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Blog de Jean-Claude Grosse

Articles avec #notes de lecture tag

Fragments/Marilyn Monroe

5 Août 2011 , Rédigé par grossel Publié dans #notes de lecture

Pour le 49° anniversaire de la disparition de Marilyn Monroe, le 5 août 1962, à 4 H 25, (on lira Enquête sur un assassinat de Don Wolfe par exemple), cette note de lecture sur les Fragments publiés en octobre 2010.

 

Note de lecture sur

Fragments de Marilyn Monroe

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Voilà une belle réalisation éditoriale, des présentations claires, des photos significatives (Marilyn lisant ou écrivant, une seule), les fragments originaux avec l'écriture généralement au crayon de Marilyn, textes parfois tapés à la machine dont un avec la signature de Marilyn, les mêmes fragments tapés en anglais et en français, une préface érudite et interprétative d'Antonio Tabucchi.

Ce qui frappe, c'est la variété des supports, papier à en tête d'hôtels célèbres, carnets noirs Record, agenda italien, cahier rouge, carnet d'adresses, feuilles volantes … Aucun fétichisme, aucune méticulosité, tout est bon pour le moment d'écriture car il est vital de coucher des mots. Crayon, stylo à bille, stylo à encre, machine à écrire. Des ratures, des remords, des ruptures de ton. Elle pense, se sert de ses moyens de compréhension mais l'émotion est là, les larmes coulent, troublent la pensée, font perdre le fil. Ce ne sont pas des textes destinés à la publication. Somme toute, il y en a assez peu sur 28 ans (1943-1961). Marilyn n'est pas auteur, ne souhaite pas l'être. Ces fragments sont des aides, des mises en mots destinées à faire le point sur tel ou tel épisode de sa vie professionnelle, sentimentale. Pas mal de notes sur le métier d'acteur, sur ses rapports à cet art, nécessaire à sa vie, son rêve, qui la tient debout. Elle est douée d'une sensibilité donnant à ses interprétations plus que ce que Hollywood attend, faisant le succès de ces films – des comédies pour l'essentiel– tissant avec le public une relation particulière ; elle l'a dit, c'est le public qui m'a fait, pas les studios. Et en même temps, elle est terrorisée, angoissée, craint la folie héréditaire, manque de confiance en elle, a besoin du soutien de Paula, de Lee Strasberg dont elle note cette phrase terrible : il n'y a que la concentrationentre l'acteur et le suicide (page 217). Ce qu'elle dit sur ses peurs qui remontent à loin et que les analyses ne règlent pas est précis, lucide. Mais cela ne suffit pas à ne plus avoir peur. Et le faut-il ? Puisque ces peurs sont le ressort de son génie. Deux phrases comme des aphorismes. Pour la vie C'est plutôt par détermination qu'on ne se laisse pas engloutir. Pour le travail La vérité peut seulement être retrouvée, jamais inventée (page 183). On retrouve cette lucidité désenchantée quand elle évoque son amour avec Jim (elle a 17 ans) ou avec Arthur (elle en a 30).

Ce qui m'a frappé dans ce petit ensemble de fragments intimes, c'est la présence de la nature, arbres et feuilles, herbes, êtres vivants, souffrants, personnifiés, la lune, les pierres, des animaux, chiens, chats ; beaucoup de compassion là-dedans par identification. Marilyn est très sensible à ce qui se passe en elle mais aussi à ce qui se passe chez l'autre, pas nécessairement une personne mais une chose, une poupée … Évidemment et c'est le plus triste dans toute cette tristesse qui se dégage, c'est ce que la vie lui a appris, j'ai appris de la vie qu'on ne peut aimer l'autre, jamais, vraiment (page 139). Plonger dans ces fragments, poèmes, lettres c'est découvrir une femme sans complaisance vis à vis d'elle, exigeante dans ce qu'elle attend d'elle, veut pour elle.

Une surprise : rien concernant Di Maggio pourtant toujours là quand c'est grave (l'épisode de la clinique psychiatrique est édifiant, c'est lui qui la sort de cet enfer ; et dire qu'on remet ça aujourd'hui en France avec la législation depuis le 1° août 2011 sur l'hospitalisation sous contrainte ; c'est lui aussi qui organisera les obsèques écartant le tout Hollywood et l'ignoble Franck Sinatra ; Arthur Miller ne s'y manifestera pas ; il écrira Après la chute).

Une autre surprise : le projet de recréer, en date du 19 décembre 1961, après l'échec des Marilyn Monroe Productions, un nouveau studio indépendant avec Marlon Brando (nom de code : Carlo), Lee et Paula Strasberg, au service des artistes, preuve de la ténacité de Blonde, mais l'année 1962 allait lui réserver le meilleur et le pire (le 19 novembre 1961, elle rencontre Kennedy).

Le manque d'amour solide et d'attention, avec pour conséquence la méfiance et la peur du monde. Je n'en ai rien retiré de bien excepté ce que cela m'appris des besoins essentiels des tout-petits, des malades et des faibles (page 255).

Ces fragments ne peuvent donner une vision globale de la vie de Marilyn. Ils ne peuvent servir de biographie. Mais qu'importe. Seuls quelques fragments de nous toucheront un jour des fragments d'autrui. La vérité de quelqu'un n'est en réalité que ça – la vérité de quelqu'un(page 45). Aujourd'hui, la poétique du fragment est la norme. On n'a plus la tentation de la globalité, de l'unité d'un être, d'une vie.

 

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De ces fragments de Marilyn se dégage pour moi, une image de bonté, d'amour inconditionnel pour ce qui vit. Pour se maintenir dans cette bonté, cet amour, que de souffrances, de désir de mort, d'expérience de la solitude, d'acceptation-rejet de cette solitude pour aimer bravement et accepter, autant qu'on peut le supporter (page 155)

D'où l'intérêt des photos d'André de Dienes nous montrant une Marilyn mariale dans les nuages, en prière, extatique ou dolorosa. Là je me démarque d'Antonio Tabucchi en recherche de la poudre du papillon. Rêver de Marilyn qui rêve d'être un papillon (page 18). Marilyn a à la fois la légèreté du papillon (de jour, de nuit ; leurs différences !) et la carnalité double de la Femme (jeune fille romantique et amante universelle).

Vie

Je suis tes deux directions (page 39).


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Jean-Claude Grosse, à Corsavy, le 3 août 2011

 


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Marilyn Monroe/Don Wolfe/Joyce Carol Oates

1 Août 2011 , Rédigé par grossel Publié dans #notes de lecture

Marilyn Monroe

Don Wolfe/Joyce Carol Oates

 

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Travaillant au livre à 36 voix, Pour Marilyn, je suis amené à lire un certain nombre de livres, biographies, romans. Pour finir, ce seront les Fragments de Marilyn elle-même.

 

Marilyn Monroe/Enquête sur un assassinat de Don Wolfe date de 1998. 15 ans d'enquête, 6 ans d'écriture, c'est un temps considérable pour un résultat convaincant, en cinq parties. La 1° est consacrée à la mort de Marilyn. De plus en plus de livres et de documentaires télé comme le Contre-Courant de Stéphane Paoli du 21/11/2003 avancent la thèse d'un assassinat le 4 août maquillé en suicide le 5 août. Les motivations sont nombreuses, les principales étant les révélations supposées de Marilyn lors d'une conférence de presse prévue le 6 août, révélations sur les agissements et les projets du Président et de l'attorney général. Marilyn prenait des notes de ses conversations et son carnet rouge présentait une menace pour la sécurité nationale, d'après le FBI et la CIA. La présence de Robert Kennedy est attestée tant dans l'après-midi que dans la soirée du 4 août. Les détails varient d'un auteur à l'autre. Les variations sont plus importantes sur les causes : assassinat (homicide volontaire), maladresse médicale (homicide involontaire), sur les commanditaires et les exécutants, sur les complicités voulues ou involontaires. On peut renoncer à la théorie du complot mais observer de curieuses connivences de fait entre des protagonistes aux intérêts différents : Kennedy, Lawford, Greenson, Murray, Engelberg, Newcomb, Jefferies … On peut aussi constater ou admettre que ce que l'on appelle machine d'état, appareil judiciaire fonctionnent comme des machines et des appareils, se mettant au service de ce qui doit rester caché. On est impressionné par l'acharnement à ne pas relancer l'enquête, à ne pas présenter l'affaire devant un grand jury … Bref, le mystère de la mort de Marilyn, en grande partie élucidé, reste tout de même mystérieux.

Les autres parties du livre nous décrivent l'enfance de Norma Jeane, l'orphelinat, les familles d'accueil, le mariage à 17 ans, la pin-up, le bout d'essai, le premier contrat à 75 dollars par semaine et le nouveau nom : Marilyn Monroe, née le 24 août 1946, les films et mariages, les ruptures avec les maris comme avec Hollywood ou New York. J'ai apprécié les 4 parties consacrées à Marilyn Monroe, Zelda Zonk car elles sont écrites par quelqu'un qui a appris le métier d'acteur, qui a travaillé aux studios et qui donc fait preuve d'empathie pour son sujet et de connaissance sur son art. Il y a des trouvailles d'écriture qui font de cette biographie plus qu'une biographie, déjà un roman. Évidemment, on sort éprouvé de cette lecture. Certains chapitres comme le 58° sur le week-end des 28 et 29 juillet 1962 au Cal-Neva Lodge à l'invitation de l'infâme Franck Sinatra donnent la nausée. D'autres ouvrent sur des abîmes (le mystère de cette femme, de cette personne) comme le 41° : Ne tuez rien, s'il vous plaît ! J'en conseille la lecture ; c'est une mine qui se nourrit du travail de prédécesseurs sans les répéter inutilement. Les sources sont indiquées avec précision. Je relève au passage, la discrétion de M.M dans sa vie privée. Certes, avec la presse aux trousses, il y eut des révélations, scandales mais elle a su à de nombreuses reprises devenir anonyme, passer incognito et se préserver, préserver ses RV, ses rencontres. Perruque, lunettes noires, imper, noms de code et hop !

 

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Blonde de Joyce Carol Oates date de 2000. C'est un roman et non une biographie, une synecdoque comme dit l'auteur dans sa note. L'empathie de Joyce Carol Oates pour le personnage de Norma Jeane est communicative. L'auteur, en 1110 pages (Livre de poche), réussit à nous faire rentrer dans la peau, l'âme de son personnage (La peau est mon âme. Il n'y a pas d'âme autrement. Vous voyez en moi la promesse de la joie humaine). On ne cherchera pas à démêler la fiction et la réalité. On a affaire comme dit l'auteur à une tragédie en 5 actes avec deux registres d'écriture, une écriture réaliste pour la réalité extérieure et une écriture surréaliste pour l'intime, la vie intérieure, les rêves, visions, hallucinations, un roman pluriel, à multiples voix, avec une présence forte du sexe (très impressionnant de voir comment cette romancière pudique sait nous balancer à la gueule nos turpitudes, nos fantasmes …), avec aussi cette recherche de l'amour, cet amour de la vie, de toute vie, son amour de la nature, même si Norma est plus citadine que paysanne. La variété des écritures me semble oeuvrer dans le sens d'une composition juste du personnage, aller dans le sens de la vérité du personnage : on est embarqué, on est touché, on s'attache, on n'abandonne pas (comme elle a été abandonnée partiellement par la mère, totalement par le père mais comme elle qui n'a jamais abandonné). Si on veut comprendre la blonde, il faut partir du contexte : la grande crise de 1929, comment s'en sortir ?, le mariage à 17 ans, fin de la vie pour la plupart des jeunes filles de l'époque, devient pour Norma, le point de départ d'une conquête de soi, d'une affirmation de soi, au travers d'une blonde sophistiquée créée par l'usine à rêves, même si le prix à payer fut en partie celui du cul (beaucoup ne voyaient que son cul, d'autres les seins, d'autres la bouche, les lèvres en O parfait, disant Mmmm, d'autres les yeux, quelques-uns le visage, et très rares, la femme, la personne ; s'il existait des photos prises par des soldats de Corée ou des souvenirs de son tour de chant ! en tout cas, elle sut montrer à ceux qui avaient produit la ravissante blonde idiote qui roule des hanches, qu'elle était une sacrée femme ; élevée un temps dans la Science chrétienne, il semble que l'affirmation de Mary Baker Eddy sur l'irréalité du mal ait influencé Norma Jeane qui semble avoir traversé les épreuves mauvaises et méchantes comme si elles ne l'atteignaient pas ; elle était sans doute blessée ; trop de signes : dépression, addictions diverses montrent les effets du mal mais malgré tout, à chaque fois, elle rebondit, à chaque fois, elle puise l'énergie contre ses propres tentations d'abandon, de suicide, de renoncement).
Joyce Carol Oates montre bien comment cette construction s'opère, comme un aller-retour entre réel et scène, scène et réel (et la scène se poursuivrait ainsi comme font les scènes, en notre absence, page 1096), comment ce qui pourrait s'apparenter à une structure psychotique (dédoublement) sert d'arme à Norma pour imposer son approche de ses personnages aux metteurs en scène, pour combattre les studios et les médias qui ne veulent montrer que le produit Marilyn, comment elle sait rompre quand elle perd son âme pour se retrouver elle, ailleurs, modeste et géniale actrice sur la scène d'une célèbre école de New York, anonyme dans les rues et accessible dans les jardins. Son rapport au temps ((qu'est-ce que le temps ? Sinon ce que les autres attendent de nous. Ce jeu que nous pouvons refuser de jouer. Et qu'elle sut si bien refuser de jouer !), ses retards sans culpabilité, ses séances de préparation qui durait des heures comme on prépare un cadavre, autant de faits révélant la force de Norma, difficile à vivre pour les autres, les salauds, navigatrice dans une rivière sans retour, impétueuse, et où il faut beaucoup d'instinct, d'intelligence, de volonté, de détermination, d'astuce, de stratégie, d'humour pour ne pas se naufrager. Car si mort jeune, il y a eu, elle est le fait des autres, des barbares dont le tireur d'élite.

 

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Jean-Claude Grosse, à Corsavy, le 1° août 2011


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Marilyn Monroe dernières séances/La malédiction d'Edgar Hoover

1 Juillet 2011 , Rédigé par Jean-Claude Grosse Publié dans #notes de lecture

Marylin dernières séances est devenu un film, présenté ce 24 janvier 2010 sur Arte et qu'on trouve en DVD. C'est une réussite.
James Ellroy vient de sortir UNDERWORLD USA, 3° volet de sa trilogie sur les USA des années 60, après AMERICAN TABLOÏD et AMERICAN DEATH TRIP.
C'est pourquoi je fais remonter cet article écrit le 12/12/2006.

grossel

Marilyn dernières séances de Michel Schneider
 a obtenu, le 14/11/06, le prix Interallié.

ça dérange, ça déménage, ça balade, ça échoue
entre Marilyn Monroe
et Ralph Greenson


Photo d'André de Dienes (cliquer)

J’avais déjà lu de Michel Schneider : Morts imaginaires, appréciant que cet analyste combine fiction et document pour affronter les derniers moments de personnes célèbres, pour tenter de voir, d’écouter si s’y disait une vérité.
On avait tenté cet exercice au Revest avec les agoras: du premier au dernier mot, qui s'étaient déroulées les 2/12/02, 6/1/03, 10/2/03, 3/3/03 avec les psychanalystes Paul Mathis et Jean-Paul Charencon. Les agoras sont enregistrées mais pas publiées ni mises en ligne.
Marilyn dernières séances participe de la même combinatoire : fiction et document pour tenter de voir, d’écouter ce qui se joua peut-être entre Marilyn Monroe et son dernier analyste Ralph Greenson.
Ce roman de 529 pages où l’essentiel de ce qui est écrit, rapporté, est retranscription fidèle d’articles, de livres mais où aussi l’auteur a fait appel à sa capacité d’invention de dialogues, de propos, de lettres se lit avec émotion pour peu que l’on ait été « séduit » par Marilyn, se lit avec effroi aussi car avec ces deux personnages, on franchit souvent la frontière entre la vie et la mort, entre le rêve et la réalité, entre les mots et les images, entre le paraître et l’être, entre la folie et la normalité, entre la peau et la chair, entre le corps et l’esprit. Aucune vérité ne pouvant se dire sur ces 30 derniers mois de la vie de Marilyn Monroe, sur le suicide ou l’assassinat de la star, sur les responsabilités ou non de Greenson, on sort de cette lecture hébété, tellement on est bousculé dans nos certitudes, dans nos regards sur soi, sur autrui, sur l’amour, sur le sexe.
La construction du roman est à l’image de cette saisie impossible, donc de l’impossibilité d’une histoire linéaire, avec un début, une fin, des personnages nettement dessinés sur lesquels on peut parler, qu’on peut juger. Rien de tel avec eux d’où un livre semblable à une partie d’échecs, avec des allers retours dans l’espace et le temps, entre 1950 et 2006, entre les différents protagonistes de ce récit en boucle qui se termine par les mots du début, par la nomination du journaliste Forger W. Backwright, auteur du roman : Marilyn dernières séances, dernière pirouette de l’auteur qui nous a baladés dans les innombrables impasses et miroirs de la question : qui suis-je ?, lui-même étant sans doute ballotté dans sa confrontation à ces deux énigmes que restent en fin de partie, et tout au long de la partie, Marilyn et Romi.
Ce livre, ce roman est terrible pour ceux qui comme moi croient à l’amour, qui croient savoir à peu près qui ils sont, sans prétention, qui ne sont pas border line (est-ce le mot juste, pas sûr) comme Marilyn, transgressif (est-ce le mot juste, pas sûr) comme Ralph.
Malgré ou grâce à ses excès, Marilyn est très attachante, indéniablement intelligente : il y a des textes, des paroles, des répliques, des poèmes, des notes qui sont des diamants, à noter, à méditer car je suis convaincu que les border line (est-ce le mot juste, pas sûr) nous disent beaucoup sur ce que nous sommes. Elle avait le sens de la formule qui bouscule, qui ouvre des abîmes.


Photo d'André de Dienes (cliquer)

Marilyn dernières séances de Michel Schneider,
roman chez Grasset, 2006

Michel Schneider lit le 1° chapitre de son roman (cliquer)

En relation avec Marilyn dernières séances, on lira le roman, document-fiction: La malédiction d’Edgar de Marc Dugain sur les 48 ans de règne d’Edgar Hoover, à la tête du FBI, roman là encore terrible par ce que nous découvrons sur les Kennedy entre autres ( deux des amants parmi tant d'autres de Marilyn, Robert Kennedy étant chez Dugain soupçonné de participation à l'assassinat de la star) et sur la « démocratie » américaine ; le moins qu’on puisse dire est que nous tombons de haut, du haut de nos certitudes là encore.
Dans les deux cas, peut-être gagnons-nous en réalisme, en souhaitant que cela ne nous conduise pas au cynisme.

«Edgar aimait le pouvoir mais il en détestait les aléas. Il aurait trouvé humiliant de devoir le remettre en jeu à intervalles réguliers devant des électeurs qui n'avaient pas le millième de sa capacité à raisonner. Et il n'admettait pas non plus que les hommes élus par ce troupeau sans éducation ni classe puissent menacer sa position qui devait être stable dans l'intérêt même du pays. Il était devenu à sa façon consul à vie. Il avait su créer le lien direct avec le Président qui le rendait incontournable. Aucun ministre de la Justice ne pourrait désormais se comporter à son endroit en supérieur hiérarchique direct. Il devenait l'unique mesure de la pertinence morale et politique.»


John Edgar Hoover, à la tête du FBI pendant près d'un demi-siècle, a imposé son ombre à tous les dirigeants américains. De 1924 à 1972, les plus grands personnages de l'histoire des États-Unis seront traqués jusque dans leur intimité par celui qui s'est érigé en garant de la morale: 8 présidents, 18 ministres de la justice.

Ce roman les fait revivre à travers les dialogues, les comptes rendus d'écoute et les fiches de renseignement que dévoilent sans réserve des Mémoires attribués à Clyde Tolson, adjoint mais surtout amant d'Edgar. À croire que si tous sont morts aujourd'hui, aucun ne s'appartenait vraiment de son vivant.

"Truman Capote les appelait Johnny and Clyde. Lui, c'était John Edgar Hoover, célèbre patron du FBI sous huit présidents, l'autre, c'était son amant et adjoint, Clyde Tolson. Ils vécurent en couple, dans l'ombre. A côté des puissants, mais en fait au coeur du pouvoir. De 1924 à sa mort, en 1972, traversant Pearl Harbor, l'affaire Rosenberg, le maccarthysme, la baie des Cochons, la mort de Marilyn, les assassinats des Kennedy... on doit à Hoover quarante ans de coups tordus, de politique réactionnaire, de manipulations perverses, que Marc Dugain relate sous la forme de Mémoires imaginaires du compagnon de celui qui fut l'ombre portée sur l'Amérique politique. Après James Ellroy (American Tabloïd, American Death Trip) et Don DeLillo (Outremonde), Dugain se lance aux trousses d'un personnage fascinant, droit sorti d'un film d'Orson Welles. Mais qu'est-ce que «La malédiction d'Edgar» ? L'une de ces biographies romancées qui vous font regretter les vrais romans et les solides biographies ? Une peinture historique de la vie politique américaine et de ses «affaires» ? Une analyse psychologique d'un homme détestable mais fascinant ? Un portrait de cour d'«une âme de boue, le plus solidement malhonnête homme qui ait paru de longtemps», comme disait Saint-Simon du duc de La Feuillade ? Rien de tout cela. Simplement un bon roman... Un roman qui parle aussi du réel comme bien peu de romans français savent le faire..."
Michel Schneider, Le Point du 26 mai 2005

La malédiction d'Edgar de Marc Dugain,
roman chez Gallimard, 2005



Je mets en ligne aussi un article de Philippe Sollers:
Un roman de Michel Schneider
Marilyn s'allonge
Dans « Marilyn dernières séances », le romancier raconte comment, de 1960 à 1962, l'actrice la plus belle du monde eut avec son psychanalyste une relation secrète, destructrice, platonique, fascinante. Explications

L'apparition fulgurante de Marilyn Monroe et sa mort plus qu'étrange ont donné lieu à un tel déluge de commentaires, de fantasmes et de rumeurs qu'on est un peu perdu dans cette mythologie déferlante. Mais voici un fil rouge qui, s'il n'explique pas tout, se révèle d'une formidable efficacité. Il suffit de rappeler que John Huston aimait souligner la coïncidence entre l'invention du cinéma et celle de la psychanalyse. Quoi ? Marilyn Monroe et la psychanalyse ? Mais oui, et c'est là que surgit un personnage incroyable, Ralph Greenson, de son vrai nom Roméo Greenschpoon, le psy de la plus célèbre actrice du monde.
Michel Schneider a écrit un roman passionnant, qui est aussi un essai passionnant, à travers une enquête et une documentation passionnantes. Hollywood, en réalité, était un grand hôpital psychiatrique bouclé sous des trombes de dollars, et Freud, qui croyait apporter la peste à l'Amérique, aurait été fort étonné de découvrir que sa bouleversante découverte avait attrapé là un virulent choléra. Cinéma ou vérité des paroles ? Images ou surprise des mots ? Qui va avaler quoi ? Qui va tuer qui ? En Californie, disait Truman Capote, «tout le monde est en psychanalyse, ou est psychanalyste, ou est un psychanalyste qui est en analyse». Voici donc des séances vraies ou vraisemblables de cure, avec dérive de deux personnages se piégeant l'un l'autre, jusqu'à une folie fusionnelle mortelle. Le roman de Schneider, mieux que toute biographie, permet enfin de déchiffrer la boîte noire de ce crash. Pas de mot de la fin : la chose même, dans toute sa terrible complexité. Une très bonne écoute, donc. Du grand art.
Marilyn se révèle ici très différente de sa légende autoprotectrice de ravissante idiote et de sex-symbol. C'est une fille intelligente, cultivée par saccades, extrêmement névrosée à cause d'une mère démente, enfermée dans un corps de rêve qui fait délirer les hommes, ne sachant plus qui elle est ni à qui parler, contrôlant son image mais sans avoir la bonne partition sonore du film qu'elle est obligée de jouer sans cesse, sous le regard d'un spectacle généralisé que le nom de ses employeurs, la Fox, résume comme un aboiement. Seules les photos la rassurent, il y en a des milliers, c'est son tombeau nu de silence. On ne la voit d'ailleurs pas vieillir en caricature américaine liftée et bavarde. Elle ne voulait pas de cette déchéance. S'est-elle suicidée ? Probable. A-t-elle été assassinée ? Pas exclu. S'agit-il d'une overdose accidentelle de médicaments dont elle faisait une consommation effrayante ? Restons-en là. Marilyn ou la suicidée du spectacle ? C'est sans doute le bon titre de ce film d'horreur. Ce n'est pas tous les jours, en effet, qu'on rencontre pêle-mêle autour d'un cadavre éblouissant le président de la première puissance mondiale (Kennedy), un chanteur-séducteur star (Sinatra), la Mafia (à tous les étages), la CIA et le FBI, un écrivain estimable (Arthur Miller), un champion national de base-ball (Joe Di Maggio), un petit Français à la coule (Yves Montand), des tas d'amants plus ou moins anonymes (dont beaucoup ramassés au hasard) et enfin des millions d'Américains à libido simpliste, soldats, hommes politiques, ouvriers, machinistes, tous affolés du regard à la moindre manifestation de ce corps de femme. Naufrage du cinéma : ce Titanic pelliculaire rencontre un iceberg détourné de sa position, la psychanalyse. L'iceberg lui-même coule à pic. Rideau.
Car ce Ralph Greenson n'est pas n'importe qui. En principe, c'est un freudien strict, auteur d'un livre technique qui a fait date, ami d'Anna Freud, la fille du génie viennois. Seulement voilà : avec Marilyn, sa vie est chamboulée, il s'écarte de plus en plus de la pratique normale, voit sa patiente chaque jour pendant des heures, l'introduit dans sa famille et, sans coucher avec elle, se mêle de ses contrats en garantissant sa présence sur les plateaux (Marilyn a des retards légendaires). Il surveille ses médicaments, ses piqûres, ses lavements, joue la bonne soeur, repère la crainte maladive de sa patiente pour l'homosexualité sans peut-être se douter de sa frigidité, bref se lance à corps perdu dans une tentative de sauvetage très rentable. Schneider relève avec finesse qu'au lieu d'entraîner Marilyn vers le chemin classique père-vie-amour-désir il l'enfonce dans son angoisse mère-homosexualité-excrément-mort. Elle le mène en bateau, il s'installe. Comment aurait-elle pu s'en tirer ? Des enfants ? Peut-être, mais peut-être pas non plus. En 1955, Marilyn est, avec Truman Capote, dans une chapelle de Foyer funéraire universel (ça, c'est l'Amérique) pour l'enterrement d'une actrice, et elle lui dit : «Je déteste les enterrements. Je serais drôlement contente de ne pas aller au mien. D'ailleurs, je ne veux pas d'enterrement - juste que mes cendres soient jetées dans les vagues par un de mes gosses, si jamais j'en ai.» Elle n'en a pas eu, et c'est, bien entendu, une des clés du problème.
En février 1961, Marilyn est hospitalisée dans une clinique psychiatrique. Elle envoie une lettre bouleversante à Greenson : «Je n'ai pas dormi de la nuit. Parfois je me demande à quoi sert la nuit. Pour moi, ce n'est qu'un affreux et long jour sans fin. Enfin, j'ai voulu profiter de mon insomnie et j'ai commencé à lire la correspondance de Sigmund Freud. En ouvrant le livre, la photographie de Freud m'a fait éclater en sanglots : il a l'air tellement déprimé (je pense qu'on a pris cette photo avant sa mort), comme s'il avait eu une fin triste et désabusée. Mais le docteur Kris m'a dit qu'il souffrait énormément physiquement, ce que je savais déjà par le livre de Jones. Malgré cela, je sens une lassitude désabusée sur son visage plein de bonté. Sa correspondance prouve (je ne suis pas sûre qu'on devrait publier les lettres d'amour de quelqu'un) qu'il était loin d'être coincé! J'aime son humour doux et un peu triste, son esprit combatif.»
Schneider nous dit que cette lettre n'a été retrouvée qu'en 1992 dans les archives de la 20th Century Fox. On veut bien le croire, mais quelle inquiétante étrangeté ! Sensibilité et subtilité décalées de Marilyn, dont Billy Wilder disait : «Elle avait deux pieds gauches, c'était son charme.»
Qu'aurait fait Lacan avec Marilyn ? Rien, ou pas grand-chose. Il lui aurait démontré, par ses silences et ses saillies inspirées, qu'il était absolument allergique à l'industrie cinématographique, à Hollywood, à toutes ces salades d'argent et de pseudo-sexe. Il lui aurait demandé des prix fous pour venir le voir dix minutes. Au lieu de la materner et de la faire déjeuner en famille, il se serait montré indifférent à ses films comme à ses amants. Kennedy ? Sinatra ? Arthur Miller ? Les metteurs en scène ? La Mafia ? De braves garçons, aucun intérêt. Freud lui-même ? Sans doute, mais encore. Anna Freud ? Passons. Bref, en grand praticien de la psychose, très peu humain, il aurait poussé la paranoïa jusqu'au bout avec une patiente hors pair, à la séduction invincible, porteuse du narcissisme le plus exorbitant de tous les temps. Quelle scène ! Marilyn, devinée à fond, en aurait eu marre, et l'aurait peut-être tué puisqu'il ne lui aurait même pas demandé une photo d'elle. Voilà le drame de l'Amérique, et peut-être du monde : la psychanalyse n'y existe plus puisque le cinéma a pris la place du réel.

Né en 1944, Michel Schneider a été énarque, directeur de la Musique au ministère de la Culture et psychanalyste. Il est l'auteur de « Glenn Gould, piano solo » .

Par Philippe Sollers
Nouvel Observateur - 14/09/2006

Petite note sur cette critique de Philippe Sollers:
Évidemment, Ralph Greenson n'avait rien compris au transfert-contre-transfert, son diagnostic sur la peur de l'homosexualité de Marilyn était incomplet, s'y ajoutait la frigidité (sous-entendu peut-être: moi, je l'aurais décoincé) et bouquet, la question: qu'aurait fait Lacan? à l'opposé de Greenson, il aurait été infect avec la star qui l'aurait peut-être tué au lieu de se tuer. Un nouveau roman est dans l'air, clair: comment s'y prendre avec Marilyn quand on est Lacan. Mais chacun sait que le divan lacanien n'a pas été bénéfique pour tous les par(â)lants à Lacan. Il y a une condescendance déplacée dans la critique de Sollers; Schneider est moins sûr, pas trop sûr même, à preuve, 529 pages pour tenter de rendre compte de ce qui s'est peut-être passé entre Marilyn et Ralph, entre janvier 1960 et le 4 août 1962, jour où Ralph a été le dernier à voir vivante Marilyn et le premier à la voir morte.




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The Misfits d'Arthur Miller (1960)

1 Juillet 2011 , Rédigé par grossel Publié dans #notes de lecture

The Misfits d'Arthur Miller

 

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J'avais le livre dans ma bibliothèque depuis 1961, publié par Robert Laffont pour la Bibliothèque du Club de la Femme. 50 ans que ce livre attendait que je le lise. J'avais lu les documents précédant le récit, l'interview d'Arthur Miller, regardé les photos l'accompagnant prises sur le tournage du film à l'été 1960. C'est le projet  Pour Marilyn qui m'a poussé à le lire, parce qu'il semble qu'il y ait beaucoup de points communs entre Roslyn et Marilyn, Marilyn inspirant Arthur Miller, son mari encore, quand il écrit ce scénario. "J’avais conçu ce film comme un cadeau pour elle et j’en suis ressorti sans elle."
"Même enfance difficile, même relation névrotique avec la mère, faite d’intimité et de rejet, même angoisse, même solitude, même sentiment d’abandon, même regard émerveillé et enfantin sur le monde dès qu’il s’agit d’enfants ou d’animaux ; mais cette admiration candide se transforme en scepticisme aussitôt que les hommes s’approchent un peu trop près et tombent amoureux d’elle," écrit Serge Toubiana. En Roslyn, Marilyn se montre parfaite. "Elle était merveilleuse, dira John Huston. Elle ne jouait pas. Elle vivait vraiment son rôle." J'ai vu le film quand j'ai eu fini le livre, deux jours pour lire, deux heures pour voir.
Ce récit me paraît encore très actuel par ce qu'il raconte de la disparition d'un genre de vie, d'un type d'hommes sous les coups de boutoir de l'industrialisation et de la consommation. Les fiers mustangs de la conquête de l'Ouest sont capturés pour être transformés en pâtée pour chiens et chats. Les cow-boys se clochardisent. Après les 30 glorieuses, nous sommes entrés dans les 40 ruineuses sauf pour les banquiers et quelques autres et jusqu'à ce que les indignés soient des millions. Et cette histoire de « paumés », de « désaxés », de désemparés (je ne mets pas de «  » à ce mot qui est la traduction de 1961, « désaxés » étant le mot d'aujourd'hui, désemparés parce qu'il me semble le plus proche de la réalité du quatuor :
3 H et 1 F, 3 H tombant amoureux de la même F, Guido d'abord, Gay ensuite vers lequel elle va aller, Perce enfin qui demande à Gay s'il peut ou non marcher sur ses plates-bandes; 3 H voyant en Roslyn ou cherchant en Roslyn, 3 types de F, elle-même cherchant en Gay, un H pouvant évoquer le père, un H auquel faire totalement confiance), cette histoire donc vaut métaphoriquement pour des millions de spoliés, désindustrialisés, paupérisés, déplacés, déclassés … Mais l'essentiel de cette histoire n'est pas là pour moi, car les conditions socio-économiques ne pèsent pas trop sur ces personnages : à part Guido prêt à la fin à y renoncer, ils refusent les gages, le salariat et l'esclavage concomitant pour rester libres (Gay, Perce) dans ce désert du Nevada, dans ces paysages de collines et de montagnes désolées, à perte de vue. Ils n'ont pas de vie de rechange, n'imaginent pas d'autre vie, n'imaginent rien d'alternatif; 68 et l'imagination au pouvoir, la sobriété heureuse, la décroissance: ils n'en ont pas idée mais ils ont des vérités tirées de leur expérience. Cette nature joue son rôle en ce sens qu'elle amène les personnages à voir plus loin que le guidon. Ils méditent sur le ciel, les étoiles, la vie, la mort : ils sont en contact avec le temps éternel et accèdent à des vérités exprimées avec des mots simples mais ô combien profondes (les chapitres 10 à 12 en sont remplis ; je retiens celle-ci de Guido sur et à Roslyn : Vous avez le don d'émotion. Vous êtes vraiment dans le coup.Tout ce qui arrive à quelqu'un c'est comme si ça arrivait à vous en même temps ! Une vraie bénédiction.)
Cette vérité sur Roslyn est la clef du récit. Son empathie, sa compassion pour les salades, les lapins (c'est vivant un lapin ! Ça ne le sait pas que ça fait du mal !), la chienne, les mustangs heurtent les mâles. Arthur Miller en a fait une vérité définitive.
L'interviewer : L'homme et la femme sont toujours en conflit, le pire est la victoire de l'un ou de l'autre, avez-vous dit récemment. Qu'entendez-vous par là et ne croyez-vous pas à la possibilité d'une vie en commun d'où toute idée d'affrontement stérile serait exclue au profit d'une aide mutuelle ?
Arthur Miller : Le conflit est insoluble. L'homme et la femme sont des êtres inconciliables. Tous deux veulent la liberté, mais ne l'entendent pas de la même façon. La femme dit : Tout est sacré. Il ne faut pas faire de mal à une mouche. L'homme répond : Il me faut la liberté à tout prix. S'il faut tuer pour l'obtenir, je tuerai.
Le récit raconte tout autre chose que cela. La révolte de Roslyn lors de la capture des mustangs traitant les hommes de cadavres ambulants fait éclater le trio : Perce est le plus vite convaincu du bien fondé de la position de Roslyn (qui est une position morale, plus qu'éthique ; elle  a une discussion avec Gay sur la bonté, sur le mal qu'on fait) ; Gay après avoir envisagé de lui faire cadeau de cette horde se ravise quand elle propose de lui acheter les chevaux pour les libérer mais c'est lui-même qui après avoir recapturé l'étalon libéré par Perce coupe la corde entravant l'animal ; Guido devient agressif, méprisant pour les femmes et Roslyn qui a fait mouche en lui disant : vous pourriez bien faire sauter le monde entier que vous n'éprouveriez pas de regret que pour quelqu'un d'autre que vous-même ! Sur 3 mâles, l'attitude vraie de Roslyn en a touché 2, sauvé 2, pas au sens religieux, pas sauvé du péché mais de l'instinct meurtrier, des pulsions de mort (Perce, celui qui a le plus de féminin en lui; Gay, le mâle qui a compris dans son combat avec l'étalon que s'il était encore le plus fort, ce n'était que pour un temps; seul Guido reste avec son agressivité, son amour-propre; Roslyn avait eu raison quand elle avait réagi à propos de la grâce; pourquoi Guido n'avait-il pas appris la grâce à sa femme ?). Rien à voir avec le sentimentalisme féminin du lieu commun véhiculé par Arthur Miller et tant d'autres. C'est cette face de Roslyn qui me paraît la plus prometteuse : sa capacité d'émerveillement, son éblouissante beauté qui irradie et fait que les 3 en tombent amoureux, en partie en compétition, ses questions, ses jugements, sa capacité à sentir l'autre, sa vulnérabilité désarment les guerriers. Bien sûr, elle a des hésitations, des peurs, ne sait pas trop si elle doit faire confiance ou retourner à sa solitude pour ne pas être déçue tant son désir de fusion, de communion est fort. Mais en fin de compte, elle se livre, va même jusqu'à envisager un enfant avec Gay, un enfant courageux dès le début.
Le récit emprunte au scénario. Arthur Miller dit pourquoi dans Note de l'auteur. Ce que j'ai trouvé intéressant c'est que le narrateur de ce récit mettant l'accent sur ce que voit la caméra n'hésite pas à objectiver sa narration en utilisant le ON impersonnel ou des adjectifs démonstratifs, ce qui amène le lecteur à s'attarder tant sur les expressions des visages que sur les pensées ou sentiments qui traversent les personnages, que sur les paysages et leurs effets sur les protagonistes. Ces notations littéraires, philosophiques, psychologiques, poétiques ouvrent beaucoup de perspectives que le film ne peut rendre.
Une œuvre forte qu'on peut trouver collection Pavillons poche chez Laffont, sans doute dans une meilleure traduction que celle de 1961, sans nom de traducteur ; les mœurs ont heureusement changé.

 

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Quant au film, je le trouve assez fidèle au récit avec un parti-pris de gros plans et non de panoramiques sauf pour les paysages ce qui permet d'apprécier ce qui se passe dans les cœurs, sur les visages. Marilyn est formidable, son visage est habité, son regard parlant, sa voix en français pas très convaincante. Les autres sont également formidables : Clark Gable qu'on voit devenir sinistre puis s'adoucir à la fin, usé par son combat avec l'étalon, Montgomery Clift, à la fois drôle et tragique, doux aussi et Guido, Eli Wallach, très ambivalent, à l'amour-propre exacerbé comme Gay car l'incompréhension entre eux est lié à cet amour-propre, facile à blesser, facile à maîtriser aussi, quand on accepte la part de féminin en soi que représente Roslyn : vous avez le don de vie, Roslyn ! Vous voulez vivre pour de bon ! lui dit Guido. Elle l'a déjà affirmé :  À la vie ! Quelle qu'elle soit !

                                                                                 Jean-Claude Grosse, le 23 juin 2011

 remember the misfits by adesso et sempre

 

 

 

 

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Marilyn et JFK/François Forestier

1 Juillet 2011 , Rédigé par grossel Publié dans #notes de lecture

Note de lecture
Marilyn et JFK
François Forestier

Voilà un livre qui s’appuie sur une documentation considérable. Pas moins de 122 titres sont énumérés dans la bibliographie.
Cela rejaillit-il sur l’écriture ?
Voilà un récit assez peu chronologique puisque démarrant le 22 novembre 1963 à Dallas, jour de l’assassinat de JFK, se terminant presque sur la mort de Marilyn, le 4 août 1962. Le dernier chapitre étant consacré à La grande lessive, au grand nettoyage, avec l’assassinat à Washington, le 12 novembre 1964, de Mary Pinchot Meyer. Chapitre suivi d’un In memoriam édifiant consacré à 25 personnages de cette saga sordide vue sous l’angle du sexe. JFK fut-il un grand président ? À part quelques allusions, l’auteur nous livre en pâture la frénésie sexuelle de JFK, celle de MM, ces deux exacerbés du sexe ne semblant pas se retrouver que pour la culbute. Cette saga se déroule au vu et au su de tous sans que ça transpire dans les journaux car les ausculteurs des culbutes du président et de la star par Magnet-o-Phones planqués, photos  compromettantes  (mais cela suppose une attitude de coincé, les moeurs ont tout de même fortement évolué et ceux qui étaient, sont choqués par les galipettes n'ont après tout qu'à ne s'intéresser qu'à leur vie privée et pas à celle des autres) et autres moyens d’espionnage ont tous des dossiers sur les autres, peuvent jouer de l’arme du chantage, s’en serve jusqu’à la mort de MM. Sont dans le cirque à scruter la piste, le FBI et Hoover à titre personnel (tenu par le pénis pour une photo de fellation détenue par deux membres de la Mafia), la CIA et Angleton à titre personnel, la Mafia et plusieurs de ses membres à titre personnel (qui finissent très mal comme Sam Giancana, tortionnaire des balances et violeur de MM, un soir de bourre), Robert Kennedy, Joe DiMaggio (le plus propre, le plus fidèle, le plus aimant), Ralph Greenson le dernier analyste de la star (démoli par l'auteur) et d’autres, détectives privés travaillant pour plusieurs clients et pour eux-mêmes, spécialistes des écoutes travaillant pour plusieurs clients et pour eux-mêmes… Chacun est regardé pendant qu’il regarde.
On sort de cette lecture, lessivé. Le mythe JFK est réduit en miettes. La famille Kennedy, Joe en tête, apparaît pour ce qu’elle est, cynique, manipulatrice, idéologiquement raciste, quasi fasciste (pour Joe, le père tout puissant). Le mythe MM explose : en particulier, elle était sale, (mais cela renvoie peut-être à ce qu'elle a été salie, toute petite et comme on ne veut pas, sait pas quand on est petit la responsabilité du violeur, on se fait sale, on se croit sale... mais l'auteur n'a pas ce genre de réflexions, pas davantage sur ses "caprices") clivée entre la star et Norma Jeane. FBI, CIA, Mafia, organisations de l’ombre apparaissent en pleine lumière, manipulatrices, en conflit et se rendant de mutuels services.
Tout cela se passe en pleine guerre froide avec des moments particulièrement risqués : la baie des Cochons, Berlin, l’affaire des missiles soviétiques à Cuba.
Sûr qu’on aimerait que ces histoires de cul trouvent leur toute petite place (et encore car les histoires de cul ça ne regarde que les intéressés mais l'intrusion dans la vie privée ça commence avec les ragots entre voisins et ça grimpe tous les échelons jusqu'au 7° ciel) dans une fresque d’envergure. Dans la guerre culturelle entre l’Occident et l’Union soviétique, les USA ont été particulièrement offensifs pour compenser l’adhésion des intellectuels de gauche, très majoritaires, au modèle communiste, transformé en modèle totalitariste par des idéologues et propagandistes américains et par quelques « théoriciens ». Le livre de Frances Stonor Saunders, Qui mène la danse ? La CIA et la guerre froide culturelle, publié chez Denoël en 2003 est éloquent à ce sujet.
Je reprocherai à l’auteur de faire du mauvais esprit : il le revendique dans l’avant-propos. Son mauvais esprit consiste en jugements de valeur lapidaires sur certains personnages, certains faits. Le style est plutôt débraillé, fait pour aller vite, à la hussarde comme JFK (le coup en 20 ou 40 secondes):
il y a monsieur raf raf,
« Marilyn pourrit tout, autour d’elle, en cercles. »

« Un jour, une femme de ménage trouve une petite culotte noire dans le lit du président. Elle la rapporte à la first lady. Jackie va voir son mari, lui tend la dentelle, et se contente de dire :
-    Pas ma taille
Franchement, il y a quelque chose de pourri à Camelot. » (page210).
Et je pourrais continuer ainsi.
Ce mauvais esprit là pourrit tout, autour de lui, en cercles, à l’image de la pourriture qu’il décrit et juge. C’est le Tous pourris des spectateurs de la politique spectacle, de ceux qui ont viré leur cuti, communistes devenus front national, soixanthuitards devenus cyniques hommes d’affaires, banquiers de haut « vol », voisins- voisines du ragot de caniveau…
François Forestier est journaliste au Nouvel Observateur.

Jean-Claude Grosse, le 22 juin 2009

Marilyn dernières séances

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Corsica, Journal étrange V/Marcel Conche

5 Juin 2010 , Rédigé par grossel Publié dans #notes de lecture

Corsica,
tome V du Journal étrange
de Marcel Conche
aux PUF

 

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Ce dernier tome du Journal étrange devait s’appeler : E. Journal étrange V.
E. est devenue Emilienne et le livre, prévu à un moment donné en édition clandestine, pour l’honneur de Marcel Conche, tradition corse oblige, sort en édition publique sous le titre : Corsica.
Je trouve que ce titre convient très bien à ce journal qui rend compte du séjour corse de Marcel Conche entre juillet 2008 et juillet 2009. Le Journal s’arrête le 30 mars 2009.
A Treffort, je lui avais rendu visite 3 ou 4 fois pour discuter de sa philosophie. Je suis allé en Suisse filmer sa conférence sur la Beauté, à Toulouse filmer sa conférence sur La voie certaine vers « Dieu ». Je n’ai pas voulu aller le voir en Corse, considérant que son choix de vivre près d’Emilienne était si profond que je n’avais pas à le déranger.
Depuis juillet 2009, Marcel Conche est allé s’installer à Altillac, en Corréze, dans la maison natale, où je suis allé déjà deux fois. Mais il n’exclut pas la possibilité de revenir en Corse, tant l’île de Beauté convient à son âme. La Corse, ses paysages, ses habitants, ne sont pas omniprésents dans le livre mais les considérations sur l’âme corse comme la dédicace à Natale sont suffisamment explicites : Marcel Conche est tombé amoureux de la Corse, moins comme terre particulière que comme visage de la Nature, expression de valeurs qui lui sont essentielles : fierté, honneur, amitié, vérité, clarté, singularité…Et puis surtout, c’est au temenos, le lieu sacré, que vit Emilienne, l’aimée infiniment.

Dans ce Journal, Marcel Conche nous balade dans l’âme grecque et dans celle d’Emilienne. Le monde actuel est relativement absent : notre temps ne convient pas à Marcel Conche. Il met le maximum de distance entre lui, Emilienne et notre époque, ses « valeurs », inessentielles. Mais quand il parle de l’actualité, celle qui fait mal, qui tue, comme l’opération « Plomb durci » à Gaza, il n’a pas de mots assez durs ni de questions assez dérangeantes pour en parler, « quelle différence entre le général thébain Epaminondas et les généraux de Tsahal ! quel recul de l’humanité depuis les Grecs ! qui est responsable : le Dieu inhumain de la Bible ? » (p.488). Evidemment, comme pour lui, le devenir de la raison philosophique est grec, on ne sera pas surpris de le voir mettre ses lectures d’auteurs très anciens (que plus personne ne lit) au service de sa conviction. Et cette distanciation inactuelle peut être particulièrement stimulante en nous rendant proches, nécessaires (ça demande tout de même un effort) nos fondations et racines grecques (trop facile de les invoquer sans les connaître et les intérioriser) et, étrangers, obsolètes, nos habitats et habitus occidentaux. Marcel Conche sait qu’il nous dépayse pour nous faire toucher à l’universel comme le faisait Lévi-Strauss, celui-ci en étudiant les Bororo, Nambikwara, Caduveo, celui-là en  nous plongeant dans la matrice grecque (« replongeant » signifierait que nous n’avons qu’oublié les Grecs,  « plongeant » parce qu’ils nous sont devenus inconnus). Mais il n’a pas le souci pédagogique de nous convaincre. Il dit ce qui pour lui est vrai. A nous d’en faire, si nous le pouvons et voulons, le meilleur usage possible. Il revendique trop sa solitude, condition de la recherche de la vérité sur le Tout de la réalité pour vouloir se comporter comme Socrate, philosophe social, au milieu des Athéniens, voulant les rendre meilleurs : tel n’est pas son but. Les auteurs très anciens convoqués paraissent faits pour aujourd’hui, pour quelques hommes et femmes d’aujourd’hui, pas pour les nombreux. Y a t-il du mépris pour eux ? Je ne le pense pas. Ce qui intéresse Marcel, c’est la recherche de la Vérité, recherche solitaire (aucun dialogue n’y conduit même s’il dialogue, dispute beaucoup avec Héraclite, Parménide, Socrate, Aristote, Montaigne, Comte, Nietzsche) et le souci d’éduquer les autres n’est pas le sien en tant que philosophe mais l’homme, Marcel, a des égards, des attentions pour quelques-uns d’entre eux, d’entre elles surtout mais pas exclusivement (voir les belles pages sobres et émouvantes sur André Doremus, p.321, 341).

Emilienne occupe l’essentiel de ce journal. Ou plutôt l’effort de Marcel pour la comprendre dans son essence, sa singularité, sa foi, sa religion. M’aide t-il à la comprendre ? Quand il fait des comparaisons entre Emilienne et d’autres, se servant de sa raison, de sa capacité à cerner points communs et différences, par exemple avec Marceau, sa mère, décédée à sa naissance d’où des conséquences à vie, et qu’en esprit, il préfère à Emilienne, il me met sur la voie.
Mais je dois dire aussi mon embarras. A quoi est-il dû ? Pour parler de cet amour mystique, éminemment complexe car Emilienne l’est, Marcel l’est (même s’il fait le choix de la simplicité dans la vie quotidienne, comme dans l’écriture qui se veut limpide et comprise par le plus grand nombre), il a choisi la forme journal, presque au jour le jour et ce qui vaut tel jour ne vaut pas nécessairement pour l’autre. C’est-à-dire que j’ai du mal à suivre au jour le jour ce que vit, éprouve Marcel comme ce que vit, éprouve Emilienne vue, racontée par Marcel. Je pense que écrivant, pour lui, pour elle, au jour le jour, pour mettre au clair, tirer au clair car il communique à Emilienne telle ou telle page, sa pudeur, sa prudence, sa peur de ne pas la blesser (pour lui, c’est différent, il supporte par amour les souffrances venues d’elle, voulues ou « accidentelles ») le conduisent à hésiter sur les mots, les formules à utiliser, (il se dit par exemple à un moment donné « un tantinet amoureux » pour reprendre une expression d’Emilienne) pour tenter de dire juste, vrai, sans embellir, sans faire de la littérature comme il se le reproche par rapport à Marie-Noëlle, le 9 février 2009, p.521 (ce qui était vrai en 2006 ne l’était plus après le 22 février 2007, après le coup de téléphone d’Emilienne, après plusieurs années de silence ou presque). J’ai été amené à me demander : et si ce qu’il dit d’Emilienne devenait aussi de la littérature. Disons-le autrement : la vie est mouvement, leur vie, leur amour, leurs sentiments sont en mouvement. Comment dire le changement ? Question qui est celle de Montaigne, écrivain, la résolvant par ajouts, corrections, couches d’écriture. Marcel, comme quiconque usant des mots pour décrire le changeant, la fluence, fige ce qu’il vit. Par contre quand il se situe au niveau des idées, son utilisation du dictionnaire pour justement fixer le sens, est pertinente et convaincante.
Si je compare avec les pages magnifiques d’Analyse de l’amour (PUF, 1999), pages écrites sans doute sans appui sur une expérience vécue, celles-ci me paraissent dire l’idéal d’une relation d’amour parfaite et cela ne me gêne pas, cela même me transporte, me tire vers le haut, contribue peut-être à exhausser mon amour terre à terre pour toi. C’est de la littérature, de la philosophie, ça dit l’idéal de l’amour, ça le dit bien, c’est beau et ça élève.

Dans Analyse de l’amour, 1996, page 14, Marcel Conche écrit :
« Que faut-il entendre par « meilleurs » moments ? ce sont ceux où l’entente dialectique, ayant permis de vérifier l’accord des âmes et des intelligences sur tous les points essentiels qui tiennent à la vision de la vie, conduit enfin à se tenir au-delà de la parole. Ce sera par exemple, le moment, où, l’entente avec elle étant parfaite, on se bornera à prendre le bras de celle que l’on aime et à parcourir avec elle les allées d’une fête foraine au son d’un orchestre de manège. » Et plus loin, développant le rapport pédagogique entre l’aimant, éducateur, et l’aimée, s’autoformant, car éduquer c’est favoriser l’autoformation de l’autre dont on a saisi qu’il avait une disposition à poursuivre notre tâche commencée, dont on a perçu qu’il avait une nature, qu’il était une chance, un don, il dit : « Dis-moi qui tu aimes, je te dirai qui tu es… Ainsi l’amour accompli est celui du générateur et de l’enfant, entendant par « enfant » celui en qui, non par imitation, mais par rencontre et par effet de chance, renaît la même vocation pour le même engagement, pour les mêmes tâches. La mort peut empêcher ce qui se fait de venir à son terme, mais elle ne peut empêcher le recommencement. La mort ne peut rien si l’on aime ce qui vient après soi. » page 18.

Dans ces pages, c’est comme si Marcel anticipait, c’est comme si Emilienne s’annonçait, c’est comme si le pur amour décrit, attendu, allait être créé par leur rencontre, Emilienne prenant l’initiative en 2001 et à nouveau en 2007 pour être éduquée mais paradoxe, c'est Marcel qui s'est autoformé. Une nuance de taille tout de même : le pur amour décrit en 1999 a une dimension d’harmonie qui me semble manquer, en partie du moins, dans la rencontre réelle : il y a des moments d’harmonie mais la relation dans le temps ne l’est pas, due à la démesure d’Emilienne aux colères homériques, aux caprices de Marcel snobant Emilienne…
Dans La voie certaine vers « Dieu », Marcel, sous l’influence décisive d’Emilienne, se hisse jusqu’à la religion universelle pour l’époque de la mondialisation, l’amour inconditionnel pour autrui, pas pour l’Humanité, comme Auguste Comte avec lequel il partage cependant de ne pas vouloir laisser la religion (religare) aux religieux. Là aussi cette religion avec ou sans Dieu, d’où « Dieu », nous hisse au dessus de nos égoïsmes, nous ouvre des perspectives inouïes, peu pratiquées mais enthousiasmantes, pour après-demain.


Dans Corsica, d’un jour à l’autre, les mots changent. Amitié entre eux parce que non réciprocité de la part d’Emilienne. Amour sans désir sexuel de sa part. Mais il y a des chapitres où Marcel parle de la jouissance, dispute avec André Comte-Sponville sur ce sujet. Attentions de sa part à elle qui lui laisse supposer qu’il y a quelque chose comme de l’amour pour lui… Ces péripéties, ces variations d’émotions, de sentiments, de la joie à la tristesse, voire à l’angoisse, évidemment si nous aimons, avons aimé, nous avons connu ou plus exactement vécu.
Marcel amoureux d’Emilienne, de sa beauté corporelle, (et il est content quand ses ami(e)s lui font un retour élogieux sur elle), de son âme communiant avec l’infini, la Beauté, la Bonté de la Nature, traversée par cet infini, cette Bonté, ouverte à cet infini, à cette Beauté-Bonté rejoint la communauté des amoureux, des grands amoureux, n’hésitant pas à bouleverser à 86 ans, (aujourd’hui, il en a 88) ses habitudes, quittant Treffort pour Aléria.
Marcel amoureux perd en partie seulement sa singularité de philosophe exclusivement dévoué à la recherche de la vérité sur le Tout de la réalité, travail acharné rendu possible par une vie simple, presque ascétique, où les obligations comme les plaisirs sont réduits au minimum, usant de sa liberté pour, sur les bases de son jeu initial (fils de paysan…) élaborer une métaphysique de l’apparence absolue puis une métaphysique naturaliste, aboutir à une sagesse tragique intégrant la morale universelle des droits de l’homme et aujourd’hui, la religion universelle de l’amour inconditionnel pour autrui. Dans les discussions qu’il peut avoir avec Emilienne, pas si fréquentes que cela car Emilienne est femme d’action plus encore que de contemplation, il lui arrive cependant d’être aux altitudes qui sont les siennes comme philosophe, qui sont celles d’Emilienne comme mystique.

Corsica s’achève le 30 mars 2009 sur la présentation du rêve de Marcel pour Emilienne qui a trouvé son Hector, son Homme, Ivo. Il les voit, installés au temenos, le lieu sacré, se consacrant aux oliviers, il la voit, femme heureuse avec son homme, dans cette Nature, travaillée par eux, œuvrée par eux, (en aucun cas, maîtres et possesseurs de la nature, projet cartésien qui nous conduit dans le mur), il la voit mère aussi, imaginant même qu’Emilienne le laissera parler des Grecs à son enfant, rêvant aussi de finir ses jours dans la terre du temenos, Emilienne venant se reposer sur un banc de pierre et lui parlant, connaissant de lui, les réponses.
Ce rêve connaîtra t-il le sort du rêve fait en 2006 avec Marie-Noëlle qu’il voyait organisant son inhumation à Altillac ?

En achevant son journal le 30 mars 2009, Marcel termine avec une rare élégance et une immense poésie, le récit de sa rencontre avec Emilienne. Ce n’est pas de lui que nous saurons si cet amour mystique vivra éternellement ou ne sera, comme trop d’amours, même de purs amours, qu’une « eloise dans le cours infini d’une nuict eternelle ». Même  « eloise dans le cours infini d’une nuict eternelle », un pur amour, un vrai amour, un amour de partage de l’essentiel, est « une invitation à la valse de la vie » comme il dit à un moment. Tout grand amour, même malheureux, a eu lieu pour l’éternité, traces ou pas. Et en tant que création inédite, inouïe, tout grand amour, même impossible parce que l’âge, l’écart d’âge… ajoute de la beauté, de la bonté à l’Infini qui ne s’en trouve pas pour autant augmenté, modifié. Peu importe.

Merci Marcel.

                                                                                                   A Le Revest, le 9 mai 2010,
                                                                                                              Jean-Claude Grosse

 

Autres notes de lecture sur le Journal étrange de Marcel Conche commencé en 2005, achevé le 30 mars 2009 et qui compte 2128 pages, Les Essais de Montaigne en faisant plusieurs centaines selon les éditions, en caractères plus petits, 1387 pages aux PUF, collection Quadrige.


Tome 1 du Journal étrange Avec des si

Tome 2                                      Oisivetés

Tome 3                                         Noms

Tome 4                                      Diversités

 



 

 

 
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Diversités/Journal étrange IV de Marcel Conche

17 Juin 2009 , Rédigé par grossel Publié dans #notes de lecture

Note de lecture
Diversités
Journal étrange IV
Marcel Conche

Marcel Conche régale ses lecteurs depuis quelques années avec son Journal étrange dont les trois premiers tomes sont parus aux PUF, celui-ci paraissant aux Belles Lettres, collection Encre marine.
Dans son avant-propos et au chapitre XXVI, Marcel Conche précise pourquoi « étrange » :
« Mon journal n’est pas comme un journal ordinaire, la relation au jour le jour de ce qui s’est passé. Il est « étrange », entendant par ce mot, ce qui sort de l’ordinaire. Je relate seulement ce qui me vient à l’esprit à propos de quoi que ce soit – livre, lettre, rencontre, grand ou petit événement, réflexion entendue, chose vue, création spontanée de mon imagination, etc. –,  et qui me semble présenter de l’intérêt. »
En 81 chapitres plus l’avant-propos et l’épilogue, Marcel Conche nous balade dans le temps et l’espace. La diversité des sujets est grande, le pluriel à « diversités » se justifie et en même temps une place particulière est accordée à Émilie. Présente depuis les Confessions d’un philosophe, après une éclipse, la voici plus que jamais, sans qu’elle le cherche, l’inspiratrice du philosophe. Je dirai plutôt qu’elle l’influence à travers lettres et propos, réactions, actes aussi. Ce que le philosophe appelle la « religion » d’Émilie est formulée admirablement par celle-ci, au chapitre LXXVII. Il s’agit de chercher l’infini dans le fini, de vibrer à cette présence de l’universel et de l’éternel dans le moindre souffle, dans le plus aride paysage, à la vue d’un arbre, d’un cheval, de contribuer par son travail à générer cette perpétuation de la Vie, d’être porté par et porteur de la Source. Je le dis avec mes mots ; à vous de lire les mots d’Émilie, leur écho chez Marcel Conche qui tente d’approcher cette « religion » avec ses propres mots, avec ceux aussi d’Émily Brontë ou d’Holderlin. Cela nous vaut des pages belles, fortes, profondes dans Méditation sur Émilie, chapitre XV ou Solitude de mon amour, chapitre LXXV. De toute évidence, l’homme, philosophe aussi, s’efforce de façon presque désespérée de comprendre Émilie, de communier avec elle, de la ressentir. Mais celle-ci lui rappelle que si lui chemine vers elle, la comprend, elle aussi chemine et que donc comme l’a dit Zénon d’Élée, « celui qui a commencé à avancer après l’autre ne pourra pas le rattraper ». J’ignore ce qu’il adviendra de cet effort vers cet essentiel incarné, dépassant Émilie, la traversant, l’habitant. Julie semble faire le constat d’une certaine naïveté chez Marcel, lui qui n’a même pas connu le baiser dont il rêvait et qu’il n’a pas demandé, sentant qu’il ne l’obtiendrait pas. Je ne dirai pas cela, pas de naïveté chez lui qui a su, parce qu’ayant en vue l’essentiel, se préserver de sollicitations précises qui l’auraient égaré dans la passion ou le divertissement. Les femmes aimées par Marcel Conche le sont de différentes manières et ses territoires du sentiment, chapitre V, sont balisés, bornés sans confusion des sentiments possible. N’empêche qu’avec Émilie quelque chose se joue. Il veut « un amour singulier comme mon âme même, et qui choisit, qui trie, qui comporte une exigence, un appel… Être aimé ne me suffit pas. Il faut que ce soit de la façon dont l’amour que j’ai en moi contient la définition. » page 310. J’ignore si son souhait d’un pont génois entre elle et lui se concrétisera ou si comme il l’envisage aussi, il devra rester sur la rive, la voyant comme le pays enchanté où « je suis chez moi mais comme en rêve. » page 311. Je dirai que les approches ordinaires de l’amour pas plus d’ailleurs que les approches mystiques ne conviennent pour parler de ce qu’éprouve Marcel Conche pour Émilie, métonymie de la Source, de la phusis, du divin si l’on tient à ce mot. Quel que soit le devenir de cette rencontre qui n’est pas fusion, qui n’est pas intrusion, qui est compréhension dynamique, cheminement au moins de l’un vers l’autre car c’est l’homme qui chemine vers Émilie même si elle ne reste pas immobile, même si elle avance avec ses questions comme celle-ci : l’échange d’amour est-il nécessaire à l’Amour ?, le philosophe, lui, a gagné à cette rencontre, d’approfondir sa métaphysique. Déjà La voie certaine vers « Dieu »  (édité par Les Cahiers de l’Égaré)l ui ouvrait, nous ouvrait la voie de l’amour inconditionnel pour l’humanité. De la morale universelle des droits de l’homme (le chapitre LXVII fait très bien le point face à François Jullien, relativiste culturel qui a du mal à admettre l’universalité de la morale telle que fondée par Marcel Conche sur ce qui est impliqué par le dialogue), à l’amour inconditionnel de l’humanité, le philosophe, le métaphysicien du Tout de la réalité élargissait, universalisait son approche. Sous l’influence d’Émilie, il regarde, écoute plus et mieux la Source, son jaillissement en toute chose, en quelques visages rayonnants (chapitre XI). Comme lui écrit Émilie : « Quand les choses ont leur sens en Dieu (on pourrait dire dans la Nature, la phusis), tout alors est beau parce que tout est à sa juste place. C’était pour répondre un peu à la question : « Quel chemin doit-on prendre dans la vie ? ». Et l’on voit le commentateur d’Héraclite, bousculé par cette remarque, ne doutant pas de l’unité des contraires dans le monde des hommes mais se souvenant du fragment 102 : « Pour la divinité, tout est beauté, vertu, justice. Ce sont les hommes qui ont conçu le juste et l’injuste. » chapitre IV. Disons que le philosophe rejoint le poète, devient poète. Son écriture parle au cœur, à l’imagination, pas seulement à la raison car l’amour  « n’enseigne rien, ne conseille rien, ne demande rien, mais fait de celui qui est aimé l’éducateur de lui-même. » page 124. Marcel Conche, éducateur de lui-même, paradoxe, par l’amour singulier qu’il porte à Émilie. Il faut entendre "singulier" comme propre à Marcel Conche et pas comme bizarre, hors normes.
Je me suis attardé sur ce thème de l’amour singulier car c’est celui qui peut faire bouger nos lignes, nos convictions, nos préjugés, celui qui peut nous bousculer.
Cela n’enlève rien à l’intérêt d’autres chapitres. On apprend toujours avec Marcel Conche. Dirai-je que j’ai particulièrement savouré certaines de ses énumérations, qu’il s’agisse d’outils ou des créations de Coco Chanel.
Autre délectation, sa lecture de La fêlure, nouvelle de Fitzgerald, sa façon de régler son compte au pessimisme, chapitre VII, sa façon de mettre à terre les conseils de celui-ci à sa sœur Annabel, conseils pour la galerie, les siens à sa  petite nièce, Laura, se résumant en « Ne t’abîme pas ! », chapitre XXXVIII,  étonnement de voir que Luis de Miranda s’appuie aussi sur cette nouvelle pour parler des lignes de vie de Deleuze dans Une vie nouvelle est-elle possible ?
Ce Journal étrange est à lire, relire, méditer pour travailler sur soi à la façon de ce travailleur acharné, de cet amoureux singulier qu’est Marcel Conche, choisissant les souffrances qui le fortifient (étonnement d’un voisin le voyant porter ses courses et ne voulant pas d’un caddie pour le soulager), chapitre IX, Ma philosophie de la vie, choisissant qui aimer selon les distinctions qu’il opère entre les différentes formes d’amour et d’amitié.
Un désaccord avec le chapitre sur mai 68, chapitre LXXIV qui me semble un peu court, 68 ne fut pas qu’une récré, interrompue par de Gaulle, le 30 mai. L’interruption a été soufflée au général, isolé à l’Élysée et qui n’avait pas trouvé le soutien de Massu en Allemagne, par L’humanité et le PCF, proposant la dissolution de l’Assemblée nationale et des élections anticipées. Cela permit à la CGT de faire rentrer en une semaine 10 millions de grévistes et l’on obtint la chambre bleue CRS la plus forte de toute la V° république. Même Sarkozy n’a pas fait aussi bien. Par contre d’accord avec Marcel Conche sur ce que les prises de parole des humiliés, des offensés modifièrent durablement (les 10 années qui suivirent virent nombre de libertés conquises) et sur ce constat : « Il en restait l’idée qu’après tout, l’on n’est obligé  à rien que ce à quoi l’on s’oblige soi-même et que la liberté métaphysique (la possibilité permanente de dire « non » à tout) était le trait essentiel de l’homme ». Donc, 68, révolte métaphysique, oui, récré, non.

Jean-Claude Grosse,
Le Revest, le 15 juin 2009



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La politique de l'oxymore/Bertrand Méheust

8 Mai 2009 , Rédigé par grossel Publié dans #notes de lecture

La politique de l’oxymore de Bertrand Méheust
Les empêcheurs de penser en rond/La Découverte, 2009

Voilà un essai particulièrement intéressant et dérangeant. Son pessimisme méthodologique, son heuristique de la peur suffiront-ils à ouvrir les yeux des gens ? Sans doute pas.
De quoi est-il question ? De notre système, de notre modèle, système de prédation reposant sur des résultats tellement probants, l’élévation du niveau de vie, du confort du plus grand nombre dans les pays développés qu’il est inconcevable de le voir changer de paradigme, de renoncer à ses dogmes : la croissance comme moteur du progrès pour tous, la croissance infinie comme moyen de réduire les inégalités, les bienfaits de la main invisible du marché pour résoudre les problèmes rencontrés par le système, l’homme de la science et de la technique trouvera toujours les remèdes aux dégâts qu’il cause.
S’appuyant sur des concepts de Georges Simondon, l’auteur montre qu’un système persévère dans son être jusqu'à saturation et jusqu’à la rupture. Notre système n’échappe pas à la règle d’autant que la pression du confort rend très difficilement envisageable les mesures de décroissance supportable qu’il faudrait prendre dès maintenant à supposer qu’il ne soit pas trop tard. L’auteur  pense que notre biosphère est atteinte de façon irrémédiable sans pouvoir le prouver autrement que par des exemples (mais les optimistes de la croissance, les mitigés du développement durable ne peuvent pas davantage prouver le contraire pour la bonne raison que l’échelle de temps à considérer est trop importante : des milliers, voire des millions d’années).
La réflexion sur les échelles de temps est importante et ici je la combine avec celle de Marcel Conche : le temps du marché, de la bourse est quasi-nul, c’est le temps de l’immédiateté ; le temps de chacun entre sa naissance et sa mort est un temps rétréci, le temps du souci, le temps de l’emploi ou du chômage, le temps des crédits à court terme (2-3 ans) ou à plus long terme (15-20 ans) ce qui signifie notre servitude volontaire pour 2 à 20 ans et l’impossibilité de se libérer des schémas de vie proposés par le système ; le temps des sociétés, des cultures, des civilisations, le temps de l’histoire, de la longue durée (200-5000 ans) ; le temps de l’homme, de l’hominisation (plusieurs centaines de milliers d’années) ; le temps de la planète, de notre biosphère (plusieurs millions d’années) ; le temps de l’univers (plusieurs milliards d’années), le temps de la Nature au sens de Marcel Conche (temps infini, éternel).
Grâce aux connaissances accumulées, nous sommes capables aujourd’hui d’avoir une vision temporelle très vaste, vision nécessaire pas seulement pour comprendre d’où nous venons, où nous allons mais pour agir en relative connaissance de causes et d’effets. Vivre à l’échelle de l’immédiateté c’est s’aveugler volontairement, s’impuissanter quand les catastrophes surviennent. Cette incapacité à se placer à la bonne échelle, aux bonnes échelles est liée à cette morgue dont fait preuve l’homme cartésien , voulant devenir maître de la nature.
Le chapitre qui donne son titre au livre est court, accrocheur, montrant que l’oxymore est toujours utilisé dans les temps de tension et pour manipuler les esprits. Il montre avec pertinence que le nazisme est la matrice du monde-spectacle dans lequel nous nous vautrons. Des esprits suffisamment lucides sur les moyens mis en œuvre par ce que j’appelle les brasseurs de langue de bois comme par les brasseurs de langue de vent peuvent-ils échapper à cette virtualisation des cerveaux, à cette déréalisation du réel au profit de ses reflets dans le lobe droit ou gauche de chacun ? Certes le réel ne se fait jamais oublier, se rappelle au bon souvenir de ceux qui gouvernent, manipulent en l’évacuant à coups d’oxymores déroutant les esprits car cette union des contraires en temps de tension a bien pour objectif de faire vaciller les repères, de rendre impossible le retour à la lutte des classes, le recours à la révolution.
C’est moi qui dis cela, en conclusion de cette note, tirant l’auteur dans mon sens.
Note de lecture de Jean-Claude Grosse, 8 mai 2009

La politique de l’oxymore*

Politis, jeudi 9 avril 2009, par Dominique Plihon


Ceux qui nous gouvernent sont des illusionnistes qui, en s’appuyant sur les médias, nous abusent en faisant le contraire de ce qu’ils annoncent à grand renfort de publicité. Ainsi, la défense du pouvoir d’achat est érigée en slogan de campagne électorale puis en objectif prioritaire du gouvernement. Mais quand la crise est là, qui touche en premier les bas revenus, c’est une relance « par l’offre » qui est orchestrée, c’est-à-dire la multiplication des aides et des exonérations de charges en direction des entreprises. Politique non seulement inéquitable, mais aussi contre-productive, puisque c’est d’un effondrement de la demande des ménages, lié à la déflation salariale, que souffre l’économie. De même, la « moralisation du capitalisme » est décidée face au scandale des patrons voyous qui se goinfrent de primes et de parachutes dorés. Mais le bouclier fiscal qui protège les grandes fortunes n’est pas remis en cause. Et le décret sur les bonus et les stock-options exonère la plupart des PDG du CAC 40 pour ne toucher que les patrons des quelques banques et entreprises ayant reçu des aides de l’État. Le Medef peut se rassurer, il n’est pas question de supprimer les stock-options ni d’imposer une limite aux rémunérations des patrons, ce qu’ont pourtant fait les autorités américaines et allemandes.

Allant crescendo, nos gouvernants proclament une « refondation du capitalisme mondial » à l’occasion du G20 de Londres, présenté comme historique. La fermeture des paradis fiscaux, jugés intolérables, est annoncée. Et l’on se retrouve avec un catalogue de mesures ronflantes mais molles, telles que la levée partielle du secret bancaire et la publication d’une liste de « paradis fiscaux non coopératifs ». Et nos autorités se gardent bien de s’attaquer aux principaux paradis fiscaux européens, à commencer par Monaco et le Luxembourg – ce dernier étant dirigé par le président de l’Eurogroupe, chargé de coordonner la politique économique européenne…

Sur le thème des migrations, les dirigeants européens ne sont pas à une contradiction près. Chantre de la mondialisation et de la liberté de circulation des personnes à l’intérieur de ses frontières, l’Europe a érigé des remparts technologiques et policiers, se transformant en « forteresse » pour celles venant de l’extérieur. Continent des droits de l’homme, elle a vu des milliers de migrants mourir à ses frontières et met en danger l’un des droits les plus précieux : le droit d’asile. Pour donner à cette politique un nom respectable, on la qualifie de migrations choisies, alors qu’il s’agit d’une politique migratoire sélective, fondée sur la contrainte.

Dernier exemple de cette politique de l’oxymore (la liste pourrait être beaucoup plus longue), qui n’est pas le moins inquiétant : la question écologique, présentée comme l’ardente obligation de ce début de XXIe siècle, Grenelle de l’environnement à l’appui. Or, la plupart des cent mesures du plan Fillon de relance consistent à accélérer la construction d’autoroutes et à bétonner le pays, tout en affirmant que l’objectif de croissance à tout prix (rapport Attali pour une croissance forte oblige) est la seule voie pour sortir la France de la crise. Le salut viendra du « capitalisme vert », autre splendide oxymore ! Cette utilisation massive des oxymores – qui consistent à fusionner deux réalités contradictoires – remplit trois fonctions pour le pouvoir politique. C’est d’abord une technique éprouvée pour occuper l’espace médiatique, avec l’aide d’organes de presse souvent complaisants, voire complices, en exhibant à coup de gesticulations des objectifs mirifiques qui suscitent le débat. C’est ensuite un moyen de neutraliser l’opposition en la doublant sur sa gauche (pouvoir d’achat) ou sur sa droite (migrations). C’est enfin, ce qui est le plus grave, une stratégie destinée à « enfumer » les citoyens, en s’attaquant à leur univers mental et en jouant avec leurs rêves. Ceux qui gouvernent ainsi font preuve d’un cynisme et d’un mépris profonds des citoyens. L’art de gouverner se confond avec celui de manipuler. La politique et la démocratie en sortent dévalorisées…

 

La politique de l’oxymore

de Françoise Simpère


    "La politique de l’oxymore » (éd. La Découverte) c'est le titre ô combien littéraire- "cette obscure clarté qui tombe des étoiles", mon oxymore préféré- le titre donc  d’un petit bouquin dont je vous recommande la lecture, écrit par un philosophe. Ce n’est pas la joie, puisque, en gros, il affirme que nous sommes foutus si nous ne nous décidons pas à changer de logiciel de pensée- ce que je répète ici sans me lasser- mais rappelle que l’être humain a le plus grand mal à le faire pour moult raisons.   

      Première raison, résumée brillamment par mon directeur d’agence bancaire : « Les décisions prises contre la crise émanent des décideurs à l’origine de cette crise, qu’ils soient politiques ou financiers. Il ne faut pas oublier que celle-ci, avant de leur faire perdre de l’argent, leur en a fait gagner tellement que même avec les pertes actuelles, ils restent gagnants. Pourquoi voudriez-vous qu’ils changent un logiciel qui leur est bénéfique ? Ils vont calmer les esprits avec un peu d’argent et repartir dans la même direction.» Absence de changement par intérêt personnel, pas moral mais logique.    

    Deuxième raison, fréquente : l’absence de changement par peur de la     nouveauté et/ou du risque. C’est le cas de ceux qui restent dans un couple ou un boulot qui ne leur conviennent plus, au motif qu’on sait ce qu’on perd, mais qu’on ne sait pas si on va gagner. La merde dont le goût est familier, on finit par s’y habituer... jusqu'au jour où elle rend malade.  

      Troisième raison, irrationnelle : le refus de la réalité, de la nécessité     absolue de changer de logiciel, parce qu’on ne VEUT pas y croire. Exemple : tout le monde se SAIT mortel,     personne n’arrive à s’imaginer mort. Tout le monde SAIT que la planète ne PEUT pas supporter qu'on continue à l’exploiter sans mesure, mais personne ne veut vraiment y croire, car imaginer la fin du monde et de     l’humanité est insoutenable.   

      Alors, les cyniques qui ont intérêt à ce que ça continue pour les deux ou trois  décennies qui leur restent à vivre (les puissants sont rarement très juvéniles) ont inventé la politique de l’oxymore : ils associent des concepts     incompatibles qui donnent l’illusion qu’ils agissent, et font croire à ceux qui ont peur de  changer ou qui ne veulent pas admettre la nécessité de changer qu’on va pouvoir, au bord du   gouffre, faire un grand pas en avant sans tomber, comme dans les dessins animés où Donald pédale dans le vide …   

      MORALISER LE CAPITALISME: impossible puisque ce système, basé sur l’appropriation par quelques-uns de toutes   les richesses du monde au détriment de la majorité des gens, basé donc sur l'injustice et l'exploitation est, par essence, immoral.   

      DEVELOPPEMENT DURABLE : une croissance continue sur une planète limitée aux ressources épuisables est évidemment impossible. Pour que tous les terriens puissent accéder à un confort convenable, il faut que les plus favorisés modifient leur mode de vie en consommant et polluant moins. Y a de la marge, vu les gaspillages!   

      NUCLEAIRE ECOLOGIQUE : une énergie qui produit des déchets toxiques indestructibles qu’on ne sait pas où mettre excepté sous le bitume des cours d’école et des routes (excellent documentaire récent sur le sujet à FR3) n’est pas écologique puisqu’elle oblitère le destin des générations futures. Le fait qu’elle ne produise pas de CO2 ne suffit pas à la rendre inoffensive, sans même parler de son éventuelle utilisation militaire.   

      GUERRE PROPRE : sans commentaire.   

      FLEXIBILITE PROFESSIONNELLE SECURISEE : l’emploi est stable et sûr, ou flexible et précaire, ceci sans jugement de valeur sur ce qui est souhaitable pour mieux vivre. Mais en aucun cas il ne     peut être flexible et sûr ! Perso, je pense que la sécurité est mieux assurée avec plusieurs employeurs qu'un seul, toujours le principe écologique de la diversité, qui évite la dépendance.

La politique de l’oxymore se nourrit de contradictions : prétendre revaloriser le travail mais refuser la moindre augmentation des salaires. Prôner l’effort et le mérite mais favoriser fiscalement les revenus des capitaux et l’héritage qui n’exigent pas d’efforts démesurés pour les gagner. Limiter la vitesse pour les conducteurs, mais ne pas brider les moteurs des automobiles. Faire de la publicité pour une barre riche en sucres et en graisses et écrire en dessous « pour votre santé, manger moins gras et moins sucré ». Multiplier les
informations alarmistes et les faits-divers en boucle puis exhorter les gens à «mieux gérer leur stress ». Prôner le goût du risque mais mener une politique obsessionnellement sécuritaire. Parler de simplification administrative et pondre une nouvelle loi et dix décrets par jour. Considérer que les services publics ne servent pas à grand-chose et déplorer que leurs grèves bloquent le pays. Vouloir la libre circulation des marchandises et des capitaux mais fermer les frontières à la libre circulation des humains.   

      Ca rend fou, non ? Effectivement, oxymore signifie étymologiquement « folie aigue », dit l’auteur du livre. Une folie qui préfère s’enivrer de contradictions plutôt qu’accepter que son logiciel de pensée soit périmé. Pourtant, comme dit le proverbe, « se cacher la tête dans le sable n’a jamais empêché  l’autruche de se faire botter le cul. » 
   

 


L’intraitable beauté du monde,
adresse à Barak Obama

par Patrick Chamoiseau, Edouard Glissant


Deux écritures pour cette adresse, l’une poétique, l’autre politique, même si chaque écriture contamine ou hybride l’autre. L’une plus rationnelle, l’autre plus métaphorique, ma préférence allant à l’écriture politique rationnelle car les métaphores du gouffre, du limon m’ont peu parlé pour entendre les voix, les souffrances des esclaves.
L’élection de Barak Obama est pour eux l’émergence de la diversité, de la créolisation, au plus haut niveau, dans le pays le plus puissant du monde et les effets de cette émergence seront indépendants de ce que fera ou ne fera pas Obama.
Ils attribuent à Obama une vision, une intuition poétique, une connaissance du monde inattendue chez un Américain, un African-American, (Obama a eu cette chance de n’être pas un descendant d’esclaves, de n’être ni Américain blanc ni American-African noir; son père est Africain, sa mère Américaine…et à ses débuts, il ne fut reconnu ni par les Noirs ni par les Blancs), intuition ouvrant des possibles en particulier à la beauté car la beauté est manifeste quand la politique mise en œuvre est d’ouverture et non de fermeture, est une politique de Relation.
Ils montrent comment la campagne d’Obama a su surmonter les clivages, les antagonismes, a su rassembler, réconcilier, même si ensuite en cours de mandat,  on assistera à une remontée des haines.
Cette adresse à Obama, l’ayant lue après ma lecture de La politique de l’oxymore, m’a paru en deçà des enjeux du Tout-Monde. Je ne crois pas que la créolisation, les petites sociétés soient l’avenir du Tout-Monde même si c’est mieux que la mondialisation, la séparation, (paradoxe en effet de voir des murs se dresser au temps de la mondialisation ; ponts et routes seraient préférables) car je pense qu’il est déjà trop tard, que nous avons heurté le mur écologique et que nous n’en avons même pas conscience parce que nous vivons dans un temps trop rétréci, nos échelles de temps sont trop petites, incapables de se situer à l’échelle de la biosphère : l’immédiateté du gain, des besoins, du confort et les millions d’années de la biosphère ne font pas bon ménage.
Cette adresse écrite dans la foulée de l’élection d’Obama, de son investiture ne peut bien évidemment pas prendre en compte ses premiers choix politiques. Les auteurs ne font pas de pari sur ce que sera la politique d’Obama, à la différence de Noam Chomsky ou de Kristin Ross qui n’attendent pas de modifications de la politique américaine. Ils pensent que son élection a ouvert une voie à l’ouverture. On était en droit d’attendre d’eux un peu plus de perspicacité. Là où Obama va rater, c’est sur le plan financier, sur le plan économique : il ne prendra pas les mesures fortes qu’il faudrait prendre, organiser la banqueroute des banques d’affaires pour sauver ce qui doit l’être et qui concerne le quotidien et le demain des gens. Mais même s’il prenait de telles mesures, elles s’inscriraient dans le schéma de la croissance ou plus modérément dans celui du développement durable, oxymore typique de notre temps pour se masquer la réalité et se faire croire que nous avons encore un peu de temps pour retarder l’inévitable, pour corriger l’inévitable.
Note de lecture de Jean-Claude Grosse, 8 mai 2009



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Mille soleils splendides / Khaled Hosseini

6 Novembre 2008 , Rédigé par Jean-Claude Grosse Publié dans #notes de lecture

Mille soleils splendides 
Khaled Hosseini 
Belfond 2007

 


Ce roman de plus de 400 pages, en quatre parties, est un des plus terribles que j’ai jamais lus.

Il se déroule en Afghanistan pour l’essentiel, couvre 50 ans d’histoire afghane, de la monarchie à la république, de la période communiste à la période taliban en passant par la période moudjahidine, de l’intervention soviétique à l’intervention américaine, de la destruction des Bouddhas géants de Bamian par les talibans à la reconstruction de Kaboul après leur chute suite aux attentats du 11 septembre 2001, quand Bush déclara la guerre à Al Quaida, à Oussama ben Laden, au mollah Omar, aux talibans, au terrorisme mondial, à l’axe du mal par l’axe du bien.

 50 ans d’histoire afghane, vécue à travers ce que vivent quelques femmes, au quotidien, loin des enjeux, des conflits, des revirements d’alliances. 50 ans de quotidien marqués par des coutumes ancestrales immuables, par des évolutions passagères (quand les communistes sont au pouvoir, les filles et les femmes se libèrent, accèdent à l’école et au travail ; il en sera de même après la chute des talibans, avec l’arrivée des troupes américaines), par des régressions d’une violence inouïe quand les talibans triompheront des seigneurs de guerre, divisés entre eux après avoir été unis contre les soviétiques (les Américains n’étant pas pour rien dans les revirements et par suite les malheurs du peuple afghan).

Ces femmes ont pour noms ou prénoms : Nana, Mariam, Laila.

La première partie est consacrée à Nana et à Mariam, au père de Mariam, Jalil, Mariam étant une bâtarde, une harami. Mariée à Rachid, de 30 ans plus âgé, un concentré de mâle et de violence, elle subit pendant 18 ans, la vie et les assauts sans succès (fausses couches) que lui impose ce tyran domestique, l’obligeant à la burka, la battant, l’humiliant…

La deuxième partie est consacrée à Laila, petite fille puis adolescente qui va vivre de beaux moments avec Tariq, l’éclopé, jusqu’à ce qu’il disparaisse de sa vie, lui quittant Kaboul sous les bombes, elle, perdant sa famille et sa maison dans l’explosion d’une roquette tirée par Hekmatiar ou par Massoud, deux des seigneurs de guerre afghans.

La troisième partie est consacrée au mariage de Rachid, 60 ans et de Laila, 14 ans, celle-ci l’épousant parce qu’elle se sait enceinte de Tariq puis aux rapports tendus entre Rachid, Laila, Mariam, les deux femmes séparées par 17 ans, d’abord rivales puis devenant solidaires contre Rachid, aux rapports très différents de Rachid à Aziza, la fille de Tariq (mais il ne le sait pas, le devine peut-être), à Zalmai, son fils et au retour de Tariq, après sept ans en prison pour trafic de drogue au Pakistan. Cette partie s’achève avec le meurtre de Rachid lors d’une dispute d’une violence extrême alors qu’il étrangle Laila qui a osé accueillir Tariq chez lui, comprenant qu’Aziza n’est pas sa fille. Mariam porte le coup de pelle fatal qui sauve Laila. Elle se dénonce aux talibans et après un procès d’un quart d’heure, elle est condamnée à mort et sera exécutée 10 jours plus tard, en public sur le stade Ghazi.

La quatrième partie est consacrée à la vie en exil de Tariq, Laila, Aziza, Zalmai, enfin ensemble et heureux. La libération de Kaboul étant intervenue, Laila veut revenir dans sa ville. C’est le retour au pays, la visite à Herat et à la kolba au milieu de la clairière, où vécurent Nana et Mariam, Mariam attendant la visite hebdomadaire de son père à l’insu de ses femmes légitimes, la découverte de la dernière lettre de Jalil à Mariam, l’harami qu’il n’a pas su imposer comme sa fille à ses femmes et à ses dix autres enfants. Laila a enfin trouvé le travail qui lui convient : professeur dans l’orphelinat où fut accueillie Aziza lorsqu’ils mourraient de faim, travail identique à celui de son père, Babi, avant que les moudjahidines ne fassent tomber le régime communiste.

L’écriture de ce roman est d’une très grande précision, cuisine et mœurs, paysages, histoire politique, ambiances, langage, pensées intimes, émaillée de pas mal de mots afghans. L’histoire se déroule avec quelques suspens, terrible comme je l’ai dit, à la limite du supportable. J’ai voulu lire ce livre jusqu’au bout, en forme d’hommage à des victimes cherchant toujours même dans les pires situations à garder des repères, religieux pour Mariam, humanistes et progressistes pour Laila et vivant ainsi en hommes et femmes et non en machines soumises, en esclaves. Cela veut dire que s’il y a soumission, il y a aussi place pour la révolte. Mariam et Laila en sont l’exemple dans la façon dont elles « vivent » avec Rachid : elles finissent par ne plus accepter les coups et l’affrontent, même si elles sont perdantes et reçoivent davantage de coups.

Donc, un roman terrible qui montre que les valeurs humanistes ont encore un avenir. Les mille soleils splendides, métaphore d’un ghazal d’un poète du XVII° siècle, Saïb-e-Tabrizi, sur Kaboul, évoquent pour moi, Nana, Mariam et Laila et quelques autres personnages, Tariq, le mollah Faizullah, Babi, Fariba, Jalil même. Aucun de ces cœurs n’est identique, chacun a sa splendeur.

Jean-Claude Grosse, à Marrakech, le 6 novembre 2008.


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L'amande/Nedjma

4 Novembre 2008 , Rédigé par Jean-Claude Grosse Publié dans #notes de lecture

L’amande 
Nedjma
Plon 2004

 


Il s’agit d’un récit  présenté par l’éditeur comme un événement puisque pour la 1° fois, une femme musulmane s’exprime librement sur sa vie intime. Je ne suis pas allé vérifier cette information, argument de vente.

J’ai lu ce récit intime à Marrakech. C’est un bon endroit pour lire ce genre de récit quand on écoute les gens parler, surtout les femmes. Bien sûr, je n’ai pas les moyens de faire la part des choses, vérités, fantasmes voire mensonges. La femme, la citadine marocaine n’hésite plus à choisir son indépendance en trouvant l’Européen qui voudra d’elle. Les deux y trouvent leur compte : lui, se paie une jeune beauté, elle, s’achète sa liberté. Comme ce n’est encore qu’une minorité, le mâle marocain trouve toujours une épouse puis s’il le faut, une jeune maîtresse. Je ne suis ni une femme arabe ni une femme musulmane, pas d’avantage un homme arabe et musulman mais un homme, un Français d’un certain âge, pas en chasse, satisfait de sa vie sexuelle et amoureuse. Je dis cela car je pense que « ma » lecture de ce récit ne vaut pas pour tous. Elle vaut au moins pour moi, même si je tente de lui donner valeur pour tous.

Je ne me suis pas laissé impressionner par les déclarations de l’éditeur.

Nedjma a choisi l’anonymat, tout en acceptant les plateaux de télévision. C’est un choix, peut-être un coup de pub.

L’auteur n’est pas la narratrice, Badra, la lumineuse. Inutile d’attribuer à Nedjma, même si il y a sans doute de l’autobiographie dans ce récit, l’expérience et la vie de Badra.

Badra, je l’ai ressentie moins comme une femme (Nedjma par exemple) que comme l’expression de femmes arabes, musulmanes, prises dans les filets d’une société machiste et matriarcale, où les mères se soumettent leurs filles et belles-filles pour les soumettre aux mâles, à leurs mâles et aux fils qu’ils auront.

Les chapitres en italiques consacrés au mariage de Badra, au hamman des noces, à la nuit de la défloration sont terribles, montrent cette conspiration des femmes mûres, déjà violées, contre les vierges préparées pour le viol.

Mais cette société se révèle plus complexe que cet exercice de la terreur. Des solidarités minuscules se mettent en place, entre Badra et sa sœur Naïma, entre Badra et sa tante Selma, entre Selma et Taos, les deux femmes d’oncle Slimane, avec Latifa, enceinte hors mariage…, solidarités vitales, formes de résistance à l’oppression du corps féminin et de la femme.
Evidemment, les mâles sont aussi les jouets de cette société, jouets d’abord des femmes qui entre elles se racontent les débandades au sens propre de ces faux mâles, inhibés plus souvent qu’on ne croit devant le sexe et le corps féminin, qui entre elles s’en moquent, s’en vengent, les quittent, se fabriquent des niches émancipatrices, consolatrices ; jouets ensuite entre eux, mis en concurrence, tentés alors par l’homosexualité, la bivalence et par les putes qui les infectent.

Ce récit intime nous fait découvrir l’omniprésence de la sexualité dans cette société qui la refoule, ce que certains, se voilant la face, appellent pudeur. Sexualité qu’on veut cacher, l’ayant assimilé au Mal, mais qui trouve toujours les coins et recoins pour se manifester et ce dès 10 ans : découverte de la minette par les garçons, découverte de la pine par les filles, découverte du corps adolescent, des seins, de la vulve, du clitoris et des frottements troublants entre filles, jeux avec les garçons où des filles se font piéger, rejetées ensuite par leur famille.
Les chapitres : L’enfance de Badra, L’amande de Badra, Badra à l’école des hommes, Mes marginales bien aimées, Naïma, la comblée, Hazima, la camarade de chambrée, retours sur le passé, initiations stimulantes pour Badra, pour sa curiosité insatiable, sont particulièrement savoureux par les mots et expressions choisis. Ils dégagent un sentiment de vérité plutôt jubilatoire : on jubile de voir cette société répressive incapable d’endiguer les assauts de la sexualité, de la vie.
Badra qui pendant 5 ans va être baisée comme une morte par le notaire Hmed, trouvera la force de le plaquer, de passer outre les menaces de mort de son frère Ali, et découvrira à Tanger les jouissances les plus raffinées, les plus cruelles, 14 ans durant, avec puis sans Driss.

Il faut attendre la page 81 pour que nous fassions connaissance avec Driss et la page 107 pour que nous entrions dans le vif érotique, jusqu’à la page 229.

Cette centaine de pages est entrecoupée de chapitres en italiques, retours sur le passé déjà évoqués.

Cette centaine de pages est excitante, bandante et c’est une réussite d’écriture.

Double vocabulaire, cru et poétique, descriptions sans allusions, directes, expériences multiples, de la mignardise d’approche au sadisme conclusif.
En une centaine de pages, Badra et Driss nous font vivre ce qu’un couple enchaîné-déchaîné par le sexe peut vivre, à deux, avec deux lesbiennes : Najat et Saloua, avec un homme-femme : Hamil.

Badra n’est jamais vulgaire, obscène. Ce qu’elle a vécu avec son corps et son cœur, elle nous en fait part sans pudeur, sans retenue et cette voix authentique nous fait avancer dans notre propre cheminement : voudrions-nous vivre de telles expériences ? Pour moi, c’est non, pour nous, c’est non. Notre sexualité, vivace et tendre, n’a pas besoin de l’intensité désirée, recherchée par Badra qui, quand elle fait le bilan de sa vie, reconnaît qu’elle aurait aimé un homme de patience.

Cette terrienne qui grâce à son maître et bourreau s’est cultivée, de la littérature arabe anté-islamique à la littérature mondiale, mais cette culture semble acquise plus qu’assimilée, cette terrienne devenue dépendante du sexe puis de l’alcool comme apaisement au sexe, a su aussi puiser dans son cœur, dans les sentiments qu’elle éprouve, jouissance, soumission, jalousie, désir de possession, culpabilité, religiosité proche d’un  mysticisme cosmique, l’énergie pour ne pas aller au bout de la déchéance mécanique, pour refuser son cul au sodomite, son cœur à celui qui est peut-être un menteur.

N’ayant aucune certitude quant à l’amour de Driss, elle finit par se refuser définitivement à lui, lui faisant vivre une expérience de jalousie qui se conclura par une scène sadique.

Je relève que cette centaine de pages montre que Badra, même si elle jouit, fait jouir, est l’instrument de Driss.
Ce n’est qu’après Driss qu’elle sera celle qui choisit, agit, pouvant faire très mal et peut-être du bien, à Wafa. Elle en avait fait à son arrivée à Tanger, à Sadeq, comme une aveugle, et sans doute est-elle passée à côté de l’homme de sa vie en l’envoyant à la mort avec la phrase la plus assassine qui soit : je ne t’aime pas.

Emancipée économiquement grâce à Driss, elle ne sera pas ingrate, saura l’accueillir, atteint de cancer en phase terminale et l’emmener finir ses jours à Imchouk, le bled d’où elle s’était enfuie et où elle est revenue, la cinquantaine atteinte, femme respectée, draguée aussi sans succès par son jeune ouvrier agricole, Safi.

Driss enterré, Badra peut enfanter de ce récit, l’épilogue reprenant le prologue, le prolongeant. De quoi s’est-il agi ? De sexe certes mais surtout d’amour, deux amours qui n’ont pas pu se rencontrer, deux manières d’aimer qui ne se sont pas rencontrées et ce n’est la faute ni de Driss ni de Badra.

Tant dans le prologue que dans l’épilogue, Badra atteint par l’écriture, au sublime, à l’alliance du céleste et du terrestre, dans un syncrétisme qui n'est pas de mon goût mais peu importe. L’amour en sort grandi, le corps n’étant qu’une « douloureuse métaphore ».

Bref, j'ai pris grand plaisir à cette lecture, indépendamant de la portée "politique" de ce récit intime. 
J’avais envisagé à un moment de faire une étude lexicologique de ce récit : mots pour la bite, mots pour l’amande, verbes pour les rapports dans toutes les positions mais je préfère laisser le lecteur se délecter ou s’offusquer de ce vocabulaire
.

Marrakech, le 4 novembre 2008

 

 

 

 

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