant le monde du théâtre élizabéthain et notre univers théâtral contemporain ? Dans des conditions particulièrement difficiles à cause de la peste, des fermetures de lieux, des incendies, des interdits, des amendes, des querelles, de la compétition entre troupes, sur une période de 75 ans environ jusqu’à la fermeture des théâtres par les puritains en 1642, plusieurs auteurs majeurs voient le jour : Marlowe, Shakespeare, Ben Jonson. Un art s’invente, prenant toutes libertés avec les règles du théâtre antique, intrigues et personnages étant considérés comme faisant partie du domaine public, une langue s’élabore avec jubilation (d’où mon allusion à Rabelais). Qu’invente notre théâtre subventionné avec droit d’exclusivité et pratiques opaques de carriéristes professionnels ? Le In en Avignon fait un appel massif à des troupes étrangères. Quelles langues nouvelles s’élaborent dans la déconstruction, l’hybridation, la transversalité ?

Le quantique Shakespeare se dérobe à la précision, au portrait, à l’analyse, à la biographie, à la biobibliographie, à l’étude de texte et de l’œuvre car on n’est jamais sûr de rien. L’Enquête sur Hamlet de Pierre Bayard est finalement simple, à la condition d’être sûr d’avoir la bonne version de la pièce (on en connaît trois), ce qui n’est nullement prouvable malgré le folio de 1623. Pas d’enquête simple par contre pour le Barde, non par volonté délibérée de sa part mais parce que la fin du XVI° et le début du XVII° en Angleterre sont des temps de troubles, de désordres, d’effervescence sans assurance du lendemain (la plus grande performance de Shakespeare est d’avoir passé le cap de la première année de vie).

Le nombre d’anecdotes montrant le peu que nous pouvons savoir est ahurissant (mais nous savons sur lui plus que sur ses contemporains), de quoi faire une pièce qui devrait clouer le bec aux érudits. On sait presque tout pour presque rien d’assuré. Le Barde est comme le chat d’Erwin Schrödinger, à la fois vivant et mort (à prendre presque au pied de l’expression) et aucun observateur ne pourra dénouer l’énigme. Il est un sourire sans visage comme le chat du Cheshire de Lewis Carroll.

C’est toute la force de cette antibiographie très documentée et brève à la fois de nous mettre en présence d’un homme opaque, d’une œuvre floue et de les situer dans un contexte de chaos et de désordre. Autrement dit, la place du hasard est essentielle dans la construction de ce qu’on sait du Barde comme un peu d’ordre naissant du désordre ambiant caractérise sa vie et son œuvre : rien d’un homme maître de son destin et de sa plume, l’opposé des sûrs d’eux, des assurés, une illustration de l’application possible des théories physiques les plus modernes non seulement à l’univers mais à l’homme. Ce à quoi s'est essayé Gérard Lépinois dans Le hasard et la mort, publié aux Cahiers de l'Égaré. À la vérité se substitue la probabilité et l’improbabilité. Sans Henry Condell et John Heminges, pas de folio 1623 sauvant 18 pièces d’une perte irréparable. Alors qu’a disparu Cardenio qui s’inspire d’un personnage de Don Quichotte. On ne pourra jamais reconstituer la pièce. On ne peut que réinventer une intrigue. Un roman américain se serait saisi de cette histoire. Cette possibilité de réinvention, d’invention, des milliers de livres l’ont utilisée. Délia Bacon avança la thèse que le véritable auteur était son homonyme Francis Bacon. Même Freud y alla de son fantasme, Shakespeare n’étant autre qu’un Français, Jacques Pierre. 50 prétendants ont ainsi été proposés.

C’est cette espèce de folie érudite et spéculative qui provoque en moi, un rire hénaurme, le foutage de gueule de Bill Bryson donnant au sourire du chat tout son pouvoir de floutage.

L’homme est insaisissable, son œuvre partiellement incertaine, contenant nombre d’incertitudes indécidables. Profitons sans vergogne de ce legs qui n’est pas un héritage laissé par Wm mais bien un legs constitué par la postérité. Lisons, jouons l’œuvre du Barde qui contient 138198 virgules, 26794 deux-points, 15785 points d’interrogation, 884647 mots dont 2035 inventés, 800 environ passés dans la langue courante devenue anglaise, ce qu’avait fait notre Rabelais quelques décennies avant avec la langue française (nous n’avons de la main du Barde que 14 mots) répartis en 31959 répliques et 118 406 lignes, où l’amour est évoqué 2259 fois et la haine, 183 fois.

Le Barde a commencé sa vie officielle, enregistré sous une inscription latine le 23 avril 1564 en calendrier julien donc le 3 mai 1594 en calendrier grégorien et l’a achevée sous une inscription anglaise le 23 avril 1616 toujours en calendrier julien (alors que Cervantes meurt vraisemblablement le 23 avril 1616 en calendrier grégorien).

Entre 1564 et 1585, sa biographie ne retient que quelques apparitions. Entre 1585 et 1592, on perd toute trace, ce sont les années perdues. De 1596 (année de la mort de son fils Hamnet à 11 ans) à 1603, c’est la renommée et une relative aisance, c’est la construction en une nuit de légende, le 28 décembre 1598, du Globe (qui brûlera en 1613) sur lequel on ne peut rien dire car ce qu’on sait c’est sur la foi d’un dessin d’un autre théâtre, Le Cygne, dessiné par De Witt en 1596, dessin perdu, malchance, mais reproduit, chance, par un ami de De Witt, dessin retrouvé, chance, en 1888. Le Shakespeare’s Globe Theatre de 1997 s’inspire de ce dessin. C'est l'acteur américain Sam Wanamaker qui fut l'instigateur de cette reconstruction. Il mourut 4 ans avant l’inauguration du théâtre situé à 230 mètres de l'emplacement historique.

Pendant les J.O. 2012 de Londres et au-delà, le Festival mondial de Shakespeare a produit plus de soixante-dix pièces du barde à travers le Royaume-Uni, pour ce qui s’est voulu la plus grande célébration de Shakespeare jamais réalisée. Un million de billets pour des événements qui se sont déroulés un peu partout dans le pays, depuis Stratford-upon-Avon où est basée la Royal Shakespeare Company jusqu'au Globe, reconstruit au bord de la Tamise, qui a accueilli des troupes du monde entier pour jouer chacune des 38 pièces du dramaturge dans une langue différente, La Mégère apprivoisée, donnée en ourdou, La Tempête interprétée en arabe, Troïlus et Cressida en maori, ou encore un Roi Lear en langue aborigène. Il y a même eu Peines d'amour perdues en langage des signes. Une troupe irakienne de Bagdad a mis en scène un Roméo et Juliette décoiffant : la division entre chiites et sunnites remplaçant le conflit entre Capulet et Montaigu, et le personnage de Pâris - celui autorisé à faire la cour à Juliette - étant un membre d’Al-Qaida. De même, une troupe tunisienne a joué une version revue et corrigée de Macbeth directement inspirée du printemps arabe et intitulée Macbeth : Leïla and Ben, A Bloody History, en référence à l'ancien dictateur Ben Ali et sa femme Leïla. Quant à la Compagnie hypermobile, basée à Paris, elle a joué Beaucoup de bruit pour rien. À qui pensait-elle ? Entre 2014 (450° anniversaire de la naissance) et 2016 (400° anniversaire de la mort), Hamlet sera joué par la Royal Shakespeare Company dans le monde entier.

Un de mes regrets en tant que shakespearien, c'est de n'avoir pu accueillir simultanément à la Maison des Comoni au Revest, Bernd Lafrenz et Gilles Cailleau.

Bernd Lafrenz, comédien allemand, joue en solo du Shakespeare depuis 30 ans en Allemagne et en France : 4000 représentations, 800.000 spectateurs, 1.500.000 kilomètres pour 8 pièces, Hamlet, Macbeth, Othello, Roméo et Juliette, Le Roi Lear, La Tempête, La Mégère apprivoisée, Le songe d'une nuit d'été. Il a présenté les 4 premières en français au Revest.

Gilles Cailleau a fait Le tour complet du coeur (toutes les pièces de Shakespeare en solo sous chapiteau pour 50 spectateurs, spectacle de 3 H 15 qui a plus de 400 représentations dont une semaine dans le jardin du Revest et dont j'ai édité le texte, 3 éditions déjà). Quelle belle rencontre cela aurait été. C'était prévu pour 2005. Mais la bêtise n'a pas d'horizon.

Me reste à lire une antibiograhie de Cervantes pour compléter « mon » projet pluriel 2014-2016.

Jean-Claude Grosse

Shakespeare antibiographie/Bill Bryson
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Passion arabe/Gilles Kepel

16 Juin 2013 , Rédigé par grossel Publié dans #notes de lecture

Passion arabe de Gilles Kepel, Témoins chez Gallimard, 2013

Journal 2011-2013

J'ai acheté ce journal à Casablanca le 9 mai, au prix marocain soit la moitié du prix français. J'ai commencé à le lire pendant mon périple de 3700 kilomètres dans l'est et le nord du Maroc. Puis mon frère se l'est approprié et l'a terminé avant moi. Je l'ai achevé à Paris le 12 juin. Tant de temps pour le lire, autant dire que ma note va s'en ressentir.

J'ai apprécié les deux versants de ce journal, récit « objectif » de rencontres nombreuses dans les différents pays où ont eu lieu les révolutions arabes, à partir de l'immolation de Mohamed Bouazizi, à Sidi Bouzid le 17 décembre 2010, et journal « personnel » par retour dans le passé sur ce qui a déclenché cette passion arabe, ces deux mots étant les deux derniers du livre en italiques avec majuscule. La parole est donnée aux arabes, leaders religieux, leaders politiques, gens du peuple, étudiants. Les connaissances linguistiques, historiques de l'auteur lui servent à décrypter les propos. L'écriture est fluide, nourrie aussi de mots rares.

On comprend, grâce à ce travail réalisé sur le terrain (avec sa part de risques) et inscrit dans la temporalité, la complexité de ce qui est sorti des révolutions arabes et dont l'évolution dépendra des rapports de force entre les différentes composantes islamiques et des réactions populaires.

On a, soutenus par le richissime Qatar à la manne gazière, les Frères musulmans, très bien organisés, pouvant aller de la modération pseudo-démocratique au radicalisme djihadiste. Soutenus par l'Arabie saoudite à la manne pétrolière, les salafistes, particulièrement offensifs, radicaux. Soutenus par l'Iran, les chiites, également radicaux. Les puissances régionales sont la Turquie où émerge un renouveau de l'ottomanisme, l'Iran qui vise la possession de l'arme nucléaire pour dominer la péninsule, l'Arabie saoudite qui veut contrecarrer l'Iran, le Qatar qui soutient tout ce qui peut affaiblir Iran, Arabie saoudite, afin de continuer à exister. Il semble aller de soi que le rêve de kalifat mondial des uns et des autres a peu de chances de se réaliser étant données les divisions internes au monde islamique. C'est peut-être ce qui fera qu'après la main mise des islamistes soi-disant modérés sur le pouvoir dans certains pays (Tunisie, Égypte, Turquie) et après la déception très grande de certains couches des populations, on verra refleurir les aspirations démocratiques.

Ce livre fourmille d'anecdotes, d'histoires qui ne demandent qu'à être prolongées en pièces, romans, nouvelles. Je pense à la page consacrée à la Lybienne Houda Ben Hamer ou aux quatre pages consacrées à la Tunisienne Fayda Hamdi. Je lirai d'ailleurs ces pages le 11 juillet à Présence Pasteur dans le cadre de Voyages de mots en Méditerranée.

Le dernier voyage, périlleux, consiste à passer en Syrie à partir de la Turquie. Gilles Kepel relate à la fois ce passage risqué et un voyage réalisé 40 ans plus tôt à Antioche et qui fut le déclic de sa passion arabe. À 40 ans d'intervalle, l'auteur est accompagné par une jeune femme. On sent son attirance pour les beautés arabes comme on sent sa passion de transmettre, sa passion de professeur.
Bref, un livre important pour comprendre une région du monde qui agace trop de nos con-citoyens, partisans du simplisme réducteur, du racisme, à l'image d'ailleurs des islamistes, simplistes (L'Islam est la solution, slogan dominant), antisémites, anti-occidentaux.

Pour ma part, ce livre m'a fait prendre conscience que cette région du monde, bien que poudrière, a peu de chances de provoquer un déchaînement mondial. Mon regard a alors toute latitude pour tenter de voir d'où viennent les dangers. J'en suis convaincu : c'est chez nous que banquiers, financiers, multi-nationales travaillent contre les peuples, contre la démocratie, contre l'avenir et l'espoir.

Je renvoie à mon voyage au Maroc et à deux liens pour compléter ma note :

http://www.lemonde.fr/livres/article/2013/04/17/un-nouveau-monde-arabe_3161420_3260.html

http://www.huffingtonpost.fr/ruth-grosrichard/passion-arabe-gilles-kepel_b_2934514.html

Jean-Claude Grosse

Passion arabe/Gilles Kepel
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Tout est bien ainsi / Marc Bernard

6 Avril 2013 , Rédigé par grossel Publié dans #notes de lecture

Tout est bien ainsi

Marc Bernard

Récit

Gallimard, 1979

 

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Après La mort de la bien-aimée (1972) et Au-delà de l’absence  (1976), j’ai voulu lire le 3° récit écrit par Marc Bernard en lien avec la disparition de sa bien-aimée, Else, en 1969. Presque dix ans se sont écoulés. Marc Bernard a 79 ans, il est atteint d’une coronarite, astreint à un régime sévère, à des alertes, il est assez souvent fatigué, constate la diminution de ses forces, se désinvestit de la comédie humaine (mais quel humour ravageur pour parler de son invitation chez ses voisins anglais à Majorque). La nature qui a toujours compté beaucoup pour lui est encore plus présente, contemplée, source d’émerveillement plus que de questions.  Il est solitaire, apprécie  cette solitude parfois rompue par des visites, les unes agréables, les autres agaçantes. Entre Paris, Nîmes et Majorque. Il retrouve sa première femme dont il a eu une fille, l’occasion pour lui de revenir sur cette passion jalouse, sur cette impossible relation, à mille lieues de l’amour pour Else.

L’évolution des titres est significative. La mort de la bien-aimée est un récit tout entier rempli d’Else, du hasard-miracle de la rencontre près de la Vénus de Milo au Louvre aux derniers moments, plein des lieux habités, plein des questions que se pose l’homme sur l’après Else, pour elle, pour lui. Au-delà de l’absence est un approfondissement oscillant des questions métaphysiques que l’on peut se poser quand un être profondément aimé disparaît, trop tôt, oscillations entre deux noms et deux conceptions, Dieu ou la Nature, à moins que ce ne soit à peu près la même chose.

Tout est bien ainsi, voilà un titre d’acceptation, d’acquiescement à ce qui est, à ce qui apparaît puis disparaît. Il semble que la Nature l’emporte sur Dieu. Le mot panthéisme est utilisé. Les considérations scientifiques sur l’univers sont mises à contribution. Elles ont déjà 35 ans. Certaines sont devenues obsolètes. Sachant ce que l’on sait aujourd’hui, au moins à titre d’hypothèses encore à vérifier, il n’est plus possible de se contenter de ce que l’on voit quand on observe la voie lactée par exemple. Cette matière lumineuse ne constitue que 4% de l’univers. Il y a sans doute de la matière noire pour 23% et plus étrange, 73% d’énergie noire à effet répulsif provoquant une accélération de l’expansion de l’univers. La beauté d’un ciel d’été ne peut suffire à nos exigences de clarté. Elle est certes réelle et a sans doute un effet bienfaisant, nous réconciliant avec l’infini, avec les deux infinis qui effrayaient tant Pascal. Mais nos connaissances d’aujourd’hui nous propulsent dans des perplexités déstabilisantes, mettant en cause nos certitudes d’hier, nos modèles standard et nos théories à constantes universelles. On en est à une phase où l’élaboration théorique est fortement sollicitée pour tenter de répondre aux défis de ce que sondes, satellites, télescopes et autres appareils rapportent des confins stellaires et galactiques. C’est plus passionnant qu’inquiétant. Suivre cette actualité cosmologiste me semble nécessaire pour ne pas s’égarer dans une contemplation naïve, illusoire, seulement esthétique de l’univers. La quête métaphysique tendant à penser la Nature, comme le fait Marcel Conche, avec références aux résultats de la cosmologie mais en s’en écartant aussi à cause de l’illusion scientiste cherchant l’unité, à unifier quand il faut privilégier selon lui, la pluralité et la créativité, propose en assez peu de mots, métaphores et concepts de quoi installer d’autres rapports à ce qui nous entoure, nous enveloppe, nous englobe. Les attitudes vis-à-vis de l’englobant universel qu’est la Nature sont multiples, le plus souvent impensées, assez sommaires et simplistes. La contemplation esthétisante, de nature poétique, est plutôt passive. Elle ne stimule pas la curiosité, elle ne répond pas à notre naturelle curiosité.

Marc Bernard, à son insu, m’a proposé une attitude active. Il sait qu’il est mortel, il ignore forme et moment de sa fin qu’il sait prochaine (ce sera en 1983). Il se prépare, comme on prépare un mort avant la mise en bière. Mais c’est de son vivant qu’il se prépare. Il s’agit de se dépouiller, de faire honneur à celle qui vient alors qu’on est encore vivant, en ne se laissant pas aller, en étant respectueux de cette vie en nous, de ce corps qui se délite, en étant de plus en plus en harmonie avec ce qui nous entoure (il a une grande attention aux animaux, sauf les moustiques qu’il massacre s’il peut). Il s’agit de commencer à se dissoudre, à s’y préparer mentalement, il s’agit de se sentir participer au brassage universel, métaphore sans doute trop facile. Après le temps d’une vie vécue comme singularité puisque personne ne peut vivre à ma place, vient le temps de l’acceptation active du retour à l’éternel brassage dont on peut penser qu’il n’est pas seulement brassage de particules élémentaires, d’ondes électromagnétiques, de fluctuations quantiques mais aussi brassage de souvenirs, d’événements, de rencontres, de hasards heureux, malheureux, de liens profonds, de liens ténus. Me préparer au grand brassage, c’est pour moi, rassembler, exposer dans Fin de vie, comment je les ai vus partir, les êtres chers de 4 générations, comment je me vois partir, anticiper par l’écriture l’inéluctable. C’est dans un autre récit, faire récit réfléchi de quelques moments-clefs d’une vie singulière, d’une insolite traversée. Ce qui est le cas de toute vie même celle qui semble la plus banale. La 1° femme de Marc Bernard lui donne une sacrée leçon de courage et de dignité, d’acceptation de la maladie et de ses contraintes. Ces récits à venir, pour ceux qui restent, transmission, partage, mémoire vive avant oubli. Commencer à me dissoudre, c’est réduire ma surface d’exposition, réduire mes besoins, devenir homme très ordinaire, ennuyeux et s’ennuyant, silencieux, préférant écouter, absent ou presque au monde, sans révolte, sans colère, sans dégoût pour tout ce qui hier me fâchait, me mettait en mouvement, m’indignait, c’est me retirer de la comédie humaine, des jeux de pouvoir et de séduction, accepter l’érosion sexuelle, ne pas s’en remettre aux prouesses viagresques. C’est de temps à autre, recevoir et apprécier visite d’amis, continuer à apprécier ce qui s’offre aux sens, encore vifs mais qui vont déclinant. Lever ou baisser les yeux, regarder là-haut ou tout près, sentir, écouter, lire. Tout le contraire de ces vieux qui veulent s’éclater, profiter de la vie comme ils disent. Les adultes ne sont pas en reste avec cette conception jouisseuse de la vie. Je préfère la sobriété, sans le qualificatif heureuse  que rajoute Pierre Rabhi. Je formule cette hypothèse du grand brassage pas seulement de la matière mais aussi de la pensée, de l’esprit, parce que je crois que ce qui a lieu a lieu une fois et pour toujours, que rien ne peut effacer ce qui a eu lieu même si l’oubli semble faire son œuvre d’effacement. Mais peut-être est-ce prétentieux de vouloir donner de l’éternité à ce qui n’est qu’éloise dans la nuit éternelle (Montaigne) ?


En tout cas, voilà trois récits qui n’ont pas vieilli. Reste son dernier livre, un testament en quelque sorte,  Au fil des jours. « Une tâche noire est soudainement apparue sur ma main ; hier, elle n’y était pas. » « Les fins de vie ressemblent à des batailles. » « C’est en zigzaguant que nous approchons de la mort. » « Else est partout, dans l’arbre, l’oiseau, le bleu du ciel, le nuage noir. » « Nous serons une poignée de poudre redistribuée au hasard. »

 

Jean-Claude Grosse

 


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La mort de la bien-aimée/Au-delà de l'absence/Marc Bernard

1 Mars 2013 , Rédigé par grossel Publié dans #notes de lecture

La mort de la bien-aimée

Au-delà de l'absence 

Marc Bernard 


L'imaginaire Gallimard

 

marc-bernard.jpg

http://marcbernardecrivain.blogspot.fr/

http://www.franceculture.fr/emission-l-atelier-de-la-creation-le-biographe-marc-bernard-et-moi-2013-02-14

 

Le 14 février 2013, avec trois amis, je fête l'anniversaire d'Annie, la mouette à tête rouge. Elle aurait eu 65 ans si un cancer foudroyant ne l'avait emportée le 29 novembre 2010. Pendant cette soirée, France Culture diffuse à 23 H, sans que j'en sache rien, un atelier de création de Stéphane Bonnefoi : Le biographe (Marc Bernard et moi).
Le 19 février 2013, je participe à une soirée de lectures Salle Vasse à Nantes. J'échange avec un inconnu qui m'est présenté : Bernard Bretonnière, ancien responsable du fond théâtre de la bibliothèque de Saint-Herblain. Sa connaissance des Cahiers de l'Égaré, son évocation de propos que j'ai tenus lors des Controverses d'Avignon off me le rendent attachant et je lui raconte le départ précipité de l'épousée, lui offre  L'Île aux mouettes, écrit pluriel dans lequel je tente de m'apaiser en revivant une si longue histoire d'amour que je la croyais vouée à se poursuivre et si brutalement interrompue. Bernard me cite alors le titre d'un livre, La mort de la bien-aimée de Marc Bernard. Je n'en ai jamais entendu parler. Dès le 20, je trouve le livre chez Vents d'Ouest à Nantes, ainsi qu'Au-delà de l'absence.

Je lis les deux livres lors du voyage retour (7 H de TGV). C'est vraiment un éblouissement, une découverte. Depuis, j'ai effectué quelques recherches sur Marc Bernard.
Dans cette note, je veux parler de ces deux récits, si proches de ce que j'ai vécu puisque Marc Bernard les écrit après la perte de son grand amour, Else, partie d'un cancer elle-aussi. Elle avait 66 ans, c'était en 1969, ma mouette allait avoir 63 ans.

 

la mort de la bien-aimée


La mort de la bien-aimée, publié en 1972, est un récit de fidélité à la disparue, à la bien-aimée. Leur histoire de 31 ans commence par une rencontre de hasard au musée du Louvre, en 1938, devant la Vénus de Milo. Marc Bernard, ébloui par cette beauté, ose et s'adresse à elle qui s'apprête à partir pour l'Amérique. Après quelques péripéties, le couple se constitue et va vivre une vie d'artiste, d'écrivain, Marc Bernard ayant décidé un beau jour de ne plus travailler. C'est souvent limite mais ils préfèrent la pauvreté libre à la sécurité aliénante. Ce récit, un peu au fil de la plume, sans ordre apparent, plutôt désordonné est à la fois descriptif, intime et réflexif. Pas d'outrances dans l'évocation de cet amour dans différents contextes (celui de Majorque est essentiel). Marc Bernard s'interroge sur le devenir d'Else, morte éternelle mais surtout vivante éphémère, sur le « hasard » de leur rencontre. Il passe d'eux à l'univers, se pose des questions d'enfant, les vraies questions philosophiques, d'où venons-nous, où allons-nous, la vie a-t-elle un sens, tout est-il voué au néant, tout est-il absurde ? Que reste-t-il de l'aimée après sa disparition ? Des souvenirs, des images, des habitudes, des rituels, de la nostalgie, de la tendresse, des moments d'émotion, des attentes, des espoirs, un rayonnement qui ne s'atténue pas même si la présence devient intermittente, à éclipses. La fidélité à la disparue est encore plus fidèle que la fidélité du vivant de la bien-aimée car l'autre étant vivant, souvent on est aveugle au miracle de sa présence, on ne sait pas assez contempler ce visage comme on contemple un paysage.

 

au-delà de l'absence

Au-delà de l'absence, publié en 1976, va plus loin dans la partie réflexive ; bien que des souvenirs remontent en surface, que la bien-aimée soit toujours présente. J'ai été surpris par l'actualité des réflexions métaphysiques de Marc Bernard. Ses connaissances scientifiques, celles de quelqu'un qui s'intéresse à son temps, lui permettent de tenter de trancher entre une conception théologique et une conception matérialiste de la création et de l'évolution. Il y a vraiment de très belles méditations à partir de ce qu'il a sous les yeux à Majorque. C'est en quelque sorte la contemplation de la nature, la mer, le ciel, de jour, de nuit, les étoiles, les tempêtes et orages, les vents, le calme serein, qui le réconcilie avec ce qui l'entoure, apaise sa douleur, lui ouvre les voies d'une métaphysique naturaliste où Else en poussière a sa place ainsi que lui, elle disparue dans le grand brassage universel, lui issu de ce brassage et devant le rejoindre un jour. Vie et mort sont à la fois séparées, opposées et conjointes. Mais si cette option naturaliste, issue de la contemplation, semble avoir son adhésion, il hésite aussi, oscille et assez souvent s'adresse à Lui. Cela dit, son adresse ne ressemble aucunement à celle d'un croyant. Les mots qu'il emploie pourraient être les mots d'un matérialiste ou acceptés par un naturaliste.

 

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Lisant, je ne pouvais m'empêcher de penser à la métaphysique de Marcel Conche et je me disais que sa fréquentation contribuait à clarifier les propos que je lisais chez Marc Bernard.

D'abord, la confusion entre science et métaphysique. On ne doit pas demander à la science de nous éclairer sur nos questions métaphysiques. Ce n'est pas au musée de l'homme que je vais trouver la réponse au passage de l'inanimé au vivant et au pensant. Ce n'est pas en observant les galaxies que je vais trouver la réponse à la question des origines de tout ce qu'il y a, de comment c'est advenu. La science est source d'illusions en ce qu'elle cherche à unifier alors que de toute évidence métaphysique nous sommes en présence de la diversité des mondes (le monde du chat qui occupe pas mal de pages chez Marc Bernard, le monde de l'énorme araignée vue un jour à Majorque et ces mondes sont inconnaissables), de l'infinité des univers et du mystère de tout ce qu'il y a, pensable mais non connaissable. Les questions que nous nous posons sont métaphysiques et nous devons donc tenter d'y apporter des réponses métaphysiques c'est-à-dire spéculatives. Nous proposerons des arguments et éviterons de nous servir des soi-disant preuves de la science qui ne valent que pour le domaine qu'elles éclairent. Les lois de l'univers ne nous donnent pas la clef de compréhension de tout ce qu'il y a, du Tout. C'est quand il écrit en contemplatif, en poète que Marc Bernard est le plus intuitif, le plus heureux, qu'il trouve les mots qui nous semblent justes, qui nous touchent. Avec le concept de Nature et sa métaphysique naturaliste, Marcel Conche nous montre ce qu'une pensée philosophique exigeante peut nous apporter pour nous éclairer, sans garantie de certitude. Mais personnellement, je me sens bien dans cette Nature, infinie, éternelle, créatrice, poète premier, créant au hasard même si bizarrement, tous les hasards vont semble-t-il dans le même sens, le bon sens, le sens du sens parce que c'est nous qui le donnons, le créons même. Je me sens bien dans une métaphysique genre celle d'Anaximandre, où l'infini est supposé engendrer tout ce qui est fini, où tout ce qui est hasardé doit donc nécessairement mourir pour faire place à d'autres tentatives, d'autres rencontres, télescopages de hasards, infinitésimaux d'ailleurs et ce à l'infini.

(C'est possible), ça va : tel fut le titre du dernier spectacle de Cyril Grosse. Si ça apparaît c'est que c'était possible, ainsi d'une rencontre de hasard au Louvre, ainsi d'une phrase dite dans un couloir de lycée. Et si c'est possible, je n'ai qu'une attitude possible, dire ça va, accepter le hasard de la rencontre, aborder Else, et bien sûr, si ça disparaît, c'est aussi possible (nécessaire et hasardeux parce qu'on ignore le moment et donc accepter la disparition, le retour peut-être au brassage universel).

 

Ensuite et enfin la fidélité à la bien-aimée, à l'épousée relève de ce qu'on peut appeler une sagesse tragique, donner le meilleur de soi pour que vivent autrement, par la pensée, l'évocation, la poésie, l'oeuvre, le meilleur de l'autre, le meilleur d'un amour de 31 ans pour Else et lui, de 46 ans pour la mouette et moi. Marc Bernard s'interroge sur l'homme donnant sens à l'univers ou cherchant le sens par la science. Il se demande à quoi sert ce que l'on fait, ce que l'on vit. Il n'est pas loin de penser « à rien », s'y refuse, cherche dans une sorte de panthéisme, d'harmonie avec la belle nature aux visages variés qu'il contemple à Majorque. Ce qui apparaît pour disparaître n'est pas absurde et n'a pas de sens non plus. Mais ce qui a eu lieu a eu lieu pour toujours. C'est ineffaçable même si on ne peut dire où vont tous nos souvenirs, tous les sens que nous donnons, créons, toutes les valeurs que nous accordons à ce que nous vivons.
Cimetière ou source ou les deux à des moments différents du temps. C'est nous qui donnons sens à nos histoires. Elles n'en ont pas en dehors de nous. Alors faisons notre travail d'homme ou de femme : aimons et souvenons-nous de nos morts, ces vivants éphémères que nous éternisons, le temps d'un éclair, le temps de notre passage. Cela débouche sur la temporalité humaine, le temps rétréci dans lequel nous pouvons vivre et projeter sans être effrayé non par les espaces infinis pascaliens mais par le temps éternel de la Nature.

Jean-Claude Grosse

 

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Présentation de ma philosophie / Marcel Conche

10 Février 2013 , Rédigé par grossel Publié dans #notes de lecture

Présentation de ma philosophie

Marcel Conche

HD 2013, Auxerre

 

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Allant sur ses 91 ans, Marcel Conche n'arrête pas de publier.
Après la série littéraire du Journal étrange (6 tomes), après l'épisode Émilie (Le Silence d'Émilie aux Cahiers de l'Égaré, 2010, prix des Charmettes - J.J. Rousseau) le voici revenu à la philosophie avec la parution de La Liberté (Encre marine, 2011), Métaphysique (2012) et aujourd'hui la Présentation de ma philosophie. Sans oublier une autobiographie ne concernant que les 25 premières années de sa vie : Ma vie (1922-1947) Un amour sous l'Occupation, où la part belle est faite aux lettres de Marie-Thérèse Tronchon, son professeur de lettres classiques devenue sa femme.

Va paraître dans la Revue de l'enseignement philosophique son article le plus récent : Comment mourir ? qu'il nous a lu, à François Carrassan et moi-même, lors de notre dernière rencontre à Altillac, début décembre 2012, un texte en fait d'insoumission, justifiée par le choix de la mort naturelle.

Présentation de ma philosophie est un livre d'une clarté et d'une rigueur exemplaires qui ne s'encombre pas de développements, juste les arguments nécessaires pour exposer sa vérité sur le Tout de la réalité qui pour lui est la Nature.

La préface de 4 pages est d'entrée de jeu un résumé de son naturalisme. On voit comment il décline sa démarche, de la Nature infinie, éternelle, créatrice, à un échantillon de cette créativité, l'homme et son émergence dans un monde de ressources inégalement réparties d'où de la bonté d'origine (bon n'étant pas à entendre en un sens moral, la Nature créant en aveugle si on peut dire mais ce qu'elle crée est bien créé c'est-à-dire naissant, vivant, croissant, dépérissant, mourant) à la violence de l'histoire…

Le 1° chapitre expose phrases-clés et concepts sur lesquels repose sa métaphysique, les concepts-clés comme Nature naturante, nature naturée, mal absolu (déduit de la souffrance infligée aux enfants), les concepts opératoires constitués d'opposés (pensée-connaissance, métaphysique-science, fini-indéfini-infini potentiel-infini actuel …), les concepts métaphoriques comme Nature, source éternelle de vie, nuit = Obscur primordial, fond permanent de toutes choses.
Le 2° chapitre expose l'organisation des pensées de Marcel Conche, en montrant la double cohérence (logique et pratique) et la vérité de sa métaphysique : il s'agit d'une philosophie réelle mais de plus vraie, d'un naturalisme se distinguant du matérialisme. La Nature est omnienglobante, elle est infinie, source de vie (la vie est bonne, la Nature est bonne parce que source de vie), éternellement, créatrice désordonnée, sans plan ni ordre, sans cause ou par causes aveugles, au hasard, le désordre permanent et global engendrant de l'ordre régional, créatrice d'une infinité de mondes finis appelés à disparaître, d'autres naissant pour être voués aussi au néant, à la mort. Dans cette création désordonnée, sans fin, sans pourquoi, par gradation du plus simple au plus complexe, de l'infime à l'indéfini de l'Univers (le nôtre, un parmi d'autres) émerge l'homme proche par tout un tas d'aspects des animaux (sensations, émotions, conscience) mais s'en distinguant par ce qu'il est dans l'Ouvert, ouvert aux autres mondes alors que les mondes animaux sont fermés, qu'on ne peut entrer dans le monde de la mouche par exemple. Cette ouverture de l'homme fait de lui, une liberté. Il s'en sert plus ou moins, plutôt moins que plus, passant souvent à côté de sa nature, prisonnier volontaire de sa culture d'appartenance, subissant avec son consentement le poids de l'histoire qui est l'histoire de la violence entre les hommes (clans, classes, états …) à cause de l'inégale répartition des ressources. Cette situation, liée à ce que la Nature fait émerger l'homme sur la planète terre, limitée en ressources, même si elle dure depuis des millénaires n'était pas telle à l'origine (on retrouve là l'idée du communisme primitif de Marx, confirmé par les travaux de Marshall Salins : Âge de pierre, âge d'abondance) et ne sera pas telle à la fin de l'histoire grâce à la morale universelle des droits de l'homme dont il assure le fondement par le dialogue, cette morale étant l'anticipation aujourd'hui de ce qui doit advenir : la société universelle sans états, sans classes, sans conflits, le communisme de la fin de l'histoire annoncé aussi par Marx.

Le 3° chapitre expose la généalogie des pensées de Marcel Conche. On voit comment elles sont apparues, les unes très vite comme l'impossibilité de justifier le mal absolu (les souffrances infligées aux enfants, problème déjà vu par Saint-Augustin) avec toutes les conséquences qui en découlent, rejet de Dieu, de toute religion, de tout plan de chef d'orchestre, de créationnisme, dissolution de la notion d'Être, récusation de tous les faux débats sur l'Être pour substituer à cette notion celle d'Apparence absolue (empruntée à Pyrrhon), les autres plus tardivement avec le retour aux philosophes grecs d'avant Socrate. C'est avec Montaigne puis Épicure, Lucrèce, Héraclite, Parménide et enfin Anaximandre que Marcel Conche accède à sa vision de la Nature, Phusis, sans hubris, démesure. Il nous montre aussi par quelques anecdotes comment sa philosophie a été vécue par lui, dans sa vie, non simple spéculation ou seulement spéculation mais philosophie en acte, guidant ses choix les plus fondamentaux.

L'épilogue, intitulé Ma sagesse expose ce qu'il appelle sagesse tragique c'est-à-dire volonté de réaliser le meilleur de ce qu'on peut pour soi et autrui, et pour cela se singulariser en étant à l'écoute de sa nature, de ce qui fait que je ne suis pas un autre alors que le conformisme est si facile pour refuser de devenir soi, de s'assumer comme liberté, capacité à dire non puis à dire oui au nom de raisons justifiant mes choix. Avec sa sagesse tragique, il découvre Lao Tseu et le tao.

Deux compléments essentiels : La liberté, propre de l'homme, thème d'une conférence donnée à Saint-Étienne en octobre 2011 et La Nature est sans pourquoi, écho de la formule de Silésius, la rose est sans pourquoi.

C'est sur ces deux compléments que je voudrais interroger la démarche de Marcel Conche.

Il est amené à distinguer deux libertés,

une liberté première abstraite et universelle, celle déjà de l'enfant par exemple, curieux, posant des questions qui sont celles de la philosophie, portant des jugements vrais sur ce qui l'entoure ; c'est une liberté libre comme dit Rimbaud, indéterminée encore,

et une liberté seconde concrète, particulière, liberté rétrécie par l'éducation (qui est religieuse ou laïque, chacune donnant un type d'homme) avec l'assentiment de l'enfant devenant adolescent (qui peut se révolter) puis adulte se soumettant en se justifiant à des normes, des règles, des valeurs, pouvant toujours à un moment donné dire non, adoptant un style de vie d'homme collectif adapté aux attentes de la société ou optant pour le développement de sa nature profonde, sa singularité de naissance, son devenir créateur, inventif.

Raffinant cette distinction, il montre que dans l'homme collectif, il y a celui qui se réalisera dans son travail et s'en satisfera et celui qui se sachant inventif renoncera à développer ses dons pour se contenter d'une vie tranquille. Pareil pour les créateurs, les uns échouant par manque de capacité, de chance, insatisfaits négativement, les autres s'affirmant, réalisant, souvent insatisfaits mais d'une insatisfaction les poussant à se dépasser.

« Je me suis choisi poète » dit Rimbaud, voilà la liberté libre en acte, qui se détermine elle-même. Les artistes dit-il, sont les rejetons de la Nature Poète créant par improvisation, créant des individus et non des modèles ou selon des modèles, ils sont à l'écoute de la Nature en eux et à l'écoute de leur nature. Le philosophe lui, se méfie de sa nature, en particulier de sa nature désirante. L'exercice de la raison suppose la mise à l'écart du désir qui fait s'égarer, d'où pour le philosophe, la recherche de l'amour platonique plutôt que de l'amour sexuel. Poètes et philosophes vrais accèdent à la liberté concrète et complète en réalisant leur essence singulière par et dans leur œuvre qui n'est pas donnée à l'avance, inanticipable. Entre la 1° et la 2°, la variété des libertés des hommes collectifs, toujours incomplètes, imparfaites.

Comme il nous présente la Nature comme le Poète universel, créatrice d'individus et non de modèles, je m'étonne du besoin de distinction de Marcel Conche. Je préfère partir de la liberté initiale et indéterminée de chacun et suivre le parcours de chacun, enfin de quelques uns. Je n'aime pas trop le distinguo entre artistes et homme collectif, entre philosophe et croyant. Comme si s'établissait une hiérarchie. Chacun étant une création singulière de la Nature, je trouve plus intéressant de considérer chaque vie comme un roman et à écouter les gens, effectivement, chaque vie est un roman. Les romans des romanciers ne me semblent pas plus intéressants exception faite du style pour les plus grands, que les romans des simples gens, qu'ils soient aliénés dans leur religion, leur statut social, ou libérés par leur exercice de la raison.

La variété des éthiques, choix individuel, justifie qu'on ne porte pas de jugements de valeur sur les vies et éthiques qui ne nous agréent pas. Ces éthiques de vie (selon des valeurs qui ne sont pas la nôtre, gloire, pouvoir, honneurs, richesses...) ne valent pas plus, pas moins que la nôtre. Il n'y a pas à établir une hiérarchie des vies et des éthiques, créations des hommes appelés à disparaître, toutes néantisées par la mort.

Marcel Conche pense que par l'éducation laïque d'une part, par la morale universelle des droits de l'homme d'autre part, il est possible d'arriver à la société humaine universelle, sans classes, sans violence. Il ouvre une perspective pour tous de sortie de l'ubris, de la démesure de l'homme voulant maîtriser la nature et réussissant à la dénaturer, à la détruire, accélérant sans doute à son insu sa propre disparition comme espèce. Je serai plus modeste : chacun est libre de sa sortie individuelle de la volonté de toute puissance sur soi, autrui, la nature. Chacun est libre de développer une attitude de respect pour tout ce qui existe à commencer par lui, respect se justifiant par l'impossibilité de connaître quelque monde que ce soit, monde de mon chat, monde de mon voisin, monde de celle que j'aime... L'empathie n'est pas une voie d'accès à l'autre. Contrairement au projet de Diderot dans Le rêve de d'Alembert (texte ci-dessous)

Amener l'enfant, l'adolescent à apprécier l'ordre et la beauté des mondes qu'il perçoit, voués à disparaître, amener l'enfant, l'adolescent à apprécier la valeur de toute vie car la vie est bonne, c'est peut-être l'amener à respecter tout être vivant, tout être humain, tout ce qui existe, c'est peut-être l'amener à intervenir le moins possible, à ne rien déranger dans l'ordre des mondes, à devenir un contemplatif sachant qu'il n'y a aucune possibilité de comprendre un monde de mouche, de chien, de rossignol, pas davantage le monde du voisin, du copain, de l'ami. Respectueux de l'infinie variété, diversité de ce qui s'offre, il est pleinement ouvert, dans l'accueil. Mais rien ne viendra à lui. Il n'aura pas accès au for intérieur de l'autre, aux mondes autres. Il aura accès à la Bonté de la nature par les êtres vivants qu'elle crée, à la beauté des mondes vivants, il aura des sensations selon ses qualités sensorielles (certains sont plus sensibles que d'autres), il aura des émotions, des sentiments, il se rendra à des évidences, il portera des jugements vrais sur ce qui l'environne mais aucune connaissance ne sortira de cette contemplation du monde de son chien, de son chat, de son amour. Cela me semble se déduire de l'affirmation la Nature est sans pourquoi. Il en est ainsi de toute création de la nature naturée.

Il me semble que notre monde brutal, violent, où nos milliards de décisions quotidiennes, souvent contradictoires, de natures si différentes, ressemblent au brassage perpétuel des élément premiers, infimes, participe du désordre de la Nature d'où tout naît, où le hasard créateur est à l'oeuvre. Je ne suis pas loin de penser que le monde de l'homme composé de 7 milliards de mondes singuliers inconnaissables est gouverné par le désordre et le hasard. Et que toute prétention de rationalité, de mise en ordre ajoute au désordre. Ouvrir une perspective pourtant heureuse de fin de l'histoire, de fin de la violence me semble relever de la démesure. Le sage tragique ne pariera pas sur cette fin heureuse, pas plus que sur son inverse ou que ni l'une ni l'autre..

 

Jean-Claude Grosse

 

Pour se familiariser avec Marcel Conche, on pourra lire les nombreuses notes de lecture publiées sur ce blog ou présentations de sa philosophie.

Les entretiens d'Altillac

Sur la philosophie de Marcel Conche

Note sur le silence d'Émilie

Métaphysique/Marcel Conche

La Liberté/Marcel Conche

 

Texte de Diderot

 

Diderot- Avant que de faire un pas en avant, permettez-moi de vous faire l´histoire d´un des plus grands géomètres de l´Europe. Qu´était-ce d´abord que cet être merveilleux ? Rien.

d´Alembert - Comment rien! On ne fait rien de rien.

Diderot- Vous prenez les mots trop à la lettre. Je veux dire qu´avant que sa mère, la belle et scélérate chanoinesse Tencin, eût atteint l´âge de puberté, avant que le militaire La Touche fût adolescent, les molécules qui devaient former les premiers rudiments de mon géomètre étaient éparses dans les jeunes et frêles machines de l´une et de l´autre, se filtrèrent avec la lymphe, circulèrent avec le sang, jusqu´à ce qu´enfin elles se rendissent dans les réservoirs destinés à leur coalition, les testicules de sa mère et de son père. Voilà ce germe rare formé; le voilà, comme c´est l´opinion commune, amené par les trompes de Fallope dans la matrice; le voilà attaché à la matrice par un long pédicule; le voilà, s´accroissant successivement et s´avançant à l´état de foetus; voilà le moment de sa sortie de l´obscure prison arrivé; le voilà né, exposé sur les degrés de Saint-Jean-le-Rond qui lui donna son nom; tiré des Enfants-Trouvés; attaché à la mamelle de la bonne vitrière, madame Rousseau; allaité, devenu grand de corps et d´esprit, littérateur, mécanicien, géomètre. Comment cela s´est-il fait ? En mangeant et par d´autres opérations purement mécaniques. Voici en quatre mots la formule générale : Mangez, digérez, distillez in vasi licito, et fiat homo secundum artem. Et celui qui exposerait à l´Académie le progrès de la formation d´un homme ou d´un animal, n´emploierait que des agents matériels dont les effets successifs seraient un être inerte, un être sentant, un être pensant, un être résolvant le problème de la précession des équinoxes, un être sublime, un être merveilleux, un être vieillissant, dépérissant, mourant, dissous et rendu à la terre végétale.

Jean Starobinski a fait une très belle étude linguistique et stylistique de ce passage dans Diderot, un diable de ramage, (Gallimard 2012, pages 247 et suivantes).
On voit bien le projet des Lumières: rendre la continuité matérielle des molécules universelles à d'Alembert, le génial géomètre. De l'universalité de l'infiniment petit à la singularité de d'Alembert. Mais le même schéma explicatif vaut pour chacun. Il n'explique donc rien ou alors ce qu'il y a de commun entre les humains. Aujourd'hui, ce schéma matérialiste serait plus raffiné, irait jusqu'aux gènes, à l'ADN de d'Alembert. Mais je persiste, tout schéma explicatif de cette sorte ne nous fera pas accéder au for intérieur de d'Alembert, pas même avec les plus perfectionnées connaissances neurologiques au fonctionnement de son génie mathématique.

 

JCG

 

 

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Disparition de Georges Mathieu / Le privilège d'être

13 Juin 2012 , Rédigé par Jean-Claude Grosse Publié dans #notes de lecture

Je fais remonter cet article du 2 juin 2007 en mémoire de Georges Mathieu, disparu dimanche 10 juin 2012. Il avait 91 ans.

Le Privilège d’être
  Georges Mathieu

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Éditions Complicités 2007
ISBN 2351200047
20 euros

 

40 ans après la 1° édition chez Robert Morel, (1967), dans une édition de luxe, les Éditions Complicités rééditent ce texte de Georges Mathieu, précédé d’une note au lecteur, d’une introduction et d’un entretien entre le peintre et Christine Blanchet-Vaque.
J’ai eu l’information par le portail d’artistes Art Point France et j’ai commandé et le livre et le film de Frédéric Rossif (1971) sur et avec Mathieu:
commentaires de François Billetdoux, musique de Vangélis, le plus grand film sur le mystère de la création avec Le mystère Picasso de Clouzot. (Durée: 53 minutes, 20 euros chez Zoroastre)

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Vangélis et Mathieu
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Mathieu, Rossif et la célèbre Mercédès 540 K
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Rossif et Mathieu

Je ne découvre pas Mathieu aujourd’hui. Je m’y suis intéressé à l’époque de sa célébrité, de son dandysme. Disons de 1957 à 1968. Je suivais ses frasques à travers la presse à l’affût des sorties de Georges Mathieu. Je me souviens de ses voitures, de ses capes noires avec doublures rouge, de ses moustaches, de ses écrits aussi : L’abstraction lyrique chez Julliard, de son intérêt pour Stéphane Lupasco, de certains écrits-manifestes sur la fête, le sacré, l’art. Je ne l’ai jamais vu peindre en public et je n’ai vu que peu d’oeuvres en vrai.

Le Privilège d’être est un ensemble disparate d’écrits tant dans le fond que dans la forme. Dialogue théâtral favorisant la distanciation avec Les Muses. Journal avec deux semaines non datées : Sept jours et Sept autres jours permettant de découvrir le Maître, ses rencontres, les lettres reçues, ses interlocuteurs, son environnement. Le musée de l’âme est une évocation de son appartement de 12 pièces sur 3 étages où un meuble à chaque fois décide de la destination de la pièce. Du renvoi de Till nous montre le Maître dans ses rapports étranges avec son valet qui apparemment s’autorisait bien des privautés justifiant son renvoi abrupt. Petites confidences et petites impressions libanaises racontent plein d’anecdotes sur le Maître , permettant de se faire une idée de ses comportements au quotidien, de son insolence, de ses goûts et affinités, de ses rejets aussi.
Livre roboratif, plein d’humour et d’esprit où s’exprime un fort refus du conformisme, où se revendique une forte affirmation à être libre, ce que les autres vont appeler anti-conformisme ou snobisme comme façon de se démarquer. Or Mathieu se démarque surtout du bourgeois, de l’américanisme, de l’aristotélisme-cartésianisme. Mathieu se veut à la pointe de l’art et de la science : n’adresse t’il pas un mémoire à Einstein pour réconcilier physique quantique et relativité générale (50 ans après, on court toujours après cette unification) ? Il s’intéresse au passé, essentiellement des batailles, du mobilier, des bustes, des trônes, (il est royaliste mais nous n’apprenons pas pourquoi), il s’intéresse à l’orient, aux nouvelles logiques, à la théorie des jeux. Il comprend le premier l’importance des tachistes américains comme Pollock, lui-même inventant l’abstraction lyrique, l’abstractivisme préfèrerait-il qu’on dise.
Biographie, bibliographie complètent utilement ce livre qui permet de prendre la mesure d’un homme et d’un artiste qui auront marqué avec une force rare l’évolution de la création contemporaine par deux démarches : la peinture en public sur de grands formats à une vitesse surprenante, le tubisme ou tachisme permettant de s’émanciper du constructivisme, du géométrisme ; le signe précédant la signification, ce que nombre de jaloux ou d’incultes lui auront fait payer car Mathieu, polémiste redoutable, aura su mettre le doigt là où ça fait mal : les méfaits ravageurs de la bureaucratie institutionnelle qui occupe les postes de décision, l’inexistence de l’éducation artistique…
Dès 1964, Georges Mathieu s’est lancé dans une croisade en faveur d’une éducation qui ne mettrait plus l’accent sur la raison au détriment de la sensibilité, ni sur le progrès économique au détriment du progrès de l’homme et qui ouvrirait l’accès du plus grand nombre aux joies les plus simples et les plus exaltantes de la vie. Une phrase de Galbraith, qu’il aime à citer, résume sa philosophie : "L’artiste est maintenant appelé, pour réduire le risque du naufrage social, à quitter sa tour d’ivoire pour la tour de contrôle de la société".
Un regret : trop de fautes , voire de maladresses d’expression émaillent le livre, surtout dans l’entretien. Dommage.
Jean-Claude Grosse

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Note sur le film: La fureur d’être, édité par Zoroastre.
Le film de Rossif qui date de 1971 est complété par une interview de Georges Mathieu en date du 14 mars 2006 à Paris soit 35 ans après.
L’interview donne des éclairages sur le film, sur l’interventionnisme de Rossif auquel Mathieu satisfait parce que 2 caméras filment dont l’une au ralenti pour surprendre les « erreurs gourmandes » de Mathieu dit Billetdoux. En réalité, Mathieu n’aime pas les sinusoïdes que lui fait accomplir Rossif et s’en libère par des traits sur les signes qu’il a commis sur « commande ».
Dans la 2° partie du film, pendant que Mathieu peint, agit, Vangélis improvise ainsi qu’une danseuse grecque mais la musique n’influence pas le peintre. C’est Rossif qui nomme la toile : Charles Quint alors que pour Mathieu, il s’agit d’une tragédie grecque avec 3 composantes : l’amour, la vie, la fête.
Le film comme l’interview permettent de comprendre le cheminement de Mathieu qui prend conscience de l’importance du style avec une étude sur Joseph Conrad, en arrive à rompre avec dit-il, 40.000 ans d’histoire de l’art, avec l’héritage gréco-latin, à inventer l’abstraction lyrique, rupture avec tous les courants antérieurs, rupture avec la réflexion précédant l’action. Évidemment, il y a le risque des automatismes mais Mathieu, peintre autodidacte, s’en émancipe souverainement.
Le film est disparate comme le livre : Le privilège d’être, évoquant l’enfance, la guerre, l’amour des voitures, soumettant le peintre à une interview graphique sur la page blanche, nous le montrant dans son appartement « baroque », nous le montrant bien sûr en acte de peindre et c’est assez impressionnant. Mathieu et ses longs pinceaux tenus presque comme des épées, Mathieu et son large pinceau qu’il manie avec dextérité pour des courbes et des volutes, Mathieu et son gant qu’il passe sur la toile comme s’il lessivait, Mathieu bondissant, Mathieu allongé. Au fur et à mesure que le travail avance, Mathieu s’éloigne de plus en plus souvent de la toile, dans des allers et retours rapides, avec une gestuelle variée où j’ai noté des temps d’arrêt pour des bifurcations, des insistances mais cela va vite et la toile se remplit, se charge sans qu’on ait le sentiment d’un excès, d’un trop plein. Mathieu s’adresse aussi à nous comme s’il nous faisait une conférence et c’est avec le film que j’ai compris le titre de son livre : Le privilège d’être, à savoir que ce privilège, on veut nous le confisquer et que nous avons à l’affirmer contre toutes les forces aliénantes. « L’homme moderne sera-t-il demain définitivement frustré de ce privilège démocratique que l’État lui accorde et que la société lui arrache : le privilège d’être ? » Un des très forts moments du film est l’installation des œuvres de Mathieu dans le parc de Versailles, faisant paraître pâle la nature, rendant évidente la puissance créatrice de l’homme.
Voir Mathieu, 35 ans après, a été pour moi une surprise : il a 86 ans, répond aux questions d’ Yves Rescalat, parfois avec quelques difficultés mais avec clarté dans l’ensemble jusqu’à la question finale sur ce qu’est la beauté pour lui, question qui le laisse sans voix jusqu’à ce qu’il réponde d’une façon lumineuse : « c’est une sorte de présence qui sublime le reste. »
Je ne peux que conseiller la découverte ou redécouverte de ce peintre, convaincu d’avoir rompu avec des millénaires de représentation, d’avoir ouvert la voie à la création sans réflexion, sans construction, l’abstraction lyrique, et d’avoir essayé de rapprocher l’art de la vie pour tous d’où ses peintures en public, ses affiches pour Air France, sa pièce de 10 franc, son logo pour Antenne 2…
« Pour aller où tu ne sais pas, va par où tu ne sais pas », cette phrase de Saint-Jean de la Croix, Mathieu la reprend à son compte. Le film se conclut par : « on ne fait pas le portrait d’un artiste, on l’approche à peine. »
JCG
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Georges Mathieu: Le Massacre de la Saint Barthélémy
Paris 1945 bis 1965 Museum de Modern Art Linz

MATHIEU - ROSSIF, la rencontre étonnante et détonnante...
«Mon film tente d’exprimer les rapports entre un homme et la peinture. Pourquoi cet homme vit, pourquoi il peint comme ça... J’ai essayé de composer un opéra dont Mathieu serait le livret. Il ne s’agit donc pas d’un portrait; on ne fait pas le portrait d’un artiste, on l’approche à peine. Quoi qu’il en soit, Mathieu est une personnalité extraordinaire, un homme de notre temps avec un immense talent: c’est déjà fascinant. Ce n’est pas un film de peinture. Ce n’est à aucun moment un documentaire. Nous avons tenté en partant de Mathieu de dépasser les notions de réel et d’irréel, les données d’information historiques ou même généalogiques, il fallait par une vision cinématographique faire comprendre l’œuvre d’un visionnaire ». _ Frédéric ROSSIF _

Un film à part ..._Invisible depuis des années, toujours inédit salle, _voici enfin en DVD, pour la première fois entièrement restauré, pour le 35ème anniversaire de sa réalisation, le chef d’œuvre méconnu de Frédéric Rossif. Au delà d’un film sur un peintre, c’est un film sur la peinture, et plus encore une œuvre à part entière sur la création. Eclats d’un tournage porté par la rencontre de quatre grands artistes : les qualités d’auteur, la grandeur et l’éclectisme de Rossif, ne peuvent seules se résumer aux chefs d’œuvre reconnus que sont Mourir à Madrid et de Nuremberg à Nuremberg : on les retrouve dans Georges Mathieu ou la fureur d’être. Ce film singulier, n’en demeure pas moins à part dans sa filmographie. A part également parce que Vangelis, qui a marqué de son talent l’œuvre de Rossif, signe ici par sa présence à l’écran, une première collaboration avec le cinéaste. A part, enfin, car cette musique originale, tout comme le texte remarquable de François Billetdoux, sont toujours inédits.

La création au travail..._Georges Mathieu ou la fureur d’être est un film organisé autour d’une interview graphique improvisée par Georges Mathieu, réalisé à la demande du cinéaste. Elle confère au film une ligne narrative qui, en le « fictionnalisant », restitue, sous la forme du conte initiatique placé sous le sceau du signe, des rites, du cérémonial, tout le mystère et la merveilleuse légende Georges Mathieu. Sous l’œil des caméras de Rossif, Mathieu exécute "L'Election de Charles Quint" et la « Nécessité de l’Espérance » sur la musique improvisée de Vangelis. L’œuvre est bercée par la majesté du commentaire de François Billetdoux, et les voix mélodieuses, envoûtantes du dramaturge, et de celle de la comédienne Nathalie Nerval. C’est alors, par la magie du cinéma, que le mouvement du cinématographe épouse intimement le geste créateur et met en lumière la quintessence suprême du génie de l’ouvrage, l’art de Mathieu, prémisses à la fête suprême de l’être : le privilège d’être.


mathieucapetiens.jpg"Les Capétiens partout" - 295 x 600 cm -
Huile sur toile, signée et datée en bas à droite : Mathieu, 10 octobre 1954 -
Centre Pompidou, Musée national d'art moderne
mathieubogota.jpgComplainte silencieuse des enfants de Bogota face aux commandos de la mort
mathieudana.jpg
Dana
mathieutaverny.jpgTaverny
photos-g-mathieu-011.jpgau centre d'art contemporain de Fernet-Branca en janvier-février 2007


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